Essais (page 31)
Il n’est rien en l’humaine invention, où il y ait tant de verisimilitude et d’utilité. Cette-cy presente l’homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d’en hault quelque force estrangere, desgarni d’humaine science, et d’autant plus apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement, pour faire plus de place à la foy : ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et observances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux ; ennemy juré d’heresie, et s’exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C’est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu’il luy plaira d’y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l’Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu’elles se presentent à toy, du jour à la journée : le demeurant est hors de ta cognoissance. Dominus novit cogitationes hominum, quoniam vanæ sunt.
Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d’ignorance : et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouvrir, que la plus part n’ont pris le visage de l’asseurance que pour avoir meilleure mine. Ils n’ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer jusques où ils estoient allez en cette chasse de la verité, quam docti fingunt magis quam norunt.
Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu’il sçait des Dieux, du monde, et des hommes, propose d’en parler comme un homme à un homme, et qu’il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d’un autre : car les exactes raisons n’estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l’un de ses Sectateurs a ainsin imité : Ut potero, explicabo : nec tamen, ut Pythius Apollo, certa ut sint et fixa, quæ dixero : sed, ut homunculus, probabilia conjectura sequens. Et cela sur le discours du mespris de la mort : discours naturel et populaire. Ailleurs il l’a traduit, sur le propos mesme de Platon. Si forte, de Deorum natura ortuque mundi disserentes, minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum. Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos qui judicetis : ut, si probabilia dicentur, nihil ultra requiratis.
Aristote nous entasse ordinairement un grand nombre d’autres opinions, et d’autres creances, pour y comparer la sienne, et nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se juge point par authorité et tesmoignage d’autruy. Et pourtant evita religieusement Epicurus d’en alleguer en ses escrits. Cettuy-la est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le beaucoup sçavoir apporte l’occasion de plus doubter. On le void à escient se couvrir souvent d’obscurité si espesse et inextricable, qu’on n’y peut rien choisir de son advis. C’est par effect un Pyrrhonisme soubs une forme resolutive.
Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d’autruy par la sienne. Qui requirunt, quid de quaque re ipsi sentiamus : curiosius id faciunt, quam necesse est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque rem aperte judicandi, profecta à Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad nostram viget ætatem. Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adjuncta esse dicamus, tanta similitudine, ut in iis nulla insit certe judicandi et assentiendi nota.
Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n’est pour faire valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné ? Clytomachus affermoit n’avoir jamais sçeu, par les escrits de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a evité aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé grec ? La difficulté est une monoye que les sçavans employent, comme les joueurs de passe-passe pour ne descouvrir la vanité de leur art : et de laquelle l’humaine bestise se paye aysément.
Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes : Omnia enim stolidi magis admirantur amantque, Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt. Cicero reprend aucuns de ses amis d’avoir accoustumé de mettre à l’astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie, plus de temps, que ne meritoyent ces arts : et que cela les divertissoit des devoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon tout au commencement des livres de sa Republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines.
Chrysippus disoit, que ce que Platon et Aristote avoyent escrit de la Logique, ils l’avoyent escrit par jeu et par exercice : et ne pouvoit croire qu’ils eussent parlé à certes d’une si vaine matiere. Plutarque le dit de la Metaphysique, Epicurus l’eust encores dict de la Rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la physique, de toutes les autres sciences : et Socrates de toutes, sauf celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu’on s’enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousjours l’enquerant à rendre compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit : estimant tout autre apprentissage subsecutif à celui-la et supernumeraire.
Parum mihi placeant eæ litteræ quæ ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont esté ainsi mesprisés par le mesme sçavoir. Mais ils n’ont pas pensé qu’il fust hors de propos, d’exercer leur esprit és choses mesmes, où il n’y avoit nulle solidité profitable.
Au demeurant, les uns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les autres en certaines choses l’un, et en certaines choses l’autre.
Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et esmouvant la dispute, jamais l’arrestant, jamais satisfaisant : et dit n’avoir autre science, que la science de s’opposer. Homere leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diverses, dit-on. Aussi, à mon gré, jamais instruction ne fut titubante, et rien asseverante, si la sienne ne l’est. Socrates disoit, que les sages femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d’engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage homme, que les Dieux luy avoyent deferé, s’estoit aussi desfaict en son amour virile et mentale, de la faculté d’enfanter : se contentant d’ayder et favorir de son secours les engendrants : ouvrir leur nature ; graisser leurs conduits : faciliter l’yssue de leur enfantement : juger d’icelui : le baptizer : le nourrir : le fortifier : l’emmaillotter, et circoncir : exerçant et maniant son engin, aux perils et fortunes d’autruy.
Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des escripts d’Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et autres. Ils ont une forme d’escrire douteuse en substance et en dessein, enquerant plustost qu’instruisant : encore qu’ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque ? combien disent ils tantost d’un visage, tantost d’un autre, pour ceux qui y regardent de prez ? Et les reconciliateurs des Jurisconsultes devoyent premierement les concilier chacun à soy.
Platon me semble avoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantasies.
Diversement traitter les matieres, est aussi bien les traitter, que conformement, et mieux : à sçavoir plus copieusement et utilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste et resolutif : Si est ce que ceux que noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reverence qu’il doit à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l’exerçent, prennent leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout juge, tant comme de la disceptation et agitation des diverses et contraires ratiocinations, que la matiere du droit souffre.
Et le plus large champ aux reprehensions des uns philosophes à l’encontre des autres, se tire des contradictions et diversitez, en quoy chacun d’eux se trouve empestré : ou par dessein, pour monstrer la vacillation de l’esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere.
Que signifie ce refrein ? en un lieu glissant et coulant suspendons nostre creance : car, comme dit Eurypides,
Les œuvres de Dieu en diverses Façons, nous donnent des traverses. Semblable à celui qu’Empedocles semoit souvent en ses livres, comme agité d’une divine fureur, et forcé de la verité. Non non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est : Revenant à ce mot divin, Cogitationes mortalium timidæ, Et incertæ adinventiones nostræ, Et providentiæ. Il ne faut pas trouver estrange, si gens desesperez de la prise n’ont pas laissé d’avoir plaisir à la chasse, l’estude estant de soy une occupation plaisante : et si plaisante, que parmi les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l’exercitation de l’esprit, y veulent de la bride, et trouvent de l’intemperance à trop sçavoir.
Democritus ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit, d’où leur venoit cette douceur inusitee, et pour s’en esclaircir, s’alloit lever de table, pour voir l’assiette du lieu où ces figues avoyent esté cueillies : sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant, qu’il ne se penast plus pour cela, car c’estoit qu’elle les avoit mises en un vaisseau, où il y avoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle luy avoit osté l’occasion de cette recherche, et desrobé matiere à sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m’as faict desplaisir, je ne lairray pourtant d’en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle. Et volontiers n’eust failly de trouver quelque raison vraye, à un effect faux et supposé. Ceste histoire d’un fameux et grand Philosophe, nous represente bien clairement cette passion studieuse, qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l’acquest desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite un pareil exemple de quelqu’un, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher : comme l’autre, qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l’alteration de la fievre, pour ne perdre le plaisir de l’assouvir en beuvant. Satius est supervacua discere, quam nihil.
Tout ainsi qu’en toute pasture il y a le plaisir souvent seul, et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n’est pas tousjours nutritif, ou sain : Pareillement ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d’estre voluptueux, encore qu’il ne soit ny alimentant ny salutaire.
Voicy comme ils disent : La consideration de la nature est une pasture propre à nos esprits, elle nous esleve et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures et celestes : la recherche mesme des choses occultes et grandes est tresplaisante, voire à celui qui n’en acquiert que la reverence, et crainte d’en juger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladive curiosité, se voit plus expressement encores en cet autre exemple, qu’ils ont par honneur si souvent en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu’il peust une fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur, et sa beauté, à peine d’en estre bruslé soudainement. Il veut au prix de sa vie, acquerir une science, de laquelle l’usage et possession luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu’il a, et qu’il peut acquerir par apres.
Je ne me persuade pas aysement, qu’Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine, et si debattable : Mais en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages, s’est travaillé d’apporter une telle quelle image de lumiere : et ont promené leur ame à des inventions, qui eussent au moins une plaisante et subtile apparence, pourveu que toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires : Unicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiæ vi. Un ancien, à qui on reprochoit, qu’il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son jugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c’estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout, balancer tout, et ont trouvé cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la societé publique, comme leurs religions : et a esté raisonnable pour cette consideration, que les communes opinions, ils n’ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n’engendrer du trouble en l’obeyssance des loix et coustumes de leur pays.
