Odyssée (page 21)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ÉOLE. - LESTRYGONS. - CIRCÉ. (suite)

449 » Pendant ce temps, Circé baigne mes compagnons et les parfume d'huiles odorantes ; puis elle leur donne de superbes manteaux et de riches tuniques. — En entrant dans le palais, nous trouvons nos amis fidèles occupés à prendre leur repas. Quand ils se sont tous regardés, ils se racontent leurs aventures et poussent des gémissements qui font retentir la divine demeure. Alors Circé, la plus noble des déesses, me dit :

« Fils de Laërte, ingénieux Ulysse, et vous, braves guerriers, ne parlez plus de vos douleurs. Je sais tous les maux que vous avez supportés sur la mer poissonneuse, et toutes les souffrances que de cruels ennemis vous ont fait éprouver sur la terre. Maintenant prenez donc de ces mets et buvez de ce vin jusqu'à ce que vous ayez recouvré le courage qui vous animait lorsque, pour la première fois, vous abandonnâtes l'âpre Ithaque, votre chère patrie ! Vous êtes abattus et sans force ; vous songez toujours à vos pénibles voyages, et votre âme ne se livre pas à la joie parce que sans doute vous avez beaucoup souffert !

465 » Nous nous laissons persuader par la déesse, et nous restons en ces lieux une année entière, goûtant avec plaisir des mets abondants et savourant un vin délicieux. Mais lorsque, dans la marche du temps, l'année fut accomplie ; quand les mois eurent succédé les uns aux autres, et que les longues journées furent terminées, mes compagnons chéris m'appelèrent et me dirent :

« Malheureux, ressouviens-toi de ta patrie, puisque les dieux ont résolu de te sauver et de te ramener dans les lieux chéris de ta naissance ! »

474 » J'écoutai favorablement leurs paroles, et durant le jour nous mangeâmes encore avec délices des viandes succulentes et nous bûmes joyeusement un nectar délectable. Quand le soleil eut terminé sa course et que les ténèbres se furent répandues sur la terre, mes braves et fidèles compagnons s'endormirent au milieu du sombre palais.

479 » Je monte aussitôt sur la magnifique couche de la divine Circé, j'embrasse ses genoux ; et la déesse consent à écouter ces rapides paroles :

« Circé, lui dis-je, daigne accomplir la promesse que tu m'as faite : renvoie-moi dans mes foyers. Tel est mon seul désir et celui de mes braves compagnons, qui sans cesse déchirent mon cœur par leurs gémissements quand tu t'éloignes de nous! »

486 » La plus noble des déesses me répond aussitôt :

« Généreux fils de Laërte, ingénieux Ulysse, toi et tes guerriers vous ne resterez point malgré vous dans ma demeure. Mais vous avez encore un autre voyage à faire. Il faut que vous descendiez dans les sombres demeures de Pluton et de la terrible Proserpine pour y consulter l'âme du Thébain Tirésias, de ce devin aveugle dont l'intelligence est encore dans toute sa force. Proserpine accorde seul à Tirésias (quoiqu'il soit mort) un esprit pour tout connaître. Les autres habitants de cet empire ne sont que des ombres errantes. »

495 » Ces paroles me brisent le cœur. Je pleurais, étendu sur ma couche, et je ne voulais plus vivre ni revoir la lumière du soleil. Mais, après avoir soulagé mon âme en versant d'abondantes larmes et en me roulant sur le lit de la déesse, je prononce ces paroles :

500 « Ô Circé, qui m'enseignera cette route ? car nul, jusqu'à présent, n'est arrivé, sur un sombre navire, dans les ténébreuses demeures de Pluton ! »

502 » La déesse me répond aussitôt :

