Essais (page 32)
L’homme ne peut estre que ce qu’il est, ny imaginer que selon sa portée : C’est plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu’hommes, d’entreprendre de parler et discourir des dieux, et des demy-dieux, que ce n’est à un homme ignorant de musique, vouloir juger de ceux qui chantent : ou à un homme qui ne fut jamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere conjecture, les effects d’un art qui est hors de sa cognoissance. L’ancienneté pensa, ce croy-je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l’apparier à l’homme, la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez : luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resjouïr : de nos vestemens à se couvrir, et maisons à loger, la caressant par l’odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et pour l’accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa justice d’une inhumaine vengeance : l’esjouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conservées : Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler pour sacrifice à Vulcan, les riches despouïlles et armes qu’il avoit gaigné sur les ennemis en la Sardeigne : Et Paul Æmyle, celles de Macedoine, à Mars et à Minerve. Et Alexandre, arrivé à l’Ocean indigné, jetta en mer en faveur de Thetis, plusieurs grands vases d’or : Remplissant en outre ses autels d’une boucherie non de bestes innocentes seulement, mais d’hommes aussi : ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, avoyent en usage ordinaire : Et croy qu’il n’en est aucune exempte d’en avoir faict essay.
Sulmone creatos Quattuor hic juvenes totidem, quos educat Ufens, Viventes rapit, inferias quos immolet umbris. Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n’est que s’acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu’un d’entre eux, pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort : Et la forme de le depescher apres l’avoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui l’assistent, trois tiennent debout autant de javelines, sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S’il vient à s’enferrer en lieu mortel, et qu’il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faveur divine : s’il en eschappe, ils l’estiment meschant et execrable, et en deputent encore un autre de mesmes.
Amestris mere de Xerxes, devenuë vieille, fit pour une fois ensevelir touts vifs quatorze jouvenceaux des meilleures maisons de Perse, suyvant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain.
Encore aujourd’huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des petis enfants : et n’aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames : justice affamée du sang de l’innocence.
Tantum religio potuit suadere malorum. Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne : et qui n’en avoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d’assister à cet office, avec contenance gaye et contente. C’estoit une estrange fantasie, de vouloir payer la bonté divine, de nostre affliction : Comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane, par bourrellement des jeunes garçons, qu’ils faisoyent fouëter en sa faveur, souvent jusques à la mort. C’estoit une humeur farouche, de vouloir gratifier l’architecte de la subversion de son bastiment : Et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables, par la punition des non coulpables : et que la pauvre Iphigenia au port d’Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast envers Dieu l’armée des Grecs des offenses qu’ils avoyent commises :
Et casta incette nubendi tempore in ipso Hostia concideret mactatu moesta parentis. Et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines, s’allassent jetter à corps perdu à travers le plus espez des ennemis.
Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, ut placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent ? Joint que ce n’est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure : c’est au juge, qui ne met en compte de chastiment, que la peine qu’il ordonne : et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celui qui le souffre. La vengeance Divine presuppose nostre dissentiment entier, pour sa justice, et pour nostre peine.
Et fut ridicule l’humeur de Polycrates tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son continuel bon heur, et le compenser, alla jetter en mer le plus cher et precieux joyau qu’il eust, estimant que par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la revolution et vicissitude de la fortune. Et elle pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme joyau revinst encore en ses mains, trouvé au ventre d’un poisson. Et puis à quel usage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s’esbalaffrent le visage, l’estomach, les membres, pour gratifier leur prophete : veu que l’offense consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux, aux genitoires, en l’embonpoinct, aux espaules, et au gosier ? Tantus est perturbatæ mentis Et sedibus suis pulsæ furor, ut sic dii placentur, quemadmodum ne homines quidem sæviunt.
Ceste contexture naturelle regarde par son usage, non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des autres hommes : c’est injustice de l’affoler à nostre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serves, pour espargner à l’ame, la solicitude de les conduire selon raison.
Ubi iratos Deos timent, qui sic propitios habere merentur. In regiæ libidinis voluptatem castrati sunt quidam ; sed nemo sibi, ne vir esset, jubente Domino, manus intulit.
Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs mauvais effects.
sæpius olim Religio peperit scelerosa atque impia facta. Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d’autant d’imperfection. Ceste infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extreme interest et dechet de sa divine grandeur ?
Infirmum Dei fortius est hominibus : et stultum Dei sapientius est hominibus. Stilpon le philosophe interrogé si les Dieux s’esjouïssent de nos honneurs et sacrifices : Vous estes indiscret, respondit il : retirons nous à part, si vous voulez parler de cela.
Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (j’appelle raison nos resveries et nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison : mais que c’est une raison de particuliere forme) nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n’aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance ? S’est-il obligé à n’outrepasser les bornes de nostre science ? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects : penses-tu qu’il y ayt employé tout ce qu’il a peu, et qu’il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouvrage ? Tu ne vois que l’ordre et la police de ce petit caveau ou tu és logé, au moins si tu la vois : sa divinité a une jurisdiction infinie au delà : cette piece n’est rien au prix du tout :
omnia cùm coelo terráque marique, Nil sunt ad summam summaï totius omnem. C’est une loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est l’universelle. Attache toy à ce à quoy tu és subject, mais non pas luy : il n’est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon : S’il s’est aucunement communiqué à toy, ce n’est pas pour se ravaler à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouvoir. Le corps humain ne peut voler aux nuës, c’est pour toy : le Soleil bransle sans sejour sa course ordinaire : les bornes des mers et de la terre ne se peuvent confondre : l’eau est instable et sans fermeté : un mur est sans froissure impenetrable à un corps solide ; l’homme ne peut conserver sa vie dans les flammes : il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C’est pour toy qu’il a faict ces regles : c’est toy qu’elles attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu’il les a toutes franchies quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure ? en faveur de qui auroit il renoncé son privilege ? Ta raison n’a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement, qu’en ce qu’elle te persuade la pluralité des mondes,
Terrámque et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt, Non esse unica, sed numero magis innumerali. Les plus fameux esprits du temps passé, l’ont creuë ; et aucuns des nostres mesmes, forcez par l’apparence de la raison humaine. D’autant qu’en ce bastiment, que nous voyons, il n’y a rien seul et un,
cum in summa res nulla sit una, Unica quæ gignatur, et unica soláque crescat : et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre : Par où il semble n’estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouvrage sans compaignon : et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul individu.
Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est, Esse alios alibi congressus materiaï, Qualis hic est avido complexu quem tenet æther. Notamment si c’est un animant, comme ses mouvemens le rendent si croyable, que Platon l’asseure, et plusieurs des nostres ou le confirment, ou ne l’osent infirmer : Non plus que cette ancienne opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de corps et ame : mortelles, en consideration de leur composition : mais immortelles par la determination du createur. Or s’il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçavons nous si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement les autres ? Ils ont à l’avanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons en ce monde une infinie difference et varieté, pour la seule distance des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux, en ce nouveau coin du monde, que nos peres ont descouvert : tout y est divers. Et au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n’avoit cognoissance ny de Bacchus, ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d’hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre.
Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l’humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine : où ils sont tous androgynes : où ils marchent de quatre pates : où ils n’ont qu’un œil au front, et la teste plus semblable à celle d’un chien qu’à la nostre : où ils sont moitié poisson par embas, et vivent en l’eau : où les femmes accouchent à cinq ans, et n’en vivent que huict : où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n’y peut mordre, et rebouche contre : où les hommes sont sans barbe : des nations, sans usage de feu : d’autres qui rendent le sperme de couleur noire.
Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en jumens, et puis encore en hommes ? Et s’il est ainsi, comme dit Plutarque, qu’en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions faulces ? Il n’est plus risible, ny à l’advanture capable de raison et de societé : L’ordonnance et la cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors de propos.
Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combattent ces belles regles que nous avons taillées et prescriptes à nature ? Et nous entreprendrons d’y attacher Dieu mesme ! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre nature ? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance. Combien trouvons nous de proprietez occultes et de quint’essences ? car aller selon nature pour nous, ce n’est qu’aller selon nostre intelligence, autant qu’elle peut suivre, et autant que nous y voyons : ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or à ce compte, aux plus advisez et aux plus habiles tout sera donc monstrueux : car à ceux là, l’humaine raison a persuadé, qu’elle n’avoit ny pied, ny fondement quelconque : non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche : et Anaxagoras la disoit noire : S’il y a quelque chose, ou s’il n’y a nulle chose : s’il y a science, ou ignorance : ce que Metrodorus Chius nioit l’homme pouvoir dire. Ou si nous vivons ; comme Eurypides est en doubte, si la vie que nous vivons est vie, ou si c’est ce que nous appellons mort, qui soit vie :
Τὶς δ οἰδεν ει ζῆν τοῦθ’ ὁ κέκληται θανεῖν, Τὸ ζῆν οε θνέοκειν ἔοτι ; Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d’estre, de cet instant, qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ? la mort occupant tout le devant et tout le derriere de ce moment, et encore une bonne partie de ce moment. D’autres jurent qu’il n’y a point de mouvement, que rien ne bouge : comme les suivants de Melissus. Car s’il n’y a qu’un, ny ce mouvement sphærique ne luy peut servir, ny le mouvement de lieu à autre, comme Platon preuve. Qu’il n’y a ny generation ny corruption en nature.
Protagoras dit, qu’il n’y a rien en nature, que le doubte : Que de toutes choses on peut egalement disputer : et de cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses : Mansiphanes, que des choses, qui semblent, rien est non plus que non est. Qu’il n’y a autre certain que l’incertitude. Parmenides, que de ce qu’il semble, il n’est aucune chose en general. Qu’il n’est qu’un. Zenon, qu’un mesme n’est pas : Et qu’il n’y a rien.
Si un estoit, il seroit ou en un autre, ou en soy-mesme. S’il est en un autre, ce sont deux. S’il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant, et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n’est qu’une ombre ou fausse ou vaine.
Il m’a tousjours semblé qu’à un homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d’indiscretion et d’irreverence : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parolle. Et l’apparence qui s’offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer plus reveremment et plus religieusement.
Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d’accord des Princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc ? Prenons la clause que la Logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps. Voyla pas une forme de parler certaine ? Encore nous trompera elle : Qu’il soit ainsi, suyvons l’exemple : si vous dites, Je ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L’art, la raison, la force de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l’autre, toutesfois nous voyla embourbez. Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies. De façon que quand ils disent, Je doubte, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouër, qu’aumoins assurent et sçavent ils cela, qu’ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable. Quand ils prononcent, J’ignore, ou, Je doubte, ils disent que cette proposition s’emporte elle mesme quant et quant le reste : ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors les mauvaises humeurs, et s’emporte hors quant et quant elle mesmes.
Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation : Que sçay-je ? comme je la porte à la devise d’une balance.
Voyez comment on se prevault de cette sorte de parler pleine d’irreverence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop les adversaires, ils vous diront tout destroussément, qu’il n’est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il, est-ce une non legere consolation à l’homme, de ce qu’il voit Dieu ne pouvoir pas toutes choses : car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faveur que nous ayons en nostre condition : il ne peut faire les mortels immortels, ny revivre les trespassez, ny que celuy qui a vescu n’ait point vescu, celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus, n’ayant autre droit sur le passé que de l’oubliance. Et afin que cette societé de l’homme à Dieu, s’accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu’il dit, et qu’un Chrestien devroit eviter de passer par sa bouche. Là où au rebours, il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de langage pour ramener Dieu à leur mesure.
cras vel atra Nube polum pater occupato, Vel sole puro, non tamen irritum Quodcumque retro est efficiet, neque Diffinget infectúmque reddet Quod fugiens semel hora vexit. Quand nous disons que l’infinité des siecles tant passez qu’avenir n’est à Dieu qu’un instant : que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose avecques son essence ; nostre parole le dit, mais nostre intelligence ne l’apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la divinité par nostre estamine : Et de là s’engendrent toutes les resveries et erreurs, desquelles le monde se trouve saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de son poix. Mirum quo procedat improbitas cordis humani, parvulo aliquo invitata successu.
