Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (page 8)
La condition des empereurs n’était pas meilleure. Comme ce n’était pas une seule armée qui eût le droit ou la hardiesse d’en élire un, c’était assez que quelqu’un fût élu par une armée pour devenir désagréable aux autres, qui lui nommaient d’abord un compétiteur.
Ainsi, comme la grandeur de la République fut fatale au gouvernement républicain, la grandeur de l’Empire le fut à la vie des Empereurs. S’ils n’avaient eu qu’un pays médiocre à défendre, ils n’auraient eu qu’une principale armée, qui, les ayant une fois élus, aurait respecté l’ouvrage de ses mains.
Les soldats avaient été attachés à la famille de César, qui était garante de tous les avantages que leur aurait procurés la révolution. Le temps vint que les grandes familles de Rome furent toutes exterminées par celle de César, et que celle de César, dans la personne de Néron, périt elle-même. La puissance civile, qu’on avait sans cesse abattue, se trouva hors d’état de contrebalancer la militaire : chaque armée voulut faire un empereur.
Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença à régner, quel parti ne tira-t-il pas du Sénat ? Il apprit que les armées d’Illyrie et de Germanie s’étaient soulevées : il leur accorda quelques demandes, et il soutint que c’était au Sénat à juger des autres ; il leur envoya des députés de ce corps. Ceux qui ont cessé de craindre le pouvoir peuvent encore respecter l’autorité. Quand on eut repré-repré repré-senté aux soldats, comment, dans une armée romaine, les enfants de l’Empereur et les envoyés du Sénat romain couraient risque de la vie, ils purent se repentir et aller jusqu’à se punir eux-mêmes. Mais, quand le sénat fut entièrement abattu, son exemple ne toucha personne. En vain Othon harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du Sénat ; en vain Vitellius envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa paix avec Vespasien : on ne rend point dans un moment aux ordres de l’État le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne regardèrent ces députés que comme les plus lâches esclaves d’un maître qu’elles avaient déjà réprouvé.
C’était une ancienne coutume des Romains que celui qui triomphait distribuait quelques deniers à chaque soldat : c’était peu de chose. Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons. On les faisait autrefois de l’argent pris sur les ennemis ; dans ces temps malheureux, on donna celui des citoyens, et les soldats voulaient un partage là où il n’y avait pas de butin. Ces distributions n’avaient lieu qu’après une guerre ; Néron les fit pendant la paix ; les soldats s’y accoutumèrent, et ils frémirent contre Galba, qui leur disait avec courage qu’il ne savait pas les acheter, mais qu’il savait les choisir.
Galba, Othon, Vitellius, ne firent que passer. Vespasien fut élu comme eux par les soldats. Il ne songea, dans tout le cours de son règne, qu’à rétablir l’empire, qui avait été successivement occupé par six tyrans également cruels, presque tous furieux, souvent imbéciles et, pour comble de malheur, prodigues jusqu’à la folie.
Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien fit voir un nouveau monstre, plus cruel ou, du moins, plus implacable que ceux qui l’avaient précédé, parce qu’il était plus timide.
Ses affranchis les plus chers et, à ce que quelques-uns ont dit, sa femme même, voyant qu’il était aussi dangereux dans ses amitiés que dans ses haines, et qu’il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni à ses accusations, s’en défirent. Avant de faire le coup, ils jetèrent les yeux sur un successeur et choisirent Nerva, vénérable vieillard.
Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l’histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d’être né sous son règne : il n’y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d’État, grand capitaine, ayant un cœur bon, qui le portait au bien, un esprit éclairé, qui lui montrait le meilleur, une âme noble, grande, belle, avec toutes les vertus, n’étant extrême sur aucune, enfin, l’homme le plus propre à honorer la nature humaine et représenter la divine.
Il exécuta le projet de César et fit avec succès la guerre aux Parthes. Tout autre aurait succombé dans une entreprise où les dangers étaient toujours présents, et les ressources, éloignées, où il fallait absolument vaincre, et où il n’était pas sûr de ne pas périr après avoir vaincu.
