Essais (page 8)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’en cognoy, à qui quand je demande ce qu’il sçait, il me demande un livre pour me le montrer ; et n’oseroit me dire qu’il a le derriere galeux, s’il ne va sur le champ estudier en son lexicon, que c’est que galeux, et que c’est que derriere.

Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d’autruy, et puis c’est tout. Il les faut faire nostres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit querir chez son voisin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s’arresteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d’en raporter chez soy. Que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digere ? si elle ne se trans-forme en nous ? si elle ne nous augmente et fortifie ? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formairent si grand capitaine sans l’experience, les eut prises à nostre mode ?

Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veus-je armer contre la crainte de la mort ? c’est aux despens de Seneca. Veus-je tirer de la consolation pour moy, ou pour un autre ? je l’emprunte de Cicero. Je l’eusse prise en moy-mesme si on m’y eust exercé. Je n’ayme point cette suffisance relative et mendiée.

Quand bien nous pourrions estre sçavans du sçavoir d’autruy, au

moins sages ne pouvons-nous estre que de nostre propre sagesse. μισῶ σοφιστὠ, ὀστις ουχ αυτῶ σόφος. Ex quo Ennius : Nequicquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quiret. si cupidus, si Vanus et Euganea quamtumvis vilior agna. Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est ; Dionysius se moquoit des grammariens qui ont soin de s’enquerir des maux d’Ulysses, et ignorent les propres ; des musiciens qui accordent leurs fleutes et n’accordent pas leurs meurs ; des Orateurs qui estudient à dire justice, non à la faire. Si nostre ame n’en va un meilleur bransle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aymeroy aussi cher que mon escolier eut passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le revenir de là, apres quinze ou seze ans employez : il n’est rien si mal propre à mettre en besongne. Tout ce que vous y recognoissez d’avantage, c’est que son Latin et son Grec l’ont rendu plus fier et plus outrecuidé qu’il n’estoit party de la maison.

Il en devoit rapporter l’ame pleine, il ne l’en rapporte que bouffie ; et l’a seulement enflée au lieu de la grossir. Ces maistres icy, comme Platon dit des sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes ceux qui promettent d’estre les plus utiles aux hommes, et, seuls entre tous les hommes, qui non seulement n’amendent point ce qu’on leur commet, comme fait un charpentier et un masson, mais l’empirent, et se font payer de l’avoir empiré. Si la loi que Protagoras proposait à ses disciples estoit suivie : ou qu’ils le payassent selon son mot, ou qu’ils jurassent au temple combien ils estimoient le profit qu’ils avoient receu de ses disciplines, et selon iceluy satisfissent sa peine, mes pedagogues se trouveroient chouez, s’estant remis au serment de mon experience.

Mon vulgaire Perigordin appelle fort plaisamment « Lettreferits » ces sçavanteaux, comme si vous disiez « lettre-ferus », ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dict. De vray, le plus souvent ils semblent estre ravalez, mesmes du sens commun. Car le paisant et le cordonnier, vous leur voiez aller simplement et naïfvement leur train, parlant de ce qu’ils sçavent ; ceux cy, pour se vouloir eslever et gendarmer de ce sçavoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s’ambarrassant et enpestrant sans cesse. Il leur eschappe de belles parolles, mais qu’un autre les accommode. Ils cognoissent bien Galien, mais nullement le malade. Ils vous ont des-ja rempli la teste de loix, et si n’ont encore conçeu le neud de la cause. Ils sçavent la theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en practique. J’ay veu chez moy un mien amy, par maniere de passetemps, ayant affaire à un de ceux-cy, contrefaire un jargon de galimathias, propos sans suite, tissu de pieces rapportées, sauf qu’il estoit souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à debatre, pensant tousjours respondre aux objections qu’on luy faisoit ; et si estoit homme de lettres et de reputation, et qui avoit une belle robe.

Vos, ô patritius sanguis, quos vivere par est Occipiti, caeco, posticae occurrite sannae.

Qui regardera de bien pres à ce genre de gens, qui s’estand bien loing, il trouvera, comme moy, que le plus souvent ils ne s’entendent, ny autruy, et qu’ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entierement creux, sinon que leur nature d’elle mesme le leur ait autrement façonné : comme j’ay veu Adrianus Turnebus, qui, n’ayant faict autre profession que des lettres, en laquelle c’estoit, à mon opinion, le plus grand homme qui fut il y a mil’ ans, n’avoit toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robe, et quelque façon externe, qui pouvoit n’estre pas civilisée à la courtisane, qui sont choses de neant.

