Essais (page 33)
Neptunus muros magnóque emota tridenti Fundamenta quatit, totámque a sedibus urbem Eruit : hic Juno Scæas sævissima portas Prima tenet. es Cauniens, pour la jalousie de la domination de leurs dieux propres, prennent armes en dos, le jour de leur devotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l’air par-cy par-là, à tout leurs glaives, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité. Qui guerit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui une sorte de gale, qui une autre : adeo minimis etiam rebus prava religio inserit Deos : qui fait naistre les raisins, qui les aux : qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise : à chasque race d’artisans, un Dieu : qui a sa province en Orient, et son credit, qui en Ponant, hic illius arma Hic currus fuit. O Sancte Apollo, qui umbilicum certum terrarum obtines ! Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam, Vulcanum tellus Hipsipylæa colit. Junonem Sparte, Pelopeïadésque Micenæ, Pinigerum Fauni Mænalis ora caput. Mars Latio venerandus. Qui n’a qu’un bourg ou une famille en sa possession : qui loge seul, qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire.
Junctaque sunt magno templa nepotis avo. Il en est de si chetifs et populaires, (car le nombre s’en monte jusques à trente six mille,) qu’il en faut entasser bien cinq ou six à produire un espic de bled, et en prennent leurs noms divers. Trois à une porte : celuy de l’ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à un enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger, de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns, qui n’entrent pas encore en Paradis.
Quos, quoniam cæli nondum dignamur honore, Quas dedimus certe terras habitare sinamus. Il en est de physiciens, de poëtiques, de civils. Aucuns, moyens entre la divine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d’adoration, et diminutif : Infinis en tiltres et offices : les uns bons, les autres mauvais. Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus estimoit qu’en la derniere conflagration du monde tous les dieux auroyent à finir, sauf Juppiter. L’homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote ?
Jovis incunabula Creten. Voicy l’excuse, que nous donnent, sur la consideration de ce subject, Scevola grand Pontife, et Varron grand Theologien, en leur temps : Qu’il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes, et en croye beaucoup de fausses. Cum veritatem, qua liberetur, inquirat : credatur ei expedire, quod fallitur.
Les yeux humains ne peuvent appercevoir les choses que par les formes de leur cognoissance. Et ne nous souvient pas quel sault print le miserable Phaëthon pour avoir voulu manier les renes des chevaux de son pere, d’une main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le Soleil, que vous respondra elle, sinon, de fer, et de pierre, ou autre estoffe de son usage ? S’enquiert-on à Zenon que c’est que nature ? Un feu, dit-il, artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes maistre de cette science qui s’attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude : Le Soleil, dit-il, est un Dieu de fer enflammé. Voyla pas une belle imagination produicte de l’inevitable necessité des demonstrations geometriques ? Non pourtant si inevitable et utile, que Socrates n’ayt estimé, qu’il suffisoit d’en sçavoir, jusques à pouvoir arpenter la terre qu’on donnoit et recevoit : et que Polyænus, qui en avoit esté fameux et illustre docteur, ne les ayt prises à mespris, comme pleines de fauceté, et de vanité apparente, apres qu’il eut gousté les doux fruicts des jardins poltronesques d’Epicurus, Socrates en Xenophon sur ce propos d’Anaxagoras, estimé par l’antiquité entendu au dessus de touts autres, és choses celestes et divines, dit, qu’il se troubla du cerveau, comme font tous hommes, qui perscrutent immoderément les cognoissances, qui ne sont de leur appartenance. Sur ce qu’il faisoit le Soleil une pierre ardente, il ne s’advisoit pas, qu’une pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu’elle s’y consomme. En ce qu’il faisoit un, du Soleil et du feu, que le feu ne noircit pas ceux qu’il regarde : que nous regardons fixement le feu : que le feu tue les plantes et les herbes. C’est à l’advis de Socrates, et au mien aussi, le plus sagement jugé du ciel, que n’en juger point.
Platon ayant à parler des daimons au Timée : C’est entreprinse, dit-il, qui surpasse nostre portée : il en faut croire ces anciens, qui se sont dicts engendrez d’eux. C’est contre raison de refuser foy aux enfants des Dieux, encore que leur dire ne soit estably par raisons necessaires, ny vray-semblables : puis qu’ils nous respondent, de parler de choses domestiques et familieres.
