Essais (page 43)
De l’incommodité de la grandeur Chap. VII
PUisque nous ne la pouvons aveindre, vengeons nous à en mesdire. Si n’est pas entierement mesdire de quelque chose, d’y trouver des deffauts ; il s’en trouve en toutes choses, pour belles et desirables qu’elles soyent. En general, elle a cet evident avantage qu’elle se ravalle quand il luy plaist, et qu’à peu pres elle a le chois de l’une et l’autre condition : car on ne tombe pas de toute hauteur ; il en est plus desquelles on peut descendre sans tomber. Bien me ſemble il, que nous la faiſons trop valoir ; & trop valoir auſſi la reſolution de ceux que nous avons, ou veu ou ouy dire, l’avoir meſpriſee, ou s’en eſtre deſmis, de leur propre deſſein. Son eſſence n’eſt pas ſi evidemment commode, qu’on ne la puiſſe refuſer ſans miracle. Je trouve l’effort bien difficile à la souffrance des maux, mais au contentement d’une mediocre meſure de fortune, & fuite de la grãdeur, j’y trouve fort peu d’affaire. C’est une vertu, ce me ſemble, où moy, qui ne ſuis qu’un oyſon, arriverois ſans beaucoup de contention. Que doivent faire ceux, qui mettroient encores en conſideration, la gloire qui accompagne ce refus, auquel il peut eſcheoir plus d’ambition, qu’au deſir meſme & jouyſſance de la grandeur. D’autant que l’ambition ne ſe conduit jamais mieux ſelon ſoy, que par une voye eſgaree & inuſitee. J’aiguiſe mon courage vers la patience, je l’affoiblis vers le deſir. Autant ay−je à ſouhaiter qu’un autre, & laiſſe à mes ſouhaits autant de liberté & d’indiſcretion ; mais pourtant ſi ne m’est−il jamais advenu, de ſouhaiter ny empire ny Royauté, ny l’eminẽce de ces hautes fortunes & commandereſſes. Je ne viſe pas de ce coſté là : je m’aime trop. Quand je penſe à croiſtre, c’eſt baſſement, d’une accroiſſance contrainte & coüarde, proprement pour moy : en reſolution, en prudence, en santé, en beauté, & en richeſſe encore. Mais ce credit, cette auctorité ſi puiſſante, foule mon imagination. & tout à l’oppoſite de l’autre, m’aymerois à l’avãture mieux, deuxieſme ou troisieſme à Perigeux, que premier à Paris : au moins ſans mentir, mieux troisieſme à Paris, que premier en charge. Je ne veux ny debattre avec un huiſſier de porte, miſerable inconu ; ny faire fendre en adoration, les preſſes où je paſſe : je ſuis duit à un eſtage moyen, cõme par ma fortune, auſſi par mon gouſt. J’ay ainsi l’ame poltrone, que je ne meſure pas la bonne fortune ſelõ ſa hauteur, mais ſelon ſa facilité. Je suis deſgouté de maitriſe, & active & paſſive.Le plus aſpre & difficile meſtier du monde, à mon gré, c’est, faire dignement le Roy. J’excuſe plus de leurs fautes, qu’on ne fait communéement, en conſideration de l’horrible poix de leur charge, qui m’eſtonne. Il eſt difficile de garder mesure, à une puiſſance ſi deſmesuree. Si eſt−ce que c’eſt envers ceux−meſmes qui ſont de moins excellente nature, une ſinguliere incitation à la vertu, d’eſtre logé en tel lieu, où vous ne faciez aucun bien, qui ne soit mis en regiſtre & en conte : & où le moindre bien faire porte ſur tant de gens : & où voſtre ſuffiſance, comme celle des preſcheurs, s’adreſſe principalement au peuple, juge peu exacte, facile à piper, facile à cõtenter. Il eſt peu de choſes, auſquelles nous puiſſions donner le jugement ſyncere, par ce qu’il en eſt peu, auſquelles en quelque façon nous n’ayons particulier intereſt. La ſuperiorité & inferiorité, la maiſtrise ſ la ſubjection, ſont obligées à une naturelle envie & conteſtation, il faut qu’elles ſ'entrepillent perpetuellement. Je ne crois ny l’une ny l’autre, des droicts de ſa compagne : laiſſons en dire à la raiſon, qui est inflexible & impaſſible, quand nous en pourrons finer. Je feuilletois il n’y a pas un mois, deux livres eſcoſſois, ſe combattans sur ce subject. Le populaire rend le Roy de pire condition qu’un charretier, le monarchique le loge quelques braſſes au deſſus de Dieu, en puiſſance & ſouveraineté. Or l’incommodité de la grandeur, que j’ay pris icy à remarquer, par quelque occaſiõ qui vient de m’en advertir, eſt cette cy. Il n’eſt à l’avanture riẽ plus plaiſãt au commerce des hommes, que les eſſays que nous faiſons les uns contre les autres, par jalouſie d’honneur & de valeur, ſoit aux exercices du corps ou de l’eſprit : auſquels la grandeur ſouveraine n’a aucune vraye part. A la verité il m’a ſemblé ſouvent, qu’a force de reſpect, on y traicte les Princes deſdaigneuſement & injurieuſement. Car ce dequoy je m’offençois infiniement en mon enfance, que ceux qui s’exerçoyent avec moy espargnassent de s’y employer à bon escient, pour me trouver indigne contre qui ils s’efforçassent, c’est ce qu’on voit leur advenir tous les jours, chacun se trouvant indigne de s’efforcer contre eux. Si on recognoist qu’ils ayent tant soit peu d’affection à la victoire, il n’est celuy qui ne se travaille à la leur prester, et qui n’aime mieux trahir sa gloire que d’offenser la leur : on n’y employe qu’autant d’effort qu’il en faut pour servir à leur honneur. Quelle part ont ils à la meslée, en laquelle chacun est pour eux ? Il me semble voir ces paladins du temps passé se presentans aus joustes et aus combats avec des corps et des armes faëes. Brisson, courant contre Alexandre, se feingnit en la course ; Alexandre l’en tança, mais il luy en devoit faire donner le foet. Pour cette consideration, Carneades disoit que les enfans des Princes n’apprennent rien à droict qu’à manier des chevaux, d’autant que en tout autre exercice chacun fleschit soubs eux et leur donne gaigné ; mais un cheval, qui n’est ny flateur ny courtisan, verse le fils du Roy à terre comme il feroit le fils d’un crocheteur. Homere a esté contrainct de consentir que Venus fut blessée au combat de Troye, une si douce saincte et si delicate, pour luy donner du courage et de la hardiesse, qualitez qui ne tombent aucunement en ceux qui sont exempts de danger. On faict courroucer, craindre, fuyr les dieux, s’en jalouser, se douloir et se passionner, pour les honorer des vertus qui se bastissent entre nous de ces imperfections. Qui ne participe au hazard et difficulté, ne peut pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit les actions hazardeuses. C’est pitié de pouvoir tant qu’il advienne que toutes choses vous cedent. Vostre fortune rejecte trop loing de vous la societé et la compaignie, elle vous plante trop à l’escart. Cette aysance et lache facilité de faire tout baisser soubs soy est ennemye de toute sorte de plaisir. c’est glisser, cela, ce n’est pas aller ; c’est dormir, ce n’est pas vivre. Concevez l’homme accompaigné d’omnipotence, vous l’abismez : il faut qu’il vous demande par aumosne de l’empeschement et de la resistance ; son estre et son bien est en indigence. Leurs bonnes qualitez sont mortes et perdues, car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met hors ; ils ont peu de cognoissance de la vraye louange, estant batus d’une si continuele approbation et uniforme. Ont ils affaire au plus sot de leurs subjects, ils n’ont aucun moyen de prendre advantage sur luy ; en disant : C’est pour ce qu’il est mon Roy, il luy semble avoir assez dict qu’il a presté la main à se laisser vaincre. Cette qualité estouffe et consomme les autres qualitez vrayes et essentielles (elles sont enfoncées dans la Royauté) et ne leur laisse à eux faire valoir que les actions qui la touchent directement et qui luy servent, les offices de leur charge. C’est tant estre Roy qu’il n’est que par là. Cette lueur estrangere qui l’environne, le cache et nous le desrobe ; nostre veue s’y rompt et s’y dissipe, estant remplie et arrestée par cette forte lumiere. Le Senat ordonna le pris d’eloquence à Tybere ; il le refusa, n’estimant pas que, d’un jugement si peu libre, quand bien il eust esté veritable, il s’en peut ressentir. Comme on leur cede tous avantages d’honneur, aussi conforte l’on et auctorise les deffauts et vices qu’ils ont, non seulement par approbation, mais aussi par imitation. Chacun des suyvans d’Alexandre portoit comme luy la teste à costé ; et les flateurs de Dionysius s’entrehurtoyent en sa presence, poussoyent et versoyent ce qui se rencontroit à leurs pieds, pour dire qu’ils avoyent la veue aussi courte que luy. Les greveures ont aussi par fois servy de recommandation et faveur. J’en ay veu la surdité en affectation ; et, par ce que le maistre hayssoit sa femme, Plutarque a veu les courtisans repudier les leurs, qu’ils aymoyent. Qui plus est, la paillardise s’en est veue en credit, et toute dissolution ; comme aussi la desloyauté, les blasphemes, la cruauté ; comme l’heresie ; comme la superstition, l’irreligion, la mollesse ; et pis, si pis il y a : par un exemple encores plus dangereux que celuy des flateurs de Mithridates, qui, d’autant que leur maistre envioit l’honneur de bon medecin, luy portoyent à inciser et cautheriser leurs membres : car ces autres souffrent cautheriser leur ame, partie plus delicate et plus noble. Mais, pour achever par où j’ay commencé, Adrian l’Empereur debatant avec le philosophe Favorinus de l’interpretation de quelque mot, Favorinus luy en quicta bien tost la victoire. Ses amys se plaignans à luy : Vous vous moquez, fit-il ; voudriez vous qu’il ne fut pas plus sçavant que moy, luy qui commande à trente legions ? Auguste escrivit des vers contre Asinius Pollio : Et moy, dict Pollio, je me tais ; ce n’est pas sagesse d’escrire à l’envy de celui qui peut proscrire. Et avoyent raison. Car Dionysius, pour ne pouvoir esgaller Philoxenus en la poesie, et Platon en discours, en condemna l’un aus carrieres, et envoya vendre l’autre esclave en l’isle d’Aegine.
De l’art de conférer. Chap. VIII
C’est un usage de nostre justice, d’en condamner aucuns pour l’advertissement des autres. De les condamner par ce qu’ils ont failly, ce seroit bestise, comme dict Platon. Car, ce qui est faict, ne se peut deffaire ; mais c’est affin qu’ils ne faillent plus de mesmes, ou qu’on fuye l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu’on pend, on corrige les autres par luy. Je faicts de mesmes. Mes erreurs sont tantost naturelles et incorrigibles ; mais, ce que les honnestes hommes profitent au public en se faisant imiter, je le profiteray à l’avanture à me faire eviter :
Nonne vides Albi ut malè vivat filius, utque
Barrus inops ? magnum documentum, ne patriam rem
Perdere quis velit.
