Premières Poésies (page 10)
J’irais tout simplement les prendre aux cabarets :
J’en ferais lutter six, et puis je choisirais.
Encore un mot : cet homme à qui je t’ai volée
T’entretenait sans doute, — il était ton amant ?
BELCOLORE.
Oui.
FRANK.
Oui. — Cette affreuse mort ne t’a pas désolée ?
Cet homme, il m’en souvient, râlait horriblement.
L’œil gauche était crevé, — le pommeau de l’épée
Avait ouvert le front, — la gorge était coupée.
Sous les pieds des chevaux l’homme était étendu.
Comme un lierre arraché qui rampe et qui se traîne
Pour se suspendre encore à l’écorce d’un chêne,
Ainsi ce malheureux se traînait suspendu
Aux restes de sa vie. — Et toi, ce meurtre infâme
Ne t’a pas de dégoût levé le cœur et l’âme ?
Tu n’as pas dit un mot, tu n’as pas fait un pas !
BELCOLORE.
Prétends-tu me prouver que j’aie un cœur de pierre ?
FRANK.
Et ce que je te dis ne te le lève pas !
BELCOLORE.
Je hais les mots grossiers — ce n’est pas ma manière.
Mais, quand il n’en faut qu’un, je n’en dis jamais deux.
Frank, tu ne m’aimes plus.
FRANK.
Frank, tu ne m’aimes plus.Qui ? moi ? Je vous adore.
J’ai lu, je ne sais où, ma chère Belcolore,
Que les plus doux instants pour deux amants heureux,
Ce sont les entretiens d’une nuit d’insomnie,
Pendant l’enivrement qui succède au plaisir.
Quand les sens apaisés sont morts pour le désir ;
Quand, la main à la main, et l’âme à l’âme unie,
On ne fait plus qu’un être, et qu’on sent s’élever
Ce parfum du bonheur qui fait longtemps rêver ;
Quand l’amie, en prenant la place de l’amante,
Laisse son bien-aimé regarder dans son cœur,
Comme une fraîche source, où l’onde est confiante,
Laisse sa pureté trahir sa profondeur.
C’est alors qu’on connaît le prix de ce qu’on aime,
Que du choix qu’on a fait on s’estime soi-même,
Et que dans un doux songe on peut fermer les yeux !
N’est-ce pas, Belcolor ? n’est-ce pas, mon amie ?
BELCOLORE.
Laisse-moi.
FRANK.
Laisse-moi.N’est-ce pas que nous sommes heureux ?
Mais, j’y pense ! — il est temps de régler notre vie.
Comme on ne peut compter sur les jeux de hasard,
Nous piperons d’abord quelque honnête vieillard,
Qui fournira le vin, les meubles et la table.
Il gardera la nuit, et moi j’aurai le jour.
Tu pourras bien parfois lui jouer quelque tour,
J’entends quelque bon tour, adroit et profitable.
Il aura des amis que nous pourrons griser ;
Tu seras le chasseur, et moi, le lévrier.
Avant tout, pour la chambre, une fille discrète,
Capable de huiler une porte secrète ;
Mais nous la paierons bien ; aujourd’hui tout se vend.
Quant à moi, je serai le chevalier servant.
Nous ferons à nous deux la perle des ménages.
BELCOLORE.
Ou tu vas en finir avec tes persiflages,
Ou je vais tout à l’heure en finir avec toi.
Veux-tu faire la paix ? Je ne suis pas boudeuse,
Voyons, viens m’embrasser.
FRANK.
Voyons, viens m’embrasser.Cette fille est hideuse…
Mon Dieu, deux jours plus tard, c’en était fait de moi !
Il va s’appuyer sur la terrasse ; un soldat passe à cheval sur la route.
LE SOLDAT, chante.
Un soldat qui va son chemin
Se raille du tonnerre.
Il tient son sabre d’une main,
Et de l’autre son verre.
Quand il meurt, on le porte en terre
Comme un seigneur.
Son cœur est à son amie,
Son bras est à sa patrie,
Et sa tête à l’empereur.
FRANK, l’appelle.
Holà, l’ami ! deux mots. — Vous semblez un compère
De bonne contenance, et de joyeuse humeur.
Vos braves compagnons vont-ils entrer en guerre ?
Dans quelle place forte est donc votre empereur ?
LE SOLDAT.
À Glurens. — Dans deux jours nous serons en campagne.
Je rejoins de ce pas ma corporation.
FRANK.
Venez-vous de la plaine, ou bien de la montagne ?
Connaissez-vous mon père, et savez-vous mon nom ?
LE SOLDAT.
Oh ! je vous connais bien. — Vous êtes du village
Vis-à-vis le moulin. — Que faites-vous donc là ?
