Le Secret admirable du très saint Rosaire (page 4)

Louis-Marie Grignion de Montfort · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Secret admirable du très saint Rosaire · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

84. Cette vie est une guerre et une tentation continuelles;

nous n'avons pas à combattre des ennemis de chair et de sang,

mais les puissances mêmes de l'enfer. Quelles armes prendrons-

nous, pour les combattre, que l'oraison que notre grand

Capitaine nous a enseignée, que la Salutation angélique, qui a

chassé les démons, détruit le péché et renouvelé le monde, que

la méditation de la vie, de la passion de Jésus-Christ, de la

pensée de laquelle nous devons nous armer, comme nous ordonne

saint Pierre, pour nous défendre des mêmes ennemis qu'il a

vaincus et qui nous attaquent tous les jours. "Depuis que le

démon, dit le cardinal Hugues, a été vaincu par l'humilité et

la passion de Jésus-Christ, il ne se peut quasi attaquer à une

âme armée de la méditation de ses mystères ou, s'il l'attaque,

il en est vaincu honteusement". "Induite vos armaturam Dei

(Eph 6,11).

85. Armez-vous donc de ces armes de Dieu, du saint Rosaire,

et vous briserez la tête du démon, et demeurerez stables

contre toutes ses tentations. C'est d'où vient que le Rosaire

même matériel est si terrible au diable, et que les saints

s'en sont servis pour l'enchaîner et le chasser des corps des

possédés, comme plusieurs histoires rendent témoignage.

86. Un homme, dit le bienheureux

Alain, ayant en vain tenté

toutes sortes de pratiques de dévotion pour être délivré du

malin esprit qui le possédait, s'avisa de mettre à son col son

Rosaire, ce qui le soulagea, et ayant éprouvé que lorsqu'il

l'ôtait de son cou, le démon le tourmentait cruellement,

résolut de le porter au cou jour et nuit, ce qui chassa le

diable pour toujours, ne pouvant supporter une si terrible

chaîne. Le bienheureux Alain témoigne qu'il a délivré un grand

nombre de possédés, en leur mettant ainsi le Rosaire au cou.

87. Le Révérend Père

Jean Amât, de l'ordre de Saint-

Dominique, prêchant le Carême dans un lieu de ce royaume

d'Aragon, on lui amena une jeune fille possédée du démon;

après l'avoir plusieurs fois exorcisée, mais en vain, il lui

mit son Rosaire au cou, et aussitôt elle se mit à faire de

cris et des hurlements épouvantables, disant: "Otez-moi, ôtez-

moi ces grains qui me tourmentent". Enfin le père, par

compassion pour la pauvre fille, lui ôta son Rosaire du cou.

La nuit suivante, lorsque le Révérend Père était dans son

lit à se reposer, les mêmes démons qui possédaient cette fille

vinrent à lui, tout écumants de rage, pour se saisir de sa

personne; mais avec son Rosaire qu'il tenait fortement à la

main, malgré les efforts qu'ils firent pour le lui ôter, il

les fouetta admirablement bien et les chassa en disant:

"Sainte Marie, Notre-Dame du saint Rosaire, à mon aide!"

Lorsque, le lendemain, il allait à l'église, il rencontra

cette pauvre fille encore possédée; un des démons qui étaient

en elle se mit à dire en se moquant de lui: "Ah! frère, si tu

n'avais point eu ton Rosaire, nous t'aurions bien accommodé ".

Alors le Révérend Père jette derechef son Rosaire au cou de la

fille, disant: "Par les très sacrés noms de Jésus et de Marie,

sa sainte Mère, et par la vertu du très saint Rosaire, je vous

commande, esprits malins, de sortir de ce corps tout à

l'heure"; aussitôt ils furent contraints d'obéir, et elle fut

délivrée. Ces histoires nous marquent quelle est la force du

saint Rosaire pour vaincre toutes sortes de tentations des

démons et toutes sortes de péchés, parce que les grains bénits

du Rosaire les mettent en fuite.