Publiant et accusant mes imperfections, quelqu’un apprendra de les craindre. Les parties que j’estime le plus en moy, tirent plus d’honneur de m’accuser que de me recommander. Voilà pourquoi j’y retombe et m’y arreste plus souvant. Mais, quand tout est conté, on ne parle jamais de soy sans perte. Les propres condemnations sont tousjours accrues, les louanges mescrues. Il en peut estre aucuns de ma complexion, qui m’instruis mieux par contrarieté que par exemple, et par fuite que par suite. A cette sorte de discipline regardoit le vieux Caton, quand il dict que les sages ont plus à apprendre des fols que les fols des sages ; et cet ancien joueur de lyre, que Pausanias recite avoir accoustumé contraindre ses disciples d’aller ouyr un mauvais sonneur qui logeoit vis à vis de luy, où ils apprinsent à hayr ses desaccords et fauces mesures. L’horreur de la cruauté me rejecte plus avant en la clemence qu’aucun patron de clemence ne me sçauroit attirer. Un bon escuyer ne redresse pas tant mon assiete, comme faict un procureur ou un Venitien à cheval ; et une mauvaise façon de langage reforme mieux la mienne que ne faict la bonne. Tous les jours la sotte contenance d’un autre m’advertit et m’advise. Ce qui poind, touche et esveille mieux que ce qui plaist. Ce temps n’est propre à nous amender qu’à reculons, par disconvenance plus que par accord, par difference que par similitude. Estant peu aprins par les bons exemples, je me sers des mauvais, desquels la leçon est ordinaire. Je me suis efforcé de me rendre autant aggreable comme j’en voyoy de fascheux, aussi ferme que j’en voyoy de mols, aussi doux que j’en voyoy d’aspres. Mais je me proposoy des mesures invincibles. Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference. J’en trouve l’usage plus doux que d’aucune autre action de nostre vie ; et c’est la raison pourquoy, si j’estois asture forcé de choisir, je consentirois plustost, ce crois-je, de perdre la veue que l’ouir ou le parler. Les Atheniens, et encore les Romains, conservoient en grand honneur cet exercice en leurs Academies. De nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profict, comme il se voit par la comparaison de nos entendemens aux leurs. L’estude des livres, c’est un mouvement languissant et foible qui n’eschauffe poinct : là où la conference apprend et exerce en un coup. Si je confere avec une ame forte et un roide jousteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre, ses imaginations eslancent les miennes. La jalousie, la gloire, la contention me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l’unisson est qualité du tout ennuyeuse en la conference. Comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire combien il perd et s’abastardit par le continuel commerce et frequentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs. Il n’est contagion qui s’espande comme celle-là. Je sçay par assez d’experience combien en vaut l’aune. J’ayme à contester et à discourir, mais c’est avec peu d’hommes et pour moy. Car de servir de spectacle aux grands et faire à l’envy parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est un mestier tres-messeant, à un homme d’honneur. La sottise est une mauvaise qualité ; mais de ne la pouvoir supporter, et s’en despiter et ronger, comme il m’advient, c’est une autre sorte de maladie qui ne doit guere à la sottise en importunité ; et est ce qu’à present je veux accuser du mien. J’entre en conference et en dispute avec grande liberté et facilité, d’autant que l’opinion trouve en moy le terrein mal propre à y penetrer et y pousser de hautes raçines. Nulles propositions m’estonnent, nulle creance me blesse, quelque contrarieté qu’elle aye à la mienne. Il n’est si frivole et si extravagante fantasie qui ne me semble bien sortable à la production de l’esprit humain. Nous autres, qui privons nostre jugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diverses ; et, si nous n’y prestons le jugement, nous y prestons aiséement l’oreille. Où l’un plat est vuide du tout en la balance, je laisse vaciller l’autre, sous les songes d’une vieille. Et me semble estre excusable si j’accepte plustost le nombre impair ; le jeudy au pris du vendredy ; si je m’aime mieux douziesme ou quatorziesme que treziesme à table ; si je vois plus volontiers un liévre costoyant que traversant mon chemin quand je voyage, et donne plustost le pied gauche que le droict à chausser. Toutes telles ravasseries, qui sont en credit autour de nous, meritent au-moins qu’on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l’inanité, mais elles l’emportent. Encores sont en poids les opinions vulgaires et casuelles autre chose que rien en nature. Et, qui ne s’y laisse aller jusques là, tombe à l’avanture au vice de l’opiniastreté pour eviter celuy de la superstition. Les contradictions donc des jugemens ne m’offencent ny m’alterent ; elles m’esveillent seulement et m’exercent. Nous fuyons à la correction ; il s’y faudroit presenter et produire, notamment quand elle vient par forme de conferance, non de rejance. A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à droit, comment on s’en deffera. Au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirois estre rudement heurté par mes amis : Tu es un sot, tu resves. J’ayme, entre les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée. Il nous faut fortifier l’ouie et la durcir contre cette tandreur du son ceremonieux des parolles. J’ayme une societé et familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l’aspreté et vigueur de son commerce, comme l’amour, és morsures et esgratigneures sanglantes. Elle n’est pas assez vigoureuse et genereuse, si elle n’est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le hurt et a ses allures contreintes. Neque enim disputari sine reprehensione potest. Quand on me contrarie, on esveille mon attention, non pas ma cholere ; je m’avance vers celuy qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la verité devroit estre la cause commune à l’un et à l’autre. Que respondra-il ? la passion du courroux lui a desjà frappé le jugement. Le trouble s’en est saisi avant la raison. Il seroit utile qu’on passast par gageure la decision de nos disputes, qu’il y eut une marque materielle de nos pertes, affin que nous en tinssions estat, et que mon valet me peut dire : Il vous costa, l’année passée, cent escus, à vingt fois, d’avoir esté ignorant et opiniastre. Je festoye et caresse la verité en quelque main que je la trouve, et m’y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que je la vois approcher. Et, pourveu qu’on n’y procede d’une troigne trop imperieuse et magistrale, je preste l’espaule aux reprehensions que l’on faict en mes escrits ; et les ay souvent changez plus par raison de civilité que par raison d’amendement : aymant à gratifier et nourrir la liberté de m’advertir par la facilité de ceder ; ouy, à mes despans. Toutefois il est certes malaisé d’y attirer les hommes de mon temps : ils n’ont pas le courage de corriger, par ce qu’ils n’ont pas le courage de souffrir à l’estre, et parlent tousjours avec dissimulation en presence les uns des autres. Je prens si grand plaisir d’estre jugé et cogneu, qu’il m’est comme indifferent en quelle des deux formes je le soys. Mon imagination se contredit elle mesme si souvent et condamne, que ce m’est tout un qu’un autre le face : veu principalement que je ne donne à sa reprehension que l’authorité que je veux. Mais je romps paille avec celuy qui se tient si haut à la main, comme j’en cognoy quelqu’un qui plaint son advertissement, s’il n’en est creu, et prend à injure si on estrive à le suivre. Ce que Socrates recueilloit, tousjours riant, les contradictions qu’on faisoit à son discours, on pourroit dire que sa force en estoit cause, et que, l’avantage ayant à tomber certainement de son costé, il les acceptoit comme matiere de nouvelle gloire. Mais nous voyons au rebours qu’il n’est rien qui nous y rende le sentiment si delicat, que l’opinion de la préeminence et desdaing de l’adversaire ; et que, par raison, c’est au foible plustost d’accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillent. Je cerche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment que de ceux qui me craignent. C’est un plaisir fade et nuisible d’avoir affaire à gens qui nous admirent et facent place. Antisthenes commanda à ses enfans de ne sçavoir jamais gré ny grace à homme qui les louat. Je me sens bien plus fier de la victoire que je gaigne sur moy quand, en l’ardeur mesme du combat, je me faicts plier soubs la force de la raison de mon adversaire, que je ne me sens gré de la victoire que je gaigne sur luy par sa foiblesse. En fin, je reçois et advoue toutes sortes d’atteinctes qui sont de droict fil, pour foibles qu’elles soient, mais je suis par trop impatient de celles qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me sont les opinions unes, et la victoire du subject à peu près indifferente. Tout un jour je contesteray paisiblement, si la conduicte du debat se suit avec ordre. Ce n’est pas tant la force et la subtilité que je demande, comme l’ordre. L’ordre qui se voit tous les jours aux altercations des bergers et des enfans de boutique, jamais entre nous. S’ils se detraquent, c’est en incivilité ; si faisons nous bien. Mais leur tumulte et impatiance ne les devoye pas de leur theme : leur propos suit son cours. S’ils previennent l’un l’autre, s’ils ne s’attendent pas, au-moins ils s’entendent. On respond tousjours trop bien pour moy, si on respond à propos. Mais quand la dispute est trouble et des-reglée, je quitte la chose et m’attache à la forme avec despit et indiscretion, et me jette à une façon de debattre testue, malicieuse et imperieuse, dequoy j’ay à rougir apres. Il est impossible de traitter de bonne foy avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d’un maistre si impetueux, mais aussi ma conscience. Noz disputes devoient estre defendues et punies comme d’autres crimes verbaux. Quel vice n’esveillent elles et n’amoncellent, tousjours regies et commandées par la cholere ! Nous entrons en inimitié, premierement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n’aprenons à disputer que pour contredire, et, chascun contredisant et estant contredict, il en advient que le fruit du disputer c’est perdre et aneantir la verité. Ainsi Platon, en sa republique, prohibe cet exercice aux esprits ineptes et mal nays. A quoy faire vous mettez vous en voie de quester ce qui est avec celuy qui n’a ny pas ny alleure qui vaille ? On ne faict poinct tort au subject, quand on le quicte pour voir du moyen de le traicter ; je ne dis pas moyen scholastique et artiste, je dis moyen naturel, d’un sain entendement. Que sera-ce en fin ? L’un va en orient, l’autre en occident ; ils perdent le principal, et l’escartent dans la presse des incidens. Au bout d’une heure de tempeste, ils ne sçavent ce qu’ils cerchent ; l’un est bas, l’autre haut, l’autre costié. Qui se prend à un mot et une similitude ; qui ne sent plus ce qu’on luy oppose, tant il est engagé en sa course ; et pense à se suyvre, non pas à vous. Qui, se trouvant foible de reins, craint tout, refuse tout, mesle des l’entrée et confond le propos ; ou, sur l’effort du debat, se mutine à se faire tout plat : par une ignorance despite, affectant un orgueilleux mespris, ou une sottement modeste fuite de contention. Pourveu que cettuy cy frappe, il ne luy chaut combien il se descouvre. L’autre compte ses mots, et les poise pour raisons. Celuy-là n’y emploie que l’advantage de sa voix et de ses poulmons. En voilà qui conclud contre soy-mesme. Et cettuy-cy, qui vous assourdit de prefaces et digressions inutiles. Cet autre s’arme de pures injures et cherche une querelle d’Alemaigne, pour se deffaire de la societé et conference d’un esprit qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, mais il vous tient assiegé sur la closture dialectique de ses clauses et sur les formules de son art. Or qui n’entre en deffiance des sciences, et n’est en doubte s’il s’en peut tirer quelque solide fruict au besoin de la vie, à considerer l’usage que nous en avons : nihil sanantibus litteris ? Qui a pris de l’entendement en la logique ? où sont ses belles promesses ? Nec ad melius vivendum nec ad commodius disserendum. Voit-on plus de barbouillage au caquet des harengeres qu’aux disputes publiques des hommes de cette profession ? J’aymeroy mieux que mon fils apprint aux tavernes à parler, qu’aux escholes de la parlerie. Ayez un maistre és arts, conferez avec luy : que ne nous faict-il sentir cette excellence artificielle, et ne ravit les femmes et les ignorans, comme nous sommes, par l’admiration de la fermeté de ses raisons, de la beauté de son ordre ? que ne nous domine-il et persuade comme il veut ? Un homme si avantageux en matiere et en conduicte, pourquoy mesle-il à son escrime les injures, l’indiscretion et la rage ? Qu’il oste son chapperon, sa robbe et son latin ; qu’il ne batte pas nos aureilles d’Aristote tout pur et tout cru, vous le prendrez pour l’un d’entre nous, ou pis. Il me semble, de cette implication et entrelasseure de langage, par où ils nous pressent, qu’il en va comme des joueurs de passe-passe : leur soupplesse combat et force nos sens, mais elle n’esbranle aucunement nostre creance ; hors ce bastelage, ils ne font rien qui ne soit commun et vile. Pour estre plus sçavans, ils n’en sont pas moins ineptes. J’ayme et honore le sçavoir autant que ceux qui l’ont ; et, en son vray usage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux là (et il en est un nombre infiny de ce genre) qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur, qui se raportent de leur entendement à leur memoire, sub aliena umbra latentes, et ne peuvent rien que par livre, je le hay, si je l’ose dire, un peu plus que la bestise. En mon pays, et de mon temps, la doctrine amande assez les bourses, rarement les ames. Si elle les rencontre mousses, elle les aggrave et suffoque, masse crue et indigeste ; si desliées, elle les purifie volontiers, clarifie et subtilise jusques à l’exinanition. C’est chose de qualité à peu pres indifferente ; tres-utile accessoire à une ame bien née, pernicieux à une autre ame et dommageable ; ou plustost chose de tres precieux usage, qui ne se laisse pas posseder à vil pris : en quelque main, c’est un sceptre ; en quelque autre, une marotte. Mais suyvons. Quelle plus grande victoire attendez vous, que d’apprendre à vostre ennemy qu’il ne vous peut combatre ? Quand vous gaignez l’avantage de vostre proposition, c’est la verité qui gaigne ; quand vous gaignez l’avantage de l’ordre et de la conduite, c’est vous qui gaignez. Il m’est advis qu’en Platon et en Xenophon Socrates dispute plus en faveur des disputants qu’en faveur de la dispute ; et, pour instruire Euthydemus et Protagoras de la connoissance de leur impertinence plus que de l’impertinence de leur art. Il empoigne la premiere matiere comme celuy qui a une fin plus utile que de l’esclaircir, assavoir esclaircir les esprits qu’il prend à manier et exercer. L’agitation et la chasse est proprement de nostre gibier : nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment ; de faillir à la prise, c’est autre chose. Car nous sommes nais à quester la verité ; il appartient de la posseder à une plus grande puissance. Elle n’est pas, comme disoit Democritus, cachée dans les fons des abismes, mais plustost eslevée en hauteur infinie en la cognoissance divine. Le monde n’est qu’une escole d’inquisition. Ce n’est pas à qui mettra dedans, mais à qui faira les plus belles courses. Autant peut faire le sot celuy qui dict vray, que celuy qui dict faux : car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire. Mon humeur est de regarder autant à la forme qu’à la substance, autant à l’advocat qu’à la cause, comme Alcibiades ordonnoit qu’on fit. Et tous les jours m’amuse à lire en des autheurs, sans soin de leur science, y cherchant leur façon, non leur subject. Tout ainsi que je poursuy la communication de quelque esprit fameux, non pour qu’il m’enseigne, mais pour que je le cognoisse. Tout homme peut dire veritablement ; mais dire ordonnéement, prudemment et suffisamment, peu d’hommes le peuvent. Par ainsi, la fauceté qui vient d’ignorance ne m’offence point, c’est l’ineptie. J’ay rompu plusieurs marchez qui m’estoyent utiles, par l’impertinence de la contestation de ceux avec qui je marchandois. Je ne m’esmeus pas une fois l’an des fautes de ceux sur lesquels j’ay puissance ; mais, sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allegations, excuses et defences asnieres et brutales, nous sommes tous les jours à nous en prendre à la gorge. Ils n’entendent ny ce qui se dict ny pourquoy, et respondent de mesme ; c’est pour desesperer. Je ne sens heurter rudement ma teste que par une autre teste, et entre plustost en composition avec le vice de mes gens qu’avec leur temerité, importunité, et leur sottise. Qu’ils facent moins, pourveu qu’ils soyent capables de faire : vous vivez en esperance d’eschauffer leur volonté ; mais d’une souche il n’y a ny qu’esperer ny que jouyr qui vaille. Or quoi, si je prens les choses autrement qu’elles ne sont ? Il peut estre ; et pourtant j’accuse mon impatience, et tiens premierement qu’elle est également vitieuse en celuy qui a droict comme en celuy qui a tort : car c’est tousjours un’aigreur tyrannique de ne pouvoir souffrir une forme diverse à la sienne ; et puis, qu’il n’est, à la verité, point de plus grande fadese, et plus constante, que de s’esmouvoir et piquer des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise principallement contre nous ; et ce philosophe du temps passé n’eust jamais eu faute d’occasion à ses pleurs, tant qu’il se fut considéré. Mison, l’un des sept sages, d’une humeur Timoniene et Democritiene, interrogé dequoy il rioit tout seul : De ce mesmes que je ris tout seul, respondit-il. Combien de sottises dis-je et respons-je tous les jours, selon moy ; et volontiers donq combien plus frequentes, selon autruy ! Si je m’en mors les levres, qu’en doivent faire les autres ? Somme, il faut vivre entre les vivants, et laisser courre la riviere sous le pont sans nostre soing, ou, à tout le moins, sans nostre alteration. Voyre mais, pourquoy, sans nous esmouvoir, rencontrons nous quelqu’un qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouvons souffrir le rencontre d’un esprit mal rengé sans nous mettre en cholere ? Cette vitieuse aspreté tient plus au juge qu’à la faute. Ayons tousjours en la bouche ce mot de Platon : Ce que je treuve mal sain, n’est-ce pas pour estre moy mesmes mal sain ? Ne suis-je pas moy mesmes en coulpe ? mon advertissement se peut-il pas renverser contre moy ? Sage et divin refrein, qui fouete la plus universelle et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches que nous faisons les uns aux autres, mais nos raisons aussi et nos arguments es matieres controverses sont ordinerement contournables vers nous, et nous enferrons de nos armes. Dequoy l’ancienneté m’a laissé assez de graves exemples. Ce fut ingenieusement bien dict et tres à propos par celuy qui l’inventa :
Stercus cuique suum bene olet.