Voyons si nous avons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles.
N’est-ce pas une ridicule entreprinse, à celles ausquelles par nostre propre confession nostre science ne peut atteindre, leur aller forgeant un autre corps, et prestant une forme faulce de nostre invention : comme il se void au mouvement des planetes, auquel d’autant que nostre esprit ne peut arriver, ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons du nostre, des ressors materiels, lourds, et corporels :
temo aureus, aurea summæ Curvatura rotæ, radiorum argenteus ordo. Vous diriez que nous avons eu des cochers, des charpentiers, et des peintres, qui sont allez dresser là hault des engins à divers mouvemens, et ranger les roüages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en couleur, autour du fuseau de la necessité, selon Platon.
Mundus domus est maxima rerum, Quam quinque altitonæ fragmine zonæ Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis, Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ Bigas acceptat. Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il un jour à nature nous ouvrir son sein, et nous faire voir au propre, les moyens et la conduicte de ses mouvements, et y preparer noz yeux ? O Dieu quels abus, quels mescomtes nous trouverions en nostre pauvre science ! Je suis trompé, si elle tient une seule chose, droictement en son poinct : et m’en partiray d’icy plus ignorant toute autre chose, que mon ignorance.
Ay-je pas veu en Platon ce divin mot, que nature n’est rien qu’une poësie ainigmatique ? Comme, peut estre, qui diroit, une peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d’une infinie varieté de faux jours à exercer noz conjectures.
Latent ista omnia crassis occultata Et circumfusa tenebris : ut nulla acies humani ingenii tanta sit, quæ penetrare in cælum, terram intrare possit. Et certes la philosophie n’est qu’une poësie sophistiquée : D’où tirent ces autheurs anciens toutes leur authoritez, que des poëtes ? Et les premiers furent poetes eux mesmes, et la traicterent en leur art. Platon n’est qu’un poete descousu. Toutes les sciences sur-humaines s’accoustrent du stile poetique.
Tout ainsi que les femmes employent des dents d’yvoire, où les leurs naturelles leur manquent, et au lieu de leur vray teint, en forgent un de quelque matiere estrangere : comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l’embonpoinct de coton : et au veu et sçeu d’un chacun s’embellissent d’une beauté fauce et empruntée : ainsi fait la science (et nostre droict mesme a, dit-on, des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa justice) elle nous donne en payement et en presupposition, les choses qu’elle mesmes nous apprend estre inventées : car ces epicycles, excentriques, concentriques, dequoy l’Astrologie s’aide à conduire le bransle de ses estoilles, elle nous les donne, pour le mieux qu’elle ait sçeu inventer en ce subject : comme aussi au reste, la philosophie nous presente, non pas ce qui est, ou ce qu’elle croit, mais ce qu’elle forge ayant plus d’apparence et de gentillesse. Platon sur le discours de l’estat de nostre corps et de celuy des bestes : Que ce, que nous avons dict, soit vray, nous en asseurerions, si nous avions sur cela confirmation d’un oracle. Seulement nous asseurons, que c’est le plus vray-semblablement, que nous ayons sçeu dire.
Ce n’est pas au ciel seulement qu’elle envoye ses cordages, ses engins et ses rouës : considerons un peu ce qu’elle dit de nous mesmes et de nostre contexture. Il n’y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement, ravissement, aux astres et corps celestes, qu’ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là, raison de l’appeller le petit monde, tant ils ont employé de pieces, et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les mouvemens qu’ils voyent en l’homme, les diverses functions et facultez que nous sentons en nous, en combien de parties ont ils divisé nostre ame ? en combien de sieges logée ? à combien d’ordres et d’estages ont-ils departy ce pauvre homme, outre les naturels et perceptibles ? et à combien d’offices et de vacations ? Ils en font une chose publique imaginaire. C’est un subject qu’ils tiennent et qu’ils manient : on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler, et estoffer, chacun à sa fantasie ; et si ne le possedent pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le peuvent regler, qu’il ne s’y trouve quelque cadence, ou quelque son, qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu’elle est, et rapiecée de mille lopins faux et fantastiques. Et ce n’est pas raison de les excuser : Car aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons, qu’ils nous en rapportent seulement quelque marque legere : et comme de choses ignorées, nous contentons d’un tel quel ombrage et feint. Mais quand ils nous tirent apres le naturel, ou autre subject, qui nous est familier et cognu, nous exigeons d’eux une parfaicte et exacte representation des lineaments, et des couleurs : et les mesprisons, s’ils y faillent.
