Premières Poésies (page 9)
Et la fit trébucher si bien qu’elle y tomba.
Que lui faisait le reste ? Il a prouvé sa force.
Les siècles maintenant peuvent se remplacer ;
Il a si bien gravé son chiffre sur l’écorce,
Que l’arbre peut changer de peau sans l’effacer.
Les parchemins sacrés pourriront dans les livres,
Les marbres tomberont comme des hommes ivres,
Et la langue d’un peuple avec lui s’éteindra ;
Mais le nom de cet homme est comme une momie,
Sous les baumes puissants pour toujours endormie,
Sur laquelle jamais l’herbe ne poussera.
— Je ne veux pas mourir. Regarde-moi, Nature.
Ce sont deux bras nerveux que j’agite dans l’air.
C’est dans tous tes néants que j’ai trempé l’armure
Qui me protégera de ton glaive de fer.
J’ai faim. — Je ne veux pas quitter l’hôtellerie.
Allons, qu’on se remue, et qu’on me rassasie,
Ou sinon, je me fais l’intendant de ma faim.
Prends-y garde, je pars. — N’importe le chemin. —
Je marcherai, — j’irai, — partout où l’âme humaine
Est en spectacle, et souffre. — Ah ! la haine ! la haine !
La seule passion qui survive à l’espoir !
Tu m’as déjà hanté, boiteuse au manteau noir.
Nous nous sommes connus dans la maison de chaume ;
Mais je ne croyais pas que ton pâle fantôme,
De tous ceux qui dans l’air voltigeaient avec toi,
Dût être le dernier qui restât près de moi.
— Eh bien ! baise-moi donc, triste et fidèle amie.
Tu vois, j’ai soulevé les voiles de ma vie. —
Nous partirons ensemble ; et toi qui me suivras,
Comme une sœur pieuse, aux plus lointains climats,
Tu seras mon asile et mon expérience,
Si le doute, ce fruit tardif et sans saveur,
Est le dernier qu’on cueille à l’arbre de science,
Qu’ai-je à faire de plus, moi qui le porte au cœur ?
Le doute ! il est partout, et le courant l’entraîne,
Ce linceul transparent, que l’incrédulité
Sur le bord de la tombe a laissé par pitié
Au cadavre flétri de l’espérance humaine !
— Ô siècles à venir ! Quel est donc votre sort ?
La gloire comme une ombre au ciel est remontée,
L’amour n’existe plus ; — la vie est dévastée, —
Et l’homme, resté seul, ne croit plus qu’à la mort.
— Tel que dans un pillage, en un jour de colère,
On voit, à la lueur d’un flambeau funéraire,
Des meurtriers, courbés dans un silence affreux,
Égorger une vierge, et dans ses longs cheveux
Plonger leurs mains de sang ; la frêle créature
Tombe comme un roseau sur ses bras mutilés : —
Tels les analyseurs égorgent la nature
Silencieusement, sous les cieux dépeuplés.
— Que vous restera-t-il, enfants de nos entrailles,
Le jour où vous viendrez suivre les funérailles
De cette moribonde et vieille humanité ?
Ah ! tu nous maudiras, pâle postérité !
Nos femmes ne mettront que des vieillards au monde.
Ils frapperont la terre avant de s’y coucher ;
Puis ils crieront à Dieu : Père, elle était féconde.
À qui donc as-tu dit de nous la dessécher ?
— Mais vous, analyseurs, persévérants sophistes,
Quand vous aurez tari tous les puits des déserts,
Quand vous aurez prouvé que ce large univers
N’est qu’un mort étendu sous les anatomistes ;
Quand vous nous aurez fait de la création
Un cimetière en ordre, où tout aura sa place,
Où vous aurez sculpté, de votre main de glace,
Sur tous les monuments la même inscription ;
Vous, que ferez-vous donc, dans les sombres allées
De ce jardin muet ? — Les plantes désolées
Ne voudront plus aimer, nourrir, ni concevoir ; —
Les feuilles des forêts tomberont une à une, —
Et vous, noirs fossoyeurs, sur la bière commune
Pour ergoter encor vous viendrez vous asseoir ;
Vous vous entretiendrez de l’homme perfectible ; —
Vous galvaniserez ce cadavre insensible,
Habiles vermisseaux, quand vous l’aurez rongé ;
Vous lui commanderez de marcher sur sa tombe,
À cette ombre d’un jour, — jusqu’à ce qu’elle tombe
Comme une masse inerte, et que Dieu soit vengé.
— Ah ! vous avez voulu faire les Prométhées ;
Et vous êtes venus, les mains ensanglantées,
Refondre et repétrir l’œuvre du Créateur !
Il valait mieux que vous, ce hardi tentateur,
Lorsque ayant fait son homme, et le voyant sans âme,
Il releva la tête et demanda le feu.