Noz yeux ne voient rien en derriere. Cent fois du jour, nous nous moquons de nous sur le subject de nostre voisin et detestons en d’autres les defauts qui sont en nous plus clairement, et les admirons d’une merveilleuse impudence et inadvertance. Encore hier je fus à mesmes de veoir un homme d’entendement et gentil personnage se moquant aussi plaisamment que justement de l’inepte façon d’un autre qui rompt la teste à tout le monde de ses genealogies et alliances plus de moitié fauces (ceux-là se jettent plus volontiers sur tels sots propos qui ont leurs qualitez plus doubteuses et moins seures) ; et luy, s’il eust reculé sur soy, se fut trouvé non guere moins intemperant et ennuyeus à semer et faire valoir les prerogatives de la race de sa femme. O importune presumption de laquelle la femme se voit armée par les mains de son mary mesme ! S’ils entendoient latin, il leur faudroit dire : Age ! si haec non insanit satis sua sponte, instiga. Je n’entens pas que nul n’accuse qui ne soit net, car nul n’accuseroit ; voire ny net en mesme sorte de coulpe. Mais j’entens que nostre jugement, chargeant sur un autre duquel pour lors il est question, ne nous espargne pas d’une interne jurisdiction. C’est office de charité que qui ne peut oster un vice en soy cherche à l’oster ce neantmoins en autruy, où il peut avoir moins maligne et revesche semence. Ny ne me semble responce à propos à celuy qui m’advertit de ma faute, dire qu’elle est aussi en luy. Quoy pour cela ? Tousjours l’advertissement est vray et utile. Si nous avions bon nez, nostre ordure nous devroit plus puïr d’autant qu’elle est nostre. Et Socrates est d’advis que qui se trouveroit coulpable, et son fils, et un estrangier, de quelque violence et injure, devroit comancer par soy à se presenter à la condamnation de la justice et implorer, pour se purger, le secours de la main du bourreau, secondement pour son fils et dernierement pour l’estrangier. Si ce precepte prend le ton un peu trop haut, au moins se doibt-il presenter le premier à la punition de sa propre conscience. Les sens sont nos propres et premiers juges, qui n’apperçoivent les choses que par les accidens externes ; et n’est merveille si, en toutes les pieces du service de nostre societé, il y a un si perpetuel et universel meslange de ceremonies et apparences superficielles ; si que la meilleure et plus effectuelle part des polices consiste en cela. C’est tousjours à l’homme que nous avons affaire, duquel la condition est merveilleusement corporelle. Que ceux qui nous ont voulu bastir, ces années passées, un exercice de religion si contemplatif et immateriel, ne s’estonnent point s’il s’en trouve qui pensent qu’elle fut eschapée et fondue entre leurs doigts, si elle ne tenoit parmy nous comme marque, tiltre et instrument de division et de part, plus que par soy-mesmes. Comme en la conference : la gravité, la robbe et la fortune de celuy qui parle donne souvent credit à des propos vains et ineptes ; il n’est pas à presumer qu’un monsieur si suivy, si redouté, n’aye au dedans quelque suffisance autre que populaire, et qu’un homme à qui on donne tant de commissions et de charges, si desdaigneux et si morguant, ne soit plus habile que cet autre qui le salue de si loing et que personne n’employe. Non seulement les mots, mais aussi les grimaces de ces gens là se considerent et mettent en compte, chacun s’appliquant à y donner quelque belle et solide interpretation. S’ils se rabaissent à la conference commune et qu’on leur presente autre chose qu’aprobation et reverence, ils vous assomment de l’authorité de leur experience : ils ont ouy, ils ont veu, ils ont faict ; vous estes accablé d’exemples. Je leur dirois volontiers que le fruict de l’experience d’un chirurgien n’est pas l’histoire de ses practiques, et se souvenir qu’il a guery quatre empestez et trois gouteux, s’il ne sçait de cet usage tirer dequoy former son jugement, et ne nous sçait faire sentir qu’il en soit devenu plus sage à l’usage de son art. Comme, en un concert d’instruments, on n’oit pas un leut, une espinete et la flutte, on oyt une harmonie en globe, l’assemblage et le fruict de tout cet amas. Si les voyages et les charges les ont amendez, c’est à la production de leur entendement de le faire paroistre. Ce n’est pas assez de compter les experiences, il les faut poiser et assortir ; et les faut avoir digerées et alambiquées, pour en tirer les raisons et conclusions qu’elles portent. Il ne fut jamais tant d’historiens. Bon est il tousjours et utile de les ouyr, car ils nous fournissent tout plain de belles instructions et louables du magasin de leur memoire ; grande partie, certes, au secours de la vie ; mais nous ne cerchons pas cela pour cette heure, nous cerchons si ces recitateurs et recueilleurs sont louables eux mesme. Je hay toute sorte de tyrannie, et la parliere, et l’effectuelle. Je me bande volontiers contre ces vaines circonstances qui pipent nostre jugement par les sens ; et, me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, ay trouvé que ce sont, pour le plus, des hommes comme les autres,
Rarus enim fermè sensus communis in illa
Fortuna.
A l’avanture, les estime l’on et aperçoit moindres qu’ils ne sont, d’autant qu’ils entreprennent plus et se montrent plus : ils ne respondent point au faix qu’ils ont pris. Il faut qu’il y ayt plus de vigueur et de pouvoir au porteur qu’en la charge. Celuy qui n’a pas remply sa force, il vous laisse deviner s’il a encore de la force au delà, et s’il a esté essayé jusques à son dernier point ; celuy qui succombe à sa charge, il descouvre sa mesure et la foiblesse de ses espaules. C’est pourquoy on voit tant d’ineptes ames entre les sçavantes, et plus que d’autres : il s’en fut faict des bons hommes de mesnage, bons marchans, bons artizans ; leur vigueur naturelle estoit taillée à cette proportion. C’est chose de grand poix que la science ; ils fondent dessoubs : pour estaller et distribuer cette noble et puissante matiere, pour l’employer et s’en ayder, leur engin n’a ny assez de vigueur, ny assez de maniement : elle ne peut qu’en une forte nature ; or elles sont bien rares. Et les foibles, dict Socrates, corrompent le dignité de la philosophie en la maniant. Elle paroist et inutile et vicieuse quand elle est mal estuyée. Voilà comment ils se gastent et affolent,
Humani qualis simulator simius oris,
Quem puer arridens pretioso stamine serum
Velavit, nudasque nates ac terga reliquit,
Ludibrium mensis.
A ceux pareillement qui nous regissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n’est pas assez d’avoir un entendement commun, de pouvoir ce que nous pouvons ; ils sont bien loing au dessoubs de nous, s’ils ne sont bien loin au dessus. Comme ils promettent plus, ils doivent aussi plus ; et pourtant leur est le silence non seulement contenance de respect et gravité, mais encore souvent de profit et de mesnage : car Megabysus, estant allé voir Appelles en son ouvrouer, fut long temps sans mot dire et puis commença à discourir de ses ouvrages, dont il receut cette rude reprimende : Tandis que tu as gardé silence, tu semblois quelque grande chose à cause de tes cheines et de ta pompe ; mais maintenant qu’on t’a ouy parler, il n’est pas jusques aux garsons de ma boutique qui ne te mesprisent. Ces magnifiques atours, ce grand estat, ne luy permettoient point d’estre ignorant d’une ignorance populaire, et de parler impertinemment de la peinture : il devoit maintenir, muet, cette externe et praesomptive suffisance. A combien de sottes ames, en mon temps, a servy une mine froide et taciturne de tiltre de prudence et de capacité ! Les dignitez, les charges, se donnent necessairement plus par fortune que par merite ; et a l’on tort souvent de s’en prendre aux Roys. Au rebours, c’est merveille qu’ils y aient tant d’heur, y ayant si peu d’adresse : Principis est virtus maxima nosse suos ; car la nature ne leur a pas donné la veue qui se puisse estendre à tant de peuples, pour discerner de la precellence, et perser nos poitrines, où loge la cognoissance de nostre volonté et de nostre meilleure valeur. Il faut qu’ils nous trient par conjecture et à tastons, par la race, les richesses, la doctrine, la voix du peuple : tres-foibles argumens. Qui pourroit trouver moien qu’on en peut juger par justice, et choisir les hommes par raison, establiroit de ce seul trait une parfaite forme de police. Ouy, mais il a mené à point ce grand affaire. C’est dire quelque chose, mais ce n’est pas assez dire : car cette sentence est justement receue, qu’il ne faut pas juger les conseils par les evenemens. Les Carthaginois punissoient les mauvais advis de leurs capitaines, encore qu’ils fussent corrigez par une heureuse issue. Et le peuple Romain a souvent refusé le triomphe à des grandes et tres utiles victoires par ce que la conduite du chef ne respondoit point à son bonheur. On s’aperçoit ordinairement aux actions du monde que la fortune, pour nous apprendre combien elle peut en toutes choses, et qui prent plaisir à rabatre nostre presomption, n’aiant peu faire les malhabiles sages, elle les fait heureux, à l’envy de la vertu. Et se mesle volontiers à favoriser les executions où la trame est plus purement sienne. D’où il se voit tous les jours que les plus simples d’entre nous mettent à fin de tres-grandes besongnes, et publiques et privées. Et comme Sirannez le Persien respondit à ceux qui s’estonnoient comment ses affaires succedoient si mal, veu que ses propos estoient si sages, qu’il estoit seul maistre de ses propos, mais du succez de ses affaires c’estoit la fortune, ceux-cy peuvent respondre de mesme, mais d’un contraire biais. La plus part des choses du monde se font par elles mesmes, Fata viam inveniunt.
L’issue authorise souvent une tres-inepte conduite. Nostre entremise n’est quasi qu’une routine, et plus communéement consideration d’usage et d’exemple que de raison. Estonné de la grandeur de l’affaire, j’ay autrefois sceu par ceux qui l’avoient mené à fin leurs motifs et leur addresse : je n’y ay trouvé que des advis vulgaires ; et les plus vulgaires et usitez sont aussi peut estre les plus seurs et plus commodes à la pratique, sinon à la montre. Quoy, si les plus plattes raisons sont les mieux assises, les plus basses et lasches, et les plus battues, se couchent mieux aux affaires ? Pour conserver l’authorité du Conseil des Roys, il n’est pas besoing que les personnes profanes y participent et y voyent plus avant que de la premiere barriere. Il se doibt reverer à credit et en bloc, qui en veut nourrir la reputation. Ma consultation esbauche un peu la matiere, et la considere legierement par ses premiers visages ; le fort et principal de la besongne, j’ay accoustumé de le resigner au ciel :
Permitte divis caetera.
L’heur et le mal’heur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy qui presume d’embrasser et causes et consequences, et mener par la main le progrez de son faict ; vaine sur tout aux deliberations guerrieres. Il ne fut jamais plus de circonspection et prudence militaire qu’il s’en voit par fois entre nous : seroit ce qu’on crainct de se perdre en chemin, se reservant à la catastrophe de ce jeu ? Je dis plus, que nostre sagesse mesme et consultation suit pour la plus part la conduicte du hazard. Ma volonté et mon discours se remue tantost d’un air, tantost d’un autre, et y a plusieurs de ces mouvemens qui se gouvernent sans moy. Ma raison a des impulsions et agitations journallieres et casuelles :
Vertuntur species animorum, et pectora motus
Nunc alios, alios dum nubila ventus agebat,
Concipiunt.
