Premières Poésies (page 4)
Vos yeux sont de cristal, — vos lèvres sont vermeilles
Comme ce ciel de pourpre autour de l’occident.
Je vous trompais hier, vous m’aimiez cependant.
Ninon.
Que voulez-vous qu’on dise à des raisons pareilles ?
Silvio.
Votre taille flexible est comme un palmier vert ;
Vos cheveux sont légers comme la cendre fine
Qui voltige au soleil autour d’un feu d’hiver ;
Ils frémissent au vent comme la balsamine ;
Sur votre front d’ivoire ils courent en glissant,
Comme une huile craintive au bord d’un lac d’argent.
Vos yeux sont transparents comme l’ambre fluide
Au bord du Niémen ; — leur regard est limpide
Comme une goutte d’eau sur la grenade en fleurs.
Ninon.
Les vôtres, mon ami, sont inondés de pleurs.
Silvio.
Le son de votre voix est comme un bon génie
Qui porte dans ses mains un vase plein de miel.
Toute votre nature est comme une harmonie ;
Le bonheur vient de vous, comme il vous vient du ciel.
Laissez-moi seulement baiser votre chaussure ;
Laissez-moi me repaître et m’ouvrir ma blessure.
Ne vous détournez pas ; laissez-moi vos beaux yeux.
N’épousez pas Irus, je serai bien heureux.
Laissez-moi rester là, près de vous, en silence,
La main dans votre main, — passer mon existence
À sentir jour par jour mon cœur se consumer…
Ninon.
Taisez-vous, — j’ai promis de ne pas vous aimer.
Scène VII.
Un salon.
Le Duc LAËRTE, assis sur une estrade ; IRUS, à sa droite, en habit cramoisi et l’épée à la main ; SILVIO, à sa gauche ; SPADILLE, QUINOLA, debout.
Laërte.
Me voici sur mon trône assis comme un grand juge.
L’innocence à mes pieds peut chercher un refuge.
Irus est le bourreau, Silvio le confesseur.
Nous sommes justiciers de l’honneur des familles.
Chambellan Quinola, faites venir mes filles.
(Ninon et Ninette entrent, habillées en bergères.)
Ninon.
C’est en mon nom, grand duc, comme au nom de ma sœur,
Que je viens déclarer à Votre Seigneurie
L’immuable dessein que nous avons formé.
Laërte.
Voilà l’habit claustral galamment transformé.
Ninette.
Nous vivrons loin du monde, au fond d’une prairie,
À garder nos moutons sur le bord des ruisseaux.
Nous filerons la laine ainsi que vos vassaux.
Nous renonçons au monde, au bien de notre mère.
Il nous suffit, seigneur, qu’une juste colère
Vous ait donné le droit d’oublier vos enfants.
Laërte.
Vous viendrez, n’est-ce pas, dîner de temps en temps ?
Ninette.
Nous vous demanderons un éternel silence.
Si notre séducteur vous brave et vous offense,
Notre avis, monseigneur, est d’en écrire au roi.
Laërte.
Le roi, si j’écrivais, me répondrait, je croi,
Que nous sommes bien loin, et qu’il est en affaire.
Tout ce que je puis donc, c’est d’en écrire au maire ;
Et c’est ce que j’ai fait, car il soupe avec nous.
(Il entre un maire et un notaire.)
(À Ninon.)
Allons, mon Angélique, embrassez votre époux.
(À Ninette.)
Il ne s’en ira point, ne pleurez pas, Ninette.
Embrassez votre frère, il est aussi le mien.
(À Irus.)
Et vous, mon cher Irus, ne baissez point la tête ;
Soyez heureux aussi ; — votre habit vous va bien.
À ULRIC G.
Ulric, nul œil des mers n’a mesuré l’abîme,
Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.
Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,
Comme un soldat vaincu brise ses javelots.
Ainsi nul œil, Ulric, n’a pénétré les ondes
De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.
Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,
Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.
Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme,
Comme un enfant craintif se penche sur les eaux ;
Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,
Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.
Juillet 1829.
AU LECTEUR DES DEUX PIÈCES QUI SUIVENT
Figure-toi, lecteur, que ton mauvais génie
T’a fait prendre ce soir un billet d’Opéra.
Te voilà devenu parterre ou galerie,
Et tu ne sais pas trop ce qu’on te chantera.