Vous, votre homme était fait ! vous, vous aviez la flamme !
Et vous avez soufflé sur le souffle de Dieu.
— Le mépris, Dieu puissant, voilà donc la science !
L’éternelle sagesse est l’éternel silence ;
Et nous aurons réduit, quand tout sera compté,
Le balancier de l’âme à l’immobilité.
— Quel hideux océan est-ce donc que la vie,
Pour qu’il faille y marcher à la superficie,
Et glisser au soleil en effleurant les eaux,
Comme ce fils de Dieu qui marchait sur les flots ?
Quels monstres effrayants, quels difformes reptiles
Labourent donc les mers sous les pieds des nageurs,
Pour qu’on trouve toujours les vagues si tranquilles,
Et la pâleur des morts sur le front des plongeurs ?
A-t-elle assez traîné, cette éternelle histoire
Du néant de l’amour, du néant de la gloire,
Et de l’enfant prodigue auprès de ses pourceaux !
Ah ! sur combien de lits, sur combien de berceaux,
Elle est venue errer, d’une voix lamentable,
Cette complainte usée et toujours véritable,
De tous les insensés que l’espoir a conduit !
— Pareil à ce Gygès, qui fuyait dans la nuit
Le fantôme royal de la pâle baigneuse
Livrée un seul instant à son ardent regard,
Le jeune ambitieux porte une plaie affreuse,
Tendre encor, mais profonde, et qui saigne à l’écart.
Ce qu’il fait, ce qu’il voit des choses de la vie,
Tout le porte, l’entraîne à son but idéal,
Clarté fuyant toujours, et toujours poursuivie,
Étrange idole, à qui tout sert de piédestal.
Mais si tout en courant, la force l’abandonne,
S’il se retourne, et songe aux êtres d’ici-bas,
Il trouve tout à coup que ce qui l’environne
Est demeuré si loin, qu’il n’y reviendra pas.
C’est alors qu’il comprend l’effet de son vertige,
Et que, s’il ne regarde au ciel, il va tomber.
Il marche ; — son génie à poursuivre l’oblige ; —
Il marche, et le terrain commence à surplomber. —
Enfin, — mais n’est-il pas une heure dans la vie
Où le génie humain rencontre la folie ? —
Ils luttent corps à corps sur un rocher glissant.
Tous deux y sont montés, mais un seul redescend.
— Ô mondes, ô Saturne, immobiles étoiles,
Magnifique univers, en est-ce ainsi partout ?
Ô nuit, profonde nuit, spectre toujours debout,
Large création, quand tu lèves tes voiles
Pour te considérer dans ton immensité,
Vois-tu du haut en bas la même nudité ?
— Dis-moi donc, en ce cas, dis-moi, mère imprudente,
Pourquoi m’obsèdes-tu de cette soif ardente,
Si tu ne connais pas de source où l’étancher ?
Il fallait la créer, marâtre, ou la chercher.
L’arbuste a sa rosée, et l’aigle a sa pâture.
Et moi, que t’ai-je fait pour m’oublier ainsi ?
Pourquoi les arbrisseaux n’ont-ils pas soif aussi ?
Pourquoi forger la flèche, éternelle Nature,
Si tu savais toi-même, avant de la lancer,
Que tu la dirigeais vers un but impossible,
Et que le dard parti de ta corde terrible,
Sans rencontrer l’oiseau, pouvait te traverser ?
— Mais cela te plaisait. — C’était réglé d’avance.
Ah ! le vent du matin ! le souffle du printemps !
C’est le cri des vieillards. — Moi, mon Dieu, j’ai vingt ans !
— Oh ! si tu vas mourir, ange de l’espérance,
Sur mon cœur, en partant, viens encor te poser ;
Donne-moi tes adieux et ton dernier baiser.
Viens à moi. — Je suis jeune, et j’aime encor la vie.
Intercède pour moi ; — demande si les cieux
Ont une goutte d’eau pour une fleur flétrie. —
Bel ange, en la buvant, nous mourrons tous les deux.
Il se jette à genoux ; un bouquet tombe de son sein.
Qui me jette à mes pieds mon bouquet d’églantine ?
As-tu donc si longtemps vécu sur ma poitrine,
Pauvre herbe ! — C’est ainsi que ma Déidamia
Sur le bord de la route à mes pieds te jeta.
ACTE DEUXIÈME
Scène PREMIÈRE
Un salon.
FRANK, devant une table chargée d’or
De tous les fils secrets qui font mouvoir la vie,
Ô toi, le plus subtil et le plus merveilleux !
Or ! principe de tout, larme au soleil ravie !
Seul dieu toujours vivant, parmi tant de faux dieux !