« Noble fils de Laërte, ne te mets pas en peine de trouver un guide. Dresse toi-même le mât de ton vaisseau, déploie les blanches voiles et assieds-toi : le souffle de Borée dirigera ton navire. Lorsque tu auras traversé l'Océan, tu trouveras une petite île (08) et le bois de Proserpine où croissent de hauts peupliers et des saules qui perdent leurs fruits ; alors tu tireras ton navire sur cette plage baignée par les eaux de la mer, et tu pénétreras dans les fangeuses demeures de Pluton. Là se précipitent dans l'Achéron le Pyriphlégéton et le Cocyte, le Cocyte qui s'échappe des eaux du Styx. Un rocher s'élève à l'endroit où ces fleuves mugissants se réunissent. Noble héros, quand tu seras près de ces bords, tu creuseras un fossé d'une coudée en tous sens ; autour de ce fossé tu feras des libations à tous les morts : la première sera faite avec le vin et le miel, la seconde avec un doux nectar, et la troisième avec de l'eau; puis tu répandras sur ces libations de la blanche farine. Implore ensuite les ombres légères des morts, en leur promettant, quand tu seras dans Ithaque, de leur immoler une génisse stérile, la plus belle que tu posséderas dons ton palais, et de brûler sur un bûcher des offrandes précieuses. Tu sacrifieras en outre au seul Tirésias un bélier entièrement noir, celui qui l'emportera sur tous ceux de tes troupeaux. Quand tu auras adressé tes prières à la foule célèbre des morts, immole en ces lieux mêmes un agneau et une brebis noire, en tournant leur têtes du côté de l'Erèbe; puis détourne tes regards et dirige-toi vers le courant du fleuve : c'est là que les âmes des morts arriveront en foule. Commande à tes compagnons de dépouiller et de brûler les victimes immolées par l'airain cruel, et d'implorer le formidable Pluton et la terrible Proserpine. Toi, tire le glaive aigu que tu portes à la hanche, et ne permets pas que les ombres des morts approchent du sang avant que tu n'aies consulté Tirésias. Dès que ce devin sera venu, ô Ulysse, il t'indiquera ta route, te dira la longueur du voyage, et comment tu reviendras dans ta patrie à travers la mer poissonneuse. »

540 » A peine a-t-elle achevé ces paroles, que brille dans les cieux Aurore au trône d'or. — Circé me couvre d'une tunique et d'un manteau, et elle-même jette sur son beau corps une robe blanche, parure élégante, faite d'un tissu délicat ; elle entoure ses reins d'une magnifique ceinture d'or, et elle place un voile sur sa tête. — Moi je parcours le palais en tous sens, je réveille mes compagnons et j'adresse à chacun d'eux ces douces paroles:

547. « Ne vous livrez plus au doux sommeil! Partons, amis, c'est la vénérable Circé qui me l'ordonne. »

549. » Aussitôt ils s'empressent d'obéir à mes ordres. Mais je ne les emmenai point tous, car Elpénor, le plus jeune d'entre eux, Elpénor, qui n'était point vaillant à la guerre ni sain d'esprit, s'était éloigné de ses amis pour respirer la fraîcheur dans les demeures sacrées de la déesse. Il s'endormit la tête appesantie par les vapeurs du vin ; dès qu'il entendit le bruit que faisaient mes compagnons, il se réveilla en sursaut, et, dans le trouble de son esprit, au lieu de descendre par l'escalier, il se précipita du haut du toit : par cette chute, les vertèbres du cou furent rompues, et son âme s'envola vers les sombres demeures. — Quand les autres guerriers sont réunis, je leur adresse ce discours :

561 « Vous croyez sans doute partir pour votre chère patrie ; mais Circé nous a désigné une autre route, et nous devons nous rendre dans le ténébreux empire de Pluton et de la terrible Proserpine afin de consulter l'âme du Thébain Tirésias. »

565 » A ces mots ils sont brisés par la douleur ; ils s'asseyent tous en gémissant et ils s'arrachent leurs belles chevelures : mais les larmes ne donnent aucun secours aux malheureux affligés !

568. » Nous, tristes et versant des pleurs, nous retournons alors près de notre vaisseau, qui était resté sur les bords de la mer. La divine Circé, qui s'y était rendue, attache dans notre navire un agneau et une brebis noire ; puis elle se dérobe facilement à nos regards. Qui pourrait en effet suivre des yeux un immortel qui ne veut point être vu ? »

Notes, explications et commentaires

(01) On suppose qu'Ulysse arriva dans une des îles nommées aujourd'hui Éoliennes, et qui sont situées au nord de la Sicile. Madame Dacier pense que celle dont il s'agit ici est l'île de Lipara. Selon Strabon (lib. VI), l'île d'Eolie, dont parle Homère, était la plus grande de toutes ces îles.