La difficulté consistait, et dans la situation des deux empires, et dans la manière de faire la guerre des deux peuples. Prenait-on le chemin de l’Arménie, vers les sources du Tigre et de l’Euphrate ? On trouvait un pays montueux et difficile, où l’on ne pouvait mener de convois, de façon que l’armée était demi-ruinée avant d’arriver en Médie. Entrait-on plus bas vers le midi, par Nisibe ? On trouvait un désert affreux, qui séparait les deux empires. Voulait-on passer plus bas encore et aller par la Mésopotamie ? On traversait un pays en partie inculte, en partie submergé, et, le Tigre et l’Euphrate allant du nord au midi, on ne pouvait pénétrer dans le pays sans quitter ces fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr.
Quant à la manière de faire la guerre des deux nations, la force des Romains consistait dans leur infanterie, la plus forte, la plus ferme et la mieux disciplinée du monde.
Les Parthes n’avaient point d’infanterie ; mais une cavalerie admirable : ils combattaient de loin et hors de la portée des armes romaines ; le javelot pouvait rarement les atteindre ; leurs armes étaient l’arc et des flèches redoutables. Ils assiégeaient une armée plutôt qu’ils ne la combattaient. Inutilement poursuivis, parce que, chez eux, fuir c’était combattre, ils faisaient retirer les peuples à mesure qu’on approchait, et ne laissaient dans les places que les garnisons, et, lorsqu’on les avait prises, on était obligé de les détruire. Ils brûlaient avec art tout le pays autour de l’armée ennemie et lui ôtaient jusqu’à l’herbe même. Enfin, ils faisaient à peu près la guerre comme on la fait encore aujourd’hui sur les mêmes frontières.
D’ailleurs, les légions d’Illyrie et de Germanie, qu’on transportait dans cette guerre, n’y étaient pas propres : les soldats, accoutumés à manger beaucoup dans leur pays, y périssaient presque tous.
Ainsi, ce qu’aucune nation n’avait pas encore fait, d’éviter le joug des Romains, celle des Parthes le fit, non pas comme invincible, mais comme inaccessible.
Adrien abandonna les conquêtes de Trajan et borna l’Empire à l’Euphrate ; et il est admirable qu’après tant de guerres les Romains n’eussent perdu que ce qu’ils avaient voulu quitter, comme la mer, qui n’est moins étendue que lorsqu’elle se retire d’elle-même.
La conduite d’Adrien causa beaucoup de murmures. On lisait dans les livres sacrés des Romains que, lorsque Tarquin voulut bâtir le Capitole, il trouva que la place la plus convenable était occupée par les statues de beaucoup d’autres divinités. Il s’enquit, par la science qu’il avait dans les augures, si elles voudraient céder leur place à Jupiter. Toutes y consentirent, à la réserve de Mars, de la Jeunesse et du dieu Terme. Là-dessus s’établirent trois opinions religieuses ; que le peuple de Mars ne céderait à personne le lieu qu’il occupait ; que la jeunesse romaine ne serait point surmontée ; et qu’enfin le dieu Terme des Romains ne reculerait jamais : ce qui arriva pourtant sous Adrien.
CHAPITRE XVI.
DE L’ÉTAT DE L’EMPIRE DEPUIS ANTONIN
JUSQU’À PROBUS.
Dans ces temps-là, la secte des Stoïciens s’étendait et s’accréditait dans l’Empire. Il semblait que la nature humaine eût fait un effort pour produire d’elle-même cette secte admirable, qui était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n’a jamais vus.
Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n’est capable de faire oublier le premier Antonin que Marc-Aurèle, qu’il adopta. On sent en soi-même un plaisir secret lorsqu’on parle de cet empereur ; on ne peut lire sa vie sans une espèce d’attendrissement ; tel est l’effet qu’elle produit qu’on a meilleure opinion de soi-même, parce qu’on a meilleure opinion des hommes.
La sagesse de Nerva, la gloire de Trajan, la valeur d’Adrien, la vertu des deux Antonins, se firent respecter des soldats ; mais, lorsque de nouveaux monstres prirent leur place, l’abus du gouvernement militaire parut dans tout son excès, et les soldats qui avaient vendu l’empire assassinèrent les Empereurs pour en avoir un nouveau prix.