Je sçay bon gré à la garce Milesienne, qui voyant le philosophe Thales s’amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste, et tenir tousjours les yeux eslevez contre-mont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l’advertir qu’il seroit temps d’amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit pourveu à celles qui estoient à ses pieds. Elle luy conseilloit certes bien, de regarder plustost à soy qu’au ciel : Car, comme dit Democritus par la bouche de Cicero,
Quod est ante pedes, nemo spectat : cæli scrutantur plagas. Mais nostre condition porte, que la cognoissance de ce que nous avons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus des nuës, que celle des astres : Comme dit Socrates en Platon, qu’à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le reproche que fait cette femme à Thales, qu’il ne void rien de ce qui est devant luy. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin : ouï et ce qu’il fait luy-mesme, et ignore ce qu’ils sont tous deux, ou bestes, ou hommes.
Ces gens icy, qui trouvent les raisons de Sebonde trop foibles, qui n’ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui sçavent tout :
Quæ mare compescant causæ, quid temperet annum, Stellæ sponte sua, jussæve vagentur et errent : Quid premat obscurum Lunæ, quid proferat orbem, Quid velit et possit rerum concordia discors ; n’ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs livres, les difficultez qui se presentent, à cognoistre leur estre propre ? Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut, qu’aucunes parties se branslent d’elles mesmes sans nostre congé, et que d’autres nous les agitons par nostre ordonnance, que certaine apprehension engendre la rougeur, certaine autre la palleur, telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerveau, l’une nous cause le rire, l’autre le pleurer, telle autre transit et estonne tous noz sens, et arreste le mouvement de noz membres, à tel object l’estomach se sousleve, à tel autre quelque partie plus basse. Mais comme une impression spirituelle, face une telle faucée dans un subject massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, jamais homme ne l’a sçeu : Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita, dit Pline ; et S. Augustin, Modus, quo corporibus adhærent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi ab homine potest : et hoc ipse homo est. Et si ne le met on pas pourtant en doubte : car les opinions des hommes, sont receuës à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit, comme si c’estoit religion et loy. On reçoit comme un jargon ce qui en est communement tenu : on reçoit cette verité, avec tout son bastiment et attelage d’argumens et de preuves, comme un corps ferme et solide, qu’on n’esbranle plus, qu’on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est un util soupple contournable, et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge.
Ce qui fait qu’on ne doubte de guere de choses, c’est que les communes impressions on ne les essaye jamais ; on n’en sonde point le pied, où git la faute et la foiblesse : on ne debat que sur les branches : on ne demande pas si celà est vray, mais s’il a esté ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille : mais s’il a dict ainsin, ou autrement. Vrayement c’estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de noz jugements, et cette tyrannie de noz creances, s’estendist jusques aux escholes et aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c’est Aristote : c’est religion de debattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale : qui est à l’advanture autant faulce que une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n’acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d’Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l’eau de Thales, ou l’infinité de nature d’Anaximander, ou l’air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l’infiny de Parmenides, ou l’un de Musæus, ou l’eau et le feu d’Apollodorus, ou les parties similaires d’Anaxagoras, ou la discorde et amitié d’Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion, (de cette confusion infinie d’advis et de sentences, que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clairvoyance, en tout ce dequoy elle se mesle) que je feroy l’opinion d’Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles : Lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere, forme, et privation. Et qu’est-il plus vain que de faire l’inanité mesme, cause de la production des choses ? La privation c’est une negative : de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont ? Cela toutesfois ne s’oseroit esbranler que pour l’exercice de la Logique. On n’y debat rien pour le mettre en doute, mais pour deffendre l’autheur de l’escole des objections estrangeres : son authorité c’est le but, au delà duquel il n’est pas permis de s’enquerir.