Venez-vous avec nous ?
FRANK.
Venez-vous avec nous ?Oui, certe, et me voilà.
Il descend dans le chemin.
Je ne me suis pas mis en habit de voyage ;
Vous me prêterez bien un vieux sabre là-bas ?
À Belcolore.
Adieu, ma belle enfant, je ne souperai pas.
LE SOLDAT.
On vous équipera. — Montez toujours en croupe.
Parbleu ! compagnon Frank, vous manquiez à la troupe.
Ah çà ! dites-moi donc, tout en nous en allant,
S’il est vrai qu’un beau soir…
Ils partent au galop.
BELCOLORE, sur le balcon. S’il est vrai qu’un beau soir…Je l’aime cependant.
ACTE TROISIÈME
Scène PREMIÈRE
Devant un palais. — Glurens.
CHŒUR DE SOLDATS.
Telles par l’ouragan les neiges flagellées
Bondissent en sifflant des glaciers aux vallées ;
Tels se sont élancés, au signal du combat,
Les enfants du Tyrol et du Palatinat.
Maintenant l’empereur a terminé la guerre.
Les cantons sur leur porte ont plié leur bannière.
Écoutez, écoutez : c’est l’adieu des clairons ;
C’est la vieille Allemagne appelant ses barons.
Remonte maintenant, chasseur du cerf timide !
Remonte, fils du Rhin, compagnon intrépide ;
Tes enfants sur ton cœur vont venir se presser.
Sors de ta lourde armure, et va les embrasser.
Soldats, arrêtons-nous. — C’est ici la demeure
Du capitaine Frank, du plus grand des soldats.
Notre vieil empereur l’a serré dans ses bras.
Couronné par le peuple, il viendra tout à l’heure
Souper dans ce palais avec ses compagnons.
Jamais preux chevalier n’a mieux conquis sa gloire.
Il a seul, près d’Inspruck, emporté l’aigle noire,
Du cœur de la mêlée aux bouches des canons.
Vingt fois ses cuirassiers l’ont cru, dans la bataille,
Coupé par les boulets, brisé par la mitraille.
Il avançait toujours, — toujours en éclaireur,
On le voyait du feu sortir comme un plongeur.
Trois balles l’ont frappé ; sa trace était suivie ;
Mais le dieu des hasards n’a voulu de sa vie
Que ce qu’il en fallait pour gagner ses chevrons
Et pouvoir de son sang dorer ses éperons.
Mais que nous veut ici cette fille italienne,
Les cheveux en désordre, et marchant à grands pas ?
Où courez-vous si fort, femme ? On ne passe pas.
Entre Belcolore.
BELCOLORE.
Est-ce ici la maison de votre capitaine ?
LES SOLDATS.
Oui. — Que lui voulez-vous ? — Parlez au lieutenant.
LE LIEUTENANT.
On ne peut ni passer ni monter, ma princesse.
BELCOLORE.
Il faut bien que je passe et que j’entre pourtant.
Mon nom est Belcolore, et je suis sa maîtresse.
LE LIEUTENANT.
Parbleu ! ma chère enfant, je vous reconnais bien.
J’en suis au désespoir, mais je suis ma consigne.
Si Frank est votre amant, tant mieux : je n’en crois rien.
Ce serait un honneur dont vous n’êtes pas digne.
BELCOLORE.
S’il n’est pas mon amant, il le sera ce soir.
Je l’aime ; comprends-tu ? Je l’aime. — Il m’a quittée,
Et je viens le chercher, si tu veux le savoir.
LES SOLDATS.
Quelle tête de fer a donc cette effrontée,
Qui court après les gens, un stylet à la main ?
BELCOLORE.
Il me sert de flambeau pour m’ouvrir le chemin.
Allons, écartez-vous, et montrez-moi la porte.
LE LIEUTENANT.
Puisque vous le voulez, ma belle, la voilà.
Qu’elle entre, et qu’on lui donne un homme pour escorte.
C’est un diable incarné que cette femme-là.
Belcolore entre dans le palais. Entre Frank couronné, à cheval.
CHŒUR DU PEUPLE.
Couvert de ces lauriers, il te sied, ô grand homme !
De marcher parmi nous comme un triomphateur.
La guerre est terminée, et l’empereur se nomme
La terreTon royal débiteur.
Descends, repose-toi. — Reste dans l’hippodrome,
Lave tes pieds sanglants, victorieux lutteur.
Frank descend de cheval.
CHŒUR DES CHEVALIERS.
Homme heureux, jeune encor, tu récoltes la gloire,
Cette plante tardive, amante des tombeaux.
La terre qui t’a vu chasse de sa mémoire
La terreL’ombre de ses héros.
