Essais (page 41)
Ad nullum consurgit opus, cum corpore languet. Et veut encores que je luy sois tenu dequoy il preste, comme il dict, beaucoup moins à ce consentement que ne porte l’usage ordinaire des hommes. Au-moins, pendant que nous avons trefves, chassons les maux et difficultez de nostre commerce :
Dum licet, obducta solvatur fronte senectus ; tetrica sunt amaenanda jocularibus. J’ayme une sagesse gaye et civile, et fuis l’aspreté des meurs et l’austerité, ayant pour suspecte toute mine rebarbative :
Tristemque vultus tetrici arrogantiam. Et habet tristis quoque turba cynaedos. Je croy Platon de bon ceur, qui dict les humeurs faciles ou difficiles estre un grand prejudice à la bonté ou mauvaistié de l’ame. Socrates eut un visage constant, mais serein et riant, non constant comme le vieil Crassus qu’on ne veit jamais rire. La vertu est qualité plaisante et gaye. Je sçay bien que fort peu de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n’ayent plus à rechigner à la licence de leur pensée. Je me conforme bien à leur courage, mais j’offence leurs yeux. C’est une humeur bien ordonnée de pinser les escrits de Platon et couler ses negotiations pretendues avec Phedon, Dion, Stella, Archeanassa. Non pudeat dicere quod non pudeat sentire. Je hay un esprit hargneux et triste qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie et s’empoigne et paist aux malheurs : comme les mouches, qui ne peuvent tenir contre un corps bien poly et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux ; et comme les vantouses qui ne hument et appetent que le mauvais sang. Au reste, je me suis ordonné d’oser dire tout ce que j’ose faire, et me desplais des pensées mesmes impubliables. La pire de mes actions et conditions ne me semble pas si laide comme je trouve laid et lache de ne l’oser avouer. Chacun est discret en la confession, on le devoit estre en l’action : la hardiesse de faillir est aucunement compensée et bridée par la hardiesse de le confesser. Qui s’obligeroit à tout dire, s’obligeroit à ne rien faire de ce qu’on est contraint de taire. Dieu veuille que cet excès de ma licence attire nos hommes jusques à la liberté, par dessus ces vertus couardes et mineuses nées de nos imperfections : qu’aux despens de mon immoderation je les attire jusques au point de la raison’Il faut voir son vice et l’estudier pour le redire. Ceux qui le celent à autruy, le celent ordinairement à eux mesmes. Et ne le tiennent pas pour assés couvert, s’ils le voyent ; ils le soustrayent et desguisent à leur propre conscience. Quare vitia sua nemo confitetur ? Quia etiam nunc in illis est ; somnium narrare vigilantis est. Les maux du cors s’esclaircissent en augmentant. Nous trouvons que c’est goutte que nous nommions rheume ou foulure. Les maux de l’ame s’obscurcissent en leur force ; le plus malade les sent le moins. Voylà pourquoy il les faut souvant remanier au jour, d’une main impiteuse, les ouvrir et arracher du creus de nostre poitrine. Comme en matiere de bienfaicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c’est par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en devoir confesser ? Je souffre peine à me feindre, si que j’evite de prendre les secrets d’autruy en garde, n’ayant pas bien le cœur de desadvouer ma science. Je puis la taire, mais la nyer je ne puis sans effort et desplaisir. Pour estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation. C’est peu, au service des princes, d’estre secret, si on n’est menteur encore. Celuy qui s’enquestoit à Thales Milesius s’il devoit solemnellement nier d’avoir paillardé, s’il se fut addressé à moy, je lui eusse respondu qu’il ne le devoit pas faire, car le mentir me semble encore pire que la paillardise. Thales conseilla tout autrement, et qu’il jurast, pour garentir le plus par le moins. Toutesfois ce conseil n’estoit pas tant election de vice que multiplication. Sur quoy, disons ce mot en passant, qu’on faict bon marché à un homme de conscience quand on luy propose quelque difficulté au contrepois du vice ; mais, quand on l’enferme entre deux vices, on le met à un rude chois, comme on fit Origene : ou qu’il idolatrast, ou qu’il se souffrit jouyr charnellement à un grand vilain Aethiopien qu’on luy presenta. Il subit la premiere condition, et vitieusement, dict on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon leur erreur, celles qui nous protestent, en ce temps, qu’elles aymeroient mieux charger leur conscience de dix hommes que d’une messe. Si c’est indiscretion de publier ainsi ses erreurs, il n’y a pas grand danger qu’elle passe en exemple et usage : car Ariston disoit que les vens que les hommes craignent le plus sont ceux qui les descouvrent. Il faut rebrasser ce sot haillon qui couvre nos meurs. Ils envoyent leur conscience au bordel et tiennent leur contenance en regle. Jusques aux traistres et assassins, ils espousent les loix de la ceremonie et attachent là leur devoir ; si n’est ce ny à l’injustice de se plaindre de l’incivilité, ny à la malice de l’indiscretion. C’est dommage qu’un meschant homme ne soit encore un sot et que la decence pallie son vice. Ces incrustations n’appartiennent qu’à une bonne et saine paroy, qui merite d’estre conservée ou blanchie. En faveur des Huguenots, qui accusent nostre confession privée et auriculaire, je me confesse en publicq, religieusement et purement. Saint Augustin, Origene et Hippocrates ont publié les erreurs de leurs opinions ; moy, encore, de mes meurs. Je suis affamé de me faire connoistre ; et ne me chaut à combien, pourveu que ce soit veritablement ; ou, pour dire mieux, je n’ay faim de rien, mais je crains mortellement d’estre pris en eschange par ceux à qui il arrive de connoistre mon nom. Celuy qui faict tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner en se produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la connoissance du peuple ? Louez un bossu de sa belle taille, il le doit recevoir à injure. Si vous estes couard et qu’on vous honnore pour un vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle ? on vous prend pour un autre. J’aymeroy aussi cher que celuy-là se gratifiast des bonnetades qu’on luy faict, pensant qu’il soit maistre de la trouppe, luy qui est des moindres de la suitte. Archelaus, Roy de Macedoine, passant par la rue, quelqu’un versa de l’eau sur luy ; les assistans disoient qu’il devoit le punir : Ouy mais, dict-il, il n’a pas versé l’eau sur moy, mais sur celuy qu’il pensoit que je fusse. Socrates, à celuy qui l’advertissoit qu’on mesdisoit de luy : Point, fit-il, il n’y a rien en moy de ce qu’ils disent. Pour moy, qui me loueroit d’estre bon pilote, d’estre bien modeste, ou d’estre bien chaste, je ne luy en devrois nul grammercy. Et pareillement, qui m’appelleroit traistre, voleur ou yvrongne, je me tiendroy aussi peu offencé. Ceux qui se mescognoissent, se peuvent paistre de fauces approbations ; non pas moy, qui me voy et qui me recherche jusques aux entrailles, qui sçay bien ce qui m’appartient. Il me plaist d’estre moins loué, pourveu que je soy mieux conneu. On me pourroit tenir pour sage en telle condition de sagesse que je tien pour sottise. Je m’ennuie que mes essais servent les dames de meuble commun seulement, et de meuble de sale. Ce chapitre me fera du cabinet. J’ayme leur commerce un peu privé. Le publique est sans faveur et saveur. Aux adieus, nous eschauffons outre l’ordinaire l’affection envers les choses que nous abandonnons. Je prens l’extreme congé des jeux du monde, voicy nos dernieres accolades. Mais venons à mon theme. Qu’a faict l’action genitale aux hommes, si naturelle, si necessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergongne et pour l’exclurre des propos serieux et reglez ? Nous prononçons hardiment : tuer, desrober, trahir ; et cela, nous n’oserions qu’entre les dents ? Est-ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d’autant nous avons loy d’en grossir la pensée ? Car il est bon que les mots qui sont le moins en usage, moins escrits et mieus teuz, sont les mieux sceus et plus generalement connus. Nul aage, nulles meurs l’ignorent non plus que le pain. Ils s’impriment en chascun sans estre exprimez et sans voix et sans figure. Il est bon aussi que c’est une action que nous avons mis en la franchise du silence, d’où c’est crime de l’arracher, non pas mesme pour l’accuser et juger. Ny n’osons la fouetter qu’en periphrase et peinture. Grand faveur à un criminel d’estre si execrable que la justice estime injuste de le toucher et de le veoir : libre et sauvé par le benefice de l’aigreur de sa condamnation. N’en va-il pas comme en matiere de livres, qui se rendent d’autant plus venaux et publiques de ce qu’ils sont supprimez ? Je m’en vay pour moy prendre au mot l’advis d’Aristote qui dict l’estre honteus servir d’ornement à la jeunesse, mais de reproche à la vieillesse. Ces vers se preschent en l’escole ancienne, escole à laquelle je me tiens bien plus qu’à la moderne (ses vertus me semblent plus grandes, ses vices moindres) :