Il se peut qu’on t’amuse, il se peut qu’on t’ennuie :
Il se peut que l’on pleure, à moins que l’on ne rie
Et le terme moyen, c’est que l’on bâillera.
Qu’importe ? c’est la mode, et le temps passera.
Mon livre, ami lecteur, t’offre une chance égale.
Il te coûte à peu près ce que coûte une stalle ;
Ouvre-le sans colère, et lis-le d’un bon œil.
Qu’il te déplaise ou non, ferme-le sans rancune ;
Un spectacle ennuyeux est chose assez commune,
Et tu verras le mien sans quitter ton fauteuil.
AU LECTEUR DES DEUX VOLUMES DE VERS DE L’AUTEUR
Ce livre est toute ma jeunesse ;
Je l’ai fait sans presque y songer.
Il y paraît, je le confesse,
Et j’aurais pu le corriger.
Mais quand l’homme change sans cesse,
Au passé pourquoi rien changer ?
Va-t’en, pauvre oiseau passager ;
Que Dieu te mène à ton adresse !
Qui que tu sois, qui me liras,
Lis-en le plus que tu pourras,
Et ne me condamne qu’en somme.
Mes premiers vers sont d’un enfant,
Les seconds d’un adolescent,
Les derniers à peine d’un homme.
1840
AU YUNG-FRAU
Yung-Frau, le voyageur qui pourrait sur ta tête
S’arrêter et poser le pied sur sa conquête,
Sentirait en son cœur un noble battement,
Quand son âme, au penchant de ta neige éternelle,
Pareille au jeune aiglon qui passe et lui tend l’aile,
Glisserait et fuirait sous le clair firmament.
Yung-Frau, je sais un cœur qui, comme toi, se cache.
Revêtu, comme toi, d’une robe sans tache,
Il est plus près de Dieu que tu ne l’es du ciel.
Ne t’étonne donc point, ô montagne sublime !
Si, la première fois que j’en ai vu la cime,
J’ai cru le lieu trop haut pour être d’un mortel.
BALLADE À LA LUNE
C’était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d’un fil,
Dans l’ombre,
Ta face et ton profil ?
Es-tu l’œil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?
N’es-tu rien qu’une boule ?
Qu’un grand faucheux bien gras
Qui roule
Sans pattes et sans bras ?
Es-tu, je t’en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L’heure aux damnés d’enfer ?
Sur ton front qui voyage,
Ce soir, ont-ils compté
Quel âge
À leur éternité ?
Est-ce un ver qui te ronge,
Quand ton disque noirci
S’allonge
En croissant rétréci ?
Qui t’avait éborgnée
L’autre nuit ? T’étais-tu
Cognée
À quelque arbre pointu ?
Car tu vins, pâle et morne,
Coller sur mes carreaux
Ta corne
À travers les barreaux.
Va, lune moribonde,
Le beau corps de Phœbé
La blonde
Dans la mer est tombé.
Tu n’en es que la face,
Et, déjà tout ridé,
S’efface
Ton front dépossédé.
Rends-nous la chasseresse,
Blanche, au sein virginal,
Qui presse
Quelque cerf matinal !
Oh ! sous le vert platane,
Sous les frais coudriers,
Diane
Et ses grands lévriers !
Le chevreau noir qui doute,
Pendu sur un rocher,
L’écoute,
L’écoute s’approcher.
Et, suivant leurs curées,
Par les vaux, par les blés,
Les prées,
Ses chiens s’en sont allés.
Oh ! le soir, dans la brise,
Phœbé, sœur d’Apollo,
Surprise
À l’ombre, un pied dans l’eau !
Phœbé qui, la nuit close,
Aux lèvres d’un berger
Se pose,
Comme un oiseau léger.
Lune, en notre mémoire,
De tes belles amours,
L’histoire
T’embellira toujours.
Et, toujours rajeunie,
Tu seras du passant
Bénie,
Pleine lune ou croissant.
T’aimera le vieux pâtre
Seul, tandis qu’à ton front
D’albâtre
Ses dogues aboieront.
T’aimera le pilote
Dans son grand bâtiment
Qui flotte
Sous le clair firmament,
Et la fillette preste
Qui passe le buisson,
Pied leste,
En chantant sa chanson.
