Poésies nouvelles (page 17)
Dans ce triste et charmant séjour
Où Byron noya dans l’amour
Toute sa haine.
C’est un pauvre petit cocher
Qui m’a mené sans accrocher
Jusqu’à Ferrare.
Je désire qu’il t’ait conduit.
Il n’eut pas peur, bien qu’il fît nuit ;
Le cas est rare.
Padoue est un fort bel endroit,
Où de très-grands docteurs en droit
Ont fait merveille.
Mais j’aime mieux la polenta
Qu’on mange aux bords de la Brenta
Sous une treille.
Sans doute tu l’as vue aussi,
Vivante encore, Dieu merci !
Malgré nos armes,
La pauvre vieille du Lido,
Nageant dans une goutte d’eau
Pleine de larmes.
Toits superbes ! froids monuments !
Linceul d’or sur des ossements !
Ci-gît Venise.
Là mon pauvre cœur est resté.
S’il doit m’en être rapporté,
Dieu le conduise !
Mon pauvre cœur, l’as-tu trouvé
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d’un verre ?
Ou dans ce grand palais Nani,
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre ?
L’as-tu vu sur les fleurs des prés,
Ou sur les raisins empourprés
D’une tonnelle ?
Ou dans quelque frêle bateau
Glissant à l’ombre et fendant l’eau
À tire-d’aile ?
L’as-tu trouvé tout en lambeaux
Sur la rive où sont les tombeaux ?
Il y doit être.
Je ne sais qui l’y cherchera,
Mais je crois bien qu’on ne pourra
L’y reconnaître.
Il était gai, jeune et hardi,
Il se jetait en étourdi
À l’aventure.
Librement il respirait l’air,
Et parfois il se montrait fier
D’une blessure.
Il fut crédule, étant loyal,
Se défendant de croire au mal
Comme d’un crime.
Puis tout à coup il s’est fondu
Ainsi qu’un glacier suspendu
Sur un abîme…
Mais de quoi vais-je ici parler ?
Que ferais-je à me désoler,
Quand toi, cher frère,
Ces lieux où j’ai failli mourir,
Tu t’en viens de les parcourir
Pour te distraire ?
Tu rentres tranquille et content ;
Tu tailles ta plume en chantant
Une romance.
Tu rapportes dans notre nid
Cet espoir qui toujours finit
Et recommence.
Le retour fait aimer l’adieu ;
Nous nous asseyons près du feu,
Et tu nous contes
Tout ce que ton esprit a vu,
Plaisirs, dangers, et l’imprévu,
Et les mécomptes.
Et tout cela sans te fâcher,
Sans te plaindre, sans y toucher
Que pour en rire ;
Tu sais rendre grâce au bonheur,
Et tu te railles du malheur
Sans en médire.
Ami, ne t’en vas plus si loin.
D’un peu d’aide j’ai grand besoin,
Quoi qu’il m’advienne.
Je ne sais où va mon chemin,
Mais je marche mieux quand ma main
Serre la tienne.
Mars 1844.
CONSEILS À UNE PARISIENNE
Oui, si j’étais femme, aimable et jolie,
Je voudrais, Julie,
Faire comme vous ;
Sans peur ni pitié, sans choix ni mystère,
À toute la terre
Faire les yeux doux.
Je voudrais n’avoir de soucis au monde
Que ma taille ronde,
Mes chiffons chéris,
Et de pied en cap être la poupée
La mieux équipée
De Rome à Paris.
Je voudrais garder pour toute science
Cette insouciance
Qui vous va si bien ;
Joindre, comme vous, à l’étourderie,
Cette rêverie
Qui ne pense à rien.
Je voudrais pour moi qu’il fût toujours fête,
Et tourner la tête
Aux plus orgueilleux ;
Être en même temps de glace et de flamme,
La haine dans l’âme,
L’amour dans les yeux.
Je détesterais, avant toute chose,
Ces vieux teints de rose
Qui font peur à voir.
Je rayonnerais, sous ma tresse brune,
Comme un clair de lune
En capuchon noir.
Car c’est si charmant et c’est si commode,
Ce masque à la mode,
Cet air de langueur !
Ah ! que la pâleur est d’un bel usage !
Jamais le visage
N’est trop loin du cœur.
Je voudrais encore avoir vos caprices,
Vos soupirs novices,
Vos regards savants.
Je voudrais enfin, tant mon cœur vous aime,
Être en tout vous-même…
Pour deux ou trois ans.
Il est un seul point, je vous le confesse,
Où votre sagesse
Me semble en défaut.
Vous n’osez pas être assez inhumaine.
Votre orgueil vous gêne ;
Pourtant il en faut.