On dit qu’il y a un prince dans le monde qui travaille depuis quinze ans à abolir dans ses États le gouvernement civil pour y établir le gouvernement militaire. Je ne veux point faire des réflexions odieuses sur ce dessein ; je dirai seulement que, par la nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre la vie d’un prince en sûreté, et non pas quatre-vingt mille ; outre qu’il est plus dangereux d’opprimer un peuple armé qu’un autre qui ne l’est pas.
Commode succéda à Marc-Aurèle, son père. C’était un monstre, qui suivait toutes ses passions et toutes celles de ses ministres et de ses courtisans. Ceux qui en délivrèrent le monde mirent en sa place Pertinax, vénérable vieillard, que les soldats prétoriens massacrèrent d’abord.
Ils mirent l’empire à l’enchère, et Didius Julien l’emporta par ses promesses. Cela souleva tout le monde : car, quoique l’empire eût été souvent acheté, il n’avait pas encore été marchandé. Pescennius Niger, Sévère et Albin furent salués Empereurs, et Julien, n’ayant pu payer les sommes immenses qu’il avait promises, fut abandonné par ses soldats.
Sévère défit Niger et Albin. Il avait de grandes qualités ; mais la douceur, cette première vertu des princes, lui manquait.
La puissance des Empereurs pouvait plus aisément paraître tyrannique que celle des princes de nos jours. Comme leur dignité était un assemblage de toutes les
magistratures romaines ; que, dictateurs sous le nom d’empereurs, tribuns du peuple, proconsuls, censeurs, grands pontifes et, quand ils voulaient, consuls, ils exerçaient souvent la justice distributive : ils pouvaient aisément faire soupçonner que, ceux qu’ils avaient condamnés, ils les avaient opprimés, le peuple jugeant ordinairement de l’abus de la puissance par la grandeur de la puissance ; au lieu que les rois d’Europe, législateurs et non pas exécuteurs de la loi, princes et non pas juges, se sont déchargés de cette partie de l’autorité qui peut être odieuse, et, faisant eux-mêmes les grâces, ont commis à des magistrats particuliers la distribution des peines.
Il n’y a guère eu d’empereurs plus jaloux de leur autorité que Tibère et Sévère ; cependant ils se laissèrent gouverner, l’un par Séjan, l’autre par Plautien, d’une manière misérable.
La malheureuse coutume de proscrire introduite par Sylla continua sous les Empereurs, et il fallait même qu’un prince eût quelque vertu pour ne la pas suivre ; car, comme ses ministres et ses favoris jetaient d’abord les yeux sur tant de confiscations, ils ne lui parlaient que de la nécessité de punir et des périls de la clémence.
Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs soldats de Niger se retirèrent chez les Parthes ; ils leur apprirent ce qui manquait à leur art militaire, à faire usage des armes romaines et même à en fabriquer ; ce qui fit que ces peuples, qui s’étaient ordinairement contentés de se défendre, furent dans la suite presque toujours agresseur.
Il est remarquable que, dans cette suite de guerres civiles qui s’élevèrent continuellement, ceux qui avaient les légions d’Europe vainquirent presque toujours ceux qui avaient les légions d’Asie, et l’on trouve dans l’histoire de Sévère qu’il ne put prendre la ville d’Atra, en Arabie, parce que, les légions d’Europe s’étant mutinées, il fut obligé de se servir de celles de Syrie.
On sentit cette différence depuis qu’on commença à faire des levées dans les provinces ; et elle fut telle entre les légions qu’elle était entre les peuples mêmes, qui, par la nature et par l’éducation, sont plus ou moins propres pour la guerre.
Ces levées faites dans les provinces produisirent un autre effet : les empereurs, pris ordinairement dans la milice, furent presque tous étrangers et quelquefois barbares ; Rome ne fut plus la maîtresse du monde, mais elle reçut des lois de tout l’univers.
Chaque empereur y porta quelque chose de son pays, ou pour les manières, ou pour les mœurs, ou pour la police, ou pour le culte, et Héliogabale alla jusqu’à vouloir détruire tous les objets de la vénération de Rome et ôter tous les dieux de leurs temples, pour y placer le sien.
Ceci, indépendamment des voies secrètes que Dieu choisit, et que lui seul connaît, servit beaucoup à l’établissement de la religion chrétienne : car il n’y avait plus rien d’étranger dans l’Empire, et l’on y était préparé à recevoir toutes les coutumes qu’un empereur voudrait introduire.
