Odyssée (page 20)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ÉOLE. - LESTRYGONS. - CIRCÉ. (suite)

198 » A ces mots leur âme est brisée par la douleur ; ils se rappellent les actions funestes du Lestrygon Antiphate et les cruautés du terrible Cyclope qui dévore les humains. Mes compagnons poussent des cris perçants et laissent couler de leurs yeux des torrents de larmes. Mais les pleurs ne donnent aucun secours aux malheureux affligés.

203 » Alors je divise en deux parties mes guerriers aux belles cnémides, et je donne un chef à chacune d'elles. Moi, je commande la première troupe, et le divin Euryloque marche à la tête de la seconde. J'agite aussitôt les sorts dans un casque afin de savoir quelle troupe irait à la découverte : le sort qui paraît le premier est celui du magnanime Euryloque. Ce héros s'éloigne suivi de vingt-deux Achéens qui nous quittent les yeux baignés de larmes, nous qui poussons de longs gémissements ! Ces guerriers découvrent, au sein d'un vallon, les palais de Circé bâtis en pierres polies et situés sur un tertre élevé. Autour de cette demeure étaient des loups sauvages et des lions que la déesse avait domptés en leur donnant de funestes breuvages. Ces animaux, loin de se précipiter sur mes compagnons, se dressent au contraire pour les caresser de leurs longues queues. Ainsi, des chiens fidèles flattent leur maître quand il revient d'un festin ; car il leur rapporte toujours quelques mets friands : de même ces lions et ces loups aux fortes griffes caressent mes guerriers qui sont cependant effrayés à la vue de ces monstres terribles. La troupe d'Euryloque s'arrête sous les portiques de la déesse à la belle chevelure, et écoute Circé, qui, dans l'intérieur du palais, chante d'une voix mélodieuse en tissant une toile immense et divine, une toile semblable aux magnifiques travaux délicats et éblouissants des divinités célestes. Polytès, l'un des chefs, et celui de tous mes compagnons que j'honorais le plus, parle en ces termes :

226 « Ô mes amis, j'entends une femme, déesse ou mortelle, chanter avec délices dans l'intérieur de ce palais en tissant une grande toile (les parois en retentissent); hâtons-nous donc d'appeler cette femme. »

231 » Il dit, et tous mes compagnons élèvent la voix. Circé accourt aussitôt, ouvre ses portes brillantes, nous invite à la suivre, et tous mes guerriers entrent imprudemment dans le palais. Mais Euryloque, soupçonnant quelque embûche, reste seul sous les portiques. Circé les introduit, et les fait asseoir sur des trônes et sur des sièges ; puis elle môle du fromage, de la farine d'orge et du miel nouveau avec du vin de Pramne, et elle ajoute ensuite à cette préparation des plantes funestes afin que mes compagnons perdent entièrement le souvenir de leur patrie. Quand elle leur a donné ce breuvage, qu'ils boivent avec avidité, elle les frappe de sa baguette et les enferme dans l'étable ; car mes guerriers étaient alors semblables à des porcs par la tête, la voix, les poils et le corps, mais leur esprit conserva toujours la même force. Malgré leurs gémissements, ils sont enfermés dans une étable. Circé leur jette pour nourriture des glands, des faines et des fruits du cornouiller, seuls mets que mangent les porcs qui couchent sur la terre (05).

244 » Aussitôt Euryloque accourt vers le sombre navire nous annoncer le triste destin de nos malheureux compagnons. Il veut parler, mais il ne peut proférer une seule parole, tant son âme est émue par la douleur ; ses yeux sont noyés de larmes, et son cœur est plongé dans la tristesse. Après l'avoir interrogé plusieurs fois, Euryloque nous raconte enfin le malheur de nos compagnons :

« Nous traversions la forêt, dit-il, comme tu nous l'avais ordonné ; bientôt nous découvrons, au sein d'un vallon, de beaux palais bâtis en pierres polies et situés sur un tertre élevé. Une femme, déesse ou mortelle, chantait d'une voix mélodieuse en tissant une grande toile ; mes compagnons l'appellent à haute voix : elle accourt aussitôt, ouvre ses portes brillantes, et nous invite à la suivre. Tous les Achéens entrent imprudemment dans cette demeure ; mais moi, soupçonnant quelque ruse, je reste sous les portiques. Maintenant tous mes compagnons ont disparu ; aucun d'eux n'est sorti du palais, et pourtant je suis resté longtemps à les attendre l'œil fixé sur la demeure. »

261 » A ces mots je suspends à mes épaules un long glaive d'airain enrichi de clous d'argent ; je saisis mon arc et mon carquois, et j'ordonne à Euryloque de me conduire par le même chemin. Mais ce héros embrassant mes genoux de ses deux mains, laisse échapper de ses lèvres ces rapides paroles :

« Fils de Jupiter, ne m'entraîne point malgré moi vers ce palais ; laisse-moi plutôt sur ce rivage. Je sais que tu ne reviendras plus.

