Essais (page 34)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nam si tantopere est animi mutata potestas, Omnis ut actarum exciderit retinentia rerum, Non ut opinor ea ab letho jam longior errat. En outre, c’est icy chez nous, et non ailleurs, que doivent estre considerées les forces et les effects de l’ame : tout le reste de ses perfections, luy est vain et inutile : c’est de l’estat present, que doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie de l’homme, qu’elle est comtable seulement : Ce seroit injustice de luy avoir retranché ses moyens et ses puissances, de l’avoir desarmée, pour du temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le jugement et une condemnation de durée infinie et perpetuelle : et de s’arrester à la consideration d’un temps si court, qui est à l’adventure d’une ou de deux heures, ou au pis aller, d’un siecle (qui n’ont non plus de proportion à l’infinité qu’un instant) pour de ce moment d’intervalle, ordonner et establir definitivement de tout son estre. Ce seroit une disproportion inique, de tirer une recompense eternelle en consequence d’une si courte vie. Platon, pour se sauver de cet inconvenient, veut que les payements futurs se limitent à la durée de cent ans, relativement à l’humaine durée : et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles.

Par ainsin ils jugeoyent, que sa generation suyvoit la commune condition des choses humaines : Comme aussi sa vie, par l’opinion d’Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receuë, suyvant ces belles apparences. Qu’on la voyoit naistre ; à mesme que le corps en estoit capable ; on voyoit eslever ses forces comme les corporelles ; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance, et avec le temps sa vigueur et sa maturité : et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude :

gigni pariter cum corpore, et unà Crescere sentimus, paritérque senescere mentem. Ils l’appercevoient capable de diverses passions et agitée de plusieurs mouvemens penibles, d’où elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d’alteration et de changement, d’allegresse, d’assopissement, et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l’estomach ou le pied :

mentem sanari, corpus ut ægrum Cernimus, et flecti medicina posse videmus : esblouye et troublée par la force du vin : desmue de son assiette, par les vapeurs d’une fievre chaude : endormie par l’application d’aucuns medicamens, et reveillée par d’autres.

corpoream naturam animi esse necesse est, Corporeis quoniam telis ictúque laborat. On luy voyoit estonner et renverser toutes ses facultez par la seule morsure d’un chien malade, et n’y avoir nulle si grande fermeté de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique, nulle contention de ses forces, qui la peust exempter de la subjection de ces accidens : La salive d’un chetif mastin versée sur la main de Socrates, secouër toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu’il ne restast aucune trace de sa cognoissance premiere :

vis animaï Conturbatur… et divisa seorsum Disjectatur eodem illo distracta veneno. Et ce venin ne trouver non plus de resistance en cette ame, qu’en celle d’un enfant de quatre ans : venin capable de faire devenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée : si que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peust souffrir la veuë d’un miroir, ou de l’eau, accablé d’espouvantement et d’effroy, quand il seroit tombé par la contagion d’un chien enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie.

vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes æquore salso Ventorum ut validis fervescunt viribus undæ. Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l’homme pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle couste trop à trouver, d’une deffaitte inffallible, en se desrobant tout à faict du sentiment : mais ce sont moyens, qui servent à une ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation : non pas à cet inconvenient, où chez un philosophe, une ame devient l’ame d’un fol, troublée, renversée, et perdue. Ce que plusieurs occasions produisent, comme une agitation trop vehemente, que, par quelque forte passion, l’ame peut engendrer en soy-mesme : ou une blessure en certain endroit de la personne : ou une exhalation de l’estomach, nous jectant à un esblouyssement et tournoyement de teste :

morbis in corporis avius errat Sæpe animus, dementit enim, deliráque fatur, Interdúmque gravi Lethargo fertur in altum Æternumque soporem, oculis nutúque cadenti. Les philosophes n’ont, ce me semble, guere touché ceste corde, non plus qu’une autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme tousjours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition : Ou l’ame est mortelle, ou immortelle : Si mortelle, elle sera sans peine : Si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent jamais l’autre branche : Quoy, si elle va en empirant ? Et laissent aux poëtes les menaces des peines futures : Mais par là ils se donnent un beau jeu. Ce sont deux omissions qui s’offrent à moy souvent en leurs discours. Je reviens à la premiere : Ceste ame pert l’usage du souverain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit, et quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi par la vanité de l’humaine raison, que le meslange et societé de deux pieces si diverses, comme est le mortel et l’immortel, est inimaginable :

Quippe etenim mortale æterno jungere, et una Consentire putare, et fungi mutua posse, Desipere est. Quid enim diversius esse putandum est, Aut magis inter se disjunctum discrepitánsque, Quam mortale quod est, immortali atque perenni Junctum in concilio sævas tolerare procellas ? Davantage ils sentoyent l’ame s’engager en la mort, comme le corps.

