Poésies nouvelles (page 2)
Tu sais trop bien qu’ailleurs c’est toi que l’homme adore ;
Avec lui de nouveau tu voudrais t’exiler,
Pour mourir sur son cœur, et pour l’en consoler !
Rolla considérait d’un œil mélancolique
La belle Marion dormant dans son grand lit ;
Je ne sais quoi d’horrible et presque diabolique
Le faisait jusqu’aux os frissonner malgré lui.
Marion coûtait cher. — Pour lui payer sa nuit
Il avait dépensé sa dernière pistole.
Ses amis le savaient. Lui même, en arrivant,
Il s’était pris la main et donné sa parole
Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant.
Trois ans, — les trois plus beaux de la belle jeunesse,
Trois ans de volupté, de délire et d’ivresse,
Allaient s’évanouir comme un songe léger,
Comme le chant lointain d’un oiseau passager.
Et cette triste nuit, — nuit de mort, — la dernière, —
Celle où l’agonisant fait encor sa prière
Quand sa lèvre est muette, — où, pour le condamné,
Tout est si près de Dieu, que tout est pardonné, —
Il venait la passer chez une fille infâme,
Lui, chrétien, homme, fils d’un homme ! Et cette femme,
Cet être misérable, un brin d’herbe, un enfant,
Sur son cercueil ouvert dormait en l’attendant.
Ô chaos éternel ! prostituer l’enfance !
Ne valait-il pas mieux, sur ce lit sans défense,
Balafrer ce beau corps au tranchant d’une faux,
Prendre ce cou de neige et lui tordre les os ?
Ne valait-il pas mieux lui poser sur la face
Un masque de chaux vive avec un gant de fer,
Que d’en faire un ruisseau limpide à la surface,
Réfléchissant les fleurs et l’étoile qui passe,
Et d’en salir le fond des poisons de l’enfer !
Oh ! qu’elle est belle encor ! quel trésor, ô nature !
Oh ! quel premier baiser l’Amour se préparait !
Quels doux fruits eût portés, quand sa fleur sera mûre,
Cette beauté céleste, et quelle flamme pure
Sur cette chaste lampe un jour s’éveillerait !
Pauvreté ! Pauvreté ! c’est toi la courtisane.
C’est toi qui dans ce lit a poussé cet enfant
Que la Grèce eût jeté sur l’autel de Diane !
Regarde, — elle a prié ce soir en s’endormant…
Prié ! — Qui donc, grand Dieu ! C’est toi qu’en cette vie
Il faut qu’à deux genoux elle conjure et prie ;
C’est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent,
Au milieu des sanglots d’une insomnie amère,
Es venue un beau soir murmurer à sa mère :
Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend !
Pour aller au sabbat, c’est toi qui l’as lavée,
Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau ;
C’est toi qui, cette nuit, quand elle est arrivée,
Aux lueurs des éclairs, courais sous son manteau !
Hélas ! qui peut savoir pour quelle destinée,
En lui donnant du pain, peut-être elle était née ?
D’un être sans pudeur ce n’est pas là le front.
Rien d’impur ne germait sous cette fraîche aurore.
Pauvre fille ! à quinze ans ses sens dormaient encore ;
Son nom était Marie, et non pas Marion.
Ce qui l’a dégradée, hélas ! c’est la misère,
Et non l’amour de l’or. — Telle que la voilà,
Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire,
Dans cet infâme lit, elle donne à sa mère,
En rentrant au logis, ce qu’elle a gagné là.
Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde !
Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde
De tout ce qui n’est pas riche et gai comme vous !
Vous ne la plaignez pas, vous, mères de familles,
Qui poussez les verrous aux portes de vos filles,
Et cachez un amant sous le lit de l’époux !
Vos amours sont dorés, vivants et poétiques ;
Vous en parlez, du moins, — vous n’êtes pas publiques.
Vous n’avez jamais vu le spectre de la Faim
Soulever en chantant les draps de votre couche,
Et, de sa lèvre blême effleurant votre bouche,
Demander un baiser pour un morceau de pain.
