Essais (page 40)
Quem Venus ante alios astrorum diligit ignes, Extulit os sacrum coelo, tenebrasque resolvit ; l’excellence de son sçavoir et capacité ; la durée et grandeur de sa gloire, pure, nette, exempte de tache et d’envie ; et qu’encore long temps apres sa mort ce fut une religieuse croyance d’estimer que ses medailles portassent bon-heur à ceux qui les avoyent sur eux ; et que plus de Roys et Princes ont escrit ses gestes qu’autres Historiens n’ont escrit les gestes d’autre Roy ou Prince que ce soit, et qu’encore à present les Mahumetans, qui mesprisent toutes autres histoires, reçoivent et honnorent la sienne seule par special priviliege : il confessera, tout cela mis ensemble, que j’ay eu raison de le preferer à Caesar mesme, qui seul m’a peu mettre en doubte du chois. Et il ne se peut nier qu’il n’y aye plus du sien en ses exploits, plus de la fortune en ceux d’Alexandre. Ils ont eu plusieurs choses esgales, et Caesar à l’adventure aucunes plus grandes. Ce furent deux feux ou deux torrens a ravager le monde par divers endroits,
Et velut immissi diversis partibus ignes Arentem in silvam et virgulta sonantia lauro, Aut ubi decursu rapido de montibus altis Dant sonitum spumosi amnes et in aequora currunt, Quisque suum populatus iter. Mais quand l’ambition de Caesar auroit de soy plus de moderation, elle a tant de mal’heur, ayant rencontré ce vilain subject de la ruyne de son pays et de l’empirement universel du monde, que toutes pieces ramassées et mises en la balance, je ne puis que je ne panche du costé d’Alexandre. Le tiers et le plus excellent, à mon gré, c’est Epaminondas. De gloire, il n’en a pas à beaucoup pres tant que d’autres (aussi n’est-ce pas une piece de la substance de la chose) ; de resolution et de vaillance, non pas de celle qui est esguisée par l’ambition, mais de celle que la sapience et la raison peuvent planter en une ame bien reglée, il en avoit tout ce qui s’en peut imaginer. De preuve de cette sienne vertu, il en a fait autant, à mon advis, qu’Alexandre mesme et que Caesar : car, encore que ses exploits de guerre ne soient ny si frequens ny si enflez, ils ne laissent pas pourtant, à les bien considerer et toutes leurs circonstances, d’estre aussi poisants et roides, et portant autant de tesmoignage de hardiesse et de suffisance militaire. Les Grecs luy ont faict cet honneur, sans contredit, de le nommer le premier homme d’entre eux : mais estre le premier de la Grece, c’est facilement estre le prime du monde. Quant à son sçavoir et suffisance, ce jugement ancien nous en est resté, que jamais homme ne sçeut tant, et parla si peu que luy. Car il estoit Pythagorique de secte. Et ce qu’il parla nul ne parla jamais mieux. Excellent orateur et tres-persuasif. Mais quant à ses meurs et conscience, il a de bien loing surpassé tous ceux qui se sont jamais meslé de manier affaires. Car en cette partie, qui doit estre principalement considerée, qui seule marque veritablement quels nous sommes, et laquelle je contrepoise seule à toutes les autres ensemble, il ne cede à aucun philosophe, non pas à Socrates mesme. En cettuy-cy l’innocence est une qualité propre, maistresse, constante, uniforme, incorruptible. Au parangon de laquelle elle paroist en Alexandre subalterne, incertaine, bigarrée, molle et fortuite. L’ancienneté jugea qu’à esplucher par le menu tous les autres grands capitaines, il se trouve en chascun quelque speciale qualité qui le rend illustre. En cettuy-cy seul, c’est une vertu et suffisance pleine par tout et pareille ; qui, en tous les offices de la vie humaine, ne laisse rien à desirer de soy, soit en occupation publique ou privée, ou paisible ou guerriere, soit à vivre, soit à mourir grandement et glorieusement. Je ne connois nulle ny forme ny fortune d’homme que je regarde avec tant d’honneur et d’amour. Il est bien vray que son obstination à la pauvreté, je la trouve aucunement scrupuleuse, comme elle est peinte par ses meilleurs amis. Et cette seule action, haute pour tant et tres digne d’admiration, je la sens un peu aigrette pour, par souhait mesme, m’en desirer l’imitation. Le seul Scipion Aemylian, qui luy donneroit une fin aussi fiere et illustre et la connoissance des sciences autant profonde et universelle, me pourroit mettre en doubte du chois. O quel desplaisir le temps m’a faict d’oster de nos yeux à poinct nommé, des premieres, la couple de vies justement la plus noble qui fust en Plutarque, de ces deux personages, par le commun consentement du monde l’un le premier des Grecs, l’autre des Romains ! Quelle matiere, quel oeuvrier ! Pour un homme non sainct, mais galant homme qu’ils nomment, de meurs civiles et communes, d’une hauteur moderée, la plus riche vie que je sçache à estre vescue entre les vivans, comme on dict, et estoffée de plus de riches parties et desirables, c’est, tout consideré, celle d’Alcibiades à mon gré. Mais quant à Epaminondas, pour exemple d’une excessive bonté, je veux adjouster icy aucunes de ses opinions. Le plus doux contentement qu’il eust en toute sa vie, il tesmoigna que c’estoit le plaisir qu’il avoit donné à son pere et à sa mere de sa victoire de Leuctres : il couche de beaucoup, preferant leur plaisir au sien si juste et si plein d’une tant glorieuse action. Il ne pensoit pas qu’il fut loisible, pour recouvrer mesmes la liberté de son pays, de tuer un homme sans connoissance de cause : voylà pourquoy il fut si froid à l’entreprise de Pelopidas, son compaignon, pour la delivrance de Thebes. Il tenoit aussi qu’en une bataille il falloit fuyr le rencontre d’un amy qui fut au party contraire, et l’espargner. Et son humanité à l’endroit des ennemis mesmes l’ayant mis en soupçon envers les Baeotiens de ce qu’apres avoir miraculeusement forcé les Lacedemoniens de luy ouvrir le pas qu’ils avoyent entreprins de garder à l’entrée de la Morée pres de Corinthe, il s’estoit contenté de leur avoir passé sur le ventre sans les poursuyvre à toute outrance, il fut deposé de l’estat de Capitaine general : tres-honorablement pour une telle cause et pour la honte que ce leur fut d’avoir par necessité à le remonter tantost apres en son degré, et reconnoistre combien de luy dependoit leur gloire et leur salut, la victoire le suyvant comme son ombre par tout où il guidast. La prosperité de son pays mourut aussi, comme elle estoit née, avec luy.
De la ressemblance des enfans aux peres.
Chap. XXXVII.
CE fagotage de tant de diverses pieces se faict en cette condition, que je n’y mets la main que lors qu’une trop lasche oisiveté me presse, et non ailleurs que chez moy. Ainsin il s’est basty à diverses poses et intervalles, comme les occasions me detiennent ailleurs par fois plusieurs moys. Au demeurant, je ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes ; ouy à l’aventure quelque mot, mais pour diversifier, non pour oster. Je veux representer le progrez de mes humeurs, et qu’on voye chaque piece en sa naissance. Je prendrois plaisir d’avoir commencé plus-tost et à reconnoistre le trein de mes mutations. Un valet qui me servoit à les escrire soubs moy pensa faire un grand butin de m’en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste. Cela me console qu’il n’y fera pas plus de gain que j’y ay fait de perte. Je me suis envieilly de sept ou huict ans depuis que je commençay : ce n’a pas esté sans quelque nouvel acquest. J’y ay pratiqué la colique par la liberalité des ans. Leur commerce et longue conversation ne se passe aisément sans quelque tel fruit. Je voudroy bien, de plusieurs autres presens qu’ils ont à faire à ceux qui les hantent long temps, qu’ils en eussent choisi quelqu’un qui m’eust esté plus acceptable : car ils ne m’en eussent sçeu faire que j’eusse en plus grande horreur, des mon enfance : c’estoit à point nommé, de tous les accidents de la vieillesse, celuy que je craignois le plus. J’avoy pensé mainte-fois à part moy que j’alloy trop avant, et qu’à faire un si long chemin, je ne faudroy pas de m’engager en fin en quelque malplaisant rencontre. Je sentois et protestois assez qu’il estoit heure de partir, et qu’il falloit trencher la vie dans le vif et dans le sein, suyvant la regle des chirurgiens quand ils ont à coupper quelque membre ; qu’à celuy qui ne la rendoit à temps, Nature avoit accoustumé faire payer de bien rudes usures. Mais c’estoient vaines propositions. Il s’en faloit tant que j’en fusse prest lors, que, en dix-huict mois ou environ qu’il y a que je suis en ce malplaisant estat, j’ay des-jà appris à m’y accommoder. J’entre des-jà en composition de ce vivre coliqueux ; j’y trouve de quoy me consoler et dequoy esperer. Tant les hommes sont acoquinez à leur estre miserable, qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conserver ! Oyez Maecenas : Debilem facito manu, Debilem pede, coxa, Lubricos quate dentes : Vita dum superest bene est. Et couvroit Tamburlan d’une sotte humanité la cruauté fantastique qu’il exerçoit contre les ladres en faisant mettre à mort autant qu’il en venoit à sa connoissance, pour, disoit-il, les delivrer de la vie qu’ils vivoient si penible. Car il n’y avoit nul d’eux qui n’eut mieux aymé estre trois fois ladre que de n’estre pas. Et Antisthenes le Stoïcien estant fort malade et s’escriant : Qui me delivrera de ces maux ? Diogenes, qui l’estoit venu voir, luy presentant un cousteau : Cestuy-cy, si tu veux, bientost.--Je ne dis pas de la vie, repliqua il, je dis des maux. Les souffrances qui nous touchent simplement par l’ame, m’affligent beaucoup moins qu’elles ne font la pluspart des autres hommes : partie par jugement (car le nombre estime plusieurs choses horribles, ou evitables au pris de la vie, qui me sont à peu pres indifferentes) ; partie par une complexion stupide et insensible que j’ay aux accidents qui ne donnent à moy de droit fil, laquelle complexion j’estime l’une des meilleures pieces de ma naturelle condition. Mais les souffrances vrayement essentielles et corporelles, je les gouste bien vifvement. Si est-ce pour tant que, les prevoyant autresfois d’une veue foible, delicate et amollie par la jouyssance de cette longue et heureuse santé et repos que Dieu m’a presté la meilleure part de mon aage, je les avoy conceues par imagination si insupportables qu’à la verité j’en avois plus de peur que je n’y ay trouvé de mal : par où j’augmente tousjours cette creance que la pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie qu’elles n’y servent. Je suis aus prises avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle et la plus irremediable. J’en ay desjà essayé cinq ou six bien longs accez et penibles : toutes-fois, ou je me flatte, ou encores y a-il en cet estat dequoy se soustenir, à qui a l’ame deschargée de la crainte de la mort, et deschargée des menasses, conclusions et consequences dequoy la medecine nous enteste. Mais l’effet mesme de la douleur n’a pas cette aigreur si aspre et si poignante qu’un homme rassis en doive entrer en rage et en desespoir. J’ay au-moins ce profit de la cholique, que ce que je n’avoy encore peu sur moy pour me concilier du tout et m’accointer à la mort, elle le parfera : car d’autant plus elle me pressera et importunera, d’autant moins me sera la mort à craindre. J’avoy desjà gaigné cela de ne tenir à la vie que par la vie seulement ; elle desnouera encore cette intelligence ; et Dieu veuille qu’en fin, si son aspreté vient à surmonter mes forces, elle ne me rejette à l’autre extremité, non moins vitieuse, d’aymer et desirer à mourir !
Summum nec metuas diem, nec optes. Ce sont deux passions à craindre, mais l’une a son remede bien plus prest que l’autre. Au demourant, j’ay tousjours trouvé ce precepte ceremonieux, qui ordonne si rigoureusement et exactement de tenir bonne contenance et un maintien desdaigneux et posé à la tollerance des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif et les effects, se va elle amusant à ces apparences externes ? Qu’elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de Rhetorique qui font tant d’estat de nos gestes. Qu’elle condonne hardiment au mal cette lacheté voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacale ; et preste ces plaintes volontaires au genre des soupirs, sanglots, palpitations, pallissements que Nature a mis hors de nostre puissance. Pourveu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle se contente ! Qu’importe que nous tordons nos bras pourveu que nous ne tordons nos pensées ! Elle nous dresse pour nous, non pour autruy ; pour estre, non pour sembler. Qu’elle s’arreste à gouverner nostre entendement qu’elle a pris à instruire ; qu’aux efforts de la cholique, elle maintienne l’ame capable de se reconnoistre, de suyvre son train accoustumé ; combatant la douleur et la soustenant, non se prosternant honteusement à ses pieds ; esmeue et eschauffée du combat, non abatue et renversée ; capable de commerce, capable d’entretien jusques à certaine mesure. En accidents si extremes c’est cruauté de requerir de nous une démarche si composée. Si nous avons beau jeu, c’est peu que nous ayons mauvaise mine. Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le face ; si l’agitation luy plaist, qu’il se tourneboule et tracasse à sa fantasie ; s’il luy semble que le mal s’evapore aucunement (comme aucuns medecins disent que cela aide à la delivrance des femmes enceintes) pour pousser hors la voix avec plus grande violence, ou, s’il en amuse son tourment, qu’il crie tout à faict. Ne commandons point à cette voix qu’elle aille, mais permettons le luy. Epicurus ne permet pas seulement à son sage de crier aux torments, mais il le luy conseille. Pugiles etiam, quum feriunt in jactandis coestibus, ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intenditur, venitque plaga vehementior. Nous avons assez de travail du mal sans nous travailler à ces regles superflues. Ce que je dis pour excuser ceux qu’on voit ordinairement se tempester aux secousses et assaux de cette maladie : car, pour moy, je l’ay passée jusques à cette heure avec un peu meilleure contenance : non pourtant que je me mette en peine pour maintenir cette decence exterieure, car je fay peu de compte d’un tel advantage, je preste en cela au mal autant qu’il veut ; mais, ou mes douleurs ne sont pas si excessives, ou j’y apporte plus de fermeté que le commun. Je me plains, je me despite quand les aigres pointures me pressent, mais je n’en viens point à me perdre, comme celuy là, Ejulatu, questu, gemitu, fremitibus Resonando multum flebiles voces refert. Je me taste au plus espais du mal et ay tousjours trouvé que j’estoy capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu’en une autre heure ; mais non si constamment, la douleur me troublant et destournant. Quant on me tient le plus atterré et que les assistants m’espargnent, j’essaye souvent mes forces et entame moy-mesmes des propos les plus esloignez de mon estat. Je puis tout par un soudain effort ; mais ostez en la durée. O que n’ay je la faculté de ce songeur de Cicero qui, songeant embrasser une garse, trouva qu’il s’estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps ! Les miennes me desgarsent estrangement ! Aux intervalles de cette douleur excessive, que mes ureteres languissent sans me poindre si fort, je me remets soudain en ma forme ordinaire, d’autant que mon ame ne prend autre alarme que la sensible et corporelle ; ce que je doy certainement au soing que j’ay eu à me preparer par discours à tels accidens,
laborum Nulla mihi nova nunc facies inopinaque surgit ; Omnia praecepi atque animo mecum ante peregi.
Je suis essayé pourtant un peu bien rudement pour un apprentis, et d’un changement bien soudain et bien rude, estant cheu tout à coup d’une tres-douce condition de vie et tres-heureuse à la plus doloreuse et penible qui se puisse imaginer : car, outre ce que c’est une maladie bien fort à craindre d’elle mesme, elle fait en moy ses commencemens beaucoup plus aspres et difficiles qu’elle n’a accoustumé. Les accés me reprennent si souvent que je ne sens quasi plus d’entiere santé. Je maintien toutesfois jusques à cette heure mon esprit en telle assiette que, pourveu que j’y puisse apporter de la constance, je me treuve en assez meilleure condition de vie que mille autres, qui n’ont ny fiévre ny mal que celuy qu’ils se donnent eux mesmes par la faute de leur discours. Il est certaine façon d’humilité subtile qui naist de la presomption, comme cette-cy, que nous reconnoissons nostre ignorance en plusieurs choses, et sommes si courtois d’avouer qu’il y a és ouvrages de nature aucunes qualitez et conditions qui nous sont imperceptibles, et des quelles nostre suffisance ne peut descouvrir les moyens et les causes. Par cette honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu’on nous croira aussi de celles que nous dirons entendre. Nous n’avons que faire d’aller trier des miracles et des difficultez estrangeres ; il me semble que, parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles qu’elles surpassent toute la difficulté des miracles. Quel monstre est-ce, que cette goute de semence dequoy nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos peres ? Cette goute d’eau, où loge elle ce nombre infiny de formes ? Et comme portent elles ces ressemblances, d’un progrez si temeraire et si desreglé que l’arriere fils respondra à son bisayeul, le neveu à l’oncle ? En la famille de Lepidus, à Romme, il y en a eu trois, non de suitte, mais par intervalles, qui nasquirent un mesme oeuil couvert de cartilage. A Thebes, il y avoit une race qui portoit, des le ventre de la mere, la forme d’un fer de lance ; et, qui ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dict qu’en certaine nation où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à leurs peres par la ressemblance. Il est à croire que je dois à mon pere cette qualité pierreuse, car il mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre qu’il avoit en la vessie ; il ne s’apperceut de son mal que le soixante-septiesme an de son aage, et avant cela il n’en avoit eu aucune menasse ou ressentiment aux reins, aux costez, ny ailleurs ; et avoit vescu jusques lors en une heureuse santé et bien peu subjette à maladies ; et dura encores sept ans en ce mal, trainant une fin de vie bien douloureuse. J’estoy nay vingt cinq ans, et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat, le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couvoit tant de temps la propension à ce defaut ? Et, lors qu’il estoit si loing du mal, cette legere piece de sa substance dequoy il me bastit, comment en portoit elle pour sa part une si grande impression ? Et comment encore si couverte que, quarante cinq ans apres, j’aye commencé à m’en ressentir, seul jusques à cette heure entre tant de freres et de soeurs, et tous d’une mere ? Qui m’esclaircira de ce progrez, je le croiray d’autant d’autres miracles qu’il voudra ; pourveu que, comme ils font, il ne me donne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est la chose mesme Que les medecins excusent un peu ma liberté, car, par cette mesme infusion et insinuation fatale, j’ay receu la haine et le mespris de leur doctrine : cette antipathie que j’ay à leur art, m’est hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans avoir gousté aucune sorte de medecine ; et, entre eux, tout ce qui n’estoit de l’usage ordinaire, tenoit lieu de drogue. La medecine se forme par exemples et experience ; aussi fait mon opinion. Voylà pas une bien expresse experience et bien advantageuse ? Je ne sçay s’ils m’en trouveront trois en leurs registres, nais, nourris et trespassez en mesme foyer, mesme toict, ayans autant vescu soubs leurs regles. Il faut qu’ils m’advouent en cela que, si ce n’est la raison, au-moins que la fortune est de mon party ; or, chez les medecins, fortune vaut bien mieux que la raison. Qu’ils ne me prennent point à cette heure à leur advantage ; qu’ils ne me menassent point, atterré comme je suis : ce seroit supercherie. Aussi, à dire la verité, j’ay assez gaigné sur eux par mes exemples domestiques, encore qu’ils s’arrestent là. Les choses humaines n’ont pas tant de constance : il y a deux cens ans, il ne s’en faut que dix-huict, que cet essay nous dure, car le premier nasquit l’an mil quatre cens deux. C’est vrayement bien raison que cette experience commence à nous faillir. Qu’ils ne me reprochent point les maux qui me tiennent asteure à la gorge : d’avoir vescu sain quarante sept ans pour ma part, n’est ce pas assez ? quand ce sera le bout de ma carriere, elle est des plus longues. Mes ancestres avoient la medecine à contrecoeur par quelque inclination occulte et naturelle : car la veue mesme des drogues faisoit horreur à mon pere. Le seigneur de Gaviac, mon oncle paternel, homme d’Église, maladif dés sa naissance, et qui fit toutefois durer cette vie debile jusques à soixante-sept ans, estant tombé autrefois en une grosse et vehemente fiévre continue, il fut ordonné par les medecins qu’on luy declaireroit, s’il ne se vouloit aider (ils appellent secours ce qui le plus souvent est empeschement), qu’il estoit infalliblement mort. Ce bon homme, tout effrayé comme il fut de cette horrible sentence, si respondit-il : Je suis donq mort. Mais Dieu rendit tantost apres vain ce prognostique. Le dernier des freres, ils estoient quatre, Sieur de Bussaguet, et de bien loing le dernier, se soubmit seul à cet art, pour le commerce, ce croy-je, qu’il avoit avec les autres arts, car il estoit conseiller en la court de parlement, et luy succeda si mal qu’estant par apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant long temps avant les autres, sauf un, le sieur de Sainct Michel. Il est possible que j’ay receu d’eux cette dispathie naturelle à la medecine ; mais s’il n’y eut eu que cette consideration, j’eusse essayé de la forcer. Car toutes ces conditions qui naissent en nous sans raison, elles sont vitieuses, c’est une espece de maladie qu’il faut combatre ; il peut estre que j’y avois cette propension, mais je l’ay appuyée et fortifiée par les discours qui m’en ont estably l’opinion que j’en ay. Car je hay aussi cette consideration de refuser la medecine pour l’aigreur de son goust ; ce ne seroit aisement mon humeur, qui trouve la santé digne d’estre r’achetée par tous les cauteres et incisions les plus penibles qui se facent. Et suyvant Epicurus, les voluptez me semblent à eviter, si elles tirent à leur suite des douleurs plus grandes, et les douleurs à rechercher, qui tirent à leur suite des voluptez plus grandes. C’est une pretieuse chose que la santé, et la seule qui merite à la verité qu’on y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite ; d’autant que sans elle la vie nous vient à estre penible et injurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle, se ternissent et esvanouissent ; et aux plus fermes et tendus discours que la philosophie nous veuille imprimer au contraire, nous n’avons qu’à opposer l’image de Platon estant frappé du haut mal ou d’une apoplexie, et en cette presupposition la deffier de s’ayder de ces nobles et riches facultez de son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire pour moy ny aspre, ny chere. Mais j’ay quelques autres apparences qui me font estrangement deffier de toute cette marchandise. Je ne dy pas qu’il n’y en puisse avoir quelque art ; qu’il n’y ait, parmy tant d’ouvrages de nature, des choses propres à la conservation de nostre santé, cela est certain. J’entens bien qu’il y a quelque simple qui humecte, quelque autre qui asseche ; je sçay, par experience, et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles du sené lachent le ventre ; je sçay plusieurs telles experiences, comme je sçay que le mouton me nourrit et que le vin m’eschauffe ; et disoit Solon que le menger estoit, comme les autres drogues, une medecine contre la maladie de la faim. Je ne desadvoue pas l’usage que nous tirons du monde, ny ne doubte de la puissance et uberté de nature, et de son application à nostre besoing. Je vois bien que les brochets et les arondes se trouvent bien d’elle. Je me deffie des inventions de nostre esprit, de nostre science et art, en faveur duquel nous l’avons abandonnée et ses regles, et auquel nous ne sçavons tenir moderation ny limite. Comme nous appellons justice le pastissage des premieres loix qui nous tombent en main et leur dispensation et pratique, souvent tres inepte et tres inique, et comme ceux qui s’en moquent et qui l’accusent n’entendent pas pourtant injurier cette noble vertu, ains condamner seulement l’abus et profanation de ce sacré titre ; de mesme, en la medecine, j’honnore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse si utile au genre humain, mais ce qu’il designe entre nous, je ne l’honnore ny l’estime. En premier lieu, l’experience me le fait craindre : car, de ce que j’ay de connoissance, je ne voy nulle race de gens si tost malade et si tard guerie que celle qui est sous la jurisdiction de la medecine. Leur santé mesme est alterée et corrompue par la contrainte des regimes. Les medecins ne se contentent point d’avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu’on ne puisse en aucune saison eschapper leur authorité. D’une santé constante et entiere, n’en tirent ils pas l’argument d’une grande maladie future ? J’ay esté assez souvent malade : j’ay trouvé, sans leurs secours, mes maladies aussi douces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes) et aussi courtes qu’à nul’autre : et si n’y ay point meslé l’amertume de leurs ordonnances. La santé, je l’ay libre et entiere, sans regle et sans autre discipline que de ma coustume et de mon plaisir. Tout lieu m’est bon à m’arrester, car il ne me faut autres commoditez, estant malade, que celles qu’il me faut estant sain. Je ne me passionne point d’estre sans medecin, sans apotiquaire et sans secours ; dequoy j’en voy la plus part plus affligez que du mal. Quoy ! eux mesmes nous font ils voir de l’heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effet de leur science ? Il n’est nation qui n’ait esté plusieurs siecles sans la medecine, et les premiers siecles, c’est à dire les meilleurs et les plus heureux ; et du monde la dixiesme partie ne s’en sert pas encores à cette heure ; infinies nations ne la cognoissent pas, où l’on vit et plus sainement et plus longuement qu’on ne fait icy ; et parmy nous le commun peuple s’en passe heureusement. Les Romains avoyent esté six cens ans avant que de la recevoir ; mais, apres l’avoir essayée, ils la chasserent de leur ville par l’entremise de Caton le Censeur, qui montra combien aysément il s’en pouvoit passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans, et fait vivre sa femme jusqu’à l’extreme vieillesse, non pas sans medecine, mais ouy bien sans medecin : car toute chose qui se trouve salubre à nostre vie, se peut nommer medecine. Il entretenoit, ce dict Plutarque, sa famille en santé par l’usage (ce me semble) du lievre : comme les Arcades, dict Pline, guerissent toutes maladies avec du laict de vache. Et les Lybiens, dict Herodote, jouyssent populairement d’une rare santé par cette coustume qu’ils ont, apres que leurs enfans ont atteint quatre ans, de leur cauteriser et brusler les veines du chef et des temples, par où ils coupent chemin pour leur vie à toute defluxion de rheume. Et les gens de village de ce païs, à tous accidens, n’employent que du vin le plus fort qu’ils peuvent, meslé à force safran et espice : tout cela avec une fortune pareille. Et, à dire vray, de toute cette diversité et confusion d’ordonnances, quelle autre fin et effect apres tout y a il que de vuider le ventre ? ce que mille simples domestiques peuvent faire. Et si ne sçay si c’est si utillement qu’ils disent, et si nostre nature n’a point besoing de la residence de ses excremens jusques à certaine mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conservation. Vous voyez souvent des hommes tres sains tomber en vomissemens ou flux de ventre par accident estranger, et faire un grand vuidange d’excremens sans besoin aucun precedent et sans aucune utilité suivante, voire avec empirement et dommage. C’est du grand Platon que j’apprins naguieres que, de trois sortes de mouvements qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgations, que nul homme, s’il n’est fol, doit entreprendre qu’a l’extreme necessité. On va troublant et esveillant le mal par oppositions contraires. Il faut que ce soit la forme de vivre qui doucement l’allanguisse et reconduise à sa fin : les violentes harpades de la drogue et du mal sont tousjours à nostre perte, puis que la querelle se desmesle chez nous et que la drogue est un secours infiable, de sa nature ennemi à nostre santé et qui n’a accez en nostre estat que par le trouble. Laissons un peu faire : l’ordre qui pourvoid aux puces et aux taulpes, pourvoid aussi aux hommes qui ont la patience pareille à se laisser gouverner que les puces et les taulpes. Nous avons beau crier bihore, c’est bien pour nous enrouer, mais non pour l’avancer. C’est un ordre superbe et impiteux. Nostre crainte, nostre desespoir le desgoute et retarde de nostre aide, au lieu de l’y convier ; il doibt au mal son cours comme à la santé. De se laisser corrompre en faveur de l’un au prejudice des droits de l’autre, il ne le fera pas : il tomberoit en desordre. Suyvons, de par Dieu ! suyvons ! Il meine ceux qui suyvent ; ceux qui ne le suyvent pas, il les entraine, et leur rage et leur medecine ensemble. Faictes ordonner une purgation à vostre cervelle, elle y sera mieux employée qu’à vostre estomach. On demandoit à un Lacedemonien qui l’avoit fait vivre sain si long temps : L’ignorance de la medecine, respondit il. Et Adrian l’Empereur crioit sans cesse, en mourant, que la presse des medecins l’avoit tué. Un mauvais luicteur se fit medecin : Courage, luy dit Diogenes, tu as raison ; tu mettras à cette heure en terre ceux qui t’y ont mis autresfois. Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faute ; et, outre-cela, ils ont une façon bien avantageuse de se servir de toutes sortes d’evenemens, car ce que la fortune, ce que la nature, ou quelque autre cause estrangere (desquelles le nombre est infini) produit en nous de bon et de salutaire, c’est le privilege de la medecine de se l’attribuer. Tous les heureux succez qui arrivent au patient qui est soubs son regime, c’est d’elle qu’il les tient. Les occasions qui m’ont guery, moy, et qui guerissent mille autres qui n’appellent point les medecins à leurs secours, ils les usurpent en leurs subjects ; et, quant aux mauvais accidents, ou ils les desavouent tout à fait, en attribuant la coulpe au patient par des raisons si vaines qu’ils n’ont garde de faillir d’en trouver tousjours assez bon nombre de telles : Il a descouvert son bras, il a ouy le bruit d’un coche,
rhedarum transitus arcto Vicorum inflexu ; .