simul ævo fessa fatiscit. Ce que, selon Zeno, l’image du sommeil nous montre assez. Car il estime que c’est une defaillance et cheute de l’ame aussi bien que du corps. Contrahi animum, Et quasi labi putat atque decidere. Et ce qu’on apercevoit en aucuns, sa force, et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diversité des maladies, comme on void les hommes en ceste extremité, maintenir, qui un sens, qui un autre, qui l’ouïr, qui le fleurer, sans alteration : et ne se voit point d’affoiblissement si universel, qu’il n’y reste quelques parties entieres et vigoureuses :

Non alio pacto quam si pes cum dolet ægri, In nullo caput interea sit fortè dolore. La veuë de nostre jugement se rapporte à la verité, comme fait l’œil du chat-huant, à la splendeur du Soleil, ainsi que dit Aristote : Par où le sçaurions nous mieux convaincre que par si grossiers aveuglemens en une si apparente lumiere ?

Car l’opinion contraire, de l’immortalité de l’ame, laquelle Cicero dit avoir esté premierement introduitte ; au moins du tesmoignage des livres, par Pherecydes Syrius du temps du Roy Tullus (d’autres en attribuent l’invention à Thales : et autres à d’autres) c’est la partie de l’humaine science traictée avec plus de reservation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement, de se rejetter à l’abry des ombrages de l’Academie. Nul ne sçait ce qu’Aristote a estably de ce subject, non plus que touts les anciens en general, qui le manient d’une vacillante creance : rem gratissimam promittentium magis quàm probantium. Il s’est caché soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son jugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient ceste opinion plausible : l’une, que sans l’immortalité des ames, il n’y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est une consideration de merveilleux credit au monde : l’autre, que c’est une tres-utile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine, qui les poursuyvra, voire apres la mort des coulpables.

Un soing extreme tient l’homme d’alonger son estre ; il y a pourveu par toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps, sont les sepultures : pour la conservation du nom, la gloire.

Il a employé toute son opinion à se rebastir (impatient de sa fortune) et à s’estançonner par ses inventions. L’ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s’attache et se plante. Et pour legers et fantastiques que son invention les luy forge, s’y repose plus seurement qu’en soy, et plus volontiers.

Mais les plus aheurtez à ceste si juste et claire persuasion de l’immortalité de nos esprits ; c’est merveille comme ils se sont trouvez courts et impuissans à l’establir par leurs humaines forces. Somnia sunt non docentis, sed optantis : disoit un ancien. L’homme peut recognoistre par ce tesmoignage, qu’il doit à la fortune et au rencontre, la verité qu’il descouvre luy seul ; puis que lors mesme, qu’elle luy est tombée en main, il n’a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n’a pas la force de s’en prevaloir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subjectes à incertitude et debat. C’est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion de l’ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n’est que vanité et folie : L’essence mesme de la verité, qui est uniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l’homme prenne de soy, Dieu permet qu’il arrive tousjours à ceste mesme confusion, de laquelle il nous represente si vivement l’image par le juste chastiement, dequoy il batit l’outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa Pyramide. Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo. La diversité d’idiomes et de langues, dequoy il troubla cest ouvrage, qu’est-ce autre chose, que ceste infinie et perpetuelle altercation et discordance d’opinions et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l’humaine science ? Et l’embrouille utilement. Qui nous tiendroit, si nous avions un grain de connoissance ? Ce Sainct m’a faict grand plaisir : Ipsa utilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio. Jusques à quel poinct de presomption et d’insolence, ne portons nous nostre aveuglement et nostre bestise ?

Mais pour reprendre mon propos : c’estoit vrayement bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d’une si noble creance, puis que de sa seule liberalité, nous recevons le fruict de l’immortalité, lequel consiste en la jouyssance de la beatitude eternelle.

Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l’a dict, et la foy : Car leçon n’est-ce pas de nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilege divin : qui verra l’homme, sans le flatter, il n’y verra ny efficace, ni faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et devons, et rendons à Dieu, nous en faisons d’autant plus chrestiennement.

Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu’il le tinst de Dieu ? Cum de animorum æternitate disserimus, non leve momentum apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium. Utor hac publica persuasione.

Or la foiblesse des argumens humains sur ce subject, se connoist singulierement par les fabuleuses circonstances, qu’ils ont adjoustees à la suite de ceste opinion, pour trouver de quelle condition estoit cette nostre immortalité. Laissons les Stoïciens, Usuram nobis largiuntur ; tanquam cornicibus ; diu mansuros aiunt animos, semper negant : qui donnent aux ames une vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus universelle et plus receuë fantaisie, et qui dure jusques à nous, ç’a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras ; non qu’il en fust le premier inventeur, mais d’autant qu’elle receut beaucoup de poix, et de credit, par l’authorité de son approbation : C’est que les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l’un corps à un autre, d’un lyon à un cheval, d’un cheval à un Roy, se promenants ainsi sans cesse, de maison en maison.