88. Saint Augustin assure qu'il n'y a point d'exercice si

fructueux et si utile au salut que de penser souvent aux

souffrances de Notre-Seigneur. Le bienheureux Albert le Grand,

maître de saint Thomas, a su par révélation que le simple

souvenir ou la méditation de la passion de Jésus-Christ est

plus méritoire au chrétien que de jeûner pendant un an tous

les vendredis au pain et à l'eau, ou de prendre la discipline

jusqu'au sang toutes les semaines, ou de réciter tous les

jours le psautier. Ah! Quel est, par conséquent, le mérite du

Rosaire, qui fait mémoire de toute la vie et la passion de

Notre-Seigneur?

La sainte Vierge révéla un jour, au bienheureux Alain de

la Roche, qu'après le saint sacrifice de la messe, qui est la

première et la plus vive mémoire de la passion de Jésus-

Christ, il n'y avait point de dévotion plus excellente et plus

méritoire que le Rosaire, qui est comme une seconde mémoire et

représentation de la vie et de la passion de Jésus-Christ.

89. Le Révérend Père

Dorland rapporte que la sainte Vierge

dit un jour au vénérable Dominique, chartreux, dévot du saint

Rosaire, qui résidait à Trèves l'an 1481:

"Toutes les fois qu'un fidèle récite le Rosaire avec les

méditations des mystères de la vie et de la passion de Jésus-

Christ, en état de grâce, il obtient pleine et entière

rémission de tous ses péchés".

Elle dit aussi au bienheureux Alain: "Sachez qu'encore

qu'il y ait quantité d'indulgences données à mon Rosaire, j'y

en ajouterai beaucoup davantage pour chaque cinquantaine à

ceux qui le réciteront sans péché mortel, à genoux,

dévotement, et quiconque persévèrera dans la dévotion du saint

Rosaire avec ces articles et méditations, je lui obtiendrai,

pour récompense de ce bon service, pleine rémission de la

peine et de la coulpe de tous ses péchés à la fin de la vie.

Et que cela ne te semble pas incroyable; il m'est facile,

puisque je suis la Mère du Roi des cieux, qui m'appelle pleine

de grâce, et, si j'en suis remplie, j'en ferai une ample

effusion à mes chers enfants".

90. Saint Dominique était si bien persuadé de l'efficace et

mérite du saint Rosaire qu'il ne donnait quasi point d'autre

pénitence à ceux qu'il confessait, comme nous avons vu dans

l'histoire que j'ai rapportée d'une dame romaine à qui il ne

donna pour pénitence qu'un seul Rosaire.

Les confesseurs devraient aussi, pour marcher sûrement

sur les traces de ce grand saint, enjoindre aux pénitents le

Rosaire, avec la réflexion sur les sacrés mystères, plutôt que

d'autres pénitences qui ne sont pas d'un si grand mérite, ni

si agréables à Dieu, ni si salutaires aux âmes pour les faire

avancer dans la vertu, ni si efficaces pour les empêcher de

tomber dans le péché, et de plus, en disant le Rosaire, on

gagne quantité d'indulgences qui ne sont pas attachées à

plusieurs autres dévotions.

91. "Certes, dit l'abbé Blosius, ce Rosaire, avec les

méditations de la vie et de la passion, est très agréable à

Jésus-Christ et à la sainte Vierge et très efficace pour

obtenir toutes choses; nous le pouvons dire tant pour nous que

pour ceux qui nous sont recommandés et pour toute l'Eglise.

Recourons donc à la dévotion du saint Rosaire dans toutes nos

nécessités, et nous obtiendrons infailliblement ce que nous

demanderons à Dieu pour notre salut".

92. Il n'est rien de plus divin, selon la pensée de saint

Denis, rien de plus noble ni de plus agréable à Dieu, que de

coopérer au salut des âmes et de renverser les machines du

démon qui tâche de les perdre. C'est le motif qui a fait

descendre le Fils de Dieu en terre. Il avait ruiné l'empire de

Satan par la fondation de l'Eglise, mais ce tyran avait repris

ses forces et exercé une cruelle violence sur les âmes des

Albigeois, par les haines, les dissensions et par les vices

abominables qu'il faisait régner dans le monde dans le onzième

siècle.