Combien insolemment rabroüent Epicurus les Stoiciens, sur ce qu’il tient l’estre veritablement bon et heureux, n’appartenir qu’à Dieu, et l’homme sage n’en avoir qu’un ombrage et similitude ? Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée ! (à la mienne volonté qu’aucuns du surnom de Chrestiens ne le façent pas encore) et Thales, Platon, et Pythagoras, l’ont asservy à la necessité. Cette fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeux, a faict qu’un grand personnage des nostres a attribué à la divinité une forme corporelle. Et est cause de ce qui nous advient tous les jours, d’attribuer à Dieu, les evenements d’importance, d’une particuliere assignation : Par ce qu’ils nous poisent, il semble qu’ils luy poisent aussi, et qu’il y regarde plus enntier et plus attentif, qu’aux evenemens qui nous sont legers, ou d’une suitte ordinaire. Magna dii curant, parva negligunt. Escoutez son exemple : il vous esclaircira de sa raison : Nec in regnis quidem reges omnia minima curant.
Comme si à ce Roy là, c’estoit plus et moins de remuer un Empire, ou la feuille d’un arbre : et si sa providence s’exerçoit autrement, inclinant l’evenement d’une battaille, que le sault d’une puce. La main de son gouvernement, se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et mesme ordre : nostre interest n’y apporte rien : noz mouvements et noz mesures ne le touchent pas.
Deus ita artifex magnus in magnis, ut minor non sit in parvis. Nostre arrogance nous remet tousjours en avant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute immunité d’offices, comme sont leurs Prestres. Il fait produire et maintenir toutes choses à nature : et de ses poids et mouvements construit les parties du monde : deschargeant l’humaine nature de la crainte des jugements divins. Quod beatum æternúmque sit, id nec habere negotii quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu’en choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des mortels conclud un pareil nombre d’immortels : les choses infinies, qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conservent et profittent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l’autre sent, et jugent noz pensées : ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque ravissement, devinent, prognostiquent, et voyent choses, qu’elles ne sçauroyent veoir meslées aux corps.
Les hommes, dit Sainct Paul, sont devenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l’image de l’homme corruptible.
Voyez un peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe pompe de l’enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en mesme temps eschapper un aigle, lequel s’en volant à mont, signifioit que l’ame s’en alloit en Paradis. Nous avons mille medailles, et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est representé, emportant à la chevremorte vers le ciel ces ames deifiées. C’est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries et inventions,
Quod finxere timent ; comme les enfans qui s’effrayent de ce mesme visage qu’ils ont barbouillé et noircy à leur compagnon. Quasi quicquam infelicius sit homine, cui sua figmenta dominantur. C’est bien loin d’honorer celuy qui nous a faicts, que d’honorer celuy que nous avons faict. Auguste eut plus de temples que Jupiter, servis avec autant de religion et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biens-faicts qu’ils avoyent receuz d’Agesilaus, luy vindrent dire qu’ils l’avoyent canonisé : Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouvoir de faire Dieu qui bon luy semble ? Faictes en pour voir l’un d’entre vous, et puis quand j’auray veu comme il s’en sera trouvé, je vous diray grandmercy de vostre offre.
L’homme est bien insensé : Il ne sçauroit forger un ciron, et forge des Dieux à douzaines.
Oyez Trismegiste louant nostre suffisance : De toutes les choses admirables a surmonté l’admiration, que l’homme ayt peu trouver la divine nature, et la faire.
Voicy des arguments de l’escole mesme de la philosophie.
Nosse cui Divos et cæli numina soli, Aut soli nescire datum. Si Dieu est, il est animal, s’il est animal, il a sens, et s’il a sens, il est subject à corruption. S’il est sans corps, il est sans ame, et par consequent sans action : et s’il a corps, il est perissable. Voyla pas triomphé ?
