Odyssée (page 22)
ÉVOCATION DES MORTS. (suite)
60. « Noble fils de Laërte, généreux Ulysse, un destin cruel et l'excès du vin ont causé ma perte. Je me couchai dans le palais de Circé ; lorsque je me réveillai, je ne m'aperçus point que je devais retourner sur mes pas pour descendre par le grand escalier, et je me précipitai du haut du toit : les vertèbres de mon cou furent brisées, et mon âme descendit dans les sombres demeures de Plutôt. Maintenant je t'implore au nom de tous ceux que tu as laissés dans ta chère patrie, au nom de ton épouse bien-aimée, de ton père qui prit soin de tes jours, et de Télémaque enfin, du seul fils que tu laissas dans ta maison; car je sais qu'en quittant ce triste royaume tu dois ramener ton beau navire dans l'île d'Éa. Je te demande, ô roi puissant, de te souvenir de moi. N'abandonne point cette île avant d'avoir arrosé de larmes et enseveli le corps de ton compagnon, afin que je n'attire point sur toi le ressentiment des dieux. Brûle mon corps avec les armes qui me sont restées ; puis élève en mon honneur un tombeau sur les bords de la mer blanchissante, pour apprendre aux siècles futurs le sort d'un malheureux guerrier. Accomplis pour moi toutes ces choses, et dépose sur ma tombe la rame dont je me servais quand j'étais encore vivant au milieu de mes compagnons. »
» Ainsi parle Elpénor, et je lui réponds aussitôt :
80 « Oui sans doute, infortuné guerrier, je ferai tout ce que tu désires. »
» Tandis que nous échangions ces tristes paroles, j'étais assis en tenant mon glaive sur le sang, et plus loin se trouvaient les mânes du malheureux Elpénor.
84 » Alors se présente l'âme de ma mère Anticlée, fille du magnanime Autolycus, de ma mère morte pendant mon absence, et que je laissai vivante quand je partis pour la ville sacrée d'Ilion. En l'apercevant je répands des larmes, et mon cœur est ému de pitié. Cependant, malgré ma douleur, je ne permets point qu'elle approche du sang avant que Tirésias ne m'ait instruit. — Enfin l'âme du Thébain Tirésias s'avance en portant un sceptre d'or ; ce héros me reconnaît aussitôt et m'adresse ces paroles :
92 « Illustre fils de Laërte, malheureux Ulysse, pourquoi as-tu quitté la brillante lumière du soleil pour venir ici visiter les morts et leur affreux séjour ? Éloigne-toi de ce fossé, retire ton glaive aigu afin que je boive le sang des victimes et que je te dise la vérité. »
97 » A ces mots je m'éloigne et je remets dans le fourreau mon glaive orné de clous d'argent. Quand le devin irréprochable a bu le sang noir, il me dit :
« Noble Ulysse, tu désires retourner heureusement dans ta patrie ; mais un immortel te rendra ce voyage difficile, et je ne pense pas que tu puisses jamais échapper au redoutable Neptune. Le dieu des flots, furieux de ce que tu as privé de la vue son fils chéri, est irrité contre toi. Pourtant tu arriveras dans Ithaque, après avoir souffert bien des maux, si tu peux réprimer tes désirs et ceux de tes compagnons, lorsque, échappé aux fureurs de la mer et dirigeant ton beau navire vers l'île de Trinacrie, tu trouveras les bœufs et les brebis de l'astre du jour, du Soleil qui voit et connaît toutes choses.