on a entrouvert sa fenestre ; il s’est couché sur le costé gauche, ou passé par sa teste quelque pensement penible. Somme, une parolle, un songe, une oeuillade, leur semble suffisante excuse pour se descharger de faute. Ou, s’il leur plait, ils se servent encore de cet empirement, et en font leurs affaires par cet autre moyen qui ne leur peut jamais faillir, c’est de nous payer, lors que la maladie se trouve rechaufée par leurs applications, de l’asseurance qu’ils nous donnent qu’elle seroit bien autrement empirée sans leurs remedes. Celuy qu’ils ont jetté d’un morfondement en une fievre quotidienne, il eust eu sans eux la continue. Ils n’ont garde de faire mal leurs besoignes, puis que le dommage leur revient à profit. Vrayement, ils ont raison de requerir du malade une application de creance favorable : il faut qu’elle le soit, à la verité, en bon escient et bien soupple, pour s’appliquer à des imaginations si mal aisées à croire. Platon disoit bien à propos qu’il n’apartenoit qu’aux medecins de mentir en toute liberté, puis que nostre salut despend de la vanité et fauceté de leurs promesses. Aesope, autheur de tres-rare excellence et duquel peu de gens descouvrent toutes les graces, est plaisant à nous representer cette authorité tyrannique qu’ils usurpent sur ces pauvres ames affoiblies et abatues par le mal et la crainte ; car il conte qu’un malade estant interrogé par son medecin quelle operation il sentoit des medicamens qu’il luy avoit donnez : J’ay fort sué, respondit-il.--Cela est bon, dit le medecin. A une autre fois il luy demanda encore comme il s’estoit porté dépuis : J’ay eu un froid extreme, fit-il, et ay fort tremblé.--Cela est bon, suyvit le medecin. A la troisiesme fois il luy demanda de rechef comment il se portoit : Je me sens, dit-il, enfler et bouffir comme d’ydropisie.--Voylà qui va bien, adjousta le medecin. L’un de ses domestiques venant apres à s’enquerir à luy de son estat : Certes, mon amy, respond-il, à force de bien estre je me meurs. Il y avoit en Aegypte une loy plus juste par laquelle le medecin prenoit son patient en charge, les trois premiers jours, aux perils et fortunes du patient ; mais, les trois jours passez, c’estoit aux siens propres : car quelle raison y a il qu’Aesculapius, leur patron, ait esté frappé du foudre pour avoir r’amené Heleine de mort à vie ;
Nam pater omnipotens, aliquem indignatus ab umbris Mortalem infernis ad lumina surgere vitae, Ipse repertorem medicinae talis et artis Fulmine Phoebigenam stygias detrusit ad undas ; et ses suyvans soyent absous qui envoyent tant d’ames de la vie à la mort ? Un medecin vantoit à Nicocles son art estre de grande auctorité : Vrayment c’est mon, dict Nicocles, qui peut impunement tuer tant de gens. Au demeurant, si j’eusse esté de leur conseil, j’eusse rendu ma discipline plus sacrée et mysterieuse : ils avoyent assez bien commencé, mais ils n’ont pas achevé de mesme. C’estoit un bon commencement d’avoir fait des dieux et des demons autheurs de leur science, d’avoir pris un langage à part, une escriture à part ; quoy qu’en sente la philosophie, que c’est follie de conseiller un homme pour son profit par maniere non intelligible : Ut si quis medicus imperet ut sumat : Terrigenam, herbigradam, domiportam, sanguine cassam. C’estoit une bonne regle en leur art, et qui accompaigne toutes les arts fantastiques, vaines et supernaturelles, qu’il faut que la foy du patient preoccupe par bonne esperance et asseurance leur effect et operation. Laquelle reigle ils tiennent jusques là que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouvent plus propre à celuy qui a fiance en luy que le plus experimenté inconnu. Le chois mesmes de la pluspart de leurs drogues est aucunement mysterieux et divin : le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lezart, la fiante d’un Elephant, le foye d’une taupe, du sang tiré soubs l’aile droite d’un pigeon blanc ; et pour nous autres coliqueux (tant ils abusent desdaigneusement de nostre misere), des crotes de rat pulverisées, et telles autres singeries qui ont plus le visage d’un enchantement magicien que de science solide. Je laisse à part le nombre imper de leur pillules, la destination de certains jours et festes de l’année, la distinction des heures à cuillir les herbes de leurs ingrediens, et cette grimace rebarbative et prudente de leur port et contenance, dequoy Pline mesme se moque. Mais ils ont failly, veux je dire, de ce qu’à ce beau commancement ils n’ont adjousté cecy, de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et secretes : aucun homme profane n’y devoit avoir accez, non plus qu’aux secretes ceremonies d’Aesculape. Car il advient de cette faute que leur irresolution, la foiblesse de leurs argumens, divinations et fondements, l’apreté de leurs contestations, pleines de haine, de jalousie et de consideration particuliere, venant à estre descouverts à un chacun, il faut estre merveilleusement aveugle, si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui veid jamais medecin se servir de la recepte de son compaignon sans en retrancher ou y adjouster quelque chose. Ils trahissent assez par là leur art, et nous font voir qu’ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l’interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu’un seul se mesle de traiter un malade : car, s’il ne fait rien qui vaille, le reproche à l’art de la medecine n’en sera pas fort grand pour la faute d’un homme seul ; et, au rebours, la gloire en sera grande, s’il vient à bien rencontrer : là où, quand ils sont beaucoup, ils descrient tous les coups le mestier, d’autant qu’il leur advient de faire plus souvent mal que bien. Ils se devoyent contenter du perpetuel desaccord qui se trouve és opinions des principaux maistres et autheurs anciens de cette science, lequel n’est conneu que des hommes versez aux livres, sans faire voir encore au peuple les controverses et inconstances de jugement qu’ils nourrissent et continuent entre eux. Voulons nous un exemple de l’ancien debat de la medecine ? Hierophilus loge la cause originelle des maladies aux humeurs ; Erasistratus, au sang des arteres ; Asclepiades, aux atomes invisibles s’escoulants en nos pores ; Alcmaeon, en l’exuperance ou defaut des forces corporelles ; Diocles, en l’inequalité des elemens du corps et en la qualité de l’air que nous respirons ; Strato, en l’abondance, crudité et corruption de l’alimant que nous prenons ; Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l’un de leurs amis, qu’ils connoissent mieux que moy, qui s’escrie à ce propos que la science la plus importante qui soit en nostre usage, comme celle qui a charge de nostre conservation et santé, c’est, de mal’heur, la plus incertaine, la plus trouble et agitée de plus de changemens. Il n’y a pas grand danger de nous m’esconter à la hauteur du soleil ou en la fraction de quelque supputation astronomique ; mais icy, où il va de tout nostre estre, ce n’est pas sagesse de nous abandonner à la mercy de l’agitation de tant de vents contraires. Avant la guerre Peloponesiaque, il n’y avoit pas grands nouvelles de cette science ; Hippocrates la mit en credit. Tout ce que cettuy-cy avoit estably, Chrysippus le renversa ; dépuis, Erasistratus, petit fils d’Aristote, tout ce que Chrysippus en avoit escrit. Apres ceux-cy survindrent les Empiriques, qui prindrent une voye toute diverse des anciens au maniement de cet art. Quand le credit de ces derniers commença à s’envieillir, Herophilus mit en usage une autre sorte de medecine, que Asclepiades vint à combattre et aneantir à son tour. A leur reng vindrent aussi en authorité les opinions de Themison, et dépuis de Musa, et, encore apres, celles de Vexius Valens, medecin fameux par l’intelligence qu’il avoit avecques Messalina. L’Empire de la medecine tomba du temps de Neron à Tessalus, qui abolit et condamna tout ce qui en avoit esté tenu jusques à luy. La doctrine de cettuy-cy fut abatue par Crinas de Marseille, qui apporta de nouveau de regler toutes les operations medecinales aux ephemerides et mouvemens des astres, manger, dormir et boire à l’heure qu’il plairoit à la Lune et à Mercure. Son auctorité feut bien tost apres supplantée par Charinus, medecin de cette mesme ville de Marseille. Cettuy-cy combattoit non seulement la medecine ancienne, mais encore le publique et tant de siecles auparavant accoustumé usage des bains chauds. Il faisoit baigner les hommes dans l’eau froide, en hyver mesme, et plongeoit les malades dans l’eau naturelle des ruisseaux. Jusques au temps de Pline, aucun Romain n’avoit encore daigné exercer la medecine ; elle se faisoit par des estrangers et Grecs, comme elle se fait entre nous, François, par des Latineurs : car, comme dict un tres-grand medecin, nous ne recevons pas aiséement la medecine que nous entendons, non plus que la drogue que nous ceuillons. Si les nations desquelles nous retirons le gayac, la salseperille et le bois de-squine, ont des medecins, combien pensons nous, par cette mesme recommandation de l’estrangeté, la rareté et la cherté, qu’ils facent feste de nos choux et de nostre persil : car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hasard d’une si longue peregrination et si perilleuse ? Depuis ces anciennes mutations de la medecine, il y en a eu infinies autres jusques à nous, et le plus souvent mutations entieres et universelles, comme sont celles que produisent de nostre temps Paracelse, Fioravanti et Argenterius : car ils ne changent pas seulement une recepte, mais, à ce qu’on me dict, toute la contexture et police du corps de la medecine, accusant d’ignorance et de piperie ceux qui en ont faict profession jusques à eux. Je vous laisse à penser où en est le pauvre patient ! Si encor nous estions asseurez, quand ils se mescontent, qu’il ne nous nuisist pas, s’il ne nous profite, ce seroit une bien raisonnable composition, de se hazarder d’acquerir du bien sans se mettre en danger de perte. Aesope faict ce conte, qu’un qui avoit achepté un More esclave, estimant que cette couleur luy fust venue par accident et mauvais traictement de son premier maistre, le fit medeciner de plusieurs bains et breuvages avec grand soing : il advint que le More n’en amenda aucunement sa couleur basanée, mais qu’il en perdit entierement sa premiere santé. Combien de fois nous advient-il de voir les medecins imputans les uns aux autres la mort de leurs patiens. Il me souvient d’une maladie populaire qui fut aux villes de mon voisinage, il y a quelques années, mortelle et tres-dangereuse : cet orage estant passé, qui avoit emporté un nombre infini d’hommes, l’un des plus fameux medecins de toute la contrée vint à publier un livret touchant cette matiere, par lequel il se ravise de ce qu’ils avoient usé de la seignée, et confesse que c’est l’une des causes principales du dommage qui en estoit advenu. Davantage, leurs autheurs tiennent qu’il n’y a aucune medecine qui n’ait quelque partie nuisible, et si celles mesmes qui nous servent, nous offencent aucunement, que doivent faire celles qu’on nous applique du tout hors de propos ? De moy, quand il n’y auroit autre chose, j’estime qu’à ceux qui hayssent le goust de la medecine, ce soit un dangereux effort, et de prejudice, de l’aller avaller à une heure si incommode avec tant de contre-cœur ; et croy que cela essaye merveilleusement le malade en une saison où il a tant besoin de repos. Outre ce que, à considerer les occasions sur-quoy ils fondent ordinairement la cause de nos maladies, elles sont si legeres et si delicates que j’argumente par là qu’une bien petite erreur en la dispensation de leurs drogues peut nous apporter beaucoup de nuisance. Or, si le mesconte du medecin est dangereux, il nous va bien mal, car il est bien mal aisé qu’il n’y retombe souvent : il a besoing de trop de pieces, considerations et circonstances pour affuter justement son dessein ; il faut qu’il connoisse la complexion du malade, sa temperature, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensements mesmes et ses imaginations ; il faut qu’il se responde des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l’air et du temps, assiette des planettes et leurs influances ; qu’il sçache en la maladie les causes, les signes, les affections, les jours critiques ; en la drogue, le poix, la force, le pays, la figure, l’aage, la dispensation ; et faut que toutes ces pieces, il les sçache proportionner et raporter l’une à l’autre pour en engendrer une parfaicte symmetrie. A quoy s’il faut tant soit peu, si de tant de ressorts il y en a un tout seul qui tire à gauche, en voylà assez pour nous perdre. Dieu sçait de quelle difficulté est la connoissance de la pluspart de ces parties : car, pour exemple, comment trouvera-il le signe propre de la maladie, chacune estant capable d’un infiny nombre de signes ? Combien ont ils de debats entr’eux et de doubtes sur l’interpretation des urines ! Autrement d’où viendroit cette altercation continuelle que nous voyons entr’eux sur la connoissance du mal ? Comment excuserions nous cette faute, où ils tombent si souvent, de prendre martre pour renard ? Aux maux que j’ay eu, pour peu qu’il y eut de difficulté, je n’en ay jamais trouvé trois d’accord. Je remarque plus volontiers les exemples qui me touchent. Dernierement, à Paris, un gentil-homme fust taillé par l’ordonnance des medecins, auquel on ne trouva de pierre non plus à la vessie qu’à la main ; et là mesmes, un Evesque qui m’estoit fort amy, avoit esté instamment sollicité par la pluspart des medecins qu’il appelloit à son conseil, de se faire tailler ; j’aydoy moy mesme, soubs la foy d’autruy, à le luy suader : quand il fust trespassé et qu’il fust ouvert, on trouva qu’il n’avoit mal qu’aux reins. Ils sont moins excusables en cette maladie, d’autant qu’elle est aucunement palpable. C’est par là que la chirurgie me semble beaucoup plus certaine, par ce qu’elle voit et manie ce qu’elle fait ; il y a moins à conjecturer et à deviner, là où les medecins n’ont point de speculum matricis qui leur découvre nostre cerveau, nostre poulmon et nostre foye. Les promesses mesmes de la medecine sont incroiables : car, ayant à prouvoir à divers accidents et contraires, qui nous pressent souvent ensemble et qui ont une relation quasi necessaire, comme la chaleur du foye et froideur de l’estomach, ils nous vont persuadant que, de leurs ingrediens, cettuy-cy eschaufera l’estomach, cet autre refreschira le foye ; l’un a sa charge d’aller droit aux reins, voire jusques à la vessie, sans estaler ailleurs ses operations, et conservant ses forces et sa vertu, en ce long chemin et plein de destourbiers, jusques au lieu au service duquel il est destiné par sa proprieté occulte ; l’autre assechera le cerveau ; celuy là humectera le poulmon. De tout cet amas ayant faict une mixtion de breuvage, n’est ce pas quelque espece de resverie d’esperer que ces vertus s’aillent divisant et triant de cette confusion et meslange, pour courir à charges si diverses ? Je craindrois infiniement qu’elles perdissent ou eschangeassent leurs ethiquetes et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer que, en cette confusion liquide, ces facultez ne se corrompent, confondent et alterent l’une l’autre ? Quoy, que l’execution de cette ordonnance dépend d’un autre officier, à la foy et mercy duquel nous abandonnons encore un coup nostre vie ? Comme nous avons des prepouintiers, des chaussetiers pour nous vestir, et en sommes d’autant mieux servis que chacun ne se mesle que de son subject et a sa science plus restreinte et plus courte que n’a un tailleur qui embrasse tout ; et comme, à nous nourrir, les grands, pour plus de commodité, ont des offices distinguez de potagiers et de rostisseurs, de quoy un cuisinier qui prend la charge universelle, ne peut si exquisement venir à bout ; de mesme, à nous guerir, les Aegyptiens avoient raison de rejetter ce general mestier de medecin et descoupper cette profession : à chaque maladie, à chaque partie du corps, son ouvrier, car elle en estoit bien plus propremant et moins confuséement traictée de ce qu’on ne regardoit qu’à elle specialement. Les nostres ne s’advisent pas que qui pourvoid à tout, ne pourvoid à rien ; que la totale police de ce petit monde leur est indigestible. Cependant qu’ils craignent d’arrester le cours d’un dysenterique pour ne luy causer la fiévre, ils me tuarent un amy qui valoit mieux que tout, tant qu’ils sont. Ils mettent leurs divinations au poids, à l’encontre des maux presents, et, pour ne guerir le cerveau au prejudice de l’estomac offencent l’estomac et empirent le cerveau par ces drogues tumultuaires et dissentieuses. Quant à la varieté et foiblesse des raisons de cet art, elle est plus apparente qu’en aucun autre art : Les choses aperitives sont utiles à un homme coliqueus, d’autant qu’ouvrant les passages et les dilatant, elles acheminent cette matiere gluante de laquelle se bastit la grave et la pierre, et conduisent contre-bas ce qui se commence à durcir et amasser aux reins. Les choses aperitives sont dangereuses à un homme coliqueus, d’autant qu’ouvrant les passages et les dilatant, elles acheminent vers les reins la matiere propre à bastir la grave, lesquels s’en saisissant volontiers pour cette propension qu’ils y ont, il est malaisé qu’ils n’en arrestent beaucoup de ce qu’on y aura charrié ; d’avantage, si de fortune il s’y rencontre quelque corps un peu plus grosset qu’il ne faut pour passer tous ces destroicts qui restent à franchir pour l’expeller au dehors, ce corps estant esbranlé par ces choses aperitives et, jetté dans ces canaus estroits, venant à les boucher, acheminera une certaine mort et tres-doloreuse. Ils ont une pareille fermeté aux conseils qu’ils nous donnent de nostre regime de vivre : Il est bon de tomber souvent de l’eau, car nous voyons par experience qu’en la laissant croupir nous lui donnons loisir de se descharger de ses excremens et de sa lye, qui servira de matiere à bastir la pierre en la vessie ; il est bon de ne tomber point souvent de l’eau, car les poisans excrements qu’elle traine quant et elle, ne s’emporteront poinct s’il n’y a de la violence, comme on void, par experience, qu’un torrent qui roule avecques roideur, baloye bien plus nettement le lieu où il passe, que ne le faict le cours d’un ruisseau mol et lache. Pareillement, il est bon d’avoir souvent affaire aux femmes, car cela ouvre les passages et achemine la grave et le sable. Il est bien aussi mauvais, car cela eschaufe les reins, les lasse et affoiblit. Il est bon de se baigner aux eaux chaudes, d’autant que cela relache et amollit les lieux où se croupit le sable et la pierre ; mauvais aussi est-il, d’autant que cette application de chaleur externe aide les reins à cuire, durcir et petrifier la matiere qui y est disposée. A ceux qui sont aux bains, il est plus salubre de manger peu le soir, affin que le breuvage des eaux qu’ils ont à prendre lendemain matin, face plus d’operation, rencontrant l’estomac vuide et non empesché ; au rebours, il est meilleur de manger peu au disner pour ne troubler l’operation de l’eau, qui n’est pas encore parfaite, et ne charger l’estomac si soudain apres cet autre travail, et pour laisser l’office de digerer à la nuict, qui le sçait mieux faire que ne faict le jour, où le corps et l’esprit sont en perpetuel mouvement et action. Voilà comment ils vont bastelant et baguenaudant à nos despens en tous leurs discours. Et ne me sçauroient fournir proposition à laquelle je n’en rebatisse une contraire de pareille force. Qu’on ne crie donq plus apres ceux qui, en ce trouble, se laissent doucement conduire à leur appetit et au conseil de nature, et se remettent à la fortune commune. J’ay veu, par occasion de mes voyages, quasi tous les bains fameux de Chrestienté, et depuis quelques années ay commencé à m’en servir : car en general j’estime le baigner salubre, et croy que nous encourons non legeres incommoditez en nostre santé, pour avoir perdu cette coustume, qui estoit generalement observée au temps passé quasi en toutes les nations, et est encores en plusieurs, de se laver le corps tous les jours ; et ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins de tenir ainsi nos membres encroutez et nos pores estouppés de crasse. Et, quant à leur boisson, la fortune a faict premierement qu’elle ne soit aucunement ennemie de mon goust ; secondement elle est naturelle et simple, qui au-moins n’est pas dangereuse, si elle est vaine ; dequoy je pren pour respondant cette infinité de peuples de toutes sortes et complexions qui s’y assemble. Et encores que je n’y aye apperceu aucun effect extraordinaire et miraculeux, ains que, m’en informant un peu plus curieusement qu’il ne se faict, j’aye trouvé mal fondez et faux tous les bruits de telles operations qui se sement en ces lieux là et qui s’y croient (comme le monde va se pipant aiséement de ce qu’il desire) ; toutesfois aussi n’ay-je veu guere de personnes que ces eaux ayent empiré, et ne leur peut-on sans malice refuser cela qu’elles n’esveillent l’appetit, facilitent la digestion et nous prestent quelque nouvelle allegresse, si on n’y va par trop abbatu de forces, ce que je desconseille de faire Elles ne sont pas pour relever une poisante ruyne ; elles peuvent appuyer une inclination legere, ou prouvoir à la menace de quelque alteration. Qui n’y apporte assez d’allegresse pour pouvoir jouir le plaisir des compagnies qui s’y trouvent, et des promenades et exercices à quoy nous convie la beauté des lieux où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte la meilleure piece et plus asseurée de leur effect. A cette cause, j’ay choisi jusques à cette heure à m’arrester et à me servir de celles où il y avoit plus d’amenité de lieu, commodité de logis, de vivres et de compaignies, comme sont en France les bains de Banieres ; en la frontiere d’Allemaigne et de Lorraine, ceux de Plombieres ; en Souysse, ceux de Bade ; en la Toscane, ceux de Lucques, et notamment ceux della Villa, desquels j’ay usé plus souvent et à diverses saisons. Chaque nation a des opinions particulieres touchant leur usage, et des loix et formes de s’en servir toutes diverses, et, selon mon experience, l’effect quasi pareil. Le boire n’est aucunement receu en Allemaigne ; pour toutes maladies, ils se baignent et sont à grenouiller dans l’eau quasi d’un soleil à l’autre. En Italie, quand ils boivent neuf jours, ils s’en beignent pour le moins trente, et communement boivent l’eau mixtionnée d’autres drogues pour secourir son operation. On nous ordonne icy de nous promener pour la digerer ; là, on les arreste au lict, où ils l’ont prise, jusques à ce qu’ils l’ayent vuidée, leur eschauffant continuellement l’estomach et les pieds. Comme les Allemans ont de particulier de se faire generallement tous corneter et vantouser avec scarification dans le bain, ainsin ont les Italiens leurs doccie, qui sont certaines gouttieres de cette eau chaude qu’ils conduisent par des cannes, et vont baignant une heure le matin et autant l’apresdinée, par l’espace d’un mois, ou la teste, ou l’estomac, ou autre partie du corps à laquelle ils ont affaire. Il y a infinies autres differences de coustumes en chasque contrée ; ou, pour mieux dire, il n’y a quasi aucune ressemblance des unes aux autres. Voilà comment cette partie de medecine à laquelle seule je me suis laissé aller, quoy qu’elle soit la moins artificielle, si a elle sa bonne part de la confusion et incertitude qui se voit par tout ailleurs en cet art. Les poetes disent tout ce qu’ils veulent avec plus d’emphase et de grace, tesmoing ces deux epigrammes :