Qu’on regarde qui sont les plus puissans aus villes, et qui font mieux leurs besongnes : on trouvera ordinairement que ce sont les moins habiles. Il est advenu aux femmes, aux enfans et aux insensez, de commander des grands estats, à l’esgal des plus suffisans Princes. Et y rencontrent, dict Thucydides, plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence. Ut quisque fortuna utitur Ita praecellet, atque exinde sapere illum omnes dicimus. Parquoy je dis bien, en toutes façons, que les evenemens sont maigres tesmoings de nostre pris et capacité. Or j’estois sur ce point, qu’il ne faut que voir un homme eslevé en dignité : quand nous l’aurions cogneu trois jours devant homme de peu, il coule insensiblement en nos opinions une image de grandeur, de suffisance, et nous persuadons que, croissant de trein et de credit, il est creu de merite. Nous jugeons de luy, non selon sa valeur, mais, à la mode des getons, selon la prerogative de son rang. Que la chanse tourne aussi, qu’il retombe et se remesle à la presse, chacun s’enquiert avec admiration de la cause qui l’avoit guindé si haut. Est-ce luy ? faict on ; n’y sçavoit il autre chose quand il y estoit ? les Princes se contentent ils de si peu ? nous estions vrayment en bonnes mains’C'est chose que j’ay veu souvant de mon temps. Voyre et le masque des grandeurs, qu’on represente aus comedies, nous touche aucunement et nous pipe. Ce que j’adore moy-mesmes aus Roys, c’est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soubmission leur est deue, sauf celle de l’entendement. Ma raison n’est pas duite à se courber et flechir, ce sont mes genoux. Melanthius interrogé ce qu’il luy sembloit de la tragedie de Dionysius : Je ne l’ay, dict-il, point veue, tant elle est offusquée de langage. Aussi la pluspart de ceux qui jugent les discours des grans debvroient dire : Je n’ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué de gravité, de grandeur et de majesté. Antisthenes suadoit un jour aus Atheniens qu’ils commandassent que leurs asnes fussent aussi bien employez au labourage des terres, comme estoyent les chevaux ; sur-quoy il luy fut respondu que cet animal n’estoit pas nay à un tel service : C’est tout un, repliqua il, il n’y va que de vostre ordonnance ; car les plus ignorans et incapables hommes que vous employez aus commandemens de vos guerres, ne laissent pas d’en devenir incontinent tres-dignes, parce que vous les y employez. A quoy touche l’usage de tant de peuples, qui canonizent le Roy qu’ils ont faict d’entre eux, et ne se contentent point de l’honnorer s’ils ne l’adorent. Ceux de Mexico, depuis que les ceremonies de son sacre sont parachevées, n’osent plus le regarder au visage : ains, comme s’ils l’avoyent deifié par sa royauté, entre les serments qu’ils luy font jurer de maintenir leur religion, leurs loix, leurs libertez, d’estre vaillant, juste et debonnaire, il jure aussi de faire marcher le soleil en sa lumiere accoustumée, desgouter les nuées en temps oportun, courir aux rivieres leurs cours, et faire porter à la terre toutes choses necessaires à son peuple. Je suis divers à cette façon commune, et me deffie plus de la suffisance quand je la vois accompaignée de grandeur de fortune et de recommandation populaire. Il nous faut prendre garde combien c’est de parler à son heure, de choisir son point, de rompre le propos ou le changer d’une authorité magistrale, de se deffendre des oppositions d’autruy par un mouvement de teste, un sous-ris ou un silence, devant une assistance qui tremble de reverence et de respect. Un homme de monstrueuse fortune, venant mesler son advis à certain leger propos qui se demenoit tout lachement en sa table, commença justement ainsi : Ce ne peut estre qu’un menteur ou ignorant qui dira autrement que, etc. Suyvez cette pointe philosophique, un pouignart à la main. Voicy un autre advertissement duquel je tire grand usage : c’est qu’aus disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons ne doivent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d’une suffisance estrangere. Il peut advenir à tel de dire un beau traict, une bonne responce et sentence, et la mettre en avant sans en cognoistre la force. Qu’on ne tient pas tout ce qu’on emprunte, à l’adventure se pourra il verifier par moy mesme. Il n’y faut point tousjours ceder, quelque verité ou beauté qu’elle ait. Ou il la faut combatre à escient, ou se tirer arriere, soubs couleur de ne l’entendre pas, pour taster de toutes parts comment elle est logée en son autheur. Il peut advenir que nous nous enferrons, et aidons au coup outre sa portée. J’ay autrefois employé à la necessité et presse du combat des revirades qui ont faict faucée outre mon dessein et mon esperance : je ne les donnois qu’en nombre, on les recevoit en pois. Tout ainsi comme quand je debats contre un homme vigoureux je me plais d’anticiper ses conclusions, je luy oste la peine de s’interpreter, j’essaye de prevenir son imagination imparfaicte encores et naissante (l’ordre et la pertinence de son entendement m’advertit et menace de loing), de ces autres je faicts tout le rebours : il ne faut rien entendre que par eux, ny rien presupposer. S’ils jugent en parolles universelles : Cecy est bon, cela ne l’est pas, et qu’ils rencontrent, voyez si c’est la fortune qui rencontre pour eux. Qu’ils circonscrivent et restreignent un peu leur sentence : pourquoy c’est, par où c’est. Ces jugements universels que je vois si ordinaires ne disent rien. Ce sont gens qui saluent tout un peuple en foulle et en troupe. Ceux qui en ont vraye cognoissance le saluent et remarquent nommément et particulierement. Mais c’est une hazardeuse entreprinse. D’où j’ay veu, plus souvent que tous les jours, advenir que les esprits foiblement fondez, voulant faire les ingenieux à remarquer en la lecture de quelque ouvrage le point de la beauté, arrestent leur admiration d’un si mauvais choix qu’au lieu de nous apprendre l’excellence de l’autheur, il nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation est seure : Voylà qui est beau’ayant ouy une entiere page de Vergile. Par là se sauvent les fins. Mais d’entreprendre à le suivre par espaulettes, et de jugement expres et trié vouloir remarquer par où un bon autheur se surmonte, par où se rehausse, poisant les mots, les phrases, les inventions une apres l’autre, ostez vous de là. Videndum est non modo quid quisque loquatur, sed etiam quid quisque sentiat, atque etiam qua de causa quisque sentiat. J’oy journellement dire à des sots des mots non sots. Ils disent une bonne chose ; sçachons jusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau mot et cette belle raison qu’ils ne possedent pas ; ils ne l’ont qu’en garde : ils l’auront produicte à l’avanture et à tastons ; nous la leur mettons en credit et en pris. Vous leur prestez la main. A quoy faire ? Ils ne vous en sçavent nul gré, et en deviennent plus ineptes. Ne les secondez pas, laisses les aller : ils manieront cette matiere comme gens qui ont peur de s’eschauder ; ils n’osent luy changer d’assiete et de jour, ny l’enfoncer. Croslez la tant soit peu, elle leur eschappe : ils vous la quittent, toute forte et belle qu’elle est. Ce sont belles armes, mais elles sont mal emmanchées. Combien de fois en ay-je veu l’experience ? Or, si vous venez à les esclaircir et confirmer, ils vous saisissent et derobent incontinent cet avantage de vostre interpretation : C’estoit ce que je voulois dire ; voylà justement ma conception ; si je ne l’ay ainsin exprimé, ce n’est que faute de langue. Souflez. Il faut employer la malice mesme à corriger cette fiere bestise. Le dogme d’Hegesias, qu’il ne faut ny haïr ny accuser, ains instruire, a de la raison ailleurs ; mais icy c’est injustice et inhumanité de secourir et redresser celuy qui n’en a que faire, et qui en vaut moins. J’ayme à les laisser embourber et empestrer encore plus qu’ils ne sont, et si avant, s’il est possible, qu’en fin ils se recognoissent. La sottise et desreglement de sens n’est pas chose guerissable par un traict d’advertissement. Et pouvons proprement dire de cette reparation ce que Cyrus respond à celuy qui le presse d’enhorter son ost sur le point d’une bataille : que les hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux sur le champ par une bonne harangue, non plus qu’on ne devient incontinent musicien pour ouyr une bonne chanson. Ce sont apprentissages qui ont à estre faicts avant la main, par longue et constante institution. Nous devons ce soing aux nostres, et cette assiduité de correction et d’instruction ; mais d’aller prescher le premier passant et regenter l’ignorance ou ineptie du premier rencontré, c’est un usage auquel je veux grand mal. Rarement le fais-je, aus propos mesme qui se passent avec moy, et quite plustost tout que de venir à ces instructions reculées et magistrales. Mon humeur n’est propre, non plus à parler qu’à escrire, pour les principians. Mais aux choses qui se disent en commun ou entre autres, pour fauces et absurdes que je les juge, je ne me jette jamais à la traverse ny de parolle ny de signe. Au demeurant, rien ne me despite tant en la sottise que dequoy elle se plaist plus que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C’est mal’heur que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous et vous en envoye tousjours mal content et craintif là où l’opiniastreté et la temerité remplissent leurs hostes d’esjouïssance et d’asseurance. C’est aux plus mal habiles de regarder les autres hommes par dessus l’espaule, s’en retournans tousjours du combat plains de gloire et d’allegresse. Et le plus souvent encore cette outrecuidance de langage et gayeté de visage leur donne gaigné à l’endroit de l’assistance, qui est communément foible et incapable de bien juger et discerner les vrays avantages. L’obstination et ardeur d’opinion est la plus seure preuve de bestise. Est il rien certein, resolu, desdeigneux, contemplatif, grave, serieux come l’asne ? Pouvons nous pas mesler au tiltre de la conference et communication les devis pointus et coupez que l’alegresse et la privauté introduict entre les amis, gossans et gaudissans plaisamment et vifvement les uns les autres ? Exercice auquel ma gayeté naturelle me rend assez propre ; et s’il n’est aussi tendu et serieux que cet autre exercice que je viens de dire, il n’est pas moins aigu et ingenieux, ny moins profitable, comme il sembloit à Lycurgus. Pour mon regard, j’y apporte plus de liberté que d’esprit, et y ay plus d’heur que d’invention ; mais je suis parfaict en la souffrance, car j’endure la revenche, non seulement aspre, mais indiscrete aussi, sans alteration. Et à la charge qu’on me faict, si je n’ay dequoy repartir brusquement sur le champ, je ne vay pas m’amusant à suivre cette pointe, d’une contestation ennuyeuse et lasche, tirant à l’opiniastreté : je la laisse passer et, baissant joyeusement les oreilles, remets d’en avoir ma raison à quelque heure meilleure. N’est pas marchant qui tousjours gaigne. La plus part changent de visage et de voix où la force leur faut, et par une importune cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse ensemble et leur impatience. En cette gaillardise nous pinçons par fois des cordes secrettes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouvons toucher sans offence ; et nous entre-advertissons utillement de nos deffauts. Il y a d’autres jeux de mains, indiscrets et aspres, à la Françoise, que je hay mortellement : j’ay la peau tendre et sensible ; j’en ay veu en ma vie enterrer deux Princes de nostre sang royal. Il faict laid se battre s’esbatant. Au reste, quand je veux juger de quelqu’un, je luy demande combien il se contente de soy, jusques où son parler ou sa besongne luy plaist. Je veux eviter ces belles excuses : Je le fis en me jouant ;
Ablatum mediis opus est incudibus istud ;
je n’y fus pas une heure ; je ne l’ay reveu depuis.--Or, fais-je, laissons donc ces pieces, donnez m’en une qui vous represente bien entier, par laquelle il vous plaise qu’on vous mesure. Et puis : Que trouvez vous le plus beau en vostre ouvrage ? Est-ce ou cette partie, ou cette cy ? la grace, ou la matiere, ou l’invention, ou le jugement, ou la science ? Car ordinairement je m’aperçoy qu’on faut autant à juger de sa propre besongne que de celle d’autruy ; non seulement pour l’affection qu’on y mesle, mais pour n’avoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L’ouvrage, de sa propre force et fortune, peut seconder l’ouvrier outre son invention et connoissance et le devancer. Pour moy, je ne juge la valeur d’autre besongne plus obscurement que de la mienne : et loge les Essais tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement. Il y a plusieurs livres utiles à raison de leurs subjects, desquels l’autheur ne tire aucune recommandation, et des bons livres, comme des bons ouvrages, qui font honte à l’ouvrier. J’escriray la façon de nos convives et de nos vestemens, et l’escriray de mauvaise grace ; je publieray les edits de mon temps et les lettres des Princes qui passent és mains publiques ; je feray un abbregé sur un bon livre (et tout abbregé sur un bon livre est un sot abregé), lequel livre viendra à se perdre, et choses semblables. La posterité retirera utilité singuliere de telles compositions ; moy, quel honneur, si n’est de ma bonne fortune ? Bonne part des livres fameux sont de cette condition. Quand je leus Philippe de Comines, il y a plusieurs années, tres-bon autheur certes, j’y remarquay ce mot pour non vulgaire : qu’il se faut bien garder de faire tant de service à son maistre, qu’on l’empesche d’en trouver la juste recompense. Je devois louer l’invention, non pas luy ; je la r’encontray en Tacitus, il n’y a pas long temps : Beneficia eo usque laeta sunt dum videntur exolvi posse ; ubi multum antevenere, pro gratia odium redditur. Et Seneque vigoreusement : Nam qui putat esse turpe non reddere, non vult esse cui reddat. Quintus Cicero d’un biais plus lache : Qui se non putat satisfacere, amicus esse nullo modo potest. Le subject, selon qu’il est, peut faire trouver un homme sçavant et memorieux ; mais pour juger en luy les parties plus siennes et plus dignes, la force et beauté de son ame, il faut sçavoir ce qui est sien et ce qui ne l’est point, et en ce qui n’est pas sien combien on luy doibt en consideration du chois, disposition, ornement et langage qu’il y a fourny. Quoy ? s’il a emprunté la matiere et empiré la forme, comme il advient souvent. Nous autres, qui avons peu de practique avec les livres, sommes en cette peine que, quand nous voyons quelque belle invention en un poete nouveau, quelque fort argument en un prescheur, nous n’osons pourtant les en louer que nous n’ayons prins instruction de quelque sçavant si cette piece leur est propre ou si elle est estrangere ; jusques lors je me tiens tousjours sur mes gardes. Je viens de courre d’un fil l’histoire de Tacitus (ce qui ne m’advient guere : il y a vint ans que je ne mis en livre une heure de suite), et l’ay faict à la suasion d’un gentil’homme que la France estime beaucoup, tant pour sa valeur propre que pour une constante forme de suffisance et bonté qui se voit en plusieurs freres qu’ils sont. Je ne sçache point d’autheur qui mesle à un registre public tant de consideration des meurs et inclinations particulieres. Et me semble le rebours de ce qu’il luy semble à luy, que, ayant specialement à suivre les vies des Empereurs de son temps, si diverses et extremes en toute sorte de formes, tant de notables actions que nommément leur cruauté produisit en leurs subjects, il avoit une matiere plus forte et attirante à discourir et à narrer que s’il eust eu à dire des batailles et agitations universelles : si que souvent je le trouve sterille, courant par dessus ces belles morts comme s’il craignoit nous facher de leur multitude et longueur. Cette forme d’Histoire est de beaucoup la plus utile. Les mouvemens publics dependent plus de la conduicte de la fortune, les privez de la nostre. C’est plustost un jugement que deduction d’Histoire ; il y a plus de preceptes que de contes. Ce n’est pas un livre à lire, c’est un livre à estudier et apprendre ; il est si plain de sentences qu’il y en a à tort et à droict : c’est une pepiniere de discours ethiques et politiques, pour la provision et ornement de ceux qui tiennent rang au maniement du monde. Il plaide tousjours par raisons solides et vigoreuses, d’une façon pointue et subtile, suyvant le stile affecté du siecle : ils aymoyent tant à s’enfler qu’où ils ne trouvoyent de la pointe et subtilité aux choses, ils l’empruntoyent des parolles. Il ne retire pas mal à l’escrire de Seneque : il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son service est plus propre à un estat trouble et malade, comme est le nostre present : vous diriez souvent qu’il nous peinct et qu’il nous pince. Ceux qui doubtent de sa foy s’accusent assez de luy vouloir mal d’ailleurs. Il a les opinions saines et pend du bon party aux affaires Romaines. Je me plains un peu toutesfois dequoy il a jugé de Pompeius plus aigrement que ne porte l’advis des gens de bien qui ont vescu et traicté avec luy, de l’avoir estimé du tout pareil à Marius et à Sylla, sinon d’autant qu’il estoit plus couvert. On n’a pas exempté d’ambition son intention au gouvernement des affaires, ny de vengeance, et ont crainct ses amis mesme que la victoire l’eust emporté outre les bornes de la raison, mais non pas jusques à une mesure si effrenée : il n’y a rien en sa vie qui nous ayt menassé d’une si expresse cruauté et tyrannie. Encores ne faut-il pas contrepoiser le soubçon à l’evidence : ainsi je ne l’en crois pas. Que ses narrations soient naifves et droictes, il se pourroit à l’avanture argumenter de cecy mesme qu’elles ne s’appliquent pas tousjours exactement aux conclusions de ses jugements, lesquels il suit selon la pente qu’il y a prise, souvent outre la matiere qu’il nous montre, laquelle il n’a daigné incliner d’un seul air. Il n’a pas besoing d’excuse d’avoir approuvé la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignoré la vraye. Cela, c’est son malheur, non pas son defaut. J’ay principalement consideré son jugement, et n’en suis pas bien esclarcy par tout. Comme ces mots de la lettre que Tibere vieil et malade envoyoit au Senat : Que vous escriray-je, messieurs, ou comment vous escriray-je, ou que ne vous escriray-je poinct en ce temps ? Les dieux et les deesses me perdent pirement que je ne me sens tous les jours perir, si je le sçay ; je n’apperçois pas pourquoy il les applique si certainement à un poignant remors qui tourmente la conscience de Tibere ; au-moins lors que j’estois à mesme, je ne le vis point. Cela m’a semblé aussi un peu lache, qu’ayant eu à dire qu’il avoit exercé certain honorable magistrat à Romme, il s’aille excusant que ce n’est point par ostentation qu’il l’a dit. Ce traict me semble bas de poil pour une ame de sa sorte. Car le n’oser parler rondement de soy a quelque faute de cœur. Un jugement roide et hautain et qui juge sainement et seurement, il use à toutes mains des propres exemples ainsi que de chose estrangere, et tesmoigne franchement de luy comme de chose tierce. Il faut passer par dessus ces regles populaires de la civilité en faveur de la verité et de la liberté. J’ose non seulement parler de moy, mais parler seulement de moy : je fourvoye quand j’escry d’autre chose et me desrobe à mon subject. Je ne m’ayme pas si indiscretement et ne suis si attaché et meslé à moy que je ne me puisse distinguer et considerer à quartier : comme un voisin, comme un arbre. C’est pareillement faillir de ne veoir pas jusques où on vaut, ou d’en dire plus qu’on n’en void. Nous devons plus d’amour à Dieu qu’à nous et le cognoissons moins, et si en parlons tout nostre saoul. Si ses escris rapportent aucune chose de ses conditions, c’estoit un grand personnage, droicturier et courageux, non d’une vertu superstitieuse, mais philosophique et genereuse. On le pourra trouver hardy en ses tesmoignages : comme où il tient qu’un soldat portant un fais de bois, ses mains se roidirent de froid et se collerent à sa charge, si qu’elles y demeurerent attachées et mortes, s’estants departies des bras. J’ay accoustumé en telles choses de plier soubs l’authorité de si grands tesmoings. Ce qu’il dict aussi que Vespasian, par la faveur du Dieu Serapis, guarit en Alexandrie une femme aveugle en luy oignant les yeux de sa salive, et je ne sçay quel autre miracle, il le faict par l’exemple et devoir de tous bons historiens : ils tiennent registre des evenements d’importance ; parmy les accidens publics sont aussi les bruits et opinions populaires. C’est leur rolle de reciter les communes creances, non pas de les regler. Cette part touche les Theologiens et les philosophes directeurs des consciences. Pourtant tres-sagement, ce sien compaignon et grand homme comme luy : Equidem plura transcribo quam credo : nam nec affirmare sustineo, de quibus dubito, nec subducere quae accepi ; et l’autre : Haec neque affirmare, neque refellere operae pretium est : famae rerum standum est ; et escrivant en un siecle auquel la creance des prodiges commençoit à diminuer, il dict ne vouloir pourtant laisser d’inserer en ses annales et donner pied à chose receue de tant de gens de bien avec si grande reverence de l’antiquité. C’est tres-bien dict. Qu’ils nous rendent l’histoire plus selon qu’ils reçoivent que selon qu’ils estiment. Moy qui suis Roy de la matiere que je traicte, et qui n’en dois conte à personne, ne m’en crois pourtant pas du tout : je hasarde souvent des boutades de mon esprit, desquelles je me deffie, et certaines finesses verbales, dequoy je secoue les oreilles ; mais je les laisse courir à l’avanture. Je voys qu’on s’honore de pareilles choses. Ce n’est pas à moy seul d’en juger. Je me presente debout et couché, le devant et le derriere, à droite et à gauche, et en tous mes naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousjours pareils en application et en goust. Voilà ce que la memoire m’en represente en gros, et assez incertainement. Tous jugemens en gros sont laches et imparfaicts.
