Poésies nouvelles (page 3)
Il peut s’assimiler au débauché vulgaire,
Celui que le ciseau de la commune mère
A taillé dans les flancs de ses plus purs granits.
Il peut pendant trois ans étouffer sa pensée.
Dans la nuit de son cœur la vipère glacée
Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis.
Nègres de Saint-Domingue, après combien d’années
De farouche silence et de stupidité,
Vos peuplades sans nombre, au soleil enchaînées,
Se sont-elles de terre enfin déracinées
Au souffle de la haine et de la liberté ?
C’est ainsi qu’aujourd’hui s’éveillent tes pensées,
Ô Rolla ! c’est ainsi que bondissent tes fers,
Et que devant tes yeux des torches insensées
Courent à l’infini, traversant des déserts.
Écrase maintenant les débris de ta vie ;
Écorche tes pieds nus sur tes flacons brisés ;
Et, dans le dernier toast de ta dernière orgie,
Étouffe le néant dans tes bras épuisés.
Le néant ! le néant ! vois-tu son ombre immense
Qui ronge le soleil sur son axe enflammé ?
L’ombre gagne ! il s’éteint, — l’éternité commence.
Tu n’aimeras jamais, toi qui n’as point aimé.
Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée.
Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia.
« J’aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée
Des baisers du zéphyr, qui me relèvera.
J’ai jeté loin de moi, quand je me suis parée,
Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur.
Il m’a baisée au front dans ma robe dorée ;
Tu peux m’épanouir, et me briser le cœur. »
J’aime ! — voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l’emporte, à l’oiseau qui le suit !
Sombre et dernier soupir que poussera la terre
Quand elle tombera dans l’éternelle nuit !
Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées,
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s’est élancée au sein des nuits profondes.
Mais une autre l’aimait elle-même ; — et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
Jacque était immobile, et regardait Marie.
Je ne sais ce qu’avait cette femme endormie
D’étrange dans ses traits, de grand, de déjà vu.
Il se sentait frémir d’un frisson inconnu.
N’était-ce pas sa sœur, cette prostituée ?
Les murs de cette chambre obscure et délabrée
N’étaient-ils pas aussi faits pour l’ensevelir ?
Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture,
Et saigner des douleurs dont il allait mourir ?
Oui, dans cette chétive et douce créature
La Résignation marche à pas languissants.
La souffrance est ma sœur, — oui, voilà la statue
Que je devais trouver sur ma tombe étendue,
Dormant d’un doux sommeil tandis que j’y descends.
Oh ! ne t’éveille pas ! ta vie est à la terre,
Mais ton sommeil est pur, — ton sommeil est à Dieu !
Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière ;
C’est à lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu ;
Lui qui n’a pas vendu sa robe d’innocence,
Lui que je puis aimer, et n’ai point acheté ;
Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance,
Lui qui rêve ! — et qui n’a de toi que la beauté.
Ô mon Dieu ! n’est-ce pas une forme angélique
Qui flotte mollement sous ce rideau léger ?
S’il est vrai que l’amour, ce cygne passager,
N’ait besoin pour dorer son chant mélancolique,
Que des contours divins de la réalité,
Et de ce qui voltige autour de la beauté ;
S’il est vrai qu’ici-bas on le trompe sans cesse,
Et que lui qui le sait, de peur de se guérir,
Doive éternellement ne prendre à sa maîtresse
Que les illusions qu’il lui faut pour souffrir ;
Qu’ai-je à chercher ailleurs ? la jeunesse et la vie
Ne sont-elles pas là dans toute leur fraîcheur ?
Amour ! tu peux venir. Que t’importe Marie ?
Pendant que sur sa tige elle est épanouie,
Si tu n’es qu’un parfum, sors de ta triste fleur !
Lentement, doucement, à côté de Marie,
Les yeux sur ses yeux bleus, leur fraîche haleine unie,
Rolla s’était couché : son regard assoupi
Flottait, puis remontait, puis mourait malgré lui.
Marie en soupirant entr’ouvrit sa paupière.
