Odyssée (page 34)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

COMBAT D'ULYSSE ET D'IRUS. (suite)

Tous promettent aussitôt ce que leur demande Ulysse. Quand ils ont juré, le jeune Télémaque se lève et dit à son père:

[61] « Étranger, si tu veux chasser cet homme, ne crains pas les prétendants ; car celui qui te frapperait aurait à lutter avec un grand nombre d'Achéens. Je suis le protecteur des étrangers, et Antinoüs ainsi qu'Eurymaque, tous deux pleins de prudence, ont les mêmes sentiments que moi. »

Il dit, et tous les prétendants applaudissent. — Ulysse se forme aussitôt une ceinture avec ses haillons ; il laisse voir ses belles cuisses, fortes et nerveuses, ses larges épaules, sa poitrine et ses bras vigoureux. Minerve accourt auprès de ce héros et rehausse encore la beauté de ses membres. Tous les prétendants sont alors frappés d'admiration, et ils se disent :

[73] « Irus, notre messager, ne le sera bientôt plus (2) : car ce vieillard nous montre sous ses sales haillons des membres vigoureux et forts. »

Tels sont leurs discours. — L'âme d'Irus est violemment agitée.

Des esclaves entourent d'une ceinture le corps de ce mendiant, et ses membres frissonnent. Antinoüs l'accable d'injures et lui dit :

[79] « Vil fanfaron, tu n'aurais jamais dû vivre, ni même voir la lumière, puisque tu trembles de crainte et que tu redoutes ce vieillard brisé par l'âge et par les malheurs ! Je te le déclare, et mes paroles s'accompliront : si cet étranger est ton vainqueur, je te jetterai dans un sombre navire et je t'enverrai au roi Échétus, le fléau des hommes, qui te coupera le nez et les oreilles, t'arrachera les signes de la virilité et les donnera tout palpitants aux chiens pour être leur pâture ! »

A cette menace, une grande frayeur agite les membres d'Irus. — On conduit le mendiant au milieu de l'assemblée, et les deux combattants lèvent leurs bras. — Le divin Ulysse se demande s'il frappera mortellement son adversaire, ou s'il ne fera seulement que l'étendre à ses pieds : il lui semble plus sage de ne lui porter que de faibles coups, afin de n'être pas reconnu des Achéens. — Irus, le premier, lance un coup de poing et atteint Ulysse à l'épaule droite ; mais celui-ci le frappe à son tour derrière l'oreille et lui brise les os du cou : soudain un sang noir jaillit de la bouche d'Irus. Le mendiant tombe en mugissant dans la poussière ; ses dents s'entre-choquent et ses pieds s'agitent convulsivement sur la terre. Alors, tous les prétendants, les mains élevées, partent d'un grand éclat de rire. Ulysse prend Irus par les pieds et l'entraîne hors du palais ; il le place contre le mur de la cour, tout près des portes, lui remet un bâton, et lui dit :

[105] « Reste là pour écarter les chiens et les porcs, et ne prétends plus être le roi des étrangers et des pauvres, toi qui n'es qu'un misérable mendiant, si tu ne veux pas qu'il t'arrive encore de plus grands malheurs. »

En disant ces mots, il jette sur ses épaules sa hideuse besace trouée en maints endroits et vient se rasseoir sur le seuil. Les prétendants, en le voyant, se mettent à rire et le félicitent par ces paroles :

[111] « Étranger, que Jupiter et les dieux immortels t'accordent tout ce que ton cœur désire, puisque tu as délivré la ville de cet insatiable mendiant ! Bientôt nous l'enverrons au roi Échétus, le fléau des hommes.

Ainsi parlent les prétendants. — Le divin Ulysse se réjouit de cet heureux présage. — Antinoüs apporte au fils de Laërte l'énorme ventre d'une chèvre, tout rempli de graisse et de sang ; Amphinome, lui donne deux pains qu'il prend dans une corbeille, puis, le saluant avec sa coupe d'or, il lui dit :

[122] « Sois heureux, vénérable étranger, et que la prospérité embellisse tes derniers jours ! car maintenant je vois que tu es accablé de maux sans nombre. »

L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :

[125] « Amphinome, vous êtes un homme prudent et un fils digne de votre glorieux père. J'ai appris que Nisus fut toujours, dans Dulichium, un prince brave, généreux et opulent : c'est lui, dit-on, qui vous donna le jour, et vous êtes en tout semblable à ce héros bienveillant. Prêtez-moi donc encore une oreille attentive. De tous les êtres que nourrit la terre, de tous ceux qui rampent à sa surface ou respirent sous la voûte des cieux, il n'en est point de plus faible que l'homme : tant que les dieux lui donnent le bonheur, la force et la santé, il dit que le mal ne l'atteindra jamais ; mais, lorsque les habitants de l'Olympe l'accablent d'infortunes, c'est alors que malgré lui il se résigne à les supporter. Tel est le cœur des humains : il change comme les jours que nous envoie Jupiter, le père des hommes et des dieux. Ainsi, moi, je devais être heureux parmi les mortels ; mais, entraîné par ma force, par mon ardeur, et plein de confiance dans mon père et dans mes frères puissants, je fis des choses injustes. Que l'homme ne commette donc jamais aucun crime ; qu'il apprenne, par mon exemple, à jouir en silence des bienfaits des dieux. Pourtant, je vois ici des princes qui dévorent des richesses immenses et outragent l'épouse d'un homme qui ne sera sans doute pas longtemps éloigné de ses amis : peut-être même est-il déjà près d'Ithaque. — Amphinome, puissent les dieux vous ramener heureusement dans vos demeures, afin que vous ne rencontriez point ce héros quand il reviendra dans sa chère patrie ! Ce n'est point sans répandre des flots de sang que lui et tous les prétendants se sépareront ! »