Ceux qui par trop fuyant Venus estrivent, Faillent autant que ceux qui trop la suivent. Tu, Dea, tu rerum naturam sola gubernas, Nec sine te quicquam dias in luminis oras Exoritur, neque fit laetum nec amabile quicquam. Je ne sçay qui a peu mal mesler Pallas et les Muses avec Venus, et les refroidir envers l’Amour ; mais je ne voy aucunes deitez qui s’aviennent mieux, ny qui s’entredoivent plus. Qui ostera aux muses les imaginations amoureuses, leur desrobera le plus bel entretien qu’elles ayent et la plus noble matiere de leur ouvrage ; et qui fera perdre à l’amour la communication et service de la poesie, l’affoiblira de ses meilleures armes : par ainsin on charge le Dieu d’accointance et de bien-vueillance, et les deesses protectrices d’humanité et de justice, du vice d’ingratitude et de mesconnoissance. Je ne suis pas de si long temps cassé de l’estat et suitte de ce Dieu que je n’aye la memoire informée de ses forces et valeurs,
agnosco veteris vestigia flammae. Il y a encore quelque demeurant d’emotion et chaleur apres la fiévre,
Nec mihi deficiat calor hic, hiemantibus annis. Tout asseché que je suis et appesanty, je sens encore quelques tiedes restes de cette ardeur passée :
Qual l’alto Aegeo, per che Aquilone o Noto Cessi, che tutto prima il vuolse et scosse, Non s’accheta ei pero : ma’l sono e’l moto, Ritien de l’onde anco agitate è grosse.
Mais de ce que je m’y entends, les forces et valeur de ce Dieu se trouvent plus vives et plus animées en la peinture de la poesie qu’en leur propre essence,
Mais de ce que je m’y entendsEt versus digitos habet.
Elle represente je ne sçay quel air plus amoureux que l’amour mesme. Venus n’est pas si belle toute nue, et vive, et haletante, comme elle est icy chez Virgile :
Dixerat, et niveis hinc atque hinc diva lacertis Cunctantem amplexu molli fovet. Ille repente Accepit solitam flammam, notusque medullas Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit. Non secus atque olim tonitru cum rupta corusco Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.
Ea verba loquutus, Optatos dedit amplexus, placidumque petivit. Conjugis infusus gremio per membra soporem.
Ce que j’y trouve à considerer, c’est qu’il la peinct un peu bien esmeue pour une Venus maritale. En ce sage marché, les appetits ne se trouvent pas si follastres ; ils sont sombres et plus mousses. L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle lachement aux accointances qui sont dressées et entretenues soubs autre titre, comme est le mariage : l’aliance, les moyens, y poisent par raison, autant ou plus que les graces et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoi qu’on die ; on se marie autant ou plus pour sa posterité, pour sa famille. L’usage et interest du mariage touche nostre race bien loing par delà nous. Pourtant me plait cette façon, qu’on le conduise plustost par mains tierces que par les propres, et par le sens d’autruy que par le sien. Tout cecy, combien à l’opposite des conventions amoureuses’Aussi est ce une espece d’inceste d’aller employer à ce parentage venerable et sacré les efforts et les extravagances de la licence amoureuse, comme il me semble avoir dict ailleurs. Il faut, dict Aristote, toucher sa femme prudemment et severement, de-peur qu’en la chatouillant trop lascivement le plaisir la face sortir hors des gons de raison. Ce qu’il dict pour la conscience, les medecins le disent pour la santé : qu’un plaisir excessivement chaut, voluptueux et assidu altere la semence et empesche la conception ; disent d’autre-part, qu’à une congression languissante, comme celle là est de sa nature, pour la remplir d’une juste et fertile chaleur, il s’y faut presenter rarement et à notables intervalles,
Quo rapiat sitiens venerem interiusque recondat. Je ne vois point de mariages qui faillent plustost et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides et plus constans, et y marcher d’aguet ; cette bouillante allegresse n’y vaut rien. Ceux qui pensent faire honneur au mariage pour y joindre l’amour, font, ce me semble, de mesme ceux qui, pour faire faveur à la vertu, tiennent que la noblesse n’est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont quelque cousinage ; mais il y a beaucoup de diversité : on n’a que faire de troubler leurs noms et leurs titres ; on faict tort à l’une ou à l’autre de les confondre. La noblesse est une belle qualité, et introduite avec raison ; mais d’autant que c’est une qualité dependant d’autruy et qui peut tomber en un homme vicieux et de neant, elle est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu : c’est une vertu, si ce l’est, artificiele et visible ; dependant du temps et de la fortune ; diverse en forme selon les contrées ; vivante et mortelle ; sans naissance non plus que la riviere du Nil ; genealogique et commune ; de suite et de similitude ; tirée par consequence, et consequence bien foible. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en commerce ; cette-cy se consomme en soi, de nulle en-ploite au service d’autruy. On proposoit à l’un de nos Roys le chois de deux competiteurs en une mesme charge, desquels l’un estoit gentil’homme, l’autre ne l’estoit point. Il ordonna que, sans respect de cette qualité, on choisit celuy qui auroit le plus de merite ; mais, où la valeur seroit entierement pareille, qu’en ce cas on eust respect à la noblesse : c’estoit justement luy donner son rang. Antigonus, à un jeune homme incogneu qui lui demandoit la charge de son pere, homme de valeur, qui venoit de mourir : Mon amy, fit il, en tels bien faicts je ne regarde pas tant la noblesse de mes soldats comme je fais leur prouesse. De vray, il n’en doibt pas aller comme des officiers des Roys de Sparte, trompettes, menestriers, cuisiniers, à qui en leur charge succedoient les enfans, pour ignorans qu’ils fussent, avant les mieux experimentez du mestier. Ceux de Callicut font des nobles une espece par dessus l’humaine. Le mariage leur est interdict et toute autre vacation que bellique. De concubines, ils en peuvent avoir leur saoul, et les femmes autant de ruffiens, sans jalousie les uns des autres ; mais c’est un crime capital et irremissible, de s’accoupler à personne d’autre condition que la leur. Et se tiennent pollus, s’ils en sont seulement touchez en passant, et, comme leur noblesse en estant merveilleusement injuriée et interessée, tuent ceux qui seulement ont approché un peu trop pres d’eus : de maniere que les ignobles sont tenus de crier en marchant, comme les gondoliers de Venise au contour des rues pour ne s’entreheurter ; et les nobles leur commandent de se jetter au quartier qu’ils veulent. Ceux cy evitent par là cette ignominie qu’ils estiment perpetuelle ; ceux là, une mort certaine. Nulle durée de temps, nulle faveur de prince, nul office ou vertu ou richesse peut faire qu’un roturier devienne noble. A quoy ayde cette coustume que les mariages sont defendus de l’un mestier à l’autre : ne peut une de race cordonniere espouser un charpentier ; et sont les parents obligez de dresser les enfans à la vacation des peres, precisement, et non à autre vacation, par où se maintient la distinction et constance de leur fortune. Ung bon mariage, s’il en est, refuse la compaignie et conditions de l’amour. Il tache à representer celles de l’amitié. C’est une douce societé de vie, pleine de constance, de fiance et d’un nombre infiny d’utiles et solides offices et obligations mutuelles. Aucune femme qui en savoure le goust,
optato quam junxit lumine taeda, ne voudroit tenir lieu de maistresse et d’amye à son mary. Si elle est logée en son affection comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logée. Quand il faira l’esmeu ailleurs et l’empressé, qu’on luy demande pourtant lors à qui il aymeroit mieux arriver une honte, ou à sa femme ou à sa maistresse ; de qui la desfortune l’affligeroit le plus ; à qui il desire plus de grandeur : ces demandes n’ont aucun doubte en un mariage sain. Ce qu’il s’en voit si peu de bons, est signe de son pris et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en nostre societé. Nous ne nous en pouvons passer, et l’allons avilissant. Il en advient ce qui se voit aux cages : les oyseaux qui en sont hors, desesperent d’y entrer ; et d’un pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans. Socrates, enquis qui estoit plus commode prendre ou ne prendre point de femme : Lequel des deux on face, dict il, on s’en repentira. C’est une convention à laquelle se raporte bien à point ce qu’on dict, homo homini ou Deus ou lupus. Il faut le rencontre de beaucoup de qualitez à le bastir. Il se trouve en ce temps plus commode aux ames simples et populaires, où les delices, la curiosité et l’oysiveté ne le troublent pas tant. Les humeurs desbauchées, comme est la mienne, qui hay toute sorte de liaison et d’obligation, n’y sont pas si propres,
Et mihi dulce magis resoluto vivere collo. De mon dessein, j’eusse fuy d’espouser la sagesse mesme, si elle m’eust voulu. Mais, nous avons beau dire, la coustume et l’usage de la vie commune nous emporte. La plus part de mes actions se conduisent par exemple, non par chois. Toutesfois je ne m’y conviay pas proprement, on m’y mena, et y fus porté par des occasions estrangeres. Car non seulement les choses incommodes, mais il n’en est aucune si laide et vitieuse et evitable qui ne puisse devenir acceptable par quelque condition et accident : tant l’humaine posture est vaine. Et y fus porté certes plus mal preparé lors et plus rebours que je ne suis à présent apres l’avoir essayé. Et, tout licencieux qu’on me tient, j’ay en verité plus severement observé les loix de mariage que je n’avois ny promis ny esperé. Il n’est plus temps de regimber quand on s’est laissé entraver. Il faut prudemment mesnager sa liberté ; mais dépuis qu’on s’est submis à l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debvoir commun, au-moins s’en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s’y porter avec haine et mespris, font injustement et incommodéement ; et cette belle reigle que je voy passer de main en main entre elles, comme un sainct oracle,
Sers ton mary comme ton maistre, Et t’en guarde comme d’un traistre, qui est à dire : Porte toy envers luy d’une reverence contrainte, ennemie et deffiante, cry de guerre et deffi, est pareillement injurieuse et difficile. Je suis trop mol pour desseins si espineux. A dire vray, je ne suis pas encore arrivé à cette perfection d’habileté et galantise d’esprit, que de confondre la raison avec l’injustice, et mettre en risée tout ordre et reigle qui n’accorde à mon appetit : pour hayr la superstition, je ne me jette pas incontinent à l’irreligion. Si on ne fait tousjours son debvoir, au-moins le faut il tousjours aymer et recognoistre. C’est trahison de se marier sans s’espouser. Passons outre. Nostre poete represente un mariage plein d’accord et de bonne convenance, auquel pourtant il n’y a pas beaucoup de loyauté. A il voulu dire qu’il ne soit pas impossible de se rendre aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reserver quelque devoir envers le mariage, et qu’on le peut blesser sans le rompre tout à faict ? Tel valet ferre la mule au maistre qu’il ne hayt pas pourtant. La beauté, l’oportunité, la destinée (car la destinée y met aussi la main),
fatum est in partibus illis Quas sinus abscondit : nam, si tibi sidera cessent,. Nil faciet longi mensura incognita nervi,
l’ont attachée à un estranger, non pas si entiere peut estre, qu’il ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son mary. Ce sont deux desseins qui ont des routes distinguées et non confondues. Une femme se peut rendre à tel personnage, que nullement elle ne voudroit avoir espousé ; je ne dy pas pour les conditions de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne. Peu de gens ont espousé des amies qui ne s’en soyent repentis. Et jusques en l’autre monde. Quel mauvais mesnage a faict Jupiter avec sa femme qu’il avoit premierement pratiquée et jouye par amourettes ? C’est ce qu’on dict : Chier dans le panier pour apres le mettre sur sa teste. J’ay veu de mon temps, en quelque bon lieu, guerir honteusement et deshonnestement l’amour par le mariage : les considerations sont trop autres. Nous aimons, sans nous empescher, deux choses diverses et qui se contrarient. Isocrates disoit que la ville d’Athenes plaisoit, à la mode que font les dames qu’on sert par amour : chacun aimoit à s’y venir promener et y passer son temps ; nul ne l’aymoit pour l’espouser, c’est à dire pour s’y habituer et domicilier. J’ay avec despit veu des maris hayr leurs femmes de ce seulement qu’ils leur font tort : au-moins ne les faut il pas moins aymer de nostre faute ; par repentance et compassion au-moins, elles nous en devoyent estre plus cheres. Ce sont fins differentes et pourtant compatibles, dict il, en quelque façon. Le mariage a pour sa part l’utilité, la justice, l’honneur et la constance : un plaisir plat, mais plus universel. L’amour se fonde au seul plaisir, et l’a de vray plus chatouillant, plus vif et plus aigu ; un plaisir attizé par la difficulté. Il y faut de la piqueure et de la cuison. Ce n’est plus amour s’il est sans fleches et sans feu. La liberalité des dames est trop profuse au mariage et esmousse la poincte de l’affection et du desir. Pour fuïr à cet inconvenient voyez la peine qu’y prennent en leurs loix Lycurgus et Platon. Les femmes n’ont pas tort du tout quand elles refusent les reigles de vie qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles. Il y a naturellement de la brigue et riotte entre elles et nous ; le plus estroit consentement que nous ayons avec elles, encores est-il tumultuaire et tempesteux. A l’advis de nostre autheur, nous les traictons inconsideréement en cecy : apres que nous avons cogneu qu’elles sont, sans comparaison, plus capables et ardentes aux effects de l’amour que nous, et que ce prestre ancien l’a ainsi tesmoigné, qui avoit esté tantost homme, tantost femme, Venus huic erat utraque nota ; et, en outre, que nous avons apris de leur propre bouche la preuve qu’en firent autrefois en divers siecles un Empereur et une Emperiere de Romme, maistres ouvriers et fameux en cette besongne (luy despucela bien en une nuit dix vierges Sarmates, ses captives ; mais elle fournit reelement en une nuit à vint et cinq entreprinses, changeant de compaignie selon son besoing et son goust,
adhuc ardens rigidae tentigine vulvae, Et lassata viris, nondum satiata, recessit) ; et que, sur le different advenu à Cateloigne entre une femme se plaignant des efforts trop assiduelz de son mary, non tant, à mon advis, qu’elle en fut incommodée (car je ne crois les miracles qu’en foy), comme pour retrancher soubs ce pretexte et brider, en cela mesme qui est l’action fondamentale du mariage, l’authorité des maris envers leurs femmes, et pour montrer que leurs hergnes et leur malignité passe outre la couche nuptiale et foule aus pieds les graces et douceurs mesmes de Venus ; à laquelle plainte le mary respondit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu’aux jours mesme de jeusne il ne s’en sçauroit passer à moins de dix, intervint ce notable arrest de la Royne d’Aragon, par lequel, apres meure deliberation de conseil, cette bonne Royne, pour donner reigle et exemple à tout temps de la moderation et modestie requise en un juste mariage, ordonna pour bornes legitimes et necessaires le nombre de six par jour ; relachant et quitant beaucoup du besoing et desir de son sexe, pour establir, disoit elle, une forme aysée et par consequent permanante et immuable : en quoy s’escrient les docteurs : quel doit estre l’appetit et la concupiscence feminine, puisque leur raison, leur reformation et leur vertu se taille à ce pris, considerans le divers jugement de nos appetits, et que Solon, chef de l’eschole juridique, ne taxe qu’à trois fois par mois, pour ne faillir point, cette hantise conjugale. Apres avoir creu et presché cela, nous sommes allez leur donner la continence peculierement en partage, et sur peines dernieres et extremes. Il n’est passion plus pressante que cette cy, à laquelle nous voulons qu’elles resistent seules, non simplement comme à un vice de sa mesure, mais comme à l’abomination et execration, plus qu’à l’irreligion et au parricide ; et nous nous y rendons cependant sans coulpe et reproche. Ceux mesme d’entre nous qui ont essayé d’en venir à bout ont assez avoué quelle difficulté ou plustost impossibilité il y avoit, usant de remedes materiels, à mater, affoiblir et refroidir le corps. Nous, au contraire, les voulons saines, vigoreuses, en bon point, bien nourries, et chastes ensemble, c’est à dire et chaudes et froides : car le mariage, que nous disons avoir charge de les empescher de bruler, leur apporte peu de rafrechissement, selon nos meurs. Si elles en prennent un à qui la vigueur de l’aage boulst encores, il faira gloire de l’espandre ailleurs :
Sit tandem pudor, aut eamus in jus :
Multis mentula millibus redempta,
Non est haec tua, Basse ; vendidisti.
Le philosophe Polemon fut justement appellé en justice par sa femme de ce qu’il alloit semant en un champ sterile le fruit deu au champ genital. Si c’est de ces autres cassez, les voylà, en plain mariage, de pire condition que vierges et vefves. Nous les tenons pour bien fournies, par ce que elles ont un homme aupres, comme les Romains tindrent pour violée Clodia Laeta, vestale, que Calligula avoit approchée, encores qu’il fut averé qu’il ne l’avoit qu’aprochée ; mais, au rebours, on recharge par là leur necessité, d’autant que l’atouchement et la compaignie de quelque masle que ce soit esveille leur chaleur, qui demeureroit plus quiete en la solitude. Et, à cette fin, comme il est vray-semblable, de rendre par cette circonstance et consideration leur chasteté plus meritoire, Boleslaus et Kinge, sa femme, Roys de Poulongne, la vouerent d’un commun accord, couchez ensemble, le jour mesme de leur nopces, et la maintindrent à la barbe des commoditez maritales. Nous les dressons des l’enfance aus entremises de l’amour : leur grace, leur atiffeure, leur science, leur parole, toute leur instruction ne regarde qu’à ce but. Leurs gouvernantes ne leur impriment autre chose que le visage de l’amour, ne fut qu’en le leur representant continuellement pour les en desgouster. Ma fille (c’est tout ce que j’ay d’enfans) est en l’aage auquel les loix excusent les plus eschauffées de se marier ; elle est d’une complexion tardive, mince et molle, et a esté par sa mere eslevée de mesme d’une forme retirée et particuliere : si qu’elle ne commence encore qu’à se desniaiser de la nayfveté de l’enfance. Elle lisoit un livre françois devant moy. Le mot de fouteau s’y rencontra, nom d’un arbre cogneu ; la femme qu’ell’a pour sa conduite, l’arresta tout court un peu rudement, et la fit passer par dessus ce mauvais pas. Je la laissay faire pour ne troubler leurs reigles, car je ne m’empesche aucunement de ce gouvernement : la police feminine a un trein mysterieux, il faut le leur quitter. Mais, si je ne me trompe, le commerce de vingt laquays n’eust sçeu imprimer en sa fantasie, de six moys, l’intelligence et usage et toutes les consequences du son de ces syllabes scelerées, comme fit cette bonne vieille par sa reprimande et interdiction.
Motus doceri gaudet Ionicos
Matura virgo, et frangitur artubus
Jam nunc, et incestos amores
De tenero meditatur ungui.
Qu’elles se dispensent un peu de la ceremonie, qu’elles entrent en liberté de discours, nous ne sommes qu’enfans au pris d’elles en cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens, elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons rien qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous. Seroit-ce ce que dict Platon, qu’elles ayent esté garçons desbauchez autresfois ? Mon oreille se rencontra un jour en lieu où elle pouvoit desrober aucun des discours faicts entre elles sans soubçon : que ne puis-je le dire ? Nostredame ! (fis-je) allons à cette heure estudier des frases d’Amadis et des registres de Boccace et de l’Aretin pour faire les habiles : nous employons vrayement bien nostre temps’Il n’est ny parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que nos livres : c’est une discipline qui naist dans leurs veines,
Et mentem Venus ipsa dedit,
que ces bons maistres d’escole, nature, jeunesse et santé, leur soufflent continuellement dans l’ame ; elles n’ont que faire de l’apprendre, elles l’engendrent.
Nec tantum niveo gavisa est ulla columbo
Compar, vel si quid dicitur improbius,
Oscula mordenti semper decerpere rostro,
Quantum praecipuè multivola est mulier.
Qui n’eut tenu un peu en bride cette naturelle violence de leur desir par la crainte et honneur dequoy on les a pourveues, nous estions diffamez. Tout le mouvement du monde se resoult et rend à cet accoupplage : c’est une matiere infuse par tout, c’est un centre où toutes choses regardent. On void encore des ordonnances de la vieille et sage Romme faictes pour le service de l’amour, et les preceptes de Socrates à instruire les courtisanes :
Nec non libelli Stoici inter sericos
Jacere pulvillos amant.
Zenon, parmy ses loix, regloit aussi les escarquillemens et les secousses du depucelage. De quel sens estoit le livre du philosophe Strato, de la conjonction charnelle ? et de quoy traittoit Theophraste en ceux qu’il intitula, l’un l’Amoureux, l’autre de l’Amour ? De quoy Aristippus au sien des antiennes delices ? Que veulent pretendre les descriptions si estendues et vives en Platon, des amours de son temps plus hardies ? Et le livre de l’Amoureux de Demetrius Phalereus ; et Clinias ou l’Amoureux forcé de Heraclides Ponticus ? Et d’Antisthenes celuy de faire les enfans ou des nopces, et l’autre du Maistre ou de l’Amant ? et d’Aristo celuy des exercices amoureux ? de Cleanthes, un de l’Amour, l’autre de l’Art d’aymer. Les dialogues amoureux de Spherus ? et la fable de Jupiter et Juno de Chrysippus, eshontée au delà de toute souffrance, et ses cinquante epistres si lascives ? Car il faut laisser à part les escrits des philosophes qui ont suivy la secte Epicurienne. Cinquante deitez estoient, au temps passé, asservies à cet office ; et s’est trouvé nation où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venoient à la devotion, on tenoit aux Églises des garses et des garsons à jouyr, et estoit acte de ceremonie de s’en servir avant venir à l’office. Nimirum propter continentiam incontinentia necessaria est ; incendium ignibus extinguitur.En la plus part du monde, cette partie de nostre corps estoit deifiée. En mesme province, les uns se l’escorchoient pour en offrir et consacrer un lopin, les autres offroient et consacroient leur semence. En une autre, les jeunes hommes se le perçoient publiquement et ouvroient en divers lieux entre chair et cuir, et traversoient par ces ouvertures des brochettes, les plus longues et grosses qu’ils pouvoient souffrir ; et de ces brochettes faisoient apres du feu pour offrande à leurs dieux, estimez peu vigoureux et peu chastes s’ils venoient à s’estonner par la force de cette cruelle douleur. Ailleurs, le plus sacré magistrat estoit reveré et reconneu par ces parties là, et en plusieurs ceremonies l’effigie en estoit portée en pompe à l’honneur de diverses divinitez. Les dames Egyptiennes, en la feste des Bacchanales, en portoient au col un de bois, exquisement formé, grand et pesant, chacune selon sa force, outre ce que la statue de leur Dieu en representoit, qui surpassoit en mesure le reste du corps. Les femmes mariées, icy pres, en forgent de leur couvrechef une figure sur leur front pour se glorifier de la jouyssance qu’elles en ont ; et, venant à estre vefves, le couchent en arriere et ensevelissent soubs leur coiffure. Les plus sages matrones, à Romme, estoient honnorées d’offrir des fleurs et des couronnes au Dieu Priapus ; et sur ses parties moins honnestes faisoit-on soir les vierges au temps de leurs nopces. Encore ne sçay-je si j’ay veu en mes jours quelque air de pareille devotion. Que vouloit dire cette ridicule piece de la chaussure de nos peres, qui se voit encore en nos Souysses ? A quoy faire la montre que nous faisons à cette heure de nos pieces en forme, soubs nos gregues et souvent, qui pis est, outre leur grandeur naturelle, par fauceté et imposture ? Il me prend envie de croire que cette sorte de vestement fut inventée aux meilleurs et plus consciencieux siecles pour ne piper le monde, pour que chacun rendist en publiq et galamment conte de son faict. Les nations plus simples l’ont encore aucunement rapportant au vray. Lors on instruisoit la science de l’ouvrier, comme il se faict de la mesure du bras ou du pied. Ce bon homme, qui en ma jeunesse, chastra tant de belles et antiques statues en sa grande ville pour ne corrompre la veue, suyvant l’advis de cet autre antien bon homme ; Flagitii principium est nudare inter cives corpora ; se devoit adviser, comme aux misteres de la Bonne Deesse toute apparence masculine en estoit forclose, que ce n’estoit rien avancer, s’il ne faisoit encore chastrer et chevaux et asnes, et nature en fin.
Omne adeo genus in terris hominumque ferarumque,
Et genus aequoreum, pecudes, pictaeque volucres,
In furias ignémque ruunt.
Les Dieux, dict Platon, nous ont fourni d’un membre inobedient et tyrannique : qui, comme un animal furieux, entreprend, par la violence de son appetit, sousmettre tout à soy. De mesme aux femmes, un animal glouton et avide, auquel si on refuse aliments en sa saison, il forcene, impatient de delai, et, soufflant sa rage en leurs corps, empesche les conduits, arreste la respiration, causant mille sortes de maux, jusques à ce qu’ayant humé le fruit de la soif commune, il en ayt largement arrosé et ensemencé le fond de leur matrice. Or se devoit aviser aussi mon legislateur, qu’à l’avanture est-ce un plus chaste et fructueux usage de leur faire de bonne heure connoistre le vif que de le leur laisser deviner selon la liberté et chaleur de leur fantasie. Au lieu des parties vrayes, elles en substituent, par desir et par esperance, d’autres extravagantes au triple. Et tel de ma connoissance s’est perdu pour avoir faict la descouverte des sienes en lieu où il n’estoit encore au propre de les mettre en possession de leur plus serieux usage. Quel dommage ne font ces enormes pourtraicts que les enfans vont semant aux passages et escalliers des maisons Royalles ? De là leur vient un cruel mespris de nostre portée naturelle. Que sçait on si Platon, ordonnant, apres d’autres republiques bien instituées, que les hommes, et femmes, vieux, jeunes, se presentent nuds à la veue les uns des autres en ses gymnastiques, n’a pas regardé à cela ? Les Indiennes, qui voyent les hommes à crud, ont au-moins refroidy le sens de la veue. Et quoy que dient les femmes de ce grand royaume du Pegu, qui, audessous de la ceinture, n’ont à se couvrir qu’un drap fendu par le devant et si estroit que, quelque ceremonieuse decence qu’elles y cherchent, à chaque pas on les void toutes, que c’est une invention trouvée aux fins d’attirer les hommes à elles et les retirer des masles à quoy cette nation est du tout abandonnée, il se pourroit dire qu’elles y perdent plus qu’elles n’avancent et qu’une faim entiere est plus aspre que celle qu’on a rassasiée au moins par les yeux. Aussi disoit Livia qu’à une femme de bien un homme nud n’est non plus qu’une image. Les Lacedemonienes, plus vierges, femmes, que ne sont nos filles, voioint tous les jours les jeunes hommes de leur ville despouillez en leurs exercices, peu exactes elles mesmes à couvrir leurs cuisses en marchant, s’estimants, comme dict Platon, assez couvertes de leur vertu sans vertugade ! Mais ceux là desquels tesmoigne Saint Augustin, ont donné un merveilleux effort de tentation à la nudité qui ont mis en doute si les femmes au jugement universel resusciteront en leur sexe, et non plustost au nostre, pour ne nous tenter encore en ce sainct estat. On les leurre, en somme, et acharne par tous moyens ; nous eschauffons et incitons leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre. Confessons le vray : il n’en est guere d’entre nous qui ne craingne plus la honte qui luy vient des vices de sa femme que des siens ; qui ne se soigne plus (charité esmerveillable) de la conscience de sa bonne espouse que de la sienne propre ; qui n’aymast mieux estre voleur et sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle n’estoit plus chaste que son mary. Et elles offriront volontiers d’aller au palais querir du gain, et à la guerre de la reputation, plustost que d’avoir, au milieu de l’oisiveté et des delices, à faire une si difficile garde. Voyent-elles pas qu’il n’est ny marchant, ny procureur, ny soldat, qui ne quitte sa besoigne pour courre à cette autre, et le crocheteur, et le savetier, tous harassez et hallebrenez qu’ils sont de travail et de faim ?
Nam tu, quae tenuit dives Achoemenes,
Aut pinguis Phrygiae Mygdonias opes
Permutare velis crine Licinniae,
Plenas aut Arabum domos,
Dum fragrantia detorquet ad oscula
Cervicem, aut facili saevitia negat,
Quae poscente magis gaudeat eripi,
Interdum rapere occupet ?
Inique estimation de vices ! Nous et elles sommes capables de mille corruptions plus dommageables et desnaturées que n’est la lasciveté ; mais nous faisons et poisons les vices non selon nature, mais selon nostre interest, par où ils prennent tant de formes inegales. L’aspreté de nos decretz rend l’application des femmes à ce vice plus aspre et vicieuse que ne porte sa condition, et l’engage à des suites pires que n’est leur cause. Je ne sçay si les exploicts de Caesar et d’Alexandre surpassent en rudesse la resolution d’une belle jeune femme nourrie à nostre façon, à la lumiere et commerce du monde, battue de tant d’exemples contraires, se maintenant entiere au milieu de mille continuelles et fortes poursuittes. Il n’y a poinct de faire plus espineux qu’est ce non faire, ny plus actif. Je treuve plus aisé de porter une cuirasse toute sa vie qu’un pucelage ; et est le vœu de la virginité le plus noble de tous les voeus, comme estant le plus aspre : diaboli virtus in lumbis est, dict Saint Jerosme. Certes, le plus ardu et le plus vigoureus des humains devoirs, nous l’avons resigné aux dames, et leur en quittons la gloire. Cela leur doit servir d’un singulier esguillon à s’y opiniastrer ; c’est une belle matiere à nous braver et à fouler aux pieds cette vaine praeeminence de valeur et de vertu que nous pretendons sur elles. Elles trouveront, si elles s’en prennent garde, qu’elles en seront non seulement tres-estimées, mais aussi plus aymées. Un galant homme n’abandonne point sa poursuitte pour estre refusé, pourveu que ce soit un refus de chasteté, non de chois. Nous avons beau jurer et menasser, et nous plaindre : nous mentons, nous les en aymons mieux : il n’est point de pareil leurre que la sagesse non rude et renfroignée. C’est stupidité et lacheté de s’opiniatrer contre la haine et le mespris ; mais contre une resolution vertueuse et constante, meslée d’une volonté recognoissante, c’est l’exercice d’une ame noble et genereuse. Elles peuvent reconnoistre nos services jusques à certaine mesure, et nous faire sentir honnestement qu’elles ne nous desdaignent pas. Car cette loy qui leur commande de nous abominer par ce que nous les adorons, et nous hayr de ce que nous les aimons, elle est certes cruelle, ne fust que de sa difficulté. Pourquoy n’orront elles noz offres et noz demandes autant qu’elles se contienent sous le devoir de la modestie ? Que va l’on devinant qu’elles sonnent au dedans quelque sens plus libre ? Une Royne de nostre temps disoit ingenieusement que de refuser ces abbors, c’estoit tesmoignage de foiblesse et accusation de sa propre facilité, et qu’une dame non tentée ne se pouvoit vanter de sa chasteté. Les limites de l’honneur ne sont pas retranchez du tout si court : il a dequoy se relacher, il peut se dispenser aucunement sans se forfaire. Au bout de sa frontiere il y a quelque estendue libre, indifferente et neutre. Qui l’a peu chasser et acculer à force, jusques dans son coin et son fort, c’est un mal habile homme s’il n’est satisfaict de sa fortune. Le pris de la victoire se considere par la difficulté. Voulez vous sçavoir quelle impression a faict en son cœur vostre servitude et vostre merite ? mesurez le à ses meurs. Telle peut donner plus qui ne donne pas tant. L’obligation du bien-faict se rapporte entierement à la volonté de celuy qui donne. Les autres circonstances qui tombent au bien faire, sont muettes, mortes et casuelles. Ce peu luy couste plus à donner, qu’à sa compaigne son tout. Si en quelque chose la rareté sert d’estimation, ce doit estre en cecy ; ne regardez pas combien peu c’est, mais combien peu l’ont. La valeur de la monnoye se change selon le coin et la merque du lieu. Quoy que le despit et indiscretion d’aucuns leur puisse faire dire sur l’excez de leur mescontentement, tousjours la vertu et la verité regaigne son avantage. J’en ay veu, desquelles la reputation a esté long temps interessée par injure, s’estre remises en l’approbation universelle des hommes par leur seule constance, sans soing et sans artifice : chacun se repent et se desment de ce qu’il en a creu ; de filles un peu suspectes, elles tiennent le premier rang entre les dames de bien et d’honneur. Quelqu’un disoit à Platon : Tout le monde mesdit de vous.--Laissez les dire, fit-il, je vivray de façon que je leur feray changer de langage. Outre la crainte de Dieu et le pris d’une gloire si rare qui les doibt inciter à se conserver, la corruption de ce siecle les y force ; et, si j’estois en leur place, il n’est rien que je ne fisse plustost que de commettre ma reputation en mains si dangereuses. De mon temps, le plaisir d’en compter (plaisir qui ne doit guere en douceur à celuy mesme de l’effect) n’estoit permis qu’à ceux qui avoient quelque amy fidelle et unique ; à present les entretiens ordinaires des assemblées et des tables, ce sont les vanteries des faveurs receues et liberalité secrette des dames. Vrayement c’est trop d’abjection et de bassesse de cœur de laisser ainsi fierement persecuter, pestrir et fourrager ces tendres graces à des personnes ingrates, indiscrettes et si volages. Cette nostre exasperation immoderée et illegitime contre ce vice naist de la plus vaine et tempestueuse maladie qui afflige les ames humaines, qui est la jalousie.
Quis vetat apposito lumen de lumine sumi ?
Dent licet, assiduè, nil tamen inde perit.
Celle-là et l’envie, sa sœur, me semblent des plus ineptes de la trouppe. De cette-cy je n’en puis guere parler : cette passion, qu’on peinct si forte et si puissante, n’a de sa grace aucune addresse en moy. Quand à l’autre, je la cognois, au-moins de veue. Les bestes en ont ressentiment : le pasteur Crastis estant tombé en l’amour d’une chevre, son bouc, ainsi qu’il dormoit, luy vint par jalousie choquer la teste de la sienne et la luy escraza. Nous avons monté l’excez de cette fiévre à l’exemple d’aucunes nations barbares ; les mieux disciplinées en ont esté touchées, c’est raison, mais non pas transportées :
Ense maritali nemo confossus adulter
Purpureo stygias sanguine tinxit aquas.
Lucullus, Caesar, Pompeius, Antonius, Caton et d’autres braves hommes furent cocus, et le sceurent sans en exciter tumulte. Il n’y eust, en ce temps là, qu’un sot de Lepidus qui en mourut d’angoisse. Ah’tum te miserum malique fati,
Quem attractis pedibus, patente porta,
Percurrent mugilésque raphanique.
Et le Dieu de nostre poete, quand il surprint avec sa femme l’un de ses compaignons, se contenta de leur en faire honte,
atqueatque aliquis de Diis non tristibus optat
Sic fieri turpis ;
et ne laisse pourtant pas de s’eschauffer des douces caresses qu’elle luy offre, se plaignant qu’elle soit pour cela entrée en deffiance de son affection :
Quid causas petis ex alto, fiducia cessit
Quo tibi, diva, mei ?
Voire elle luy faict requeste pour un sien bastard,
Arma rogo genitrix nato,
qui luy est liberalement accordée ; et parle Vulcan d’Aeneas avec honneur,
Arma arci facienda viro.
D’une humanité à la verité plus qu’humaine. Et cet excez de bonté, je consens qu’on le quitte aux Dieux :
nec divis homines componier aequum est.
Quant à la confusion des enfans, outre ce que les plus graves legislateurs l’ordonnent et l’affectent en leurs republiques, elle ne touche pas les femmes, où cette passion est, je ne sçay comment, encore mieux en son siege :
Saepe etiam Juno, maxima coelicolum,
Conjugis in culpa flagravit quotidiana.
Lors que la jalousie saisit ces pauvres ames foibles et sans resistance, c’est pitié comme elle les tirasse et tyrannise cruellement : elle s’y insinue sous tiltre d’amitié ; mais, depuis qu’elle les possede, les mesmes causes qui servoient de fondement à la bienvueillance servent de fondement de hayne capitale. C’est des maladies d’esprit celle à qui plus de choses servent d’alimant, et moins de choses de remede. La vertu, la santé, le merite, la reputation du mary sont les boutefeus de leur maltalent et de leur rage :
Nullae sunt inimicitiae, nisi amoris, acerbae.
Cette fiévre laidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon d’ailleurs ; et d’une femme jalouse, quelque chaste qu’elle soit et mesnagere, il n’est action qui ne sente à l’aigre et à l’importun. C’est une agitation enragée, qui les rejecte à une extremité du tout contraire à sa cause. Il fut bon d’un Octavius à Romme : ayant couché avec Pontia Posthumia, il augmenta son affection par la jouyssance, et poursuyvit à toute instance de l’espouser ; ne la pouvant persuader, cet amour extreme le precipita aux effects de la plus cruelle et mortelle inimitié : il la tua. Pareillement, les symptomes ordinaires de cette autre maladie amoureuse, ce sont haynes intestines, monopoles, conjurations,
notumque furens quid foemina possit,
et une rage qui se ronge d’autant plus qu’elle est contraincte de s’excuser du pretexte de bien-vueillance. Or le devoir de chasteté a une grande estendue. Est-ce la volonté que nous voulons qu’elles brident ? C’est une piece bien soupple et active ; elle a beaucoup de promptitude pour la pouvoir arrester. Comment ? si les songes les engagent par fois si avant qu’elles ne s’en puissent desdire. Il n’est pas en elles, ny à l’advanture en la chasteté mesme, puis qu’elle est femelle, de se deffendre des concupiscences et du desirer. Si leur volonté seule nous interesse, où en sommes nous ? Imaginez la grande presse à qui auroit ce privilege d’estre porté tout empenné, sans yeux et sans langue, sur le poinct de chacune qui l’accepteroit. Les femmes Scythes crevoyent les yeux à tous leurs esclaves et prisonniers de guerre pour s’en servir plus librement et couvertement. O le furieux advantage que l’opportunité’Qui me demanderoit la premiere partie en l’amour, je responderois que c’est sçavoir prendre le temps ; la seconde de mesme, et encore la tierce : c’est un poinct qui peut tout. J’ay eu faute de fortune souvant, mais par fois aussi d’entreprise. Dieu gard’de mal qui peut encores s’en moquer. Il y faut en ce siecle plus de temerité, laquelle nos jeunes gens excusent sous pretexte de chaleur : mais, si elles y regardoyent de pres, elles trouveroyent qu’elle vient plustost de mespris. Je craignois superstitieusement d’offenser, et respecte volontiers ce que j’ayme. Outre ce qu’en cette marchandise, qui en oste la reverence en efface le lustre. J’ayme qu’on y face un peu l’enfant, le craintif et le serviteur. Si ce n’est du tout en cecy, j’ay d’ailleurs quelques airs de la sotte honte dequoy parle Plutarque, et en a esté le cours de ma vie blessé et taché diversement ; qualité bien mal-avenante à ma forme universelle : qu’est-il de nous aussi que sedition et discrepance ? J’ay les yeux tendres à soustenir un refus, comme à refuser ; et me poise tant de poiser à autruy que, és occasions où le devoir me force d’essayer la volonté de quelqu’un en chose doubteuse et qui luy couste, je le fois maigrement et envis. Mais si c’est pour mon particulier (quoy que die veritablement Homere qu’à un indigent c’est une sotte vertu que la honte) j’y commets ordinairement un tiers qui rougisse en ma place. Et esconduis ceux qui m’emploient de pareille difficulté, si qu’il m’est advenu par fois d’avoir la volonté de nier, que je n’en avois pas la force. C’est donc folie d’essayer à brider aux femmes un desir qui leur est si cuysant et si naturel. Et, quand je les oy se vanter d’avoir leur volonté si vierge et si froide, je me moque d’elles : elles se reculent trop arriere. Si c’est une vieille esdentée et decrepite, ou une jeune seche et pulmonique, s’il n’est du tout croyable, au-moins elles ont apparence de le dire. Mais celles qui se meuvent et qui respirent encores, elles en empirent leur marché, d’autant que les excuses inconsiderées servent d’accusation. Comme un gentil’homme de mes voisins, qu’on soubçonnoit d’impuissance, Languidior tenera cui pendens sicula beta
poemNunquam se mediam sustulit ad tunicam,
trois ou quatre jours apres ses nopces, alla jurer tout hardiment, pour se justifier, qu’il avoit faict vingt postes la nuict precedente, dequoy on s’est servi depuis à le convaincre de pure ignorance et à le desmarier. Outre que ce n’est rien dire qui vaille, car il n’y a ny continence ny vertu, s’il n’y a de l’effort au contraire. Il est vray, faut il dire, mais je ne suis pas preste à me rendre. Les saincts mesmes parlent ainsi. S’entant de celles qui se vantent en bon escient de leur froideur et insensibilité et qui veulent en estre creues d’un visage serieux. Car, quand c’est d’un visage affeté, où les yeux dementent leurs parolles, et du jargon de leur profession qui porte coup à contrepoil, je le trouve bon. Je suis fort serviteur de la nayfveté et de la liberté ; mais il n’y a remede : si elle n’est du tout niaise ou enfantine, elle est inepte aus dames, et messeante en ce commerce ; elle gauchit incontinent sur l’impudence. Leurs desguisements et leurs figures ne trompent que les sots. Le mentir y est en siege d’honneur : c’est un destour qui nous conduit à la verité par une fauce porte. Si nous ne pouvons contenir leur imagination, que voulons nous d’elles ? Les effects ? il en est assez qui eschappent à toute communication estrangere, par lesquels la chasteté peut estre corrompue,
Illud saepe facit quod sine teste facit.
Et ceux que nous craignons le moins sont à l’avanture les plus à craindre : leurs pechez muets sont les pires :
Offendor maecha simpliciore minus.
Il est des effects qui peuvent perdre sans impudicité leur pudicité et, qui plus est, sans leur sceu : Obstetrix, virginis cujusdam integritatem manu velut explorans, sive malevolentia, sive inscitia, sive casu, dum inspicit, perdidit.Telle a esdiré sa virginité pour l’avoir cherchée ; telle, s’en esbatant, l’a tuée.
Nous ne sçaurions leur circonscrire precisement les actions que nous leur deffendons. Il faut concevoir nostre loy soubs parolles generalles et incertaines. L’idée mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule : car, entre les extremes patrons que j’en aye, c’est Fatua, femme de Faunus, qui ne se laissa voir oncques puis ses nopces à masle quelconque, et la femme de Hieron, qui ne sentoit pas son mary punais, estimant que ce fut une commune qualité à tous hommes. Il faut qu’elles deviennent insensibles et invisibles pour nous satisfaire. Or, confessons que le neud du jugement de ce devoir gist principallement en la volonté. Il y a eu des maris qui ont souffert cet accident, non seulement sans reproche et offence envers leurs femmes, mais avec singuliere obligation et recommandation de leur vertu. Telle, qui aymoit mieux son honneur que sa vie, l’a prostitué à l’appetit forcené d’un mortel ennemy pour sauver la vie à son mary, et a faict pour luy ce qu’elle n’eust aucunement faict pour soy. Ce n’est pas icy le lieu d’estendre ces exemples : ils sont trop hauts et trop riches pour estre representez en ce lustre, gardons les à un plus noble siege. Mais, pour des exemples de lustre plus vulgaire, est il pas tous les jours des femmes qui, pour la seule utilité de leurs maris, se prestent, et par leur expresse ordonnance et entremise ? Et anciennement Phaulius l’Argien offrit la sienne au Roy Philippus par ambition ; tout ainsi que par civilité ce Galba, qui avoit donné à souper à Mecenas, voyant que sa femme et luy commancoient à comploter par oeuillades et signes, se laissa couler sur son coussin, representant un homme aggravé de sommeil, pour faire espaule à leur intelligence. Et l’advoua d’assez bonne grace ; car, sur ce point, un valet ayant pris la hardiesse de porter la main sur les vases qui estoient sur la table, il luy cria : Vois tu pas, coquin, que je ne dors que pour Mecenas ? Telle a les meurs desbordées, qui a la volonté plus reformée que n’a cet’autre qui se conduit soubs une apparence reiglée. Comme nous en voyons qui se plaignent d’avoir esté vouées à chasteté avant l’aage de cognoissance, j’en ay veu aussi se plaindre veritablement d’avoir esté vouées à la desbauche avant l’aage de cognoissance ; le vice des parens en peut estre cause, ou la force du besoing, qui est un rude conseillier. Aus Indes orientales, la chasteté y estant en singuliere recommandation, l’usage pourtant souffroit qu’une femme mariée se peut abandonner à qui luy presentoit un elephant ; et cela avec quelque gloire d’avoir esté estimée à si haut pris. Phedon le philosophe, homme de maison, apres la prinse de son païs d’Elide, fit mestier de prostituer, autant qu’elle dura, la beauté de sa jeunesse à qui en volut à pris d’argent, pour en vivre. Et Solon fut le premier en la Grece, dict on, qui, par ses loix, donna liberté aux femmes aux despens de leur pudicité de pourvoir au besoing de leur vie, coustume que Herodote dict avoir esté receue avant luy en plusieurs polices. Et puis quel fruit de cette penible solicitude ? car, quelque justice qu’il y ait en cette passion, encores faudroit il voir si elle nous charrie utilement. Est-il quelqu’un qui les pense boucler par son industrie ?