270 » Mais je lui réponds aussitôt :

« Euryloque, tu peux rester ici pour manger et pour boire ; quant à moi, je pars, car la dure nécessité m'y contraint. »

274 » En achevant ces paroles, je m'éloigne du navire et des bords de la mer. — J'allais arriver au vaste palais de l'enchanteresse Circé, lorsque, sur ma route, Mercure au sceptre d'or se présente à moi sous les traits d'un jeune homme à la fleur de l'âge et brillant de grâce et de fraîcheur. Le dieu me prend la main et me dit :

281 « Malheureux, pourquoi gravis-tu seul ces montagnes, toi qui ne connais point ces contrées ? Tous tes compagnons, retenus auprès de Circé, sont comme de vils troupeaux enfermés dans des étables. Viens-tu pour les délivrer ? Oh ! alors je crains bien que tu ne puisses t'en retourner toi-même, et que tu ne restes où sont tes autres compagnons ! Mais écoute : je veux te préserver de ces maux et te sauver. Prends cette plante salutaire, qui écartera de toi le jour sinistre , et rends-toi au palais de Circé. Maintenant je vais t'apprendre tous les pernicieux desseins de la déesse. Circé te préparera d'abord un breuvage dans lequel elle jettera des charmes funestes qui seront impuissants, car cette plante salutaire te préservera de tout malheur. Écoute-moi encore : lorsque Circé t'aura touché de sa longue baguette, saisis à l'instant ton glaive aigu et fonds sur elle comme si tu voulais la tuer. Circé, toute tremblante, désirera s'unir à toi ; mais ne refuse point de partager sa couche, afin qu'elle délivre tes amis et qu'elle t'accueille favorablement. Fais-lui jurer alors par le serment des dieux qu'elle ne tramera pas quelque ruse contre toi, de peur que, t'ayant désarmé , elle ne t'enlève à la fois et tes forces et ton courage. »

302 » En disant ces mots, Mercure me donne une plante qu'il vient d'arracher du sein de la terre, et il m'en fait connaître la nature ; sa racine était noire, mais sa couleur était blanche comme le lait : les dieux la nomment moly (06). Les hommes ne peuvent arracher cette plante, mais tout est possible aux immortels.

» Mercure quitte l'île ombragée d'arbres et dirige ses pas vers l'Olympe. Moi, je me rends aux demeures de la déesse, l'âme agitée de mille pensées. Je m'arrête sous les portiques, et j'appelle l'enchanteresse, qui entend ma voix : elle accourt aussitôt, ouvre ses portes brillantes et m'invite à la suivre ; moi, j'entre dans le palais, le cœur accablé de tristesse. Circé m'introduit ; elle me fait asseoir sur un trône magnifique orné de clous d'argent, place une escabelle sous mes pieds, apprête un breuvage dans une coupe d'or, y mêle des plantes funestes en méditant au fond de son âme d'affreux desseins, et me présente la coupe. Je prends ce breuvage, mais il ne me charme point. Alors Circé, me frappant de sa baguette, me dit :

« Va maintenant dans l'étable rejoindre tes autres compagnons ! »

321 » A peine a-t-elle prononcé ces mots que je tire mon glaive aigu et que je me précipite sur la déesse comme si je voulais la tuer. Soudain Circé poussant un grand cri se baisse, embrasse mes genoux, et m'adresse ces paroles entrecoupées par les sanglots :

« Qui donc es-tu ? Quelle est ta ville et quels sont tes parents ? Je suis vraiment frappée de surprise, car tu as bu ce philtre sans en être charmé. Cependant nul homme jusqu'à ce jour n'a pu résister aux effets de ce breuvage, soit qu'il l'ait pris, soit même qu'il l'ait approché de ses lèvres (tu portes dans dans ta poitrine un cœur indomptable ?). Serais-tu cet ingénieux Ulysse qui devait venir dans cette île à son retour d'Ilion, comme me l'avait annoncé Mercure, le dieu au sceptre d'or ? Eh bien donc, remets ton glaive dans le fourreau, et partageons la même couche. Unissons-nous enfin et chassons la défiance de nos âmes. »

336 » Je réponds aussitôt à la déesse :

« Circé, comment oses-tu m'ordonner de calmer ma colère ! Tu as changé mes compagnons en porcs, et maintenant tu veux que je reste dans ta demeure, que je partage ta couche pour m'enlever à la fois mes forces et mon courage lorsque tu m'auras désarmé ! Non, je ne veux point m'unir à toi, déesse perfide, à moins que tu ne me jures de ne point méditer contre moi quelque mauvais dessein.

345 » A ces mots elle me fait le serment que je lui demande, et je consens alors à partager la belle couche de la divine Circé (07).