Je ne voudrais pas, à la contredanse,
Sans quelque prudence
Livrer mon bras nu ;
Puis, au cotillon, laisser ma main blanche
Traîner sur la manche
Du premier venu.
Si mon fin corset, si souple et si juste,
D’un bras trop robuste
Se sentait serré,
J’aurais, je l’avoue, une peur mortelle
Qu’un bout de dentelle
N’en fût déchiré.
Chacun, en valsant, vient sur votre épaule
Réciter son rôle
D’amoureux transi ;
Ma beauté, du moins, sinon ma pensée,
Serait offensée
D’être aimée ainsi.
Je ne voudrais pas, si j’étais Julie,
N’être que jolie
Avec ma beauté.
Jusqu’au bout des doigts je serais duchesse.
Comme ma richesse,
J’aurais ma fierté.
Voyez-vous, ma chère, au siècle où nous sommes,
La plupart des hommes
Sont très-inconstants.
Sur deux amoureux pleins d’un zèle extrême,
La moitié vous aime
Pour passer le temps.
Quand on est coquette il faut être sage.
L’oiseau de passage
Qui vole à plein cœur
Ne dort pas en l’air comme une hirondelle,
Et peut, d’un coup d’aile,
Briser une fleur.
Décembre 1845.
PAR UN MAUVAIS TEMPS
Elle a mis, depuis que je l’aime
(Bien longtemps, peut-être toujours),
Bien des robes, jamais la même ;
Palmire a dû compter les jours.
Mais, quand vous êtes revenue,
Votre bras léger sur le mien,
Il faisait, dans cette avenue,
Un froid de loup, un temps de chien.
Vous m’aimiez un peu, mon bel ange,
Et, tandis que vous bavardiez,
Dans cette pluie et cette fange
Se mouillaient vos chers petits pieds.
Songeait-elle, ta jambe fine,
Quand tu parlais de nos amours,
Qu’elle allait porter sous l’hermine
Le satin, l’or et le velours ?
Si jamais mon cœur désavoue
Ce qu’il sentit en ce moment,
Puisse à mon front sauter la boue
Où tu marchais si bravement !
Avril 1847.
À MADAME CNE T.
RONDEAU
Dans son assiette arrondi mollement,
Un pâté chaud, d’un aspect délectable,
D’un peu trop loin m’attirait doucement.
J’allais à lui. Votre instinct charitable
Vous fit lever pour me l’offrir gaiement.
Jupin, qu’Hébé grisait au firmament,
Voyant ainsi Vénus servir à table,
Laissa son verre en choir d’étonnement
Dans son assiette.
Pouvais-je alors vous faire un compliment ?
La grâce échappe, elle est inexprimable ;
Les mots sont faits pour ce qu’on trouve aimable,
Les regards seuls pour ce qu’on voit charmant ;
Et je n’eus pas l’esprit en ce moment
Dans son assiette.
SUR TROIS MARCHES DE MARBRE ROSE
Depuis qu’Adam, ce cruel homme,
A perdu son fameux jardin,
Où sa femme, autour d’une pomme,
Gambadait sans vertugadin,
Je ne crois pas que sur la terre
Il soit un lieu d’arbres planté,
Plus célébré, plus visité,
Mieux fait, plus joli, mieux hanté,
Mieux exercé dans l’art de plaire,
Plus examiné, plus vanté,
Plus décrit, plus lu, plus chanté,
Que l’ennuyeux parc de Versailles.
Ô dieux ! ô bergers ! ô rocailles !
Vieux Satyres, Termes grognons,
Vieux petits ifs en rang d’oignons,
Ô bassins, quinconces, charmilles !
Boulingrins pleins de majesté,
Où les dimanches, tout l’été,
Bâillent tant d’honnêtes familles !
Fantômes d’empereurs romains,
Pâles nymphes inanimées
Qui tendez aux passants les mains,
Par les jets d’eau tout enrhumées !
Tourniquets d’aimables buissons
Bosquets tondus où les fauvettes
Cherchent, en pleurant, leurs chansons,
Où les dieux font tant de façons
Pour vivre à sec dans leurs cuvettes !
Ô marronniers ! n’ayez pas peur ;
Que votre feuillage immobile,
Me sachant versificateur,
N’en demeure pas moins tranquille.
Non, j’en jure par Apollon
Et par tout le sacré vallon,
Par vous, Naïades ébréchées,
Sur trois cailloux si mal couchées,
Par vous, vieux maîtres de ballets,
Faunes dansant sur la verdure,
Par toi-même, auguste palais,
Qu’on n’habite plus qu’en peinture,
Par Neptune, sa fourche au poing,
Non, je ne vous décrirai point.