Alcon hesterno signum Jovis attigit. Ille, Quamvis marmoreus, vim patitur medici. Ecce hodie, jussus transferri ex aede vetusta, Effertur, quamvis sit Deus atque lapis. Et l’autre :
Lotus nobiscum est hilaris, coenavit et idem, Inventus mane est mortuus Andragoras. Tam subitae mortis causam, Faustine, requiris ? In somnis medicum viderat Hermocratem. Sur quoy je veux faire deux contes. Le Baron de Caupene en Chalosse et moy avons en commun le droict de patronage d’un benefice qui est de grande estendue, au pied de nos montaignes, qui se nomme Lahontan. Il est des habitans de ce coin, ce qu’on dit de ceux de la valée d’Angrougne : ils avoient une vie à part, les façons, les vestemens et les meurs à part ; regis et gouvernez par certaines polices et coustumes particulieres, receues de pere en fils, ausquelles ils s’obligeoient sans autre contrainte que de la reverence de leur usage. Ce petit estat s’estoit continué de toute ancienneté en une condition si heureuse que aucun juge voisin n’avoit esté en peine de s’informer de leur affaire, aucun advocat employé à leur donner advis, ny estranger appellé pour esteindre leurs querelles, et n’avoit on jamais veu aucun de ce destroict à l’aumosne. Ils fuyoient les alliances et le commerce de l’autre monde, pour n’alterer la pureté de leur police : jusques à ce, comme ils recitent, que l’un d’entre eux, de la memoire de leurs peres, ayant l’ame espoinçonnée d’une noble ambition, s’alla adviser, pour mettre son nom en credit et reputation, de faire l’un de ses enfans maistre Jean ou maistre Pierre ; et, l’ayant faict instruire à escrire en quelque ville voisine, en rendit en fin un beau notaire de village. Cettuy-cy, devenu grand, commença à desdaigner leurs anciennes coustumes et à leur mettre en teste la pompe des regions de deçà. Le premier de ses comperes à qui on escorna une chevre, il luy conseilla d’en demander raison aux juges Royaux d’autour de là, et de cettuy-cy à un autre, jusques à ce qu’il eust tout abastardy. A la suite de cette corruption, ils disent qu’il y en survint incontinent un’autre de pire consequence, par le moyen d’un medecin à qui il print envie d’espouser une de leurs filles et de s’habituer parmy eux. Cettuy-cy commença à leur apprendre premierement le nom des fiebvres, des reumes et des apostumes, la situation du cœur, du foye et des intestins, qui estoit une science jusques lors tres-esloignée de leur connoissance ; et, au lieu de l’ail, dequoy ils avoient apris à chasser toutes sortes de maux, pour aspres et extremes qu’ils fussent, il les accoustuma, pour une tous ou pour un morfondement, à prendre les mixtions estrangeres, et commença à faire trafique, non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que dépuis lors seulement ils ont aperçeu que le serain leur appesantissoit la teste, que le boyre, ayant chaut, apportoit nuissance, et que les vents de l’automne estoyent plus griefs que ceux du printemps ; que, dépuis l’usage de cette medecine, ils se trouvent accablez d’une legion de maladies inaccoustumées, et qu’ils apperçoivent un general deschet en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié racourcies. Voylà le premier de mes contes. L’autre est qu’avant ma subjection graveleuse, oyant faire cas du sang de bouc à plusieurs, comme d’une manne celeste envoyée en ces derniers siecles pour la tutelle et conservation de la vie humaine, et en oyant parler à des gens d’entendement comme d’une drogue admirable et d’une operation infallible ; moy qui ay tousjours pensé estre en bute à tous les accidens qui peuvent toucher tout autre homme, prins plaisir, en pleine santé, à me garnir de ce miracle, et commanday chez moy qu’on me nourrit un bouc selon la recepte : car il faut que ce soit aux mois les plus chaleureux de l’esté qu’on le retire, et qu’on ne luy donne à manger que des herbes aperitives, et à boire que du vin blanc. Je me rendis de fortune chez moy le jour qu’il devoit estre tué ; on me vint dire que mon cuysinier trouvoit dans la panse deux ou trois grosses boules qui se choquoient l’une l’autre parmy sa mengeaille. Je fus curieux de faire apporter toute cette tripaille en ma presence, et fis ouvrir cette grosse et large peau : il en sortit trois gros corps, legiers comme des esponges, de façon qu’il semble qu’ils soient creuz, durs au demeurant par le dessus et fermes, bigarrez de plusieurs couleurs mortes ; l’un perfect en rondeur, à la mesure d’une courte boule ; les autres deux, un peu moindres, ausquels l’arrondissement est imperfect, et semble qu’il s’y acheminat. J’ay trouvé, m’en estant fait enquerir à ceux qui ont accoustumé d’ouvrir de ces animaux, que c’est un accident rare et inusité. Il est vray-semblable que ce sont des pierres cousines des nostres ; et, s’il est ainsi, c’est une esperance bien vaine aux graveleux de tirer leur guerison du sang d’une beste qui s’en aloit elle mesme mourir d’un pareil mal. Car de dire que le sang ne se sent pas de cette contagion et n’en altere sa vertu accoustumée, il est plustost à croire qu’il ne s’engendre rien en un corps que par la conspiration et communication de toutes les parties : la masse agit tout’entiere, quoy que l’une piece y contribue plus que l’autre, selon la diversité des operations. Parquoy il y a grande apparence qu’en toutes les parties de ce bouc il y avoit quelque qualité petrifiante. Ce n’estoit pas tant pour la crainte de l’advenir, et pour moy, que j’estoy curieux de cette experience ; comme c’estoit qu’il advient chez moy, ainsi qu’en plusieurs maisons, que les femmes y font amas de telles menues drogueries pour en secourir le peuple, usant de mesme recepte à cinquante maladies, et de telle recepte qu’elles ne prennent pas pour elles, et si triomphent en bons evenemens. Au demeurant, j’honore les medecins, non pas, suyvant le precepte, pour la necessité, car à ce passage on en oppose un autre du prophete reprenant le Roy Asa d’avoir eu recours au medecin, mais pour l’amour d’eux mesmes, en ayant veu beaucoup d’honnestes hommes et dignes d’estre aimez. Ce n’est pas à eux que j’en veux, c’est à leur art, et ne leur donne pas grand blasme de faire leur profit de nostre sotise, car la plus part du monde faict ainsi. Plusieurs vacations et moindres et plus dignes que la leur n’ont fondement et appuy qu’aux abuz publiques. Je les appelle en ma compaignie quand je suis malade, s’ils se r’encontrent à propos, et demande à en estre entretenu, et les paye comme les autres. Je leur donne loy de me commander de m’abrier chaudement, si je l’ayme mieux ainsi, que d’un’autre sorte ; ils peuvent choisir, d’entre les porreaux et les laictues, dequoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m’ordonner le blanc ou le clairet ; et ainsi de toutes autres choses qui sont indifferentes à mon appetit et usage. J’entans bien que ce n’est rien faire pour eux, d’autant que l’aigreur et l’estrangeté sont accidans de l’essance propre de la medecine. Licurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades. Pourquoy ? par ce qu’ils en haissoyent l’usage, sains : tout ainsi qu’un gentil’homme, mon voisin, s’en sert pour drogue tres-salutaire à ses fiebvres, parce que de sa nature il en hait mortellement le goust. Combien en voyons nous d’entr’eux estre de mon humeur ? desdaigner la medecine pour leur service, et prendre une forme de vie libre et toute contraire à celle qu’ils ordonnent à autruy ? Qu’est-ce cela, si ce n’est abuser tout destroussément de nostre simplicité ? Car ils n’ont pas leur vie et leur santé moins chere que nous, et accommoderoyent leurs effects à leur doctrine, s’ils n’en cognoissoyent eux mesmes la fauceté. C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, une furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aveugle ainsi : c’est pure lacheté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant comme ils souffrent. Car je les oy se plaindre et en parler comme nous ; mais ils se resolvent en fin : Que feroy-je donq ? Comme si l’impatience estoit de soy quelque meilleur remede que la patience. Y a il aucun de ceux qui se sont laissez aller à cette miserable subjection, qui ne se rende esgalement à toute sorte d’impostures ? qui ne se mette à la mercy de quiconque a cette impudence de luy donner promesse de sa guerison ? Les Babyloniens portoient leurs malades en la place : le medecin c’estoit le peuple, chacun des passants ayant par humanité et civilité à s’enquerir de leur estat et, selon son experience, leur donner quelque advis salutaire. Nous n’en faisons guere autrement. Il n’est pas une simple femmelette de qui nous n’employons les barbotages et les brevets ; et, selon mon humeur, si j’avoy à en accepter quelqu’une, j’accepterois plus volontiers cette medecine qu’aucune autre, d’autant qu’au-moins il n’y a nul dommage à craindre. Ce que Homere et Platon disoyent des Aegyptiens, qu’ils estoyent tous medecins, il se doit dire de tous peuples : il n’est personne qui ne se vante de quelque recette, et qui ne la hazarde sur son voisin, s’il l’en veut croire. J’estoy l’autre jour en une compagnie, où je ne sçay qui de ma confrairie aporta la nouvelle d’une sorte de pillules compilées de cent et tant d’ingrediens de conte fait ; il s’en esmeut une feste et une consolation singuliere : car quel rocher soustiendroit l’effort d’une si nombreuse baterie ? J’entens toutesfois, par ceux qui l’essayerent, que la moindre petite grave ne daigna s’en esmouvoir. Je ne me puis desprendre de ce papier, que je n’en die encore ce mot sur ce qu’ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs drogues l’experience qu’ils ont faite. La plus part, et, ce croy-je, plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinte essence ou proprieté occulte des simples, de laquelle nous ne pouvons avoir autre instruction que l’usage, car quinte essence n’est autre chose qu’une qualité de laquelle par nostre raison nous ne sçavons trouver la cause. En telles preuves, celles qu’ils disent avoir acquises par l’inspiration de quelque Daemon, je suis content de les recevoir (car, quant aux miracles, je n’y touche jamais) ; ou bien encore les preuves qui se tirent des choses qui, pour autre consideration, tombent souvent en nostre usage, comme si, en la laine, dequoy nous avons accoustumé de nous vestir, il s’est trouvé par accident quelque occulte proprieté desiccative qui guerisse les mules au talon, et si au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s’est rencontré quelque operation apperitive. Galen recite qu’il advint à un ladre de recevoir guerison par le moyen du vin qu’il beut, d’autant que de fortune une vipere s’estoit coulée dans le vaisseau. Nous trouvons en cet exemple le moyen et une conduite vray-semblable à cette experience, comme aussi en celles ausquelles les medecins disent avoir esté acheminez par l’exemple d’aucunes bestes. Mais, en la plus part des autres experiences à quoy ils disent avoir esté conduis par la fortune et n’avoir eu autre guide que le hazard, je trouve le progrez de cette information incroyable. J’imagine l’homme regardant au tour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaux, metaux. Je ne sçay par où luy faire commencer son essay ; et quand sa premiere fantasie se jettera sur la corne d’un elan, à quoy il faut prester une creance bien molle et aisée, il se trouve encore autant empesché en sa seconde operation. Il luy est proposé tant de maladies et tant de circonstances, qu’avant qu’il soit venu à la certitude de ce point où doit joindre la perfection de son experience, le sens humain y perd son latin ; et avant qu’il ait trouvé parmy cette infinité de choses que c’est cette corne ; parmy cette infinité de maladies, l’epilepsie ; tant de complexions, au melancolique ; tant de saisons, en hyver ; tant de nations, au François ; tant d’aages, en la vieillesse ; tant de mutations celestes, en la conjonction de Venus et de Saturne ; tant de parties du corps, au doigt : à tout cela n’estant guidé ny d’argument, ny de conjecture, ny d’exemple, ny d’inspiration divine, ains du seul mouvement de la fortune, il faudroit que ce fut par une fortune parfectement artificielle, reglée et methodique. Et puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut il asseurer que ce ne fut que le mal fut arrivé à sa periode, ou un effect du hazard, ou l’operation de quelque autre chose qu’il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce jour là, ou le mérite des prieres de sa mere grand ? Davantage, quand cette preuve auroit esté parfaicte, combien de fois fut elle reiterée ? et cette longue cordée de fortunes et de r’encontres, r’enfilée, pour en conclurre une regle ? Quand elle sera conclue, par qui est-ce ? De tant de millions il n’y a que trois hommes qui se meslent d’enregistrer leurs experiences. Le sort aura il r’encontré à point nommé l’un de ceux cy ? Quoy, si un autre et si cent autres ont faict des experiences contraires ? A l’avanture, verrions nous quelque lumiere, si tous les jugements et raisonnements des hommes nous estoyent cogneuz. Mais que trois tesmoins et trois docteurs regentent l’humain genre, ce n’est pas là raison : il faudroit que l’humaine nature les eust deputez et choisis, et qu’ils fussent declarez nos syndics par expresse procuration.
A Madame de Duras
Madame, vous me trouvates sur ce pas dernierement que vous me vintes voir. Par ce qu’il pourra estre que ces inepties se rencontreront quelque fois entre vos mains, je veux aussi qu’elles portent tesmoignage que l’autheur se sent bien fort honoré de la faveur que vous leur ferez. Vous y reconnoistrez ce mesme port et ce mesme air que vous avez veu en sa conversation. Quand j’eusse peu prendre quelque autre façon que la mienne ordinaire et quelque autre forme plus honorable et meilleure, je ne l’eusse pas faict ; car je ne veux tirer de ces escrits sinon qu’ils me representent à vostre memoire au naturel. Ces mesmes conditions et facultez, que vous avez pratiquées et receuillies, Madame, avec beaucoup plus d’honneur et de courtoisie qu’elles ne meritent, je les veux loger (mais sans alteration et changement) en un corps solide qui puisse durer quelques années ou quelques jours apres moy, où vous les retrouverez, quand il vous plaira vous en refreschir la memoire, sans prendre autrement la peine de vous en souvenir : aussi ne le valent elles pas. Je desire que vous continuez en moy la faveur de vostre amitié, par ces mesmes qualitez par le moyen desquelles elle a esté produite. Je ne cherche aucunement qu’on m’ayme et estime mieux mort que vivant. L’humeur de Tibere est ridicule, et commune pourtant, qui avoit plus de soin d’estendre sa renommée à l’advenir qu’il n’avoit de se rendre estimable et agreable aux hommes de son temps. Si j’estoy de ceux à qui le monde peut devoir louange, je l’en quitteroy et qu’il me la payast d’advance ; qu’elle se hastat et amoncelat toute autour de moy, plus espesse qu’alongée, plus pleine que durable ; et qu’elle s’evanouit hardiment quand et ma cognoissance, et que ce doux son ne touchera plus mes oreilles. Ce seroit une sotte humeur d’aller, à cette heure que je suis prest d’abandonner le commerce des hommes, me produire à eux par une nouvelle recommandation. Je ne fay nulle recepte des biens que je n’ay peu employer à l’usage de ma vie. Quel que je soye, je le veux estre ailleurs qu’en papier. Mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme ; mes estudes, à m’apprendre à faire, non pas à escrire. J’ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voylà mon mestier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besoigne. J’ay desiré de la suffisance pour le service de mes commoditez presentes et essentielles, non pour en faire magasin et reserve à mes heritiers. Qui a de la valeur, si le face paroistre en ses meurs, en ses propos ordinaires, à traicter l’amour ou des querelles, au jeu, au lict, à la table, à la conduite de ses affaires, et oeconomie de sa maison. Ceux que je voi faire des bons livres sous des mechantes chausses, eussent premierement faict leurs chausses, s’ils m’en eussent creu. Demandez à un Spartiate s’il aime mieux estre bon rhetoricien que bon soldat ; non pas moy, que bon cuisinier, si je n’avois qui m’en servist. Mon Dieu ! Madame, que je haïrois une telle recommandation d’estre habile homme par escrit, et estre un homme de neant et un sot ailleurs. J’ayme mieux encore estre un sot, et icy et là, que d’avoir si mal choisi où employer ma valeur. Aussi il s’en faut tant que j’attende à me faire quelque nouvel honneur par ces sotises, que je feray beaucoup si je n’y en pers point de ce peu que j’en avois aquis. Car, outre ce que cette peinture morte et muete desrobera à mon estre naturel, elle ne se raporte pas à mon meilleur estat, mais beaucoup descheu de ma premiere vigueur et allegresse, tirant sur le flestry et le rance. Je suis sur le fond du vaisseau, qui sent tantost le bas et la lye. Au demeurant, Madame, je n’eusse pas osé remuer si hardiment les misteres de la medecine, attendu le credit que vous et tant d’autres luy donnez, si je n’y eusse esté acheminé par ses autheurs mesme. Je croy qu’ils n’en ont que deux anciens Latins, Pline et Celsus. Si vous les voyez quelque jour, vous trouverez qu’ils parlent bien plus rudement à leur art que je ne fay : je ne fay que la pincer, ils l’esgorgent. Pline se mocque, entre autres choses, dequoy, quand ils sont au bout de leur corde, ils ont inventé cette belle deffaite de r’envoyer les malades qu’ils ont agitez et tormentez pour neant de leurs drogues et regimes, les uns au secours des voeuz et miracles, les autres aux eaux chaudes. (Ne vous courroussez pas, Madame, il ne parle pas de celles de deçà qui sont soubs la protection de vostre maison, et qui sont toutes Gramontoises). Ils ont une tierce deffaite pour nous chasser d’aupres d’eux et se descharger des reproches que nous leur pouvons faire du peu d’amendement à noz maux, qu’ils ont eu si long temps en gouvernement qu’il ne leur reste plus aucune invention à nous amuser : c’est de nous envoier cercher la bonté de l’air de quelque autre contrée. Madame, en voylà assez : vous me donnez bien congé de reprendre le fil de mon propos, duquel je m’estoy destourné pour vous entretenir. Ce fut, ce me semble, Periclés, lequel estant enquis comme il se portoit : Vous le pouvez, fit-il, juger par là, en montrant des brevets qu’il avoit, attachez au col et au bras. Il vouloit inferer qu’il estoit bien malade, puis qu’il en estoit venu jusques-là d’avoir recours à choses si vaines et de s’estre laissé equipper en cette façon. Je ne dy pas que je ne puisse estre emporté un jour à cette opinion ridicule de remettre ma vie et ma santé à la mercy et gouvernement des medecins : je pourray tomber en cette resverie, je ne me puis respondre de ma fermeté future ; mais lors aussi, si quelqu’un s’enquiert à moy comment je me porte, je luy pourray dire comme Periclés : Vous le pouvez juger par là, montrant ma main chargée de six dragmes d’opiate : ce sera un bien evident signe d’une maladie violente. J’auray mon jugement merveilleusement desmanché ; si l’impatience et la frayeur gaignent cela sur moy, on en pourra conclurre une bien aspre fiévre en mon ame. J’ay pris la peine de plaider cette cause, que j’entens assez mal, pour appuyer un peu et conforter la propension naturelle contre les drogues et pratique de nostre medecine, qui s’est derivée en moy par mes ancestres, afin que ce ne fust pas seulement une inclination stupide et temeraire, et qu’elle eust un peu plus de forme ; et aussi que ceux qui me voyent si ferme contre les enhortemens et menaces qu’on me fait quand mes maladies me pressent, ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté, ou qu’il y ait quelqu’un si facheux qui juge encore que ce soit quelque esguillon de gloire : qui seroit un desir bien assené de vouloir tirer honneur d’une action qui m’est commune avec mon jardinier et mon muletier. Certes, je n’ay point le cœur si enflé, ne si venteux, qu’un plaisir solide, charnu et moeleus comme la santé, je l’alasse eschanger pour un plaisir imaginaire, spirituel et aerée. La gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à un homme de mon humeur, si elle luy couste trois bons accez de cholique. La santé, de par Dieu ! Ceux qui ayment nostre medecine, peuvent aussi avoir leurs considerations bonnes, grandes et fortes : je ne hay point les fantasies contraires aux miennes. Il s’en faut tant que je m’effarouche de voir de la discordance de mes jugemens à ceux d’autruy, et que je me rende incompatible à la societé des hommes pour estre d’autre sens et party que le mien, qu’au rebours, comme c’est la plus generale façon que nature aye suivy que la varieté, et plus aux esprits qu’aux cors, d’autant qu’ils sont de substance plus souple et susceptible de plus de formes, je trouve bien plus rare de voir convenir nos humeurs et nos desseins. Et ne fut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains. Leur plus universelle qualité, c’est la diversité.
estant : étant
esté : été
peu prés: peu près
bon jour: bonjour
ESSAIS DE MICHEL
DE MONTAIGNE
LIVRE TROISIESME.