Pareil à Béatrix au seuil du purgatoire,
Tes ailes vont s’ouvrir vers des chemins nouveaux.
LE PEUPLE.
Allons, que ce beau jour, levé sur une fête,
Dans un joyeux banquet finisse dignement.
Tes convives de fleurs ont couronné leur tête ;
La terreTon vieux père t’attend.
Que tardons-nous encore ? Allons, la table est prête.
Entrons dans ton palais ; déjà la nuit descend.
Ils entrent dans le palais.
Scène II
FRANK, GUNTHER, restés seuls.
GUNTHER.
Ne les suivez-vous pas, seigneur, sous ce portique ?
Ô mon maître ! au milieu d’une fête publique,
Qui d’un si juste coup frappe nos ennemis,
Avez-vous distingué le cœur de vos amis ?
Hélas ! les vrais amis se taisent dans la foule ;
Il leur faut, pour s’ouvrir, que ce vain flot s’écoule.
Ô mon frère, ô mon maître, ils t’ont proclamé roi !
Dieu merci, quoique vieux, je puis encor te suivre,
Jeune soleil levant, si le ciel me fait vivre.
Je ne suis qu’un soldat, seigneur, excusez-moi.
Mon amitié vous blesse et vous est importune.
Ne partagez-vous point l’allégresse commune ?
Qui vous arrête ici ? Vous devez être las.
La peine et le danger font les joyeux repas.
LE CHŒUR, dans la maison.
.......Chantons, et faisons vacarme,
...Comme il convient à de dignes buveurs.
.....Vivent ceux que le vin désarme !
.....Les jours de combat ont leur charme ;
.....Mais la paix a bien ses douceurs.
GUNTHER.
Seigneur, mon cher seigneur, pourquoi ces regards sombres ?
Le vin coule et circule. — Entendez-vous ces chants ?
Des convives joyeux je vois flotter les ombres
Derrière ces vitraux de feux resplendissants.
LE CHŒUR, à la fenêtre.
Frank, pourquoi tardes-tu ? — Gunther, si notre troupe
Ne fait pas, sous ce toit, peur à vos cheveux blancs,
Soyez le bienvenu pour vider une coupe.
Nous sommes assez vieux pour oublier les ans.
GUNTHER.
La pâleur de la mort est sur votre visage,
Seigneur. — D’un noir souci votre esprit occupé
Méconnaît-il ma voix ? — De quel sombre nuage
Les rêves de la nuit l’ont-ils enveloppé ?
FRANK.
Fatigué de la route et du bruit de la guerre,
Ce matin de mon camp je me suis écarté :
J’avais soif ; mon cheval marchait dans la poussière,
Et sur le bord d’un puits je me suis arrêté.
J’ai trouvé sur un banc une femme endormie,
Une pauvre laitière, une enfant de quinze ans,
Que je connais, Gunther. Sa mère est mon amie.
J’ai passé de beaux jours chez ces bons paysans.
Le cher ange dormait les lèvres demi-closes. —
(Les lèvres des enfants s’ouvrent, comme les roses,
Au souffle de la nuit.) — Ses petits bras lassés
Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes.
D’herbes et d’églantine elles étaient couvertes.
De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés,
Je l’ignore. On eût dit qu’en tombant sur sa couche,
Elle avait à moitié laissé quelque chanson
Qui revenait encor voltiger sur sa bouche,
Comme un oiseau léger sur la fleur d’un buisson.
Nous étions seuls. — J’ai pris ses deux mains dans les miennes,
Je me suis incliné, — sans l’éveiller pourtant. —
Ô Gunther ! J’ai posé mes lèvres sur les siennes,
Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.
LA COUPE ET LES LEVRES
POÈME DRAMATIQUE
Entre la coupe et les lèvres, il reste encor de la place pour un malheur.Ancien proverbe.
DÉDICACE
À M. Alfred T***
Voici mon cher ami, ce que je vous dédie :
Quelque chose approchant comme une tragédie,
Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier.
J’attendrai là-dessus que le diable m’éveille.
Il est sain de dormir, — ignoble de bâiller.
J’ai fait trois mille vers : allons, c’est à merveille.
Baste ! il faut s’en tenir à sa vocation.
Mais quelle singulière et triste impression
Produit un manuscrit ! — Tout à l’heure, à ma table,
Tout ce que j’écrivais me semblait admirable.
Maintenant, je ne sais, — je n’ose y regarder.
Au moment du travail, chaque nerf, chaque fibre
Tressaille comme un luth que l’on vient d’accorder.
On n’écrit pas un mot que tout l’être ne vibre.
(Soit dit sans vanité, c’est ce que l’on ressent.)
On ne travaille pas, — on écoute, — on attend.