Comme un ours à la chaîne,
Toujours sous tes yeux bleus
Se traîne
L’Océan montueux.
Et, qu’il vente ou qu’il neige,
Moi-même, chaque soir,
Que fais-je,
Venant ici m’asseoir ?
Je viens voir, à la brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.
Peut-être, quand déchante
Quelque pauvre mari,
Méchante,
De loin tu lui souris.
Dans sa douleur amère,
Quand au gendre béni
La mère
Livre la clef du nid,
Le pied dans sa pantoufle,
Voilà l’époux tout prêt
Qui souffle
Le bougeoir indiscret.
Au pudique hyménée
La vierge qui se croit
Menée,
Grelotte en son lit froid.
Mais monsieur, tout en flamme
Commence à rudoyer
Madame,
Qui commence à crier.
« Ouf ! dit-il, je travaille,
Ma bonne, et ne fais rien
Qui vaille ;
Tu ne te tiens pas bien. »
Et vite il se dépêche.
Mais quel démon caché
L’empêche
De commettre un péché ?
Ah ! dit-il, prenons garde.
Quel témoin curieux
Regarde
Avec ces deux grands yeux ?
Et c’est, dans la nuit brune,
Sur son clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.
CHANSON
J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur :
N’est-ce point assez d’aimer sa maîtresse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C’est perdre en désirs le temps du bonheur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez,
Ce n’est point assez d’aimer sa maîtresse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?
J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur :
N’est-ce point assez de tant de tristesse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C’est à chaque pas trouver la douleur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez,
Ce n’est point assez de tant de tristesse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés ?
1831.
DON PAEZ
I had been happy, if the general camp,
Pioneers and all, had tasted her sweet body
So I had nothing known.
Othello.
I
Je n’ai jamais aimé, pour ma part, ces bégueules
Qui ne sauraient aller au Prado toutes seules,
Qu’une duègne toujours de quartier en quartier
Talonne, comme fait sa mule un muletier ;
Qui s’usent, à prier, les genoux et la lèvre,
Se courbant sur le grès, plus pâles, dans leur fièvre,
Qu’un homme qui, pieds nus, marche sur un serpent,
Ou qu’un faux monnayeur au moment qu’on le pend !
Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie,
Portent un cœur châtré de toute noble envie ;
Elles n’ont pas de sang et pas d’entrailles. — Mais
Sur ma tête et mes os, frère, je vous promets
Qu’elles valent encor quatre fois mieux que celles
Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles.
Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous,
Savent dans un manchon cacher un billet doux,
Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie,
Jeter d’un balcon d’or une échelle de soie,
Suivre l’imbroglio de ces amours mignons,
Poussés en une nuit comme des champignons ;
Si charmantes, d’ailleurs ! aimant en enragées
Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées.
Mais, oh ! la triste chose et l’étrange malheur,
Lorsque dans leurs filets tombe un homme de cœur !
Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire
Qui pressait dans ses bras son amante de pierre,
Réchauffer de baisers un marbre ; mieux vaudrait
Une louve affamée en quelque âpre forêt.
Ce que je dis ici, je le prouve en exemple.
J’entre donc en matière, et, sans discours plus ample,
Écoutez une histoire :
Écoutez une histoire : Un mardi, cet été,
Vers deux heures de nuit, si vous aviez été
Place San Bernardo, contre la jalousie
D’une fenêtre en brique, à frange cramoisie,
Et que, le cerveau mû de quelque esprit follet,
Vous eussiez regardé par le trou du volet,
Vous auriez vu, d’abord, une chambre tigrée,
De candélabres d’or ardemment éclairée ;
Des marbres, des tapis montant jusqu’aux lambris ;
Çà et là, les flacons d’un souper en débris ;
Des vins, mille parfums ; à terre, une mandore
Qu’on venait de quitter, et frémissant encore,
De même que le sein d’une femme frémit
Après qu’elle a dansé. — Tout était endormi ;
La lune se levait ; sa lueur souple et molle,
Glissant aux trèfles gris de l’ogive espagnole,
Sur les pâles velours et le marbre changeant,
Mêlait aux flammes d’or ses longs rayons d’argent.
Si bien que, dans le coin le plus noir de la chambre,
Sur un lit incrusté de bois de rose et d’ambre,
En y regardant bien, frère, vous auriez pu,
Dans l’ombre transparente, entrevoir un pied nu.
— Certes, l’Espagne est grande, et les femmes d’Espagne
Sont belles ; mais il n’est château, ville, ou campagne,
Qui, contre ce pied-là, n’eût en vain essayé
(Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied.
Il était si petit, qu’un enfant l’eût pu prendre
Dans sa main. — N’allez pas, frère, vous en surprendre ;
La dame dont ici j’ai dessein de parler
Était de ces beautés qu’on ne peut égaler :
Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse
De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.
Cependant les rideaux, autour d’elle tremblant,
La laissaient voir pâmée aux bras de son galant :
Œil humide, bras morts, tout respirait en elle
Les langueurs de l’amour, et la rendait plus belle.
Sa tête avec ses seins roulait dans ses cheveux,
Pendant que sur son corps mille traces de feux,
Que sa joue empourprée, et ses lèvres arides
Qui se pressaient encor comme en des baisers vides,
Et son cœur gros d’amour, plus fatigué qu’éteint,
Tout d’une folle nuit vous eût rendu certain.
Près d’elle, son amant, d’un œil plein de caresse,
Cherchant l’œil de faucon de sa jeune maîtresse,
Se penchait sur sa bouche, ardent à l’apaiser,
Et pour chaque sanglot lui rendait un baiser.
Ainsi passait le temps. — Sur la place moins sombre,
Déjà le blanc matin faisant grisonner l’ombre,
L’horloge d’un couvent s’ébranla lentement ;
Sur quoi le jouvenceau courut en un moment,
D’abord à son habit, ensuite à son épée ;
Puis, voyant sa beauté de pleurs toute trempée :
« Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir !
— Déjà partir, méchant ! — Bah ! je viendrai vous voir
Demain, midi sonnant ; adieu, mon amoureuse !
— Don Paez ! don Paez ! Certe, elle est bien heureuse,
La galante pour qui vous me laissez sitôt !
— Mauvaise ! vous savez qu’on m’attend au château.
Ma galante, ce soir, mort-Dieu ! c’est ma guérite.
— Eh ! pourquoi donc alors l’aller trouver si vite ?
Par quel serment d’enfer êtes-vous donc lié ?
— Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied !
— Mais regardez un peu, qu’un lit de bois de rose,
Des fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close,
Tout cela ne vaut pas, pour un fin cavalier,
Une vieille guérite au coin d’un vieux pilier !
— La belle épaule blanche, ô ma petite fée !
Voyons, un beau baiser ! — Comme je suis coiffée !
Vous êtes un vilain. — La paix ! Adieu, mon cœur ;
La, la, ne faites pas ce petit air boudeur.
Demain c’est jour de fête ; un jour de promenade,
Veux-tu ? — Non, ma jument anglaise est trop malade.
— Adieu donc ; que le diable emporte ta jument !
— Don Paez ! mon amour, reste encore un moment.
— Ma charmante, allez-vous me faire une querelle ?
Ah ! je m’en vais si bien vous décoiffer, ma belle,
Qu’à vous peigner demain vous passerez un jour !
— Allez-vous-en, vilain ! — Adieu, mon seul amour ! »
Il jeta son manteau sur sa moustache blonde,
Et sortit ; l’air était doux, et la nuit profonde ;
Il détourna la rue à grands pas, et le bruit
De ses éperons d’or se perdit dans la nuit.
Oh ! dans cette saison de verdeur et de force,
Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,
Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,
Heureux, heureux celui qui frappe de la main
Le col d’un étalon rétif, ou qui caresse
Les seins étincelants d’une folle maîtresse !
II
Don Paez, l’arme au bras, est sur les arsenaux :
Seul, en silence, il passe au revers des créneaux ;
On le voit comme un point ; il fume son cigare
En route, et d’heure en heure, au bruit de la fanfare,
Il mêle sa réponse au qui-vive effrayant
Que des lansquenets gris s’en vont partout criant.
Près de lui, çà et là, ses compagnons de guerre,
Les uns dans leurs manteaux s’endormant sur la terre,
D’autres jouant aux dés. — Propos, récits d’amours,
Et le vin (comme on pense), et les mauvais discours,
N’y manquent pas. — Pendant que l’un fait, après boire,