De l’utile et de l’honneste. Chap. XXVIII.
Personne n’est exempt de dire des fadaises. Le malheur est de les dire curieusement.
Nae iste magno conatu magnas nugas dixerit.
Cela ne me touche pas. Les miennes m’eschappent aussi nonchallamment qu’elles le valent. D’où bien leur prend. Je les quitterois soudain, à peu de coust qu’il y eust. Et ne les achette, ny les vens que ce qu’elles poisent. Je parle au papier comme je parle au premier que je rencontre. Qu’il soit vray, voicy dequoy. À qui ne doit estre la perfidie detestable, puis que Tybere la refusa à si grand interest. On luy manda d’Allemaigne que, s’il le trouvoit bon, on le defferoit d’Ariminius par poison (c’estoit le plus puissant ennemy que les Romains eussent, qui les avoit si vilainement traictez soubs Varus, et qui seul empeschoit l’accroissement de sa domination en ces contrées là). Il fit responce que le peuple Romain avoit accoustumé de se venger de ses ennemis par voye ouverte, les armes en main, non par fraude et en cachette. Il quitta l’utile pour l’honneste. C’estoit, me direz vous, un affronteur. Je le croy : ce n’est pas grand miracle à gens de sa profession. Mais la confession de la vertu ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt. D’autant que la verité la luy arrache par force, et que, s’il ne la veut recevoir en soy, au-moins il s’en couvre pour s’en parer. Nostre bastiment, et public et privé, est plain d’imperfection. Mais il n’y a rien d’inutile en nature ; non pas l’inutilité mesmes ; rien ne s’est ingeré en cet univers, qui n’y tienne place opportune. Nostre estre est simenté de qualitez maladives ; l’ambition, la jalousie, l’envie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous d’une si naturelle possession que l’image s’en reconnoist aussi aux bestes ; voire et la cruauté, vice si desnaturé : car, au milieu de la compassion, nous sentons au dedans je ne sçay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne à voir souffrir autruy ; et les enfans le sentent ;
Suavemari magno turbantibus aequora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem. Desquelles qualitez qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit les fondamentalles conditions de nostre vie. De mesme, en toute police, il y a des offices necessaires, non seulement abjects, mais encore vitieux : les vices y trouvent leur rang et s’employent à la cousture de nostre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé. S’ils deviennent excusables, d’autant qu’ils nous font besoing et que la necessité commune efface leur vraye qualité, il faut laisser jouer cette partie aux citoyens plus vigoureux et moins craintifs qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres antiens sacrifierent leur vie pour le salut de leur pays ; nous autres, plus foibles, prenons des rolles et plus aisez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre ; resignons cette commission à gens plus obeissans et plus soupples. Certes, j’ay eu souvent despit de voir des juges attirer par fraude et fauces esperances de faveur ou pardon le criminel à descouvrir son fait, et y employer la piperie et l’impudence. Il serviroit bien à la justice, et à Platon mesmes, qui favorise cet usage, de me fournir d’autres moyens plus selon moy. C’est une justice malitieuse ; et ne l’estime pas moins blessée par soy-mesme que par autruy. Je respondy, n’y a pas long temps, qu’à peine trahirois-je le Prince pour un particulier, qui serois tre-marry de trahir aucun particulier pour le Prince ; et ne hay pas seulement à piper, mais je hay aussi qu’on se pipe en moy. Je n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion. En ce peu que j’ay eu à negotier entre nos Princes, en ces divisions et subdivisions qui nous deschirent aujourd’hui, j’ay curieusement evité qu’ils se mesprinssent en moy et s’enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couverts, et se presentent et contrefont les plus moyens et les plus voisins qu’ils peuvent. Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et novice, qui ayme mieux faillir à l’affaire qu’à moy ! C’a esté pourtant jusques à cette heure avec tel heur (car certes la fortune y a principalle part) que peu ont passé de main à autre avec moins de soubçon, plus de faveur et de privauté. J’ay une façon ouverte, aisée à s’insinuer et à se donner credit aux premieres accointances. La naifveté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise. Et puis, de ceux-là est la liberté peu suspecte et peu odieuse, qui besoingnent sans aucun leur interest, et qui peuvent veritablement employer la responce de Hipperides aux Atheniens se plaignans de l’aspreté de son parler : Messieurs, ne considerez pas si je suis libre, mais si je le suis sans rien prendre et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m’a aussi aiséement deschargé du soubçon de faintise par sa vigueur (n’espargnant rien à dire pour poisant et cuisant qu’il fut, je n’eusse peu dire pis, absent) et qu’elle a une montre apparente de simplesse et de nonchalance. Je ne pretens autre fruict en agissant, que d’agir, et n’y attache longues suittes et propositions : chasque action fait particulierement son jeu : porte s’il peut. Au demeurant, je ne suis pressé de passion ou hayneuse ou amoureuse envers les grands ; ny n’ay ma volonté garrotée d’offence ou obligation particuliere. Je regarde nos Roys d’une affection simplement legitime et civile : ny emeue, ny demeue par interest privé. De quoy je me sçay bon gré. La cause generale et juste ne m’attache non plus que moderéement et sans fiévre. Je ne suis pas subjet à ces hypotheques et engagemens penetrans et intimes : la colere et la hayne sont au delà du devoir de la justice, et sont passions servans seulement à ceux qui ne tiennent pas assez à leur devoir par la raison simple : toutes intentions legitimes et equitables sont d’elles mesmes equables et temperées, sinon elles s’alterent en seditieuses et illegitimes. C’est ce qui me faict marcher par tout la teste haute, le visage et le cœur ouvert. A la verité, et ne crains point de l’advouer, je porterois facilement au besoing une chandelle à Saint Michel, l’autre à son serpent, suivant le dessein de la vieille. Je suivray le bon party jusques au feu, mais exclusivement si je puis. Que Montaigne s’engouffre quant et la ruyne publique, si besoin est ; mais, s’il n’est pas besoin, je sçauray bon gré à la fortune qu’il se sauve ; et autant que mon devoir me donne de corde, je l’employe à sa conservation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au juste party, et au party qui perdit, se sauva par sa moderation en cet universel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diversitez ? Aux hommes, comme luy, privez, il est plus aisé : et en telle sorte de besongne, je trouve qu’on peut justement n’estre pas ambitieux à s’ingerer et convier soymesmes. De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination aus troubles de son pays et en une division publique, je ne le trouve ny beau ny honneste. Ea non media, sed nulla via est, velut eventum expectantium quo fortunae consilia sua applicent. Cela peut estre permis envers les affaires des voisins ; et Gelon, tyran de Syracuse, suspendit ainsi son inclination en la guerre des Barbares contre les Grecs, tenant un’ambasse à Delphes, à tout des presents, pour estre en eschauguette à veoir de quel costé tomberoit la fortune, et prendre l’occasion à poinct pour le concilier au victorieux. Ce seroit une espece de trahison de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il faut prendre party par application de dessein. Mais de ne s’embesongner point, à homme qui n’a ny charge ny commandement exprés qui le presse, je le trouve plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse) qu’aux guerres estrangeres, desquelles pourtant, selon nos loix, ne s’empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s’y engagent tout à faict, le peuvent avec tel ordre et attrempance que l’orage devra couler par dessus leur teste sans offence. N’avions nous pas raison de l’esperer ainsi du feu Evesque d’Orleans, sieur de Morvilliers ? Et j’en cognois, entre ceux qui y ouvrent valeureusement à cette heure, de meurs ou si equables ou si douces qu’ils seront pour demeurer debout, quelque injurieuse mutation et cheute que le ciel nous appreste. Je tiens que c’est aux Roys proprement de s’animer contre les Roys, et me moque de ces esprits qui de gayeté de cœur se presentent à querelles si disproportionnées : car on ne prend pas querelle particuliere avec un prince pour marcher contre luy ouvertement et courageusement pour son honneur et selon son devoir ; s’il n’aime un tel personnage, il fait mieux, il l’estime. Et notamment la cause des loix et defence de l’ancien estat a tousjours cela que ceux mesmes, qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s’ils ne les honorent. Mais il ne faut pas appeller devoir (comme nous faisons tous les jours) une aigreur et aspreté intestine qui naist de l’interest et passion privée ; ny courage, une conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est leur interest ; ils attisent la guerre non par ce qu’elle est juste, mais par ce que c’est guerre. Rien n’empéche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement : conduisez vous y d’une, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures), mais au moins temperée, et qui ne vous engage tant à l’un qu’il puisse tout requerir de vous ; et vous contentez aussi d’une moienne mesure de leur grace, et de couler en eau trouble sans y vouloir pescher. L’autre manière, de s’offrir de toute sa force à ceux là et à ceux cy tient encore moins de la prudence que de la conscience. Celuy envers qui vous en trahissez un, duquel vous estes pareillement bien venu, sçait-il pas que de soy vous en faites autant à son tour ? Il vous tient pour un meschant homme ; ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté : car les hommes doubles sont utiles en ce qu’ils apportent ; mais il se faut garder qu’ils n’emportent que le moins qu’on peut. Je ne dis rien à l’un que je ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement un peu changé ; et ne rapporte que les choses ou indifferentes ou cogneues, ou qui servent en commun. Il n’y a point d’utilité pour laquelle je me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, je le cele religieusement ; mais je prens à celer le moins que je puis : c’est une importune garde, du secret des princes, à qui n’en a que faire. Je presente volontiers ce marché, qu’ils me fient peu, mais qu’ils se fient hardiment de ce que je leur apporte. J’en ay tousjours plus sçeu que je n’ay voulu. Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme faict le vin et l’amour. Philippides respondit sagement au Roy Lyzimachus, qui lui disoit : Que veux-tu que je te communique de mes biens ? --Ce que tu voudras, pourveu que ce ne soit de tes secrets. Je vois que chacun se mutine si on luy cache le fons des affaires ausquels on l’emploie, et si on luy en a desrobé quelque arriere sens. Pour moy, je suis contant qu’on ne m’en die non plus qu’on veut que j’en mette en besoigne, et ne desire pas que ma science outrepasse et contraigne ma parole. Si je dois servir d’instrument de tromperie, que ce soit au-moins sauve ma conscience. Je ne veux estre tenu serviteur ny si affectionné ny si loyal, qu’on me treuve bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy mesme, l’est excusablement à son maistre. Mais ce sont Princes qui n’acceptent pas les hommes à moytié et mesprisent les services limitez et conditionnez. Il n’y a remede ; je leur dis franchement mes bornes : car esclave, je ne le doibts estre que de la raison, encore ne puis-je bien en venir à bout. Et eux aussi ont tort d’exiger d’un homme libre telle subjection à leur service et telle obligation que de celuy qu’ils ont faict et acheté, ou duquel la fortune tient particulierement et expressement à la leur. Les loix m’ont osté de grand peine ; elles m’ont choisy party et donné un maistre : toute autre superiorité et obligation doibt estre relative à celle là et retrenchée. Si n’est pas à dire, quand mon affection me porteroit autrement, qu’incontinent j’y portasse la main : la volonté et les desirs se font loy eux mesmes ; les actions ont à la recevoir de l’ordonnance publique. Tout ce mien proceder est un peu bien dissonant à nos formes ; ce ne seroit pas pour produire grands effets, ny pour y durer : l’innocence mesme ne sçauroit ny negotier entre nous sans dissimulation, ny marchander sans manterie. Aussi ne sont aucunement de mon gibier les occupations publiques : ce que ma profession en requiert, je l’y fournis, en la forme que je puis la plus privée. Enfant, on m’y plongea jusques aux oreilles, et il succedoit : si m’en desprins je de belle heure. J’ay souvant dépuis evité de m’en mesler, rarement accepté, jamais requis : tenant le dos tourné à l’ambition ; mais sinon comme les tireurs d’aviron qui s’avancent ainsin à reculons, tellement toutesfois que, de ne m’y estre poinct embarqué, j’en suis moings obligé à ma resolution qu’à ma bonne fortune : car il y a des voyes moings ennemyes de mon goust et plus conformes à ma portée, par lesquelles si elle m’eut appellé autrefois au service public et à mon avancement vers le credit du monde, je sçay que j’eusse passé par dessus la raison de mes discours pour la suyvre. Ceux qui disent communément contre ma profession que ce que j’appelle franchise, simplesse et nayfveté en mes mœurs, c’est art et finesse, et plustost prudence que bonté, industrie que nature, bon sens que bon heur, me font plus d’honneur qu’ils ne m’en ostent. Mais certes ils font ma finesse trop fine ; et qui m’aura suyvi et espié de pres, je luy donray gaigné, s’il ne confesse qu’il n’y a point de regle en leur escolle, qui sçeut raporter ce naturel mouvement et maintenir une apparence de liberté et de licence si pareille et inflexible parmy des routes si tortues et diverses, et que toute leur attention et engin ne les y sçauroit conduire. La voye de la verité est une, et simple, celle du profit particulier et de la commodité des affaires qu’on a en charge, double, inegalle et fortuite. J’ay veu souvant en usage ces libertez contrefaites et artificielles, mais le plus souvant sans succez. Elles sentent volontiers à l’asne d’Esope, lequel, par emulation du chien, vint à se jetter tout gayement à deux pieds sur les espaules de son maistre ; mais autant que le chien recevoit de caresses, de pareille feste, le pauvre asne en reçeut deux fois autant de bastonnades. Id maxime quenque decet quod est cujusque suum maxime. Je ne veux pas priver la tromperie de son rang, ce seroit mal entendre le monde ; je sçay qu’elle a servi souvant profitablement, et qu’elle maintient et nourrit la plus part des vacations des hommes. Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou bonnes ou excusables, illegitimes. La justice en soy, naturelle et universelle, est autrement reiglée, et plus noblement, que n’est cette autre justice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices. Veri juris germanaeque justitiae solidam et expressam effigiem nullam tenemus ; umbra et imaginibus utimur ; si que le sage Dandamys, oyant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les jugea grands personnages en toute autre chose, mais trop asservis à la reverence des loix, pour lesquelles auctoriser et seconder, la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle ; et non seulement par leur permission plusieurs actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion : Ex senatusconsultis plebisquescitis scelera exercentur. Je suy le langage commun, qui faict difference entre les choses utiles et les honnestes ; si que d’aucunes actions naturelles, non seulement utiles, mais necessaires, il les nomme deshonnestes et sales. Mais continuons nostre exemple de la trahison. Deux pretendans au Royaume de Thrace estoyent tombez en debat de leurs droicts. L’Empereur les empesçha de venir aux armes ; mais l’un d’eux, sous couleur de conduire un accord amiable pour leur entreveue, ayant assigné son compagnon pour le festoyer en sa maison, le fit emprisonner et tuer. La justice requeroit que les Romains eussent raison de ce forfaict ; la difficulté en empéchoit les voyes ordinaires : ce qu’ils ne peurent legitimement sans guerre et sans hazard, ils entreprindrent de le faire par trahison. Ce qu’ils ne peurent honnestement, ils le firent utilement. A quoy se trouva propre un Pomponius Flaccus : cettuy-cy, soubs feintes parolles et asseurances, ayant attiré cet homme dans ses rets, au lieu de l’honneur et faveur qu’il luy promettoit, l’envoya pieds et poincts liez à Romme. Un traistre y trahit l’autre, contre l’usage commun ; car ils sont pleins de deffiance, et est mal-aysé de les surprendre par leur art : tesmoing la poisante experience que nous venons d’en sentir. Sera Pomponius Flaccus qui voudra, et en est assez qui le voudront ; quant à moy, et ma parolle et ma foy sont, comme le demeurant, pieces de ce commun corps : leur meilleur effect, c’est le service public ; je tiens cela pour presupposé. Mais comme, si on me commandoit que je prinse la charge du Palais et des plaids, je responderoy : Je n’y entens rien ; ou la charge de conducteur de pioniers, je diroy : Je suis appellé à un rolle plus digne ; de mesmes qui me voudroit employer à mentir, à trahir et à me parjurer pour quelque service notable, non que d’assassiner ou empoisonner, je diroy : Si j’ay volé ou desrobé quelqu’un, envoyez moy plustost en gallere. Car il est loisible à un homme d’honneur de parler ainsi que firent les Lacedemoniens, ayans esté deffaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords : Vous nous pouvez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira ; mais de honteuses et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander. Chacun doit avoir juré à soy-mesme ce que les Roys d’Aegypte faisoyent solemnellement jurer à leurs juges : qu’ils ne se desvoyeroyent de leur conscience pour quelque commandement qu’eux mesmes leur en fissent. A telles commissions, il y a notte evidente d’ignominie et de condemnation ; et qui vous la donne, vous accuse, et vous la donne, si vous l’entendez bien, en charge et en peine : autant que les affaires publiques s’amendent de vostre exploit, autant s’en empirent les vostres ; vous y faictes d’autant pis que mieux vous y faites. Et ne sera pas nouveau, ny à l’avanture sans quelque air de Justice, que celuy mesmes vous en chastie, qui vous aura mis en besoigne. La perfidie peut estre en quelque cas excusable : lors seulement elle l’est, qu’elle s’employe à punir et trahir la perfidie. Il se trouve assez de trahisons non seulement refusées, mais punies par ceux en faveur desquels elles avoyent esté entreprises. Qui ne sçait la sentence de Fabritius à l’encontre du Medecin de Pyrrhus ? Mais cecy encore se trouve, que tel l’a commandée qui l’a vengée rigoureusement sur celuy qu’il y avoit employé, refusant un credit et pouvoir si effrené, et desadvouant un servage et une obeïssance si abandonnée et si lache. Jaropelc, Duc de Russie, practiqua un gentil-homme de Hongrie pour trahir le Roy de Poulongne Boleslaus en le faisant mourir, ou donnant aux Russiens moyen de luy faire quelque notable dommage. Cettuy cy s’y porta en galand homme, s’adonna plus que devant au service de ce Roy, obtint d’estre de son conseil et de ses plus feaux. Avec ces advantages, et choisissant à point l’opportunité de l’absence de son maistre, il trahit aux Russiens Vislicie, grande et riche cité, qui fut entierement saccagée et arse par eux, avec occision totale non seulement des habitans d’icelle de tout sexe et aage, mais de grand nombre de noblesse de là autour qu’il y avoit assemblé à ces fins. Jaropelc, assouvy de sa vengeance et de son courroux, qui pourtant n’estoit pas sans titre (car Boleslaus l’avoit fort offencé et en pareille conduitte), et saoul du fruict de cette trahison, venant à en considerer la laideur nue et seule, et la regarder d’une veue saine et non plus troublée par sa passion, la print à un tel remors et contre-cueur, qu’il en fit crever les yeux et couper la langue et les parties honteuses à son executeur. Antigonus persuada les soldats Argyraspides de luy trahir Eumenes, leur capitaine general, son adversaire ; mais l’eust-il faict tuer, apres qu’ils le luy eurent livré, il desira estre luymesme commissaire de la Justice divine pour le chastiement d’un forfaict si detestable et les consigna entre les mains du gouverneur de la Province, luy donnant tres-expres commandement de les perdre et mettre à malefin, en quelque maniere que ce fut. Tellement que, de ce grand nombre qu’ils estoyent, aucun ne vit onques puis l’air de Macedoine. Mieux il en avoit esté servy, d’autant le jugea il avoir esté plus meschamment et punissablement. L’esclave qui trahit la cachette de Publius Sulpicius, son maistre, fut mis en liberté, suivant la promesse de la proscription de Sylla ; mais, suivant la promesse de la raison publique, tout libre, il fut précipité du roc Tarpeien. Ils les font pendre avec la bourse de leur payement au col. Ayant satisfaict à leur seconde foy et speciale, ils satisfont à la generale et premiere. Mahomed second, se voulant deffaire de son frere, pour la jalousie de la domination suivant le stile de leur race, y employa l’un de ses officiers, qui le suffoqua, l’engorgeant de quantité d’eau prinse trop à coup. Cela faict, il livra pour l’expiation de ce meurtre le meurtrier entre les mains de la mere du trespassé (car ils n’estoient freres que de pere) ; elle, en sa presence, ouvrit à ce meurtrier l’estomach, et, tout chaudement, de ses mains fouillant et arrachant son ceur, le jetta à manger aux chiens. Et nostre Roy Clovis fit pendre les trois serviteurs de Cannacre apres qu’ils luy eurent trahi leur maistre : à quoi il les avoit pratiquez. Et à ceux mesme qui ne valent rien, il est si doux, ayant tiré l’usage d’une action vicieuse, y pouvoir hormais coudre en toute seurté quelque traict de bonté et de justice, comme par compensation et correction conscientieuse. Joint qu’ils regardent les ministres de tels horribles malefices comme gents qui les leur reprochent. Et cherchent par leur mort d’estouffer la connoissance et tesmoignage de telles menées. Or, si par fortune on vous en recompence pour ne frustrer la necessité publique de cet extreme et desesperé remede, celuy qui le faict ne laisse pas de vous tenir, s’il ne l’est luy-mesme, pour un homme maudit et execrable ; et vous tient plus traistre que ne faict celuy contre qui vous l’estes : car il touche la malignité de vostre courage par voz mains, sans desadveu, sans object. Mais il vous y employe, tout ainsi qu’on faict les hommes perdus, aux executions de la haute justice, charge autant utile comme elle est peu honeste. Outre la vilité de telles commissions, il y a de la prostitution de conscience. La fille à Seyanus, ne pouvant estre punie à mort en certaine forme de Jugement à Romme, d’autant qu’elle estoit Vierge, fut, pour donner passage aux lois, forcée par le bourreau avant qu’il l’estranglat : non sa main seulement, mais son ame est esclave à la commodité publique. Quant le premier Amurath, pour aigrir la punition contre ses subjects, qui avoient donné support à la parricide rebellion de son fils contre luy, ordonna que leurs plus proches parents presteroient la main à cette execution, je trouve tres-honeste à aucuns d’avoir choisi plustost estre iniquement tenus coulpables du parricide d’un autre, que de servir la justice de leur propre parricide. Et où, en quelques bicoques forcées de mon temps, j’ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, je les ay tenus de pire condition que les pendus. On dict que Vuitolde, prince des Lituaniens, fit autresfois cette loy que les criminels condamnez eussent à executer eux mesmes de leurs mains la sentence capitale contre eux donnée, trouvant estrange qu’un tiers, innocent de la faute, fust employé et chargé d’un homicide. Le Prince, quand une urgente circonstance et quelque impetueux et inopiné accident du besoing de son estat luy faict gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le jette hors de son devoir ordinaire, doibt attribuer cette necessité à un coup