De la vanité. Chap. IX.
IL n’en est à l’avanture aucune plus expresse que d’en escrire si vainement. Ce que la divinité nous en a si divinement exprimé devroit estre soingneusement et continuellement medité par les gens d’entendement. Qui ne voit que j’ay pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’iray autant qu’il y aura d’ancre et de papier au monde ? Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantasies. Si ay-je veu un Gentilhomme qui ne communiquoit sa vie que par les operations de son ventre : vous voyez chez luy, en montre, un ordre de bassins de sept ou huict jours ; c’estoit son estude, ses discours ; tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, un peu plus civilement, des excremens d’un vieil esprit, dur tantost, tantost lache et tousjours indigeste. Et quand seray-je à bout de representer une continuelle agitation et mutation de mes pensées, en quelque matiere qu’elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille livres du seul subject de la grammaire ? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue estouffa le monde d’une si horrible charge de volumes ? Tant de paroles pour les paroles seules ! O Pythagoras, que n’esconjuras-tu cette tempeste ! On accusoit un Galba du temps passé de ce qu’il vivoit oiseusement ; il respondit que chacun devoit rendre raison de ses actions, non pas de son sejour. Il se trompoit : car la justice a cognoissance et animadvertion aussi sur ceux qui chaument. Mais il y devroit avoir quelque coerction des loix contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des mains de nostre peuple et moy et cent autres. Ce n’est pas moquerie. L’escrivaillerie semble estre quelque simptome d’un siecle desbordé. Quand escrivismes nous tant que depuis que nous sommes en trouble ? quand les Romains tant que lors de leur ruyne ? Outre ce, que l’affinement des esprits ce n’en est pas l’assagissement en une police, cet embesoingnement oisif naist de ce que chacun se prent lachement à l’office de sa vacation, et s’en desbauche. La corruption du siecle se faict par la contribution particuliere de chacun de nous : les uns y conferent la trahison, les autres l’injustice, l’irreligion, la tyrannie, l’avarice, la cruauté, selon qu’ils sont plus puissans ; les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l’oisiveté, desquels je suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines quand les dommageables nous pressent. En un temps où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu’inutilement il est comme louable. Je me console que je seray des derniers sur qui il faudra mettre la main. Ce pendant qu’on pourvoira aux plus pressans, j’auray loy de m’amender. Car il me semble que ce seroit contre raison de poursuyvre les menus inconvenients, quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus, à un qui luy presentoit le doit à penser, à qui il recognoissoit au visage et à l’haleine un ulcere aux poulmons : Mon amy, fit-il, ce n’est pas à cette heure le temps de t’amuser à tes ongles. Je vis pourtant sur ce propos, il y a quelques années, qu’un personnage, duquel j’ay la memoire en recommendation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu’il n’y avoit ny loy, ny justice, ny magistrat qui fit son office non plus qu’à cette heure, alla publier je ne sçay quelles chetives reformations sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist un peuple mal-mené, pour dire qu’on ne l’a pas du tout mis en oubly. Ces autres font de mesme, qui s’arrestent à deffendre à toute instance des formes de parler, les dances, et les jeux, à un peuple perdu de toute sorte de vices execrables. Il n’est pas temps de se laver et decrasser, quand on est atteint d’une bonne fiévre. C’est à faire aux seuls Spartiates de se mettre à se peigner et testonner sur le poinct qu’ils se vont jetter à quelque extreme hazard de leur vie. Quand à moy, j’ay cette autre pire coustume, que si j’ay un escarpin de travers, je laisse encores de travers et ma chemise et ma cappe : je desdaigne de m’amender à demy. Quand je suis en mauvais estat, je m’acharne au mal ; je m’abandonne par desespoir et me laisse aller vers la cheute et jette, comme on dict, le manche apres la coignée ; je m’obstine à l’empirement et ne m’estime plus digne de mon soing : ou tout bien ou tout mal. Ce m’est faveur que la desolation de cet estat se rencontre à la desolation de mon aage : je souffre plus volontiers que mes maux en soient rechargez, que si mes biens en eussent esté troublez. Les paroles que j’exprime au malheur sont paroles de despit ; mon courage se herisse au lieu de s’applatir. Et, au rebours des autres, je me trouve plus devot en la bonne qu’en la mauvaise fortune, suyvant le precepte de Xenophon, si non suyvant sa raison ; et faicts plus volontiers les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le requerir. J’ay plus de soing d’augmenter la santé quand elle me rit, que je n’ay de la remettre quand je l’ay escartée. Les prosperitez me servent de discipline et d’instruction, comme aux autres les adversitez et les verges. Comme si la bonne fortune estoit incompatible avec la bonne conscience, les hommes ne se rendent gens de bien qu’en la mauvaise. Le bon heur m’est un singulier esguillon à la moderation et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute ; la faveur me ploye, la crainte me roydit.
Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune : de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres et d’aymer le remuement et le changement.
Ipsa dies ideo nos grato perluit haustu
Quod permutatis hora recurrit equis.
J’en tiens ma part. Ceux qui suyvent l’autre extremité, de s’aggreer en eux-mesmes, d’estimer ce qu’ils tiennent au dessus du reste et de ne reconnoistre aucune forme plus belle que celle qu’ils voyent, s’ils ne sont plus advisez que nous, ils sont à la verité plus heureux. Je n’envie poinct leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune. Cette humeur avide des choses nouvelles et inconnues ayde bien à nourrir en moy le desir de voyager, mais assez d’autres circonstances y conferent. Je me destourne volontiers du gouvernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, fut ce dans une grange, et à estre obey des siens ; mais c’est un plaisir trop uniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux : tantost l’indigence et oppression de vostre peuple, tantost la querelle d’entre vos voisins, tantost l’usurpation qu’ils font sur vous, vous afflige ;
Aut verberatae grandine vineae,
Fundusque mendax, arbore nunc aquas
Culpante, nunc torrentia agros
Sidera, nunc hyemes iniquas ;
et que à peine en six mois envoiera Dieu une saison dequoy vostre receveur se contente bien à plain, et que, si elle sert aux vignes, elle ne nuise aux prez :
Aut nimiis torret fervoribus aetherius sol,
Aut subiti perimunt imbres, gelidaeque pruinae,
Flabraque ventorum violento turbine vexant.
Joinct le soulier neuf et bien formé de cet homme du temps passé, qui vous blesse le pied ; et que l’estranger n’entend pas combien il vous couste et combien vous prestez à maintenir l’apparence de cet ordre qu’on voit en vostre famille, et qu’à l’avanture l’achetez vous trop cher. Je me suis pris tard au mesnage. Ceux que nature avoit faict naistre avant moy m’en ont deschargé long temps. J’avois desjà pris un autre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois, de ce que j’en ay veu, c’est un’occupation plus empeschante que difficile : quiconque est capable d’autre chose le sera bien aiséement de celle-là. Si je cherchois à m’enrichir, cette voye me sembleroit trop longue ; j’eusse servy les Roys, trafique plus fertile que toute autre. Puis que je ne pretens acquerir que la reputation de n’avoir rien acquis, non plus que dissipé, conformement au reste de ma vie, impropre à faire bien et à faire mal, et que je ne cerche qu’à passer, je le puis faire, Dieu mercy, sans grande attention. Au pis aller, courez tousjours par retranchement de despence devant la pauvreté. C’est à quoy je m’attends, et de me reformer avant qu’elle m’y force. J’ay estably au demeurant en mon ame assez de degrez à me passer de moins que ce que j’ay ; je dis passer avec contentement. Non aestimatione census, verùm victu atque cultu, terminatur pecuniae modus. Mon vray besoing n’occupe pas si justement tout mon avoir que, sans venir au vif, fortune n’ait où mordre sur moy. Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse qu’elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques ; je m’y employe, mais despiteusement. Joinct que j’ay cela chez moy que, pour brusler à part la chandelle par mon bout, l’autre bout ne s’espargne de rien. Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande et outre mes forces ; ayant accoustumé d’y estre avec equippage non necessaire seulement, mais encores honneste, il me les en faut faire d’autant plus courts et moins frequents, et n’y employe que l’escume et ma reserve, temporisant et differant selon qu’elle vient. Je ne veux pas que le plaisir du promener corrompe le plaisir du repos ; au rebours, j’entens qu’ils se nourrissent et favorisent l’un l’autre. La Fortune m’a aydé en cecy que, puis que ma principale profession en cette vie estoit de la vivre mollement et plus-tost lachement qu’affaireusement, elle m’a osté le besoing de multiplier en richesses pour pourvoir à la multitude de mes heritiers. Pour un, s’il n’a assez de ce de quoy j’ay eu si plantureusement assez, à son dam ; son imprudence ne merite pas que je luy en desire davantage. Et chascun, selon l’exemple de Phocion, pourvoid suffisamment à ses enfans, qui leur pourvoid en-tant qu’ils ne luy sont dissemblables. Nullement serois-je d’advis du faict de Crates. Il laissa son argent chez un banquier avec cette condition : si ces enfans estoient des sots, qu’il le leur donnast ; s’ils estoient habiles, qu’il le distribuast aus plus simples du peuple. Comme si les sots, pour estre moins capables de s’en passer, estoient plus capables d’user des richesses. Tant y a que le dommage qui vient de mon absence ne me semble point meriter, pendant que j’auray dequoy le porter, que je refuse d’accepter les occasions qui se presentent de me distraire de cette assistance penible. Il y a tousjours quelque piece qui va de travers. Les negoces, tantost d’une maison, tantost d’une autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres ; vostre perspicacité vous nuit icy, comme si faict elle assez ailleurs. Je me desrobe aux occasions de me fascher, et me destourne de la connoissance des choses qui vont mal ; et si ne puis tant faire, qu’à toute heure je ne heurte chez moy en quelque rencontre qui me desplaise. Et les friponneries qu’on me cache le plus sont celles que je sçay le mieux. Il en est que, pour faire moins mal, il faut ayder soy mesmes à cacher. Vaines pointures, vaines par fois, mais tousjours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens sont les plus persans ; et comme les petites lettres offencent et lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits affaires. La tourbe des menus maux offence plus que la violence d’un, pour grand qu’il soit. A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliées, elles nous mordent plus aigu et sans menace, nous surprenant facilement à l’impourveu. Je ne suis pas philosophe : les maux me foullent selon qu’ils poisent ; et poisent selon la forme comme selon la matiere, et souvent plus. J’en ay plus de cognoissance que le vulgaire ; si j’ay plus de patience. En fin, s’ils ne me blessent, ils m’offencent. C’est chose tendre que la vie et aysée à troubler. Depuis que j’ay le visage tourné vers le chagrin (nemo enim resistit sibi cum coeperit impelli), pour sotte cause qui m’y aye porté, j’irrite l’humeur de ce costé là, qui se nourrit après et s’exaspere de son propre branle ; attirant et emmoncellant une matiere sur autre, de quoy se paistre.
Stillicidi casus lapidem cavat.