Et hai nos gens qui supportent plus malaysement une robe qu’une ame de travers, et regardent à sa reverence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est.

Car au dedans c’estoit l’ame la plus polie du monde. Je l’ay souvent à mon esciant jetté en propos eslongnez de son usage ; il y voyoit si cler, d’une apprehension si prompte, d’un jugement si sain, qu’il sembloit qu’il n’eut jamais faict autre mestier que la guerre et affaires d’Estat. Ce sont natures belles et fortes,

queis arte benigna Et meliore luto finxit praecordia Titan,

qui se maintiennent au travers d’une mauvaise institution. Or, ce n’est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu’elle nous change en mieux. Il y a aucuns de nos Parlemens, quand ils ont à recevoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science ; les autres y adjoutent encores l’essay du sens, en leur presentant le jugement de quelque cause. Ceux cy me semblent avoir un beaucoup meilleur stile ; et encore que ces deux pieces soyent necessaires, et qu’il faille qu’elles s’y trouvent toutes deux, si est ce qu’à la verité celle du sçavoir est moins prisable que celle du jugement. Cette cy se peut passer de l’autre, et non l’autre de cette cy. Car, comme dict ce vers grec,

Ώς ὀυᾶἑν ἡ μάθησις, ἥν μἡ νούς πἀρῆ À quoy faire la science, si l’entendement n’y est ? Pleut à Dieu que pour le bien de nostre justice ces compagnies là se trouvassent aussi bien fournies d’entendement et de conscience comme elles sont encore de science !

Non vitae sed scholae discimus.

Or il ne faut pas attacher le sçavoir à l’ame, il l’y faut incorporer ; il ne l’en faut pas arrouser, il l’en faut teindre ; et, s’il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C’est un dangereux glaive, et qui empesche et offence son maistre, s’il est en main foible et qui n’en sçache l’usage,

ut fuerit melius non didicisse.

A l’adventure est ce la cause que et nous et la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aus fames, et que François, Duc de Bretaigne, filz de Jean cinquiesme, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille d’Escosse, et qu’on luy adjousta qu’elle avoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, respondit qu’il l’en aymoit mieux, et qu’une fame estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary. Aussi ce n’est pas si grande merveille, comme on crie, que nos ancestres n’ayent pas faict grand estat des lettres, et qu’encores aujourd’huy elles ne se trouvent que par rencontre aux principaux conseils de nos Roys ; et, si cette fin de s’en enrichir, qui seule nous est aujourd’huy proposée par le moyen de la Jurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans doubte aussi marmiteuses qu’elles furent onques. Quel dommage, si elles ne nous aprenent ny à bien penser, ny à bien faire ?

Postquam docti prodierunt, boni desunt. Toute autre science est dommageable à celuy qui n’a la science de la bonté. Mais la raison que je cherchoys tantost, seroit-elle point aussi de là : que nostre estude en France n’ayant quasi autre but que le proufit, moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices que lucratifs, s’adonnant aux lettres, ou si courtement (retirez, avant que d’en avoir prins le goût, à une profession qui n’a rien de commun aveq les livres)

il ne reste plus ordinairement, pour s’engager tout à faict à l’estude, que les gens de basse fortune qui y questent des moyens à vivre. Et de ces gens là les ames, estant et par nature et par domestique institution et example du plus bas aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’ame qui n’en a point, ny pour faire voir un aveugle : son mestier est, non de luy fournir de veue, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures pourveu qu’elle aye de soy les pieds et les jambes droites et capables. C’est une bonne drogue, que la science ; mais nulle drogue n’est assez forte pour se preserver sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye. Tel a la veue claire, qui ne l’a pas droitte ; et par consequent void le bien et ne le suit pas ; et void la science, et ne s’en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa Republique, c’est donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge. Nature peut tout et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les ames boiteuses ; les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous voyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n’est pas merveille, s’il est chaussetier. De mesme il semble que l’experience nous offre souvent un medecin plus mal medeciné, un theologien moins reformé, un sçavant moins suffisant que tout autre. Aristo Chius avoit anciennement raison de dire que les philosophes nuisoient aux auditeurs, d’autant que la plus part des ames ne se trouvent propres à faire leur profit de telle instruction, qui, si elle ne se met à bien, se met à mal :

asotos ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire.