Quel remède à ces grands désordres, comment abattre les

forces de Satan? La sainte Vierge, protectrice de l'Eglise,

n'a point donné de moyen plus efficace pour apaiser la colère

de son Fils, pour extirper l'hérésie et réformer les moeurs

des chrétiens que la confrérie du saint Rosaire, comme l'effet

l'a vérifié. Il a renouvelé la charité, la fréquentation des

sacrements des premiers siècles d'or de l'Eglise, réformé les

moeurs des chrétiens.

93. Le pape Léon X dit en sa bulle que cette confrérie a été

fondée en l'honneur de Dieu et de la sainte Vierge comme un

mur pour arrêter les malheurs qui allaient fondre sur

l'Eglise.

Gregoire XIII dit que le Rosaire a été donne du ciel

comme un moyen pour apaiser la colère de Dieu et implorer

l'intercession de la sainte Vierge.

Jules 3 dit que le Rosaire a été inspiré pour nous ouvrir

plus facilement le ciel, par les faveurs de la sainte Vierge.

Paul III et le bienheureux Pie V déclarent que le Rosaire

a été établi et donné aux fidèles pour se procurer plus

efficacement le repos et la consolation spirituelle. Qui

négligera d'entrer en une confrérie instituée pour des fins

aussi nobles?

94. Le Père Dominique, chartreux, fort dévot au Rosaire, vit

un jour le ciel ouvert et toute la cour céleste rangée en un

ordre admirable et entendit chanter le Rosaire, d'une mélodie

ravissante, honorant à chaque dizaine un mystère de la vie, de

la passion et de la gloire de Jésus-Christ et de la sainte

Vierge. Et il remarqua que quand ils prononçaient le sacré nom

de Marie, ils faisaient tous une inclination de la tête, et à

celui de Jésus, ils faisaient tous une génuflexion et

rendaient grâces à Dieu des grands biens qu'il a faits au ciel

et en la terre par le saint Rosaire. Il vit aussi la sainte

Vierge et les saints présenter à Dieu les Rosaires que les

confrères récitent en terre, et prient pour ceux qui

pratiquent cette dévotion; il vit encore d'innombrables

couronnes, de très belles et odoriférantes fleurs, préparées

pour ceux qui récitent dévotement le saint Rosaire, et

qu'autant de fois qu'ils le récitent ils se font une couronne

dont ils seront parés au ciel. La vision de ce dévot chartreux

est conforme à la vision qu'eut le disciple bien-aimé, dans

laquelle il vit une multitude innombrable d'anges et des

saints, qui louaient et bénissaient Jésus-Christ pour tout ce

qu'il a fait et souffert dans ce monde pour notre salut;

n'est-ce pas ce que font les dévots confrères du Rosaire?

95. Il ne faut pas s'imaginer que le Rosaire soit seulement

pour les femmes, et les petits et les ignorants; il est aussi

pour les hommes, et les plus grands hommes. D'abord que saint

Dominique eut rendu compte au pape Innocent III de l'ordre

qu'il avait reçu du ciel, d'établir cette sainte confrérie, le

Saint-Père l'approuva, exhorta saint Dominique à le prêcher et

il voulut y être associé. Les cardinaux mêmes l'embrassèrent

avec une grande ferveur, en sorte que Lopez avance ces

paroles: "Nullum sexum, nullam aetatem, nullam conditionem ab

oratione rosarii subtraxit se".

Ainsi on remarque, dans cette confrérie, toutes sortes de

personnes: des ducs, des princes, des rois, aussi bien que des

prélats, des cardinaux, souverains pontifes, dont le

dénombrement serait trop long pour cet abrégé; et vous

mettant, cher lecteur, en cette confrérie, vous aurez part à

leur dévotion et leurs grâces sur la terre et à leur gloire

dans le ciel. "Cum quibus consortium vobis erit devotionis,

erit et communio dignitatis".