Platon traitte ce mystere d’un jeu assez descouvert. Car où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait le legislateur, il emprunte un style regentant et asseverant : et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inventions : autant utiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme : Sçachant combien nous sommes propres à recevoir toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes.
Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu’on ne chante en publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque utile fin : estant si facile d’imprimer touts fantosmes en l’esprit humain, que c’est injustice de ne les paistre plustost de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les unes sectes avoir plus suivy la verité, les autres l’utilité, par où celles cy ont gaigné credit. C’est la misere de nostre condition, que souvent ce qui se presente à nostre imagination pour le plus vray, ne s’y presente pas pour le plus utile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouvelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy civile, au bout du compte.
Il y a d’autres subjects qu’ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se travaillant d’y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n’ayans rien trouvé de si caché, dequoy ils n’ayent voulu parler, il leur est souvent force de forger des conjectures foibles et foles : non qu’ils les prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l’exercice de leur estude. Non tam id sensisse, quod dicerent, quam exercere ingenia materiæ difficultate videntur voluisse.
Et si on ne le prenoit ainsi, comme couvririons nous une si grande inconstance, varieté, et vanité d’opinions, que nous voyons avoir esté produites par ces ames excellentes et admirables ? Car pour exemple, qu’est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures : le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu’il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l’avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres ?
De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vray-semblance et plus d’excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incomprehensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l’honneur et la reverence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust.
Jupiter omnipotens rerum, regúmque, Deumque, Progenitor, genitrixque. Ce zele universellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes polices ont tiré fruit de leur devotion : Les hommes, les actions impies, ont eu par tout les evenements sortables. Les histoires payennes recognoissent de la dignité, ordre, justice, et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs religions fabuleuses : Dieu par sa misericorde daignant à l’adventure fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes d’une telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur donnoit de luy, au travers des fausses images de leurs songes : Non seulement fausses, mais impies aussi et injurieuses, sont celles que l’homme a forgé de son invention.
Et de toutes les religions, que Sainct Paul trouva en credit à Athenes, celle qu’ils avoyent dediée à une divinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable.
Pythagoras adombra la verité de plus pres : jugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des estres, devoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration : Que ce n’estoit autre chose, que l’extreme effort de nostre imagination, vers la perfection : chacun en amplifiant l’idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce project la devotion de son peuple : l’attacher à une religion purement mentale, sans object prefix, et sans meslange materiel : il entreprint chose de nul usage : L’esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes : il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté divine s’est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels : Ses sacrements supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre condition : Son adoration s’exprime par offices et paroles sensibles : car c’est l’homme, qui croid et qui prie. Je laisse à part les autres arguments qui s’employent à ce subject. Mais à peine me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de ce piteux supplice, que les ornements et mouvements ceremonieux de noz Églises, que les voix accommodées à la devotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n’eschauffent l’ame des peuples, d’une passion religieuse, de tres-utile effect.
De celles ausquelles on a donné corps comme la necessité l’a requis, parmi cette cecité universelle, je me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le Soleil,
la lumiere commune, L’œil du monde : et si Dieu au chef porte des yeux, Les rayons du Soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent, Et les faicts des humains en ce monde regardent : Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons, Selon qu’il entre ou sort de ses douze maisons : Qui remplit l’univers de ses vertus cognues : Qui d’un traict de ses yeux nous dissipe les nuës : L’esprit, l’ame du monde, ardant et flamboyant, En la course d’un jour tout le Ciel tournoyant, Plein d’immense grandeur, rond, vagabond et ferme : Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme : En repos sans repos, oysif, Et sans sejour, Fils aisné de nature, et le pere du jour. D’autant qu’outre cette sienne grandeur et beauté, c’est la piece de cette machine, que nous descouvrons la plus esloignée de nous : et par ce moyen si peu cognuë, qu’ils estoyent pardonnables, d’en entrer en admiration et reverence.