Il est bien aisé sur des fondemens avouez, de bastir ce qu’on veut ; car selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir. Par cette voye nous trouvons nostre raison bien fondée, et discourons à boule-veuë : Car nos maistres præoccupent et gaignent avant main, autant de lieu en nostre creance, qu’il leur en faut pour conclurre apres ce qu’ils veulent ; à la mode des Geometriens par leurs demandes avouées : le consentement et approbation que nous leurs prestons, leur donnant dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyrouetter à leur volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu : il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par iceux il nous pourra monter, s’il veut, jusques aux nuës. En cette pratique et negotiation de science, nous avons pris pour argent content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu en son art. Le Dialecticien se rapporte au Grammairien de la signification des mots : le Rhetoricien emprunte du Dialecticien les lieux des arguments : le poëte, du Musicien les mesures : le Geometrien, de l’Arithmeticien les proportions : les Metaphysiciens prennent pour fondement les conjectures de la physique. Car chasque science a ses principes presupposez, par où le jugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barriere, en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche ; qu’il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes.
Or n’y peut-il avoir des principes aux hommes, si la divinité ne les leur a revelez : de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu et la fin, ce n’est que songe et fumée. A ceux qui combattent par presupposition, il leur faut presupposer au contraire, le mesme axiome, dequoy on debat. Car toute presupposition humaine, et toute enunciation, a autant d’authorité que l’autre, si la raison n’en faict la difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la balance : et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent. La persuasion de la certitude, est un certain tesmoignage de folie, et d’incertitude extreme. Et n’est point de plus folles gents, ny moins philosophes, que les Philodoxes de Platon. Il faut sçavoir si le feu est chault, si la neige est blanche, s’il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance.
Et quant à ces responses, dequoy il se fait des comtes anciens : comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur, à qui on dit qu’il se jettast dans le feu : à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu’il s’en mist dans le sein : elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S’ils nous eussent laissé en nostre estat naturel, recevans les apparences estrangeres selon qu’elles se presentent à nous par nos sens ; et nous eussent laissé aller apres nos appetits simples, et reglez par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi : Mais c’est d’eux que nous avons appris de nous rendre juges du monde : c’est d’eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout : par le moyen de laquelle tout se sçait, et cognoist.
Cette response seroit bonne parmy les Canibales, qui jouyssent l’heur d’une longue vie, tranquille, et paisible, sans les preceptes d’Aristote, et sans la cognoissance du nom de la Physique. Cette response vaudroit mieux à l’adventure, et auroit plus de fermeté, que toutes celles qu’ils emprunteront de leur raison et de leur invention. De cette-cy seroient capables avec nous, tous les animaux, et tout ce, où le commandement est encor pur et simple de la loy naturelle : mais eux ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu’ils me dient, il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin : il faut qu’ils me dient, si ce que je pense sentir, je le sens pourtant en effect : et si je le sens, qu’ils me dient apres pourquoy je le sens, et comment, et quoy : qu’ils me dient le nom, l’origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du froid ; les qualitez de celuy qui agit, et de celuy qui souffre : ou qu’ils me quittent leur profession, qui est de ne recevoir ny approuver rien, que par la voye de la raison : c’est leur touche à toutes sortes d’Essais. Mais certes c’est une touche pleine de fauceté, d’erreur, de foiblesse, et deffaillance.
Par où la voulons nous mieux esprouver, que par elle mesme ? S’il ne la faut croire parlant de soy, à peine sera elle propre à juger des choses estrangeres : si elle cognoist quelque chose, aumoins sera-ce son estre et son domicile. Elle est en l’ame, et partie, ou effect d’icelle : Car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu, c’est là son giste et sa retraite, c’est de là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon : comme Pallas saillit de la teste de son pere, pour se communiquer au monde.
Or voyons ce que l’humaine raison nous a appris de soy et de l’ame : non de l’ame en general, de laquelle quasi toute la Philosophie rend les corps celestes et les premiers corps participants : ny de celle que Thales attribuoit aux choses mesmes, qu’on tient inanimées, convié par la consideration de l’aimant : mais de celle qui nous appartient, que nous devons mieux cognoistre.