96. Si les privilèges, les grâces et les indulgences rendent

une confrérie recommandable, on peut dire que celle du Rosaire

est la plus recommandable de l'Eglise, puisqu'elle est la plus

favorisée et enrichie d'indulgences, et il n'y a presque point

de papes depuis son institution qui n'aient ouvert les trésors

de l'Eglise pour la gratifier; et comme l'exemple persuade

mieux que les paroles et les bienfaits, les Saints Pères n'ont

pu mieux marquer l'estime qu'ils faisaient de cette sainte

confrérie qu'en s'y associant eux-mêmes.

Voici un petit abrégé des indulgences que les Souverains

Pontifes ont entièrement accordées à la confrérie du Saint

Rosaire, confirmées de nouveau par notre Saint-Père le pape

Innocent 11e le 31 juillet 1679, reçues et permises d'être

publiées par monseigneur l'archevêque de Paris le 25 septembre

de la même année:

6 A ceux qui, vraiment pénitents et confessés,

visiteront la chapelle du Rosaire dans l'église où elle est

établie, les premiers dimanches de chaque mois et les fêtes de

Notre-Seigneur et de la sainte Vierge: indulgence plénière;

8 A ceux qui dévotement et pour montrer exemple portent

ouvertement le saint Rosaire; cent jours d'indulgences;

9 Aux confrères malades, qui ne pourront venir à

l'église, étant confessés et communiés, réciteront le jour le

saint Rosaire ou du moins le chapelet: indulgence plénière au

jour marqué pour la gagner;

10 Les Saints-Pères, par une grande libéralité envers

les confrères du saint Rosaire, leur ont donné la faculté de

gagner les indulgences des stations de Rome, visitant cinq

autels, en recitant devant chacun cinq fois le Pater et l'Ave,

pour l'heureux état de l'Eglise. S'il n'y a qu'un autel ou

deux dans cette église, où est le Rosaire établi, ils

réciteront 25 fois le Pater et l'Ave devant cet autel.

97. Grande faveur pour les confrères du saint Rosaire, parce

que dans les églises des stations de Rome, il y a des

indulgences plénières, des délivrances d'âmes du purgatoire et

plusieurs autres grandes rémissions que les confrères peuvent

gagner sans peine, sans frais, sans sortir de leurs pays; et

même, si la confrérie n'est pas établie dans le lieu où

demeurent les confrères, ils gagneront lesdites indulgences,

visitant cinq autels de quelque église que ce soit, par la

concession de Léon dixième.

Voici les jours auxquels ils les peuvent gagner,

déterminés et fixés, pour ceux qui sont hors la ville de Rome,

par un décret de la Sacrée Congrégation établié pour les

indulgences, approuvé par notre Saint-Père le 7 mars 1678, qui

a ordonné qu'il sera inviolablement observé:

Tous les dimanches de l'Avent; les trois jours des

Quatre-Temps; la vigile de Noël, aux messes de minuit, de

l'aurore et du jour; les fêtes de saint Etienne, de saint Jean

l'Evangéliste, et des Innocents, de la Circoncision et des

Rois; les dimanches de la Septuagésime, Sexagésime,

Quinquagésime et, depuis le jour des Cendres, tous les jours,

jusqu'au dimanche de la Quasimodo inclusivement; les trois

jours des Rogations; le jour de l'Ascension; la vigile de la

Pentecôte, et tous les jours de l'octave et les trois jours de

Quatre-Temps de septembre.

Cher confrère du Rosaire, il y a un grand nombre d'autres

indulgences. Si vous les voulez voir, lisez le sommaire des

indulgences accordées aux confrères du Rosaire. Vous y verrez

les noms des papes, l'année et plusieurs autres particularités

que cet abrégé ne souffre pas.

QUATRIEME DIZAINE

L'excellence du saint Rosaire dans

les merveilles que Dieu a opérées

en sa faveur.