On sait que les Romains reçurent dans leur ville les dieux des autres pays ; ils les reçurent en conquérants : ils les faisaient porter dans les triomphes. Mais, lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes les rétablir, on les réprima d’abord. On sait, de plus, que les Romains avaient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de celles des leurs qui y avaient le plus de rapport ; mais, lorsque les prêtres des autres pays voulurent faire adorer à Rome leurs divinités sous leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts, et ce fut un des grands obstacles que trouva la religion chrétienne.
On pourrait appeler Caracalla, non pas un tyran, mais le destructeur des hommes : Caligula, Néron et Domi-Domi Domi-tien bornoient leurs cruautés dans Rome ; celui-ci allait promener sa fureur dans tout l’univers.
Sévère avait employé les exactions d’un long règne et les proscriptions de ceux qui avaient suivi le parti de ses concurrents, à amasser des trésors immenses.
Caracalla, ayant commencé son règne par tuer de sa propre main Géta, son frère, employa ses richesses à faire souffrir son crime aux soldats, qui aimaient Géta et disaient qu’ils avaient fait serment aux deux enfants de Sévère, non pas à un seul.
Ces trésors amassés par des princes n’ont presque jamais que des effets funestes : ils corrompent le successeur, qui en est ébloui, et, s’ils ne gâtent pas son cœur, ils gâtent son esprit. Il forme d’abord de grandes entreprises avec une puissance qui est d’accident, qui ne peut pas durer, qui n’est pas naturelle, et qui est plutôt enflée qu’agrandie.
Caracalla augmenta la paye des soldats ; Macrin écrivit au Sénat que cette augmentation allait à soixante et dix millions de drachmes. Il y a apparence que ce prince enflait les choses, et, si l’on compare la dépense de la paye de nos soldats d’aujourd’hui avec le reste des dépenses publiques, et qu’on suive la même proportion pour les Romains, on verra que cette somme eût été énorme.
Il faut chercher quelle était la paye du soldat romain. Nous apprenons d’Orose que Domitien augmenta d’un quart la paye établie. Il paraît, par le discours d’un soldat dans Tacite, qu’à la mort d’Auguste elle était de dix onces de cuivre. On trouve dans Suétone que César avait doublé la paye de son temps. Pline dit qu’à la seconde guerre punique on l’avait diminuée d’un cinquième. Elle fut donc d’environ six onces de cuivre dans la première guerre punique, de cinq onces dans la seconde, de dix sous César, et de treize et un tiers sous Domitien. Je ferai ici quelques réflexions.
La paye que la République donnait aisément lorsqu’elle n’avait qu’un petit État, que, chaque année, elle faisait une guerre, et que, chaque année, elle recevait des dépouilles, elle ne put la donner sans s’endetter dans la première guerre punique, qu’elle étendit ses bras hors de l’Italie, qu’elle eut à soutenir une guerre longue et à entretenir de grandes armées.
Dans la seconde guerre punique, la paye fut réduite à cinq onces de cuivre, et cette diminution put se faire sans danger dans un temps où la plupart des citoyens rougirent d’accepter la solde même et voulurent servir à leurs dépens.
Les trésors de Persée et ceux de tant d’autres rois, que l’on porta continuellement à Rome, y firent cesser les tributs. Dans l’opulence publique et particulière, on eut la sagesse de ne point augmenter la paye de cinq onces de cuivre.
Quoique, sur cette paye, on fit une déduction pour le blé, les habits et les armes, elle fut suffisante, parce qu’on n’enrôlait que les citoyens qui avaient un patrimoine.
Marius ayant enrôlé des gens qui n’avaient rien, et son exemple ayant été suivi, César fut obligé d’augmenter la paye.
Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César, on fut contraint, sous le consulat de Hirtius et de Pansa, de rétablir les tributs.
La faiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter cette paye d’un quart, il fit une grande plaie à l’État, dont le malheur n’est pas que le luxe y règne, mais qu’il règne dans des conditions qui, par la nature des choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin, Caracalla ayant fait une nouvelle augmentation, l’Empire fut mis dans cet état que, ne pouvant subsister sans les soldats, il ne pouvait subsister avec eux.