En cette belle institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouvons qu’ils apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres. Platon dit que le fils aisné, en leur succession royale, estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des Eunuches de la premiere authorité autour des Roys à cause de leur vertu. Ceus-cy prenoient charge de luy rendre le corps beau et sain, et apres sept ans le duisoient à monter à cheval et aller à la chasse. Quand il estoit arrivé au quatorziesme, ils le deposoient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le premier luy apprenoit la religion ; le second à estre tousjours veritable ; le tiers à se rendre maistre des cupiditez, le quart à ne rien craindre. C’est chose digne de tres-grande consideration que, en cette excellente police de Licurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture des enfans comme de sa principale charge, et au giste mesmes des Muses, il s’y face si peu de mention de la doctrine : comme si cette genereuse jeunesse, desdaignant tout autre joug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement des maistres de vaillance, prudence et justice, exemple que Platon en ses loix a suivy. La façon de leur discipline, c’estoit leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et, s’ils condamnoient et louoient ou ce personnage ou ce faict, il falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble leur entendement et apprenoient le droit. Astiages, en Xenophon, demande à Cyrus conte de sa dernière leçon : C’est, dict-il, qu’en nostre escole un grand garçon, ayant un petit saye, le donna à un de ses compaignons de plus petite taille, et luy osta son saye, qui estoit plus grand. Nostre precepteur m’ayant faict juge de ce disserent, je jugeay qu’il falloit laisser les choses en cet estat, et que l’un et l’autre sembloit estre mieux accommodé en ce point : sur quoy il me remontra que j’avois mal fait, car je m’estois arresté à considerer la bien seance, et il falloit premierement avoir proveu à la justice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit. Et dict qu’il en fut soité, tout ainsi que nous sommes en nos visages pour avoir oublié le premier Aoriste de τύπτω. Mon regent me feroit une belle harengue in genere Demonstrativo, avant qu’il me persuadat que son escole vaut cette là. Ils ont voulu couper chemin ; et, puis qu’il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu’on les prent de droit fil, ne peuvent que nous enseigner la prudence, la prud’hommie et la resolution, ils ont voulu d’arrivée mettre leurs enfans au propre des effects, et les instruire, non par ouïr dire, mais par l’essay de l’action, en les formant et moulant vifvement, non seulement de preceptes et parolles, mais principalement d’exemples et d’œuvres, afin que ce ne fut pas une science en leur ame, mais sa complexion et habitude ; que ce ne fut pas un acquest, mais une naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’advis que les enfans apprinsent : Ce qu’ils doivent faire estants hommes, respondit-il. Ce n’est pas merveille si une telle institution a produit des effects si admirables. On alloit, dict-on, aux autres Villes de Grece chercher des Rhetoriciens, des peintres et des Musiciens ; mais en Lacedemone des legislateurs, des magistrats et empereurs d’armée. A Athenes on aprenoit à bien dire, et icy, à bien faire ; là, à se desmeler d’un argument sophistique, et à rabattre l’imposture des mots captieusement entrelassez ; icy, à se desmeler des appats de la volupté, et à rabatre d’un grand courage les menasses de la fortune et de la mort ; ceux-là s’embesongnoient apres les parolles ; ceux-cy, apres les choses ; là, c’estoit une continuelle exercitation de la langue ; icy, une continuelle exercitation de l’ame. Parquoy il n’est pas estrange si, Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages, ils respondirent, tout au rebours de ce que nous ferions, qu’ils aymoient mieux donner deux fois autant d’hommes faicts, tant ils estimoient la perte de l’education de leur païs. Quand Agesilaus, convie Xenophon d’envoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n’est pas pour y apprendre la Rhetorique ou Dialectique, mais pour apprendre ( ce dict-il) la plus belle science qui soit : asçavoir la science d’obeïr et de commander.