Ces ordinaires goutieres me mangent. Les inconvenients ordinaires ne sont jamais legiers. Ils sont continuels et irreparables, nomément quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables. Quand je considere mes affaires de loing et en gros, je trouve, soit pour n’en avoir la memoire guere exacte, qu’ils sont allez jusques à cette heure en prosperant outre mes contes et mes raisons. J’en retire, ce me semble, plus qu’il n’y en a ; leur bon heur me trahit. Mais suis-je au dedans de la besongne, voy-je marcher toutes ces parcelles,
Tum vero in curas animum diducimur omnes,
mille choses m’y donnent à desirer et craindre. De les abandonner du tout il m’est tres-facile, de m’y prendre sans m’en peiner tres-difficile. C’est pitié d’estre en lieu où tout ce que vous voyez vous enbesongne et vous concerne. Et me semble jouyr plus gayement les plaisirs d’une maison estrangiere, et y apporter le goust plus naïf. Diogenes respondit, selon moy, à celuy qui luy demanda quelle sorte de vin il trouvoit le meilleur : l’estranger, feit-il. Mon pere aymoit à bastir Montaigne, où il estoit nay ; et en toute cette police d’affaires domestiques, j’ayme à me servir de son exemple et de ses reigles, et y attacheray mes successeurs autant que je pourray. Si je pouvois mieux pour luy, je le feroys. Je me glorifie que sa volonté s’exerce encores et agisse par moy. Jà, à Dieu ne plaise que je laisse faillir entre mes mains aucune image de vie que je puisse rendre à un si bon pere. Ce que je me suis meslé d’achever quelque vieux pan de mur et de renger quelque piece de bastiment mal dolé, ç’a esté certes plus regardant à son intention qu’à mon contentement. Et accuse ma faineance de n’avoir passé outre à parfaire les beaux commencements qu’il a laissez en sa maison ; d’autant plus que je suis en grans termes d’en estre le dernier possesseur de ma race et d’y porter la derniere main. Car quant à mon application particuliere, ny ce plaisir de bastir qu’on dict estre si attrayant, ny la chasse, ny les jardins, ny ces autres plaisirs de la vie retirée, ne me peuvent beaucoup amuser. C’est chose dequoy je me veux mal, comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes. Je ne me soucie pas tant de les avoir vigoreuses et doctes, comme je me soucie de les avoir aisées et commodes à la vie : elles sont assez vrayes et saines si elles sont utiles et aggreables. Ceux qui, en m’oyant dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, vont me soufflant aux oreilles que c’est desdain, et que je laisse de sçavoir les instrumens du labourage, ses saisons, son ordre, comme on faict mes vins, comme on ente, et de sçavoir le nom et la forme des herbes et des fruicts et l’aprest des viandes de quoy je vis, le nom et le pris des estoffes de quoy je m’abille, pour avoir à cueur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela c’est sottise et plustost bestise que gloire. Je m’aimerois mieux bon escuyer que bon logitien :
Quin tu aliquid saltem potius quorum indiget usus,
Viminibus mollique paras detexere junco ?
Nous empeschons noz pensées du general et des causes et conduittes universelles, qui se conduisent tres-bien sans nous, et laissons en arrière nostre faict et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l’homme. Or j’arreste bien chez moy le plus ordinairement, mais je voudrois m’y plaire plus qu’ailleurs.
Sit meae sedes utinam senectae,
Sit modus lasso maris, et viarum,
Militiaeque.
Je ne sçay si j’en viendray à bout. Je voudrois qu’au lieu de quelque autre piece de sa succession, mon pere m’eust resigné cette passionnée amour qu’en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit bien heureux de ramener ses desirs à sa fortune, et de se sçavoir plaire de ce qu’il avoit. La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et sterilité de mon occupation, si j’en puis une fois prendre le goust comme luy. Je suis de cet avis, que la plus honnorable vacation est de servir au publiq et estre utile à beaucoup. Fructus enim ingenii et virtutis omnisque praestantiae tum maximus accipitur, cum in proximum quemque confertur. Pour mon regard je m’en despars : partie par conscience (car par où je vois le pois qui touche telles vacations, je vois aussi le peu de moyen que j’ay d’y fournir ; et Platon, maistre ouvrier en tout gouvernement politique, ne laissa de s’en abstenir), partie par poltronerie. Je me contente de jouir le monde sans m’en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne poise ny à moy ny à autruy. Jamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus lachement au soing et gouvernement d’un tiers que je fairois, si j’avois à qui. L’un de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouver un gendre qui sçeut appaster commodéement mes vieux ans et les endormir, entre les mains de qui je deposasse en toute souveraineté la conduite et usage de mes biens, qu’il en fit ce que j’en fais et gaignat sur moy ce que j’y gaigne, pourveu qu’il y apportat un courage vrayement reconnoissant et amy. Mais quoy ? nous vivons en un monde où la loyauté des propres enfans est inconnue. Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l’a pure et sans contre-role : aussi bien me tromperoit il en contant ; et, si ce n’est un diable, je l’oblige à bien faire par une si abandonnée confiance. Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis jus peccandi suspicando fecerunt. La plus commune seureté que je prens de mes gens, c’est la mesconnoissance. Je ne presume les vices qu’apres les avoir veux, et m’en fie plus aux jeunes, que j’estime moins gastez par mauvais exemple. J’oi plus volontiers dire, au bout de deux mois, que j’ai despandu quatre çens escus, que d’avoir les oreilles battues tous les soirs de trois, cinq, sept. Si ay-je esté desrobé aussi peu qu’un autre de cette sorte de larrecin. Il est vray que je preste la main à l’ignorance : je nourris à escient aucunement trouble et incertaine la science de mon arjant ; jusques à certaine mesure je suis content d’en pouvoir doubter. Il faut laisser un peu de place à la desloyauté ou imprudence de vostre valet. S’il nous en reste en gros de quoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité de la fortune, laissons le un peu plus courre à sa mercy : la portion du glaneur. Apres tout, je ne prise pas tant la foy de mes gens comme je mesprise leur injure. O le vilein et sot estude d’estudier son argent, se plaire à le manier, poiser et reconter. C’est par là que l’avarice faict ses aproches. Dépuis dix huict ans que je gouverne des biens, je n’ai sçeu gaigner sur moy de voir ny tiltres ny mes principaux affaires, qui ont necessairement à passer par ma science et par mon soing. Ce n’est pas un mespris philosophique des choses transitoires et mondaines ; je n’ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu’elles valent ; mais certes c’est paresse et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy je plustost que de lire un contract, et plutost que d’aller secouant ces paperasses poudreuses, serf de mes negoces ? ou encore pis de ceux d’autruy, comme font tant de gens, à pris d’argent ? Je n’ay rien cher que le soucy et la peine, et ne cherche qu’à m’anonchalir et avachir. J’estoy, ce croi-je, plus propre à vivre de la fortune d’autruy, s’il se pouvoit sans obligation et sans servitude. Et si ne sçay, à l’examiner de pres, si, selon mon humeur et mon sort, ce que j’ay à souffrir des affaires et des serviteurs et des domestiques n’a point plus d’abjection, d’importunité et d’aigreur que n’auroit la suitte d’un homme, nay plus grand que moy, qui me guidat un peu à mon aise. Servitus obedientia est fracti animi et abjecti, arbitrio carentis suo. Crates fit pis, qui se jetta en la franchise de la pauvreté pour se deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne fairois-je pas (je hay la pauvreté à pair de la douleur), mais ouy bien changer cette sorte de vie à une autre moins brave et moins affaireuse. Absent, je me despouille de tous tels pensemens ; et sentirois moins lors la ruyne d’une tour que je ne faicts present la cheute d’une ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence elle souffre comme celle d’un vigneron. Une rene de travers à mon cheval, un bout d’estriviere qui batte ma jambe, me tiendront tout un jour en humeur. J’esleve assez mon courage à l’encontre des inconveniens, les yeux je ne puis.
Sensus, ô superi sensus.
Je suis, chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres, je parle de ceux de moienne condition comme est la mienne, et, s’il en est, ils sont plus heureux, se peuvent tant reposer sur un second qu’il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste volontiers quelque chose de ma façon au traittement des survenants (et en ay peu arrester quelqu’un par adventure, plus par ma cuisine que par ma grace, comme font les fascheux), et oste beaucoup du plaisir que je devrois prendre chez moy de la visitation et assemblée de mes amis. La plus sotte contenance d’un gentil-homme en sa maison, c’est de le voir empesché du train de sa police, parler à l’oreille d’un valet, en menacer un autre des yeux ; elle doit couler insensiblement et representer un cours ordinaire. Et treuve laid qu’on entretienne ses hostes du traictement qu’on leur faict, autant à l’excuser qu’à le vanter. J’ayme l’ordre et la netteté,
et cantharus et lanx
Ostendunt mihi me,
au pris de l’abondance ; et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade. Si un valet se bat chez autruy, si un plat se verse, vous n’en faites que rire ; vous dormez, ce pendant que monsieur renge avec son maistre d’hostel son faict pour vostre traitement du lendemain. J’en parle selon moy, ne laissant pas en general d’estimer combien c’est un doux amusement à certaines natures qu’un mesnage paisible, prospere, conduict par un ordre reglé, et ne voulant attacher à la chose mes propres erreurs et inconvenients, ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun faire ses propres affaires sans injustice. Quand je voyage, je n’ay à penser qu’à moy et à l’emploicte de mon argent ; cela se dispose d’un seul precepte. Il est requis trop de parties à amasser : je n’y entens rien. A despendre je m’y entens un peu, et à donner jour à ma despence, qui est de vray son principal usage. Mais je m’y attens trop ambitieusement, qui la rend inegalle et difforme, et en outre immoderée en l’un et l’autre visage. Si elle paroit, si elle sert, je m’y laisse indiscrettement aller, et me resserre autant indiscrettement si elle ne luit et si elle ne me rit. Qui que ce soit, ou art ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autruy, nous faict beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres utilitez pour former les apparences à l’opinion commune. Il ne nous chaut pas tant quel soit nostre estre en nous et en effaict, comme quel il soit en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l’esprit et la sagesse nous semble sans fruict, si elle n’est jouie que de nous, si elle ne se produict à la veue et approbation estrangere. Il y en a de qui l’or coulle à gros bouillons par des lieux sousterreins, imperceptiblement ; d’autres l’estandent tout en lames et en feuille ; si qu’aus uns les liars valent escuz, aux autres le rebours, le monde estimant l’emploite et la valeur selon la montre. Tout soing curieus autour des richesses sent son avarice, leur dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnée et artificielle : elles ne valent pas une advertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despence juste, la faict estroitte et contrainte. La garde ou l’emploite sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal que selon l’application de nostre volonté. L’autre cause qui me convie à ces promenades, c’est la disconvenance aux meurs presentes de nostre estat. Je me consolerois ayséement de cette corruption pour le regard de l’interest public,
pejoraque saecula ferri
Temporibus, quorum sceleri non invenit ipsa
Nomen, et a nullo posuit natura metallo,
mais pour le mien, non. J’en suis en particulier trop pressé. Car en mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces guerres civiles envieillis en une forme d’estat si desbordée,
Quippe ubi fas versum atque nefas,
qu’à la verité c’est merveille qu’elle se puisse maintenir.
Armati terram exercent, sempérque recentes
Convectare juvat praedas et vivere rapto.
En fin je vois par nostre exemple que la societé des hommes se tient et se coust, à quelque pris que ce soit. En quelque assiete qu’on les couche, ils s’appilent et se rengent en se remuant et s’entassant, comme des corps mal unis qu’on empoche sans ordre trouvent d’eux mesme la façon de se joindre et s’emplacer les uns parmy les autres, souvant mieux que l’art ne les eust sçeu disposer. Le Roy Philippus fit un amas, des plus meschans hommes et incorrigibles qu’il peut trouver, et les logea tous en une ville qu’il leur fit bastir, qui en portoit le nom. J’estime qu’ils dressarent des vices mesme une contexture politique entre eux et une commode et juste societé. Je vois, non une action, ou trois, ou cent, mais des meurs en usage commun et reçeu si monstrueuses en inhumanité sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des vices, que je n’ay point le courage de les concevoir sans horreur ; et les admire quasi autant que je les desteste. L’exercice de ces meschancetez insignes porte marque de vigueur et force d’ame autant que d’erreur et desreglement. La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix ; car il en a esté d’aussi farouches qu’aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps avec autant de santé et longueur de vie que celles de Platon et Aristote sçauroyent faire. Et certes toutes ces descriptions de police, feintes par art, se trouvent ridicules et ineptes à mettre en practique. Ces grandes et longues altercations de la meilleure forme de societé et des reigles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l’exercice de nostre esprit ; comme il se trouve és arts plusieurs subjects qui ont leur essence en l’agitation et en la dispute, et n’ont aucune vie hors de là. Telle peinture de police seroit de mise en un nouveau monde, mais nous prenons les hommes obligez desjà et formez à certaines coustumes ; nous ne les engendrons pas comme Pyrrha ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de les redresser et renger de nouveau, nous ne pouvons guieres les tordre de leur ply accoustumé que nous ne rompons tout. On demandoit à Solon s’il avoit estably les meilleures loys qu’il avoit peu aux Atheniens : Ouy bien, respondit-il, de celles qu’ils eussent receues. Varro s’excuse de pareil air : que s’il avoit tout de nouveau à escrire de la religion, il diroit ce qu’il en croid, mais, estant desjà receue et formée, il en dira selon l’usage plus que selon la nature. Non par opinion mais en verité, l’excellente et meilleure police est à chacune nation celle soubs laquelle elle s’est maintenue. Sa forme et commodité essentielle despend de l’usage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente. Mais je tiens pourtant que d’aller desirant le commandement de peu en un estat populaire, ou en la monarchie une autre espece de gouvernement, c’est vice et folie.
Ayme l’estat tel que tu le vois estre :
S’il est royal, ayme la royauté ;
S’il est de peu, ou bien communauté,
Ayme l’aussi, car Dieu t’y a faict naistre.