Ignoratur enim quæ sit natura animaï, Nata sit, an contrà nascentibus insinuetur, Et simul intereat nobiscum morte dirempta, An tenebras orci visat, vastásque lacunas, An pecudes alias divinitus insinuet se. A Crates et Dicæarchus, qu’il n’y en avoit du tout point, mais que le corps s’esbranloit ainsi d’un mouvement naturel : à Platon, que c’estoit une substance se mouvant de soy-mesme : à Thales, une nature sans repos : à Asclepiades, une exercitation des sens : à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d’eau : à Parmenides, de terre et de feu : à Empedocles, de sang :
Sanguineam vomit ille animam ; à Possidonius, Cleanthes et Galen, une chaleur ou complexion chaleureuse,
Igneus est ollis vigor, et coelestis origo ; à Hippocrates, un esprit espandu par le corps : à Varro, un air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et espandu par tout le corps : à Zeno, la quint’-essence des quatre elemens : à Heraclides Ponticus, la lumiere : à Xenocrates, et aux Ægyptiens, un nombre mobile : aux Chaldées, une vertu sans forme determinée.
habitum quendam vitalem corporis esse, Harmoniam Græci quam dicunt. N’oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouvoir le corps, qu’il nomme entelechie : d’une autant froide invention que nulle autre : car il ne parle ny de l’essence, ny de l’origine, ny de la nature de l’ame, mais en remerque seulement l’effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c’estoit chose qu’ils n’entendoient pas. Et apres tout ce denombrement d’opinions : Harum sententiarum quæ vera sit, Deus aliquis viderit, dit Cicero. Je connoy par moy, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, je ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre plein d’ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu’on ne pouvoit aller tant avant vers la cognoissance de l’ame, qu’on y peust arriver, si profonde estre son essence.
Il n’y a pas moins de dissension, ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerveau : Democritus et Aristote, par tout le corps :
Ut bona sæpe valetudo cum dicitur esse Corporis, Et non est tamen hæc pars ulla valentis. Epicurus, en l’estomach :
Hic exultat enim pavor ac metus, hæc loca circùm Lætitiæ mulcent. Les Stoïciens, autour et dedans le cœur : Erasistratus, joignant la membrane de l’Epicrane : Empedocles, au sang : comme aussi Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel leur ame est jointe : Galen a pensé que chaque partie du corps ait son ame : Strato l’a logée entre les deux sourcils : Qua facie quidem sit animus, aut ubi habitet, ne quærendum quidem est : dit Cicero. Je laisse volontiers à cet homme ses mots propres : Iroy-je à l’eloquence alterer son parler ? Joint qu’il y a peu d’acquest à desrober la matiere de ses inventions. Elles sont et peu frequentes, et peu roides, et peu ignorées ? Mais la raison pourquoy Chrysippus l’argumente autour du cœur, comme les autres de sa secte, n’est pas pour estre oubliée : C’est par ce, dit-il, que quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main sur l’estomach : et quand nous voulons prononcer, ἔγο, qui signifie moy, nous baissons vers l’estomach la machouëre d’embas. Ce lieu ne se doit passer, sans remerquer la vanité d’un si grand personnage : Car outre ce que ces considerations sont d’elles mesmes infiniment legeres, la derniere ne preuve qu’aux Grecs, qu’ils ayent l’ame en cet endroit là. Il n’est jugement humain, si tendu, qui ne sommeille par fois.
Que craignons nous à dire ? Voyla les Stoïciens peres de l’humaine prudence, qui trouvent, que l’ame d’un homme accablé sous une ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouvant desmesler de la charge, comme une sourix prinse à la trapelle.
Aucuns tiennent, que le monde fut faict pour donner corps par punition, aux esprits decheus par leur faute, de la pureté en quoy ils avoyent esté creés : la premiere creation n’ayant esté qu’incorporelle : Et que selon qu’ils se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les incorpore plus et moins alaigrement ou lourdement. De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l’esprit, qui fut pour sa peine investi du corps du Soleil, devoit avoir une mesure d’alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement. Comme dit Plutarque de la teste des histoires, qu’à la mode des chartes, l’orée des terres cognuës est saisie de marests, forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voyla pourquoy les plus grossieres et pueriles ravasseries, se trouvent plus en ceux qui traittent les choses plus hautes, et plus avant : s’abysmants en leur curiosité et presomption. La fin et le commencement de science, se tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l’essor à Platon en ses nuages poëtiques : Voyez chez luy le jargon des Dieux. Mais à quoy songeoit-il, quand il definit l’homme, un animal à deux pieds, sans plume : fournissant à ceux qui avoyent envie de se moquer de luy, une plaisante occasion ? car ayans plumé un chapon vif, ils alloyent le nommant, l’homme de Platon.