98. Saint Dominique étant allé visiter sainte Blanche, reine

de France, qui, depuis 12 ans qu'elle était mariée, n'avait

point eu d'enfants, et donc elle était fort affligée, lui

conseilla de dire son Rosaire tous les jours, pour obtenir

cette grâce du diel, ce qu'elle fit, et elle accoucha, l'an

1213, de son aîné qui fut appelé Philippe. Mais la mort

l'ayant ravi en son berceau, la dévote reine eut plus que

jamais recours à la sainte Vierge et elle fit distribuer

quantité de Rosaires à toute la cour et dans plusieurs villes

du royaume, afin que Dieu la comblât d'une entière

bénédiction. Ce qui arriva ainsi, car l'an 1215 saint Louis

vint au monde, la gloire de la France et le modèle des rois

chrétiens.

99. Alphonse huitième, roi d'Aragon et de Castille, fut, à

cause de ses péchés, châtié de Dieu en plusieurs manières et

il fut contraint de se retirer dans une ville de l'un de ses

alliés. Saint Domnique, se rencontrant en cette même ville le

jour de Noël, y prêcha à son ordinaire le Rosaire et les

grâces que l'on obtient de Dieu par cette dévotion et dit,

entre autres choses, que ceux qui le réciteraient dévotement

obtiendraient la victoire de leurs ennemis et recouvreraient

tout ce qu'ils avaient perdu.

Le roi remarque bien ces paroles, envoie quérir saint

Dominique et lui demande si ce qu'il avait prêché du saint

Rosaire était véritable. Le saint répondit qu'il n'en fallait

point douter et lui promit que s'il voulait pratiquer cette

dévotion et s'enrôler en la confrérie, il en verrait les

effets. Le roi se résolut à réciter tous les jours le Rosaire,

et il continua pendant un an, et le même jour de Noël, ayant

récité son Rosaire, la sainte Vierge lui apparut et lui dit:

"Alphonse, il y a un an que tu me sers dévotement par mon

Rosaire, je viens te récompenser. Sache que j'ai obtenu de mon

Fils le pardon de tous tes péchés; voilà un rosaire que je te

donne; porte-le sur toi, et jamais aucun de tes ennemis ne te

pourra nuire". Elle disparut et laissa le roi fort consolé; il

s'en retourna, tenant ce rosaire à la main et, abordant la

reine, il lui raconta tout joyeux la faveur qu'il venait de

recevoir de la sainte Vierge; il lui toucha les yeux de ce

rosaire, elle recouvra la vue qu'elle avait perdue.

Quelque temps après, le roi, ayant ramassé quelques

troupes, avec l'aide de ses alliés, attaqua hardiment ses

ennemis, les obligea de rendre ses terres, de réparer ses

dommages, les chassa entièrement et devint si heureux en

guerre que de tous côtés il lui venait des soldats pour

combattre sous ses enseignes, parce que les victoires

semblaient suivre partout ses batailles. Il ne s'en faut pas

étonner, car il ne livrait jamais de combats qu'après avoir

récité son Rosaire à genoux; il faisait recevoir dans la

confrérie du saint Rosaire toute sa cour et il obligeait ses

officiers et domestiques d'y être dévots. La reine s'y engagea

aussi, et tous deux persévérèrent au service de la sainte

Vierge et vécurent en grande piété.

100. Saint Dominique avait un cousin nommé dom Perez ou Pedro,

qui menait une vie fort dissolue. Ayant entendu que le saint

prêchait les merveilles du saint Rosaire et que plusieurs se

convertissaient et changeaient de vie par ce moyen, il dit:

"J'avais perdu l'espérance de mon salut, mais je commence à

prendre courage, il faut que j'entende cet homme de Dieu". Il

vint donc un jour au sermon de saint Dominque. Quand le saint

le vit, il redoubla sa ferveur à tonner contre les vices, et

il pria Dieu dans son coeur d'ouvrir les yeux de son cousin

pour connaître l'état misérable de son âme.

Dom Perez fut d'abord un peu effrayé; mais il ne résolut

pas de se convertir; il retourna une autre fois au sermon et

le saint, voyant que ce coeur endurci ne se convertissait pas

sans quelque coup extraordinaire, il cria tout haut: "Seigneur

Jésus, faites voir à toute cette audience l'état où est celui

qui vient d'entrer en votre maison".