de la verge divine : vice, n’est-ce pas, car il a quitté sa raison à une plus universelle et puissante raison, mais certes c’est mal’heur. De maniere qu’à quelqu’un qui me demandoit : Quel remede ? --Nul remede, fis je : s’il fut veritablement geiné entre ces deux extremes (sed videat ne quaeratur latebra perjurio), il le falloit faire ; mais s’il le fit sans regret, s’il ne luy greva de le faire, c’est signe que sa conscience est en mauvais termes. Quand il s’en trouveroit quelqu’un de si tendre conscience, à qui nulle guarison ne semblast digne d’un si poisant remede, je ne l’en estimeroy pas moins. Il ne se sçauroit perdre plus excusablement et decemment. Nous ne pouvons pas tout. Ainsi comme ainsi nous faut il souvent, comme à la derniere anchre, remettre la protection de nostre vaisseau à la pure conduitte du ciel. A quelle plus juste necessité se reserve il ? Que luy est il moins possible à faire que ce qu’il ne peut faire qu’aux despens de sa foy et de son honneur, choses qui à l’aventure luy doivent estre plus cheres que son propre salut, ouy, et que le salut de son peuple ? Quand, les bras croisez, il appellera Dieu simplement à son aide, n’aura il pas à esperer que la divine bonté n’est pour refuser faveur de sa main extraordinaire à une main pure et juste ? Ce sont dangereux exemples, rares et maladifves exceptions à nos reigles naturelles. Il y faut ceder, mais avec grande moderation et circonspection : aucune utilité privée n’est digne pour laquelle nous façions cet effort à nostre conscience ; la publique, bien, lors qu’elle est et tres-apparente et tres-importante. Timoleon se garantit à propos de l’estrangeté de son exploit par les larmes qu’il rendit, se souvenant que c’estoit d’une main fraternelle qu’il avoit tué le tyran ; et cela pinça justement sa conscience, qu’il eust esté necessité d’acheter l’utilité publique à tel pris de l’honnesteté de ses meurs. Le senat mesme, delivré de servitude par son moyen, n’osa rondement decider d’un si haut faict et deschiré en deus si poisants et contraires visages. Mais les Syracusains ayant tout à point, à l’heure mesmes, envoyé requerir les Corinthiens de leur protection et d’un chef digne de restablir leur ville en sa premiere dignité et nettoyer la Sicille de plusieurs tyranneaus qui l’oppressoient, il y deputa Timoleon avec cette nouvelle deffaitte et declaration que, selon ce qu’il se porteroit bien ou mal en sa charge, leur arrest prendroit party à la faveur du liberateur de son païs ou à la desfaveur du meurtrier de son frere. Cette fantastique conclusion a pourtant quelque excuse sur le danger de l’exemple et importance d’un faict si divers. Et feirent bien d’en descharger leur jugement ou de l’appuier ailleurs et en des considerations tierces. Or les deportements de Timoleon en ce voyage rendirent bien tost sa cause plus claire, tant il s’y porta dignement et vertueusement en toutes façons ; et le bon heur qui l’accompagna aux aspretez qu’il eut à vaincre en cette noble besongne, sembla luy estre envoyé par les Dieus conspirants et favorables à sa justification. La fin de cettuy cy est excusable, si aucune le pouvoit estre. Mais l’utilité de l’augmentation du revenu publique, qui servit de pretexte au senat romain à cette orde conclusion que je m’en vay reciter, n’est pas assez forte pour mettre à garant une telle injustice. Certaines citez s’estoient rachetées à pris d’argent et remises en liberté, avec l’ordonnance et permission du Senat, des mains de Lucius Sylla. La chose estant tombée en nouveau jugement, le Senat les condamne à estre taillables comme auparavant, et que l’argent qu’elles avoyent employé pour se rachetter, demeureroit perdu pour elles. Les guerres civiles produisent souvent ces vilains exemples, que nous punissons les privez de ce qu’ils nous ont creu quand nous estions autres ; et un mesme magistrat faict porter la peine de son jugement à qui n’en peut mais ; le maistre foitte son disciple de docilité, et la guide son aveugle. Horrible image de justice’Il y a des regles en la philosophie et faulses et molles. L’exemple qu’on nous propose, pour faire prevaloir l’utilité privée à la foy donnée, ne reçoit pas assez de poids par la circonstance qu’ils y meslent. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis en liberté, ayant tiré de vous sermant du paiement de certaine somme ; on a tort de dire qu’un homme de bien sera quitte de sa foy sans payer, estant hors de leurs mains. Il n’en est rien. Ce que la crainte m’a faict une fois vouloir, je suis tenu de le vouloir encore sans crainte ; et quand elle n’aura forcé que ma langue sans la volonté, encore suis je tenu de faire la maille bonne de ma parole. Pour moy, quand par fois ell’a inconsiderement devancé ma pensée, j’ay faict conscience de la desadvouer pourtant. Autrement, de degré en degré, nous viendrons à renverser tout le droit qu’un tiers prend de nos promesses et sermens. Quasi vero forti viro vis possit adhiberi. En cecy seulement a loy l’interest privé, de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous avons promis chose meschante et inique de soy : car le droit de la vertu doibt prevaloir le droit de nostre obligation. J’ay autrefois logé Epaminondas au premier rang des hommes excellens, et ne m’en desdy pas. Jusques où montoit il la consideration de son particulier devoir ; qui ne tua jamais homme qu’il eust vaincu ; qui, pour ce bien inestimable de rendre la liberté à son pays, faisoit conscience de tuer un Tyran ou ses complices sans les formes de la Justice ; et qui jugeoit meschant homme, quelque bon Citoyen qu’il fut, celuy qui, entre les ennemys et en la bataille, n’espargnoit son amy et son hoste. Voylà une ame de riche composition. Il marioit aux plus rudes et violentes actions humaines la bonté et l’humanité, voire la plus delicate qui se treuve en l’escole de la Philosophie. Ce courage si gros, enflé et obstiné contre la douleur, la mort, la pauvreté, estoit ce nature ou art qui l’eust attendry jusques au poinct d’une si extreme douceur et debonnaireté de complexion ? Horrible de fer et de sang, il va fracassant et rompant une nation invincible contre tout autre que contre luy seul, et gauchit, au milieu d’une telle meslée, au rencontre de son hoste et de son amy. Vrayement celuy là proprement commandoit bien à la guerre, qui luy faisoit souffrir le mors ? de la benignité sur le poinct de sa plus forte chaleur, ainsin enflammée qu’elle estoit et escumeuse de fureur et de meurtre. C’est miracle de pouvoir mesler à telles actions quelque image de justice ; mais il n’appartient qu’à la roideur d’Epaminondas d’y pouvoir mesler la douceur et la facilité des meurs les plus molles et la pure innocence. Et où l’un dict aux Mammertins que les statuts n’avoyent point de mise envers les hommes armez ; l’autre, au Tribun du peuple, que le temps de la justice et de la guerre estoyent deux ; le tiers, que le bruit des armes l’empeschoit d’entendre la voix des loix, cettuy-cy n’estoit pas seulement empesché d’entendre celles de la civilité et pure courtoisie. Avoit il pas emprunté de ses ennemis l’usage de sacrifier aux Muses, allant à la guerre, pour destremper par leur douceur et gayeté cette furie et aspreté martiale ? Ne craignons point, apres un si grand precepteur, d’estimer qu’il y a quelque chose illicite contre les ennemis mesmes, que l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous contre l’interest privé, manente memoria etiam in dissidio publicorum foederum privati juris :
et nulla potentia vires Praestandi, ne quid peccet amicus, habet ; .
et que toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien pour le service de son Roy ny de la cause generalle et des loix. Non enim patria praestat omnibus officiis, et ipsi conducit pios habere cives in parentes. C’est une instruction propre au temps : nous n’avons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer ; c’est assez que nos espaules le soyent ; c’est assez de tramper nos plumes en ancre, sans les tramper en sang. Si c’est grandeur de courage et l’effect d’une vertu rare et singuliere de mespriser l’amitié, les obligations privées, sa parolle et la parenté pour le bien commun et obeïssance du magistrat, c’est assez vrayement, pour nous en excuser, que c’est une grandeur qui ne peut loger en la grandeur du courage d’Epaminondas. J’abomine les enhortemens enragez de cette autre ame des-reiglée,
dum tela micant, non vos pietatis imago Ulla, nec adversa conspecti fronte parentes. Commoveant ; vultus gladio turbate verendos.
Ostons aux meschants naturels, et sanguinaires, et traistres, ce pretexte de raison ; laissons là cette justice enorme et hors de soy, et nous tenons aus plus humaines imitations. Combien peut le temps et l’exemple’En une rencontre de la guerre Civile contre Cynna, un soldat de Pompeius, ayant tué sans y penser son frere qui estoit au party contraire, se tua sur le champ soymesme de honte et de regret, et, quelques années apres, en une autre guerre civile de ce mesme peuple, un soldat, pour avoir tué son frere, demanda recompense à ses capitaines. On argumente mal l’honnesteté et la beauté d’une action par son utilité, et conclud on mal d’estimer que chacun y soit obligé et qu’elle soit honneste à chacun, si elle est utile : Omnia non pariter rerum sunt omnibus apta. Choisissons la plus necessaire et plus utile de l’humaine societé, ce sera le mariage : si est-ce que le conseil des saincts trouve le contraire party plus honneste et en exclut la plus venerable vacation des hommes, comme nous assignons au haras les bestes qui sont de moindre estime.
Chap. II. Du repentir.
LEs autres forment l’homme ; je le recite et en represente un particulier bien mal formé, et lequel, si j’avoy à façonner de nouveau, je ferois vrayement bien autre qu’il n’est. Meshuy c’est fait. Or les traits de ma peinture ne forvoyent point, quoy qu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire perenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du branle public et du leur. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object. Il va trouble et chancelant, d’une yvresse naturelle. Je le prens en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à luy. Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage : non un passage d’aage en autre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourray tantost changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrerolle de divers et muables accidens et d’imaginations irresolues et, quand il y eschet, contraires : soit que je sois autre moy-mesme, soit que je saisisse les subjects par autres circonstances et considerations. Tant y a que je me contredits bien à l’adventure, mais la verité, comme disoit Demades, je ne la contredy point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois : elle est tousjours en apprentissage et en espreuve. Je propose une vie basse et sans lustre, c’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée que à une vie de plus riche estoffe : chaque homme porte la forme entiere de l’humaine condition. Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque particuliere et estrangere ; moy le premier par mon estre universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien ou poete ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoy je parle trop de moy, je me plains de quoy il ne pense seulement pas à soy. Mais est-ce raison que, si particulier en usage, je pretende me rendre public en cognoissance ? Est-il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l’art ont tant de credit et de commandement, des effects de nature crus et simples, et d’une nature encore bien foiblette ? Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bastir des livres sans science et sans art ? Les fantasies de la musique sont conduictes par art, les miennes par sort. Au-moins j’ay cecy selon la discipline, que jamais homme ne traicta subject qu’il entendit ne cogneust mieux que je fay celuy que j’ay entrepris, et qu’en celuy-là je suis le plus sçavant homme qui vive ; secondement, que jamais aucun ne penetra en sa matiere plus avant, ny en esplucha plus particulierement les membres et suites ; et n’arriva plus exactement et plainement à la fin qu’il s’estoit proposé à sa besoingne. Pour la parfaire, je n’ay besoing d’y apporter que la fidelité : celle-là y est, la plus sincere et pure qui se trouve. Je dy vray, non pas tout mon saoul, mais autant que je l’ose dire ; et l’ose un peu plus en vieillissant, car il semble que la coustume concede à cet aage plus de liberté de bavasser et d’indiscretion à parler de soy. Il ne peut advenir icy ce que je voy advenir souvent, que l’artizan et sa besoigne se contrarient : un homme de si honneste conversation a-il faict un si sot escrit ? ou, des escrits si sçavans sont-ils partis d’un homme de si foible conversation ? Qui a un entretien commun et ses escrits rares, c’est à dire que sa capacité est en lieu d’où il l’emprunte, et non en luy. Un personage sçavant n’est pas sçavant par tout ; mais le suffisant est par tout suffisant, et à ignorer mesme. Icy, nous allons conformément et tout d’un trein, mon livre et moy. Ailleurs, on peut recommander et accuser l’ouvrage à part de l’ouvrier ; icy, non : qui touche l’un, touche l’autre. Celuy qui en jugera sans le connoistre, se fera plus de tort qu’à moy ; celuy qui l’aura conneu, m’a du tout satisfaict. Heureux outre mon merite, si j’ay seulement cette part à l’approbation publique, que je face sentir aux gens d’entendement que j’estoy capable de faire mon profit de la science, si j’en eusse eu, et que je meritoy que la memoire me secourut mieux. Excusons icy ce que je dy souvent que je me repens rarement et que ma conscience se contente de soy : non comme de la conscience d’un ange ou d’un cheval, mais comme de la conscience d’un homme ; adjoustant tousjours ce refrein, non un refrein de ceremonie, mais de naifve et essentielle submission : que je parle enquerant et ignorant, me rapportant de la resolution, purement et simplement, aux creances communes et legitimes. Je n’enseigne poinct, je raconte. Il n’est vice veritablement vice qui n’offence, et qu’un jugement entier n’accuse : car il a de la laideur et incommodité si apparente, qu’à l’advanture ceux-là ont raison qui disent qu’il est principalement produict par bestise et ignorance. Tant est-il malaisé d’imaginer qu’on le cognoisse sans le haïr. La malice hume la plus part de son propre venin et s’en empoisonne. Le vice laisse comme un ulcere en la chair, une repentance en l’ame, qui tousjours s’esgratigne et s’ensanglante elle mesme. Car la raison efface les autres tristesses et douleurs ; mais elle engendre celle de la repentance, qui est plus griefve, d’autant qu’elle naist au dedans ; comme le froid et le chaut des fiévres est plus poignant que celuy qui vient du dehors. Je tiens pour vices (mais chacun selon sa mesure) non seulement ceux que la raison et la nature condamnent, mais ceux aussi que l’opinion des hommes a forgé, voire fauce et erronée, si les loix et l’usage l’auctorise. Il n’est pareillement bonté qui ne resjouysse une nature bien née. Il y a certes je ne sçay quelle congratulation de bien faire qui nous resjouit en nous mesmes, et une fierté genereuse qui accompaigne la bonne conscience. Une ame courageusement vitieuse se peut à l’adventure garnir de securité, mais de cette complaisance et satis-faction elle ne s’en peut fournir. Ce n’est pas un leger plaisir de se sentir preservé de la contagion d’un siecle si gasté, et de dire en soy : Qui me verroit jusques dans l’ame, encore ne me trouveroit-il coulpable, ny de l’affliction et ruyne de personne, ny de vengence ou d’envie, ny d’offence publique des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faute à ma parole ; et quoy que la licence du temps permit et apprinst à chacun, si n’ay-je mis la main ny és biens ny en la bourse d’homme François, et n’ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu’en paix ; ny ne me suis servy du travail de personne, sans loyer. Ces tesmoignages de la conscience plaisent ; et nous est grand benefice que cette esjouyssance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque. De fonder la recompense des actions vertueuses sur l’approbation d’autruy, c’est prendre un trop incertain et trouble fondement. Signemment en un siecle corrompu et ignorant comme cettuy-cy, la bonne estime du peuple est injurieuse ; à qui vous fiez vous de veoir ce qui est louable ? Dieu me garde d’estre homme de bien selon la description que je voy faire tous les jours par honneur à chacun de soy. Quae fuerant vitia, mores sunt. Tels de mes amis ont par fois entreprins de me chapitrer et mercurializer à cœur ouvert, ou de leur propre mouvement, ou semons par moy, comme d’un office qui, à une ame bien faicte, non en utilité seulement, mais en douceur aussi, surpasse tous les offices de l’amitié. Je l’ay tousjours acceuilli des bras de la courtoisie et reconnoissance les plus ouverts. Mais, à en parler à cette heure en conscience, j’ay souvent trouvé en leurs reproches et louanges tant de fauce mesure que je n’eusse guere failly de faillir plus tost que de bien faire à leur mode. Nous autres principalement, qui vivons une vie privée qui n’est en montre qu’à nous, devons avoir estably un patron au dedans, auquel toucher nos actions, et, selon iceluy, nous caresser tantost, tantost nous chastier. J’ay mes loix et ma court pour juger de moy, et m’y adresse plus qu’ailleurs. Je restrains bien selon autruy mes actions, mais je ne les estends que selon moy. Il n’y a que vous qui sçache si vous estes lache et cruel, ou loyal et devotieux ; les autres ne vous voyent poinct, ils vous devinent par conjectures incertaines ; ils voyent non tant vostre nature que vostre art. Par ainsi ne vous tenez pas à leur sentence ; tenez vous à la vostre. Tuo tibi judicio est utendum. Virtutis et vitiorum grave ipsius conscientiae pondus est : qua sublata, jacent omnia. Mais ce qu’on dit, que la repentance suit de pres le peché, ne semble pas regarder le peché qui est en son haut appareil, qui loge en nous comme en son propre domicile. On peut desavouer et desdire les vices qui nous surprennent et vers lesquels les passions nous emportent ; mais ceux qui par longue habitude sont enracinés et ancrez en une volonté forte et vigoureuse, ne sont subjects à contradiction. Le repentir n’est qu’une desditte de nostre volonté et opposition de nos fantasies, qui nous pourmene à tous sens. Il faict desadvouer à celuy-là sa vertu passée et sa continence :
Quae mens est hodie, cur eadem non puero fuit ? Vel cur his animis incolumes non redeunt genae ? .
C’est une vie exquise, celle qui se maintient en ordre jusques en son privé. Chacun peut avoir part au battelage et representer un honneste personnage en l’eschaffaut ; mais au dedans et en sa poictrine, où tout nous est loisible, où tout est caché, d’y estre reglé, c’est le poinct. Le voisin degré, c’est de l’estre en sa maison, en ses actions ordinaires, desquelles nous n’avons à rendre raison à personne ; où il n’y a point d’estude, point d’artifice. Et pourtant Bias, peignant un excellent estat de famille : de laquelle, dit-il, le maistre soit tel au dedans, par luy-mesme, comme il est au dehors par la crainte de la loy et du dire des hommes. Et fut une digne parole de Julius Drusus aux ouvriers qui luy offroient pour trois mille escus mettre sa maison en tel poinct que ses voisins n’y auroient plus la veue qu’ils y avoient : Je vous en donneray, dit-il, six mille, et faictes que chacun y voye de toutes parts. On remarque avec honneur l’usage d’Agesilaus, de prendre en voyageant son logis dans les Églises, affin que le peuple et les dieux mesmes vissent dans ses actions privées. Tel a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n’ont rien veu seulement de remercable. Peu d’hommes ont esté admirez par leurs domestiques. Nul a esté prophete non seulement en sa maison, mais en son païs, dict l’experience des histoires. De mesmes aux choses de neant. Et en ce bas exemple se void l’image des grands. En mon climat de Gascongne, on tient pour drolerie de me veoir imprimé. D’autant que la connoissance qu’on prend de moy s’esloigne de mon giste, j’en vaux d’autant mieux. J’achette les imprimeurs en Guiene, ailleurs ils m’achettent. Sur cet accident se fondent ceux qui se cachent, vivants et presents, pour se mettre en credit, trespassez et absents. J’ayme mieux en avoir moins. Et ne me jette au monde que pour la part que j’en tire. Au partir de là, je l’en quitte. Le peuple reconvoye celuy-là, d’un acte public, avec estonnement, jusqu’à sa porte : il laisse avec sa robbe ce rolle, il en retombe d’autant plus bas qu’il s’estoit plus haut monté ; au dedans, chez luy, tout est tumultuaire et vile. Quand le reglement s’y trouveroit, il faut un jugement vif et bien trié pour l’appercevoir en ces actions basses et privées. Joint que l’ordre est une vertu morne et sombre. Gaigner une bresche, conduire une ambassade, regir un peuple, ce sont actions esclatantes. Tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr et converser avec les siens et avec soymesme doucement et justement, ne relacher point, ne se desmentir poinct, c’est chose plus rare, plus difficile et moins remerquable. Les vies retirées soustiennent par là, quoy qu’on die, des devoirs autant ou plus aspres et tendus que ne font les autres vies. Et les privez, dict Aristote, servent la vertu plus difficilement et hautement que ne font ceux qui sont en magistrats. Nous nous preparons aux occasions eminentes plus par gloire que par conscience. La plus courte façon d’arriver à la gloire, ce seroit faire par conscience ce que nous faisons pour la gloire. Et la vertu d’Alexandre me semble representer assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates en cette exercitation basse et obscure. Je conçois aisément Socrates en la place d’Alexandre ; Alexandre en celle de Socrates, je ne puis. Qui demandera à celuy-là ce qu’il sçait faire, il respondra : subjuguer le monde ; qui le demandera à cettuy-cy, il dira mener l’humaine vie conformément à sa naturelle condition : science bien plus generale, plus poisante et plus legitime. Le pris de l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnéement. Sa grandeur ne s’exerce pas en la grandeur, c’est en la mediocrité. Ainsi que ceux qui nous jugent et touchent au dedans, ne font pas grand’recette de la lueur de noz actions publiques, et voyent que ce ne sont que filets et pointes d’eau fine rejallies d’un fond au demeurant limonneux et poisant, en pareil cas, ceux qui nous jugent par cette brave apparence, concluent de mesmes de nostre constitution interne, et ne peuvent accoupler des facultez populaires et pareilles aux leurs, à ces autres facultez qui les estonnent, si loin de leur visée. Ainsi donnons nous aux demons des formes sauvages. Et qui non à Tamburlan des sourcils eslevez, des nazeaux ouverts, un visage affreux et une taille desmesurée, comme est la taille de l’imagination qu’il en a conceue par le bruit de son nom ? Qui m’eut faict veoir Erasme autrefois, il eust esté malaisé que je n’eusse prins pour adages et apophthegmes tout ce qu’il eust dict à son valet et à son hostesse. Nous imaginons bien plus sortablement un artisan sur sa garderobe ou sur sa femme qu’un grand President, venerable par son maintien et suffisance. Il nous semble que de ces hauts thrones ils ne s’abaissent pas jusques à vivre. Comme les ames vicieuses sont incitées souvent à bien faire par quelque impulsion estrangere, aussi sont les vertueuses à faire mal. Il les faut doncq juger par leur estat rassis, quand elles sont chez elles, si quelque fois elles y sont ; ou au-moins quand elles sont plus voisines du repos et de leur naifve assiette. Les inclinations naturelles s’aident et fortifient par institution ; mais elles ne se changent guiere et surmontent. Mille natures, de mon temps, ont eschappé vers la vertu ou vers le vice au travers d’une discipline contraire :
Sic ubi desuetae silvis in carcere clausae
Mansuevere ferae, et vultus posuere minaces,
Atque hominem didicere pati, si torrida parvus
Venit in ora cruor, redeunt rabiésque furorque,
Admonitaeque tument gustato sanguine fauces ;
Fervet, et à trepido vix abstinet ira magistro.