110 Si personne d'entre vous ne touche à ces troupeaux, vous reviendrez tous dans votre patrie et vous reverrez l'île d'Ithaque ; mais, si vous portez sur ces animaux une main sacrilège, je te prédis la perte de ton navire et la mort de tous tes guerriers. Si tu te sauves, ce ne sera que fort tard et après avoir perdu tes fidèles compagnons. Tu arriveras dans ta patrie sur un navire étranger, et là tu seras encore menacé par de nouveaux malheurs ; car tu trouveras des hommes orgueilleux qui consumeront tes richesses, et qui, désirant s'unir à ta chaste épouse, lui offriront les présents des fiançailles ; mais toi, tu puniras leur insolence. Lorsque tu auras frappé de ton glaive, soit par ruse, soit ouvertement, tous ces fiers prétendants, empare-toi d'une brillante rame et navigue jusqu'à ce que tu trouves des peuples qui n'ont aucune connaissance de la mer, des peuples qui ne se nourrissent point d'aliments salés et qui ne possèdent ni navires aux rouges parois, ni rames éclatantes qui servent d'ailes aux vaisseaux. Je vais encore te donner un signe certain afin que tu ne te trompes pas. Quand un voyageur te demandera pourquoi tu portes un van (03) sur tes brillantes épaules, plante alors ta rame dans la terre, sacrifie à Neptune de belles victimes, un bélier, un sanglier mâle et un taureau ; puis retourne dans ta patrie et offre des hécatombes sacrées à tous les immortels habitants de l'Olympe. Longtemps après, la Mort cruelle, sortant du sein des mers, te ravira le jour au milieu d'une paisible vieillesse, et tu laisseras après loi, noble Ulysse, des peuples heureux. — Je t'ai dit la vérité. »
138 Mais je lui réponds en disant :
« Tirésias, telle est donc la destinée que m'ont réservée les dieux éternels. Cependant parle-moi encore avec sincérité. J'aperçois l'ombre de ma mère, de ma mère morte pendant mon absence ; elle se tient silencieuse près du sang, et quoiqu'on présence de son fils elle n'ose ni le regarder, ni lui adresser la parole. Dis-moi donc, ô roi, comment elle pourra me reconnaître. »
145 » Tirésias réplique en ces termes :
« Je puis facilement te répondre, et je veux que mes paroles se gravent dans ton esprit. Les ombres que tu laisseras approcher du sang te diront la vérité ; mais celles que tu repousseras s'éloigneront de toi sans proférer un seul mot. »
150 » L'âme du roi Tirésias, après m'avoir prédit l'avenir, retourne dans les sombres demeures de Pluton. Moi je reste immobile sur les bords du fossé jusqu'au moment où ma mère arrive et boit le sang noir. Soudain elle me reconnaît, et m'adresse en gémissant ces rapides paroles :
155 « Ô mon fils, comment es-tu descendu vivant dans cet obscur séjour ? Il est difficile aux vivants de découvrir ces tristes demeures ; car pour y arriver il faut franchir des fleuves immenses, des courants impétueux, et surtout les eaux de l'Océan qu'on ne peut traverser à moins que l'on ne possède un solide navire. Viens-tu d'ilion après avoir erré longtemps sur les flots avec tes compagnons ? Est-ce que tu n'as pas encore été à Ithaque, ni revu dans ton palais ta chaste épouse ? »
163 » Je lui réponds aussitôt :
« Ô ma mère, la nécessité seule m'a conduit dans les demeures de Pluton pour consulter l'âme du Thébain Tirésias. Non, je ne suis point encore rentré dans l'Achaïe, et je n'ai point revu les lieux de ma jeunesse ; mais, en proie à de grandes souffrances, j'erre sans cesse depuis le jour où j'ai suivi le divin Agamemnon marchant vers Ilion fertile en coursiers, afin de combattre les Troyens. Mais parle-moi donc sincèrement. Quelle destinée t'a soumise à l'éternel sommeil de la mort ? Est-ce une longue maladie ? ou bien Diane, qui se plaît à lancer les traits, t'a-t-elle percée de ses douces flèches ? Parle-moi de mon père et du fils que j'ai laissés ; dis-moi si mes dignités leur appartiennent.
180 » Ma vénérable mère répond à mes questions en disant :
« Pénélope, le cœur brisé par les chagrins, reste toujours dans ton palais ; ses jours et ses nuits se consument dans la douleur et dans les larmes. Aucun homme, ô mon fils, ne possède tes dignités. Télémaque administre en paix tes beaux domaines ; il assiste, comme chef, à tous les festins, et chacun s'empresse de l'avoir pour convive. Ton père reste aux champs et ne vient jamais à la ville. Ce vieillard n'a point de lits somptueux ornés de manteaux et de tapis magnifiques ; l'hiver, il dort étendu sur la cendre auprès du foyer, comme les serviteurs de sa maison, et son corps est couvert de grossiers vêtements ; l'été et pendant la riche saison de l'automne, sa couche est formée par des feuilles amoncelées à terre, au pied de ses vignes fertiles. C'est ainsi que repose Laërte accablé de chagrins ; une douleur profonde s'accroît dans son âme en pleurant ton malheureux sort, et une pénible vieillesse s'appesantit sur lui. Moi aussi je suis morte sous le poids des années, et mon destin s'est accompli. Diane aux regards perçants ne m'a point frappée de ses douces flèches ; il ne m'est point survenu non plus de ces longues maladies qui, dans de cruels tourments, ôtent la force à nos membres ; mais le regret, l'inquiétude et le souvenir de tes bontés, noble Ulysse, m'ont seuls privée de la vie que nous chérissons tous. »