Et luy, disoit se souvenir avoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras : ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adjoustoyent aucuns, que ces mesmes ames remontent au ciel par fois, et en devallent encores :

O pater, anne aliquas ad coelum hinc ire putandum est Sublimes animas, iterumque ad tarda reverti Corpora ? quæ lucis miseris tam dira cupido ? Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauvais estat. L’opinion que Varro recite, est, qu’en quatre cens quarante ans de revolution elles se rejoignent à leur premier corps. Chrysippus, que cela doibt advenir apres certain espace de temps incognu et non limité.

Platon (qui dit tenir de Pindare et de l’ancienne poësie ceste croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles l’ame est preparée, n’ayant ny les peines, ny les recompenses en l’autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n’est que temporelle, conclud en elle une singuliere sçience des affaires du ciel, de l’enfer, et d’icy, où elle a passé, repassé, et sejourné à plusieurs voyages : matiere à sa reminiscence.

Voicy son progrés ailleurs : Qui a bien vescu, il se rejoint à l’astre, auquel il est assigné : qui mal, il passe en femme : et si lors mesme il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition convenable à ses mœurs vicieuses : et ne verra fin à ses punitions, qu’il ne soit revenu à sa naïve constitution, s’estant par la force de la raison défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy.

Mais je ne veux oublier l’objection que font les Epicuriens à ceste transmigration de corps en autre. Elle est plaisante : Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouvel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu’elles attendroient qu’un logis leur fust appresté : ou au rebours s’il naissoit plus d’animaux, qu’il n’en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauvais party, attendant l’infusion de leur ame, et en adviendroit qu’aucuns d’iceux se mourroient avant que d’avoir esté vivans.

Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum, Esse animas præsto deridiculum esse videtur, Et spectare immortales mortalia membra Innumero numero, certaréque præproperanter Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur. D’autres ont arresté l’ame au corps des trespassez, pour en animer les serpents, les vers, et autres bestes, qu’on dit s’engendrer de la corruption de nos membres, voire et de nos cendres : D’autres la divisent en une partie mortelle, et l’autre immortelle : Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle : Aucuns la font immortelle, sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s’en faisoit des diables : comme Plutarque pense, qu’il se face des dieux de celles qui sont sauvées : Car il est peu de choses que cet autheur là establisse d’une façon de parler si resolue, qu’il fait ceste-cy : maintenant par tout ailleurs une maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer (dit-il) et croire fermement, que les ames des hommes vertueux selon nature et selon justice divine, deviennent d’hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux, apres qu’ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans delivrez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deviennent, non par aucune ordonnance civile, mais à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts, en recevant une fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez de la bande, s’escarmoucher avec plus de hardiesse, et nous conter ses miracles sur ce propos, je le renvoye à son discours de la Lune, et du Dæmon de Socrates, là où aussi evidemment qu’en nul autre lieu, il se peut adverer, les mysteres de la philosophie avoir beaucoup d’estrangetez communes avec celles de la poësie : l’entendement humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses jusques au bout : tout ainsi comme, lassez et travaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage. Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la science humaine, sur le subject de nostre ame.

Il n’y a point moins de temerité en ce qu’elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en un, ou deux exemples : car autrement nous nous perdrions dans ceste mer trouble et vaste des erreurs medecinales. Sçachons, si on s’accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les uns des autres. Car quant à leur premiere production, ce n’est pas merveille, si en chose si haute et ancienne, l’entendement humain se trouble et dissipe. Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux avoir esté faicts d’un limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras dit nostre semence estre l’escume de nostre meilleur sang : Platon, l’escoulement de la moëlle de l’espine du dos : ce qu’il argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté de la besongne : Alcmeon, partie de la substance du cerveau : et qu’il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se travaillent outre mesure à cet exercice : Democritus, une substance extraite de toute la masse corporelle : Epicurus, extraicte de l’ame et du corps : Aristote, un excrement tiré de l’aliment du sang le dernier qui s’espand en nos membres : autres, du sang, cuit et digeré par la chaleur des genitoires : ce qu’ils jugent de ce qu’aux extremes efforts, on rend des gouttes de pur sang : enquoy il semble qu’il y ayt plus d’apparence, si on peut tirer quelque apparence d’une confusion si infinie. Or pour mener à effect ceste semence, combien en font-ils d’opinions contraires ? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n’ont point de sperme : et que ce n’est qu’une sueur qu’elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouvement, qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et ses suyvans, que sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les jurisconsultes, et les theologiens, aux prises pesle mesle avec nos femmes, sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy je secours par l’exemple de moy-mesme, ceux d’entre eux, qui maintiennent la grossesse d’onze moys. Le monde est basty de ceste experience, il n’est si simple femmelette qui ne puisse dire son advis sur toutes ces contestations, et si nous n’en sçaurions estre d’accord.