On n’extirpe pas ces qualitez originelles, on les couvre, on les cache. Le langage latin m’est comme naturel, je l’entens mieux que le François, mais il y a quarante ans que je ne m’en suis du tout poinct servy à parler, ny à escrire : si est-ce que à des extremes et soudaines emotions où je suis tombé deux ou trois fois en ma vie, et l’une, voyent mon pere tout sain se renverser sur moy, pasmé, j’ay tousjours eslancé du fond des entrailles les premieres paroles Latines : nature se sourdant et s’exprimant à force, à l’encontre d’un long usage. Et cet exemple se dict d’assez d’autres. Ceux qui ont essaié de r’aviser les meurs du monde, de mon temps, par nouvelles opinions, reforment les vices de l’apparence ; ceux de l’essence, ils les laissent là, s’ils ne les augmentent : et l’augmentation y est à craindre ; on se sejourne volontiers de tout autre bien faire sur ces reformations externes arbitraires, de moindre coust et de plus grand merite ; et satisfait-on par là à bon marché les autres vices naturels consubstantiels et intestins. Regardez un peu comment s’en porte nostre experience : il n’est personne, s’il s’escoute, qui ne descouvre en soy une forme sienne, une forme maistresse, qui luicte contre l’institution, et contre la tempeste des passions qui luy sont contraires. De moy, je ne me sens guere agiter par secousse, je me trouve quasi tousjours en ma place, comme font les corps lourds et poisans. Si je ne suis chez moy, j’en suis tousjours bien pres. Mes desbauches ne m’emportent pas fort loing. Il n’y a rien d’extreme et d’estrange ; et si ay des ravisemens sains et vigoureux. La vraie condamnation et qui touche la commune façon de nos hommes, c’est que leur retraicte mesme est pleine de corruption et d’ordure ; l’idée de leur amendement, chafourrée ; leur penitence, malade et en coulpe, autant à peu pres que leur peché. Aucuns, ou pour estre colléz au vice d’une attache naturelle, ou par longue accoustumance, n’en trouvent plus la laideur. A d’autres (duquel regiment je suis) le vice poise, mais ils le contrebalancent avec le plaisir ou autre occasion, et le souffrent et s’y prestent à certain prix : vitieusement pourtant et laschement. Si ce pourroit-il à l’advanture imaginer si esloignée disproportion de mesure où avec justice le plaisir excuseroit le peché, comme nous disons de l’utilité ; non seulement s’il estoit accidental et hors du peché, comme au larrecin, mais en l’exercice mesme d’iceluy, comme en l’accointance des femmes, où l’incitation est violente, et, dit-on, par fois invincible. En la terre d’un mien parent, l’autre jour que j’estois en Armaignac, je vy un paisan que chacun surnomme le larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie : qu’estant né mendiant, et trouvant que à gaigner son pain au travail de ses mains il n’arriveroit jamais à se fortifier assez contre l’indigence, il s’advisa de se faire larron ; et avoit employé à ce mestier toute sa jeunesse en seureté, par le moyen de sa force corporelle : car il moissonnoit et vendangeoit des terres d’autruy, mais c’estoit au loing et à si gros monceaux qu’il estoit inimaginable qu’un homme en eust tant rapporté en une nuict sur ses espaules ; et avoit soing outre cela d’egaler et disperser le dommage qu’il faisoit, si que la foule estoit moins importable à chaque particulier. Il se trouve à cette heure, en sa vieillesse, riche pour un homme de sa condition, mercy à cette trafique, dequoy il se confesse ouvertement ; et, pour s’accommoder avec Dieu de ses acquets, il dict estre tous les jours apres à satisfaire par bien-faicts aux successeurs de ceux qu’il a desrobez ; et, s’il n’acheve (car d’y pourvoir tout à la fois il ne peut), qu’il en chargera ses heritiers, à la raison de la science qu’il a luy seul du mal qu’il a faict à chacun. Par cette description, soit vraye ou fauce, cettuy-cy regarde le larrecin comme action des-honneste et le hayt, mais moins que l’indigence ; s’en repent bien simplement, mais, en tant qu’elle estoit ainsi contrebalancée et compencée, il ne s’en repent pas. Cela, ce n’est pas cette habitude qui nous incorpore au vice et y conforme nostre entendement mesme, ny n’est ce vent impetueux qui va troublant et aveuglant à secousses nostre ame, et nous precipite pour l’heure, jugement et tout, en la puissance du vice. Je fay coustumierement entier ce que je fay, et marche tout d’une piece ; je n’ay guere de mouvement qui se cache et desrobe à ma raison, et qui ne se conduise à peu pres par le consentement de toutes mes parties, sans division, sans sedition intestine : mon jugement en a la coulpe ou la louange entiere ; et la coulpe qu’il a une fois, il l’a tousjours, car quasi dés sa naissance il est un : mesme inclination, mesme route, mesme force. Et en matiere d’opinions universelles, dés l’enfance je me logeay au poinct où j’avois à me tenir. Il y a des pechez impetueux, prompts et subits : laissons les à part. Mais en ces autres pechez à tant de fois reprins, deliberez et consultez, ou pechez de complexion, voire pechez de profession et de vacation, je ne puis pas concevoir qu’ils soient plantez si long temps en un mesme courage sans que la raison et la conscience de celuy qui les possede, le veuille constamment et l’entende ainsi ; et le repentir qu’il se vante luy en venir à certain instant prescript, m’est un peu dur à imaginer et former. Je ne suy pas la secte de Pythagoras, que les hommes prennent une ame nouvelle quand ils approchent les simulacres des Dieux pour receuillir leurs oracles. Si non qu’il voulust dire cela mesme, qu’il faut bien qu’elle soit estrangere, nouvelle et prestée pour le temps : la leur montrant si peu de signe de purification et netteté condigne à cet office. Ils font tout à l’opposite des preceptes Stoiques, qui nous ordonnent bien de corriger les imperfections et vices que nous reconnoissons en nous, mais nous deffendent d’en estre marris et desplaisants. Ceux-cy nous font à croire qu’ils en ont grand regret et remors au dedans. Mais d’amendement et correction, ny d’interruption, ils ne nous en font rien apparoir. Si n’est-ce pas guerison si on ne se descharge du mal. Si la repentance pesoit sur le plat de la balance, elle en-porteroit le peché. Je ne trouve aucune qualité si aysée à contrefaire que la devotion, si on n’y conforme les meurs et la vie : son essence est abstruse et occulte ; les apparences, faciles et pompeuses. Quant à moy, je puis desirer en general estre autre ; je puis condamner et me desplaire de ma forme universelle, et supplier Dieu pour mon entiere reformation et pour l’excuse de ma foiblesse naturelle. Mais cela, je ne le doits nommer repentir, ce me semble, non plus que le desplaisir de n’estre ny Ange ny Caton. Mes actions sont reglées et conformes à ce que je suis et à ma condition. Je ne puis faire mieux. Et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont pas en nostre force, ouy bien le regretter. J’imagine infinies natures plus hautes et plus reglées que la mienne ; je n’amande pourtant mes facultez : comme ny mon bras ny mon esprit ne deviennent plus vigoreux pour en concevoir un autre qui le soit. Si d’imaginer et desirer un agir plus noble que le nostre produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir de nos operations plus innocentes : d’autant que nous jugeons bien qu’en la nature plus excellente elles auroyent esté conduites d’une plus grande perfection et dignité ; et voudrions faire de mesme. Lors que je consulte des deportemens de ma jeunesse avec ma vieillesse, je trouve que je les ay communement conduits avec ordre, selon moy ; c’est tout ce que peut ma resistance. Je ne me flatte pas : à circonstances pareilles, je seroy tousjours tel. Ce n’est pas macheure, c’est plustost une teinture universelle qui me tache. Je ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne et de ceremonie. Il faut qu’elle me touche de toutes pars avant que je la nomme ainsin, et qu’elle pinse mes entrailles et les afflige autant profondement que Dieu me voit, et autant universellement. Quant aux negoces, il m’est eschappé plusieurs bonnes avantures à faute d’heureuse conduitte. Mes conseils ont pourtant bien choisi, selon les occurrences qu’on leur presentoit ; leur façon est de prendre tousjours le plus facile et seur party. Je trouve qu’en mes deliberations passées j’ay, selon ma regle, sagement procedé pour l’estat du subject qu’on me proposoit ; et en ferois autant d’icy à mille ans en pareilles occasions. Je ne regarde pas quel il est à cette heure, mais quel il estoit quand j’en consultois. La force de tout conseil gist au temps ; les occasions et les matieres roulent et changent sans cesse. J’ay encouru quelques lourdes erreurs en ma vie et importantes, non par faute de bon avis, mais par faute de bon heur. Il y a des parties secrettes aux objects qu’on manie et indivinables, signamment, en la nature des hommes, des conditions muettes, sans montre, inconnues par fois du possesseur mesme, qui se produisent et esveillent par des occasions survenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et prophetizer, je ne luy en sçay nul mauvais gré sa charge se contient en ses limites ; l’evenement me bat : et s’il favorise le party que j’ay refusé, il n’y a remede ; je ne m’en prens pas à moy ; j’accuse ma fortune, non pas mon ouvrage : cela ne s’appelle pas repentir. Phocion avoit donné aux Atheniens certain advis qui ne fut pas suyvi. L’affaire pourtant se passant contre son opinion avec prosperité, quelqu’un luy dict : Et bien, Phocion, és tu content que la chose aille si bien ? --Bien suis-je content, fit-il, qu’il soit advenu cecy, mais je ne me repens point d’avoir conseillé cela. Quand mes amis s’adressent à moy pour estre conseillez, je le fay librement et clairement, sans m’arrester, comme faict quasi tout le monde, à ce que, la chose estant hazardeuse, il peut advenir au rebours de mon sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil : dequoy il ne me chaut. Car ils auront tort, et je n’ay deu leur refuser cet office. Je n’ay guere à me prendre de mes fautes ou infortunes à autre qu’à moy. Car, en effect, je me sers rarement des advis d’autruy, si ce n’est par honneur de ceremonie, sauf où j’ay besoing d’instruction de science ou de la connoissance du faict. Mais, és choses où je n’ay à employer que le jugement, les raisons estrangeres peuvent servir à m’appuyer, mais peu à me destourner. Je les escoute favorablement et decemment toutes ; mais, qu’il m’en souvienne, je n’en ay creu jusqu’à cette heure que les miennes. Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes qui promeinent ma volonté. Je prise peu mes opinions, mais je prise aussi peu celles des autres. Fortune me paye dignement. Si je ne reçoy pas de conseil, j’en donne encores moins. J’en suis fort peu enquis ; mais j’en suis encore moins creu ; et ne sache nulle entreprinse publique ny privée que mon advis aie redressée et ramenée. Ceux mesmes que la fortune y avoit aucunement attachez, se sont laissez plus volontiers manier à toute autre cervelle. Comme celuy qui suis bien autant jaloux des droits de mon repos que des droits de mon auctorité, je l’ayme mieux ainsi : me laissant là, on faict selon ma profession, qui est de m’establir et contenir tout en moy ; ce m’est plaisir d’estre desinteressé des affaires d’autruy et desgagé de leur gariement. En tous affaires, quand ils sont passés, comment que ce soit, j’y ay peu de regret. Car cette imagination me met hors de peine, qu’ils devoyent ainsi passer : les voylà dans le grand cours de l’univers et dans l’encheineure des causes Stoïques ; vostre fantasie n’en peut, par souhait et imagination, remuer un point, que tout l’ordre des choses ne renverse, et le passé, et l’advenir. Au demeurant, je hay cet accidental repentir que l’aage apporte. Celuy qui disoit anciennement estre obligé aux années dequoy elles l’avoyent deffaict de la volupté, avoit autre opinion que la mienne : je ne scauray jamais bon gré à l’impuissance de bien qu’elle me face. Nec tam aversa unquam videbitur ab opere suo providentia, ut debilitas inter optima inventa sit : Nos appetits sont rares en la vieillesse ; une profonde satieté nous saisit apres : en cela je ne voy rien de conscience ; le chagrin et la foiblesse nous impriment une vertu lache et catarreuse. Il ne nous faut pas laisser emporter si entiers aux alterations naturelles, que d’en abastardir nostre jugement. La jeunesse et le plaisir n’ont pas faict autrefois que j’aie m’escogneu le visage du vice en la volupté ; ny ne faict à cette heure le degoust que les ans m’apportent, que je mescognoisse celuy de la volupté au vice. Ores que je n’y suis plus, j’en juge comme si j’y estoy. Moy qui la secoue vivement et attentivement, trouve que ma raison est celle mesme que j’avoy en l’aage plus licencieux, sinon, à l’avanture, d’autant qu’elle s’est affoiblie et empirée en vieillissant ; et trouve que ce qu’elle refuse de m’enfourner à ce plaisir en consideration de l’interest de ma santé corporelle, elle ne le feroit non plus qu’autre fois pour la santé spirituelle. Pour la voir hors de combat, je ne l’estime pas plus valeureuse. Mes tentations sont si cassées et mortifiées qu’elles ne valent pas qu’elle s’y oppose. Tandant seulement les mains audevant, je les conjure. Qu’on luy remette en presence cette ancienne concupiscence, je crains qu’elle auroit moins de force à la soustenir, qu’elle n’avoit autrefois. Je ne luy voy rien juger a-par soy, que lors elle ne jugeast ; ny aucune nouvelle clarté. Parquoy, s’il y a convalescence, c’est une convalescence maleficiée. Miserable sorte de remede, devoir à la maladie sa santé’Ce n’est pas à nostre malheur de faire cet office ; c’est au bon heur de nostre jugement. On ne me faict rien faire par les offenses et afflictions, que les maudire. C’est aux gents qui ne s’esveillent qu’à coups de fouet. Ma raison a bien son cours plus delivre en la prosperité. Elle est bien plus distraitte et occupée à digerer les maux que les plaisirs. Je voy bien plus clair en temps serain. La santé m’advertit, comme plus alaigrement, aussi plus utilement que la maladie. Je me suis avancé le plus que j’ay peu vers ma reparation et reglement lors que j’avoy à en jouir. Je serois honteux et envieux que la misere et desfortune de ma decrepitude eut à se preferer à mes bonnes années saines, esveillées, vigoureuses ; et qu’on eust à m’estimer non par où j’ay esté, mais par où j’ay cessé d’estre. A mon advis c’est le vivre heureusement, non, comme disoit Antisthenes, le mourir heureusement qui faict l’humaine felicité. Je ne me suis pas attendu d’attacher monstrueusement la queue d’un philosophe à la teste et au corps d’un homme perdu ; ny que ce chetif bout eust à desadvouer et desmentir la plus belle, entiere et longue partie de ma vie. Je me veux presenter et faire veoir par tout uniformément. Si j’avois à revivre, je revivrois comme j’ay vescu ; ny je ne pleins le passé, ny je ne crains l’advenir. Et si je ne me deçois, il est allé du dedans environ comme du dehors. C’est une des principales obligations que j’aye à ma fortune, que le cours de mon estat corporel aye esté conduit chasque chose en sa saison. J’en ay veu l’herbe et les fleurs et le fruit ; et en vois la secheresse. Heureusement, puisque c’est naturellement. Je porte bien plus doucement les maux que j’ay, d’autant qu’ils sont en leur poinct, et qu’ils me font aussi plus favorablement souvenir de la longue felicité de ma vie passée. Pareillement ma sagesse peut bien estre de mesme taille en l’un et l’autre temps ; mais elle estoit bien de plus d’exploit et de meilleure grace, verte, gaye, naïve, qu’elle n’est à present : croupie, grondeuse, laborieuse. Je renonce donc à ces reformations casuelles et douloureuses. Il faut que Dieu nous touche le courage. Il faut que nostre conscience s’amende d’elle mesme par renforcement de nostre raison, non par l’affoiblissement de nos appetits. La volupté n’en est en soy ny pasle ny descolorée, pour estre aperceue par des yeux chassieux et troubles. On doibt aymer la temperance par elle mesme et pour le respect de Dieu, qui nous l’a ordonnée, et la chasteté ; celle que les catarres nous prestent et que je doibts au benefice de ma cholique, ce n’est ny chasteté, ny temperance. On ne peut se vanter de mespriser et combatre la volupté, si on ne la voit, si on l’ignore, et ses graces, et ses forces, et sa beauté, plus attrayante. Je cognoy l’une et l’autre, c’est à moy à le dire. Mais il me semble qu’en la vieillesse nos ames sont subjectes à des maladies et imperfections plus importunes qu’en la jeunesse. Je le disois estant jeune ; lors on me donnoit de mon menton par le nez. Je le dis encores à cette heure que mon poil gris m’en donne le credit. Nous appellons sagesse la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses presentes. Mais, à la verité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les changeons, et, à mon opinion, en pis. Outre une sotte et caduque fierté, un babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et un soin ridicule des richesses lors que l’usage en est perdu, j’y trouve plus d’envie, d’injustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage ; et ne se void point d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent à l’aigre et au moisi. L’homme marche entier vers son croist et vers son décroist. A voir la sagesse de Socrates et plusieurs circonstances de sa condamnation, j’oserois croire qu’il s’y presta aucunement luy mesme par prevarication, à dessein, ayant de si pres, aagé de soixante et dix ans, à souffrir l’engourdissement des riches allures de son esprit et l’esblouissement de sa clairté accoustumée. Quelles Metamorphoses luy voy-je faire tous les jours en plusieurs de mes cognoissans ! C’est une puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement. Il y faut grande provision d’estude et grande precaution pour eviter les imperfections qu’elle nous charge, ou au-moins affoiblir leur progrets. Je sens que, nonobstant tous mes retranchemens, elle gaigne pied à pied sur moy. Je soustien tant que je puis. Mais je ne sçay en fin où elle me menera moy-mesme. A toutes avantures, je suis content qu’on sçache d’où je seray tombé.
Chap. III. De trois commerces.
IL ne faut pas se clouer si fort à ses humeurs et complexions. Nostre principalle suffisance, c’est sçavoir s’appliquer à divers usages. C’est estre, mais ce n’est pas vivre, que se tenir attaché et obligé par necessité à un seul train. Les plus belles ames sont celles qui ont plus de variété et de soupplesse. Voylà un honorable tesmoignage du vieil Caton : Huic versatile ingenium sic pariter ad omnia fuit, ut natum ad id unum diceres, quodcumque ageret. Si c’estoit à moy à me dresser à ma mode, il n’est aucune si bonne façon où je vouleusse estre fiché pour ne m’en sçavoir desprendre. La vie est un mouvement inegal, irregulier et multiforme. Ce n’est pas estre amy de soy, et moins encore maistre, c’est en estre esclave, de se suivre incessamment, et estre si pris à ses inclinations qu’on n’en puisse fourvoyer, qu’on ne les puisse tordre. Je le dy à cette heure, pour ne me pouvoir facilement despestrer de l’importunité de mon ame, en ce qu’elle ne sçait communément s’amuser sinon où elle s’empeche, ny s’employer que bandée et entiere. Pour leger subject qu’on luy donne, elle le grossit volontiers et l’estire jusques au poinct où elle ait à s’y embesongner de toute sa force. Son oysifveté m’est à cette cause une penible occupation, et qui offence ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matiere estrangere pour se desgourdir et exercer ; le mien en a besoing pour se rassoir plustost et sejourner, vitia otii negotio discutienda sunt, car son plus laborieux et principal estude, c’est s’estudier à soy. Les livres sont pour luy du genre des occupations qui le desbauchent de son estude. Aux premieres pensées qui lui viennent, il s’agite et faict preuve de sa vigueur à tout sens, exerce son maniement tantost vers la force, tantost vers l’ordre et la grace, se range, modere et fortifie. Il a dequoy esveiller ses facultez par luy mesme. Nature luy a donné, comme à tous, assez de matiere sienne pour son utilité, et de subjects siens assez où inventer et juger. Le mediter est un puissant estude et plein, à qui sçait se taster et employer vigoureusement : j’aime mieux forger mon ame que la meubler. Il n’est point d’occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d’entretenir ses pensées selon l’ame que c’est. Les plus grandes en font leur vacation, quibus vivere est cogitare. Aussi l’a nature favorisée de ce privilège qu’il n’y a rien que nous puissions faire si long temps, ny action à la quelle nous nous adonons plus ordinairement et facilement. C’est la besongne des Dieus, dict Aristote, de laquelle nait et leur beatitude et la nostre. La lecture me sert specialement à esveiller par divers objects mon discours, à embesongner mon jugement, non ma memoyre. Peu d’entretiens doncq m’arretent sans vigueur et sans effort. Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et occupent autant ou plus que le pois et la profondeur. Et d’autant que je sommeille en toute autre communication et que je n’y preste que l’escorce de mon attention, il m’advient souvent, en telle sorte de propos abatus et laches, propos de contenance, de dire et respondre des songes et bestises indignes d’un enfant et ridicules, ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et incivilement. J’ay une façon resveuse qui me retire à moy, et d’autre part une lourde ignorance et puerile de plusieurs choses communes. Par ces deux qualitez, j’ay gaigné qu’on puisse faire au vray cinq ou six contes de moy aussi niais que d’autre, quel qu’il soit. Or, suyvant mon propos, cette complexion difficile me rend delicat à la pratique des hommes, il me les faut trier sur le volet, et me rend incommode aux actions communes. Nous vivons et negotions avec le peuple : si sa conversation nous importune, si nous desdaignons à nous appliquer aux ames basses et vulgaires, et les basses et vulgaires sont souvent aussi reglées que les plus desliées (est toute sapience insipide, qui ne s’accommode à l’insipience commune), il ne nous faut plus entremettre ny de nos propres affaires ny de ceux d’autruy ; et les publiques et les privez se demeslent avec ces gens là. Les moins tandues et plus naturelles alleures de nostre ame sont les plus belles ; les meilleures occupations, les moins efforcées. Mon Dieu, que la sagesse faict un bon office à ceux de qui elle renge les desirs à leur puissance ! il n’est point de plus utile science. Selon qu’on peut, c’estoit le refrein et le mot favory de Socrates, mot de grande substance. Il faut addresser et arrester nos desirs aux choses les plus aysées et voisines. Ne m’est-ce pas une sotte humeur de disconvenir avec un milier à qui ma fortune me joint, de qui je ne me puis passer, pour me tenir à un ou deux, qui sont hors de mon commerce, ou plustost à un desir fantastique de chose que je ne puis recouvrer ? Mes meurs molles, ennemies de toute aigreur et aspreté, peuvent aysément m’avoir deschargé d’envies et d’inimitiez : d’estre aimé, je ne dy, mais de n’estre point hay, jamais homme n’en donna plus d’occasion. Mais la froideur de ma conversation m’a desrobé, avec raison, la bien-veillance de plusieurs, qui sont excusables de l’interpreter à autre et pire sens. Je suis tres-capable d’acquerir et maintenir des amitiez rares et exquises. D’autant que je me harpe avec si grande faim aux accointances qui reviennent à mon goust ; je m’y produis, je m’y jette si avidement, que je ne faux pas aysément de m’y attacher et de faire impression où je donne. J’en ay faict souvant heureuse preuve. Aux amitiez communes je suis aucunement stérile et froid, car mon aller n’est pas naturel s’il n’est à pleine voile : outre ce que ma fortune, m’ayant duit et affriandé des jeunesse à une amitié seule et parfaicte, m’a à la verité aucunement desgouté des autres et trop imprimé en la fantasie qu’elle est beste de compaignie, non pas de troupe, comme disoit cet antien. Aussi que j’ay naturellement peine à me communiquer à demy et avec modification, et cette servile prudence et soupçonneuse qu’on nous ordonne en la conversation de ces amitiés nombreuses et imparfaictes ; et nous l’ordonne l’on principalement en ce temps, qu’il ne se peut parler du monde que dangereusement ou faucement. Si voy-je bien pourtant que qui a, comme moy, pour sa fin les commoditez de sa vie (je dy les commoditez essentielles), doibt fuyr comme la peste ces difficultez et delicatesse d’humeur. Je louerois un’ame à divers estages qui sçache et se tendre et se desmonter, qui soit bien par tout où sa fortune la porte, qui puisse deviser avec son voisin de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle, entretenir avec plaisir un charpentier et un jardinier ; j’envie ceux qui sçavent s’aprivoiser au moindre de leur suitte et dresser de l’entretien en leur propre train. Et le conseil de Platon ne me plaist pas, de parler tousjours d’un langage maestral à ses serviteurs, sans jeu, sans familiarité, soit envers les masles, soit envers les femelles. Car, outre ma raison, il est inhumain et injuste de faire tant valoir cette telle quelle prerogative de la fortune ; et les polices où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres, me semblent les plus equitables. Les autres s’estudient à eslancer et guinder leur esprit ; moy à le baisser et coucher. Il n’est vicieux qu’en extantion.