Il est tres-plaisant de voir Socrates, à sa mode, se moquant de Hippias qui luy recite comment il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d’argent à regenter ; et qu’à Sparte il n’a gaigné pas un sol : que ce sont gents idiots, qui ne sçavent ny mesurer ny compter, ne font estat ny de grammaire ny de rythme, s’amusant seulement à sçavoir la suitte des Roys, establissemens et decadences des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela Socrates, luy faisant advouer par le menu l’excellence de leur forme de gouvernement publique, l’heur et vertu de leur vie, luy laisse deviner la conclusion de l’inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police et en toutes ses semblables, que l’estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu’il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat qui paroisse pour le present au monde, est celuy des Turcs : peuples egalement duicts à l’estimation des armes et mespris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu’elle fust sçavante. Les plus belliqueuses nations en nos jours sont les plus grossieres et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan nous servent à cette preuve. Quand les Gots ravagerent la Grece, ce qui sauva toutes les librairies d’estre passées au feu, ce fut un d’entre eux qui sema cette opinion, qu’il faloit laisser ce meuble entier aux ennemis, propre à les destourner de l’exercice militaire et amuser à des occupations sedentaires et oysives. Quand nostre Roy Charles huictieme, sans tirer l’espée du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples et d’une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuerent cette inesperée facilité de conqueste à ce que les princes et la noblesse d’Italie s’amusoient plus à se rendre ingenieux et sçavants que vigoureux et guerriers.

De l’institution des enfans, à Madame Diane de Foix, Contesse de Gurson.

Chap. XXVI.

IE ne vis jamais pere, pour teigneux ou bossé que fut son fils, qui laissast de l’avouer. Non pourtant, s’il n’est du tout enyvré de cet’ affection, qu’il ne s’aperçoive de sa defaillance ; mais tant y a qu’il est sien. Aussi moy, je voy, mieux que tout autre, que ce ne sont icy que resveries d’homme qui n’a gousté des sciences que la crouste premiere, en son enfance, et n’en a retenu qu’un general et informe visage : un peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise. Car, en somme, je sçay qu’il y a une Medecine, une Jurisprudence, quatre parties en la Mathematique, et grossierement ce à quoy elles visent.

Et à l’adventure encore sçay-je la pretention des sciences en general au service de nostre vie.

Mais, d’y enfoncer plus avant, de m’estre rongé les ongles à l’estude d’Aristote,

monarque de la doctrine

moderne, ou opiniatré apres quelque science, je ne l’ay jamais faict ;

ny n’est art dequoy je sceusse peindre seulement les premiers lineamens. Et n’est enfant des classes moyennes, qui ne se puisse dire plus sçavant que moy, qui n’ay seulement pas dequoy l’examiner sur sa premiere leçon : au moins selon icelle. Et, si l’on m’y force, je suis contraint, assez ineptement, d’en tirer quelque matiere de propos universel, sur quoy j’examine son jugement naturel : leçon qui leur est autant incognue, comme à moy la leur. Je n’ay dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J’en attache quelque chose à ce papier ; à moy, si peu que rien.

L’Histoire, c’est plus mon gibier, ou la poesie, que j’ayme d’une particuliere inclination. Car, comme disoit Cleantes, tout ainsi que la voix, contrainte dans l’étroit canal d’une trompette, sort plus aigue et plus forte, ainsi me semble il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poesie, s’eslance bien plus brusquement et me fiert d’une plus vive secousse. Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c’est icy l’essay, je les sens flechir sous la charge. Mes conceptions et mon jugement ne marche qu’à tastons, chancelant, bronchant et chopant ; et, quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfaict : je voy encore du païs au delà, mais d’une veue trouble et en nuage, que je ne puis desmeler. Et, entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie et n’y employant que mes propres et naturels moyens, s’il m’advient, comme il faict souvent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux que j’ay entrepris de traiter, comme je vien de faire chez Plutarque tout presentement son discours de la force de l’imagination : à me reconnoistre, au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, je me fay pitié ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-je de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs ;

et que je vais au moins de loing apres, disant que voire.

Aussi que j’ay cela, qu’un chacun n’a pas, de connoistre l’extreme difference d’entre eux et moy. Et laisse ce neantmoins courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m’y a descouvert.

Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens là.

Les escrivains indiscrets de nostre siecle, qui, parmy leurs ouvrages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs pour se faire honneur, font le contraire. Car cett’infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni et si laid à ce qui est leur, qu’ils y perdent beaucoup plus qu’ils n’y gaignent.

C’estoit deux contraires fantasies. Le philosophe Chrysippus mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d’autres autheurs, et, en un, la Medée d’Euripides : et disoit Apollodorus que, qui en retrancheroit ce qu’il y avoit d’estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cens volumes qu’il laissa, n’avoit pas semé une seule allegation estrangiere.