Ô mon siècle ! est-il vrai que ce qu’on te voit faire
Se soit vu de tout temps ? Ô fleuve impétueux !
Tu portes à la mer des cadavres hideux ;
Ils flottent en silence, — et cette vieille terre
Qui voit l’humanité vivre et mourir ainsi,
Autour de son soleil tournant dans son orbite,
Vers son père immortel n’en monte pas plus vite,
Pour tâcher de l’atteindre, et de s’en plaindre à lui.
Eh bien, lève-toi donc, puisqu’il en est ainsi,
Lève-toi, les seins nus, belle prostituée.
Le vin coule et pétille, et la brise du soir
Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir.
C’est une belle nuit, — c’est moi qui l’ai payée.
Le Christ à son souper sentit moins de terreur
Que je ne sens au mien de gaieté dans le cœur.
Allons ! vive l’amour que l’ivresse accompagne !
Que tes baisers brûlants sentent le vin d’Espagne !
Que l’esprit du vertige et des bruyants repas
À l’ange du plaisir nous porte dans ses bras !
Allons ! chantons Bacchus, l’amour et la folie !
Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie !
Oublions et buvons ; — vive la liberté !
Chantons l’or et la nuit, la vigne et la beauté !
IV
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire
Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?
Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire ;
Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.
Il est tombé sur nous, cet édifice immense
Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour.
La Mort devait t’attendre avec impatience,
Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour ;
Vous devez vous aimer d’un infernal amour.
Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale
Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,
Pour t’en aller tout seul promener ton front pâle
Dans un cloître désert ou dans un vieux château ?
Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,
Ces murs silencieux, ces autels désolés,
Que pour l’éternité ton souffle a dépeuplés ?
Que te disent les croix ? que te dit le Messie ?
Oh ! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer,
Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie,
Ton spectre dans la nuit revient le secouer ?
Crois-tu ta mission dignement accomplie,
Et comme l’Éternel, à la création,
Trouves-tu que c’est bien, et que ton œuvre est bon ?
Au festin de mon hôte alors je te convie.
Tu n’as qu’à te lever ; — quelqu’un soupe ce soir
Chez qui le Commandeur peut frapper et s’asseoir.
Entends-tu soupirer ces enfants qui s’embrassent ?
On dirait, dans l’étreinte où leurs bras nus s’enlacent,
Par une double vie un seul corps animé.
Des sanglots inouïs, des plaintes oppressées,
Ouvrent en frissonnant leurs lèvres insensées.
En les baisant au front le Plaisir s’est pâmé.
Ils sont jeunes et beaux, et, rien qu’à les entendre,
Comme un pavillon d’or le ciel devrait descendre :
Regarde ! — ils n’aiment pas ; ils n’ont jamais aimé.
Où les ont-ils appris, ces mots si pleins de charmes,
Que la volupté seule, au milieu de ses larmes,
A le droit de répandre et de balbutier ?
Ô femme ! étrange objet de joie et de supplice !
Mystérieux autel, où, dans le sacrifice,
On entend tour à tour blasphémer et prier !
Dis-moi, dans quel écho, dans quel air vivent-elles,
Ces paroles sans nom, et pourtant éternelles,
Qui ne sont qu’un délire, et depuis cinq mille ans
Se suspendent encore aux lèvres des amants ?
Ô profanation ! point d’amour, et deux anges !
Deux cœurs purs comme l’or, que les saintes phalanges
Porteraient à leur père en voyant leur beauté !
Point d’amour ! et des pleurs ! et la nuit qui murmure,
Et le vent qui frémit, et toute la nature
Qui pâlit de plaisir, qui boit la volupté !
Et des parfums fumants, et des flacons à terre,
Et des baisers sans nombre, et peut-être, ô misère !
Un malheureux de plus qui maudira le jour…
Point d’amour ! et partout le spectre de l’amour !
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,
C’est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer !
Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres,
Que jamais lèvre en feu n’a baisés sans pâmer.