Narras, et genus Aeaci, Et pugnata sacro bella sub Ilio : . Quo Chium pretio cadum Mercemur, quis aquam temperet ignibus,
Quo praebente domum, et quota, Pelignis caream frigoribus, taces..
Ainsi, comme la vaillance Lacedemonienne avoit besoing de moderation et du son doux et gratieux du jeu des flutes pour la flatter en la guerre, de-peur qu’elle ne se jettat à la temerité et à la furie, là où toutes autres nations ordinairement employent des sons et des voix aigues et fortes qui esmouvent et qui eschauffent à outrance le courage des soldats, il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu’en l’usage de nostre esprit nous avons, pour la plus part, plus besoing de plomb que d’ailes, de froideur et de repos que d’ardeur et d’agitation. Sur tout, c’est à mon gré bien faire le sot que de faire l’entendu entre ceux qui ne le sont pas, parler tousjours bandé, favelliar in punta di forchetta. Il faut se desmettre au train de ceux avec qui vous estes, et par fois affecter l’ignorance. Mettez à part la force et la subtilité : en l’usage commun, c’est assez d’y reserver l’ordre. Trainez vous au demeurant à terre s’ils veulent. Les sçavans chopent volontiers à cette pierre. Ils font tousjours parade de leur magistere et sement leurs livres par tout. Ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles des dames que, si elles n’en ont retenu la substance, au-moins elles en ont la mine : à toute sorte de propos et matiere, pour basse et populaire qu’elle soit, elles se servent d’une façon de parler et d’escrire nouvelle et sçavante,
Hoc sermone pavent, hoc iram, gaudia, curas, Hoc cuncta effundunt animi secreta ; quid ultra ? . Concumbunt doctè ;
et alleguent Platon et Sainct Thomas aux choses ausquelles le premier rencontré serviroit aussi bien de tesmoing. La doctrine qui ne leur a peu arriver en l’ame, leur est demeurée en la langue. Si les bien-nées me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses. Elles cachent et couvrent leurs beautez soubs des beautez estrangeres. C’est grande simplesse d’estouffer sa clarté pour luire d’une lumiere empruntée ; elles sont enterrées et ensevelies soubs l’art. De capsula totae. C’est qu’elles ne se cognoissent point assez : le monde n’a rien de plus beau ; c’est à elles d’honnorer les arts et de farder le fard. Que leur faut-il, que vivre aymées et honnorées ? Elles n’ont et ne sçavent que trop pour cela. Il ne faut qu’esveiller un peu et rechauffer les facultez qui sont en elles. Quand je les voy attachées à la rhetorique, à la judiciaire, à la logique, et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoing, j’entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent, le facent pour avoir loy de les regenter soubs ce tiltre. Car quelle autre excuse leur trouverois-je ? Baste qu’elles peuvent, sans nous, renger la grace de leurs yeux à la gaieté, à la severité et à la douceur, assaisonner un nenny de rudesse, de doubte et de faveur, et qu’elles ne cherchent point d’interprete aux discours qu’on faict pour leur service. Avec cette science, elles commandent à baguette et regentent les regens et l’eschole. Si toutesfois il leur fache de nous ceder en quoy que ce soit, et veulent par curiosité avoir part aux livres, la poesie est un amusement propre à leur besoin : c’est un art follastre et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diverses commoditez de l’histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos trahisons, à regler la temerité de leurs propres desirs, à ménager leur liberté, alonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l’inconstance d’un serviteur, la rudesse d’un mary et l’importunité des ans et des rides ; et choses semblables. Voilà, pour le plus, la part que je leur assignerois aux sciences. Il y a des naturels particuliers, retirez et internes. Ma forme essentielle est propre à la communication et à la production : je suis tout au dehors et en evidence, nay à la societé et à l’amitié. La solitude que j’ayme et que je presche, ce n’est principallement que ramener à moy mes affections et mes pensées, restreindre et resserrer non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere et fuyant mortellement la servitude et l’obligation, et non tant la foule des hommes que la foule des affaires. La solitude locale, à dire verité, m’estand plustost et m’eslargit au dehors : je me jette aux affaires d’estat et à l’univers plus volontiers quand je suis seul. Au Louvre et en la foule, je me resserre et contraincts en ma peau ; la foule me repousse à moy, et ne m’entretiens jamais si folement, si licentieusement et particulierement qu’aux lieux de respect et de prudence ceremonieuse. Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences. De ma complexion, je ne suis pas ennemy de l’agitation des cours ; j’y ay passé partie de la vie, et suis faict à me porter allegrement aux grandes compaignies, pourveu que ce soit par intervalles et à mon poinct. Mais cette mollesse de jugement, dequoy je parle, m’attache par force à la solitude : voire chez moy, au milieu d’une famille peuplée et maison des plus fréquentées. J’y voy des gens assez, mais rarement ceux avecq qui j’ayme à communiquer ; et je reserve là, et pour moy et pour les autres, une liberté inusitée. Il s’y faict trefve de ceremonie, d’assistance et convoiemens, et telles autres ordonnances penibles de nostre courtoisie (ô la servile et importune usance !) ; chacun s’y gouverne à sa mode ; y entretient qui veut ses pensées : je m’y tiens muet, resveur et enfermé, sans offence de mes hostes. Les hommes de la societé et familiarité desquels je suis en queste, sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes : l’image de ceux cy me degouste des autres. C’est, à le bien prendre, de nos formes la plus rare, et forme qui se doit principallement à la nature. La fin de ce commerce, c’est simplement la privauté, frequentation et conference : l’exercice des ames, sans autre fruit. En nos propos, tous subjects me sont égaux ; il ne me chaut qu’il n’y ait ny poix ny profondeur : la grace et la pertinence y sont tousjours ; tout y est teinct d’un jugement meur et constant, et meslé de bonté, de franchise, de gayeté et d’amitié. Ce n’est pas au subject des substitutions seulement que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et aux affaires des Roys ; il la montre autant aux confabulations privées. Je connois mes gens au silence mesme et à leur soubsrire, et les descouvre mieux à l’advanture à table qu’au conseil. Hyppomachus disoit bien qu’il connoissoit les bons luicteurs à les voir simplement marcher par une rue. S’il plaist à la doctrine de se mesler à nos devis, elle n’en sera point refusée : non magistrale, imperieuse et importune comme de coustume, mais suffragante et docile elle mesme. Nous n’y cherchons qu’à passer le temps ; à l’heure d’estre instruicts et preschez, nous l’irons trouver en son throsne. Qu’elle se demette à nous pour ce coup, s’il luy plaist : car, toute utile et desirable qu’elle est, je presuppose qu’encore au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer, et faire nostre effect sans elle. Une ame bien née et exercée à la practique des hommes se rend pleinement aggreable d’elle mesme. L’art n’est autre chose que le contrerolle et le registre des productions de telles ames. C’est aussi pour moy un doux commerce que celuy des belles et honnestes femmes : Nam nos quoque oculos eruditos habemus. Si l’ame n’y a pas tant à jouyr qu’au premier, les sens corporels, qui participent aussi plus à cettuy-cy, le ramenent à une proportion voisine de l’autre, quoy que, selon moy, non pas esgalle. Mais c’est un commerce où il se faut tenir un peu sur ses gardes, et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup, comme en moy. Je m’y eschauday en mon enfance, et y souffris toutes les rages que les poetes disent advenir à ceux qui s’y laissent aller sans ordre et sans jugement. Il est vray que ce coup de fouet m’a servy depuis d’instruction,
Quicunque Argolica de classe Capharea fugit, Semper ab Euboicis vela retorquet aquis..
C’est folie d’y attacher toutes ses pensées et s’y engager d’une affection furieuse et indiscrette. Mais, d’autre part, de s’y mesler sans amour et sans obligation de volonté, en forme de comediens, pour jouer un rolle commun de l’aage et de la coustume et n’y mettre du sien que les parolles, c’est de vray pourvoyer à sa seureté, mais bien lachement, comme celuy qui abandonneroit son honneur, ou son proffit, ou son plaisir, de peur du danger : car il est certain que, d’une telle pratique, ceux qui la dressent n’en peuvent esperer aucun fruict qui touche ou satisface une belle ame. Il faut avoir en bon escient desiré ce qu’on veut prendre en bon escient plaisir de jouyr ; je dy quand injustement fortune favoriseroit leur masque, ce qui advient souvent à cause de ce qu’il n’y a aucune d’elles, pour malotrue qu’elle soit, qui ne pense estre bien aymable, et qui ne se recommande par son aage ou par son ris, ou par son mouvement ; car de laides universellement il n’en est, non plus que de belles ; et les filles Brachmanes qui ont faute d’autre recommandation, le peuple assemblé à cri publiq pour cet effect, vont en la place, faisant montre de leurs parties matrimoniales, veoir si par là au-moins elles ne valent pas d’acquerir un mary. Par consequent il n’est pas une qui ne se laisse facilement persuader au premier serment qu’on luy faict de la servir. Or de cette trahison commune et ordinaire des hommes d’aujourd’huy il faut qu’il advienne ce que desjà nous montre l’experience, c’est qu’elles se r’alient et rejettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr ; ou bien qu’elles se rengent aussi de leur costé à cet exemple que nous leur donnons, qu’elles jouent leur part de la farce et se prestent à cette negociation, sans passion, sans soing et sans amour. Neque affectui suo aut alieno obnoxiae ; estimans, suivant la persuasion de Lysias en Platon, qu’elles se peuvent addonner utilement et commodéement à nous, d’autant que moins nous les aymons. Il en ira comme des comedies ; le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les comediens. De moy, je ne connois non plus Venus sans Cupidon qu’une maternité sans engence : ce sont choses qui s’entreprestent et s’entredoivent leur essence. Ainsi cette pipperie rejallit sur celuy qui la faict. Il ne luy couste guiere, mais il n’acquiert aussi rien qui vaille. Ceux qui ont faict Venus Deesse, ont regardé que sa principale beauté estoit incorporelle et spirituelle ; mais celle que ces gens cy cerchent n’est pas seulement humaine ny mesme brutale. Les bestes ne la veulent si lourde et si terrestre’Nous voyons que l’imagination et le desir les eschauffe souvent et solicite avant le corps ; nous voyons en l’un et l’autre sexe qu’en la presse elles ont du chois et du triage en leurs affections, et qu’elles ont entre-elles des accointances de longue bienveuillance. Celles mesmes à qui la vieillesse refuse la force corporelle, fremissent encores, hannissent et tressaillent d’amour. Nous les voyons avant le faict pleines d’esperance et d’ardeur ; et, quand le corps à joué son jeu, se chatouiller encor de la douceur de cette souvenance ; et en voyons qui s’enflent de fierté au partir de là et qui en produisent des chants de feste et de triomphe : lasses et saoules. Qui n’a qu’à descharger le corps d’une necessité naturelle, n’a que faire d’y embesongner autruy à tout des apprests si curieux : ce n’est pas viande à une grosse et lourde faim. Comme celuy qui ne demande point qu’on me tienne pour meilleur que je suis, je diray cecy des erreurs de ma jeunesse. Non seulement pour le danger qu’il y a de la santé (si n’ay je sceu si bien faire que je n’en aye eu deux atteintes, legeres toutesfois et preambulaires), mais encores par mespris, je ne me suis guere adonné aux accointances venales et publiques : j’ay voulu esguiser ce plaisir par la difficulté, par le desir et par quelque gloire ; et aymois la façon de l’Empereur Tibere, qui se prenoit en ses amours autant par la modestie et noblesse que par autre qualité, et l’humeur de la courtisane Flora, qui ne se prestoit à moins que d’un dictateur ou consul ou censeur, et prenoit son déduit en la dignité de ses amoureux. Certes les perles et le brocadel y conferent quelque chose, et les tiltres et le trein. Au demeurant, je faisois grand conte de l’esprit, mais pourveu que le corps n’en fut pas à dire : car, à respondre en conscience, si l’une ou l’autre des deux beautez devoit necessairement y faillir, j’eusse choisi de quitter plustost la spirituelle : elle a son usage en meilleures choses ; mais, au subject de l’amour, subject qui principallement se rapporte à la veue et à l’atouchement, on faict quelque chose sans les graces de l’esprit, rien sans les graces corporelles. C’est le vray avantage des dames que la beauté. Elle est si leur que la nostre, quoy qu’elle desire des traicts un peu autres, n’est en son point que confuse avec la leur, puerile et imberbe. On dict que chez le grand Seigneur ceux qui le servent sous titre de beauté, qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loin, à vingt et deux ans. Les discours, la prudence et les offices d’amitié se trouvent mieux chez les hommes : pourtant gouvernent-ils les affaires du monde. Ces deux commerces sont fortuites et despendans d’autruy. L’un est ennuyeux par sa rareté ; l’autre se flestrit avec l’aage : ainsin ils n’eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers les autres avantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service. Cettuy-cy costoie tout mon cours et m’assiste par tout. Il me console en la vieillesse et en la solitude. Il me descharge du pois d’une oisiveté ennuyeuse ; et me deffaict à toute heure des compaignies qui me faschent. Il emousse les pointures de la douleur, si elle n’est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres ; ils me destournent facilement à eux et me la desrobent. Et si ne se mutinent point pour voir que je ne les recherche qu’au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, vives et naturelles ; ils me reçoivent tousjours de mesme visage. Il a beau aller à pied, dit-on, qui meine son cheval par la bride ; et nostre Jacques, Roy de Naples et de Sicile, qui, beau, jeune et sain, se faisoit porter par pays en civiere, couché sur un meschant oreiller de plume, vestu d’une robe de drap gris et un bonnet de mesme, suyvy ce pendant d’une grande pompe royalle, lictieres, chevaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et officiers, representoit une austerité tendre encores et chancellante : le malade n’est pas à plaindre qui a la guarison en sa manche. En l’experience et usage de cette sentence, qui est tres-veritable, consiste tout le fruict que je tire des livres. Je ne m’en sers, en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent poinct. J’en jouys, comme les avaritieux des tresors, pour sçavoir que j’en jouyray quand il me plaira : mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres ny en paix ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les employe : Ce sera tantost, fais-je, ou demain, ou quand il me plaira. Le temps court et s’en va, ce pendant, sans me blesser. Car il ne se peut dire combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu’ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à reconnoistre combien ils portent de secours à ma vie. C’est la meilleure munition que j’aye trouvé à cet humain voyage, et plains extremement les hommes d’entendement qui l’ont à dire. J’accepte plustost toute autre sorte d’amusement, pour leger qu’il soit, d’autant que cettuy-cy ne me peut faillir. Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. Je suis sur l’entrée et vois soubs moy mon jardin, ma basse court, ma court, et dans la pluspart des membres de ma maison. Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage d’une tour. Le premier, c’est ma chapelle, le second une chambre et sa suite, où je me couche souvent, pour estre seul. Au dessus, elle a une grande garderobe. C’estoit au temps passé le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuict. A sa suite est un cabinet assez poli, capable à recevoir du feu pour l’hyver, tres-plaisamment percé. Et, si je ne craignoy non plus le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne, je pourroy facilement coudre à chaque costé une gallerie de cent pas de long et douze de large, à plein pied, ayant trouvé tous les murs montez pour autre usage, à la hauteur qu’il me faut. Tout lieu retiré requiert un proumenoir. Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent. Ceux qui estudient sans livre, en sont tous là. La figure en est ronde et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siege, et vient m’offrant en se courbant, d’une veue, tous mes livres, rengez à cinq degrez tout à l’environ. Elle a trois veues de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre. En hyver, j’y suis moins continuellement : car ma maison est juchée sur un tertre, comme dict son nom, et n’a point de piece plus esventée que cette cy ; qui me plaist d’estre un peu penible et à l’esquart, tant pour le fruit de l’exercice que pour reculer de moy la presse. C’est là mon siege. J’essaie à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Par tout ailleurs je n’ay qu’une auctorité verbale : en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n’a chez soy où estre à soy, où se faire particulierement la cour, où se cacher ! L’ambition paye bien ses gens de les tenir tousjours en montre, comme la statue d’un marché : Magna servitus est magna fortuna. Ils n’ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Je n’ay rien jugé de si rude en l’austerité de vie que nos religieux affectent, que ce que je voy en quelqu’une de leurs compagnies, avoir pour regle une perpetuelle societé de lieu, et assistance nombreuse entre eux, en quelque action que ce soit. Et trouve aucunement plus supportable d’estre tousjours seul, que ne le pouvoir jamais estre. Si quelqu’un me dict que c’est avillir les muses de s’en servir seulement de jouet et de passe-temps, il ne sçait pas, comme moy, combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps. A peine que je ne die toute autre fin estre ridicule. Je vis du jour à la journée ; et, parlant en reverence, ne vis que pour moy : mes desseins se terminent là. J’estudiay, jeune, pour l’ostentation ; depuis, un peu, pour m’assagir ; à cette heure, pour m’esbatre ; jamais pour le quest. Une humeur vaine et despensiere que j’avois apres cette sorte de meuble, non pour en pourvoir seulement mon besoing, mais de trois pas au delà pour m’en tapisser et parer, je l’ay pieça abandonnée. Les livres ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçavent choisir ; mais aucun bien sans peine : c’est un plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres ; il a ses incommoditez, et bien poisantes ; l’ame s’y exerce, mais le corps, duquel je n’ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Je ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à eviter en cette declinaison d’aage. Voilà mes trois occupations favories et particulieres. Je ne parle point de celles que je doibs au monde par obligation civile.
De la diversion. Chap. IIII
J’ay autresfois esté emploié à consoler une dame vraiement affligée : car la plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux :
Uberibus semper lachrimis, sempérque paratis
In statione sua, atque expectantibus illam
Quo jubeat manare modo.
On y procede mal quand on s’oppose à cette passion, car l’opposition les pique et les engage plus avant à la tristesse : on exaspere le mal par la jalousie du debat. Nous voyons, des propos communs, que ce que j’auray dict sans soing, si on vient à me le contester, je m’en formalise, je l’espouse ; beaucoup plus ce à quoy j’aurois interest. Et puis, en ce faisant, vous vous presentés à vostre operation d’une entrée rude, là où les premiers accueils du medecin envers son patient doivent estre gracieux, gays et aggreables : et jamais medecin laid et rechigné n’y fit œuvre. Au contraire doncq, il faut ayder d’arrivée et favoriser leur plaincte, et en tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cette intelligence vous gaignez credit à passer outre, et, d’une facile et insensible inclination, vous vous coulez aus discours plus fermes et propres à leur guerison. Moy, qui ne desirois principalement que de piper l’assistance qui avoit les yeux sur moy, m’advisay de plastrer le mal. Aussi me trouvé-je par experience avoir mauvaise main et infructueuse à persuader. Ou je presente mes raisons trop pointues et trop seiches, ou trop brusquement, ou trop nonchalamment. Apres que je me fus appliqué un temps à son tourment, je n’essayai pas de le guarir par fortes et vives raisons, par ce que j’en ay faute, ou que je pensois autrement faire mieux mon effect ; ny n’allay choisissant les diverses manieres que la philosophie prescrit à consoler : Que ce qu’on plaint n’est pas mal, comme Cleanthes ; Que c’est un leger mal, comme les Peripateticiens ; Que ce plaindre n’est action ny juste ny louable, comme Chrysippus ; Ny cette cy d’Epicurus, plus voisine à mon style, de transferer la pensée des choses fascheuses aux plaisantes ; Ny faire une charge de tout cet amas, le dispensant par occasion, comme Cicero ; mais, declinant tout mollement noz propos et les gauchissant peu à peu aus subjects plus voisins, et puis un peu plus esloingnez, selon qu’elle se prestoit plus à moy, je luy desrobay imperceptiblement cette pensée doulereuse, et la tins en bonne contenance et du tout r’apaisée autant que j’y fus. J’usay de diversion. Ceux qui me suyvirent à ce mesme service n’y trouverent aucun amendement, car je n’avois pas porté la coignée aux racines. A l’adventure ay-je touché ailleurs quelque espece de diversions publiques. Et l’usage des militaires de quoy se servit Pericles en la guerre Peloponnesiaque, et mille autres ailleurs, pour revoquer de leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires. Ce fut un ingenieux destour, dequoy le Sieur de Himbercourt sauva et soy et d’autres, en la ville du Liege, où le Duc de Bourgoigne, qui la tenoit assiegée, l’avoit fait entrer pour executer les convenances de leur reddition accordée. Ce peuple, assemblé de nuict pour y pourvoir, print à se mutiner contre ces accords passez ; et delibererent plusieurs de courre sus aux negotiateurs qu’ils tenoyent en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondée de ces gens qui venoyent se ruer en son logis, lacha soudain vers eux deux des habitans de la ville (car il y en avoit aucuns avec luy), chargez de plus douces et nouvelles offres à proposer en leur conseil, qu’il avoit forgées sur le champ pour son besoing. Ces deux arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeue en la maison de ville pour ouyr leur charge et y deliberer. La deliberation fut courte : voicy desbonder un second orage, autant animé que l’autre ; et luy à leur despecher en teste quattre nouveaux et semblables intercesseurs, protestans avoir à leur declarer à ce coup des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et satisfaction, par où ce peuple fut derechef repoussé dans le conclave. Somme que, par telle dispensation d’amusemens, divertissant leur furie et la dissipant en vaines consultations, il l’endormit en fin et gaigna le jour, qui estoit son principal affaire. Cet autre compte est aussi de ce predicament. Atalante, fille de beauté excellente et de merveilleuse disposition, pour se deffaire de la presse de mille poursuivants qui la demandoient en mariage, leur donna cette loy, qu’elle accepteroit celuy qui l’egualeroit à la course, pourveu que ceux qui y faudroient en perdissent la vie. Il s’en trouva assez qui estimerent ce pris digne d’un tel hazard et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hyppomenes, ayant à faire son essay apres les autres, s’adressa à la deesse tutrisse de cette amoureuse ardeur, l’appellant à son secours ; qui, exauçant sa priere, le fournit de trois pommes d’or et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure que Hippomenes sent sa maistresse luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inadvertance, l’une de ces pommes. La fille, amusée de sa beauté, ne faut point de se destourner pour l’amasser,
Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi Declinat cursus, aurumque volubile tollit..