Alors tout le peuple vit dom Pérez environné d'une troupe

de diables en forme de bêtes horribles qui le tenaient lié

avec des chaînes de fer. Chacun s'enfuit tout effrayé qui de-

çà, qui de-là, et lui fut encore plus épouvanté de se voir

l'objet de l'horreur de tout le monde. Saint Dominique les fit

tous arrêter et dit à ce seigneur: "Connaissez, malheureux,

l'état déplorable où vous êtes; jetez-vous aux pieds de la

sainte Vierge". Il lui envoya un rosaire. "Prenez ce rosaire,

récitez-le avec dévotion et repentance de vos péchés et faites

résolution de changer de vie".

Il se mit à genoux, récita le Rosaire; il se sentit

inspiré de se confesser, ce qu'il fit avec une grande

contrition. Le saint lui ordonna de dire tous les jours le

saint Rosaire; il promit de le faire; il écrivit lui-même son

nom dans la confrérie. Son visage, qui auparavant avait

effrayé tout le monde, parut, sortant de l'église, brillant

comme celui d'un ange. Il persévéra dans la dévotion du

Rosaire, mena une vie fort réglée et mourut heureusement.

101. Saint Dominique, prêchant près de Carcassone le saint

Rosaire, on lui amena un hérétique albigeois possédé par le

démon. Le saint l'exorcisa en présence d'une grande multitude

de peuple; on tient qu'il y avait plus de douze mille hommes à

l'entendre. Les démons, qui possédaient ce pauvre misérable,

étant obligés de répondre malgré eux aux interrogations que le

saint leur faisait, dirent:

[1.] Qu'ils étaient quinze mille dans le corps de ce

misérable, parce qu'il avait attaqué les quinze mystères du

Rosaire;

2. Que, par le Rosaire qu'il prêchait, il mettait la

terreur et l'épouvante dans tout l'enfer, et qu'il était

l'homme du monde qu'ils haïssaient davantage à cause des âmes

qu'il leur enlevait par la dévotion du Rosaire;

3. Ils révélèrent plusieurs autres particularités.

Saint Dominique, ayant jeté son rosaire au cou du

possédé, leur demanda qui, de tous les saints du ciel, ils

craignaient davantage et devait être plus aimé et honoré des

hommes.

A cette interrogation, ils firent des cris si

épouvantables que la plupart des auditeurs, saisis d'effroi,

tombèrent par terre. Ensuite, ces malins esprits, pour ne pas

répondre, pleurèrent et se lamentèrent d'une manière si

pitoyable, si touchante, que plusieurs des assistants en

pleurèrent eux-mêmes, par une pitié naturelle. Ils disaient

par la bouche du possédé d'un ton de voix lamantable:

"Dominique, Dominique, aie pitié de nous, nous te promettons

que nous ne te nuirons jamais.

Toi qui as tant pitié des pécheurs et misérables, aie

pitié de nous, misérables. Hélas, nous souffrons, pourquoi

prends-tu plaisir à augmenter nos peines? Contente-toi des

peines que nous endurons. Miséricorde! miséricorde!

miséricorde!"

102. Le saint, sans être touché des paroles tendres de ces

esprits malheureux, leur répondit qu'il ne cesserait de les

tourmenter jusqu'à ce qu'ils eussent répondu à la question.

Les démons lui dirent qu'ils y répondraient, mais en secret et

à l'oreille, et non pas devant tout le monde. Le saint incite

et leur commande de parler et répondre tout haut. Les diables

ne voulurent plus dire mot, quelque commandement qu'il leur

fit.

Il se mit à genoux et fit cette prière à la sainte

Vierge: "O excellentissima Virgo Maria, per virtutem psalterii

et rosarii tui, compelle hos humani generis hostes questioni

meae satisfacere. - O très sainte Vierge Marie, par la vertu

du saint Rosaire, ordonnez à ces ennemis du genre humain de

répondre à ma question".