Oh ! venez donc rouvrir vos profondes entrailles
À ces deux enfants-là qui cherchent le plaisir
Sur un lit qui n’est bon qu’à dormir ou mourir ;
Frappez-leur donc le cœur sur vos saintes murailles,
Que la haire sanglante y fasse entrer ses clous.
Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales,
Dites-leur donc un peu ce qu’avec leurs genoux
Il leur faudrait user de pierres sépulcrales
Avant de soupçonner qu’on aime comme vous !
Oui, c’est un vaste amour qu’au fond de vos calices
Vous buviez à plein cœur, moines mystérieux !
La tête du Sauveur errait sur vos cilices
Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux,
Et, quand l’orgue chantait aux rayons de l’aurore,
Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore.
Vous aimiez ardemment ! oh ! vous étiez heureux !
Vois tu, vieil Arouet ? cet homme plein de vie,
Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau,
Sera couché demain dans un étroit tombeau.
Jetterais-tu sur lui quelques regards d’envie ?
Sois tranquille, il t’a lu. Rien ne peut lui donner
Ni consolation ni lueur d’espérance.
Si l’incrédulité devient une science,
On parlera de Jacque, et, sans la profaner,
Dans ta tombe, ce soir, tu pourrais l’emmener.
Penses-tu cependant que si quelque croyance,
Si le plus léger fil le retenait encor,
Il viendrait sur ce lit prostituer sa mort !
Sa mort ! — Ah ! laisse-lui la plus faible pensée
Qu’elle n’est qu’un passage à quelque lieu d’horreur,
Au plus affreux, qu’importe ? il n’en aura pas peur ;
Il la relèvera, la jeune fiancée,
Il la regardera dans l’espace élancée,
Porter au Dieu vivant la clef d’or de son cœur !
Voilà pourtant ton œuvre, Arouet, voilà l’homme
Tel que tu l’as voulu. — C’est dans ce siècle-ci,
C’est d’hier seulement qu’on peut mourir ainsi.
Quand Brutus s’écria sur les débris de Rome :
— Vertu, tu n’es qu’un nom ! — il ne blasphéma pas.
Il avait tout perdu, sa gloire et sa patrie,
Son beau rêve adoré, sa liberté chérie,
Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats ;
Il ne voulait plus croire aux choses de la terre.
Mais, quand il se vit seul, assis sur une pierre,
En songeant à la mort, il regarda les cieux.
Il n’avait rien perdu dans cet espace immense ;
Son cœur y respirait un air plein d’espérance ;
Il lui restait encor son épée et ses dieux.
Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides ?
Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides,
Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ?
Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe,
Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe
Qui tombe en tournoyant dans l’abîme éternel ?
Vous vouliez pétrir l’homme à votre fantaisie ;
Vous vouliez faire un monde. — Eh bien, vous l’avez fait.
Votre monde est superbe, et votre homme est parfait !
Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ;
Vous avez sagement taillé l’arbre de vie ;
Tout est bien balayé sur vos chemins de fer ;
Tout est grand, tout est beau, — mais on meurt dans votre air.
Vous y faites vibrer de sublimes paroles ;
Elles flottent au loin dans des vents empestés.
Elles ont ébranlé de terribles idoles ;
Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés.
L’hypocrisie est morte, on ne croit plus aux prêtres ;
Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu.
Le noble n’est plus fier du sang de ses ancêtres ;
Mais il le prostitue au fond d’un mauvais lieu.
On ne mutile plus la pensée et la scène,
On a mis au plein vent l’intelligence humaine ;
Mais le peuple voudra des combats de taureau.
Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste,
On n’est plus assez fou pour se faire trappiste ;
Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud.
V
Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître,
Il alla s’appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler.
Il courba son front pâle, et resta sans parler.
En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues ;
Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues
Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.
Un groupe délaissé de chanteurs ambulants
Murmurait sur la place une ancienne romance.
Ah ! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans
Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance !
Comme ils dévorent tout ! comme on se sent loin d’eux !
Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux !
Sont-ce là tes soupirs, noir Esprit des ruines ?
Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots ?
Ah ! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux,
Sur le palais doré des amours enfantines !
Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés,
Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés !
Rolla se détourna pour regarder Marie.
Elle se trouvait lasse, et s’était rendormie.
Ainsi tous deux fuyaient les cruautés du sort,
L’enfant dans le sommeil, et l’homme dans la mort.
Quand le soleil se lève aux beaux jours de l’automne,
Les neiges sous ses pas paraissent s’embraser.
Les épaules d’argent de la Nuit qui frissonne
Se couvrent de rougeur sous son premier baiser.
Tel frissonne le corps d’une chaste pucelle,
Quand dans les soirs d’été le sang lui porte au cœur.
Tel le moindre désir qui l’effleure de l’aile
Met un voile de pourpre à la sainte pudeur.
Roi du monde, ô soleil ! la terre est ta maîtresse ;
Ta sœur dans ses bras nus l’endort à ton côté ;
Tu n’as voulu pour toi l’éternelle jeunesse
Qu’afin de lui verser l’éternelle beauté !
Vous qui volez là-bas, légères hirondelles,
Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir ?
Oh ! l’affreux suicide ! oh ! si j’avais des ailes,
Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir !
Dites-moi, terre et cieux, qu’est-ce donc que l’aurore ?
Qu’importe un jour de plus à ce vieil univers ?
Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers,
Quand des feux du matin l’horizon se colore,
Si vous n’éprouvez rien, qu’avez-vous donc en vous
Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux ?
Ô terre ! à ton soleil qui donc t’a fiancée ?
Que chantent tes oiseaux ? que pleure ta rosée ?
Pourquoi de tes amours viens-tu m’entretenir ?
Que me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir ?
Et pourquoi donc aimer ? Pourquoi ce mot terrible
Revenait-il sans cesse à l’esprit de Rolla ?
Quels étranges accords, quelle voix invisible
Venaient le murmurer, quand la mort était là ?
À lui, qui, débauché jusques à la folie,
Et dans les cabarets vivant au jour le jour,
Aussi facilement qu’il méprisait la vie
Faisait gloire et métier de mépriser l’amour !
À lui, qui regardait ce mot comme une injure,
Et, comme un vieux soldat vous montre une blessure,
Montrait avec orgueil le rocher de son cœur,
Où n’avait pas germé la plus chétive fleur !
À lui, qui n’avait eu ni logis ni maîtresse,
Qui vivait en plein air, en défiant son sort,
Et qui laissait le vent secouer sa jeunesse,
Comme une feuille sèche au pied d’un arbre mort !
Et maintenant que l’homme avait vidé son verre,
Qu’il venait dans un bouge, à son heure dernière,
Chercher un lit de mort où l’on pût blasphémer ;
Quand tout était fini, quand la nuit éternelle
Attendait de ses jours la dernière étincelle,
Qui donc au moribond osait parler d’aimer ?
Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère,
En la suivant des yeux s’avance au bord du nid,
Qui donc lui dit alors qu’il peut quitter la terre,
Et sauter dans le ciel déployé devant lui ?
Qui donc lui parle bas, l’encourage et l’appelle ?
Il n’a jamais ouvert sa serre ni son aile ;
Il sait qu’il est aiglon ; — le vent passe, il le suit.
Il naît sous le soleil des âmes dégradées,
Comme il naît des chacals, des chiens et des serpents,
Qui meurent dans la fange où leurs mères sont nées,
Le ventre tout gonflé de leurs œufs malfaisants.
La nature a besoin de leurs sales lignées,
Pour engraisser la terre autour de ses tombeaux,
Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux.
Mais, quand elle pétrit ses nobles créatures,
Elle qui voit là-haut comme on vit ici-bas,
Elle sait des secrets qui les font assez pures
Pour que le monde entier ne les lui souille pas.
Le moule en est d’airain, si l’espèce en est rare.
Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais ;
Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare,
Et que les eaux du ciel ne l’entament jamais.