« Je faisais, lui dit-elle, un rêve singulier :
J’étais là, dans ce lit, je croyais m’éveiller ;
La chambre me semblait comme un grand cimetière
Tout plein de tertres verts et de vieux ossements.
Trois hommes dans la neige apportaient une bière ;
Ils la posèrent là pour faire leur prière ;
Puis la bière s’ouvrit, et je vous vis dedans.
Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face.
Vous vous êtes levé pour venir à mon lit ;
Vous m’avez pris la main, et puis vous avez dit :
« Qu’est-ce que tu fais là ? pourquoi prends-tu ma place ? »
Alors j’ai regardé, j’étais sur un tombeau.
— Vraiment ? répondit Jacque ; eh bien, ma chère amie,
Ton rêve est assez vrai du moins, s’il n’est pas beau.
Tu n’auras pas besoin demain d’être endormie
Pour en voir un pareil ; je me tuerai ce soir. »
Marie en souriant regarda son miroir.
Mais elle y vit Rolla si pâle derrière elle,
Qu’elle en resta muette et plus pâle que lui.
« Ah ! dit-elle en tremblant, qu’avez-vous aujourd’hui ?
— Ce que j’ai ? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle,
Que je suis ruiné depuis hier au soir ?
C’est pour te dire adieu que je venais te voir.
Tout le monde le sait, il faut que je me tue.
— Vous avez donc joué ? — Non, je suis ruiné.
— Ruiné ? » dit Marie. Et, comme une statue,
Elle fixait à terre un grand œil étonné.
« Ruiné ? ruiné ? vous n’avez pas de mère ?
Pas d’amis ? de parents ? personne sur la terre ?
Vous voulez vous tuer ? pourquoi vous tuez-vous ? »
Elle se retourna sur le bord de sa couche.
Jamais son doux regard n’avait été si doux.
Deux ou trois questions flottèrent sur sa bouche ;
Mais, n’osant pas les faire, elle s’en vint poser
Sa tête sur la sienne et lui prit un baiser.
« Je voudrais pourtant bien te faire une demande,
Murmura-t-elle enfin : moi, je n’ai pas d’argent,
Et, sitôt que j’en ai, ma mère me le prend.
Mais j’ai mon collier d’or, veux-tu que je le vende ?
Tu prendras ce qu’il vaut, et tu l’iras jouer. »
Rolla lui répondit par un léger sourire.
Il prit un flacon noir qu’il vida sans rien dire ;
Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier.
Quand elle souleva sa tête appesantie,
Ce n’était déjà plus qu’un être inanimé.
Dans ce chaste baiser son âme était partie,
Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé.
UNE BONNE FORTUNE
I
C’est un fait reconnu, qu’une bonne fortune
Est un sujet divin pour un in-octavo.
Ainsi donc, bravement, je vais en conter une ;
Le scandale est de mode ; il se relie en veau.
C’est un goût naturel, qui va jusqu’à la Lune ;
Depuis Endymion, on sait ce qu’elle vaut.
II
Ce qu’on fait maintenant, on le dit ; et la cause
En est bien excusable : on fait si peu de chose !
Mais, si peu qu’il ait fait, chacun trouve à son gré
De le voir par écrit dûment enregistré ;
Chacun sait aujourd’hui quand il fait de la prose ;
Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré.
III
Il faut en convenir, l’antique Modestie
Faisait bâiller son monde, et nous n’y tenions plus.
Grâce à Dieu, pour New-York elle est enfin partie ;
C’était un vieux rameau de l’arbre de la vie :
Et tant de pauvres gens, d’ailleurs, s’y sont pendus,
Qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait les bras rompus.
IV
Le scandale, au contraire, a cela d’admirable,
Qu’étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau,
Que voilà cinq mille ans qu’on le trouve adorable :
Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable,
Que l’Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau,
Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau.
V
Apprenez donc, lecteur, que je viens d’Allemagne.
Vous savez, en été, comme on s’ennuie ici ;
En outre, pour mon compte, ayant quelque souci,
Je m’en fus prendre à Bade un semblant de campagne.
(Bade est un parc anglais fait sur une montagne,
Ayant quelque rapport avec Montmorency.)