Thales, qui le premier s’enquesta de telle matiere, estima Dieu un esprit, qui fit d’eau toutes choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants à diverses saisons : et que c’estoyent des mondes infinis en nombre. Anaximenes, que l’air estoit Dieu, qu’il estoit produit et immense, tousjours mouvant. Anaxagoras le premier a tenu, la description et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force et raison d’un esprit infini. Alcmæon a donné la divinité au Soleil, à la Lune, aux astres, et à l’ame. Pythagoras a faict Dieu, un esprit espandu par la nature de toutes choses, d’où noz ames sont déprinses. Parmenides, un cercle entournant le ciel, et maintenant le monde par l’ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes. Protagoras, n’avoir rien que dire, s’ils sont ou non, ou quels ils sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux : tantost cette nature, qui eslance ces images : et puis, nostre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à divers visages. Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouvoir nommer. Aux loix, qu’il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces mesmes livres il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l’ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu’il ne se faut enquerir de la forme de Dieu : et puis il luy fait establir que le Soleil est Dieu, et l’ame Dieu : Qu’il n’y en a qu’un, et puis qu’il y en a plusieurs. Speusippus neveu de Platon, fait Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu’elle est animale. Aristote, à cette heure, que c’est l’esprit, à cette heure le monde : à cette heure il donne un autre maistre à ce monde, et à cette heure fait Dieu l’ardeur du ciel. Zenocrates en fait huict. Les cinq nommez entre les Planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes, comme de ses membres : le septiesme et huictiesme, le Soleil et la Lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses advis, et en fin prive Dieu de sentiment : et le fait remuant de forme à autre, et puis dit que c’est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies : attribuant l’intendance du monde tantost à l’entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c’est nature ayant la force d’engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment. Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal : laquelle loy est un animant : et oste les Dieux accoustumez, Jupiter, Juno, Vesta. Diogenes Apolloniates, que c’est l’aage Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n’ayant rien de commun avec l’humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable, le prive de sens, et ignore s’il est animant ou autre chose. Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l’ame de nature, tantost la chaleur supreme entourant et envelopant tout. Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu’on a surnommé Dieux, ceux qui avoyent apporté quelque notable utilité à l’humaine vie, et les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit un amas confus de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes de Dieux qu’il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec, qu’il y eust des Dieux. Epicurus faict les Dieux luisants, transparents, et perflabes, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups : revestus d’une humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage.
Ego Deúm genus esse semper duxi, Et dicam cælitum, Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus. Fiez vous à vostre Philosophie : vantez vous d’avoir trouvé la feve au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques. Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que les diverses mœurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent pas tant, comme elles m’instruisent ; ne m’enorgueillissent pas tant comme elles m’humilient en les conferant. Et tout autre choix que celui qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogative. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subject, que les escholes : par où nous pouvons apprendre, que la fortune mesme n’est pas plus diverse et variable, que nostre raison, ny plus aveugle et inconsiderée.
Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées : Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l’ancienneté, cela surpasse l’extreme foiblesse de discours. J’eusse encore plustost suyvy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf : d’autant que leur nature et leur estre nous est moins cognu ; et avons plus de loy d’imaginer ce qu’il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d’avoir faict des Dieux de nostre condition, de laquelle nous devons cognoistre l’imperfection, leur avoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations, et les parenteles, l’amour, et la jalousie, nos membres et nos os, nos fievres et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela soit party d’une merveilleuse yvresse de l’entendement humain.
Quæ procul usque adeo divino ab numine distant, Inque Deûm numero quæ sint indigna videri. Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt : genera, conjugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ : nam et perturbatis animis inducuntur : accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias. Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt : genera, conjugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ : nam et perturbatis animis inducuntur : accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias. Comme d’avoir attribué la divinité non seulement à la foy, à la vertu, à l’honneur, concorde, liberté, victoire, pieté : mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misere : à la peur, à la fievre, et à la male fortune, et autres injures de nostre vie, fresle et caduque.
Quid juvat hoc, templis nostros inducere mores ? O curvæ in terris animæ Et coelestium inanes !
Les Ægyptiens d’une impudente prudence, defendoyent sur peine de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent autres fois esté hommes : et nul n’ignoroit, qu’ils ne l’eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit, dit Varro, cette ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute leur veneration.
Puis que l’homme desiroit tant de s’apparier à Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions divines, et les attirer çà bas, que d’envoyer là haut sa corruption et sa misere : mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs façons, et l’un, et l’autre, de pareille vanité d’opinion.