ἐστίν (vers 66) (si ailleurs il te plait d'aller), en le rendant par : retrouver tout ce gui vous est cher. Clarke et Dubner traduisent très-bien cette phrase par : et sicubi tibi gratum sit. Voss dit correctement : und wohin dir's beliebte (et parfont où il te plaît d’aller).

(03) Dans le texte de Wolf, le mot Τηλέπυλον (vers 82) est avec, un petit t, et, dans le texte suivi par Clarke, ce mot est avec un grand T ; mais nous adoptons les corrections de Wolf, la traduction de Dubner, et nous Dugas-Montbel dit Lestrygonie aux larges portes ; mais cet auteur aurait dû, ce nous semble, suivre la note qu'il a faite à ce sujet dans ses Observations, car τῆλε voulant dire loin, et πύλη porte, il faut dire alors dont les portes sont éloignées lus unes des autres, ou dont l'enceinte est grande, Voss, dans sa traduction de l’Odyssée, fait à tort de Τηλέπυλον un substantif, et dit : die vesteder Lestrygonen, Lamos, stadt Telepylos (la citadelle des Lestrygons, Lamos, ville de Telepylos).

(04) Ce passage, disent les savants auteurs du Dictionnaire des Homérides (p. 67), a été diversement entendu ; parmi les anciens interprétateurs, les uns l'entendaient du lieu (τοπικῶς), dans ce sens que les pâturages où l'on menait les troupeaux la nuit étaient près de ceux où on les menait le jour, c'est-à-dire également dans le voisinage de la ville. Ainsi, selon eux (Eustathe, par exemple), c'était à cause de cette proximité qu'un pâtre qui se serait passé de sommeil aurait pu aisément gagner double salaire, en faisant paître le jour les brebis et la nuit les bœufs, selon l'usage de ce temps-là. Selon les autres et Cratès est de ce nombre), cette proximité des voies de la nuit et du jour n'est qu'une expression figurée pour indiquer la brièveté des nuits et la longueur des jours. Voelcker (Geogr. d’Hom., § 116) adopte cette explication. « Les Lestrygons, dit-il, habitent une ville retirée sur une hauteur ; or, l'expérience avait appris aux Grecs que sur les hautes montagnes, sur l'Athos, par exemple, le soleil, pendant la nuit, ne disparaît que peu de temps derrière l'horizon ; et que, quand les derniers feux du soir ont à peine pâli à l'occident, déjà l'aurore se montre à l'orient : ils concluaient de là que ce peuple occidental pouvait, de ces hautes demeures, assister très-long-temps au coucher du soleil, puisqu'il était, dans leurs idées, le plus près possible du soleil couchant. C'est ainsi, ajoute-t-il, que les voies de la nuit et du jour se touchent, et qu'un pâtre qui ne dormirait point pourrait gagner un double salaire. » — L'auteur des notes de la traduction de Voss dit, au sujet de ce passage, que les Lestrygons faisaient paître les bœufs pendant la nuit et les brebis pendant le jour, afin de mettre les bœufs à l'abri d'une espèce d'insecte qui les aurait incommodés pendant le jour.

(05) C'est à ce passage que l'on doit la plaisanterie des petits cochons larmoyants attribuée à Zoïle et rapportée par Longin (voir les Réfléxions critiques de Boileau, t. II, p. 272, édit. de Daunou).

(06) On ne sait pas précisément quelle est cette plante nommée moly. Hippocrate prétend que c'est une espèce d'ail, et Buttmann que c'est une herbe sauvage. Théophraste, Pline et Dioscoride ont donné la description du moly, avec des circonstances qui ne se rapportent pas à la description qu'Homère fait de cette plante.

(07) L'auteur de la Théogonie dit que de cette union naquit un fils nomme Latinus. Dugas-Montbel fait observer à ce sujet que cet auteur est le seul qui donne ce nom au fils d'Ulysse et de Circé. Hygiuius l'appelle Télégonus, et il ajoute que Telégonus tua son père sans le connaître.