Et quoy les Epicuriens, de qu’elle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer, que leurs atomes, qu’ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur, et un mouvement naturel contre bas, eussent basti le monde : jusques à ce qu’ils fussent avisez par leurs adversaires, que par ceste description, il n’estoit pas possible qu’ils se joignissent et se prinsent l’un à l’autre, leur cheute estant ainsi droite et perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes paralleles ? Parquoy il fut force, qu’ils y adjoustassent depuis un mouvement de costé, fortuite : et qu’ils fournissent encore à leurs atomes, des queuës courbes et crochuës, pour les rendre aptes à s’attacher et se coudre.
Et lors mesme, ceux qui les poursuyvent de ceste autre consideration, les mettent il pas en peine ? Si les Atomes ont par sort formé tant de sortes de figures, pourquoy ne se sont ils jamais rencontrez à faire une maison et un soulier ? Pourquoy de mesme ne croid on, qu’un nombre infini de lettres Grecques versées emmy la place, seroyent pour arriver à la contexture de l’Iliade ? Ce qui est capable de raison, dit Zenon, est meilleur, que ce qui n’en est point capable : Il n’est rien meilleur que le monde : Il est donc capable de raison. Cotta par ceste mesme argumentation fait le monde mathematicien : Et le fait musicien et organiste, par ceste autre argumentation aussi de Zenon : Le tout est plus que la partie : Nous sommes capables de sagesse, et sommes parties du monde : Il est donc sage.
Il se void infinis pareils exemples, non d’argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d’ignorance que d’imprudence, és reproches que les philosophes se font les uns aux autres sur les dissentions de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneries de l’humaine sapience, il diroit merveilles.
J’en assemble volontiers, comme une montre, par quelque biais non moins utile que les instructions plus moderees. Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l’homme, de son sens et de sa raison, puis qu’en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l’humaine suffisance, il s’y trouve des deffauts si apparens et si grossiers. Moy j’aime mieux croire qu’ils ont traitté la science casuelement ainsi, qu’un jouët à toutes mains, et se sont esbatus de la raison, comme d’un instrument vain et frivole, mettans en avant toutes sortes d’inventions et de fantasies tantost plus tenduës, tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui definit l’homme comme une poulle, dit ailleurs apres Socrates, qu’il ne sçait à la verité que c’est que l’homme, et que c’est l’une des pieces du monde d’autant difficile cognoissance. Par ceste varieté et instabilité d’opinions, ils nous menent comme par la main tacitement à ceste resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousjours leur avis à visage descouvert et apparent : ils l’ont caché tantost soubs des umbrages fabuleux de la Poësie, tantost soubs quelque autre masque : Car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue n’est pas tousjours propre à nostre estomach : il la faut assecher, alterer et corrompre : Ils font de mesmes : ils obscurcissent par fois leurs naïfves opinions et jugemens, et les falsifient pour s’accommoder à l’usage publique. Ils ne veulent pas faire profession expresse d’ignorance, et de l’imbecillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfans : Mais ils nous la descouvrent assez soubs l’apparence d’une science trouble et inconstante.
Je conseillois en Italie à quelqu’un qui estoit en peine de parler Italien, que pourveu qu’il ne cherchast qu’à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu’il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espagnols, ou Gascons, et qu’en y adjoustant la terminaison Italienne, il ne faudroit jamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se joindre à quelqu’une de tant de formes. Je dis de mesme de la Philosophie : elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resveries s’y trouvent. L’humaine phantasie ne peut rien concevoir en bien et en mal qui n’y soit : Nihil tam absurde dici potest, quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Et j’en laisse plus librement aller mes caprices en public : d’autant que bien qu’ils soyent nez chez moy, et sans patron, je sçay qu’ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne, et ne faudra quelqu’un de dire : Voyla d’où il le print.
Mes mœurs sont naturelles : je n’ay point appellé à les bastir, le secours d’aucune discipline : Mais toutes imbecilles qu’elles sont, quand l’envie m’a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en publiq, un peu plus decemment, je me suis mis en devoir de les assister, et de discours, et d’exemples : ç’a esté merveille à moy mesme, de les rencontrer par cas d’adventure, conformes à tant d’exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, je ne l’ay appris qu’apres qu’elle est exploittée et employée.