Méduse, dont l’aspect change le cœur en pierre,
Et fait tomber en poudre aux pieds de la rosière
La robe d’innocence et de virginité ! —
Sublime corrupteur ! — Clef de la volonté ! —
Laisse-moi t’admirer ! — parle-moi, — viens me dire
Que l’honneur n’est qu’un mot, que la vertu n’est rien ; —
Que, dès qu’on te possède, on est homme de bien ; —
Que rien n’est vrai que toi ! — Qu’un esprit en délire
Ne saurait inventer de rêves si hardis,
Si monstrueusement en dehors du possible,
Que tu ne puisse encor sur ton levier terrible
Soulever l’univers, pour qu’ils soient accomplis !
— Que de gens cependant n’ont jamais vu qu’en songe
Ce que j’ai devant moi ! — Comme le cœur se plonge
Avec ravissement dans un monceau pareil ! —
Tout cela, c’est à moi ; — les sphères et les mondes
Danseront un millier de valses et de rondes,
Avant qu’un coup semblable ait lieu sous le soleil.
Ah ! mon cœur est noyé ! — Je commence à comprendre
Ce qui fait qu’un mourant que le frisson va prendre
À regarder son or trouve encor des douceurs,
Et pourquoi les vieillards se font enfouisseurs.
Comptant.
Quinze mille en argent, — le reste en signature.
C’est un coup du destin. — Quelle étrange aventure !
Que ferais-je aujourd’hui, qu’aurais-je fait demain,
Si je n’avais trouvé Stranio sur mon chemin ?
Je tue un grand seigneur, et lui prends sa maîtresse ;
Je m’enivre chez elle, et l’on me mène au jeu.
À jeun, j’aurais perdu, — je gagne dans l’ivresse ;
Je gagne et je me lève. — Ah ! c’est un coup de Dieu.
Il ouvre la fenêtre.
Je voudrais bien me voir passer sous ma fenêtre
Tel que j’étais hier. — Moi, Frank, seigneur et maître
De ce vaste logis, possesseur d’un trésor,
Voir passer là-dessous Frank le coureur de lièvres,
Frank le pauvre, l’œil morne et la faim sur les lèvres,
Le voir tendre la main et lui jeter cet or.
Tiens, Frank, tiens, mendiant, prends cela, pauvre hère.
Il prend une poignée d’or.
Il me semble en honneur que le ciel et la terre
Ne sauraient plus m’offrir que ce qui me convient,
Et que depuis hier le monde m’appartient.
Exit.
Scène II
Une route.
MONTAGNARDS, passant.
Chanson de chasse dans le lointain.
Chasseur, hardi chasseur, que vois-tu dans l’espace ?
Mes chiens grattent la terre et cherchent une trace.
Debout, mes cavaliers ! c’est le pied du chamois. —
Le chamois s’est levé. — Que ma maîtresse est belle ! —
Le chamois tremble et fuit. — Que Dieu veille sur elle ! —
Le chamois rompt la meute et s’enfuit dans le bois. —
Je voudrais par la main tenir ma belle amie. —
La meute et le chamois traversent la prairie :
Hallali, compagnons, la victoire est à nous ! —
Que ma maîtresse est belle, et que ses yeux sont doux !
LE CHOEUR
Amis, dans ce palais, sur la place où nous sommes,
Respire le premier et le dernier des hommes,
Frank, qui vécut vingt ans comme un hardi chasseur.
Aujourd’hui dans les fers d’une prostituée,
Que fait-il ? — Nuit et jour cette enceinte est fermée.
La solitude y règne, image de la mort.
Quelquefois seulement, quand la nuit est venue,
On voit à la fenêtre une femme inconnue
Livrer ses cheveux noirs aux vents affreux du nord.
— Frank n’est plus ! sur les monts nul ne l’a vu paraître.
Puisse-t-il s’éveiller ! — Puisse-t-il reconnaître
La voix des temps passés ! — Frères, pleurons sur lui.
Charles ne viendra plus, au joyeux hallali,
Entouré de ses chiens sur les herbes sanglantes,
Découdre, les bras nus, les biches expirantes,
S’asseoir au rendez-vous, et boire dans ses mains
La neige des glaciers, vierge de pas humains.
Exeunt.
Scène III
La nuit. — Une terrasse au bord d’un chemin.
MONNA BELCOLORE, FRANK, assis dans un kiosque.
BELCOLORE.
Dors, ô pâle jeune homme, épargne ta faiblesse :
Pose jusqu’à demain ton cœur sur ta maîtresse ;
La force t’abandonne, et le jour va venir.
Carlo, tes beaux yeux bleus sont las, — tu vas dormir.
FRANK.
Non, le jour ne vient pas, — non, je veille et je brûle !
Ô Belcolor, le feu dans mes veines circule.