VI
Vers le mois de juillet, quiconque a de l’usage
Et porte du respect au boulevard de Gand
Sait que le vrai bon ton ordonne absolument
À tout être créé possédant équipage
De se précipiter sur ce petit village,
Et de s’y bousculer impitoyablement.
VII
Les dames de Paris savent par la gazette
Que l’air de Bade est noble, et parfaitement sain.
Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette,
On fait de la santé là-bas ; c’est une emplète :
Des roses au visage, et de la neige au sein ;
Ce qui n’est défendu par aucun médecin.
VIII
Bien entendu, d’ailleurs, que le but du voyage
Est de prendre les eaux ; c’est un compte réglé.
D’eau, je n’en ai point vu lorsque j’y suis allé ;
Mais qu’on en puisse voir, je n’en mets rien en gage ;
Je crois même, en honneur, que l’eau du voisinage
A, quand on l’examine, un petit goût salé.
IX
Or, comme on a dansé tout l’hiver, on est lasse ;
On accourt donc à Bade avec l’intention
De n’y pas soupçonner l’ombre d’un violon.
Mais, dès qu’il y fait nuit, que voulez-vous qu’on fasse ?
Personne au vieux Château, personne à la Terrasse ;
On entre à la maison de Conversation.
X
Cette maison se trouve être un gros bloc fossile,
Bâti de vive force à grands coups de moellon ;
C’est comme un temple grec, tout recouvert en tuile ;
Une espèce de grange avec un péristyle,
Je ne sais quoi d’informe et n’ayant pas de nom ;
Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.
XI
J’ignore vers quel temps Belzébuth l’a construite.
Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral.
Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe,
Tombée un jour de pluie, au temps du carnaval.
Quoi qu’il en soit du moins, les flancs de l’animal
Sont construits tout à point pour l’âme qui l’habite.
XII
Cette âme, c’est le jeu ; mettez bas le chapeau,
Vous qui venez ici, mettez bas l’espérance.
Derrière ces piliers, dans cette salle immense,
S’étale un tapis vert, sur lequel se balance
Un grand lustre blafard au bout d’un oripeau
Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau.
XIII
Là, du soir au matin, roule le grand peut-être,
Le hasard, noir flambeau de ces siècles d’ennui,
Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd’hui.
Un bal est à deux pas ; à travers la fenêtre,
On le voit çà et là bondir et disparaître
Comme un chevreau lascif qu’une abeille poursuit.
XIV
Les croupiers nasillards chevrotent en cadence,
Au son des instruments, leurs mots mystérieux ;
Tout est joie et chansons ; la roulette commence :
Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse,
Et, ratissant gaiement l’or qui scintille aux yeux,
Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.
XV
L’abreuvoir est public, et qui veut vient y boire.
J’ai vu les paysans, fils de la Forêt-Noire,
Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit ;
Je les ai vu penchés sur la bille d’ivoire,
Ayant à travers champs couru toute la nuit,
Fuyards désespérés de quelque honnête lit ;
XVI
Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée,
Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux,
Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,
Poser sous les râteaux la sueur d’une année,
Et là, muets d’horreur devant la Destinée,
Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux !
XVII
Dirai-je qu’ils perdaient ? Hélas ! ce n’était guères.
C’était bien vite fait de leur vider les mains.
Ils regardaient alors toutes ces étrangères,
Cet or, ces voluptés, ces belles passagères,
Tout ce monde enchanté de la saison des bains,
Qui s’en va sans poser le pied sur les chemins.
XVIII
Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière,
Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau.
Ces mains vides, ces mains qui labourent la terre,
Il fallait les étendre, en rentrant au hameau,
Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière.
L’aïeule au coin du feu, les enfants au berceau !
XIX
Ô toi, Père immortel, dont le Fils s’est fait homme,
Si jamais ton jour vient, Dieu juste, ô Dieu vengeur !…
J’oublie à tout moment que je suis gentilhomme.
Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome.
Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur),
Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.
XX
Me voici donc à Bade : et vous pensez, sans doute,
Puisque j’ai commencé par vous parler du jeu,
Que j’eus pour premier soin d’y perdre quelque peu.
Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l’aveu.
De même que pour mettre une armée en déroute,
Il ne faut qu’un poltron qui lui montre la route ;
XXI
De même, dans ma bourse, il ne faut qu’un écu
Qui tourne les talons, et le reste est perdu.
Tout ce que je possède a quelque ressemblance
Aux moutons de Panurge ; au premier qui commence,
Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.
Hélas ! le premier pas se fait sans qu’on y pense.
XXII
Ma poche est comme une île escarpée et sans bords,
On n’y saurait rentrer quand on en est dehors.
Au moindre fil cassé, l’écheveau se dévide :
Entraînement funeste, et d’autant plus perfide,
Que j’eus de tous les temps la sainte horreur du vide,
Et qu’après le combat je rêve à tous mes morts.
XXIII
Un soir, venant de perdre une bataille honnête,
Ne possédant plus rien qu’un grand mal à la tête,
Je regardais le ciel, étendu sur un banc,
Et songeais, dans mon âme, aux héros d’Ossian.
Je pensai tout à coup à faire une conquête ;
Il tressaillit en moi des phrases de roman.
XXIV
Il ne faudrait pourtant, me disais-je à moi-même,
Qu’une permission de Notre-Seigneur Dieu,
Pour qu’il vînt à passer quelque femme en ce lieu.
Les bosquets sont déserts ; la chaleur est extrême ;
Les vents sont à l’amour ; l’horizon est en feu ;
Toute femme, ce soir, doit désirer qu’on l’aime.
XXV
S’il venait à passer, sous ces grands marronniers,
Quelque alerte beauté de l’école flamande,
Une ronde fillette, échappée à Téniers,
Ou quelque ange pensif de candeur allemande :
Une vierge en or fin d’un livre de légende,
Dans un flot de velours traînant ses petits pieds ;
XXVI
Elle viendrait par là, de cette sombre allée,
Marchant à pas de biche, avec un air boudeur,
Écoutant murmurer le vent dans la feuillée,
De paresse amoureuse et de langueur voilée,
Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur,
Le printemps sur la joue, et le ciel dans le cœur.
XXVII
Elle s’arrêterait là-bas, sous la tonnelle.
Je ne lui dirais rien, j’irais tout simplement
Me mettre à deux genoux par terre devant elle,
Regarder dans ses yeux l’azur du firmament,
Et pour toute faveur la prier seulement
De se laisser aimer d’une amour immortelle.
XXVIII
Comme j’en étais là de mon raisonnement,
Enfoncé jusqu’au cou dans cette rêverie,
Une bonne passa, qui tenait un enfant.
Je crus m’apercevoir que le pauvre innocent
Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie.
Ayant toujours aimé cet âge à la folie,
XXIX
Et, ne pouvant souffrir de le voir maltraité,
Je fus à la rencontre, et m’enquis de la bonne
Quel motif de colère ou de sévérité
Avait du chérubin dérobé la gaieté.
« Quoi qu’il ait fait d’abord, je veux qu’on lui pardonne,
Lui dis-je, et ce qu’il veut, je veux qu’on le lui donne. »
XXX
(C’est mon opinion de gâter les enfants.)
Le marmot là-dessus, m’accueillant d’un sourire,
D’abord à me répondre hésita quelque temps ;
Puis il tendit la main, et finit par me dire :
« Qu’il n’avait pas de quoi donner aux mendiants. »
Le ton dont il le dit, je ne peux pas l’écrire.
XXXI
Mais vous savez, lecteur, que j’étais ruiné ;
J’avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse ;
C’était, en vérité, mon unique ressource,
La seule goutte d’eau qui restât dans la source,
Le seul verre de vin pour mon prochain dîné ;
Je les tirai bien vite, et je les lui donnai.
XXXII
Il les prit sans façon, et s’en fut de la sorte.
À quelques jours de là, comme j’étais au lit,
La Fortune, en passant, vint frapper à ma porte.
Je reçus de Paris une somme assez forte,
Et, très-heureusement, il me vint à l’esprit
De payer l’hôtelier qui m’avait fait crédit.