Nouvelle figure : Un philosophe impremedité et fortuit.
Pour revenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerveau, l’ire au cœur, et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç’a esté plustost une interpretation des mouvemens de l’ame, qu’une division, et separation qu’il en ayt voulu faire, comme d’un corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est, que c’est tousjours une ame, qui par sa faculté ratiocine, se souvient, comprend, juge, desire et exerce toutes ses autres operations par divers instrumens du corps, comme le nocher gouverne son navire selon l’experience qu’il en a, ores tendant ou laschant une corde, ores haussant l’antenne, ou remuant l’aviron, par une seule puissance conduisant divers effets : Et qu’elle loge au cerveau : ce qui appert de ce que les blessures et accidens qui touchent ceste partie, offensent incontinent les facultez de l’ame : de là il n’est pas inconvenient qu’elle s’escoule par le reste du corps :
medium non deserit unquam Coeli Phoebus iter : radiis tamen omnia lustrat. comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances, et en remplit le monde.
Cætera pars animæ per totum dissita corpus Paret, Et ad numen mentis moménque movetur. Aucuns ont dict, qu’il y avoit une ame generale, comme un grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes, et s’y en retournoyent, se remeslant tousjours à ceste matiere universelle :
Deum namque ire per omnes Terrasque tractúsque maris coelumque profundum : Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas, Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri Omnia : nec morti esse locum : d’autres, qu’elles ne faisoyent que s’y resjoindre et r’attacher : d’autres, qu’elles estoyent produites de la substance divine : d’autres, par les anges, de feu et d’air. Aucuns de toute ancienneté : aucuns, sur l’heure mesme du besoin. Aucuns les font descendre du rond de la Lune, et y retourner. Le commun des anciens, qu’elles sont engendrées de pere en fils, d’une pareille maniere et production que toutes autres choses naturelles : argumentants cela par la ressemblance des enfans aux peres,
Instillata patris virtus tibi : Fortes creantur fortibus et bonis : et qu’on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du corps, mais encores une ressemblance d’humeurs, de complexions, et inclinations de l’ame.
Denique cur acrum violentia triste leonum Seminium sequitur, dolus vulpibus, Et fuga cervis A patribus datur, Et patrius pavor incitat artus, Si non certa suo quia semine seminioque, Vis animi pariter crescit cum corpore toto ? que là dessus se fonde la justice divine, punissant aux enfans la faute des peres : d’autant que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l’ame des enfans, et que le desreglement de leur volonté les touche.
Davantage, que si les ames venoyent d’ailleurs, que d’une suitte naturelle, et qu’elles eussent esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre premier ; attendu les naturelles facultez, qui luy sont propres, de discourir, raisonner et se souvenir.
si in corpus nascentibus insinuatur, Cur superante actam ætatem meminisse nequimus, Nec vestigia gestarum rerum ulla tenemus ? Car pour faire valoir la condition de nos ames, comme nous voulons, il les faut presupposer toutes sçavantes, lors qu’elles sont en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté telles, estans exemptes de la prison corporelle, aussi bien avant que d’y entrer, comme nous esperons qu’elles seront apres qu’elles en seront sorties. Et de ce sçavoir, il faudroit qu’elles se ressouvinssent encore estans au corps, comme disoit Platon, que ce que nous apprenions, n’estoit qu’un ressouvenir de ce que nous avions sçeu : chose que chacun par experience peut maintenir estre fauce. En premier lieu d’autant qu’il ne nous ressouvient justement que de ce qu’on nous apprend : et que si la memoire faisoit purement son office, aumoins nous suggereroit elle quelque traict outre l’apprentissage. Secondement ce qu’elle sçavoit estant en sa pureté, c’estoit une vraye science, cognoissant les choses comme elles sont, par sa divine intelligence : là où icy on luy fait recevoir la mensonge et le vice, si on l’en instruit ; en quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image et conception n’ayant jamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de maniere ses facultez naifves, qu’elles y sont toutes esteintes : cela est premierement contraire à cette autre creance, de recognoistre ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent en cette vie, si admirables, que d’en avoir conclu cette divinité et eternité passée, et l’immortalité à venir ;