Cette prière étant faite, voilà qu'une flamme ardente

sortit des oreilles, des narines et de la bouche du possédé,

qui fit trembler tout le monde, mais cependant qui ne fit de

mal à personne. Alors les diables s'écrièrent: "Dominique,

nous te prions, par la passion de Jésus-Christ et par les

mérites de sa sainte Mère et de tous les saints, que tu nous

permettes de sortir de ce corps sans rien dire; car les anges,

quand tu le voudras, te le révèleront. Ne sommes-nous pas des

menteurs? Pourquoi veux-tu nous croire? Ne nous tourmente pas

davantage, aie pitié de nous".

"Malheureux que vous êtes, indignes d'être exaucés", dit

saint Dominique, qui, se mettant encore à genoux, fit sa

prière à la sainte Vierge: "O Mater sapientiae dignissima et

de cujus salutatione quomodo illa fieri debeat jam edoctus est

populus; pro salute populi circunstantis rogo: Coge hosce tuos

adversarios, ut plenam et sinceram veritatem palam hic

profiteantur". Il n'eut pas plus tôt fini sa prière, qu'il vit

la sainte Vierge auprès de lui, entourée d'une grande

multitude d'anges, qui, avec une verge d'or qu'elle tenait à

la main, frappait le démoniaque en lui disant: "Réponds à mon

serviteur Dominique, selon sa demande". Il faut remarquer que

le peuple n'entendait ni ne voyait point la sainte Vierge; il

n'y avait que saint Dominique.

103. Alors les démons commencèrent à s'écrier en disant: "O

inimica nostra, ô nostra damnatrix, ô nostra inimica, ô nostra

domnatrix, ô confusio nostra, quare de coelo descendisti, ut

nos hic ita torqueres? Per te quae infernum evacuas et pro

peccatoribus tanquam potens advocata exoras; ô Via coeli

certissima et securissima, cogimur sine mora et intermissione

ulla, nobis quamvis invitis, et contra nitentibus, totam rei

proferre veritatem. Nunc declarandum nobis est simulque

publicandum ipsum medium et modus quo ipsimet confundamur,

unde vae et maledictio in aeternum nostris tenebrarum

principibus.

Audite igitur vos, christiani. Haec christi Mater

potentissima est in preservandis suis servis quominus

precipites ruant in baratrum nostrum inferni. Illa est quae

dissipat et enervat, ut sol, tenebras omnium machinarum et

astutiarum nostrarum, detegit omnes fallacias nostras et ad

nihilum redegit omnes nostras tentationes. Coactique fatemur

neminem nobiscum damnari qui ejus sancto cultui et pio

obsequio devotus perseverat. Unicum ipsius suspirum, ab ispa

et per ipsam sanctissimae Trinitati oblatum, superat et

excedit omnium sanctorum preces, atque pium et sanctum eorum

votum et desiderium, magisque eum formidamus quam omnes

paradisi sanctos; nec contra fideles ejus famulos quidquam

praevalere possumus.

Notum sit etiam vobis plurimos christianos in hora mortis

ipsam invocantes contra nostra jura salvari, et nisi Marietta

illa obstitisset nostrosque conatus repressisset, a longo jam

tempore totam Ecclesiam exterminassemus, nam saepissime

universos Ecclesiae status et ordines a fide deficere

fecissemus. Imo planius et plenius vi et necessita compulsi,

adhuc vobis dicimus, nullum in exercitio Rosarii sive

psalterii ejus perseverantem aeternos suis veram impetrat

contritionem qua fit ut peccata sua confiteantur, et eorum

indulgentiam a Deo consequantur."

104. C'est-à-dire en français:

"O notre ennemie, ô notre

ruine, ô notre confusion, pourquoi êtes-vous venue exprès du

ciel pour nous tourmenter si fort? Faut-il que, malgré nous, ô

avocate des pécheurs qui les retirez des enfers, ô chemin très

assuré du paradis, nous soyons obligés de dire toute la

vérité? Faut-il que nous confessions devant tout le monde ce

qui sera la cause de notre confusion et de notre ruine?