Je sais trop ce qui vous chagrine ;
De Phœbus je vois les effets :
Ce sont les vers qu’on vous a faits
Qui vous donnent si triste mine.
Tant de sonnets, de madrigaux,
Tant de ballades, de rondeaux,
Où l’on célébrait vos merveilles,
Vous ont assourdi les oreilles,
Et l’on voit bien que vous dormez
Pour avoir été trop rimés.
En ces lieux où l’ennui repose,
Par respect aussi j’ai dormi.
Ce n’était, je crois, qu’à demi ;
Je rêvais à quelque autre chose.
Mais vous souvient-il, mon ami,
De ces marches de marbre rose,
En allant à la pièce d’eau
Du côté de l’orangerie,
À gauche, en sortant du château ? —
C’était par là, je le parie,
Que venait le roi sans pareil,
Le soir, au coucher du soleil,
Voir dans la forêt, en silence,
Le jour s’enfuir et se cacher
(Si toutefois en sa présence
Le soleil osait se coucher).
Que ces trois marches sont jolies !
Combien ce marbre est noble et doux !
Maudit soit du ciel, disions-nous,
Le pied qui les aurait salies !
N’est-il pas vrai ? Souvenez-vous.
— Avec quel charme est nuancée
Cette dalle à moitié cassée !
Voyez-vous ces veines d’azur,
Légères, fines et polies,
Courant, sous les roses pâlies,
Dans la blancheur d’un marbre pur ?
Tel, dans le sein robuste et dur
De la Diane chasseresse,
Devait courir un sang divin ;
Telle, et plus froide, est une main
Qui me menait naguère en laisse.
N’allez pas, du reste, oublier
Que ces marches dont j’ai mémoire
Ne sont pas dans cet escalier
Toujours désert et plein de gloire,
Où ce roi, qui n’attendait pas,
Attendit un jour, pas à pas,
Condé, lassé par la victoire.
Elles sont près d’un vase blanc,
Proprement fait et fort galant.
Est-il moderne ? est-il antique ?
D’autres que moi savent cela :
Mais j’aime assez à le voir là,
Étant sûr qu’il n’est point gothique.
C’est un bon vase, un bon voisin ;
Je le crois volontiers cousin
De mes marches couleur de rose ;
Il les abrite avec fierté.
Ô mon Dieu ! dans si peu de chose
Que de grâce et que de beauté !
Dites-nous, marches gracieuses,
Les rois, les princes, les prélats,
Et les marquis à grands fracas,
Et les belles ambitieuses,
Dont vous avez compté les pas ;
Celles-là surtout, j’imagine,
En vous touchant ne pesaient pas.
Lorsque le velours ou l’hermine
Frôlait vos contours délicats,
Laquelle était la plus légère ?
Est-ce la reine Montespan ?
Est-ce Hortense avec un roman,
Maintenon avec son bréviaire,
Ou Fontange avec son ruban ?
Beau marbre, as-tu vu la Vallière ?
De Parabère ou de Sabran,
Laquelle savait mieux te plaire ?
Entre Sabran et Parabère
Le Régent même, après souper,
Chavirait jusqu’à s’y tromper.
As-tu vu le puissant Voltaire,
Ce grand frondeur des préjugés,
Avocat des gens mal jugés,
Du Christ ce terrible adversaire,
Bedeau du temple de Cythère,
Présentant à la Pompadour
Sa vieille eau bénite de cour ?
As-tu vu, comme à l’ermitage,
La rondelette Dubarry
Courir, en buvant du laitage,
Pieds nus, sur le gazon fleuri ?
Marches qui savez notre histoire,
Aux jours pompeux de votre gloire,
Quel heureux monde en ces bosquets !
Que de grands seigneurs, de laquais,
Que de duchesses, de caillettes,
De talons rouges, de paillettes,
Que de soupirs et de caquets,
Que de plumets et de calottes,
De falbalas et de culottes,
Que de poudre sous ces berceaux,
Que de gens, sans compter les sots !
Règne auguste de la perruque,
Le bourgeois qui te méconnaît
Mérite sur sa plate nuque
D’avoir un éternel bonnet ;
Et toi, siècle à l’humeur badine,
Siècle tout couvert d’amidon,
Ceux qui méprisent ta farine
Sont en horreur à Cupidon !…
Est-ce ton avis, marbre rose ?
Malgré moi, pourtant, je suppose
Que le hasard qui t’a mis là
Ne t’avait pas fait pour cela.
Aux pays où le soleil brille,
Près d’un temple grec ou latin,
Les beaux pieds d’une jeune fille,
Sentant la bruyère et le thym,
En te frappant de leurs sandales,
Auraient mieux réjoui tes dalles
Qu’une pantoufle de satin.