Autant en fit-il, à son poinct, et de la seconde et de la tierce, jusques à ce que, par ce fourvoyement et divertissement, l’advantage de la course luy demeura. Quand les medecins ne peuvent purger le catarre, ils le divertissent et le desvoyent à une autre partie moins dangereuse. Je m’apperçoy que c’est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l’ame. Abducendus etiam non-nunquam animus est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia ; loci denique mutatione, tanquam aegroti non convalescentes, saepe curandus est. On luy faict peu choquer les maux de droit fil ; on ne luy en faict ny soustenir ny rabatre l’ateinte, on la luy faict decliner et gauchir. Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C’est à faire à ceux de la premiere classe de s’arrester purement à la chose, la considerer, la juger. Il apartient à un seul Socrates d’accointer la mort d’un visage ordinaire, s’en aprivoiser et s’en jouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose ; le mourir luy semble accident naturel et indifferent ; il fiche là justement sa veue, et s’y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples de Hegesias, qui se font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons, et si dru que le Roy Ptolemée luy fit defendre d’entretenir plus son escole de ces homicides discours, ceux là ne considerent point la mort en soy, ils ne la jugent point : ce n’est pas là où ils arrestent leur pensée ; ils courent, ils visent à un estre nouveau. Ces pauvres gens qu’on void sur un eschafaut, remplis d’une ardente devotion, y occupant tous leurs sens autant qu’ils peuvent, les aureilles aux instructions qu’on leur donne, les yeux et les mains tendues au ciel, la voix à des prieres hautes, avec une esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et convenable à une telle necessité. On les doibt louer de religion, mais non proprement de constance. Ils fuyent la luicte ; ils destournent de la mort leur consideration, comme on amuse les enfans pendant qu’on leur veut donner le coup de lancette. J’en ay veu, si par fois leur veue se ravaloit à ces horribles aprests de la mort qui sont autour d’eux, s’en transir et rejetter avec furie ailleurs leur pensée. A ceux qui passent une profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner leurs yeux. Subrius Flavius, ayant par le commandement de Neron à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre, quand on le mena au champ où l’execution devoit estre faicte, voyant le trou que Niger avoit faict caver pour le mettre, inegal et mal formé : Ny cela mesme, dict il, se tournant aux soldats qui y assistoyent, n’est selon la discipline militaire. Et à Niger qui l’exhortoit de tenir la teste ferme : Frapasses tu seulement aussi ferme’Et devina bien, car, le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à divers coups. Cettuy-cy semble bien avoir eu sa pensée droittement et fixement au subject. Celuy qui meurt en la meslée, les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent ny ne la considere : l’ardeur du combat l’emporte. Un honneste homme de ma cognoissance, estant tombé en combatant en estacade, et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chacun des assistans luy criant qu’il pensat à sa conscience, me dict depuis, qu’encore que ces voix luy vinsent aux oreilles, elles ne l’avoient [p. 834] aucunement touché, et qu’il ne pensa jamais qu’à se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat. Beaucoup fit pour Lucius Syllanus celuy qui luy apporta sa condamnation, de ce qu’ayant ouy sa responce qu’il estoit bien preparé à mourir, mais non pas de mains scelérées, se ruant sur luy avec ses soldats pour le forcer, et luy, tout desarmé, se defandant obstinéement de poings et de pieds, le fit mourir en ce debat : dissipant en prompte cholere et tumultuaire le sentimant penible d’une mort longue et preparée, à quoy il estoit destiné. Nous pensons tousjours ailleurs ; l’esperance d’une meilleure vie nous arreste et appuye, ou l’esperance de la valeur de nos enfans, ou la gloire future de nostre nom, ou la fuite des maux de cette vie, ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort,
Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt, Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido. Saepe vocaturum. Audiam, et haec manes veniet mihi fama sub imos.
Xenophon sacrifioit couroné, quand on luy vint annoncer la mort de son fils Gryllus en la bataille de Mantinée. Au premier sentiment de cette nouvelle, il jetta à terre sa courone ; mais, par la suite du propos, entendant la forme d’une mort tres-valeureuse, il l’amassa et remit sur sa teste. Epicurus mesme se console en sa fin sur l’eternité et utilité de ses escrits. Omnes clari et nobilitati labores fiunt tolerabiles. Et la mesme playe, le mesme travail ne poise pas, dict Xenophon, à un general d’armée, comme à un soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant esté informé que la victoire estoit demeurée de son costé. Haec sunt solatia, haec fomenta summorum dolorum. Et telles autres circonstances nous amusent, divertissent et destournent de la consideration de la chose en soy. Voire les arguments de la philosophie vont à tous coups costoiant et gauchissant la matiere, et à peine essuiant sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole philosophique et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre la mort : Nul mal n’est honorable ; la mort l’est, elle n’est doncq pas mal ; contre l’yvrongnerie : Nul ne fie son secret à l’ivrongne ; chacun le fie au sage ; le sage ne sera doncq pas yvrongne. Cela est-ce donner au blanc ? J’ayme à veoir ces ames principales ne se pouvoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes qu’il soyent, ce sont tousjours bien lourdement des hommes. C’est une douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle : je le voy bien, encore que je n’en aye aucune experience. Pour en distraire dernierement un jeune prince, je ne luy allois pas disant qu’il falloit prester la joue à celuy qui vous avoit frappé l’autre, pour le devoir de charité ; ny ne luy allois representer les tragiques evenemens que la poesie attribue à cette passion. Je la laissay là et m’amusay à luy faire gouster la beauté d’une image contraire : l’honneur, la faveur, la bien-veillance qu’il acquerroit par clemence et bonté ; je le destournay à l’ambition. Voylà comment on en faict. Si vostre affection en l’amour est trop puissante, dissipez la, disent ils ; et disent vray, car je l’ay souvant essayé avec utilité : rompez la à divers desirs, desquels il y en ayt un regent et un maistre, si vous voulez ; mais, de-peur qu’il ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez le, sejournez le, en le divisant et divertissant :
Cum morosa vago singultiet inguine vena, Conjicito humorem collectum in corpora quaeque..
Et pourvoyez y de bonne heure, de peur que vous n’en soyez en peine, s’il vous a une fois saisi,
Si non prima novis conturbes vulnera plagis, Volgivagaque vagus venere ante recentia cures..
Je fus autrefois touché d’un puissant desplaisir, selon ma complexion, et encores plus juste que puissant : je m’y fusse perdu à l’avanture si je m’en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoing d’une vehemente diversion pour m’en distraire, je me fis, par art, amoureux, et par estude, à quoy l’aage m’aidoit. L’amour me soulagea et retira du mal qui m’estoit causé par l’amitié. Par tout ailleurs de mesme : une aigre imagination me tient ; je trouve plus court, que de la dompter, la changer ; je luy en substitue, si je ne puis une contraire, au moins un’autre. Tousjours la variation soulage, dissout et dissipe. Si je ne puis la combatre, je luy eschape, et en la fuyant je fourvoye, je ruse : muant de lieu, d’occupation, de compaignie, je me sauve dans la presse d’autres amusemens et pensées, où elle perd ma trace et m’esgare. Nature procede ainsi par le benefice de l’inconstance : car le temps, qu’elle nous a donné pour souverain medecin de nos passions, gaigne son effaict principalement par là, que, fournissant autres et autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette premiere apprehension, pour forte qu’elle soit. Un sage ne voit guiere moins son amy mourant, au bout de vint et cinq ans qu’au premier an ; et, suivant Epicurus, de rien moins, car il n’attribuoit aucun leniment des fascheries ny à la prevoyance ny à la vieillesse d’icelles. Mais tant d’autres cogitations traversent cette-cy qu’elle s’alanguit et se lasse en fin. Pour destourner l’inclination des bruits communs, Alcibiades coupa les oreilles et la queue à son beau chien et le chassa en la place, afin que, donnant ce subject pour babiller au peuple, il laissat en paix ses autres actions. J’ay veu aussi, pour cet effect de divertir les opinions et conjectures du peuple et desvoyer les parleurs, des femmes couvrir leurs vrayes affections par des affections contrefaictes. Mais j’en ay veu telle qui, en se contrefaisant, s’est laissée prendre à bon escient, et a quitté la vraye et originelle affection pour la feinte ; et aprins par elle que ceux qui se trouvent bien logez sont des sots de consentir à ce masque. Les acceuils et entretiens publiques estans reservez à ce serviteur aposté, croyez qu’il n’est guere habile s’il ne se met en fin en vostre place et vous envoye en la sienne. Cela, c’est proprement tailler et coudre un soulier pour qu’un autre le chausse. Peu de chose nous divertit et destourne, car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subjects en gros et seuls ; ce sont des circonstances ou des images menues et superficieles qui nous frapent, et des vaines escorces qui rejalissent des subjects,
Folliculos ut nunc teretes aestate cicadae Linquant ; .
Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance. Le souvenir d’un adieu, d’une action, d’une grace particuliere, d’une recommandation derniere, nous afflige. La robe de Caesar troubla toute Romme, ce que sa mort n’avoit pas faict. Le son mesmes des noms, qui nous tintouine aux oreilles : Mon pauvre maistre ! ou, Mon grand amy ! Hélas ! mon cher pere ! ou, Ma bonne fille ! quand ces redites me pinsent et que j’y regarde de pres, je trouve que c’est une plainte grammairiene et voyelle. Le mot et le ton me blessent. Comme les exclamations des prescheurs esmouvent leur auditoire souvant plus que ne font leurs raisons et comme nous frappe la voix piteuse d’une beste qu’on tue pour nostre service ; sans que je poise ou penetre cependant la vraye essence et massive de mon subject ;
His se stimulis dolor ipse lacessit ;
ce sont les fondemens de nostre deuil. L’opiniastreté de mes pierres, specialement en la verge, m’a par fois jetté en longues suppressions d’urine, de trois, de quatre jours, et si avant en la mort que c’eust esté follie d’esperer l’eviter, voyre desirer, veu les cruels effors que cet estat apporte. O que ce bon Empereur qui faisoit lier la verge à ses criminels pour les faire mourir à faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie ! Me trouvant là, je consideroy par combien legeres causes et objects l’imagination nourrissoit en moy le regret de la vie ; de quels atomes se bastissoit en mon ame le poids et la difficulté de ce deslogement ; à combien frivoles pensées nous donnions place en un si grand affaire : un chien, un cheval, un livre, un verre, et quoy non ? tenoient compte en ma perte. Aux autres leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Je voyois nonchalamment la mort, quand je la voyois universellement, comme fin de la vie ; je la gourmande en bloc ; par le menu, elle me pille. Les larmes d’un laquais, la dispensation de ma desferre, l’attouchement d’une main connue, une consolation commune me desconsole et m’attendrit. Ainsi nous troublent l’ame les plaintes des fables ; et les regrets de Didon et d’Ariadné passionnent ceux mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle. C’est un exemple de nature obstinée et dure n’en sentir aucune emotion, comme on recite pour miracle de Polemon ; mais aussi ne pallit il pas seulement à la morsure d’un chien enragé qui luy emporta le gras de la jambe. Et nulle sagesse ne va si avant de concevoir la cause d’une tristesse si vive et entiere par jugement, qu’elle ne souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y ont part, parties qui ne peuvent estre agitées que par vains accidens. Est-ce raison que les arts mesmes se servent et facent leur proufit de nostre imbecilité et bestise naturelle ? L’Orateur, dict la rethorique, en cette farce de son plaidoier s’esmouvera par le son de sa voix et par ses agitations feintes, et se lairra piper à la passion qu’il represente. Il s’imprimera un vray deuil et essentiel, par le moyen de ce battelage qu’il joue, pour le transmettre aux juges, à qui il touche encore moins : comme font ces personnes qu’on loue aus mortuaires pour ayder à la ceremonie du deuil, qui vendent leurs larmes à pois et à mesure et leur tristesse : car, encore qu’ils s’esbranlent en forme empruntée, toutesfois, en habituant et rengeant la contenance, il est certain qu’ils s’emportent souvant tous entiers et reçoivent en eux une vraye melancholie. Je fus, entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Gramont, du siege de La Fere, où il fut tué. Je consideray que, par tout où nous passions, nous remplissons de lamentation et de pleurs le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l’appareil de nostre convoy ; car seulement le nom du trepassé n’y estoit pas cogneu. Quintilian dict avoir veu des comediens si fort engagez en un rolle de deuil qu’ils en pleuroient encores au logis ; et de soy mesmes qu’ayant prins à esmouvoir quelque passion en autruy, il l’avoit espousée jusques à se trouver surprins non seulement de larmes, mais d’une palleur de visage et port d’homme vrayement accablé de douleur. En une contrée pres de nos montaignes, les femmes font le prestre martin : car, comme elles agrandissent le regret du mary perdu par la souvenance des bonnes et agreables conditions qu’il avoit, elles font tout d’un trein aussi recueil et publient ses imperfections, comme pour entrer d’elles mesmes en quelque compensation et se divertir de la pitié au desdain, de bien meilleure grace encore que nous qui, à la perte du premier connu, nous piquons à luy prester des louanges nouvelles et fauces, et à le faire tout autre, quand nous l’avons perdu de veue, qu’il ne nous sembloit estre quand nous le voyions : comme si le regret estoit une partie instructive ; ou que les larmes, en lavant nostre entendement, l’esclaircissent. Je renonce dés à present aux favorables tesmoignages qu’on me voudra donner, non par ce que j’en seray digne, mais par ce que je seray mort. Qui demandera à celuy là : Quel interest avez vous à ce siege ? --L’interest de l’exemple, dira il, et de l’obeyssance commune du prince ; je n’y pretens proffit quelconque ; et de gloire, je sçay la petite part qui en peut toucher un particulier comme moy : je n’ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere en son ranc de bataille pour l’assaut : c’est la lueur de tant d’acier et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours qui luy ont jetté cette nouvelle rigueur et hayne dans les veines. Frivole cause ! me direz vous. Comment cause ? Il n’en faut point pour agiter nostre ame : une resverie sans corps et sans suject la regente et l’agite. Que je me jette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m’y forge des commoditez et des plaisirs desquels mon ame est reellement chatouillée et resjouye. Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques qui nous alterent et l’ame et le corps’ Quelles grimaces estonnees, riardes, confuses excite la resverie en nos visages’Quelles saillies et agitations de membres et de voix’Semble il pas de cet homme seul qu’il aye des visions fauces d’une presse d’autres hommes avec qui il negocie, ou quelque demon interne qui le persecute ? Enquerez vous à vous où est l’object de cette mutation : est il rien, sauf nous, en nature, que l’inanité sustante, sur quoy elle puisse ? Cambises, pour avoir songé en dormant que son frere devoit devenir Roy de Perse, le fit mourir : un frere qu’il aimoit et duquel il s’estoit tousjours fié’Aristodemus, Roy des Messeniens, se tua pour une fantasie qu’il print de mauvais augure de je ne sçay quel hurlement de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et faché de quelque mal plaisant songe qu’il avoit songé. C’est priser sa vie justement ce qu’elle est, de l’abandonner pour un songe. Oyez pourtant nostre ame triompher de la misere du corps, de sa foiblesse, de ce qu’il est en butte à toutes offences et alterations : vrayement elle a raison d’en parler !
O prima infoelix fingenti terra Prometheo' Ille parum cauti pectoris egit opus. Corpora disponens, mentem non vidit in arte ; Recta animi primum debuit esse via.
A Mesure que les pensemens utiles sont plus plains et solides, ils sont aussi plus empeschans et plus onereux. Le vice, la mort, la pauvreté, les maladies, sont subjects graves et qui grevent. Il faut avoir l’ame instruite des moyens de soustenir et combatre les maux, et instruite des reigles de bien vivre et de bien croire, et souvent l’esveiller et exercer en cette belle estude ; mais à une ame de commune sorte il faut que ce soit avec relache et moderation : elle s’affole d’estre trop continuellement bandée. J’avoy besoing en jeunesse de m’advertir et solliciter pour me tenir en office ; l’alegresse et la santé ne conviennent pas tant bien, dict-on, avec ces discours serieux et sages. Je suis à present en un autre estat ; les conditions de la vieillesse ne m’advertissent que trop, m’assagissent et me preschent. De l’excez de la gayeté je suis tombé en celuy de la severité, plus facheus. Parquoy je me laisse à cette heure aller un peu à la desbauche par dessein ; et emploie quelque fois l’ame à des pensemens folastres et jeunes, où elle se sejourne. Je ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant et trop meur. Les ans me font leçon, tous les jours, de froideur et de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement et le craint. Il est à son tour de guider l’esprit vers la reformation. Il regente à son tour, et plus rudement et imperieusement. Il ne me laisse pas une heure, ny dormant ny veillant, chaumer d’instruction de mort, de patience et de poenitence. Je me deffens de la temperance comme j’ay faict autresfois de la volupté. Elle me tire trop arriere, et jusques à la stupidité. Or je veus estre maistre de moy, à tout sens. La sagesse a ses excés, et n’a pas moins besoin de moderation que la folie. Ainsi, de peur que je ne seche, tarisse et m’aggrave de prudence, aus intervalles que mes maux me donnent, Mens intenta suis ne siet usque malis, je gauchis tout doucement, et desrobe ma veue de ce ciel orageux et nubileux que j’ay devant moy : lequel, Dieu mercy, je considere bien sans effroy, mais non pas sans contention et sans estude ; et me vois amusant en la recordation des jeunesses passées,
animus quod perdidit optat, Atque in praeterita se totus imagine versat.
Que l’enfance regarde devant elle, la vieillesse derriere : estoit-ce pas ce que signifioit le double visage de Janus ? Les ans m’entrainent s’ils veulent, mais à reculons ! Autant que mes yeux peuvent reconnoistre cette belle saison expirée, je les y destourne à secousses. Si elle eschappe de mon sang et de mes veines, au-moins n’en veus-je desraciner l’image de la memoire,
hoc est, Vivere bis, vita posse priore frui.
Platon ordonne aux vieillards d’assister aux exercices, danses et jeux de la jeunesse, pour se rejouir en autruy de la soupplesse et beauté du corps qui n’est plus en eux, et rappeller en leur souvenance la grace et faveur de cet aage fleurissant, et veut qu’en ces esbats ils attribuent l’honneur de la victoire au jeune homme qui aura le plus esbaudi et resjoui, et plus grand nombre d’entre eux. Je merquois autresfois les jours poisans et tenebreux comme extraordinaires : ceux-là sont tantost les miens ordinaires ; les extraordinaires sont les beaux et serains. Je m’en vay au train de tressaillir comme d’une nouvelle faveur quand aucune chose ne me deust. Que je me chatouille, je ne puis tantost plus arracher un pauvre rire de ce meschant corps. Je ne m’esgaye qu’en fantasie et en songe, pour destourner par ruse le chagrin de la vieillesse. Mais certes il y faudroit autre remede qu’en songe : foible luicte de l’art contre la nature. C’est grand simplesse d’alonger et anticiper, comme chacun faict, les incommoditez humaines : j’ayme mieux estre moins long temps vieil que d’estre vieil avant que de l’estre. Jusques aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les empoigne. Je connois bien par ouyr dire plusieurs especes de voluptez prudentes, fortes et glorieuses ; mais l’opinion ne peut pas assez sur moy pour m’en mettre en appetit. Je ne les veus pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, comme je les veus doucereuses, faciles et prestes. A natura discedimus ; populo nos damus, nullius rei bono auctori. Ma philosophie est en action, en usage naturel et present : peu en fantasie. Prinsse je plaisir à jouer aux noisettes et à la toupie !
Non ponebat enim rumores ante salutem. La volupté est qualité peu ambitieuse : elle s’estime assez riche de soy sans y mesler le pris de la reputation, et s’ayme mieux à l’ombre. Il faudroit donner le fouet à un jeune homme qui s’amuseroit à choisir le goust du vin et des sauces. Il n’est rien que j’aye moins sceu et moins prisé. A cette heure je l’apprens. J’en ay grand honte, mais qu’y feroy-je ? J’ay encore plus de honte et de despit des occasions qui m’y poussent. C’est à nous à resver et baguenauder, et à la jeunesse de se tenir sur la reputation et sur le bon bout : elle va vers le monde, vers le credit ; nous en venons. Sibi arma, sibi equos, sibi hastas, sibi clavam, sibi pilam, sibi natationes et cursus habeant ; nobis senibus, ex lusionibus multis, talos relinquant et tesseras. Les loix mesmes nous envoyent au logis. Je ne puis moins, en faveur de cette chetive condition où mon aage me pousse, que de luy fournir de jouets et d’amusoires, comme à l’enfance : aussi y retombons nous. Et la sagesse et la folie auront prou à faire à m’estayer et secourir par offices alternatifs, en cette calamité d’aage :
Misce stultitiam consiliis brevem. Je fuis de mesme les plus legeres pointures ; et celles qui ne m’eussent pas autres-fois esgratigné, me transpercent à cette heure : mon habitude commence de s’appliquer si volontiers au mal ! In fragili corpore odiosa omnis offensio est.
Ménsque pati durum sustinet aegra nihil. J’ay esté tousjours chatouilleux et delicat aux offences ; je suis plus tendre à cette heure, et ouvert par tout,
Et minimae vires frangere quassa valent. Mon jugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconvenients que nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Je courrois d’un bout du monde à l’autre chercher un bon an de tranquillité plaisante et enjouée, moy qui n’ay autre fin que vivre et me resjouyr. La tranquillité sombre et stupide se trouve assez pour moy, mais elle m’endort et enteste : je ne m’en contente pas. S’il y a quelque personne, quelque bonne compaignie aux champs, en la ville, en France ou ailleurs, resseante ou voyagere, à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me soient bonnes, il n’est que de siffler en paume, je leur iray fournir des essays en cher et en os. Puisque c’est le privilege de l’esprit de se r’avoir de la vieillesse, je luy conseille, autant que je puis, de le faire : qu’il verdisse, qu’il fleurisse ce pendant, s’il peut, comme le guy sur un arbre mort. Je crains que c’est un traistre : il s’est si estroittement affreré au corps qu’il m’abandonne à tous coups pour le suyvre en sa necessité. Je le flatte à part, je le practique pour neant. J’ay beau essayer de le destourner de cette colligeance, et luy presenter et Seneque et Catulle, et les dames et les dances royales ; si son compagnon a la cholique, il semble qu’il l’ait aussi. Les operations mesmes qui luy sont particulieres et propres ne se peuvent lors souslever : elles sentent evidemment au morfondu. Il n’y a poinct d’allegresse en ses productions, s’il n’en y a quand et quand au corps. Noz maistres ont tort dequoy, cherchant les causes des eslancements extraordinaires de nostre esprit, outre ce qu’ils en attribuent à un ravissement divin, à l’amour, à l’aspreté guerriere, à la poesie, au vin, ils n’en ont donné sa part à la santé ; une santé bouillante, vigoureuse, pleine, oisifve, telle qu’autrefois la verdeur des ans et la securité me la fournissoient par veneues. Ce feu de gayeté suscite en l’esprit des eloises vives et claires, outre nostre portée naturelle et entre les enthousiasmes les plus gaillards, si non les plus esperdus. Or bien ce n’est pas merveille si un contraire estat affesse mon esprit, le cloue et faict un effect contraire.