Malheur à nous, malheur à nos princes des ténèbres. Ecoutez

donc, chrétiens. Cette Mère de Jésus-Christ est toute

puissante pour empêcher que ses serviteurs ne tombent en

enfer; c'est elle qui, comme un soleil, dissipe les ténèbres

de nos mines, qui rompt nos pièges et rend toutes nos

tentations inutiles et sans effet. Nous sommes contraints

d'avouer qu'aucun de ceux qui persévèrent dans son service

n'est damné avec nous. Un seul de ses soupirs, qu'elle offre à

la Sainte-Trinité, surpasse toutes les prières, les voeux et

les désirs de tous les saints. Nous la craignons plus que tous

les bienheureux ensemble et nous ne pouvons rien contre ses

fidèles serviteurs.

Plusieurs chrétiens mêmes qui l'invoquent à la mort, et

qui devraient selon nos lois ordinaires être damnés, sont

sauvés par son intercession. Ah! si cette Mariette (c'est

ainsi que leur rage la faisait appeler) ne s'était opposée à

nos desseins et à nos efforts, nous aurions depuis longtemps

renversé et détruit l'Eglise et fait tomber tous ses ordres

dans l'erreur et l'infidélité. Nous protestons de plus, par la

violence qu'on nous fait, qu'aucun de ceux qui persévèrent à

dire le Rosaire n'est damné; car elle obtient à ses dévots

serviteurs une vraie contrition de leurs péchés par laquelle

ils en obtiennent le pardon et l'indulgence".

Alors saint Dominique fit réciter le Rosaire à tout le

peuple, fort lentement et dévotement, et, à chaque Ave Maria

que le saint et le peuple récitaient (chose étonnante), il

sortait du corps de ce malheureux une grande multitude de

démons, en forme de charbons ardents. Les démons étant tous

sortis et l'hérétique fut tout à fait délivré, la sainte

Vierge donna, quoique invisiblement, sa bénédiction à tout le

peuple, qui en ressentit une joie très sensible. Ce miracle

fut cause qu'un grand nombre d'hérétiques se convertirent et

se mirent de la confrérie du saint Rosaire.

105. Qui pourrait raconter les victoire que Simon, comte de

Montfort, a remportées sur les Albigeois sous la protection de

Notre-Dame du Rosaire? Elles sont si fameuses que le monde

n'en a jamais vu de pareilles. Il défit une fois dix mille

hérétiques avec cinq cents hommes; une autre fois, avec

trente, il demeura vainqueur de trois mille; ensuite avec

huits cents cavaliers et mille hommes d'infanterie, il tailla

en pièces l'armée du roi d'Aragon, composée de cent mille

hommes, sans perdre qu'un seul cavalier et huit soldats des

siens.

106. De quels dangers la sainte Vierge a-t-elle délivré Alain

de l'Anvallay, chevalier breton, qui combattait pour la foi

contre les Albigeois! Un jour, étant environné de ses ennemis

de tous côtés, la sainte Vierge lança contre eux cent

cinquante pierres et le délivra de leurs mains.

Un autre jour, son vaisseau ayant fait naufrage et étant

près d'abîmer, cette bonne Mère lui fit paraître cent

cinquante petites collines par sur lesquelles il aborda en

Bretagne. Et en mémoire des miracles que la sainte Vierge

avait faits en sa faveur à cause d'un Rosaire qu'il récitait

tous les jours, il prépara un couvent à Dinan pour loger les

religieux du nouvel ordre de saint Dominique et, s'étant fait

religieux, il mourut saintement à Orléans.

107. Othère, de même soldat breton de Vaucouleurs, a souvent

mis en fuite des compagnies entières d'hérétiques et de

voleurs, portant son rosaire au bras et à la garde de son

épée. Ses ennemis, après avoir été vaincus, lui ont avoué

qu'ils avaient vu son épée toute éclatante et une fois un

bouclier à son bras, dans lequel Jésus-Christ, la sainte

Vierge et les saints étaient dépeints, le rendaient invincible

et lui donnaient la force de bien charger.

Une fois, avec dix compagnies, il défit vingt mille

hérétiques sans perdre un seul des siens, ce qui toucha

tellement le général de l'armée hérétique, qu'il vint trouver

Othère, abjura son hérésie et déclara qu'il l'avait vu couvert

d'armes de feu dans le combat.

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