Mon cœur languit d’amour, et, si le temps s’enfuit,
Que m’importe ce ciel, et son jour et sa nuit ?
BELCOLORE.
Ah ! Carlo, mon Carlo, ta tête chancelante
Va tomber dans mes mains, sur ta coupe brûlante.
Tu t’endors, tu te meurs, tu t’enfuis loin de moi
Ah ! lâche efféminé, tu t’endors malgré toi.
FRANK.
Oui, le jour va venir. — Ô ma belle maîtresse !
Je me meurs ; oui, je suis sans force et sans jeunesse,
Une ombre de moi-même, un reste, un vain reflet,
Et quelquefois la nuit mon spectre m’apparaît.
Mon Dieu ! si jeune hier, aujourd’hui je succombe.
C’est toi qui m’as tué, ton beau corps est ma tombe
Mes baisers sur ta lèvre en ont usé le seuil.
De tes longs cheveux noirs tu m’as fait un linceul.
Éloigne ces flambeaux, — entr’ouvre la fenêtre.
Laisse entrer le soleil, c’est mon dernier peut-être.
Laisse-le-moi chercher, laisse-moi dire adieu
À ce beau ciel si pur, qu’il a fait croire en Dieu.
BELCOLORE.
Pourquoi me gardes-tu, si c’est moi qui te tue,
Et si tu te crois mort pour deux nuits de plaisir ?
FRANK.
Tous les amants heureux ont parlé de mourir.
Toi, me tuer, mon Dieu ! Du jour où je t’ai vue,
Ma vie a commencé ; le reste n’était rien ;
Et mon cœur n’a jamais battu que sur le tien.
Tu m’as fait riche, heureux, tu m’as ouvert le monde.
Regarde, ô mon amour ! quelle superbe nuit !
Devant de tels témoins qu’importe ce qu’on dit,
Pourvu que l’âme parle et que l’âme réponde ?
L’ange des nuits d’amour est un ange muet.
BELCOLORE.
Combien as-tu gagné ce soir au lansquenet ?
FRANK.
Qu’importe ? Je ne sais. — Je n’ai plus de mémoire.
Voyons, — viens dans mes bras, — laisse-moi t’admirer. —
Parle, — réveille-moi, conte-moi ton histoire —
Quelle superbe nuit ! je suis prêt à pleurer.
BELCOLORE.
Si tu veux t’éveiller, dis-moi plutôt la tienne.
FRANK.
Nous sommes trop heureux pour que je m’en souvienne.
Que dirais-je, d’ailleurs ? Ce qui fait les récits,
Ce sont des actions, des périls, dont l’empire
Est vivace, et résiste à l’heure des oublis.
Mais moi qui n’ai rien vu, rien fait, qu’ai-je à te dire ?
L’histoire de ma vie est celle de mon cœur ;
C’est un pays étrange où je fus voyageur.
Ah ! soutiens-moi le front, la force m’abandonne !
Parle, parle, je veux t’entendre jusqu’au bout.
Allons, un beau baiser, et c’est moi qui le donne,
Un baiser pour ta vie, et qu’on me dise tout.
BELCOLORE, soupirant.
Ah ! je n’ai pas toujours vécu comme l’on pense.
Ma famille était noble, et puissante à Florence.
On nous a ruinés ; — ce n’est que le malheur
Qui m’a forcée à vivre aux dépens de l’honneur…
Mon cœur n’était pas fait…
FRANK, se détournant.
Mon cœur n’était pas fait…Toujours la même histoire !
Voici peut-être ici la vingtième catin
À qui je la demande, et toujours ce refrain !
Qui donc ont-elles vu d’assez sot pour y croire ?
Mon Dieu ! dans quel bourbier me suis-je donc jeté ?
J’avais cru celle-ci plus forte, en vérité !
BELCOLORE
Quand mon père mourut…
FRANK.
Quand mon père mourut…Assez, je t’en supplie.
Je me ferai conter le reste par Julie
Au premier carrefour où je la trouverai.
Tous deux restent en silence, quelques temps.
Dis-moi, ce fameux jour que tu m’as rencontré,
Pourquoi, par quel hasard, — par quelle sympathie
T’es-tu de m’emmener senti la fantaisie ?
J’étais couvert de sang, poudreux, et mal vêtu.
BELCOLORE.
Je te l’ai déjà dit, tu t’étais bien battu.
FRANK.
Parlons sincèrement, — je t’ai semblé robuste.
Tes yeux, ma chère enfant, n’ont pas deviné juste.
Je comprends qu’une femme aime les portefaix ;
C’est un goût comme un autre, il est dans la nature.
Mais moi, si j’étais femme, et si je les aimais,
Je n’irais pas chercher mes gens à l’aventure,