En voyla assez pour verifier que l’homme n’est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu’en la spirituelle. Nous l’avons proposé luy mesmes à soy, et sa raison, à sa raison, pour voir ce qu’elle nous en diroit. Il me semble assez avoir montré combien peu elle s’entend en elle mesme.

Et, qui ne s’entend en soy, en quoy se peut il entendre ?

Quasi vero mensuram ullius rei possit agere, qui sui nesciat. Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l’homme la mesure de toutes choses, qui ne sçeut jamais seulement la sienne. Si ce n’est luy, sa dignité ne permettra pas qu’autre creature ayt cet advantage. Or luy estant en soy si contraire, et l’un jugement subvertissant l’autre sans cesse, ceste favorable proposition n’estoit qu’une risée, qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur.

Quand Thales estime la cognoissance de l’homme tres-difficile à l’homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible.

Vous, pour qui j’ay pris la peine d’estendre un si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d’argumenter, dequoy vous estes tous les jours instruite, et exercerez en celà vostre esprit et vostre estude : car ce dernier tour d’escrime icy, il ne le faut employer que comme un extreme remede. C’est un coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à vostre adversaire les siennes : et un tour secret, duquel il se faut servir rarement et reservément : C’est grande temerité de vous perdre pour perdre un autre.

Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias : Car estant aux prises bien estroictes avec un seigneur de Perse, Darius y survenant l’espée au poing, qui craignoit de frapper, de peur d’assener Gobrias : il luy cria, qu’il donnast hardiment, quand il devroit donner au travers tous les deux. J’ay veu reprouver pour injustes, des armes et conditions de combat singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit luy et son compaignon en termes d’une fin à tous deux inevitables. Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs prisonniers : lesquels impatiens de leur captivité, se resolurent, et leur succeda, frottant des clous de navire l’un à l’autre, et faisans tomber une estincelle de feu dans les caques de poudre (qu’il y avoit en l’endroit où ils estoyent gardez) d’embraser et mettre en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau.

Nous secouons icy les limites et dernieres clostures des sciences : ausquelles l’extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souvienne vous de ce que dit le proverbe Thoscan,

Chi troppo s’assottiglia, si scavezza. Je vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouvelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extravagantes me faschent. Vous qui par l’authorité que vostre grandeur vous apporte, et encores plus par les avantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouvez d’un clin d’œil commander à qui il vous plaist, deviez donner ceste charge à quelqu’un, qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy ceste fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce que vous en avez à faire.

Epicurus disoit des loix, que les pires nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s’entremangeroient les uns les autres. Et Platon verifie que sans loix, nous vivrions comme bestes. Nostre esprit est un util vagabond, dangereux et temeraire : il est malaisé d’y joindre l’ordre et la mesure : de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres, et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous, desbordez en licence d’opinions, et de mœurs : c’est miracle s’il s’en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l’esprit humain les barrieres les plus contraintes qu’on peut. En l’estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches : il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles : encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C’est un corps vain, qui n’a par où estre saisi et assené : un corps divers et difforme, auquel on ne peut asseoir nœud ny prise. Certes il est peu d’ames si reglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte : et qui puissent avec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs jugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle.

C’est un outrageux glaive à son possesseur mesme, que l’esprit, à qui ne sçait s’en armer ordonnément et discrettement. Et n’y a point de beste, à qui il faille plus justement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte devant ses pas ; et la garder d’extravaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l’usage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu’il soit, que de jetter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu’un de ces nouveaux docteurs, entreprend de faire l’ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre : pour vous deffaire de cette dangereuse peste, qui se respand tous les jours en vos cours, ce preservatif à l’extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n’offencera, ny vous, ny vostre assistance.

La liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d’opinions differentes, chacun entreprenant de juger et de choisir pour prendre party. Mais à present, que les hommes vont tous un train : qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, ut etiam, quæ non probant, cogantur defendere : Et que nous recevons les arts par civile authorité et ordonnance : Si que les escholes n’ont qu’un patron et pareille institution et discipline circonscripte, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l’approbation commune et le cours leur donne : on ne plaide pas de l’alloy, mais de l’usage : ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la medecine, comme la la Geometrie ; et les battelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications, et jusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçavoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt : et que quand la mensale couppe le tubercle de l’enseigneur, c’est signe de cruauté : quand elle faut soubs le mitoyen, et que la moyenne naturelle fait un angle avec la vitale, soubs mesme endroit, que c’est signe d’une mort miserable : Que si à une femme, la naturelle est ouverte, et ne ferme point l’angle avec la vitale, celà denote qu’elle sera mal chaste. Je vous appelle vous mesme à tesmoin, si avec cette science, un homme ne peut passer avec reputation et faveur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit, que l’humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouvoit juger des causes des choses jusques à certaine mesure, mais qu’estant arrivée aux causes extremes et premieres, il falloit qu’elle s’arrestast, et qu’elle rebouchast : à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. C’est une opinion moyenne et douce ; que nostre suffisance nous peut conduire jusques à la cognoissance d’aucunes choses, et qu’elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c’est temerité de l’employer. Cette opinion est plausible, et introduicte par gens de composition : mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit : il est curieux et avide, et n’a point occasion de s’arrester plus tost à mille pas qu’à cinquante : Ayant essayé par experience, que ce à quoy l’un s’estoit failly, l’autre y est arrivé : et que ce qui estoit incogneu à un siecle, le siecle suyvant l’a esclaircy : et que les sciences et les arts ne se jettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir : ce que ma force ne peut descouvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer : et en retastant et pestrissant cette nouvelle matiere, la remuant et l’eschauffant, j’ouvre à celuy qui me suit, quelque facilité pour en jouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable :

ut hymettia sole Cera remollescit,tractatáque pollice multas Vertitur in facies, ipsoque fit utilis usu. Autant en fera le second au tiers : qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer ; ny aussi peu mon impuissance, car ce n’est que la mienne. L’homme est capable de toutes choses, comme d’aucunes : Et s’il advouë, comme dit Theophrastus, l’ignorance des causes premieres et des principes, qu’il me quitte hardiment tout le reste de sa science : Si le fondement luy faut, son discours est par terre : Le disputer et l’enquerir, n’a autre but et arrest que les principes : si cette fin n’arreste son cours, il se jecte à une irresolution infinie. Non potest aliud alio magis minusve comprehendi, quoniam omnium rerum una est definitio comprehendendi.

Or il est vray-semblable que si l’ame sçavoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme ; et si elle sçavoit quelque chose hors d’elle, ce seroit son corps et son estuy, avant toute autre chose. Si on void jusques aujourd’huy les dieux de la medecine se debattre de nostre anatomie,