204 » A ces paroles je veux embrasser l'âme de ma mère chérie ; trois fois je m'élance, poussé par le désir, et trois fois elle s'échappe de mes mains comme une ombre légère ou comme un songe. Je me sens alors affligé, et j'adresse à ma mère bien-aimée ces rapides paroles :
210 « Pourquoi m'échappes-tu quand je désire te saisir ? Ne pourrions-nous pas, ô ma mère, dans les demeures de Pluton, nous entourer de nos bras et soulager nos cœurs par les larmes ? La divine Proserpine ne m'aurait-elle offert qu'un vain fantôme pour accroître encore mes chagrins et mes gémissements ? »
215 » C'est ainsi que je parle, et ma vénérable mère me répond en disant :
« Ô mon fils, toi le plus infortuné des hommes, Proserpine, la fille de Jupiter, ne s'est point jouée de toi. Telle est la destinée des humains lorsqu'ils sont morts : les nerfs ne lient plus les chairs et les os, car ils sont détruits par la puissante force des flammes aussitôt que la vie abandonne les os éclatants de blancheur, et l'âme légère s'envole comme un songe. Maintenant retourne au séjour de la lumière, et retiens bien toutes ces choses, afin que tu puisses, dans l'avenir, les raconter à ton épouse chérie. »
225 » Tandis que nous parlions, d'autres ombres envoyées par la divine Proserpine s'empressent d'accourir et de se rassembler en foule autour du fossé ; ces ombres furent jadis les épouses et les filles de héros illustres. Alors je me demande comment je pourrai les interroger toutes. Voici le parti qui me semble le plus sage. Je tire mon glaive aigu et je les empêche de venir toutes à la fois boire le sang noir. Elles s'approchent tour à tour pour me raconter leur origine, et moi je les interroge aussitôt les unes après les autres.
235 » La première qui s'offre à ma vue est Tyro, d'une illustre origine, et fille de l'irréprochable Salmonée : elle se glorifie d'avoir été l'épouse de Créthée, fils d'Éole. Jadis elle fut éprise du divin Énipée, le plus beau de tous les fleuves qui roulent leurs eaux sur la terre ; souvent elle se promenait auprès des ondes limpides de l'Énipée ; mais Neptune, en prenant la forme de cette divinité, s'unit avec Tyro à l'embouchure du fleuve sinueux : les flots pourpres s'arrondirent comme une montagne et enveloppèrent à la fois le dieu des mers et cette faible mortelle. Neptune délia la ceinture virginale de la jeune fille, et répandit sur ses beaux yeux le doux sommeil. Quand ses desseins amoureux furent accomplis, il prit la main de la belle Tyro et prononça ces paroles :
248 « Femme, réjouis-toi de mon amour. Dans le cours de l'année tu donneras le jour à deux magnifiques enfants, car les voluptueuses étreintes des dieux immortels ne sont jamais stériles. Tu nourriras ces enfants et tu les élèveras avec soin. Maintenant retourne à ta demeure, garde le silence et ne me nomme point. Sache pourtant que je suis Neptune, le dieu qui agite la terre.
253 » Il dit, et se replongea dans les ondles. Tyro devint enceinte et mit au monde Pélias et Nélée, qui tous deux furent les puissants ministres du grand Jupiter. Pélias, riche en troupeaux, demeura dans la vaste contrée d'Iolchos, et Nélée habita la sablonneuse Pylos. Tyro, la reine des femmes, donna encore à Créthée trois fils qui furent appelés Éson, Phérès et le cavalier Amithaon. (04)
260 » Après la belle Tyro, j'aperçois la fille d'Asopus, Antiope, qui se glorifie d'avoir reposé entre les bras de Jupiter. Antiope enfanta deux fils, Amphion et Zéthus, qui, les premiers, jetèrent les fondements de Thèbes aux sept portes et environnèrent cette ville de hautes tours. Malgré leur valeur, ces guerriers n'auraient jamais habité la vaste cité de Thèbes si elle n'avait point été munie de ville de hautes tours. Malgré leur valeur, ces guerriers n'auraient jamais habité la vaste cité de Thèbes si elle n'avait point été munie de remparts.
266 » Je vois ensuite l'épouse d'Amphitryon, Alcmène, qui, s'étant livrée à Jupiter, mit au monde l'invincible Hercule au cœur de lion. Près d'elle est Mégare, issue du magnanime Créon, et l'épouse du fils d'Amphitryon, qui fut toujours d'une force indomptable.