Caracalla, pour diminuer l’horreur du meurtre de son frère, le mit au rang des dieux, et ce qu’il y a de singulier, c’est que cela lui fut exactement rendu par Macrin, qui, après l’avoir fait poignarder, voulant apaiser les soldats prétoriens, désespérés de la mort de ce prince qui leur avait tant donné, lui fit bâtir un temple et y établit des prêtres flamines en son honneur.
Cela fit que sa mémoire ne fut pas flétrie, et que, le Sénat n’osant pas le juger, il ne fut pas mis au rang des tyrans, comme Commode, qui ne le méritait pas plus que lui.
De deux grands empereurs, Adrien et Sévère, l’un établit la discipline militaire, et l’autre la relâcha. Les effets répondirent très bien aux causes : les règnes qui suivirent celui d’Adrien furent heureux et tranquilles ; après Sévère, on vit régner toutes les horreurs.
Les profusions de Caracalla envers les soldats avaient été immenses, et il avait très bien suivi le conseil que son père lui avait donné en mourant, d’enrichir les gens de guerre et de ne s’embarrasser pas des autres.
Mais cette politique n’était guère bonne que pour un règne : car le successeur, ne pouvant plus faire les mêmes dépenses, était d’abord massacré par l’armée ; de façon qu’on voyait toujours les empereurs sages mis à mort par les soldats, et les méchants, par des conspirations ou des arrêts du Sénat.
Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre avait laissé les citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines, cela ne pouvait non plus durer qu’un règne : car les soldats, à force de détruire, allaient jusqu’à s’ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc songer à rétablir la discipline militaire : entreprise qui coûtait toujours la vie à celui qui osait la tenter.
Quand Caracalla eut été tué par les embûches de Macrin, les soldats, désespérés d’avoir perdu un prince qui donnait sans mesure, élurent Héliogabale ; et, quand ce dernier, qui, n’étant occupé que de ses sales voluptés, les laissait vivre à leur fantaisie, ne put plus être souffert, ils le massacrèrent. Ils tuèrent de même Alexandre, qui voulait rétablir la discipline et parlait de les punir.
Ainsi un tyran, qui ne s’assurait point la vie, mais le pouvoir de faire des crimes, périssait, avec ce funeste avantage que celui qui voudrait faire mieux périrait après lui.
Après Alexandre, on élut Maximin, qui fut le premier empereur d’une origine barbare. Sa taille gigantesque et la force de son corps l’avaient fait connaître.
Il fut tué avec son fils par ses soldats. Les deux premiers Gordiens périrent en Afrique. Maxime, Balbin et le troisième Gordien furent massacrés. Philippe, qui avait fait tuer le jeune Gordien, fut tué lui-même avec son fils. Et Dèce, qui fut élu en sa place, périt à son tour par la trahison de Gallus.
Ce qu’on appelait l’empire romain dans ce siècle-là était une espèce de république irrégulière, telle, à peu près, que l’aristocratie d’Alger, où la milice, qui a la puissance souveraine, fait et défait un magistrat qu’on appelle le Dey, et peut-être est-ce une règle assez générale que le gouvernement militaire est, à certains égards, plutôt républicain que monarchique.
Et qu’on ne dise pas que les soldats ne prenaient de part au gouvernement que par leur désobéissance et leurs révoltes. Les harangues que les Empereurs leur faisaient ne furent-elles pas à la fin du genre de celles que les consuls et les tribuns avaient faites autrefois au peuple ? Et, quoique les armées n’eussent pas un lieu pour s’assembler, qu’elles ne se conduisissent point par de certaines formes, qu’elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid, délibérant peu et agissant beaucoup, ne disposaient-elles pas en souveraines de la fortune publique ? Et qu’était-ce qu’un empereur, que le ministre d’un gouvernement violent, élu pour l’utilité particulière des soldats ?
Quand l’armée associa à l’empire Philippe, qui était préfet du prétoire du troisième Gordien, celui-ci demanda qu’on lui laissât le commandement entier, et il ne put l’obtenir ; il harangua l’armée pour que la puissance fût égale entre eux, et il ne l’obtint pas non plus ; il supplia qu’on lui laissât le titre de César, et on le lui refusa ; il
demanda d’être préfet du prétoire, et on rejeta ses prières ; enfin, il parla pour sa vie. L’armée, dans ses divers jugements, exerçait la magistrature suprême.