Nous sommes incapables d’avoir faict le monde : il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la main. Ce seroit une sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet univers. Il y a donc quelque chose de meilleur : Cela c’est Dieu. Quand vous voyez une riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre ; si ne direz vous pas qu’elle soit faicte pour des rats. Et cette divine structure, que nous voyons du palais celeste, n’avons nous pas à croire, que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes ? Le plus hault est-il pas tousjours le plus digne ? Et nous sommes placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire un animant capable de raison. Le monde nous produit : Il a donc ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C’est belle chose que d’avoir un grand gouvernement. Le gouvernement du monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance : Ils sont donc pleins de bonté. Nous avons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu : Ce ne sont donc pas biens à nous. L’offenser, et l’estre offencé sont egalement tesmoignages d’imbecillité : C’est donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature ; l’homme par son industrie, qui est plus. La sagesse divine, et l’humaine sagesse n’ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or la durée n’est aucune accession à la sagesse : Parquoy nous voyla compagnons. Nous avons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité, et la justice : ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le desbastiment, les conditions de la divinité, se forgent par l’homme selon la relation à soy. Quel patron et quel modele ! Estirons, eslevons, et grossissons les qualitez humaines tant qu’il nous plaira. Enfle toy pauvre homme, et encore, et encore, et encore,
non si te ruperis, inquit. Profecto non Deum, quem cogitare non possunt, sed semet ipsos pro illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant. Es choses naturelles les effects ne rapportent qu’à demy leurs causes. Quoy cette-cy ? elle est au dessus de l’ordre de nature, sa condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse, pour souffrir que noz conclusions l’attachent et la garottent. Ce n’est par nous qu’on y arrive, cette routte est trop basse. Nous ne sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu’au fond de la mer : consultez en pour voir avec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu jusques à l’accointance charnelle des femmes, à combien de fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone de grande reputation à Rome, pensant coucher avec le dieu Serapis, se trouve entre les bras d’un sien amoureux, par le macquerellage des Prestres de ce temple.
Varro le plus subtil et le plus sçavant autheur Latin, en ses livres de la Theologie, escrit, que le secrestin de Hercules, jectant au sort d’une main pour soy, de l’autre, pour Hercules, joüa contre luy un soupper et une garse : s’il gaignoit, aux despens des offrandes : s’il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le lendemain, le premier qu’elle rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut Taruncius, jeune homme riche, qui la mena chez luy, et avec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour, esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple Romain : Pourquoy on luy attribua des honneurs divins.
Comme s’il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement descendu des Dieux, et avoir pour autheur commun de sa race, Neptune : il estoit tenu pour certain à Athenes, qu’Ariston ayant voulu jouïr de la belle Perictyone, n’avoit sçeu. Et fut adverti en songe par le dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, jusques à ce qu’elle fust accouchée. C’estoient le pere et mere de Platon. Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les Dieux, contre les pauvres humains ? et des maris injurieusement descriez en faveur des enfants ?
En la religion de Mahomet, il se trouve par la croyance de ce peuple, assés de Merlins : assavoir enfants sans pere, spirituels, nays divinement au ventre des pucelles : et portent un nom, qui le signifie en leur langue.
Il nous faut noter, qu’à chasque chose, il n’est rien plus cher, et plus estimable que son estre (Le Lyon, l’aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez : Lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c’est tout ; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu’elle sorte de là, et qu’elle passe au delà. D’où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l’homme : Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu : ny la vertu estre sans raison : et nulle raison loger ailleurs qu’en l’humaine figure : Dieu est donc revestu de l’humaine figure.
Ita est informatum anticipatum mentibus nostris, ut homini, cum de Deo cogitet, forma occurrat humana. Pourtant disoit plaisamment Xenophanes, que si les animaux se forgent des dieux, comme il est vray-semblable qu’ils facent, ils les forgent certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson ainsi : Toutes les pieces de l’univers me regardent, la terre me sert à marcher, le Soleil à m’esclairer, les estoilles à m’inspirer leurs influances : j’ay telle commodité des vents, telle des eaux : Il n’est rien que cette voute regarde si favorablement que moy : Je suis le mignon de nature ? Est-ce pas l’homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert ? C’est pour moy qu’il fait et semer et moudre : S’il me mange, aussi fait-il bien l’homme son compagnon ; et si fay-je moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit une gruë ; et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol, et la possession de cette belle et haulte region. Tam blanda conciliatrix, Et tam sui est lena ipsa natura.
Or donc par ce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il luict, il tonne pour nous ; et le createur, et les creatures, tout est pour nous. C’est le but et le poinct où vise l’université des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et plus, des affaires celestes : les dieux n’ont agi, n’ont parlé, que pour l’homme : elle ne leur attribue autre consultation, et autre vacation. Les voyla contre nous en guerre.
domitósque Herculea manu Telluris juvenes, unde periculum Fulgens contremuit domus Saturni veteris. Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs :