Essais (page 42)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

irarumque omnes effundit habenas. Il la fit mourir et grand nombre de ceux de son intelligence, jusques à tel qui n’en pouvoit mais et qu’elle avoit convié à son lict à coups d’escorgée. Ce que Virgile dict de Venus et de Vulcan, Lucrece l’avoit dict plus sortablement d’une jouissance desrobée d’elle et de Mars :

belli fera moenera Mavors Armipotens regit, in gremium qui saepe tuum se Rejicit, aeterno devinctus vulnere amoris : Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus, Eque tuo pendet resupini spiritus ore : Hunc tu, diva, tuo recubantem corpore sancto Circunfusa super, suaveis ex ore loquelas Funde. Quand je rumine ce rejicit, pascit, inhians, molli, fovet, medullas, labefacta, pendet, percurrit, et cette noble circunfusa, mere du gentil infusus, j’ay desdain de ces menues pointes et allusions verballes qui nasquirent depuis. A ces bonnes gens, il ne falloit pas d’aigue et subtile rencontre : leur langage est tout plein et gros d’une vigueur naturelle et constante ; ils sont tout epigramme, non la queue seulement, mais la teste, l’estomac et les pieds. Il n’y a rien d’efforcé, rien de treinant, tout y marche d’une pareille teneur. Contextus totus virilis est ; non sunt circa flosculos occupati. Ce n’est pas une eloquence molle et seulement sans offence : elle est nerveuse et solide, qui ne plaict pas tant comme elle remplit et ravit, et ravit le plus les plus forts espris. Quand je voy ces braves formes de s’expliquer, si vifves, si profondes, je ne dicts pas que c’est bien dire, je dicts que c’est bien penser. C’est la gaillardise de l’imagination qui esleve et enfle les parolles. Pectus est quod disertum facit. Nos gens appellent jugement, langage ; et beaux mots, les plaines conceptions. Cette peinture est conduitte non tant par dexterité de la main comme pour avoir l’object plus vifvement empreint en l’ame. Gallus parle simplement, par ce qu’il conçoit simplement. Horace ne se contente point d’une superficielle expression, elle le trahiroit. Il voit plus cler et plus outre dans la chose ; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter ; et les luy faut outre l’ordinaire, comme sa conception est outre l’ordinaire. Plutarque dit qu’il veid le langage latin par les choses ; icy de mesme : le sens esclaire et produict les parolles ; non plus de vent, ains de chair et d’os. Elles signifient plus qu’elles ne disent. Les imbecilles sentent encores quelque image de cecy : car, en Italie, je disois ce qu’il me plaisoit en devis communs ; mais, aus propos roides, je n’eusse osé me fier à un Idiome que je ne pouvois plier ny contourner outre son alleure commune. J’y veux pouvoir quelque chose du mien. Le maniement et emploite des beaux espris donne pris à la langue, non pas l’innovant tant comme la remplissant de plus vigoreux et divers services, l’estirant et ployant. Ils n’y aportent point des mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy aprenent des mouvements inaccoustumés, mais prudemment et ingenieusement. Et combien peu cela soit donné à tous, il se voit par tant d’escrivains françois de ce siecle. Ils sont assez hardis et dédaigneux pour ne suyvre la route commune ; mais faute d’invention et de discretion les pert. Il ne s’y voit qu’une miserable affectation d’estrangeté, des déguisements froids et absurdes qui, au lieu d’eslever, abbattent la matiere. Pourveu qu’ils se gorgiasent en la nouvelleté, il ne leur chaut de l’efficace : pour saisir un nouveau mot, ils quittent l’ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux. En nostre langage je trouve assez d’estoffe, mais un peu faute de façon : car il n’est rien qu’on ne fit du jargon de nos chasses et de nostre guerre, qui est un genereux terrein à emprunter ; et les formes de parler, comme les herbes, s’amendent et fortifient en les transplantant. Je le trouve suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à une puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez souvent qu’il languit soubs vous et fleschit, et qu’à son deffaut le Latin se presente au secours, et le Grec à d’autres. D’aucuns de ces mots que je viens de trier, nous en apercevons plus malaisément l’energie, d’autant que l’usage et la frequence nous en ont aucunement avily et rendu vulgaire la grace. Comme en nostre commun, il s’y rencontre des frases excellentes et des metaphores desquelles la beauté flestrit de vieillesse, et la couleur s’est ternie par maniement trop ordinaire. Mais cela n’oste rien du goust à ceux qui ont bon nez, ny ne desroge à la gloire de ces anciens autheurs qui, comme il est vraysemblable, mirent premierement ces mots en ce lustre. Les sciences traictent les choses trop finement, d’une mode trop artificielle et differente à la commune et naturelle. Mon page faict l’amour et l’entend. Lisez luy Leon Hébreu et Ficin : on parle de luy, de ses pensées et de ses actions, et si il n’y entend rien. Je ne recognois pas chez Aristote la plus part de mes mouvemens ordinaires : on les a couverts et revestus d’une autre robbe pour l’usage de l’eschole. Dieu leur doint bien faire ! Si j’estois du mestier, je naturaliserois l’art autant comme ils artialisent la nature. Laissons là Bembo et Equicola. Quand j’escris, je me passe bien de la compaignie et souvenance des livres, de peur qu’ils n’interrompent ma forme. Aussi que, à la verité, les bons autheurs m’abattent par trop et rompent le courage. Je fais volontiers le tour de ce peintre, lequel, ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons qu’ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel. Et auroy plustost besoing, pour me donner un peu de lustre, de l’invention du musicien Antinonydes qui, quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que devant ou apres luy son auditoire fut abreuvé de quelques autres mauvais chantres. Mais je me puis plus malaiséement deffaire de Plutarque. Il est si universel et si plain qu’à toutes occasions, et quelque suject extravagant que vous ayez pris, il s’ingere à vostre besongne et vous tend une main liberale et inespuisable de richesses et d’embellissemens. Il m’en faict despit d’estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent : je ne le puis si peu racointer que je n’en tire cuisse ou aile. Pour ce mien dessein, il me vient aussi à propos d’escrire chez moy, en pays sauvage, où personne ne m’ayde ny me releve, où je ne hante communéement homme qui entende le latin de son patenostre, et de françois un peu moins. Je l’eusse faict meilleur ailleurs, mais l’ouvrage eust esté moins mien ; et sa fin principale et perfection, c’est d’estre exactement mien. Je corrigerois bien une erreur accidentale, dequoy je suis plain, ainsi que je cours inadvertemment ; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m’a dit ou que moy-mesme me suis dict : Tu es trop espais en figures. Voilà un mot du creu de Gascoingne. Voilà une frase dangereuse (je n’en refuis aucune de celles qui s’usent emmy les rues françoises ; ceux qui veulent combatre l’usage par la grammaire se moquent). Voilà un discours ignorant. Voilà un discours paradoxe. En voilà un trop fol. Tu te joues souvent ; on estimera que tu dies à droit, ce que tu dis à feinte.-- Oui, fais-je ; mais je corrige les fautes d’inadvertence, non celles de coustume. Est-ce pas ainsi que je parle par tout ? me represente-je pas vivement ? suffit ! J’ay faict ce que j’ay voulu : tout le monde me reconnoit en mon livre, et mon livre en moy. Or j’ay une condition singeresse et imitatrice : quand je me meslois de faire des vers (et n’en fis jamais que des Latins), ils accusoient evidemment le poete que je venois dernierement de lire ; et, de mes premiers essays, aucuns puent un peu à l’estranger. A Paris, je parle un langage aucunement autre qu’à Montaigne. Qui que je regarde avec attention m’imprime facilement quelque chose du sien. Ce que je considere, je l’usurpe : une sotte contenance, une desplaisante grimace, une forme de parler ridicule. Les vices, plus : d’autant qu’ils me poingnent, ils s’acrochent à moy et ne s’en vont pas sans secouer. On m’a veu plus souvent jurer par similitude que par complexion. Imitation meurtriere comme celle des singes horribles en grandeur et en force que le Roy Alexandre rencontra en certaine contrée des Indes. Desquels autrement il eust esté difficile de venir à bout. Mais ils en prestarent le moyen par cette leur inclination à contrefaire tout ce qu’ils voyoyent faire. Car par là les chasseurs apprindrent de se chausser des souliers à leur veue à tout force nœuds de liens ; de s’affubler d’acoustrements de testes à tout des lacs courants et oindre par semblant leurs yeux de glux. Ainsi mettoit imprudemment à mal ces pauvres bestes leur complexion singeresse. Ils s’engluoient, enchevestroyent et garrotoyent d’elles mesmes. Cette autre faculté de representer ingenieusement les gestes et parolles d’un autre par dessein, qui apporte souvent plaisir et admiration, n’est en moy non plus qu’en une souche. Quand je jure selon moy, c’est seulement : par Dieu, qui est le plus droit de tous les serments. Ils disent que Socrates juroit le chien, Zenon cette mesme interjection qui sert à cette heure aux Italiens, Cappari ; Pythagoras l’eau et l’air. Je suis si aisé à recevoir, sans y penser, ces impressions superficielles, qu’ayant eu en la bouche Sire ou altesse trois jours de suite, huict jours apres ils m’eschappent pour excellence ou pour seigneurie. Et ce que j’auray pris à dire en battellant et en me moquant, je le diray lendemain serieusement. Parquoy, à escrire, j’accepte plus envis les arguments battus, de peur que je les traicte aux despens d’autruy. Tout argument m’est egallement fertille. Je les prens sur une mouche ; et Dieu veuille que celuy que j’ay icy en main n’ait pas esté pris par le commandement d’une volonté autant volage ! Que je commence par celle qu’il me plaira, car les matieres se tiennent toutes enchesnées les unes aux autres. Mais mon ame me desplait de ce qu’elle produict ordinairement ses plus profondes resveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l’improuveu et lors que je les cerche moins ; lesquelles s’esvanouissent soudain, n’ayant sur le champ où les attacher : à cheval, à la table, au lit, mais plus à cheval, où sont mes plus larges entretiens. J’ay le parler un peu delicatement jaloux d’attention et de silence, si je parle de force : qui m’interrompt m’arreste. En voiage, la necessité mesme des chemins couppe les propos ; outre ce, que je voyage plus souvent sans compaignie propre à ces entretiens de suite, par où je prens tout loisir de m’entretenir moy-mesme. Il m’en advient comme de mes songes : en songeant, je les recommande à ma memoire (car je songe volontiers que je songe), mais le lendemain je me represente bien leur couleur comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou estrange ; mais quels ils estoient au reste, plus j’ahane à le trouver, plus je l’enfonce en l’oubliance. Aussi de ces discours fortuites qui me tombent en fantasie, il ne m’en reste en memoire qu’une vaine image, autant seulement qu’il m’en faut pour me faire ronger et despiter apres leur queste, inutilement. Or donc, laissant les livres à part, parlant plus materiellement et simplement, je trouve apres tout que l’amour n’est autre chose que la soif de cette jouyssance en un subject desiré, ny Venus autre chose que le plaisir à descharger ses vases, qui devient vicieux ou par immoderation ou indiscretion. Pour Socrates l’amour est appetit de generation par l’entremise de la beauté. Et, considerant maintesfois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouvemens escervelez et estourdis dequoy il agite Zenon et Cratippus, cete rage indiscrette, ce visage enflammé de fureur et de cruauté au plus doux effect de l’amour, et puis cette morgue grave, severe et ecstatique en une action si fole, et qu’on aye logé peslemesle nos delices et nos ordures ensemble, et que la supreme volupté aye du transy et du plaintif comme la douleur, je crois qu’il est vrai ce que dict Platon que l’homme est le jouet des Dieux,

quaenam ista jocandi Saevitia ! .

et que c’est par moquerie que nature nous a laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune, pour nous esgaller par là, et apparier les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif et prudent homme, quand je l’imagine en cette assiette, je le tiens pour un affronteur de faire le prudent et le contemplatif : ce sont les pieds du paon qui abbatent son orgueil :

ridentem dicere verum Quid vetat ? .

Ceux qui, parmi les jeux, refusent les opinions serieuses, font, dict quelqu’un, comme celuy qui craint d’adorer la statue d’un sainct, si elle est sans devantiere. Nous mangeons bien et beuvons comme les bestes, mais ce ne sont pas actions qui empeschent les operations de nostre ame. En celles-là nous gardons nostre avantage sur elles ; cette-cy met toute autre pensée soubs le joug, abrutit et abestit par son imperieuse authorité toute la theologie et philosophie qui en est en Platon ; et si il ne s’en plaint pas. Par tout ailleurs vous pouvez garder quelque decence : toutes autres operations souffrent des reigles d’honnesteté ; cette-cy ne se peut pas seulement imaginer que vitieuse ou ridicule. Trouvez y, pour voir, un proceder sage et discret. Alexandre disoit qu’il se connoissoit principallement mortel par cette action et par le dormir : le sommeil suffoque et supprime les facultez de nostre ame ; la besongne les absorbe et dissipe de mesme. Certes, c’est une marque non seulement de nostre corruption originelle, mais aussi de nostre vanité et deformité. D’un costé, nature nous y pousse, ayant attaché à ce desir la plus noble, utile et plaisante de toutes ses operations ; et la nous laisse, d’autre part, accuser et fuyr comme insolente et deshonneste, en rougir et recommander l’abstinence. Sommes nous pas bien bruttes de nommer brutale l’operation qui nous faict ? Les peuples, és religions, se sont rencontrez en plusieurs convenances, comme sacrifices, luminaires, encensements, jeunes, offrandes, et, entre autres, en la condemnation de cette action. Toutes les opinions y viennent, outre l’usage si estendu du tronçonnement du prepuce qui en est une punition. Nous avons à l’avanture raison de nous blasmer de faire une si sotte production que l’homme ; d’appeller l’action honteuse, et honteuses les parties qui y servent, (asteure sont les miennes proprement honteuses et peneuses). Les Esseniens de quoy parle Pline, se maintenoient sans nourrice, sans maillot, plusieurs siecles, de l’abbord des estrangers qui, suivants cette belle humeur, se rangeoient continuellement à eux : ayant toute une nation hazardé de s’exterminer plustost que s’engager à un embrassement feminin, et de perdre la suite des hommes plustost que d’en forger un. Ils disent que Zenon n’eut affaire à femme qu’une fois en sa vie : et que ce fut par civilité, pour ne sembler dedaigner trop obstinement le sexe. Chacun fuit à le voir naistre, chacun suit à le voir mourir. Pour le destruire, on cerche un champ spacieux en pleine lumiere ; pour le construire, on se musse dans un creux tenebreux et contraint. C’est le devoir de se cacher et rougir pour le faire ; et c’est gloire, et naissent plusieurs vertus de le sçavoir deffaire. L’un est injure, l’autre est grace : car Aristote dict que bonifier quelqu’un, c’est le tuer, en certaine frase de son pays. Les Atheniens, pour apparier la deffaveur de ces deux actions, ayants à mundifier l’isle de Delos et se justifier envers Apollo, defendirent au pourpris d’icelle tout enterrement et tout enfantement ensemble. Nostri nosmet poenitet. Nous estimons à vice nostre estre. Il y a des nations qui se couvrent en mangeant. Je sçay une dame, et des plus grandes, qui a cette mesme opinion, que c’est une contenance desagreable de macher, qui rabat beaucoup de leur grace et de leur beauté ; et ne se presente pas volontiers en public avec appetit. Et sçay un homme qui ne peut souffrir de voir manger ny qu’on le voye, et fuyt toute assistance, plus quand il s’emplit que s’il se vuide. En l’empire du Turc, il se void grand nombre d’hommes qui, pour exceller sur les autres, ne se laissent jamais veoir quand ils font leurs repas ; qui n’en font qu’un la sepmaine ; qui se dechiquetent et decoupent la face et les membres ; qui ne parlent jamais à personne : toutes gens fanatiques qui pensent honnorer leur nature en se desnaturant, qui se prisent de leur mespris, et s’amendent de leur empirement. Quel monstrueux animal qui se fait horreur à soy mesme, à qui ses plaisirs poisent ; qui se tient à mal-heur ! Il y en a qui cachent leur vie,

Exilioque domos et dulcia limina mutant, et la desrobent de la veue des autres hommes ; qui evitent la santé et l’allegresse comme qualitez ennemies et dommageables. Non seulement plusieurs sectes, mais plusieurs peuples, maudissent leur naissance et benissent leur mort. Il en est où le soleil est abominé, les tenebres adorées. Nous ne sommes ingenieux qu’à nous mal mener ; c’est le vray gibbier de la force de nostre esprit, dangereux util en desreglement !

O miseri ! quorum gaudia crimen habent. Hé ! pauvre homme, tu as assez d’incommoditez necessaires, sans les augmenter par ton invention ; et és assez miserable de condition, sans l’estre par art. Tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance, sans en forger d’imaginaires. Trouves tu que tu sois trop à ton aise, si ton aise ne te vient à desplaisir ? Trouves tu que tu ayes remply tous les offices necessaires à quoy nature t’engage, et qu’elle soit manque et oisive chez toy, si tu ne t’obliges à nouveaux offices ? Tu ne crains point d’offencer ses loix universelles et indubitables, et te piques aux tiennes, partisanes et fantastiques ; et d’autant plus qu’elles sont particulieres, incertaines et plus contredictes, d’autant plus tu fais là ton effort. Les regles positives de ton invention t’occupent et attachent, et les regles de ta parroisse : celles de Dieu et du monde ne te touchent point. Cours un peu par les exemples de cette consideration, ta vie en est toute. Les vers de ces deux poetes, traitant ainsi reservéement et discrettement de la lasciveté comme ils font, me semblent la descouvrir et esclairer de plus pres. Les dames couvrent leur sein d’un reseu, les prestres plusieurs choses sacrées ; les peintres ombragent leur ouvrage, pour luy donner plus de lustre ; et dict-on que le coup du Soleil et du vent est plus poisant par reflexion qu’à droit fil. L’Aegyptien respondit sagement à celuy qui luy demandoit : Que portes tu là, caché soubs ton manteau ? --Il est caché soubs mon manteau affin que tu ne sçaches pas que c’est. Mais il y a certaines autres choses qu’on cache pour les montrer. Oyez cettuy-là plus ouvert,

Et nudam pressi corpus adusque meum : il me semble qu’il me chapone. Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n’arrive pas à la faire paroistre si entiere. Celuy qui dict tout, il nous saoule et nous desgouste ; celuy qui craint à s’exprimer nous achemine à en penser plus qu’il n’en y a. Il y a de la trahison en cette sorte de modestie, et notamment nous entr’ouvrant, comme font ceux cy, une si belle route à l’imagination. Et l’action et la peinture doivent sentir le larrecin. L’amour des Espagnols et des Italiens, plus respectueuse et craintifve, plus mineuse et couverte, me plaist. Je ne sçay qui, anciennement, desiroit le gosier allongé comme le col d’une grue pour gouster plus long temps ce qu’il avalloit. Ce souhait est mieux à propos en cette volupté viste et precipiteuse, mesmes à telles natures comme est la mienne, qui suis vitieux en soudaineté. Pour arrester sa fuitte et l’estendre en preambules, entre eux tout sert de faveur et de recompense : une œillade, une inclination, une parolle, un signe. Qui se pourroit disner de la fumée du rost, feroit-il pas une belle espargne ? C’est une passion qui mesle à bien peu d’essence solide beaucoup plus de vanité et resverie fievreuse : il la faut payer et servir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s’estimer, à nous amuser et à nous piper. Nous faisons nostre charge extreme la premiere : il y a tousjours de l’impetuosité françoise. Faisant filer leurs faveurs et les estallant en detail, chacun, jusques à la vieillesse miserable, y trouve quelque bout de lisiere, selon son vaillant et son merite. Qui n’a jouyssance qu’en la jouyssance, qui ne gaigne que du haut poinct, qui n’aime la chasse qu’en la prinse, il ne luy appartient pas de se mesler à nostre escole. Plus il y a de marches et degrez, plus il y a de hauteur et d’honneur au dernier siege. Nous nous devrions plaire d’y estre conduicts, comme il se faict aux palais magnifiques, par divers portiques et passages, longues et plaisantes galleries, et plusieurs destours. Cette dispensation reviendroit à nostre commodité ; nous y arresterions et nous y aymerions plus long temps : sans esperance et sans desir, nous n’allons plus qui vaille. Nostre maistrise et entiere possession leur est infiniement à craindre : depuis qu’elles sont du tout rendues à la mercy de nostre foy et constance, elles sont un peu bien hasardées. Ce sont vertus rares et difficiles : soudain qu’elles sont à nous, nous ne sommes plus à elles :

postquam cupidae mentis satiata libido est, Verba nihil metuere, nihil perjuria curant. Et Thrasonidez, jeune homme grec, fut si amoureux de son amour, qu’il refusa, ayant gaigné le cœur d’une maistresse, d’en jouyr pour n’amortir, rassasier et allanguir par la jouyssance cette ardeur inquiete de laquelle il se glorifioit et paissoit. La cherté donne goust à la viande. Voyez combien la forme des salutations, qui est particuliere à nostre nation, abastardit par sa facilité la grace des baisers, lesquels Socrates dit estre si puissans et dangereux à voler nos cueurs. C’est une desplaisante coustume, et injurieuse aux dames, d’avoir à prester leurs lévres à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu’il soit,

Cujus livida naribus caninis Dependet glacies rigetque barba : Centum occurrere malo culilingis. Et nous mesme n’y gaignons guere : car, comme le monde se voit party, pour trois belles il nous en faut baiser cinquante laides ; et à un estomac tendre, comme ceux sont de mon aage, un mauvais baiser en surpaie un bon.Ils font les poursuyvans, en Italie, et les transis, de celles mesmes qui sont à vendre ; et se defendent ainsi : Qu’il y a des degrez en la jouyssance, et que par services ils veulent obtenir pour eux celle qui est la plus entiere. Elles ne vendent que le corps ; la volonté ne peut estre mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. Ainsi ceux cy disent que c’est la volonté qu’ils entreprennent, et ont raison. C’est la volonté qu’il faut servir et practiquer. J’ay horreur d’imaginer mien un corps privé d’affection ; et me semble que cette forcenerie est voisine à celle de ce garçon qui alla salir par amour la belle image de Venus que Praxiteles avoit faicte ; ou de ce furieux Aegyptien eschauffé apres la charongne d’une morte qu’il embaumoit et ensueroit : lequel donna occasion à la loi, qui fut faicte depuis en Aegypte, que les corps des belles et jeunes femmes et de celles de bonne maison seroyent gardez trois jours avant qu’on les mit entre les mains de ceux qui avoyent charge de prouvoir à leur enterrement. Periander fit plus monstrueusement, qui estendist l’affection conjugale (plus reiglée et legitime) à la jouyssance de Melissa, sa femme trespassée. Ne semble ce pas estre une humeur lunatique de la Lune, ne pouvant autrement jouyr de Endymion, son mignon, l’aller endormir pour plusieurs mois, et se paistre de la jouyssance d’un garçon qui ne se remuoit qu’en songe ? Je dis pareillement qu’on ayme un corps sans ame ou sans sentiment quand on ayme un corps sans son consentement et sans son desir. Toutes jouyssances ne sont pas unes ; il y a des jouyssances ethiques et languissantes : mille autres causes que la bien-veuillance nous peuvent acquerir cet octroy des dames. Ce n’est suffisant tesmoignage d’affection ; il y peut eschoir de la trahison comme ailleurs : elles n’y vont par fois que d’une fesse,

tanquam thura merumque parent : Absentem marmoreamve putes. J’en sçay qui ayment mieux prester cela que leur coche, et qui ne se communiquent que par là. Il faut regarder si vostre compaignie leur plaist pour quelque autre fin encores ou pour celle là seulement, comme d’un gros garson d’estable ; en quel rang et à quel pris vous y estes logé,

tibi si datur uni Quo lapide illa diem candidiore notet.

Quoy, si elle mange vostre pain à la sauce d’une plus agreable imagination ?

Te tenet, absentes alios suspirat amores. Comment ? avons nous pas veu quelqu’un en nos jours s’estre servy de cette action à l’usage d’une horrible vengence, pour tuer par là et empoisonner, comme il fit, une honneste femme ? Ceux qui cognoissent l’Italie ne trouveront jamais estrange si, pour ce subject, je ne cerche ailleurs des exemples ; car cette nation se peut dire regente du reste du monde en cela. Ils ont plus communement des belles femmes et moins de laydes que nous ; mais des rares et excellentes beautez, j’estime que nous allons à pair. Et en juge autant des espris ; de ceux de la commune façon, ils en ont beaucoup plus, et evidemment la brutalité y est sans comparaison plus rare ; d’ames singulieres et du plus haut estage, nous ne leur en devons rien. Si j’avois à estendre cette similitude, il me sembleroit pouvoir dire de la vaillance qu’au rebours elle est, au pris d’eux, populaire chez nous et naturelle ; mais on la voit par fois, en leurs mains, si plaine et si vigoreuse qu’elle surpasse tous les plus roides exemples que nous en ayons. Les mariages de ce pays là clochent en cecy : leur coustume donne communement la loy si rude aus femmes, et si serve, que la plus esloignée accointance avec l’estranger leur est autant capitale que la plus voisine. Cette loy faict que toutes les approches se rendent necessairement substantieles ; et, puis que tout leur revient à mesme compte, elles ont le chois bien aysé. Et ont elles brisé ces cloisons, croyez qu’elles font feu : luxuria ipsis vinculis, sicut fera bestia, irritata, deinde emissa. Il leur faut un peu lacher les resnes :

Vidi ego nuper equum, contra sua frena tenacem, Ore reluctanti fulminis ire modo. On alanguit le desir de la compaignie en luy donnant quelque liberté. Nous courons à peu pres mesme fortune. Ils sont trop extremes en contrainte, nous en licence. C’est un bel usage de nostre nation que, aux bonnes maisons, nos enfans soyent receuz pour y estre nourris et eslevez pages comme en une escole de noblesse. Et est discourtoisie, dict-on, et injure d’en refuser un gentil’homme. J’ay aperçeu (car autant de maisons, autant de divers stiles et formes) que les dames qui ont voulu donner aux filles de leur suite les reigles plus austeres, n’y ont pas eu meilleure advanture. Il y faut de la moderation ; il faut laisser bonne partye de leur conduite à leur propre discretion : car, ainsi comme ainsi, n’y a il discipline qui les sçeut brider de toutes parts. Mais il est bien vray que celle qui est eschappée, bagues sauves, d’un escolage libre, aporte bien plus de fiance de soy que celle qui sort saine d’une escole severe et prisonniere. Nos peres dressoyent la contenance de leurs filles à la honte et à la crainte (les courages et les desirs estoyent pareils) ; nous, à l’asseurance : nous n’y entendons rien. C’est aux Sauromates, qui n’ont loy de coucher avec homme, que, de leurs mains, elles n’en ayent tué un autre en guerre. A moy, qui n’y ay droit que par les oreilles, suffit si elles me retiennent pour le conseil, suyvant le privilege de mon aage. Je leur conseille donc, comme à nous, l’abstinence, mais, si ce siècle en est trop ennemy, au-moins la discretion et la modestie. Car, comme dict le compte d’Aristippus parlant à des jeunes gens qui rougissoient de le veoir entrer chez une courtisane : Le vice est de n’en pas sortir, non pas d’y entrer. Qui ne veut exempter sa conscience, qu’elle exempte son nom : si le fons n’en vaut guiere, que l’apparence tienne bon. Je loue la gradation et la longueur en la dispensation de leurs faveurs. Platon montre qu’en toute espece d’amour la facilité et promptitude est interdicte aux tenants. C’est un traict de gourmandise, laquelle il faut qu’elles couvrent de toute leur art, de se rendre ainsi temerairement en gros et tumultuairement. Se conduisant, en leur dispensation, ordonéement et mesuréement, elles pipent bien mieux nostre desir et cachent le leur. Qu’elles fuyent tousjours devant nous, je dis celles mesmes qui ont à se laisser atraper : elles nous battent mieux en fuyant, comme les Scythes. De vray, selon la loy que nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir et desirer ; leur rolle est souffrir, obeir, consentir : c’est pourquoy nature leur a donné une perpetuelle capacité ; à nous rare et incertaine ; elles ont tousjours leur heure, afin qu’elles soyent tousjours prestes à la nostre : pati natae. Et où elle a voulu que nos appetis eussent montre et declaration prominante, ell’a faict que les leurs fussent occultes et intestins, et les a fournies de pieces impropres à l’obstentation et simplement pour la defensive. [p. 885] Il faut laisser à la licence amazoniene pareils traits à cettuy cy. Alexandre passant par l’Hircanie, Thalestris, Royne des Amazones, le vint trouver avec trois cents gendarmes de son sexe, bien montez et bien armez, ayant laissé le demeurant d’une grosse armée, qui la suyvoit, au delà des voisines montaignes ; et luy dict, tout haut et en publiq, que le bruit de ses victoires et de sa valeur l’avoit menée là pour le veoir, luy offrir ses moyens et sa puissance au secours de ses entreprinses ; et que, le trouvant si beau, jeune et vigoureux, elle, qui estoit parfaicte en toutes ses qualitez, luy conseilloit qu’ils couchassent ensemble, afin qu’il nasquist de la plus vaillante femme du monde et du plus vaillant homme qui fust lors vivant, quelque chose de grand et de rare pour l’advenir. Alexandre la remercia du reste ; mais, pour donner temps à l’accomplissement de sa derniere demande, arresta treize jours en ce lieu, lesquels il festoya le plus alaigrement qu’il peut en faveur d’une si courageuse princesse. Nous sommes, quasi en tout, iniques juges de leurs actions, comme elles sont des nostres. J’advoue la verité lorsqu’elle me nuit, de mesme que si elle me sert. C’est un vilain desreiglement qui les pousse si souvant au change et les empesche de fermir leur affection en quelque subject que ce soit, comme on voit de cette Deesse à qui l’on donne tant de changemens et d’amis ; mais si est-il vrai que c’est contre la nature de l’amour s’il n’est violant, et contre la nature de la violance s’il est constant. Et ceux qui s’en estonnent, s’en escrient et cerchent les causes de cette maladie en elles, comme desnaturée et incroyable ; que ne voyent ils combien souvent ils la reçoyvent en eux sans espouvantement et sans miracle’Il seroit, à l’adventure, plus estrange d’y voir de l’arrest ; ce n’est pas une passion simplement corporelle : si on ne trouve point de bout en l’avarice et en l’ambition, il n’y en a non plus en la paillardise. Elle vit encore apres la satieté ; et ne luy peut on prescrire ny satisfaction constante ny fin : elle va tousjours outre sa possession ; et si, l’inconstance leur est à l’adventure aucunement plus pardonnable qu’à nous. Elles peuvent alleguer comme nous l’inclination, qui nous est commune, à la varieté et à la nouvelleté, et alleguer secondement sans nous, qu’elles achetent chat en poche, (Jeanne, Royne de Naples, feit estrangler Andreosse, son premier mary, aux grilles de sa fenestre à tout un laz d’or et de soye tissu de sa main propre, sur ce qu’aux corvées matrimoniales elle ne luy trouvoit ny les parties ny les efforts assez respondants à l’esperance qu’elle en avoit conceue à veoir sa taille, sa beauté, sa jeunesse et disposition, par où elle avoit esté prinse et abusée) ; que l’action a plus d’effort que n’a la souffrance : ainsi, que de leur part tousjours au-moins il est pourveu à la necessité, de nostre part il peut avenir autrement. Platon, à cette cause, establit sagement par ses loix, que, pour decider de l’opportunité des mariages, les juges voient les garçons qui y pretandent, tous fins nuds, et les filles nues jusques à la ceinture seulement. En nous essayant, elles ne nous trouvent, à l’adventure, pas dignes de leur chois,

experta latus, madidoque simillima loro Inguina, nec lassa stare coacta manu, Deserit imbelles thalamos. Ce n’est pas tout que la volonté charrie droict. La foiblesse et l’incapacité rompent legitimement un mariage :

Et quaerendum aliunde foret nervosius illud, Quod posset zonam solvere virgineam, pourquoy non ? et, selon sa mesure, une intelligence amoureuse plus licentieuse et plus active,

si blando nequeat superesse labori. Mais n’est ce pas grande impudence d’apporter nos imperfections et foiblesses en lieu où nous desirons plaire, et y laisser bonne estime de nous et recommandation ? Pour ce peu qu’il m’en faut à cette heure,

ad unum, Mollis opus, je ne voudrois importuner une personne que j’ay à reverer et craindre :

Fuge suspicari, Cujus heu denum trepidavit aetas, Claudere lustrum. Nature se devoit contenter d’avoir rendu cet aage miserable, sans le rendre encore ridicule. Je hay de le voir, pour un pouce de chetive vigueur qui l’eschaufe trois fois la semaine, s’empresser et se gendarmer de pareille aspreté, comme s’il avoit quelque grande et legitime journée dans le ventre : un vray feu d’estoupe. Et admire sa cuisson si vive et fretillante, en un moment si lourdement congelée et esteinte. Cet appetit ne devroit appartenir qu’à la fleur d’une belle jeunesse. Fiez vous y, pour voir, à seconder cett’ardeur indefatigable, pleine, constante et magnanime qui est en vous, il vous la lairra vrayement en beau chemin ! Renvoiez le hardiment plustost vers quelque enfance molle, estonnée et ignorante, qui tremble encore soubs la verge, et en rougisse,

Indum sanguineo veluti violaverit ostro Si quis ebur, vel mista rubent ubi lilia multa Alba rosa. Qui peut attendre, le lendemain, sans mourir de honte, le desdain de ces beaux yeux consens de sa lacheté et impertinence,

Et taciti fecere tamen convitia vultus, il n’a jamais senty le contentement et la fierté de les leur avoir battus et ternis par le vigoreux exercice d’une nuict officieuse et active. Quand j’en ay veu quelqu’une s’ennuyer de moy, je n’en ay point incontinent accusé sa legereté ; j’ay mis en doubte si je n’avois pas raison de m’en prendre à nature plustost. Certes, elle m’a traitté illegitimement et incivilement,

Si non longa satis, si non bené mentula crassa : Nimirum sapiunt, vidéntque parvam Matronae quoque mentulam illibenter. Et d’une lesion enormissime. Chacune de mes pieces me faict esgalement moy que toute autre. Et nulle autre ne me faict plus proprement homme que cette cy. Je dois au publiq universellement mon pourtrait. La sagesse de ma leçon est en verité, en liberté, en essence, toute ; desdeignant, au rolle de ses vrays devoirs, ces petites regles feintes, usuelles, provinciales ; naturelle toute, constante, universelle, de laquelle sont filles, mais bastardes, la civilité, la ceremonie. Nous aurons bien les vices de l’apparence, quand nous aurons eu ceux de l’essence. Quand nous aurons faict à ceux icy, nous courrons sus aux autres, si nous trouvons qu’il y faille courir. Car il y a danger que nous fantasions des offices nouveaux pour excuser nostre negligence envers les naturels offices et pour les confondre. Qu’il soit ainsin : il se void qu’és lieus où les fautes sont malefices, les malefices ne sont que fautes ; qu’és nations où les loix de la bienseance sont plus rares et laches, les loix primitives et communes sont mieux observées, l’innumerable multitude de tant de devoirs suffoquant nostre soin, l’alanguissant et dissipant. L’application aux menues choses nous retire des pressantes. O que ces hommes superficiels prennent une routte facile et plausible au pris de la nostre. Ce sont ombrages de quoy nous nous plastrons et entrepayons ; mais nous n’en payons pas, ainçois en rechargeons nostre debte envers ce grand juge qui trousse nos panneaus et haillons d’autour noz parties honteuses, et ne se feint point à nous veoir par tout, jusques à noz intimes et plus secretes ordures. Utile decence de nostre virginale pudeur, si elle luy pouvoit interdire cette descouverte. En fin qui desniaiseroit l’homme d’une si scrupuleuse superstition verbale n’apporteroit pas grande perte au monde. Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n’en escrit que reveremment et regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié. Je ne m’excuse pas envers moy ; et, si je le faisoy, ce seroit plustost de mes excuses que je m’excuseroy que de nulle autre partie. Je m’excuse à certaines humeurs, que je tiens plus fortes en nombre que celles qui sont de mon costé. En leur consideration, je diray encores cecy (car je desire de contenter chacun, chose pourtant tres difficile, esse unum hominem accommodatum ad tantam morum ac sermonum et volontatum varietatem), qu’ils n’ont à se prendre proprement à moy de ce que je fay dire aux auctoritez receues et approuvées de plusieurs siecles, et que ce n’est pas raison qu’à faute de rime ils me refusent la dispense que mesme des hommes ecclesiastiques des nostres et plus crestez jouissent en ce siecle. En voici deux : Rimula, dispeream, ni monogramma tua est. Un vit d’amy la contente et bien traicte. Quoy tant d’autres ? J’ayme la modestie ; et n’est par jugement que j’ay choisi cette sorte de parler scandaleux : c’est Nature qui l’a choisi pour moy. Je ne le loue, non plus que toutes formes contraires à l’usage reçeu ; mais je l’excuse et par particulieres et generales circonstances en allege l’accusation. Suivons. Pareillement d’où peut venir cette usurpation d’authorité souveraine que vous prenez sur celles qui vous favorisent à leurs despens ?

Si furtiva dedit nigra munuscula nocte, que vous en investissez incontinent l’interest, la froideur et une auctorité maritale ? C’est une convention libre : que ne vous y prenez vous comme vous les y voulez tenir ? Il n’y a point de prescription sur les choses volontaires. C’est contre la forme ; mais il est vray pourtant que j’ay, en mon temps, conduict ce marché, selon que sa nature peut souffrir, aussi conscientieusement qu’autre marché et avec quelque air de justice, et que je ne leur ay tesmoigné de mon affection que ce que j’en sentois, et leur en ay représenté naïfvement la decadence, la vigueur et la naissance, les accez et les remises. On n’y va pas tousjours un train. J’ay esté si espargnant à promettre que je pense avoir plus tenu que promis ny deu. Elles y ont trouvé de la fidelité jusques au service de leur inconstance : je dis inconstance advouée et par foys multipliée. Je n’ay jamais rompu avec elles tant que j’y tenois, ne fut que par le bout d’un filet ; et, quelques occasions qu’elles m’en ayent donné, n’ay jamais rompu jusques au mespris et à la haine : car telles privautez, lors mesme qu’on les acquiert par les plus honteuses conventions, encores m’obligent elles à quelque bien-veuillance. De cholere et d’impatience un peu indiscrete, sur le poinct de leurs ruses et desfuites et de nos contestations, je leur en ay faict voir par fois : car je suis, de ma complexion, subject à des emotions brusques qui nuisent souvent à mes marchez, quoy qu’elles soyent legieres et courtes. Si elles ont voulu essayer la liberté de mon jugement, je ne me suis pas feint à leur donner des advis paternels et mordans, et à les pinser où il leur cuysoit. Si je leur ay laissé à se plaindre de moy, c’est plustost d’y avoir trouvé un amour, au pris de l’usage moderne, sottement consciencieux. J’ay observé ma parolle és choses dequoy on m’eut ayséement dispensé ; elles se rendoyent lors par fois avec reputation, et soubs des capitulations qu’elles souffroyent ayséement estre faucées par le vaincueur. J’ay faict caler, soubs l’interest de leur honneur, le plaisir en son plus grand effort plus d’une fois ; et, où la raison me pressoit, les ay armées contre moy, si qu’elles se conduisoyent plus seurement et severement par mes reigles, quand elles s’y estoyent franchement remises, qu’elles n’eussent faict par les leurs propres. J’ay, autant que j’ay peu, chargé sur moy seul le hazard de nos assignations pour les en descharger ; et ay dressé nos parties tousjours par le plus aspre et inopiné, pour estre moins en soupçon, et en outre, par mon advis, plus accessible. Ils sont ouverts principalement par les endroits qu’ils tiennent de soy couverts. Les choses moins craintes sont moins defendues et observées : on peut oser plus aysément ce que personne ne pense que vous oserez, qui devient facile par sa difficulté. Jamais homme n’eust ses approches plus impertinemment genitales. Cette voye d’aymer est plus selon la discipline ; mais combien elle est ridicule à nos gens, et peu effectuelle, qui le sçait mieux que moy ? Si ne m’en viendra point le repentir : je n’y ay plus que perdre

me tabula sacer

Votiva paries indicat uvida

Suspendisse potenti

Vestimenta maris Deo.

Il est à cette heure temps d’en parler ouvertement. Mais tout ainsi comme à un autre je dirois à l’avanture : Mon amy, tu resves ; l’amour, de ton temps, a peu de commerce avec la foy et la preud’hommie,

haec si tu postules

Ratione certa facere, nihilo plus agas,

Quam si des operam, ut cum ratione insanias :

aussi, au rebours, si c’estoit à moy à recommencer, ce seroit certes le mesme train et par mesme progrez, pour infructueux qu’il me peut estre. L’insuffisance et la sottise est louable en une action meslouable. Autant que je m’esloingne de leur humeur en cela, je m’approche de la mienne. Au demeurant, en ce marché, je ne me laissois pas tout aller ; je m’y plaisois, mais je ne m’y oubliois pas : je reservois en son entier ce peu de sens et de discretion que nature m’a donné, pour leur service et pour le mien ; un peu d’esmotion, mais point de resverie. Ma conscience s’y engageoit aussi, jusques à la desbauche et dissolution ; mais jusques à l’ingratitude, trahison, malignité et cruauté, non. Je n’achetois pas le plaisir de ce vice à tout pris, et me contentois de son propre et simple coust : Nullum intra se vitium est. Je hay quasi à pareille mesure une oysiveté croupie et endormie, comme un embesongnement espineux et penible. L’un me pince, l’autre m’assopit ; j’ayme autant les blesseures comme les meurtrisseures, et les coups trenchans comme les coups orbes. J’ay trouvé en ce marché, quand j’y estois plus propre, une juste moderation entre ces deux extremitez. L’amour est une agitation esveillée, vive et gaye ; je n’en estois ny troublé ny affligé, mais j’en estois eschauffé et encores alteré : il s’en faut arrester là ; elle n’est nuisible qu’aux fols. Un jeune homme demandoit au philosophe Panetius s’il sieroit bien au sage d’estre amoureux : Laissons là le sage, respondit-il ; mais toy et moy, qui ne le sommes pas, ne nous engageons en chose si esmeue et violente, qui nous esclave à autruy et nous rende contemptibles à nous. Il disoit vray, qu’il ne faut pas fier chose de soy si precipiteuse à une ame qui n’aie dequoy en soustenir les venues, et dequoy rabatre par effect la parole d’Agesilaus, que la prudence et l’amour ne peuvent ensemble. C’est une vaine occupation, il est vray, messeante, honteuse et illegitime ; mais, à la conduire en cette façon, je l’estime salubre, propre à desgourdir un esprit et un corps poisant ; et, comme medecin, l’ordonnerois à un homme de ma forme et condition, autant volontiers qu’aucune autre recepte, pour l’esveiller et tenir en force bien avant dans les ans, et le retarder des prises de la vieillesse. Pendant que nous n’en sommes qu’aux faux-bourgs, que le pouls bat encores,

Dum nova canities, dum prima et recta senectus,

Dum superest Lachesi quod torqueat, et pedibus me

Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo,

nous avons besoing d’estre sollicitez et chatouillez par quelque agitation mordicante comme est cette-cy. Voyez combien elle a rendu de jeunesse, de vigueur et de gaieté au sage Anacreon. Et Socrates, plus vieil que je ne suis, parlant d’un object amoureux : M’estant, dict-il, appuyé contre son espaule de la mienne et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans un livre, je senty, sans mentir, soudein une piqueure dans l’espaule comme de quelque morsure de beste, et fus plus de cinq jours depuis qu’elle me fourmilloit, et m’escoula dans le cœur une demangeaison continuelle. Un attouchement, et fortuite, et par une espaule, aller eschauffer et alterer une ame refroidie et esnervée par l’aage, et la premiere de toutes les humaines en reformation ! Pourquoy non dea ? Socrates estoit homme ; et ne vouloit ny estre ny sembler autre chose. La philosophie n’estrive point contre les voluptez naturelles, pourveu que la mesure y soit joincte, et en presche la moderation, non la fuite : l’effort de sa resistance s’employe contre les estrangeres et bastardes. Elle dict que les appetits du corps ne doivent pas estre augmentez par l’esprit, et nous advertit ingenieusement de ne vouloir point esveiller nostre faim par la saturité, de ne vouloir que farcir au lieu de remplir le ventre, d’eviter toute jouissance qui nous met en disette et toute viande et boisson qui nous altere et affame : comme, au service de l’amour, elle nous ordonne de prendre un object qui satisface simplement au besoing du corps ; qui n’esmeuve point l’ame, laquelle n’en doit pas faire son faict, ains suyvre nuement et assister le corps. Mais ay-je pas raison d’estimer que ces preceptes, qui ont pourtant d’ailleurs, selon moy, un peu de rigueur, regardent un corps qui face son office, et qu’à un corps abbatu, comme un estomac prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir par art, et, par l’entremise de la fantasie, luy faire revenir l’appetit et l’allegresse, puis que de soy il l’a perdue ? Pouvons nous pas dire qu’il n’y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement ny corporel ny spirituel, et que injurieusement nous dessirons un homme tout vif ; et qu’il semble y avoir raison que nous nous portions, envers l’usage du plaisir, aussi favorablement au moins que nous faisons envers la douleur ? Elle estoit (pour exemple) vehemente jusques à la perfection en l’ame des saincts par la poenitence ; le corps y avoit naturellement part par le droict de leur colligance, et si pouvoit avoir peu de part à la cause : si, ne se sont ils pas contentez qu’il suyvit nuement et assistat l’ame affligée ; ils l’ont affligé luy mesme de peines atroces et propres, affin qu’à l’envy l’un de l’autre l’ame et le corps plongeassent l’homme dans la douleur, d’autant plus salutaire que plus aspre. En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas injustice d’en refroidir l’ame, et dire, qu’il l’y faille entrainer comme à quelque obligation et necessité contrainte et servile ? C’est à elle plus tost de les couver et fomenter, de s’y presenter et convier, la charge de regir luy appartenant ; comme c’est aussi, à mon advis, à elle, aux plaisirs qui luy sont propres, d’en inspirer et infondre au corps tout le ressentiment que porte leur condition, et de s’estudier qu’ils luy soient doux et salutaires. Car c’est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyve point ses appetits au dommage de l’esprit ; mais pourquoy n’est-ce pas aussi raison que l’esprit ne suyve pas les siens au dommage du corps ? Je n’ay point autre passion qui me tienne en haleine. Ce que l’avarice, l’ambition, les querelles, les procés, font à l’endroit des autres qui, comme moy, n’ont point de vacation assignée, l’amour le feroit plus commodéement : il me rendroit la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne ; r’asseureroit ma contenance à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoiables, ne vinssent à la corrompre ; me remettroit aux estudes sains et sages, par où je me peusse randre plus estimé et plus aymé, ostant à mon esprit le desespoir de soy et de son usage, et le raccointant à soy ; me divertiroit de mille pensées ennuyeuses, de mille chagrins melancholiques, que l’oysiveté nous charge en tel aage et le mauvais estat de nostre santé ; reschauferoit, au-moins en songe, ce sang que nature abandonne ; soustiendroit le menton et allongeroit un peu les nerfs et la vigueur et allegresse de l’ame à ce pauvre homme qui s’en va le grand train vers sa ruine. Mais j’entens bien que c’est une commodité bien mal aisée à recouvrer : par foiblesse et longue experience, nostre goust est devenu plus tendre et plus exquis ; nous demandons plus, lors que nous aportons moins ; nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d’estre acceptez ; nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis et plus deffians ; rien ne nous peut asseurer d’estre aymez, sçachants nostre condition et la leur. J’ay honte de me trouver parmy cette verte et bouillante jeunesse,

Cujus in indomito constantior inguine nervus,

Quam nova collibus arbor inhaeret.

Qu’irions nous presenter nostre misere parmy cette allegresse ?

Possint ut juvenes visere fervidi,

Multo non sine risu,

Dilapsam in cineres facem ?

Ils ont la force et la raison pour eux ; faisons leur place, nous n’avons plus que tenir. Et ce germe de beauté naissante ne se laisse manier à mains si gourdes et prattiquer à moyens purs materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien à celuy qui se moquoit de quoy il n’avoit sçeu gaigner la bonne grace d’un tendron qu’il pourchassoit : mon amy, le hameçon ne mord pas à du fromage si frais. Or c’est un commerce qui a besoin de relation et de correspondance : les autres plaisirs que nous recevons se peuvent recognoistre par recompenses de nature diverse ; mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En vérité, en ce desduit, le plaisir que je fay chatouille plus doucement mon imagination que celuy que je sens. Or cil n’a rien de genereux qui peut recevoir plaisir où il n’en donne point : c’est une vile ame, qui veut tout devoir, et qui se plaist de nourrir de la conference avec les personnes auxquelles il est en charge. Il n’y a beauté, ny grace, ny privauté si exquise, qu’un galant homme deut desirer à ce prix. Si elles ne nous peuvent faire du bien que par pitié, j’ayme bien plus cher ne vivre point, que de vivre d’aumosne. Je voudrois avoir droit de le leur demander, au style auquel j’ay veu quester en Italie : Fate ben per voi : ou à la guise que Cyrus enhortoit ses soldats : Qui s’aymera, si me suive. Raliez vous, me dira l’on, à celles de vostre condition que la compaignie de mesme fortune vous rendra plus aisées. O la sotte composition et insipide’ [p. 895]

Nolo Barbam vellere mortuo leoni. Xenophon employe pour objection et accusation, à l’encontre de Menon, qu’en son amour il embesongna des objects passant fleur. Je trouve plus de volupté à seulement voir le juste et doux meslange de deux jeunes beautés ou à le seulement considerer par fantasie, qu’à faire moy mesme le second d’un meslange triste et informe. Je resigne cet appetit fantastique à l’Empereur Galba, qui ne s’adonnoit qu’aux chairs dures et vieilles ; et à ce pauvre miserable,

O ego di’faciant talem te cernere possim,

Charaque mutatis oscula ferre comis,

Amplectique meis corpus non pingue lacertis !

Et, entre les premieres laideurs, je compte les beautés artificielles et forcées. Esmonez, jeune gars de Chio, pensant par des beaux attours acquerir la beauté que nature luy ostoit, se presenta au philosophe Arcesilaus, et luy demanda si un sage se pourroit veoir amoureux : Ouy dea, respondit l’autre, pourveu que ce ne soit pas d’une beauté parée et sophistiquée comme la tienne. Une laideur et une vieillesse advouée est moins vieille et moins laide à mon gré qu’une autre peinte et lissée. Le diray-je, pourveu qu’on ne m’en prenne à la gorge ? l’amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison qu’en l’aage voisin de l’enfance,

Quem si puellarum insereres choro,

Mille sagaces falleret hospites

Discrimen obscurum, solutis

Crinibus ambiguoque vultu.

Et la beauté non plus. Car ce que Homere l’estend jusques à ce que le menton commence à s’ombrager, Platon mesme l’a remarqué pour rare fleur. Et est notoire la cause pour laquelle si plaisamment le sophiste Dion appelloit les poils follets de l’Adolescence Aristogitons et Harmodiens. En la virilité, je le trouve desjà hors de son siege. Non qu’en la vieillesse :

Importunus enim transvolat aridas

Quercus.

Et Marguerite, Royne de Navarre, alonge, en femme, bien loing l’avantage des femmes, ordonant qu’il est saison, à trente ans, qu’elles changent le titre de belles en bonnes. Plus courte possession nous luy donnons sur nostre vie, mieux nous en valons. Voyez son port : c’est un menton puerile. Qui ne sçait, en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre ? L’estude, l’exercitation, l’usage, sont voies à l’insuffisance : les novices y regentent : Amor ordinem nescit. Certes, sa conduicte a plus de garbe, quand elle est meslée d’inadvertance et de trouble ; les fautes, les succez contraires, y donnent poincte et grace : pourveu qu’elle soit aspre et affamée, il chaut peu qu’elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant, chopant et folastrant ; on le met aux ceps quand on le guide par art et sagesse, et contraint en sa divine liberté quand on le submet à ces mains barbues et calleuses. Au demeurant, je leur oy souvent peindre cette intelligence toute spirituelle, et desdaigner de mettre en consideration l’interest que les sens y ont. Tout y sert ; mais je puis dire avoir veu souvent que nous avons excusé la foiblesse de leurs esprits en faveur de leurs beautez corporelles ; mais que je n’ay point encore veu qu’en faveur de la beauté de l’esprit, tant prudent et meur soit-il, elles vueillent prester la main à un corps qui tombe tant soit peu en decadence. Que ne prend il envie à quelqu’une de cette noble harde Socratique du corps à l’esprit, achetant au pris de ses cuisses une intelligence et generation philosofique et spirituelle, le plus haut pris où elle les puisse monter ? Platon ordonne en ses loix que celuy qui aura faict quelque signalé et utile exploit en la guerre ne puisse estre refusé durant l’expedition d’icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, du baiser ou autre faveur amoureuse de qui il la vueille. Ce qu’il trouve si juste en recomandation de la valeur militaire, ne le peut il pas estre aussi en recomandation de quelque autre valeur ? Et que ne prend il envie à une de praeoccuper sur ses compaignes la gloire de cet amour chaste ? chaste, dis-je bien,

nam si quando ad praelia ventum est,

Ut quondam in stipulis magnus sine viribus ignis

Incassum furit.

Les vices qui s’estouffent en la pensée ne sont pas des pires. Pour finir ce notable commentaire, qui m’est eschappé d’un flux de caquet, flux impetueux par fois et nuisible,

Ut missum sponsi furtivo munere malum

Procurrit casto virginis é gremio,

Quod miserae oblitae molli sub veste locatum,

Dum adventu matris prosilit, excutitur,

Atque illud prono praeceps agitur decursu ;

Huic manat tristi conscius ore rubor :

je dis que les masles et femelles sont jettez en mesme moule : sauf l’institution et l’usage, la difference n’y est pas grande. Platon appelle indifferemment les uns et les autres à la societé de tous estudes, exercices, charges, vacations guerrieres et paisibles, en sa republique ; et le philosophe Antisthenes ostoit toute distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d’accuser l’un sexe, que d’excuser l’autre. C’est ce qu’on dict : Le fourgon se moque de la poele.

Des Coches. Chap. VI.

IL est bien aisé à verifier que les grands autheurs, escrivant des causes, ne se servent pas seulement de celles qu’ils estiment estre vraies, mais de celles encores qu’ils ne croient pas, pourveu qu’elles ayent quelque invention et beauté. Ils disent assez veritablement et utilement, s’ils disent ingenieusement. Nous ne pouvons nous asseurer de la maistresse cause ; nous en entassons plusieurs, voir si par rencontre elle se trouvera en ce nombre,

namque unam dicere causam Non satis est, verum plures, unde una tamen sit..

Me demandez vous d’où vient cette coustume de benire ceux qui estrenuent ? Nous produisons trois sortes de vent : celuy qui sort par embas est trop sale ; celuy qui sort par la bouche porte quelque reproche de gourmandise ; le troisiesme est l’estrenuement ; et, parce qu’il vient de la teste et est sans blasme, nous luy faisons cet honneste recueil. Ne vous moquez pas de cette subtilité ; elle est (dict-on) d’Aristote. Il me semble avoir veu en Plutarque (qui est de tous les autheurs que je cognoisse celuy qui a mieux meslé l’art à la nature et le jugement à la science), rendant la cause du souslevement d’estomac qui advient à ceux qui voyagent en mer, que cela leur arrive de crainte, ayant trouvé quelque raison par laquelle il prouve que la crainte peut produire un tel effect. Moy, qui y suis fort subjet, sçay bien que cette cause ne me touche pas, et le sçay non par argument, mais par necessaire experience. Sans alleguer ce qu’on m’a dict, qu’il en arrive de mesme souvent aux bestes, et notamment aux pourceaux, hors de toute apprehension de danger ; et ce qu’un mien connoissant m’a tesmoigné de soy, qu’y estant fort subjet, l’envie de vomir luy estoit passée deux ou trois fois, se trouvant pressé de fraieur en grande tourmente, comme à cet ancien : Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret : je n’eus jamais peur sur l’eau, comme je n’ay aussi ailleurs (et s’en est assez souvent offert de justes, si la mort l’est) qui m’ait au-moins troublé ou esblouy. Elle naist par fois de faute de jugement, comme de faute de cœur. Tous les dangers que j’ay veu, ç’a esté les yeux ouverts, la veue libre, saine et entiere : encore faut-il du courage à craindre. Il me servit autrefois, au pris d’autres, pour conduire et tenir en ordre ma fuite, qu’elle fut sinon sans crainte, toutesfois sans effroy et sans estonnement : elle estoit esmeue, mais non pas estourdie ny esperdue. Les grandes ames vont bien plus outre, et representent des fuites non rassises seulement et saines, mais fieres. Disons celle qu’Alcibiades recite de Socrates, son compagnon d’armes : Je le trouvay (dict-il) apres la route de nostre armée, luy et Lachez, des derniers entre les fuyans ; et le consideray tout à mon aise et en seureté, car j’estois sur un bon cheval et luy à pied, et avions ainsi combatu. Je remerquay premierement combien il montroit d’avisement et de resolution au pris de Lachez, et puis la braverie de son marcher, nullement different du sien ordinaire, sa veue ferme et reglée, considerant et jugeant ce qui se passoit autour de luy, regardant tantost les uns, tantost les autres, amis et ennemis, d’une façon qui encourageoit les uns et signifioit aux autres qu’il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie à qui essayeroit de la luy oster ; et se sauverent ainsi : car volontiers on n’ataque pas ceux-cy ; on court apres les effraiez. Voilà le tesmoignage de ce grand capitaine, qui nous apprend, ce que nous essayons tous les jours, qu’il n’est rien qui nous jette tant aux dangers qu’une faim inconsiderée de nous en mettre hors. Quo timoris minus est, eo minus ferme periculi est. Nostre peuple a tort de dire : celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer qu’il y songe et qu’il la prevoit. La prevoyance convient egallement à ce qui nous touche en bien et en mal. Considerer et juger le danger est aucunement le rebours de s’en estonner. Je ne me sens pas assez fort pour soustenir le coup et l’impetuosité de cette passion de la peur, ny d’autre vehemente. Si j’en estois un coup vaincu et atterré, je ne m’en releverois jamais bien entier. Qui auroit fait perdre pied à mon ame, ne la remettroit jamais droicte en sa place ; elle se retaste et recherche trop vifvement et profondement, et, pourtant, ne lairroit jamais ressouder et consolider la plaie qui l’auroit percée. Il m’a bien pris qu’aucune maladie ne me l’ayt encore desmise. A chaque charge qui me vient, je me presente et oppose en mon haut appareil ; ainsi, la premiere qui m’emporteroit me mettroit sans resource. Je n’en faicts poinct à deux : par quelque endroict que le ravage fauçast ma levée, me voylà ouvert et noyé sans remede. Epicurus dict que le sage ne peut jamais passer à un estat contraire. J’ay quelque opinion de l’envers de cette sentence, que, qui aura esté une fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage. Dieu donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le moien que j’ay de les soustenir. Nature, m’ayant descouvert d’un costé, m’a couvert de l’autre ; m’ayant desarmé de force, m’a armé d’insensibilité et d’une apprehension reiglée ou mousse. Or je ne puis souffrir long temps (et les souffrois plus difficilement en jeunesse) ny coche, ny littiere, ny bateau ; et hay toute autre voiture que de cheval, et en la ville et aux champs. Mais je puis souffrir la lictiere moins qu’un coche et, par mesme raison, plus aiséement une agitation rude sur l’eau, d’où se produict la peur, que le mouvement qui se sent en temps calme. Par cette legere secousse que les avirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, je me sens brouiller, je ne sçay comment, la teste et l’estomac, comme je ne puis souffrir soubs moy un siege tremblant. Quand la voile ou le cours de l’eau nous emporte esgalement ou qu’on nous toue, cette agitation unie ne me blesse aucunement : c’est un remuement interrompu qui m’offence, et plus quand il est languissant. Je ne sçaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m’ont ordonné de me presser et sangler d’une serviette le bas du ventre pour remedier à cet accident ; ce que je n’ay point essayé, ayant accoustumé de luicter les deffauts qui sont en moy et les dompter par moy-mesme. Si j’en avoy la memoire suffisamment informée, je ne pleinderois mon temps à dire icy l’infinie varieté que les histoires nous presentent de l’usage des coches au service de la guerre, divers selon les nations, selon les siecles, de grand effect, ce me semble, et necessité : si que c’est merveille que nous en ayons perdu toute connoissance. J’en diray seulement cecy que tout freschement, du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-utilement en besongne contre les Turcs, en chacun y ayant un rondellier et un mousquetaire, et nombre de harquebuzes rengées, prestes et chargées : le tout couvert d’une pavesade à la mode d’une galliotte. Ils faisoient front à leur bataille de trois mille tels coches, et, apres que le canon avoit joué, les faisoient tirer avant et avaller aux ennemys cette salve avant que de taster le reste, qui n’estoit pas un leger avancement ; ou les descochoient dans leurs escadrons pour les rompre et y faire jour, outre le secours qu’ils en pouvoient tirer pour flanquer en lieu chatouilleux les troupes marchant en la campagne, ou à couvrir un logis à la haste et le fortifier. De mon temps, un Gentilhomme, en l’une de nos frontieres, impost de sa personne et ne trouvant cheval capable de son poids, ayant une querelle, marchoit par païs en coche de mesme cette peinture, et s’en trouvoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers. Les Roys de nostre premiere race marchoient en païs sur un charriot trainé par quatre boeufs. Marc Antoine fut le premier qui se fit mener à Romme, et une garse menestriere quand et luy, par des lyons attelez à un coche. Heliogabalus en fit dépuis autant, se disant Cibelé, la mere des dieux, et aussi par des tigres, contrefaisant le Dieu Bacchus ; il attela aussi par fois deux cerfs à son coche, et une autre fois quattre chiens, et encore quattre garses nues, se faisant trainer par elles en pompe tout nud. L’empereur Firmus fit mener son coche à des autruches de merveilleuse grandeur, de maniere qu’il sembloit plus voler que rouler. L’estrangeté de ces inventions me met en teste cett’autre fantasie : que c’est une espece de pusillanimité aux monarques, et un tesmoignage de ne sentir point assez ce qu’ils sont, de travailler à se faire valloir et paroistre par despences excessives. Ce seroit chose excusable en pays estranger ; mais, parmy ses subjects, où il peut tout, il tire de sa dignité le plus extreme degré d’honneur où il puisse arriver. Comme à un gentil homme, il me semble qu’il est superflu de se vestir curieusement en son privé : sa maison, son trein, sa cuysine, respondent assez de luy. Le conseil qu’Isocrates donne à son Roy ne me semble sans raison : Qu’il soit splendide en meubles et ustensiles, d’autant que c’est une despence de durée, qui passe jusques à ses successeurs ; et qu’il fuye toutes magnificences qui s’escoulent incontinent et de l’usage et de la memoire. J’aymois à me parer, quand j’estoy cabdet, à faute d’autre parure, et me sioit bien : il en est sur qui les belles robes pleurent. Nous avons des comptes merveilleux de la frugalité de nos Roys au tour de leur personne et en leurs dons ; grands Roys en credit, en valeur et en fortune. Demostenes combat à outrance la loy de sa ville qui assignoit les deniers publics aux pompes des jeux et de leurs festes ; il veut que leur grandeur se montre en quantité de vaisseaux bien equipez et bonnes armées bien fournies. Et a l’on raison d’accuser Theophrastus d’avoir establi, en son livre des richesses, un advis contraire, et maintenu telle nature de despence estre le vray fruit de l’opulence. Ce sont plaisirs, dict Aristote, qui ne touchent que la plus basse commune, qui s’evanouissent de memoire aussi tost qu’on en est rassasié et desquels nul homme judicieux et grave ne peut faire estime. L’emploitte me sembleroit bien plus royale comme plus utile, juste et durable, en ports, en havres, fortifications et murs, en bastiments somptueux, en eglises, hospitaux, colleges, reformation de rues et chemins : en quoy le pape Gregoire treziesme a laissé sa memoire recommandable de mon temps, et en quoy nostre Royne Catherine tesmoigneroit à longues années sa liberalité naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient à son affection. La Fortune m’a faict grand desplesir d’interrompre la belle structure du Pont neuf de nostre grand’ville et m’oster l’espoir avant de mourir d’en veoir en train l’usage. Outre ce, il semble aus subjects, spectateurs de ces triomphes, qu’on leur faict montre de leurs propres richesses, et qu’on les festoye à leurs despens. Car les peuples presument volontiers des Roys, comme nous faisons de nos valets, qu’ils doivent prendre soing de nous aprester en abondance tout ce qu’il nous faut, mais qu’ils n’y doyvent aucunement toucher de leur part. Et pourtant l’Empereur Galba, ayant pris plaisir à un musicien pendant son souper, se fit aporter sa boete, et luy donna en sa main une poignée d’escus qu’il y pescha, avec ces paroles : Ce n’est pas du public, c’est du mien. Tant y a qu’il advient le plus souvant que le peuple a raison, et qu’on repaist ses yeux de ce dequoy il avoit à paistre son ventre. La liberalité mesme n’est pas bien en son lustre en mains souveraines ; les privez y ont plus de droict : car, à le prendre exactement, un Roy n’a rien proprement sien ; il se doibt soy-mesmes à autruy. La jurisdiction ne se donne point en faveur du juridiciant, c’est en faveur du juridicié. On faict un superieur, non jamais pour son profit, ains pour le profit de l’inferieur, et un medecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature, comme toute art, jette sa fin hors d’elle : nulla ars in se versatur. Parquoy les gouverneurs de l’enfance des princes, qui se piquent à leur imprimer cette vertu de largesse, et les preschent de ne sçavoir rien refuser et n’estimer rien si bien employé que ce qu’ils donneront (instruction que j’ay veu en mon temps fort en credit), ou ils regardent plus à leur proufit qu’à celuy de leur maistre, ou ils entendent mal à qui ils parlent. Il est trop aysé d’imprimer la liberalité en celuy qui a dequoy y fournir autant qu’il veut, aus despens d’autruy. Et son estimation se reglant non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens de celuy qui l’exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouvent prodigues, avant qu’ils soient liberaux. Pourtant est elle de peu de recommandation, au pris d’autres vertus royalles, et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte bien avec la tyrannie mesme. Je luy apprendroy plustost ce verset du laboureur ancien :

Τῇ χειρί δ’εἶ σπείρειν, ἀλλὰ μὴ ὁλῳ τῷ θὑλακῷ

qu’il faut, à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac (il faut espandre le grain, non pas le respandre) ; et qu’ayant à donner, ou, pour mieux dire, à paier et rendre à tant de gens selon qu’ils l’ont deservy, il en doibt estre royal et avisé dispensateur. Si la liberalité d’un prince est sans discretion et sans mesure, je l’aime mieux avare. La vertu Royalle semble consister le plus en la justice ; et de toutes les parties de la justice celle là remarque mieux les Roys, qui accompaigne la liberalité : car ils l’ont particulierement reservée à leur charge, là où toute autre justice, ils l’exercent volontiers par l’entremise d’autruy. L’immoderée largesse est un moyen foible à leur acquerir bien-veuillance : car elle rebute plus de gens qu’elle n’en practique : Quo in plures usus sis, minus in multos uti possis. Quid autem est stultius quam quod libenter facias, curare ut id diutius facere non possis ? Et, si elle est employée sans respect du merite, fait vergoingne à qui la reçoit ; et se reçoit sans grace. Des tyrans ont esté sacrifiez à la hayne du peuple par les mains de ceux mesme lesquels ils avoyent iniquement avancez, telle maniere d’hommes estimans asseurer la possession des biens indeuement receuz en montrant avoir à mespris et hayne celuy de qui ils les tenoyent, et se raliant au jugement et opinion commune en cela. Les subjects d’un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes ; ils se taillent non à la raison, mais à l’exemple. Il y a certes souvant dequoy rougir de nostre impudence ; nous sommes surpayez selon justice quand la recompence esgalle nostre service, car n’en devons nous rien à nos princes d’obligation naturelle ? S’il porte nostre despence, il faict trop ; c’est assez qu’il l’ayde : le surplus s’appelle bienfaict, lequel ne se peut exiger, car le nom mesme de liberalité sonne liberté. A nostre mode, ce n’est jamais faict ; le reçeu ne se met plus en compte ; on n’ayme la liberalité que future : parquoy plus un Prince s’espuise en donnant, plus il s’apouvrit d’amys. Comant assouviroit il des envies qui croissent à mesure qu’elles se remplissent ? Qui a sa pensée à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La convoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate. L’exemple de Cyrus ne duira pas mal en ce lieu pour servir aux Roys de ce temps de touche à reconnoistre leurs dons, bien ou mal employez, et leur faire veoir combien cet Empereur les assenoit plus heureusement qu’ils ne font. Par où ils sont reduits de faire leurs emprunts sur les subjects inconnus et plustost sur ceux à qui ils ont faict du mal, que sur ceux à qui ils ont faict du bien ; et n’en reçoivent aydes où il y aye rien de gratuit que le nom. Croesus luy reprochoit sa largesse, et calculoit à combien se monteroit son thresor, s’il eust eu les mains plus restreintes. Il eut envie de justifier sa liberalité ; et, despeschant de toutes parts vers les grands de son estat, qu’il avoit particulierement avancez, pria chacun de le secourir d’autant d’argent qu’il pourroit à une sienne necessité, et le luy envoyer par declaration. Quand tous ces bordereaux luy furent apportez, chacun de ses amis, n’estimant pas que ce fut assez faire de luy en offrir autant seulement qu’il en avoit receu de sa munificence, y en meslant du sien plus propre beaucoup, il se trouva que cette somme se montoit bien plus que l’espargne de Croesus. Sur quoy luy dict Cyrus : Je ne suis pas moins amoureux des richesses que les autres Princes, et en suis plus-tost plus mesnager. Vous voyez à combien peu de mise j’ay acquis le thresor inestimable de tant d’amis ; et combien ils me sont plus fideles thresoriers que ne seroient des hommes mercenaires sans obligation, sans affection : et ma chevance mieux logée qu’en des coffres, appellant sur moy la haine, l’envie et le mespris des autres princes. Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs jeux et montres publiques, de ce que leur authorité dependoit aucunement (au-moins par apparence) de la volonté du peuple Romain, lequel avoit de tout temps accoustumé d’estre flaté par telle sorte de spectacles et excez. Mais c’estoyent particuliers qui avoyent nourry cette coustume de gratifier leurs concitoyens et compaignons principallement sur leur bourse par telle profusion et magnificence : elle eust tout autre goust quand ce furent les maistres qui vindrent à l’imiter. Pecuniarum translatio a justis dominis ad alienos non debet liberalis videri. Philippus, de ce que son fils essaioit par presents de gaigner la volonté des Macedoniens, l’en tança par une lettre en cette maniere : Quoy ? as tu envie que tes subjects te tiennent pour leur boursier, non pour leur Roy ? Veux tu les prattiquer ? prattique les des bien-faicts de ta vertu, non des bien-faicts de ton coffre. C’estoit pourtant une belle chose, d’aller faire apporter et planter en la place aus arenes une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans une grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie, et, le premier jour, jetter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers et mille dains, les abandonnant à piller au peuple ; le lendemain, faire assomer en sa presence cent gros lions, cent leopards, et trois cens ours, et, pour le troisiesme jour, faire combatre à outrance trois cens pairs de gladiateurs, comme fit l’Empereur Probus. C’estoit aussi belle chose à voir ces grands amphitheatres encroustez de marbre au dehors, labouré d’ouvrages et statues, le dedans reluisant de plusieurs rares enrichissemens,