Le bon monsieur de Pibrac que nous venons de perdre : un esprit si gentil, les opinions si saines, les meurs si douces. Cette perte, et celle qu’en mesme temps nous avons faicte de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Je ne sçay s’il reste à la France dequoy substituer un autre coupple pareil à ces deux gascons en syncerité et en suffisance pour le conseil de nos Roys. C’estoyent ames diversement belles et certes, selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les avoit logées en cet aage, si disconvenables et si disproportionnées à nostre corruption et à nos tempestes ? Rien ne presse un estat que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche on peut l’estayer : on peut s’opposer à ce que l’alteration et corruption naturelle à toutes choses ne nous esloingne trop de nos commencemens et principes. Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d’un si grand bastiment, c’est à faire à ceux qui pour descrasser effacent, qui veulent amender les deffauts particuliers par une confusion universelle et guarir les maladies par la mort, non tam commutandarum quam evertendarum rerum cupidi. Le monde est inepte à se guarir ; il est si impatient de ce qui le presse qu’il ne vise qu’à s’en deffaire, sans regarder à quel pris. Nous voyons par mille exemples qu’il se guarit ordinairement à ses despens : la descharge du mal present n’est pas guarison, s’il n’y a en general amendement de condition. La fin du chirurgien n’est pas de faire mourir la mauvaise chair : ce n’est que l’acheminement de sa cure. Il regarde au delà, d’y faire renaistre la naturelle et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d’emporter ce qui le masche, il demeure court, car le bien ne succede pas necessairement au mal : un autre mal luy peut succeder, et pire, comme il advint aux tueurs de Cesar, qui jettarent la chose publique à tel poinct qu’ils eurent à se repentir de s’en estre meslez. A plusieurs depuis, jusques à nos siecles, il est advenu de mesmes. Les François mes contemporanées sçavent bien qu’en dire. Toutes grandes mutations esbranlent l’estat et le desordonnent. Qui viseroit droit à la guarison et en consulteroit avant toute œuvre se refroidiroit volontiers d’y mettre la main. Pacuvius Calavius corrigea le vice de ce proceder par un exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutinez contre leur magistrats. Luy, personnage de grande authorité en la ville de Capoue, trouva un jour moyen d’enfermer le Senat dans le palais et, convoquant le peuple en la place, leur dict que le jour estoit venu auquel en pleine liberté ils pouvoient prendre vengeance des tyrans qui les avoyent si long temps oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut d’avis qu’au sort on les tirast hors l’un apres l’autre, et de chacun on ordonnast particulierement, faisant sur le champ executer ce qui en seroit decreté, pourveu aussi que tout d’un train ils advisassent d’establir quelque homme de bien en la place du condamné, affin qu’elle ne demeurast vuide d’officier. Ils n’eurent pas plus tost ouy le nom d’un Senateur qu’il s’esleva un cri de mescontentement universel à l’encontre de luy. Je voy bien, dict Pacuvius, il faut demettre cettuy-cy : c’est un meschant ; ayons en un bon en change. Ce fut un prompt silence, tout le monde se trouvant bien empesché au choix ; au premier plus effronté qui dict le sien, voylà un consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là, cent imperfections et justes causes de le rebuter. Ces humeurs contradictoires s’estans eschauffées, il advint encore pis du second Senateur, et du tiers : autant de discorde à l’election que de convenance à la demission. S’estans inutilement lassez à ce trouble, ils commencent, qui deçà qui delà, à se desrober peu à peu de l’assemblée, rapportant chacun cette resolution en son ame que le plus vieil et mieux cogneu mal est tousjours plus supportable que le mal recent et inexperimenté. Pour nous voir bien piteusement agitez, car que n’avons nous faict ?
Eheu cicatricum et sceleris pudet,
Fratrumque : quid nos dura refugimus
Aetas ? quid intactum nefasti
Liquimus ? unde manus juventus
Metu Deorum continuit ? quibus
Pepercit aris ?
je ne vay pas soudain me resolvant :
xxxxxxxxxxxxxxxx ipsa si velit salus,
Servare prorsus non potest hanc familiam.
Nous ne sommes pas pourtant, à l’avanture, à nostre dernier periode. La conservation des estats est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. C’est, comme dict Platon, chose puissante et de difficile dissolution qu’une civile police. Elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines, contre l’injure des loix injustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance des magistrats, licence et sedition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous et regardons vers ceux qui sont mieux ; mesurons nous à ce qui est au dessous : il n’en est point de si malotru qui ne trouve mille exemples où se consoler. C’est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers ce qui est davant nous que volontiers ce qui est apres. Si, disoit Solon, qui dresseroit un tas de tous les maux ensemble, qu’il n’est aucun qui ne choisit plustost de raporter avec soy les maux qu’il a que de venir à division legitime avec tous les autres hommes de ce tas de maux et en prendre sa quotte part. Nostre police se porte mal ; il en a esté pourtant de plus malades sans mourir. Les dieux s’esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains : Enimvero Dii nos homines quasi pilas habent. Les astres ont fatalement destiné l’estat de Romme pour exemplaire de ce qu’ils peuvent en ce genre. Il comprend en soy toutes les formes et avantures qui touchent un estat : tout ce que l’ordre y peut et le trouble, et l’heur et le malheur. Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouvemens dequoy celuy-là fut agité et qu’il supporta ? Si l’estendue de la domination est la santé d’un estat (dequoy je ne suis aucunement d’advis et me plaist Isocrates qui instruit Nicoclès, non d’envier les Princes qui ont des dominations larges, mais qui sçavent bien conserver celles qui leur sont escheues), celuy-là ne fut jamais si sain que quand il fut le plus malade. La pire de ses formes luy fut la plus fortunée. A peine reconnoit-on l’image d’aucune police soubs les prémiers Empereurs : c’est la plus horrible et espesse confusion qu’on puisse concevoir. Toutesfois il la supporta et y dura, conservant non pas une monarchie resserrée en ses limites, mais tant de nations si diverses, si esloignées, si mal affectionnées, si desordonnéement commandées et injustement conquises ;
xxxxxxxxxxxxxxxx nec gentibus ullis
Commodat in populum terrae pelagique potentem,
Invidiam fortuna suam.
Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d’un si grand corps tient à plus d’un clou. Il tient mesme par son antiquité : comme les vieux bastimens, ausquels l’aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant vivent et se soustiennent en leur propre poix,
xxxxxxxxxxxxxxxx nec jam validis radicibus haerens,
Pondere tuta suo est.
D’avantage ce n’est pas bien procedé de reconnoistre seulement le flanc et le fossé : pour juger de la seureté d’une place, il faut voir par où on y peut venir, en quel estat est l’assaillant. Peu de vaisseaux fondent de leur propre poix et sans violence estrangere. Or tournons les yeux par tout : tout crolle autour de nous ; en tous les grands estats, soit de Chrestienté, soit d’ailleurs, que nous cognoissons, regardez y : vous y trouverez une evidente menasse de changement et de ruyne ;
Et sua sunt illis incommoda, parque per omnes
Tempestas.
Les astrologues ont beau jeu à nous advertir, comme ils font, de grandes alterations et mutations prochaines : leurs devinations sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela. Nous n’avons pas seulement à tirer consolation de cette société universelle de mal et de menasse, mais encores quelque esperance pour la durée de nostre estat ; d’autant que naturellement rien ne tombe là où tout tombe. La maladie universelle est la santé particuliere ; la conformité est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n’en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauver ;
------ Deus haec fortasse benigna
Reducet in sedem vice.
Qui sçait si Dieu voudra qu’il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estat par longues et griefves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entiere et plus nette que celle qu’elles leur avoient osté ? Ce qui me poise le plus, c’est qu’à compter les simptomes de nostre mal, j’en vois autant de naturels et de ceux que le ciel nous envoye et proprement siens, que de ceux que nostre desreiglement et l’imprudence humaine y conferent. Il semble que les astres mesme ordonnent que nous avons assez duré outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me poise, que le plus voysin mal qui nous menace n’est pas alteration en la masse entiere et solide, mais sa dissipation et divulsion l’extreme de noz craintes. Encores en ces ravasseries icy crains-je la trahison de ma memoire, que par inadvertance elle m’aye faict enregistrer une chose deux fois. Je hay à me reconnoistre, et ne retaste jamais qu’envis ce qui m’est une fois eschappé. Or je n’apporte icy rien de nouvel apprentissage. Ce sont imaginations communes : les ayant à l’avanture conceues cent fois, j’ay peur de les avoir desjà enrollées. La redicte est par tout ennuyeuse, fut ce dans Homere, mais elle est ruineuse aux choses qui n’ont qu’une montre superficielle et passagiere. Je me desplais de l’inculcation, voire aux choses utiles, comme en Seneque, et l’usage de son escole stoïque me desplait, de redire sur chaque matiere tout au long et au large les principes et presuppositions qui servent en general, et realleguer tousjours de nouveau les argumens et raisons communes et universelles. Ma memoire s’empire cruellement tous les jours,
Pocula Lethaeos ut si ducentia somnos
xxxxxxxx Arente fauce traxerim.
Il faudra doresnavant, car Dieu mercy jusques à cette heure il n’en est pas advenu de faute, que, au lieu que les autres cerchent temps et occasion de penser à ce qu’ils ont à dire, je fuye à me preparer, de peur de m’attacher à quelque obligation de laquelle j’aye à despendre. L’estre tenu et obligé me fourvoie, et le despendre d’un si foible instrument qu’est ma memoire. Je ne lis jamais cette histoire que je ne m’en offence, d’un ressentiment propre et naturel : Lyncestez, accusé de conjuration contre Alexandre, le jour qu’il fut mené en la presence de l’armée, suyvant la coustume, pour estre ouy en ses deffences, avoit en sa teste une harangue estudiée, de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles. Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu’il luicte avec sa memoire et qu’il la retaste, le voilà chargé et tué à coups de pique par les soldats qui luy estoient plus voisins, le tenant pour convaincu. Son estonnement et son silence leur servit de confession : ayant eu en prison tant de loisir de se preparer, ce n’est à leur advis plus la memoire qui luy manque, c’est la conscience qui luy bride la langue et luy oste la force. Vrayment c’est bien dict ! Le lieu estonne, l’assistance, l’expectation, lors mesme qu’il n’y va que de l’ambition de bien dire. Que peut-on faire quand c’est une harangue qui porte la vie en consequence ? Pour moy, cela mesme que je sois lié à ce que j’ay à dire sert à m’en desprendre. Quand je me suis commis et assigné entierement à ma memoire, je pends si fort sur elle que je l’accable : elle s’effraye de sa charge. Autant que je m’en rapporte à elle, je me mets hors de moy, jusques à essaier ma contenance ; et me suis veu quelque jour en peine de celer la servitude en laquelle j’estois entravé, là où mon dessein est de representer en parlant une profonde nonchalance et des mouvemens fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes ; aymant aussi cher ne rien dire qui vaille que de montrer estre venu preparé pour bien dire, chose messeante, sur tout à gens de ma profession, et chose de trop grande obligation à qui ne peut beaucoup tenir : l’apprest donne plus à esperer qu’il ne porte. On se met souvent sottement en pourpoinct pour ne sauter pas mieux qu’en saye. Nihil est his qui placere volunt tam adversarium quam expectatio. Ils ont laissé par escrit de l’orateur Curio que, quand il proposoit la distribution des pieces de son oraison en trois ou en quatre ou le nombre de ses arguments et raisons, il luy advenoit volontiers, ou d’en oublier quelqu’un, ou d’y en adjouster un ou deux de plus. Je me suis tousjours bien gardé de tomber en cet inconvenient, ayant hay ces promesses et prescriptions : non seulement pour la deffiance de ma memoire, mais aussi pour ce que cette forme retire trop à l’artiste. Simpliciora militare decent. Baste que je me suis meshuy promis de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect. Car quant à parler en lisant son escript, outre ce qu’il est monstrueux, il est de grand desavantage à ceux qui par nature pouvoient quelque chose en l’action. Et de me jetter à la mercy de mon invention presente, encore moins : je l’ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir à soudaines necessitez, et importantes. Laisse, lecteur, courir encore ce coup d’essay et ce troisiesme allongeail du reste des pieces de ma peinture. J’adjouste, mais je ne corrige pas. Premierement, par ce que celuy qui a hypothecqué au monde son ouvrage, je trouve apparence qu’il n’y aye plus de droict. Qu’il die, s’il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu’il a vendue. De telles gens il ne faudroit rien acheter qu’apres leur mort. Qu’ils y pensent bien avant que de se produire. Qui les haste ? Mon livre est tousjours un. Sauf qu’à mesure qu’on se met à le renouveller, afin que l’acheteur ne s’en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d’y attacher (comme ce n’est qu’une marqueterie mal jointe), quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque pris particulier à chacune des suivantes par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement qu’il s’y mesle quelque transposition de chronologie, mes contes prenans place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage. Secondement que, pour mon regard, je crains de perdre au change : mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons aussi. Je ne me deffie guiere moins de mes fantasies pour estre secondes ou tierces que premieres, ou presentes que passées. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent comme nous corrigeons les autres. Mes premieres publications furent l’an mille cinq cens quatre vingts. Depuis d’un long traict de temps je suis envieilli, mais assagi je ne le suis certes pas d’un pouce. Moy à cette heure et moy tantost sommes bien deux ; mais quand meilleur, je n’en puis rien dire. Il feroit beau estre vieil si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’yvroigne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie casuellement selon soy. Antiochus avoit vigoureusement escrit en faveur de l’Academie ; il print sur ses vieux ans un autre party. Lequel des deux je suyvisse, seroit pas tousjours suivre Antiochus ? Apres avoir establi le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines estoit ce pas establir le doubte, non la certitude, et promettre qui luy eust donné encore un aage à durer qu’il estoit tousjours en terme de nouvelle agitation, non tant meilleure qu’autre ? La faveur publique m’a donné un peu plus de hardiesse que je n’esperois, mais ce que je crains le plus, c’est de saouler : j’aymerois mieux poindre que lasser, comme a faict un sçavant homme de mon temps. La louange est tousjours plaisante, de qui et pourquoy elle vienne : si faut il, pour s’en aggréer justement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommander. L’estimation vulgaire et commune se voit peu heureuse en rencontre ; et, de mon temps, je suis trompé si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes je rends graces à des honnestes hommes qui daignent prendre en bonne part mes foibles efforts. Il n’est lieu où les fautes de la façon paroissent tant qu’en une matiere qui de soy n’a point de recommendation. Ne te prens point à moy, Lecteur, de celles qui se coulent icy par la fantasie ou inadvertance d’autruy : chaque main, chaque ouvrier y apporte les siennes. Je ne me mesle ny d’ortografe, et ordonne seulement qu’ils suivent l’ancienne, ny de la punctuation ; je suis peu expert en l’un et en l’autre. Où ils rompent du tout le sens, je m’en donne peu de peine, car au-moins ils me deschargent ; mais où ils en substituent un faux, comme ils font si souvent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Toutesfois, quand la sentence n’est forte à ma mesure, un honeste homme la doit refuser pour mienne. Qui connoistra combien je suis peu laborieux, combien je suis faict à ma mode, croira facilement que je redicterois plus volontiers encore autant d’essais que de m’assujettir à resuivre ceux-cy, pour cette puerile correction. Je disois donc tantost, qu’estant planté en la plus profonde miniere de ce nouveau metal, non seulement je suis privé de grande familiarité avec gens d’autres mœurs que les miennes et d’autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d’un neud qui fuit à tout autre neud, mais encore je ne suis pas sans hazard parmy ceux à qui tout est egalement loisible, et desquels la plus part ne peut meshuy empirer son marché envers nostre justice, d’où naist l’extreme degré de licence. Contant toutes les particulieres circonstances qui me regardent, je ne trouve homme des nostres à qui la deffence des loix couste, et en guain cessant et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu’à moy. Et tels font bien les braves de leur chaleur et aspreté qui font beaucoup moins que moy en juste balance. Comme maison de tout temps libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car je ne me suis jamais laissé induire d’en faire un outil de guerre, à laquelle je me mesle plus volontiers où elle est la plus esloingnée de mon voisinage), ma maison a merité assez d’affection populaire, et seroit bien malaisé de me gourmander sur mon fumier ; et estime à un merveilleux chef d’œuvre, et exemplaire, qu’elle soit encore vierge de sang et de sac, soubs un si long orage, tant de changemens et agitations voisines. Car, à dire vray, il estoit possible à un homme de ma complexion d’eschapper à une forme constante et continue, quelle qu’elle fut : mais les invasions et incursions contraires et alternations et vicissitudes de la fortune autour de moy ont jusqu’à cette heure plus exasperé que amolly l’humeur du pays, et me rechargent de dangers et difficultez invincibles. J’eschape ; mais il me desplait que ce soit plus par fortune, voire et par ma prudence, que par justice, et me desplaist d’estre hors la protection des loix et soubs autre sauvegarde que la leur. Comme les choses sont, je vis plus qu’à demy de la faveur d’autruy, qui est une rude obligation. Je ne veux debvoir ma seureté, ny à la bonté et benignité des grands, qui s’aggréent de ma legalité et liberté, ny à la facilité des meurs de mes predecesseurs et miennes. Car quoy, si j’estois autre ? Si mes deportemens et la franchise de ma conversation obligent mes voisins ou la parenté, c’est cruauté qu’ils s’en puissent acquiter en me laissant vivre, et qu’ils puissent dire : Nous luy condonnons la libre continuation du service divin en la chapelle de sa maison, toutes les esglises d’autour estant par nous desertées et ruinées, et luy condonnons l’usage de ses biens, et sa vie, comme il conserve nos femmes et nos beufs au besoing. De longue main chez moy, nous avons part à la louange de Licurgus Athenien, qui estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens. Or je tiens qu’il faut vivre par droict et par auctorité, non par recompence ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aimé perdre la vie que la devoir’Je fuis à me submettre à toute sorte d’obligation, mais sur tout à celle qui m’attache par devoir d’honneur. Je ne trouve rien si cher que ce qui m’est donné et ce pourquoy ma volonté demeure hypothequée par tiltre de gratitude, et reçois plus volontiers les offices qui sont à vendre. Je croy bien : pour ceux-cy je ne donne que de l’argent ; pour les autres je me donne moy-mesme. Le neud qui me tient par la loy d’honnesteté me semble bien plus pressant et plus poisant que n’est celuy de la contrainte civile. On me garrote plus doucement par un notaire que par moy. N’est-ce pas raison, que ma conscience soit beaucoup plus engagée à ce en quoy on s’est simplement fié d’elle ? Ailleurs ma foy ne doit rien, car on ne luy a rien presté ; qu’on s’ayde de la fiance et asseurance qu’on a prise hors de moy. J’aymeroy bien plus cher rompre la prison d’une muraille et des loix que de ma parole. Je suis delicat à l’observation de mes promesses jusques à la superstition, et les fay en tous subjets volantiers incertaines et conditionnelles. A celles qui sont de nul poids je donne poids de la jalousie de ma regle : elle me gehenne et charge de son propre interest. Ouy, es entreprinses toutes miennes et libres, si j’en dy le poinct, il me semble que je me le prescry, et que le donner à la science d’autruy c’est le preordonner à soy ; il me semble que je le promets quand je le dy. Ainsi j’evente peu mes propositions. La condemnation que je faits de moy est plus vifve et plus roide que n’est celle des juges, qui ne me prennent que par le visage de l’obligation commune, l’estreinte de ma conscience plus serrée et plus severe. Je suy lachement les debvoirs ausquels on m’entraineroit si je n’y allois. Hoc ipsum ita justum est quod recte fit, si est voluntarium. Si l’action n’a quelque splendeur de liberté, elle n’a point de grace ni d’honneur.