Il m’advint l’autre jour de tomber sur un tel passage. J’avois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnées et si vuides de matiere et de sens, que ce n’estoient voirement que paroles Françoises : au bout d’un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une piece haute, riche et eslevée jusques aux nues. Si j’eusse trouvé la pente douce et la montée un peu alongée, cela eust esté excusable : c’estoit un precipice si droit et si coupé que, des six premieres paroles, je conneuz que je m’envolois en l’autre monde. De là je descouvris la fondriere d’où je venois, si basse et si profonde, que je n’eus onques plus le cœur de m’y ravaler. Si j’estoffois l’un de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres.

Reprendre en autruy mes propres fautes ne me semble non plus incompatible que de reprendre, comme je fay souvent, celles d’autruy en moy. Il les faut accuser par tout et leur oster tout lieu de franchise.

Si sçay-je bien combien audacieusement j’entreprens moy mesmes à tous coups de m’esgaler à mes larrecins, d’aller pair à pair quand et eux, non sans une temeraire esperance que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner. Mais c’est autant par le benefice de mon application que par le benefice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps : c’est par reprinses, menues et legieres attaintes. Je ne m’y ahurte pas ; je ne fay que les taster ; et ne vay point tant comme je marchande d’aller.

Si je leur pouvoy tenir palot, je serois honneste homme, car je ne les entreprens que par où ils sont les plus roides. De faire ce que j’ay descouvert d’aucuns, se couvrir des armes d’autruy, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts, conduire son dessein, comme il est aysé aux sçavans en une matiere commune, sous les inventions anciennes rappiecées par cy par là : à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c’est premierement injustice et lascheté, que n’ayant rien en leur vaillant par où se produire, ils cherchent à se presenter par une valeur estrangiere, et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s’acquerir l’ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gens d’entendement qui hochent du nez nostre incrustation empruntée, desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n’est rien que je veuille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire. Cecy ne touche pas des centons qui se publient pour centons : et j’en ay veu de tres-ingenieux en mon temps, entre autres un, sous le nom de Capilupus, outre les anciens. Ce sont des esprits qui se font voir et par ailleurs et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques.

Quoy qu’il en soit, veux-je dire, et quelles que soyent ces inepties, je n’ay pas deliberé de les cacher, non plus qu’un mien pourtraict chauve et grisonnant, où le peintre auroit mis, non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont ici mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Je ne vise icy qu’à découvrir moy mesmes, qui seray par adventure autre demain, si nouveau apprentissage me change. Je n’ay point l’authorité d’estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy. Quelcun donq’ ayant veu l’article precedant, me disoit chez moy, l’autre jour, que je me devoy estre un peu estendu sur le discours de l’institution des enfans.

Or, Madame, si j’avoy quelque suffisance en ce subject, je ne pourroi la mieux employer que d’en faire un present à ce petit homme qui vous menasse de faire tantost une belle sortie de chez vous (vous estes trop genereuse pour commencer autrement que par un masle). Car, ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, j’ay quelque droit et interest à la grandeur et prosperité de tout ce qui en viendra, outre ce que l’ancienne possession que vous avez sur ma servitude, m’obligent assez à desirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche. Mais, à la verité, je n’y entens sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l’humaine science semble estre en cet endroit où il se traite de la nourriture et institution des enfans.

Tout ainsi qu’en l’agriculture les façons qui vont avant le planter sont certaines et aysées, et le planter mesme ; mais depuis que ce qui est planté vient à prendre vie, à l’eslever il y a une grande varieté de façons et difficulté : pareillement aux hommes, il y a peu d’industrie à les planter ; mais, depuis qu’ils sont naiz, on se charge d’un soing divers, plein d’enbesoignement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage, et si obscure, les promesses si incertaines et fauces, qu’il est mal-aisé d’y establir aucun solide jugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien ils se sont disconvenuz à eux-mesme. Les petits des ours, des chiens, montrent leur inclination naturelle ; mais les hommes, se jettans incontinent en des accoustumances, en des opinions, en des loix, se changent ou se deguisent facilement. Si est-il difficile de forcer les propensions naturelles. D’où il advient que, par faute d’avoir bien choisi leur route, pour neant se travaille on souvent et employe l’on beaucoup d’aage à dresser des enfans aux choses ausquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois, en cette difficulté, mon opinion est de les acheminer tousjours aux meilleures choses et plus profitables, et qu’on se doit peu appliquer à ces legieres divinations et prognostiques que nous prenons des mouvemens de leur enfance.