Mulciber in Trojam, pro Troja stabat Apollo : quand attendons nous qu’ils en soyent d’accord ? Nous nous sommes plus voisins, que ne nous est la blancheur de la nege, ou la pesanteur de la pierre. Si l’homme ne se cognoist, comment cognoist-il ses functions et ses forces ? Il n’est pas à l’advanture, que quelque notice veritable ne loge chez nous ; mais c’est par hazard. Et d’autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les erreurs se reçoivent en nostre ame, elle n’a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les ] Academiciens recevoyent quelque inclination de jugement, et trouvoyent trop crud de dire qu’il n’estoit pas plus vray-semblable que la nege fust blanche que noire, et que nous ne fussions non plus asseurez du mouvement d’une pierre qui part de nostre main, que de celui de la huictiesme sphere. Et pour éviter cette difficulté et estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination que malaiséement, quoy qu’ils establissent que nous n’estions aucunement capables de sçavoir, et que la verité est engoufrée dans des profonds abysmes où la veue humaine ne peut penetrer, si advouoint ils les unes choses plus vray-semblables que les autres et recevoyent en leur jugement cette faculté de se pouvoir incliner plustost à une apparence qu’à un’autre : ils luy permettoyent cette propension, luy defandant toute resolution. L’advis des Pyrrhoniens est plus hardy et, quant et quant, plus vray-semblable. Car cette inclination Academique et cette propension à une proposition plustost qu’à une autre, qu’est-ce autre chose que la recognoissance de quelque plus apparente verité en cette cy qu’en celle là ? Si nostre entendement est capable de la forme, des lineamens, du port et du visage de la verité, il la verroit entiere aussi bien que demie, naissante et imperfecte. Cette apparence de verisimilitude qui les faict pendre plustost à gauche qu’à droite, augmentez la ; cette once de verisimilitude qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces, il en adviendra en fin que la balance prendra party tout à faict, et arrestera un chois et une verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance, s’ils ne cognoissent le vray ? Comment cognoissent ils la semblance de ce dequoy ils ne connoissent pas l’essence ? Ou nous pouvons juger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouvons pas. Si noz facultez intellectuelles et sensibles sont sans fondement et sans pied, si elles ne font que floter et vanter, pour neant laissons nous emporter nostre jugement à aucune partie de leur operation, quelque apparence qu’elle semble nous presenter ; et la plus seure assiete de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle là où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et sans agitation. Inter visa vera aut falsa ad animi assensum nihil interest. Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et n’y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez : par ce que, s’il estoit ainsi, nous les recevrions de mesme façon ; le vin seroit tel en la bouche du malade qu’en la bouche du sain. Celuy qui a des crevasses aux doits, ou qui les a gourdes, trouveroit une pareille durté au bois ou au fer qu’il manie, que fait un autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy ; ils logent chez nous comme il nous plaist. Or si de nostre part nous recevions quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez capables et fermes pour saisir la verité par noz propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se rejecteroit de main en main de l’un à l’autre. Et au moins se trouveroit il une chose au monde, de tant qu’il y en a, qui se croiroit par les hommes d’un consentement universel. Mais ce, qu’il ne se void aucune proposition qui ne soit debatue et controverse entre nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit ; car mon jugement ne le peut faire recevoir au jugement de mon compaignon : qui est signe que je l’ay saisi par quelque autre moyen que par une naturelle puissance qui soit en moy et en tous les hommes. Laissons à part cette infinie confusion d’opinions qui se void entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et universel en la connoissance des choses. Car cela est presuposé tres-veritablement, que de aucune chose les hommes, je dy les sçavans les mieux nais, les plus suffisans, ne sont d’accord, non pas que le ciel soit sur nostre teste ; car ceux qui doutent de tout, doutent aussi de cela ; et ceux qui nient que nous puissions aucune chose comprendre, disent que nous n’avons pas compris que le ciel soit sur nostre teste ; et ces deux opinions sont en nombre, sans comparaison, les plus fortes. Outre cette diversité et division infinie, par le trouble que nostre jugement nous donne à nous mesmes, et l’incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu’il a son assiete bien mal assurée. Combien diversement jugeons nous des choses ? combien de fois changeons nous nos fantasies ? Ce que je tiens aujourd’huy et ce que je croy, je le tiens et le croy de toute ma croyance ; tous mes utils et tous mes ressorts empoignent cette opinion et m’en respondent sur tout ce qu’ils peuvent. Je ne sçaurois ambrasser aucune verité ny conserver avec plus de force que je fay cette cy. J’y suis tout entier, j’y suis voyrement ; mais ne m’est il pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d’avoir ambrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis j’aye jugée fauce ? Au moins faut il devenir sage à ses propres despans. Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu’aux autres ? N’est-ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide ? Toutesfois, que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu’elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, tousjours la presente et la derniere c’est la certaine et l’infallible. Pour cette cy il faut abandonner les biens, l’honneur, la vie et le salut, et tout,

posterior res illa reperta, Perdit, et immutat sensus ad pristina quaeque. Quoy qu’on nous presche, quoy que nous aprenons, il faudroit tousjours se souvenir que c’est l’homme qui donne et l’homme qui reçoit ; c’est une mortelle main qui nous le presente, c’est une mortelle main qui l’accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict et auctorité de persuasion ; seules, marque de verité : laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la recevons par nos moyens : cette sainte et grande image ne pourroit pas en un si chetif domicile, si Dieu pour cet usage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faveur particuliere et supernaturelle. Au-moins devroit nostre condition fautiere nous faire porter plus moderément et retenuement en noz changemens. Il nous devroit souvenir, quoy que nous receussions en l’entendement, que nous y recevons souvent des choses fauces, et que c’est par ces mesmes utils qui se démentent et qui se trompent souvent. Or n’est il pas merveille s’ils se démentent, estant si aisez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre jugement et les facultez de nostre ame en general souffrent selon les mouvemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N’avons nous pas l’esprit plus esveillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif en santé qu’en maladie ? La joye et la gayeté ne nous font elles pas recevoir les subjets qui se presentent à nostre ame d’un tout autre visage que le chagrin et la melancholie ? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho rient à un vieillart avaritieux et rechigné comme à un jeune homme vigoreux et ardent ? Cleomenes, fils d’Anaxandridas, estant malade, ses amys luy reprochoient qu’il avoit des humeurs et fantasies nouvelles et non accoustumées : Je croy bien, fit-il ; aussi ne suis-je pas celuy que je suis estant sain : estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la chicane de nos palais ce mot est en usage, qui se dit des criminels qui rencontrent les juges en quelque bonne trampe douce et debonnaire : Gaudeat de Bona Fortuna qu’il jouisse de ce bon heur ; car il est certain que les jugemens se rencontrent par fois plus tendus à la condamnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez et enclins à l’excuse. Tel qui raporte de sa maison la douleur de la goute, la jalousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l’ame teinte et abreuvée de colere, il ne faut pas douter que son jugement ne s’en altere vers cette part là. Ce venerable senat d’Areopage jugeoit de nuict, de peur que la veue des poursuivans corrompit sa justice. L’air mesme et la serenité du ciel nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicero, Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Juppiter auctifera lustravit lampade terras. Ce ne sont pas seulement les fievres, les breuvages et les grands accidens qui renversent nostre jugement ; les moindres choses du monde le tournevirent. Et ne faut pas douter, encores que nous ne le sentions pas, que, si la fievre continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n’y apporte quelque alteration selon sa mesure et proportion. Si l’apoplexie assoupit et esteint tout à fait la veue de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement ne l’esblouisse ; et, par conséquent, à peine se peut il rencontrer une seule heure en la vie où nostre jugement se trouve en sa deue assiete, nostre corps estant subject à tant de continuelles mutations, et estofé de tant de sortes de ressorts, que (j’en croy les medecins) combien il est malaisé qu’il n’y en ayt tousjours quelqu’un qui tire de travers. Au demeurant, cette maladie ne se descouvre pas si aisément, si elle n’est du tout extreme et irremediable, d’autant que la raison va tousjours, et torte, et boiteuse, et deshanchée, et avec le mensonge comme avec la verité. Par ainsin il est malaisé de descouvrir son mesconte et desreglement. J’appelle tousjours raison cette apparence de discours que chacun forge en soy : cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d’un mesme subject, c’est un instrument de plomb et de cire, alongeable, ployable et accommodable à tous biais et à toutes mesures ; il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner. Quelque bon dessein qu’ait un juge, s’il ne s’escoute de prez, à quoy peu de gens s’amusent, l’inclination à l’amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instint fortuite qui nous faict favoriser une chose plus qu’une autre, et qui nous donne, sans le congé de la raison, le chois en deux pareils subjects, ou quelque umbrage de pareille vanité, peuvent insinuer insensiblement en son jugement la recommandation ou deffaveur d’une cause et donner pente à la balance. Moy qui m’espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n’ay pas fort à-faire ailleurs,