Quand les Philosophes espeluchent la hierarchie de leurs dieux, et font les empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance, je ne puis pas croire qu’ils parlent à certes. Quand Platon nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous avons en cette vie :
Secreti celant calles, et myrtea circùm Sylva tegit, curæ non ipsa in morte relinquunt.
Quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d’or et de pierreries, peuplé de garses d’excellente beaute, de vins, et de vivres singuliers, je voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et esperances, convenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres la resurrection une vie terrestre et temporelle, accompagnée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l’homme, cette pauvre creature, eust rien en luy d’applicable à cette incomprehensible puissance ? et qu’il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle ? Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine :
Si les plaisirs que tu nous promets en l’autre vie, sont de ceux que j’ay senti çà bas, cela n’a rien de commun avec l’infinité : Quand tous mes cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et cette ame saisie de tout le contentement qu’elle peut desirer et esperer, nous sçavons ce qu’elle peut : cela, ce ne seroit encores rien : S’il y a quelque chose du mien, il n’y a rien de divin : si cela n’est autre, que ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouïller en l’autre monde, si nous tenons encores à un tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes et divines promesses, si nous les pouvons aucunement concevoir : Pour dignement les imaginer, il les faut imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres, que celles de nostre miserable experience. OEuil ne sçauroit voir, dit Sainct Paul : et ne peut monter en cœur d’homme, l’heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre (comme tu dis Platon par tes purifications) ce doit estre d’un si extreme changement et si universel, que par la doctrine physique, ce ne sera plus nous :
Hector erat tunc cum bello certabat, at ille Tractus ab Æmonio non erat Hector equo. ce sera quelque autre chose qui recevra ces recompenses.
quod mutatur, dissolvitur, interit ergo : Trajiciuntur enim partes atque ordine migrant. Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d’habitation qu’il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l’ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient Cæsar, ny que ce soit luy ? Si c’estoit encore luy, ceux là auroyent raison, qui combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent que le fils se pourroit trouver à chevaucher sa mere, revestuë d’un corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu’és mutations qui se font des corps des animaux en autres de mesmes espece, les nouveaux venus ne soyent autres que leurs predecesseurs ? Des cendres d’un Phoenix s’engendre, dit-on, un ver, et puis un autre Phoenix : ce second Phoenix, qui peut imaginer, qu’il ne soit autre que le premier ? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se produire un papillon, et de là un autre ver, qu’il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé une fois d’estre, n’est plus :
Nec si materiam nostram collegerit ætas Post obitum, rursúmque redegerit, ut sita nunc est, Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ, Pertineat quidquam tamen ad nos id quodque factum, Interrupta semel cùm sit repetentia nostra. Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de l’homme, à qui il touchera de jouyr des recompenses de l’autre vie, tu nous dis chose d’aussi peu d’apparence.
Scilicet avolsis radicibus ut nequit ullam Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto. Car à ce compte ce ne sera plus l’homme, ny nous par consequent, à qui touchera cette jouyssance : Car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation, c’est la mort et ruyne de nostre estre.
Inter enim jacta est vitai pausa, vagéque Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes. Nous ne disons pas que l’homme souffre, quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il vivoit, et que la terre les consomme :
Et nihil hoc ad nos, qui coitu conjugióque Corporis atque animæ consistimus uniter apti. D’avantage, sur quel fondement de leur justice peuvent les dieux recognoistre et recompenser à l’homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses : puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy ? Et pourquoy s’offensent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu’ils l’ont eux-mesmes produict en cette condition fautive, et que d’un seul clin de leur volonté, ils le peuvent empescher de faillir ? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon, avec grand’ apparence de l’humaine raison, s’il ne se couvroit souvent par cette sentence, Qu’il est impossible d’establir quelque chose de certain, de l’immortelle nature, par la mortelle ? Elle ne fait que fourvoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses divines. Qui le sent plus evidemment que nous ? Car encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité, qu’il a pleu à Dieu nous communiquer : nous voyons pourtant journellement, pour peu qu’elle se démente du sentier ordinaire, et qu’elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battuë par l’Église, comme tout aussi tost elle se perd, s’embarrasse et s’entrave, tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu’elle pert ce grand et commun chemin, elle se va divisant et dissipant en mille routes diverses.