271 » J'aperçois la mère d'Oedipe, la belle Épicaste, qui, par imprudence, commit un exécrable forfait en s'unissant à son propre fils ; ce héros, après avoir tué son père, épousa sa mère, et les dieux révélèrent ce crime aux humains. Œdipe souffrit de grands maux dans l'agréable ville de Thèbes ; puis il régna sur les Cadméens par la funeste volonté des immortels. Épicaste, en proie à la douleur la plus vive, suspendit une longue corde à une poutre élevée et descendit dans les sombres et inébranlables demeures de Pluton, laissant après elle au malheureux Œdipe toutes les souffrances qu'exercèrent sur lui les Furies d'Épicaste !
281 » Je vois aussi la belle Chloris, que jadis Nélée prit pour épouse à cause de sa beauté, et qu'il obtint en échange d'immenses présents. Chloris était la plus jeune des filles d'Amphion, issu d'Iasus, et qui régna puissamment dans Orchomène, ville de Minias. Cette reine de Pylos donna au roi Nélée trois fils célèbres, Nestor, Chromion, et le magnanime Périclymène. Chloris enfanta aussi l'illustre Péro, admirée par tous les hommes, et que les princes voisins désiraient épouser; mais Nélée ne consentit à l'accorder qu'à celui qui ramènerait des champs de Phylacé les génisses au large front du puissant Iphiclus. Ce projet était difficile à exécuter ; cependant un devin irréprochable promit seul d'enlever ces troupeaux ; mais il en fut empêché par le destin, par des pâtres agrestes et par de pesants liens. Lorsque les mois et les jours furent accomplis, que l'année fut révolue, et que les heures arrivèrent avec une nouvelle année, alors le redoutable Iphiclus, délivra le devin qui lui avait expliqué les desseins des dieux. — Ainsi s'accomplit la volonté du fils de Saturne.
298 » Je vois aussi Léda, l'épouse de Tyndare, Léda qui donna à ce héros deux fils magnanimes, Castor, habile à dompter les coursiers, et Pollux, si plein de force au pugilat ; ces deux guerriers habitent encore la terre féconde, et ils sont même honorés par Jupiter jusque dans les sombres demeures. Castors et Pollux vivent et meurent à tour à tour, et on leur rend les mêmes honneurs qu'aux dieux immortels. (05)
305 » Après Léda j'aperçois l'épouse d'Aloée, Iphimédie, qui se glorifie d'avoir reposé entre les bras de Neptune. Iphimédie eut deux fils, le divin Otus, et l'illustre Éphialte, dont la vie fut de courte durée. Jamais la terre fertile ne nourrit, après le célèbre Orion, de héros aussi grands et aussi beaux que les deux fils d'Iphimédie ; car à neuf ans ils avaient neuf coudées de grosseur, et leur taille était de neuf brasses (06). Ces héros menacèrent les immortels d'apporter dans les cieux le tumulte de la guerre ; ils tentèrent même de placer le mont Ossa dans l'Olympe, et sur l'Ossa le Pélion chargé de forêts, afin d'escalader le ciel. Certes ils auraient réussi, s'ils eussent atteint l'âge de puberté ! Le fils de Jupiter et de Latone à la blonde chevelure les tua tous deux avant que sous leurs tempes fleurît un tendre duvet, et que leurs joues fussent couvertes d'une barbe naissante.
321 » J'aperçois ensuite Phèdre, Procris et la fille du fatal (07) Minos, la belle Ariane, que Thésée enleva de Crète pour l'emmener dans la ville sacrée d'Athènes ; mais il ne put s'unir à elle, car Diane, sur le témoignage de Bacchus, la perça de ses flèches dans l'île de Dia.
326 » Enfin je vois Maira, Clymène, et l'odieuse Ériphyle, qui sacrifia son époux pour de l'or éclatant. — Mais je ne puis ni dire ni nommer toutes les épouses et toutes les filles de héros qui s'offrirent à ma vue ; car avant la fin de mon récit la nuit divine se serait enfuie. Maintenant voici l'heure de me reposer, soit ici, soit près de mon navire avec mes compagnons. Je laisse donc aux dieux et à vous, nobles Phéaciens, le soin de mon départ. »
333 Ainsi parle Ulysse, et tous gardent un profond silence tant ils sont charmés d'entendre ces aventures dans les sombres palais d'Alcinoüs. Alors Arêté aux bras blancs, s'adressant aux convives, leur dit :
336 « Phéaciens, quelle pensée avez-vous de cet étranger, de sa taille, de son visage et de son esprit ? Sans doute il est mon hôte, mais aussi chacun de vous partage cet honneur. Ne renvoyé donc point cet infortuné et ne lui refusez pas vos dons, puisque dans vos demeures vous possédez, par la volonté des dieux, d'immenses richesses. »