quis sub Arcto Rex gelidae metuatur orae, Quid Tyridatem terreat, unice Securus, à peine oseroy-je dire la vanité et la foiblesse que je trouve chez moy. J’ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à croler et si prest au branle, et ma veue si desreglée, que à jun je me sens autre qu’apres le repas ; si ma santé me rid et la clarté d’un beau jour, me voylà honneste homme ; si j’ay un cor qui me presse l’orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Un mesme pas de cheval me semble tantost rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une autre-fois plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable. Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire ; ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelque fois peine. Il se faict mille agitations indiscretes et casuelles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholerique ; et de son authorité privée, à cet’heure le chagrin predomine en moy, à cet’heure l’alegresse. Quand je prens des livres, j’auray apperceu en tel passage des graces excellentes et qui auront feru mon ame ; qu’un’autre fois j’y retombe, j’ay beau le tourner et virer, j’ay beau le plier et le manier, c’est une masse inconnue et informe pour moy. En mes escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l’air de ma premiere imagination : je ne sçay ce que j’ay voulu dire, et m’eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux. Je ne fay qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas tousjours en avant ; il flotte, il vague,

velut minuta magno Deprensa navis in mari vesaniente vento. Maintes-fois (comme il m’advient de faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s’applicant et tournant de ce costé là, m’y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier advis, et m’en despars. Je m’entraine quasi où je penche, comment que ce soit, et m’emporte de mon pois. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s’il se regardoit comme moy. Les prescheurs sçavent que l’emotion qui leur vient en parlant, les anime vers la creance, et qu’en cholere nous nous adonnons plus à la deffense de nostre proposition, l’imprimons en nous et l’embrassons avec plus de vehemence et d’approbation que nous ne faisons estant en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement une cause à l’advocat, il vous y respond chancellant et doubteux : vous sentez qu’il luy est indifferent de prendre à soustenir l’un ou l’autre party ; l’avez vous bien payé pour y mordre et pour s’en formaliser, commence il d’en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté ? sa raison et sa science s’y eschauffent quant et quant ; voilà une apparente et indubitable verité qui se presente à son entendement ; il y descouvre une toute nouvelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire, je ne sçay si l’ardeur qui naist du despit et de l’obstination à l’encontre de l’impression et violence du magistrat et du danger, ou l’interest de la reputation n’ont envoyé tel homme soustenir jusques au feu l’opinion pour laquelle, entre ses amys, et en liberté, il n’eust pas voulu s’eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuvent beaucoup en elle, mais encore plus les siennes propres, ausquelles elle est si fort en prinse qu’il est à l’advanture soustenable qu’elle n’a aucune autre alleure et mouvement que du souffle de ses vents, et que, sans leur agitation, elle resteroit sans action, comme un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela suivant le parti des Peripateticiens ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu’il est connu que la pluspart des plus belles actions de l’ame procedent et ont besoin de cette impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire sans l’assistance de la cholere. Semper Ajax fortis, fortissimus tamen in furore. Ny ne court on sus aux meschants et aux ennemis assez vigoureusement, si on n’est courroucé ; et veulent que l’advocat inspire le courrous aux juges pour en tirer justice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent Demosthenes, et ont poussé les philosophes aux travaux, veillées et peregrinations ; nous meinent à l’honneur, à la doctrine, à la santé, fins utiles. Et cette lascheté d’ame à souffrir l’ennuy et la fascherie sert à nourrir en la consciance la penitence et la repantance, et à sentir les fleaux de Dieu pour nostre chastiment et les fleaux de la correction politique. La compassion sert d’aiguillon à la clemence, et la prudence de nous conserver et gouverner est esveillée par nostre crainte ; et combien de belles actions par l’ambition ? combien par la presomption ? Aucune eminente et gaillarde vertu en fin n’est sans quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l’une des raisons qui auroit meu les Epicuriens à descharger Dieu de tout soin et sollicitude de nos affaires, d’autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouvoient exercer envers nous sans esbranler son repos par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminant l’ame aux actions vertueuses ? Ou bien ont ils creu autrement et les ont prinses comme tempestes qui desbauchent honteusement l’ame de sa tranquilité ? Ut maris tranquillitas intelligitur, nulla ne minima quidem aura fluctus commovente : sic animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est qua moveri queat.

Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d’imaginations nous presente la diversité de nos passions ! Quelle asseurance pouvons nous donq prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n’allant jamais qu’un pas forcé et emprunté ? Si nostre jugement est en main à la maladie mesmes et à la perturbation ; si c’est de la folie et de la temerité qu’il est tenu de recevoir l’impression des choses, quelle seurté pouvons nous attendre de luy ? N’y a il point de la hardiesse à la philosophie d’estimer des hommes qu’ils produisent leurs plus grands effects et plus approchans de la divinité, quand ils sont hors d’eux et furieux et insensez ? Nous nous amendons par la privation de nostre raison et son assoupissement. Les deux voies naturelles pour entrer au cabinet des Dieux et y preveoir le cours des destinées sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considérer : par la dislocation que les passions apportent à nostre raison, nous devenons vertueux ; par son extirpation que la fureur ou l’image de la mort apporte, nous devenons prophetes et divins. Jamais plus volontiers je ne l’en creus. C’est un pur enthousiasme que la saincte verité a inspiré en l’esprit philosophique, qui luy arrache, contre sa proposition, que l’estat tranquille de nostre ame, l’estat rassis, l’estat plus sain que la philosophie luy puisse acquerir n’est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus endormie que le dormir ; nostre sagesse, moins sage que la folie. Noz songes vallent mieux que noz discours. La pire place que nous puissions prendre, c’est en nous. Mais pense elle pas que nous ayons l’advisement de remarquer que la voix qui faict l’esprit, quand il est despris de l’homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict et, pendant qu’il est en l’homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c’est une voix partant de l’esprit qui est partie de l’homme terrestre, ignorant et tenebreux, et à cette cause voix infiable et incroyable ? Je n’ay point grande experience de ces agitations vehementes (estant d’une complexion molle et poisante) desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se connoistre. Mais cette passion qu’on dict estre produite par l’oisiveté au cœur des jeunes hommes, quoy qu’elle s’achemine avec loisir et d’un progrès mesuré, elle represente bien evidemment, à ceux qui ont essayé de s’opposer à son effort, la force de cette conversion et alteration que nostre jugement souffre. J’ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soustenir et rabatre (car il s’en faut tant que je sois de ceux qui convient les vices, que je ne les suis pas seulement, s’ils ne m’entrainent), je la sentois naistre, croistre, et s’augmenter en despit de ma resistance, et en fin, tout voyant et vivant, me saisir et posseder de façon que, comme d’une yvresse, l’image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume ; je voyois evidemment grossir et croistre les avantages du subjet que j’allois désirant, et agrandir et enfler par le vent de mon imagination ; les difficultez de mon entreprinse s’aiser et se planir, mon discours et ma conscience se tirer arriere ; mais, ce feu estant evaporé, tout à un instant, comme de la clarté d’un esclair, mon ame reprendre une autre sorte de veue, autre estat et autre jugement ; les difficultez de la retraite me sembler grandes et invincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage que la chaleur du desir ne me les avoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n’en sçait rien. Nous ne sommes jamais sans maladie. Les fièvres ont leur chaud et leur froid ; des effects d’une passion ardente nous retombons aux effects d’une passion frilleuse. Autant que je m’estois jetté en avant, je me relance d’autant en arriere :

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