Est-ce d’ailleurs pour cet usage
Que la nature avait formé
Ton bloc jadis vierge et sauvage
Que le génie eût animé ?
Lorsque la pioche et la truelle
T’ont scellé dans ce parc boueux,
En t’y plantant malgré les dieux,
Mansard insultait Praxitèle.
Oui, si tes flancs devaient s’ouvrir,
Il fallait en faire sortir
Quelque divinité nouvelle.
Quand sur toi leur scie a grincé,
Les tailleurs de pierre ont blessé
Quelque Vénus dormant encore,
Et la pourpre qui te colore
Te vient du sang qu’elle a versé.
Est-il donc vrai que toute chose
Puisse être ainsi foulée aux pieds,
Le rocher où l’aigle se pose,
Comme la feuille de la rose
Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?
Est-ce que la commune mère,
Une fois son œuvre accompli,
Au hasard livre la matière,
Comme la pensée à l’oubli ?
Est-ce que la tourmente amère
Jette la perle au lapidaire
Pour qu’il l’écrase sans façon ?
Est-ce que l’absurde vulgaire
Peut tout déshonorer sur terre
Au gré d’un cuistre ou d’un maçon ?
1848
SONNET
Se voir le plus possible et s’aimer seulement,
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu’un désir nous trompe, ou qu’un remords nous ronge,
Vivre à deux et donner son cœur à tout moment ;
Respecter sa pensée aussi loin qu’on y plonge,
Faire de son amour un jour au lieu d’un songe,
Et dans cette clarté respirer librement, —
Ainsi respirait Laure et chantait son amant.
Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême,
C’est vous, la tête en fleurs, qu’on croirait sans souci,
C’est vous qui me disiez qu’il faut aimer ainsi.
Et c’est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,
Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci :
Oui, l’on vit autrement, mais c’est ainsi qu’on aime.
À M. RÉGNIER
DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE
APRÈS LA MORT DE SA FILLE
Quel est donc ce chagrin auquel je m’intéresse ?
Nous nous étions connus par l’esprit seulement ;
Nous n’avions fait que rire, et causé qu’un moment,
Quand sa vivacité coudoya ma paresse.
Puis j’allais par hasard au théâtre, en fumant,
Lorsque du maître à tous la vieille hardiesse,
De sa verve caustique aiguisant la finesse,
En Pancrace ou Scapin le transformait gaiement.
Pourquoi donc, de quel droit, le connaissant à peine,
Est-ce que je m’arrête et ne puis faire un pas,
Apprenant que sa fille est morte dans ses bras ?
Je ne sais. — Dieu le sait ! Dans la pauvre âme humaine,
La meilleure pensée est toujours incertaine,
Mais une larme coule et ne se trompe pas.
CHANSON
Quand on perd, par triste occurrence,
Son espérance
Et sa gaieté,
Le remède au mélancolique,
C’est la musique
Et la beauté !
Plus oblige et peut davantage
Un beau visage
Qu’un homme armé,
Et rien n’est meilleur que d’entendre
Air doux et tendre
Jadis aimé !
À MADAME O.
QUI AVAIT FAIT DES DESSINS POUR LES NOUVELLES DE L’AUTEUR
Dieu défend d’oublier les petits ici-bas.
La fleur qui, dans l’herbier, doucement se dessèche,
Rend grâces à celui qui la vit sous ses pas,
La cueillit au passage, et la mit dans l’eau fraîche.
Ma brunette Margot, que Balzac n’aime pas,
Est là, le cœur battant, prête à mordre à sa pêche.
(Dites-moi son idée, et ce qui l’en empêche.)
Puis voici Béatrix qui montre ses beaux bras.
Pauvre et pâle bouquet, ô mes chères pensées !
Dans ce bruyant torrent où vous devez mourir,
Heureuse soit la main qui vous a ramassées !
Puisses-tu désormais modestement t’ouvrir,
Petit livre, et songer qu’il te faut soutenir
Dans ton sein tout ému ces perles enchâssées !
LE RIDEAU DE MA VOISINE
IMITÉ DE GŒTHE
Le rideau de ma voisine
Se soulève lentement.
Elle va, je l’imagine,
Prendre l’air un moment.
On entr’ouvre la fenêtre ;
Je sens mon cœur palpiter.
Elle veut savoir peut-être
Si je suis à guetter.
Mais, hélas ! ce n’est qu’un rêve ;
Ma voisine aime un lourdaud,
Et c’est le vent qui soulève
Le coin de son rideau.
SOUVENIR DES ALPES
Fatigué, brisé, vaincu par l’ennui,
Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
Et du sable brûlant la poussière dorée
Voltigeait devant lui.
Devant la pauvre hôtellerie,