(08) Homère dit : ἀκτή τε λάχεια (vers 509) Eustathe et Apollonius (qui a de bonnes terres ou terres faciles à labourer). Mais Zénodote et Voss rendent ce mot par petite île, petit rivage. C'est l'opinion de ces deux derniers auteurs que nous avons suivie plus haut.

Homère, Odyssée, Chant 11 (traduction française)

Homère

Odyssée

Pour d'autres traductions françaises

texte grec

chant 10

chant 12

ÉVOCATION DES MORTS.

orsque nous sommes sur le rivage, nous lançons notre vaisseau à la mer, nous dressons le mât, nous déployons les voiles, et, après avoir placé les brebis dans notre esquif, nous y montons nous-mêmes, accablés de tristesse et en versant d'abondantes larmes. Bientôt notre navire à la proue azurée est poussé par un vent propice qui gonfle nos voiles, par ce vent, compagnon fidèle que nous envoie l'auguste Circé, déesse à la belle chevelure et aux mélodieux accents. Quand tous les agrès sont disposés, nous nous asseyons dans le vaisseau que dirigent les vents et le pilote. Pendant tout le jour nous voguons, les voiles étendues, à travers les mers. Mais enfin le soleil se couche, et l'immense surface des eaux est cachée dans l'ombre.

13 » Cependant nous arrivons aux limites du profond Océan. Là se trouve la ville et le peuple des Cimmériens (01), toujours enveloppés par les ténèbres et les brouillards ; jamais le brillant soleil ne les éclaire de ses rayons, soit qu'il monte vers la voûte étoilée, soit que du haut des cieux il se précipite sur la terre ; mais une nuit funeste couvre sans cesse ces mortels infortunés. Lorsque nous avons abordé, nous tirons le navire sur la plage, nous débarquons les victimes et nous parcourons les bords de l'Océan en cherchant l'endroit que nous avait enseigné la déesse Circé.

23 » Euryloque et Périmède s'emparent des animaux consacrés ; et moi, saisissant mon glaive aigu, je creuse un fossé d'une coudée en tous sens, puis je fais des libations aux morts : la première avec de l'eau et du miel, la seconde avec un délicieux nectar, et la troisième avec de l'eau, sur laquelle je répands de la blanche fleur de farine. J'invoque les ombres légères des morts en leur promettant d'immoler, quand je serai de un bûcher des offrandes précieuses. Je promets en outre de sacrifier à Tirésias seul un bélier entièrement noir, celui qui l'emportera sur tous les autres béliers. Après avoir adressé mes vœux et mes prières aux morts, je saisis les victimes, je les égorge dans le fossé ; et soudain un sang noir se répand sur les libations. Les âmes des morts s'échappent aussitôt de l'Erèbe et arrivent en foule. Je vois autour de moi des épouses, des jeunes gens, des vieillards accablés de misères, et des vierges déplorant leur fin prématurée ; je vois encore des guerriers qui furent blessés par des lances d'airain, et d'autres qui portent encore leurs armures ensanglantées et qui moururent au milieu des combats : ces mânes voltigent en foule aux bords du fossé et poussent de lamentables cris. A cette vue la crainte s'empare de moi (02);

j'ordonne à mes compagnons de dépouiller les victimes frappées par l'airain cruel, et de les brûler en adressant des prières au redoutable Pluton et à la terrible Proserpine. Moi je m'assieds en tirant mon glaive, et je ne permets point que les ombres légères des morts s'approchent du sang avant que je n'aie entendu la voix du Thébain Tirésias.

51 » L'âme qui arrive la première est celle de mon compagnon Elpénor ; ce guerrier n'avait point été enseveli dans la terre spacieuse, et nous avions laissé son corps sans sépulture, dans les palais de Circé, sans l'avoir arrosé de nos larmes ; car nous étions pressés de partir. En le voyant je répands des pleurs, et le cœur ému de pitié je lui adresse ces paroles :

57 « Cher Elpénor, comment es-tu venu dans le royaume des ténèbres ? Quoique étant à pied tu m'as devancé, moi qui suis arrivé sur un rapide navire. »

» Elpénor me répond en gémissant :

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