Platon mesme, en sa République, me semble leur donner beaucoup d’authorité.

Madame, c’est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes élevées en tel degré de fortune, comme vous estes. A la verité, elle n’a point son vray usage en mains viles et basses. Elle est bien plus fiere de préter ses moyens à conduire une guerre, à commander un peuple, à pratiquer l’amitié d’un prince ou d’une nation estrangiere, qu’à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou ordonner une masse de pillules. Ainsi, Madame, par ce que je croy que vous n’oublierez pas cette partie en l’institution des vostres, vous qui en avez savouré la douceur, et qui estes d’une race lettrée (car nous avons encore les escrits de ces anciens Comtes de Foix, d’où monsieur le Comte, vostre mary, et vous estes descendus ; et François, monsieur de Candale, vostre oncle, en faict naistre tous les jours d’autres, qui estendront la connoissance de cette qualité de vostre famille à plusieurs siecles), je vous veux dire là dessus une seule fantasie que j’ay contraire au commun usage : c’est tout ce que je puis conferer à vostre service en cela. La charge du gouverneur que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l’effect de son institution, ell’a plusieurs autres grandes parties ; mais je n’y touche point, pour n’y sçavoir rien apporter qui vaille ; et de cet article, sur lequel je me mesle de luy donner advis, il m’en croira autant qu’il y verra d’apparence. A un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d’autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d’en tirer un habil’homme qu’un homme sçavant, je voudrois aussi qu’on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu’on y requit tous les deux, mais plus les meurs et l’entendement que la science ; et qu’il se conduisist en sa charge d’une nouvelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir, et nostre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dict. Je voudrois qu’il corrigeast cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l’ame qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d’elle mesme : quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il escoute son disciple parler à son tour.

Socrates et, depuis, Archesilas faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Obest plerumque iis qui discere volunt authoritas eorum qui docent. Il est bon qu’il le face trotter devant luy pour juger de son train, et juger jusques à quel point il se doibt ravaler pour s’accommoder à sa force. A faute de cette proportion nous gastons tout : et de la sçavoir choisir, et s’y conduire bien mesureement, c’est l’une des plus ardues besongnes que je sçache : et est l’effaict d’une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures pueriles et les guider. Je marche plus seur et plus ferme à mont qu’à val. Ceux qui, comme porte nostre usage, entreprennent d’une mesme leçon et pareille mesure de conduite regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n’est pas merveille si, en tout un peuple d’enfans, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.

Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui face mettre en cent visages et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien,

prenant l’instruction de son progrez des paedagogismes de Platon.

C’est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avallée. L’estomac n’a pas faict son operation, s’il n’a faict changer la façon et la forme à ce qu’on luy avoit donné à cuire.

Nostre ame ne branle qu’à credit, liée et contrainte à l’appetit des fantasies d’autruy, serve et captivée soubs l’authorité de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux cordes que nous n’avons plus de

franches allures. Nostre vigueur et liberté est esteinte.

Nunquam tutelae suae fiunt.

Je vy privéement à Pise un honneste homme, mais si Aristotélicien, que le plus general de ses dogmes est : que la touche et regle de toutes imaginations solides et de toute verité c’est la conformité à la doctrine d’Aristote ; que hors de là ce ne sont que chimeres et inanité ; qu’il a tout veu et tout dict. Cette proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretée, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l’inquisition à Rome.

Qu’il luy face tout passer par l’estamine et ne loge rien en sa teste par simple authorité et à credit ; les principes d’Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens. Qu’on luy propose cette diversité de jugemens : il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doubte.

Il n’y a que les fols certains et resolus.

Che non men che saper dubbiar m’aggrada. Car s’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cerche rien. Non sumus sub rege ; sibi quisque se vindicet. Qu’il sache qu’il sçait, au moins. Il faut qu’il emboive leurs humeurs, non qu’il aprenne leurs preceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sçache approprier. La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dict apres.

Ce n’est non plus selon Platon que selon moy, puis que luy et moi l’entendons et voyons de mesme.

Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thin ny marjolaine : ainsi les pieces empruntées d’autruy, il les transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien : à sçavoir son jugement. Son institution, son travail et estude ne vise qu’à le former.