Quod me jus cogit, vix voluntate impetrent.
Où la necessité me tire, j’ayme à lacher la volonté, quia quicquid imperio cogitur, exigenti magis quam praestanti acceptum refertur. J’en sçay qui suyvent cet air jusques à l’injustice : donnent plustost qu’ils ne rendent, prestent plustost qu’ils ne payent, font plus escharsement bien à celuy à qui ils en sont tenus. Je ne vois pas là, mais je touche contre. J’ayme tant à me descharger et desobliger que j’ay par fois compté à profit les ingratitudes, offences et indignitez que j’avois receu de ceux à qui, ou par nature ou par accident, j’avois quelque devoir d’amitié, prenant cette occasion de leur faute à autant d’acquit et descharge de ma debte. Encore que je continue à leur payer les offices apparents de la raison publique, je trouve grande espargne pourtant à faire par justice ce que je faisoy par affection et à me soulager un peu de l’attention et sollicitude de ma volonté au dedans (est prudentis sustinere ut cursum, sic impetum benevolentiae), laquelle j’ay un peu bien urgente et pressante, où je m’adonne, au-moins pour un homme qui ne veut aucunement estre en presse ; et me sert cette mesnagerie de quelque consolation aux imperfections de ceux qui me touchent. Je suis bien desplaisant qu’ils en vaillent moins, mais tant y a que j’en espargne aussi quelque chose de mon application et engagement envers eux. J’approuve celuy qui ayme moins son enfant d’autant qu’il est ou teigneux ou bossu, et non seulement quand il est malicieux, mais aussi quand il est malheureux et mal nay (Dieu mesme en a rabbatu cela de son pris et estimation naturelle), pourveu qu’il se porte en ce refroidissement avec moderation et exacte justice. En moy, la proximité n’allege pas les deffaults, elle les aggrave plustost. Apres tout, selon que je m’entends en la science du bien-faict et de recognoissance, qui est une subtile science et de grand usage, je ne vois personne plus libre et moins endebté que je suis jusques à cette heure. Ce que je doibts, je le doibts aux obligations communes et naturelles. Il n’en est point qui soit plus nettement quitte d’ailleurs,
xxxxxxxxxxxxxxxx nec sunt mihi nota potentum
Munera.
Les princes me donent prou s’ils ne m’ostent rien, et me font assez de bien quand ils ne me font point de mal ; c’est tout ce que j’en demande. O combien je suis tenu à Dieu de ce qu’il luy a pleu que j’aye receu immediatement de sa grace tout ce que j’ay, qu’il a retenu particulierement à soy toute ma debte ! Combien je supplie instamment sa saincte misericorde que jamais je ne doive un essentiel grammercy à personne ! Bienheureuse franchise, qui m’a conduit si loing. Qu’elle acheve. J’essaye à n’avoir expres besoing de nul. In me omnis spes est mihi. C’est chose que chacun peut en soy, mais plus facilement ceux que Dieu a mis à l’abry des necessitez naturelles et urgentes. Il fait bien piteux et hazardeux despendre d’un autre. Nous mesmes, qui est la plus juste adresse et la plus seure, ne nous sommes pas assez asseurez. Je n’ay rien mien que moy et si en est la possession en partie manque et empruntée. Je me cultive et en courage, qui est le plus fort, et encores en fortune, pour y trouver de quoy me satisfaire quand ailleurs tout m’abandonneroit. Eleus Hippias ne se fournit pas seulement de science, pour au giron des muses se pouvoir joyeusemant esquarter de toute autre compaignie au besoing, ny seulement de la cognoissance de la philosophie, pour apprendre à son ame de se contenter d’elle et se passer virilement des commoditez qui luy viennent du dehors, quand le sort l’ordonne ; il fut si curieux d’apprendre encore à faire sa cuisine et son poil, ses robes, ses souliers, ses bagues, pour se fonder en soy autant qu’il pourroit et soustraire au secours estranger. On jouit bien plus librement et plus gayement des biens empruntez quand ce n’est pas une jouyssance obligée et contrainte par le besoing, et qu’on a, et en sa volonté et en sa fortune, la force et les moiens de s’en passer. Je me connoy bien. Mais il m’est malaisé d’imaginer nulle si pure liberalité de personne, nulle hospitalité si franche et gratuite, qui ne me semblast disgratiée, tyrannique et teinte de reproche, si la necessité m’y avoit enchevestré. Comme le donner est qualité ambitieuse et de prerogative, aussi est l’accepter qualité de summission. Tesmoin l’injurieux et querelleux refus que Pajazet feit des presents que Temir luy envoyoit. Et ceux qu’on offrit de la part de l’Empereur Solyman à l’empereur de Calicut le mirent en si grand despit que, non seulement il les refusa rudement, disant que ny luy ny ses predecesseurs n’avoient à coustume de prendre et que c’estoit leur office de donner, mais en outre feit mettre en un cul de fosse les ambassadeurs envoyez à cet effect. Quand Thetis, dict Aristote, flatte Jupiter, quand les Lacedemoniens flattent les Atheniens, ils ne vont pas leur refreschissant la memoire des biens qu’ils leur ont faicts, qui est tousjours odieuse, mais la memoire des bienfaicts qu’ils ont receuz d’eux. Ceux que je voy si familierement employer tout chacun et s’y engager, ne le fairoient pas s’ils poisoient autant que doit poiser à un sage home l’engageure d’une obligation : elle se paye à l’adventure quelquefois, mais elle ne se dissout jamais. Cruel garrotage à qui ayme affranchir les coudées de sa liberté en tous sens. Mes cognoissants, et au dessus et au dessous de moy, sçavent s’ils en ont jamais veu de moins chargeant sur autruy. Si je le suis au delà de tout exemple moderne, ce n’est pas grande merveille, tant de pieces de mes mœurs y contribuants : un peu de fierté naturelle, l’impatiance du refus, contraction de mes desirs et desseins, inhabileté à toute sorte d’affaires, et mes qualitez plus favories : l’oisifveté, la franchise. Par tout cela j’ay prins à haine mortelle d’estre tenu ny à autre ny par autre que moy. J’employe bien vifvement tout ce que je puis à me passer, avant que j’emploie la beneficence d’un autre en quelque ou legere ou poisante occasion que ce soit. Mes amis m’importunent estrangement quand ils me requierent de requerir un tiers. Et ne me semble guere moins de coust desengager celuy qui me doibt, usant de luy, que m’engager pour eux envers celuy qui ne me doibt rien. Cette condition ostée et cet’autre qu’ils ne veuillent de moy chose negotieuse et soucieuse, car j’ay denoncé à tout soing guerre capitale, je suis commodement facile au besoing de chacun. Mais j’ay encore plus fuy à recevoir que je n’ay cerché à donner ; aussi est il bien plus aysé selon Aristote. Ma fortune m’a peu permis de bien faire à autruy, et ce peu qu’elle m’en a permis, elle l’a assez maigrement logé. Si elle m’eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, j’eusse esté ambitieux de me faire aymer, non de me faire craindre ou admirer. L’exprimeray je plus insolamment ? j’eusse autant regardé au plaire que au prouffiter. Cyrus, tres-sagement, et par la bouche d’un tres bon capitaine, et meilleur philosophe encores, estime sa bonté et ses bienfaicts loing au delà de sa vaillance et belliqueuses conquestes. Et le premier Scipion, par tout où il se veut faire valoir, poise sa debonnaireté et humanité au dessus de son hardiesse et de ses victoires, et a tousjours en la bouche ce glorieux mot : qu’il a laissé aux ennemis autant à l’aymer qu’aux amis. Je veux donc dire que, s’il faut ainsi debvoir quelque chose, ce doibt estre à plus legitime titre que celuy dequoy je parle, auquel la loy de cette miserable guerre m’engage, et non d’un si gros debte comme celuy de ma totale conservation : il m’accable. Je me suis couché mille foys chez moy, imaginant qu’on me trahiroit et assommeroit cette nuict là, composant avec la fortune que ce fut sans effroy et sans langueur. Et me suis escrié apres mon patenostre :
Impius haec tam culta novalia miles habebit.
Quel remede ? c’est le lieu de ma naissance, et de la plus part de mes ancestres : ils y ont mis leur affection et leur nom. Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à une miserable condition, comme est la nostre, ç’a esté un tres-favorable present de nature que l’accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. Les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en eschauguette en sa propre maison.
Quam miserum porta vitam muroque tueri,
Vixque suae tutum viribus esse domus.
C’est grande extremité d’estre pressé jusques dans son mesnage et repos domestique. Le lieu où je me tiens est tousjours le premier et le dernier à la batterie de nos troubles, et où la paix n’a jamais son visage entier,
Tum quoque cum pax est, trepidant formidine belli.
xxxxxxxxxxxxxxxx quoties pacem fortuna lacessit,
Hac iter est bellis. Melius, fortuna, dedisses
Orbe sub Eoo sedem, gelidaque sub Arcto,
Errantésque domos.
Je tire par foys le moyen de me fermir contre ces considerations de la nonchalance et lacheté : elles nous menent aussi aucunement à la resolution. Il m’advient souvant d’imaginer avec quelque plaisir les dangiers mortels et les attendre : je me plonge la teste baissée stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure qui m’engloutit d’un saut et accable en un instant d’un puissant sommeil plein d’insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la consequence que j’en prevoy me donne plus de consolation que l’effait de trouble. Ils disent, comme la vie n’est pas la meilleure pour estre longue, que la mort est la meilleure pour n’estre pas longue. Je ne m’estrange pas tant de l’estre mort comme j’entre en confidence avec le mourir. Je m’enveloppe et me tapis en cet orage, qui me doibt aveugler et ravir de furie, d’une charge prompte et insensible. Encore s’il advenoit, comme disent aucuns jardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriferantes pres des aulx et des oignons, d’autant qu’ils sucent et tirent à eux ce qu’il y a de mauvaise odeur en la terre, aussi que ces dépravées natures humassent tout le venin de mon air et du climat et m’en rendissent d’autant meilleur et plus pur par leur voisinage que je ne perdisse pas tout. Cela n’est pas ; mais de cecy il en peut estre quelque chose : que la bonté est plus belle et plus attraiante quand elle est rare, et que la contrarieté et diversité roidit et resserre en soy le bien faire, et l’enflamme par la jalousie de l’opposition et par la gloire. Les voleurs, de leur grace, ne m’en veulent pas particulierement. Fay je pas moy à eux ? Il m’en faudroit à trop de gens. Pareilles consciences logent sous diverse sorte de fortunes pareille cruauté, desloyauté, volerie, et d’autant pire qu’elle est plus lache, plus seure et plus obscure, sous l’ombre des loix. Je hay moins l’injure professe que trahitresse, guerriere que pacifique. Nostre fièvre est survenue en un corps qu’elle n’a de guere empiré : le feu y estoit, la flamme s’y est prinse ; le bruit est plus grand, le mal de peu. Je respons ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sçay bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cerche. Si on me dict que parmy les estrangers il y peut avoir aussi peu de santé, et que leurs meurs ne valent pas mieux que les nostres, je respons : premierement, qu’il est mal-aysé,