Baltheus en gemmis, en illita porticus auro ;

tous les coustez de ce grand vuide remplis et environnez, depuis le fons jusques au comble, de soixante ou quattre vingts rangs d’eschelons, aussi de marbre, couvers de carreaus,

exeat, inquit,

Si pudor est, et de pulvino surgat equestri,

Cujus res legi non sufficit ;

où se peut renger cent mille hommes assis à leur aise ; et la place du fons, où les jeux se jouoyent, la faire premierement, par art, entr’ouvrir et fendre en crevasses representant des antres qui vomissoient les bestes destinées au spectacle ; et puis secondement l’innonder d’une mer profonde, qui charrioit force monstres marins, chargée de vaisseaux armez, à representer une bataille navalle ; et, tiercement, l’aplanir et assecher de nouveau pour le combat des gladiateurs ; et, pour la quatriesme façon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d’arene, pour y dresser un festin solemne à tout ce nombre infiny de peuple : le dernier acte d’un seul jour ; quoties nos descendentis arenae Vidimus in partes, ruptaque voragine terrae Emersisse feras, et iisdem saepe latebris Aurea cum croceo creverunt arbuta libro. Nec solum nobis silvestria cernere monstra Contigit, aequoreos ego cum certantibus ursis Spectavi vitulos, et equorum nomine dignum, Sed deforme pecus. Quelquefois on y a faict naistre une haute montaigne plaine de fruitiers et arbres verdoyans, rendans par son feste un ruisseau d’eau, comme de la bouche d’une vive fontaine. Quelquefois on y promena un grand navire qui s’ouvroit et desprenoit de soy-mesmes, et, apres avoir vomy de son ventre quatre ou cinq cens bestes à combat, se resserroit et s’esvanouissoit, sans ayde. Autres-fois, du bas de cette place, ils faisoyent eslancer des surgeons et filets d’eau qui rejalissoyent contremont, et, à cette hauteur infinie, alloyent arrousant et embaumant cette infinie multitude. Pour se couvrir de l’injure du temps, ils faisoient tendre cette immense capacité, tantost de voiles de pourpre labourez à l’eguille, tantost de soye d’une ou autre couleur, et les avançoyent et retiroyent en un moment, comme il leur venoit en fantasie

Quamvis non modico caleant spectacula sole,

Vela reducuntur, cum venit Hermogenes.

Les rets aussi qu’on mettoit au devant du peuple, pour le defendre de la violence de ces bestes eslancées, estoyent tyssus d’or :

auro quoque torta refulgent

Retia.

S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c’est où l’invention et la nouveauté fournit d’admiration, non pas la despence. En ces vanitez mesme nous descouvrons combien ces siecles estoyent fertiles d’autres espris que ne sont les nostres. Il va de cette sorte de fertilité comme il faict de toutes autres productions de la nature. Ce n’est pas à dire qu’elle y ayt lors employé son dernier effort. Nous n’allons point, nous rodons plustost, et tournoions çà et là. Nous nous promenons sur nos pas. Je crains que nostre cognoissance soit foible en tous sens, nous ne voyons ny gueres loin, ny guere arriere ; elle embrasse peu et vit peu, courte et en estandue de temps et en estandue de matiere :

Vixere fortes ante Agamemnona

Multi, sed omnes illachrimabiles

Urgentur ignotique longa

Nocte.

Et supera bellum Trojanum et funera Trojae,

Multi alias alii quoque res cecinere poetae.

Et la narration de Solon, sur ce qu’il avoit apprins des prestres d’Aegypte de la longue vie de leur estat et maniere d’apprendre et conserver les histoires estrangeres, ne me semble tesmoignage de refus en cette consideration. Si interminatam in omnes partes magnitudinem regionum videremus et temporum, in quam se injiciens animus et intendens ita late longeque peregrinatur, ut nullam oram ultimi videat in qua possit insistere : in hac immensitate infinita vis innumerabilium appareret formarum. Quand tout ce qui est venu par rapport du passé jusques à nous seroit vray et seroit sçeu par quelqu’un, ce seroit moins que rien au pris de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde qui coule pendant que nous y sommes, combien chetive et racourcie est la cognoissance des plus curieux ! Non seulement des evenemens particuliers que fortune rend souvant exemplaires et poisans, mais de l’estat des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus qu’il n’en vient à nostre science. Nous nous escriïons du miracle de l’invention de nostre artillerie, de nostre impression ; d’autres hommes, un autre bout du monde à la Chine, en jouyssoit mille ans auparavant. Si nous voyons autant du monde comme nous n’en voyons pas, nous apercevrions, comme il est à croire, une perpetuele multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de rare eu esgard à nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, qui est un miserable fondement de nos regles et qui nous represente volontiers une tres-fauce image des choses. Comme vainement nous concluons aujourd’hui l’inclination et la decrepitude du monde par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse et decadence,

Jamque adeo affecta est aetas, affectaque tellus ;

ainsi vainement concluoit cettuy-là sa naissance et jeunesse, par la vigueur qu’il voyoit aux espris de son temps, abondans en nouvelletez et inventions de divers arts :

Verum, ut opinor, habet novitatem summa, recénsque

Natura est mundi, neque pridem exordia coepit :

Quare etiam quaedam nunc artes expoliuntur,

Nunc etiam augescunt, nunc addita navigiis sunt

Multa.