Qu’il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu’il en a faict. Les pilleurs, les enprunteurs mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu’ils tirent d’autruy. Vous ne voyez pas les espices d’un homme de parlement, vous voyez les alliances qu’il a gaignées et honneurs à ses enfans. Nul ne met en compte publique sa recette : chacun y met son acquest. Le guain de nostre estude, c’est en estre devenu meilleur et plus sage. C’est, disoit Epicharmus, l’entendement qui voyt et qui oyt, c’est l’entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu’il luy semble

de la Rethorique et de la Grammaire,

de telle ou telle sentence de Ciceron ? On nous les placque en la memoire toutes empennées, comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose.

Sçavoir par cœur n’est pas sçavoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa memoire. Ce qu’on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Facheuse suffisance, qu’une suffisance purement livresque ! Je m’attens qu’elle serve d’ornement, non de fondement, suivant l’advis de Platon, qui dict la fermeté, la foy, la sincerité estre la vraye philosophie, les autres sciences et qui visent ailleurs, n’estre que fard.

Je voudrais que le Paluel ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans l’esbranler :

ou qu’on nous apprinst à manier un cheval, ou une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer, comme ceux icy nous veulent apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer ny à parler ny à juger.

Or, à cet apprentissage, tout ce qui se presente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matieres. A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays estrangers, non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des calessons de la Signora Livia, ou, comme d’autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large que celuy de quelque pareille medaille, mais pour en raporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d’autruy. Je voudrois qu’on commençast à le promener des sa tendre enfance, et premierement, pour faire d’une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bon’ heure, la langue ne se peut plier. Aussi bien est-ce une opinion receue d’un chacun, que ce n’est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents. Cette amour naturelle les attendrist trop et relasche, voire les plus sages. Ils ne sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement, comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice,

boire chaud, boire froid,

ny le voir sur un cheval rebours, ny contre un rude tireur, le floret au poing, ny la premiere harquebouse. Car il n’y a remede : qui en veut faire un homme de bien, sans doubte il ne le faut espargner en cette jeunesse, et souvent choquer les regles de la medecine :

vitamque sub dio et trepidis agat In rebus.

Ce n’est pas assez de luy roidir l’ame ; il luy faut aussi roidir les muscles. Elle est trop pressée, si elle n’est secondée, et a trop à faire de seule fournir à deux offices. Je sçay combien ahanne la mienne en compagnie d’un corps si tendre, si sensible, qui se laisse si fort aller sur elle. Et apperçoy souvent en ma leçon, qu’en leurs escris mes maistres font valoir, pour magnanimité et force de courage, des exemples qui tiennent volontiers plus de l’espessissure de la peau et durté des os. J’ay veu des hommes, des femmes et des enfans ainsi nays, qu’une bastonade leur est moins qu’à moy une chiquenaude : qui ne remuent ny langue ny sourcil aux coups qu’on leur donne. Quand les Athletes contrefont les philosophes en patience, c’est plus tost vigueur de nerfs que de cœur. Or l’accoustumance à porter le travail est accoustumance à porter la doleur : labor callum obducit dolori. Il le faut rompre à la peine et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine et aspreté de la desloueure, de la colique, du cautere, et de la geaule, et de la torture. Car de ces dernieres icy encore peut-il estre en prinse, qui regardent les bons selon le temps, comme les meschants. Nous en sommes à l’espreuve. Quiconque combat les loix, menace les plus gens de bien d’escourgées et de la corde.

Et puis, l’authorité du gouverneur, qui doit estre souveraine sur luy, s’interrompt et s’empesche par la presence des parens. Joint que ce respect que la famille luy porte, la connoissance des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon opinion pas legieres incommoditez en cet aage. En cette eschole du commerce des hommes, j’ay souvent remarqué ce vice, qu’au lieu de prendre connoissance d’autruy, nous ne travaillons qu’à la donner de nous, et sommes plus en peine d’emploiter nostre marchandise que d’en acquerir de nouvelle. Le silence et la modestie sont qualitez tres-commodes à la conversation. On dressera cet enfant à estre espargnant et mesnagier de sa suffisance, quand il l’ara acquise ; à ne se formalizer point des sottises et fables qui se diront en sa presence, car c’est une incivile importunité de choquer tout ce qui n’est pas de nostre appetit.

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