Pone seram, cohibe ; sed quis custodiet ipsos Custodes ?
Cauta est, et ab illis incipit uxor.
Quelle commodité ne leur est suffisante en un siecle si sçavant ? La curiosité est vicieuse par tout, mais elle est pernicieuse icy. C’est folie de vouloir s’esclaircir d’un mal auquel il n’y a point de medecine qui ne l’empire et le rengrege ; duquel la honte s’augmente et se publie principalement par la jalousie ; duquel la vanjance blesse plus nos enfans qu’elle ne nous guerit ? Vous assechez et mourez à la queste d’une si obscure verification. Combien piteusement y sont arrivez ceux de mon temps qui en sont venus à bout ! Si l’advertisseur n’y presente quand et quand le remede et son secours, c’est un advertissement injurieux et qui merite mieux un coup de poignard que ne faict un dementir. On ne se moque pas moins de celuy qui est en peine d’y pourvoir que de celuy qui l’ignore. Le caractere de la cornardise est indelebile : à qui il est une fois attaché, il l’est tousjours ; le chastiement l’exprime plus que la faute. Il faict beau voir arracher de l’ombre et du doubte nos malheurs privés, pour les trompeter en eschaffaux tragiques ; et mal’heurs qui ne pinsent que par le raport. Car bonne femme et bon mariage se dict non de qui l’est, mais duquel on se taist. Il faut estre ingenieux à eviter cette ennuyeuse et inutile cognoissance. Et avoyent les Romains en coustume, revenans de voyage, d’envoyer au devant en la maison faire sçavoir leur arrivée aus femmes, pour ne les surprendre. Et pourtant a introduit certaine nation que le prestre ouvre le pas à l’espousée, le jour des nopces, pour oster au marié le doubte et la curiosité de cercher en ce premier essay si elle vient à luy vierge ou blessée d’un’amour estrangere. Mais le monde en parle. Je sçay çant honestes hommes coqus, honnestement et peu indecemment. Un galant homme en est pleint, non pas desestimé. Faites que vostre vertu estouffe vostre mal’heur, que les gens de bien en maudissent l’occasion, que celuy qui vous offence tremble seulement à le penser. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit jusques au plus grand ?
Tot qui legionibus imperitavit,
Et melior quàm tu multis fuit, improbe, rebus.
Voys tu qu’on engage en ce reproche tant d’honnestes hommes en ta presence ? Pense qu’on ne t’espargne non plus ailleurs. Mais jusques aux dames, elles s’en moqueront. Et de-quoy se moquent elles en ce temps plus volontiers que d’un mariage paisible et bien composé ? Chacun de vous a faict quelqu’un coqu : or nature est toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La frequence de cet accident en doibt meshuy avoir moderé l’aigreur : le voylà tantost passé en coustume. Miserable passion, qui a cecy encore, d’estre incommunicable,
Fors etiam nostris invidit questibus aures :
Car à quel amy osez vous fier vos doleances, qui, s’il ne s’en rit, ne s’en serve d’acheminement et d’instruction pour prendre luy-mesme sa part à la curée ? Les aigreurs comme les douceurs du mariage se tiennent secrettes par les sages. Et, parmy les autres importunes conditions qui se trouvent en iceluy, cette cy, à un homme langagier comme je suis, est des principales : que la coustume rende indecent et nuisible qu’on communique à persone tout ce qu’on en sçait et qu’on en sent. De leur donner mesme conseil à elles pour les desgouster de la jalousie, ce seroit temps perdu : leur essence est si confite en soubçon, en vanité et en curiosité, que de les guarir par voye legitime, il ne faut pas l’esperer. Elles s’amendent souvant de cet inconvenient par une forme de santé beaucoup plus à craindre que n’est la maladie mesme. Car, comme il y a des enchantemens qui ne sçavent pas oster le mal, qu’en le rechargeant à un autre, elles rejettent ainsi volontiers cette fievre à leurs maris quand elles la perdent. Toutesfois, à dire vray, je ne sçay si on peut souffrir d’elles pis que la jalousie : c’est la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres la teste. Pittacus disoit que chacun avoit son defaut ; que le sien estoit la mauvaise teste de sa femme ; hors cela il s’estimeroit de tout poinct heureux. C’est un bien poisant inconvenient, duquel un personnage si juste, si sage, si vaillant sentoit tout l’estat de sa vie alteré : que devons nous faire, nous autres hommenetz ? Le senat de Marseille eut raison d’accorder la requeste à celuy qui demandoit permission de se tuer pour s’exempter de la tempeste de sa femme : car c’est un mal qui ne s’emporte jamais qu’en emportant la piece, et qui n’a autre composition qui vaille que la fuite ou la souffrance, quoy que toutes les deux tres difficiles. Celuy là s’y entendoit, ce me semble, qui dict qu’un bon mariage se dressoit d’une femme aveugle avec un mary sourd. Regardons aussi que cette grande et violente aspreté d’obligation que nous leur enjoignons ne produise deux effects contraires à nostre fin : asçavoir qu’elle esguise les poursuyvans et face les femmes plus faciles à se rendre : car, quand au premier point, montant le pris de la place, nous montons le pris et le desir de la conqueste. Seroit-ce pas Venus mesme qui eut ainsi finement haussé le chevet à sa marchandise par le maquerelage des loix, cognoissant combien c’est un sot desduit qui ne le feroit valoir par fantaisie et par cherté ? En fin c’est tout chair de porc que la sauce diversifie, comme disoit l’hoste de Flaminius. Cupidon est un Dieu felon : il faict son jeu à luitter la devotion et la justice ; c’est sa gloire, que sa puissance choque tout’autre puissance, et que toutes autres regles cedent aux siennes.
Materiam culpae prosequiturque suae. Et quant au second poinct : serions nous pas moins coqus si nous craignions moins de l’estre, suyvant la complexion des femmes, car la deffence les incite et convie ?
Ubi velis, nolunt ; ubi nolis, volunt ultro : Concessa pudet ire via. Quelle meilleure interpretation trouverions nous au faict de Messalina ? Elle fit au commencement son mary coqu à cachetes, comme il se faict ; mais, conduisant ses parties trop aiséement, par la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soudain cet usage. La voylà à faire l’amour à la descouverte, advouer des serviteurs, les entretenir et les favoriser à la veue d’un chacun. Elle vouloit qu’il s’en ressentit. Cet animal ne se pouvant esveiller pour tout cela, et luy rendant ses plaisirs mols et fades par cette trop lache facilité par laquelle il sembloit qu’il les authorisat et legitimat, que fit elle ? Femme d’un Empereur sain et vivant, et à Romme, au theatre du monde, en plein midy, en feste et ceremonie publique, et avec Silius, duquel elle jouyssoit long temps devant, elle se marie un jour que son mary estoit hors de la ville. Semble il pas qu’elle s’acheminast à devenir chaste par la nonchallance de son mary, ou qu’elle cerchast un autre mary qui luy esguisast l’appetit par sa jalousie, et qui, en luy insistant, l’incitast ? Mais la premiere difficulté qu’elle rencontra fut aussi la derniere. Cette beste s’esveilla en sursaut. On a souvent pire marché de ces sourdaus endormis. J’ay veu par experience que cette extreme souffrance, quand elle vient à se desnouer, produit des vengeances plus aspres : car, prenant feu tout à coup, la cholere et la fureur s’emmoncelant en un, esclate tous ses efforts à la premiere charge.