Nostre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous respond si c’est le dernier de ses freres, puis que les Daemons, les Sybilles et nous, avons ignoré cettuy-cy jusqu’asture ?) non moins grand, plain et membru que luy, toutesfois si nouveau et si enfant qu’on luy aprend encore son abc : il n’y a pas cinquante ans qu’il ne sçavoit ny lettres, ny pois, ny mesure, ny vestements, ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud au giron, et ne vivoit que des moyens de sa mere nourrice. Si nous concluons bien de nostre fin, et ce poete de la jeunesse de son siecle, cet autre monde ne faira qu’entrer en lumiere quand le nostre en sortira. L’univers tombera en paralisie ; l’un membre sera perclus, l’autre en vigueur. Bien crains-je que nous aurons bien fort hasté sa declinaison et sa ruyne par nostre contagion, et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’estoit un monde enfant ; si ne l’avons nous pas foité et soubmis à nostre discipline par l’avantage de nostre valeur et forces naturelles, ny ne l’avons practiqué par nostre justice et bonté, ny subjugué par nostre magnanimité. La plus part de leurs responces et des negotiations faictes avec eux tesmoignent qu’ils ne nous devoyent rien en clarté d’esprit naturelle et en pertinence. L’espouventable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce Roy où tous les arbres, les fruicts et toutes les herbes, selon l’ordre et grandeur qu’ils ont en un jardin, estoyent excellemment formez en or ; comme, en son cabinet, tous les animaux qui naissoient en son estat et en ses mers ; et la beauté de leurs ouvrages en pierrerie, en plume, en cotton, en la peinture, montrent qu’ils ne nous cedoient non plus en l’industrie. Mais, quant à la devotion, observance des loix, bonté, liberalité, loyauté, franchise, il nous a bien servy de n’en avoir pas tant qu’eux : ils se sont perdus par cet advantage, et vendus, et trahis eux mesme. Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, resolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrois pas d’opposer les exemples que je trouverois parmy eux aux plus fameux exemples anciens que nous ayons aus memoires de nostre monde par deçà. Car, pour ceux qui les ont subjuguez, qu’ils ostent les ruses et batelages dequoy ils se sont servis à les piper, et le juste estonnement qu’aportoit à ces nations là de voir arriver si inopinéement des gens barbus, divers en langage, religion, en forme et en contenance, d’un endroict du monde si esloigné et où ils n’avoyent jamais imaginé qu’il y eust habitation quelconque, montez sur des grands monstres incogneuz, contre ceux qui n’avoyent non seulement jamais veu de cheval, mais beste quelconque duicte à porter et soustenir homme ny autre charge ; garnis d’une peau luysante et dure et d’une arme trenchante et resplendissante, contre ceux qui, pour le miracle de la lueur d’un miroir ou d’un cousteau, alloyent eschangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n’avoient ny science ny matiere par où tout à loisir ils sçeussent percer nostre acier ; adjoustez y les foudres et tonnerres de nos pieces et harquebouses, capables de troubler Caesar mesme, qui l’en eust surpris autant inexperimenté, et à cett’heure, contre des peuples nuds, si ce n’est où l’invention estoit arrivée de quelque tissu de cotton, sans autres armes pour le plus que d’arcs, pierres, bastons et boucliers de bois ; des peuples surpris, soubs couleur d’amitié et de bonne foy, par la curiosité de veoir des choses estrangeres et incogneues : contez, dis-je, aux conquerans cette disparité, vous leur ostez toute l’occasion de tant de victoires. Quand je regarde cete ardeur indomptable dequoy tant de milliers d’hommes, femmes et enfans, se presentent et rejettent à tant de fois aux dangers inevitables, pour la deffence de leurs dieux et de leur liberté ; céte genereuse obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort, plus volontiers que de se soubmettre à la domination de ceux de qui ils ont esté si honteusement abusez, et aucuns choisissans plustost de se laisser defaillir par faim et par jeusne, estans pris, que d’accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses, je prevois que, à qui les eust attaquez pair à pair, et d’armes, et d’experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu’en autre guerre que nous voyons. Que n’est tombée soubs Alexandre ou soubs ces anciens Grecs et Romains une si noble conqueste, et une si grande mutation et alteration de tant d’empires et de peuples soubs des mains qui eussent doucement poly et defriché ce qu’il y avoit de sauvage, et eussent conforté et promeu les bonnes semences que nature y avoit produit, meslant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu’elles y eussent esté necessaires, mais aussi meslant les vertus Grecques et Romaines aux originelles du pays ! Quelle reparation eust-ce esté, et quel amendement à toute cette machine, que les premiers exemples et deportemens nostres qui se sont presentez par delà eussent appelé ces peuples à l’admiration et imitation de la vertu et eussent dressé entre eux et nous une fraternele societé et intelligence ! Combien il eust esté aisé de faire son profit d’ames si neuves, si affamées d’apprentissage, ayant pour la plus part de si beaux commencemens naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexperience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos meurs. Qui mit jamais à tel pris le service de la mercadence et de la trafique ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passez au fil de l’espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la negotiation des perles et du poivre : mechaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiez publiques ne pousserent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilitez et calamitez si miserables. En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aucuns Espagnols prindrent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remonstrances accoustumées : Qu’ils estoient gens paisibles, venans de loingtains voyages, envoyez de la part du Roy de Castille, le plus grand Prince de la terre habitable, auquel le Pape, representant Dieu en terre, avoit donné la principauté de toutes les Indes ; Que, s’ils vouloient luy estre tributaires, ils seroient tres-benignement traictez ; leur demandoient des vivres pour leur nourriture et de l’or pour le besoing de quelque medecine ; leur remontroient au demeurant la creance d’un seul Dieu et la verité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient d’accepter, y adjoustans quelques menasses. La responce fut telle : Que, quand à estre paisibles, ils n’en portoient pas la mine, s’ils l’estoient ; Quand à leur Roy, puis qu’il demandoit, il devoit estre indigent et necessiteux ; et celuy qui luy avoit faict cette distribution, homme aymant dissention, d’aller donner à un tiers chose qui n’estoit pas sienne, pour le mettre en debat contre les anciens possesseurs ; Quant aux vivres, qu’ils leur en fourniroient ; D’or, ils en avoient peu, et que c’estoit chose qu’ils mettoient en nulle estime, d’autant qu’elle estoit inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pourtant ce qu’ils en pourroient trouver, sauf ce qui estoit employé au service de leurs dieux, qu’ils le prinssent hardiment ; Quant à un seul Dieu, le discours leur en avoit pleu, mais qu’ils ne vouloient changer leur religion, s’en estans si utilement servis si long temps, et qu’ils n’avoient accoustumé prendre conseil que de leurs amis et connoissans ; Quant aux menasses, c’estoit signe de faute de jugement d’aller menassant ceux desquels la nature et les moyens estoient inconneux ; Ainsi qu’ils se despeschassent promptement de vuyder leur terre, car ils n’estoient pas accoustumez de prendre en bonne part les honnestetez et remonstrances de gens armez et estrangers ; autrement, qu’on feroit d’eux comme de ces autres, leur montrant les testes d’aucuns hommes justiciez autour de leur ville. Voilà un exemple de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a que ny en ce lieu là ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouverent les marchandises qu’ils cerchoient, ils ne feirent arrest ny entreprise, quelque autre commodité qu’il y eust, tesmoing mes Cannibales. Des deux les plus puissans monarques de ce monde là, et, à l’avanture, de cettuy-cy, Roys de tant de Roys, les derniers qu’ils en chasserent, celuy du Peru, ayant esté pris en une bataille et mis à une rançon si excessifve qu’elle surpasse toute creance, et celle là fidellement payée, et avoir donné par sa conversation signe d’un courage franc, liberal et constant, et d’un entendement net et bien composé, il print envie aux vainqueurs, apres en avoir tiré un million trois cens vingt cinq mille cinq cens poisant d’or, outre l’argent et autres choses qui ne monterent pas moins, si que leurs chevaux n’alloient plus ferrez que d’or massif, de voir encores, au pris de quelque desloyauté que ce fut, quel pouvoit estre le reste des thresors de ce Roy, et jouyr librement de ce qu’il avoit reservé. On luy apposta une fauce accusation et preuve, qu’il desseignoit de faire souslever ses provinces pour se remettre en liberté. Sur-quoy, par beau jugement de ceux mesme qui luy avoient dressé cette trahison, on le condemna à estre pendu et estranglé publiquement, luy ayant faict racheter le tourment d’estre bruslé tout vif par le baptesme qu’on luy donna au supplice mesme. Accident horrible et inouy, qu’il souffrit pourtant sans se démentir ny de contenance ny de parole, d’une forme et gravité vrayement royalle. Et puis, pour endormir les peuples estonnez et transis de chose si estrange, on contrefit un grand deuil de sa mort, et luy ordonna l’on des somptueuses funerailles. L’autre, Roy de Mexico, ayant long temps defendu sa ville assiegée et montré en ce siege tout ce que peut et la souffrance et la perseverance, si onques prince et peuple le montra, et son malheur l’ayant rendu vif entre les mains des ennemis, avec capitulation d’estre traité en Roy (aussi ne leur fit-il rien voir, en la prison, indigne de ce tiltre) ; ne trouvant poinct apres cette victoire tout l’or qu’ils s’estoient promis, apres avoir tout remué et tout fouillé, se mirent à en cercher des nouvelles par les plus aspres geines dequoy ils se peurent adviser, sur les prisonniers qu’ils tenoient. Mais, n’ayant rien profité, trouvant des courages plus forts que leurs torments, ils en vindrent en fin à telle rage que, contre leur foy et contre tout droit des gens, ils condamnerent le Roy mesme et l’un des principaux seigneurs de sa court à la geine en presence l’un de l’autre. Ce seigneur, se trouvant forcé de la douleur, environné de braziers ardens, tourna sur la fin piteusement sa veue vers son maistre, comme pour luy demander mercy de ce qu’il n’en pouvoit plus. Le Roy, plantant fierement et rigoureusement les yeux sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité, luy dict seulement ces mots, d’une voix rude et ferme : Et moy, suis-je dans un bain ? suis-je pas plus à mon aise que toy ? Celuy-là, soudain apres, succomba aux douleurs et mourut sur la place. Le Roy, à demy rosty, fut emporté de là, non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des ames qui, pour la doubteuse information de quelque vase d’or à piller, fissent griller devant leurs yeux un homme, non qu’un Roy si grand et en fortune et en merite), mais ce fut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se delivrer par armes d’une si longue captivité et subjection, où il fit sa fin digne d’un magnanime prince. A une autre-fois, ils mirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cens soixante hommes tous vifs, les quatre cens du commun peuple, les soixante des principaux seigneurs d’une province, prisonniers de guerre simplement. Nous tenons d’eux-mesmes ces narrations, car ils ne les advouent pas seulement, ils s’en ventent et les preschent. Seroit-ce pour tesmoignage de leur justice ou zele envers la religion ? Certes, ce sont voyes trop diverses et ennemies d’une si saincte fin. S’ils se fussent proposés d’estendre nostre foy, ils eussent consideré que ce n’est pas en possession de terres qu’elle s’amplifie, mais en possession d’hommes, et se fussent trop contentez des meurtres que la necessité de la guerre apporte, sans y mesler indifferemment une boucherie, comme sur des bestes sauvages, universelle, autant que le fer et le feu y ont peu attaindre, n’en ayant conservé par leur dessein qu’autant qu’ils en ont voulu faire de miserables esclaves pour l’ouvrage et service de leurs minieres : si que plusieurs des chefs ont esté punis à mort, sur les lieux de leur conqueste, par ordonnance des Rois de Castille, justement offencez de l’horreur de leurs deportemens, et quasi tous desestimez et mal-voulus. Dieu a meritoirement permis que ces grands pillages se soient absorbez par la mer en les transportant, ou par les guerres intestines dequoy ils se sont entremangez entre eux, et la plus part s’enterrerent sur les lieux, sans aucun fruict de leur victoire. Quant à ce que la recepte, et entre les mains d’un prince mesnager et prudent, respond si peu à l’esperance qu’on en donna à ses predecesseurs, et à cette premiere abondance de richesses qu’on rencontra à l’abord de ces nouvelles terres (car, encore qu’on en retire beaucoup, nous voyons que ce n’est rien au pris de ce qui s’en devoit attendre), c’est que l’usage de la monnoye estoit entierement inconneu, et que par consequent leur or se trouva tout assemblé, n’estant en autre service que de montre et de parade, comme un meuble reservé de pere en fils par plusieurs puissants Roys, qui espuisoient toujours leurs mines pour faire ce grand monceau de vases et statues à l’ornement de leurs palais et de leurs temples, au lieu que nostre or est tout en emploite et en commerce. Nous le menuisons et alterons en mille formes, l’espandons et dispersons. Imaginons que nos Roys amoncelassent ainsi tout l’or qu’ils pourroient trouver en plusieurs siecles, et le gardassent immobile. Ceux du Royaume de Mexico estoient aucunement plus civilisez et plus artistes que n’estoient les autres nations de là. Aussi jugeoient-ils, ainsi que nous, que l’univers fut proche de sa fin, et en prindrent pour signe la desolation que nous y apportames. Ils croyoyent que l’estre du monde se depart en cinq aages et en la vie de cinq soleils consecutifs, desquels les quatre avoient desjà fourny leur temps, et que celuy qui leur esclairoit estoit le cinquiesme. Le premier perit avec toutes les autres creatures par universelle inondation d’eaux ; le second, par la cheute du ciel sur nous, qui estouffa toute chose vivante, auquel aage ils assignent les geants, et en firent voir aux Espagnols des ossements à la proportion desquels la stature des hommes revenoit à vingt paumes de hauteur ; le troisiesme, par feu qui embrasa et consuma tout ; le quatriesme, par une émotion d’air et de vent qui abbatit jusques à plusieurs montaignes : les hommes n’en moururent poinct, mais ils furent changez en magots (quelles impressions ne souffre la lacheté de l’humaine creance !) ; apres la mort de ce quatriesme Soleil, le monde fut vingt-cinq ans en perpetuelles tenebres, au quinziesme desquels fut creé un homme et une femme qui refeirent l’humaine race ; dix ans apres, à certain de leurs jours, le Soleil parut nouvellement creé ; et commence, depuis, le compte de leurs années par ce jour là. Le troisiesme jour de sa creation, moururent les Dieux anciens ; les nouveaux sont nays depuis, du jour à la journée. Ce qu’ils estiment de la maniere que ce dernier Soleil perira, mon autheur n’en a rien appris. Mais leur nombre de ce quatriesme changement rencontre à cette grande conjonction des astres qui produisit, il y a huict cens tant d’ans, selon que les Astrologiens estiment, plusieurs grandes alterations et nouvelletez au monde. Quant à la pompe et magnificence, par où je suis entré en ce propos, ny Graece, ny Romme, ny Aegypte ne peut, soit en utilité, ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouvrages au chemin qui se voit au Peru, dressé par les Roys du pays, depuis la ville de Quito jusques à celle de Cusco (il y a trois cens lieues), droict, uny, large de vingt-cinq pas, pavé, revestu de costé et d’autre de belles et hautes murailles, et le long d’icelles, par le dedans, deux ruisseaux perennes, bordez de beaux arbres qu’ils nomment molly. Où ils ont trouvé des montaignes et rochers, ils les ont taillez et applanis, et comblé les fondrieres de pierre et chaux. Au chef de chasque journée, il y a de beaux palais fournis de vivres, de vestements et d’armes, tant pour les voyageurs que pour les armées qui ont à y passer. En l’estimation de cet ouvrage, j’ay compté la difficulté, qui est particulierement considerable en ce lieu là. Ils ne bastissoient poinct de moindres pierres que de dix pieds en carré ; ils n’avoient autre moyen de charrier qu’à force de bras, en trainant leur charge ; et pas seulement l’art d’eschafauder, n’y sçachant autre finesse que de hausser autant de terre contre leur bastiment, comme il s’esleve, pour l’oster apres.

Retombons à nos coches. En leur place, et de toute autre voiture, ils se faisoient porter par les hommes et sur leurs espaules. Ce dernier Roy du Peru, le jour qu’il fut pris, estoit ainsi porté sur des brancars d’or, et assis dans une cheze d’or, au milieu de sa bataille. Autant qu’on tuoit de ces porteurs pour le faire choir à bas, car on le vouloit prendre vif, autant d’autres, et à l’envy, prenoient la place des morts, de façon qu’on ne le peut onques abbatre, quelque meurtre qu’on fit de ces gens là, jusques à ce qu’un homme de cheval l’alla saisir au corps, et l’avalla par terre.

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