» Quatre nymphes résident dans ce palais et servent la déesse avec zèle : elles sont filles des fontaines, des forêts et des fleuves qui se précipitent dans la mer. L'une d'elles étend sur des sièges de superbes tapis de pourpre et les recouvre encore d'un riche tissu de lin ; une autre dresse devant les sièges des tables d'argent sur lesquelles elle place des corbeilles d'or ; la troisième mêle dans un cratère d'argent un vin suave aussi doux que le miel et distribue des coupes d'or ; la quatrième enfin allume le bois desséché sous le large trépied et fait tiédir de l'eau. Lorsque l'onde limpide a frémi dans l'airain brillant, la nymphe me place dans un magnifique bassin ; elle, puise ensuite une eau tiède et pure qu'elle répand sur ma tête et sur mes épaules, pour délasser mon corps de la fatigue qui l'accablait. Après m'avoir baigné dans l'onde et parfumé d'essences, la nymphe me revêt d'une tunique et d'un manteau, me place sur un siège enrichi de clous d'argent, et pose une escabelle sous mes pieds. Une esclave, portant une belle aiguière d'or, verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent pour que je puisse me baigner les mains ; puis elle dresse devant moi une table polie sur laquelle l'intendante du palais dépose des mets nombreux qu'elle m'offre avec largesse. Alors la déesse m'invite à goûter les charmes du repas ; mais mon cœur s'y refuse. Je reste assis, occupé d'autres soins, car je pressentais encore de nouveaux malheurs.

« Ulysse, pourquoi rester ainsi comme un homme privé de la parole ? Pourquoi te ronger le cœur de chagrin, et refuser ces aliments et ce breuvage ? Soupçonnerais-tu encore quelque embûche nouvelle ? Ne crains rien, divin héros, puisque je t'ai fait le plus terrible des serments. »

382 » Je lui réponds aussitôt :

« Circé, quel est l'homme juste et équitable qui goûterait avec plaisir les aliments et le breuvage avant qu'il ait délivré lui-même ses braves compagnons, et qu'il les ait vus de ses propres yeux ! Si tu m'ordonnes sincèrement, ô déesse, de boire et de manger, délivre-les donc, afin que j'aperçoive mes guerriers chéris.

388. » A ces mots Circé traverse la salle du palais, en tenant sa baguette à la main ; elle ouvre les portes de l'étable, et elle fait sortir tous mes compagnons qui sont semblables à des porcs âgés de neuf ans. La déesse les enduit tour à tour d'une nouvelle essence, et soudain tombent de leurs membres les poils qu'avaient fait naître les funestes charmes de la puissante Circé. Mes guerriers redeviennent plus jeunes qu'auparavant, et me paraissent plus beaux et plus grands que je ne les avais jamais vus ; ils me reconnaissent aussitôt, me serrent les mains, poussent des cris d'allégresse qui font retentir le palais et touchent de compassion la déesse elle-même. Circé s'approche de moi et me parle en ces termes :

« Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, retourne maintenant auprès de ton navire rapide, et tire-le sur le rivage ; puis dépose dans des grottes tes richesses, les agrès de ton vaisseau, et reviens en amenant ici tous tes compagnons chéris.»

404 » Elle dit, et je me laisse persuader. Arrivé sur la plage, je trouve auprès de mon navire mes compagnons qui soupiraient en versant d'abondantes larmes. — Ainsi, lorsque des génisses parquées au milieu d'un champ voient revenir dans l'enceinte des vaches rassasiées d'herbe, elles se précipitent à leur rencontre en pressant leurs mères et en bêlant autour d'elles, sans qu'aucune barrière les puisse retenir : ainsi, lorsque mes compagnons m'aperçoivent, ils m'entourent en versant des torrents de larmes, et ils sont aussi joyeux que s'ils revoyaient leur patrie, l'âpre Ithaque, où jadis ils reçurent le jour et passèrent leur enfance ! — Bientôt ils prononcent ces rapides paroles entrecoupées par les sanglots :

« Oui, ton retour, fils chéri de Jupiter, nous cause autant de joie que si nous revoyions l'île d'Ithaque. Mais raconte-nous maintenant la fin de nos autres compagnons. »

422 » C'est ainsi qu'ils parlent, et moi je me hâte de leur répondre:

« Amis, commençons par tirer le vaisseau sur le sable du rivage, déposons dans des grottes nos richesses et nos agrès ; et préparez-vous tous à me suivre si vous voulez revoir nos compagnons qui mangent et boivent dans les demeures sacrées de la divine Circé, où rien ne manque à leurs désirs. »

428 » A peine ai-je prononcé ces paroles que mes compagnons se préparent à exécuter mes ordres ; mais Euryloque les retient en leur adressant ce discours :

« Ah, malheureux ! où courez-vous ? Vous avez donc soif de nouveaux malheurs, puisque vous voulez pénétrer dans les demeures de Circé ! Mais cette déesse vous changera tous en porcs, en loups, en lions, et vous serez contraints de garder son vaste palais ! Le Cyclope a déjà dévoré nos amis lorsqu'ils pénétrèrent dans sa grotte pour accompagner l'audacieux Ulysse, qui, par son imprudence, les a tous fait périr ! »

438 » A ces paroles je me demande si je ne dois pas envoyer sur la plage la tête d'Euryloque, bien qu'il soit mon proche parent ; mais tous mes compagnons me retiennent en me disant :

« Illustre fils de Jupiter, laissons Euryloque en ces lieux pour qu'il garde le navire ; mais toi, conduis-nous dans les demeures sacrées de la divine Circé. »

446 » Au même instant ils s'éloignent tous du rivage de la mer, et Euryloque suit aussi mes pas ; car il redoutait mes terribles menaces.

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