Poésies nouvelles (page 18)
Sous un vieux pont, dans un site écarté,
Un flot de cristal argenté
Caressait la rive fleurie.
Deux oisillons, dans un pin d’Italie,
En sautillant s’envoyaient tour à tour
Leur chansonnette ailée, où la mélancolie
Jasait avec l’amour.
Pendant qu’une mule rétive
Piétinait sous le pampre où rit le dieu joufflu,
Sans toucher aux fleurs de la rive,
Le voyageur monta sur le pont vermoulu.
Là, le cœur plein d’un triste et doux mystère,
Il s’arrêta silencieux,
Le front incliné vers la terre ;
L’ardent soleil séchait les larmes de ses yeux.
Aveugle, inconstante, ô fortune !
Supplice enivrant des amours !
Ôte-moi, mémoire importune,
Ôte-moi ces yeux que je vois toujours !
Pourquoi, dans leur beauté suprême,
Pourquoi les ai-je vus briller ?
Tu ne veux plus que je les aime,
Toi qui me défends d’oublier !…
Comme après la douleur, comme après la tempête,
L’homme supplie encore et regarde le ciel,
Le voyageur, levant la tête,
Vit les Alpes debout dans leur calme éternel,
Et, devant lui, le sommet du mont Rose,
Où la neige et l’azur se disputaient gaiement.
Si parmi nous tu descends un moment,
C’est là, blanche Diane, où ton beau pied se pose.
Les chasseurs de chamois en savent quelque chose.
Lorsque, sans peur, mais non pas sans danger,
À travers la prairie au matin fraîche éclose,
On les voit, l’arme au poing, dans ces pics s’engager.
Pendant que le soleil, paisible et fort à l’aise,
Brûle, sans la dorer, la cité milanaise,
Et dans cet horizon, plein de grâce et d’ennui,
S’endort de lassitude à force d’avoir lui,
La montagne se montre : — à vos pieds est l’abîme ;
L’avalanche au-dessus. — Ne vous effrayez pas ; —
Prenez garde au mulet qui peut faire un faux pas.
L’œil perçant du chamois suspendu sur la cime,
Vous voyant trébucher, s’en moquerait tout bas.
Un ravin tortueux conduit à la montagne.
Le voyageur pensif prit ce sentier perdu ;
Puis il se retourna. — La plaine et la campagne,
Tout avait disparu.
Le spectre du glacier, dans sa pourpre pâlie,
Derrière lui s’était dressé,
Les chansons et les pleurs et la belle Italie
Devenaient déjà le passé.
Un aigle noir, planant sur la sombre verdure
Et regardant au loin, tout chargé de souci,
Semblait dire au désert : Quelle est la créature
Qui vient ici ?
Byron, dans sa tristesse altière,
Disait un jour, passant par ce pays :
« Quand je vois aux sapins cet air de cimetière,
Cela ressemble à mes amis. »
Ils sont pourtant beaux, ces pins foudroyés,
Byron, dans ce désert immense ;
Quand leurs rameaux morts craquaient sous tes pieds,
Ton cœur entendait leur silence.
Peut-être en savent-ils autant et plus que nous,
Ces vieux êtres muets attachés à la terre,
Qui, sur le sein fécond de la commune mère,
Dorment dans un repos si superbe et si doux.
1851.
ADIEUX À SUZON
Adieu, Suzon, ma rose blonde,
Qui m’as aimé pendant huit jours ;
Les plus courts plaisirs de ce monde
Souvent font les meilleurs amours.
Sais-je, au moment où je te quitte,
Où m’entraîne mon astre errant ?
Je m’en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours courant.
Je pars, et sur ma lèvre ardente
Brûle encor ton dernier baiser.
Entre mes bras, chère imprudente,
Ton beau front vient de reposer.
Sens-tu mon cœur, comme il palpite ?
Le tien, comme il battait gaiement !
Je m’en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours t’aimant.
Paf ! c’est mon cheval qu’on apprête,
Enfant, que ne puis-je en chemin
Emporter ta mauvaise tête
Qui m’a tout embaumé la main !
Tu souris, petite hypocrite,
Comme la nymphe, en t’enfuyant.
Je m’en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite
Tout en riant.
Que de tristesse et que de charmes,
Tendre enfant, dans tes doux adieux !
Tout m’enivre, jusqu’à tes larmes,
Lorsque ton cœur est dans tes yeux.
À vivre ton regard m’invite ;
Il me consolerait mourant.
Je m’en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Tout en pleurant.
Que notre amour, si tu m’oublies,
Suzon, dure encore un moment ;
Comme un bouquet de fleurs pâlies,
Cache-le dans ton sein charmant !
Adieu ; le bonheur reste au gîte ;
Le souvenir part avec moi :
Je l’emporterai, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours à toi.
SONNET AU LECTEUR
Jusqu’à présent, lecteur, suivant l’antique usage,
Je te disais bonjour à la première page.
Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ;
En vérité, ce siècle est un mauvais moment.
Tout s’en va, les plaisirs et les mœurs d’un autre âge,
Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,
Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
La politique, hélas ! voilà notre misère.
Mes meilleurs ennemis me conseillent d’en faire.
Être rouge ce soir, blanc demain ; ma foi, non.
Je veux, quand on m’a lu, qu’on puisse me relire.
Si deux noms, par hasard, s’embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon ;
Janvier 1850.
FIN.