C’est comme un inconnu qui vous parle à voix basse.
On reste quelquefois une nuit sur la place,
Sans faire un mouvement et sans se retourner.
On est comme un enfant dans ses habits de fête,
Qui craint de se salir et de se profaner ;
Et puis, — et puis, — enfin ! — on a mal à la tête.
Quel étrange réveil ! — comme on se sent boiteux !
Comme on voit que Vulcain vient de tomber des cieux !
C’est l’effet que produit une prostituée,
Quand, le corps assouvi, l’âme s’est réveillée,
Et que, comme un vivant qu’on vient d’ensevelir,
L’esprit lève en pleurant le linceul du plaisir.
Pourtant c’est l’opposé ; — c’est le corps, c’est l’argile ;
C’est le cercueil humain, un moment entr’ouvert.
Qui, laissant retomber son couvercle débile,
Ne se souvient de rien, sinon qu’il a souffert.
Si tout finissait là ! voilà le mot terrible.
C’est Jésus, couronné d’une flamme invisible,
Venant du Pharisien partager le repas.
Le Pharisien parfois voit luire une auréole
Sur son hôte divin, — puis, quand elle s’envole,
Il dit au Fils de Dieu : Si tu ne l’étais pas ?
Je suis le Pharisien, et je dis à mon hôte :
Si ton démon céleste était un imposteur ?
Il ne s’agit pas là de reprendre une faute,
De retourner un vers comme un commentateur,
Ni de se remâcher comme un bœuf qui rumine.
Il est assez de mains, chercheuses de vermine,
Qui savent éplucher un récit malheureux,
Comme un pâtre espagnol épluche un chien lépreux.
Mais croire que l’on tient les pommes d’Hespérides,
Et presser tendrement un navet sur son cœur !
Voilà, mon cher ami, ce qui porte un auteur
À des auto-da-fés, — à des infanticides.
Les rimeurs, vous voyez, sont comme les amants.
Tant qu’on n’a rien écrit, il en est d’une idée
Comme d’une beauté qu’on n’a pas possédée.
On l’adore, on la suit, — ses détours sont charmants.
Pendant que l’on tisonne en regardant la cendre,
On la voit voltiger ainsi qu’un salamandre ;
Chaque mot fait pour elle est comme un billet doux ;
On lui donne à souper, — qui le sait mieux que vous ?
(Vous pourriez au besoin traiter une princesse.)
Mais dès qu’elle se rend, bonsoir, le charme cesse.
On sent dans sa prison l’hirondelle mourir.
Si tout cela, du moins, vous laissait quelque chose !
On garde le parfum en effeuillant la rose ;
Il n’est si triste amour qui n’ait son souvenir.
Lorsque la jeune fille, à la source voisine,
À sous les nénufars lavé ses bras poudreux,
Elle reste au soleil, les mains sur sa poitrine,
À regarder longtemps pleurer ses beaux cheveux.
Elle sort, mais pareille aux rochers de Borghèse,
Couverte de rubis comme un poignard persan —
Et sur son front luisant sa mère qui la baise
Sent du fond de son cœur la fraîcheur de son sang.
Mais le poète, hélas ! s’il puise à la fontaine,
C’est comme un braconnier poursuivi dans la plaine,
Pour boire dans sa main, et courir se cacher, —
Et cette main brûlante est prompte à se sécher.
Je ne fais pas grand cas, pour moi, de la critique,
Toute mouche qu’elle est, c’est rare qu’elle pique.
On m’a dit l’an passé que j’imitais Byron ;
Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
Je hais comme la mort l’état de plagiaire ;
Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.
C’est bien peu, je le sais, que d’être homme de bien,
Mais toujours est-il vrai que je n’exhume rien.
Je ne me suis pas fait écrivain politique,
N’étant pas amoureux de la place publique.
D’ailleurs, il n’entre pas dans mes prétentions
D’être l’homme du siècle et de ses passions :
C’est un triste métier que de suivre la foule,
Et de vouloir crier plus fort que les meneurs,
Pendant qu’on se raccroche au manteau des traîneurs.
On est toujours à sec, quand le fleuve s’écoule.
Que de gens aujourd’hui chantent la liberté,
Comme ils chantaient les rois, ou l’homme de Brumaire !
Que de gens vont se pendre au levier populaire,
Pour relever le dieu qu’ils avaient souffleté !
On peut traiter cela du beau nom de rouerie,
Dire que c’est le monde et qu’il faut qu’on en rie.
C’est peut-être un métier charmant, mais tel qu’il est,
Si vous le trouvez beau, moi, je le trouve laid.
Je n’ai jamais chanté ni la paix ni la guerre ;
Si mon siècle se trompe, il ne m’importe guère :