Ulysse, après avoir fait les libations, boit un vin délicieux et remet la coupe à Amphinome, chef des peuples. Celui-ci, le cœur rempli de tristesse, traverse la salle en secouant la tête : — il pressentait déjà sa perte ; mais il ne put échapper à la mort, car Minerve l'enchaîna pour qu'il pérît frappé par la lance de Télémaque. — Amphinome revient et s'assied sur le siège qu'il venait de quitter.

En ce moment, Minerve aux yeux d'azur inspire à Pénélope, fille d'Icare, la pensée de se montrer aux prétendants pour exciter encore leurs désirs (3) et aussi pour acquérir l'estime de son époux et de son fils. Pénélope, feignant de sourire, dit à l'une de ses

[164] « Eurynome, je désire aujourd'hui, pour la première fois, me montrer aux prétendants, quoiqu'ils me soient tous odieux. Je veux dire à mon fils que pour son propre salut il devrait fuir ces princes, qui, tout en parlant bien, méditent des actions odieuses. »

Eurynome, l'intendante du palais, lui répond en disant :

[170] « Ma fille, vos paroles sont remplies de sagesse. Allez vers votre fils et ne lui cachez rien, mais baignez-vous d'abord et parfumez d'essence votre beau visage ; ne montrez point vos joues baignées de larmes : car il ne faut pas toujours pleurer. Votre fils est arrivé maintenant à cet âge que vous demandiez pour lui aux immortels afin de voir le duvet de la jeunesse ombrager son menton. »

La prudente Pénélope réplique en ces termes :

[178] « Eurynome, malgré ton zèle, n'exige point que je me baigne et que je me parfume d'essences. Les dieux, habitants de l'Olympe, m'ont ravi la beauté depuis que mon époux est parti pour Ilion. — Amène en ces lieux Hippodamie et Autonoé, qui m'accompagneront dans les salles du palais : la pudeur me défend de me montrer seule au milieu de tous ces hommes. »

Elle dit. La vénérable intendante sort aussitôt des appartements pour annoncer aux femmes de se rendre auprès de Pénélope.

Alors Minerve conçoit un autre dessein ; elle répand un doux sommeil sur les yeux de la fille d'Icare, qui s'endort, et ses membres fatigués reposent sur sa couche moelleuse. Pendant son sommeil Pallas lui fait des présents immortels pour que tous les Achéens admirent Pénélope à son réveil. D'abord la déesse répand sur le visage de la reine cette beauté céleste dont se pare Cythérée lorsque, le front ceint d'une belle couronne, elle conduit l'aimable chœur des Grâces (4); puis elle donne à la taille de Pénélope plus de grandeur, de souplesse, de majesté ; elle rend sa peau plus blanche que l'ivoire qu'on vient de polir, et Minerve s'éloigne.

Bientôt les deux femmes entrent bruyamment dans les salles; Pénélope se réveille, elle porte les mains à son visage et s'écrie :

[201] «

Hélas ! le doux sommeil m'a saisie, moi la plus infortunée des mortelles ! Puisse la chaste Diane m'envoyer aujourd'hui même une mort aussi douce, afin que je ne verse plus de larmes en regrettant un époux riche de toutes les vertus (5) et le plus illustre d'entre les Achéens ! »

En parlant ainsi Pénélope, suivie de ses femmes, quitte ses

appartements splendides et arrive bientôt dans la salle des jeunes princes ; elle s'arrête sur le seuil de la porte : un léger voile couvre son visage, et ses femmes se tiennent à ses côtés. Soudain les prétendants sentent fléchir leurs genoux, et leur âme est captivée par l'amour : ils désirent tous de partager la couche de la reine. Alors Pénélope dit à son fils chéri :

[215] « Télémaque, tu n'as donc plus dans ton cœur ni pensées ni sentiments ! Lorsque tu n'étais encore qu'un enfant tu montrais cependant plus de prudence. Maintenant que tu es grand, que tu as atteint l'âge heureux de l'adolescence, et que tout étranger en voyant ta taille et ta beauté te croit issu d'un noble sang, maintenant, dis-je, tu n'as plus dans ton cœur ni pensées, ni sentiments, ni justice. Ah ! tu viens de commettre un grand crime en souffrant qu'un hôte ait été indignement outragé dans ce palais ! Tu ne sais donc pas que si l'étranger qui repose tranquillement dans notre demeure y éprouve un traitement odieux, la honte et l'opprobre en rejailliront sur toi ? »

Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :

[227] « O ma mère, je ne blâme point ton courroux ; car maintenant j'ai assez d'intelligence pour connaître et le bien et le mal. Autrefois, il est vrai, je n'étais qu'un enfant ; cependant je ne puis concevoir des desseins toujours remplis de prudence. Je suis comme étourdi par ces jeunes princes, qui, sans cesse à mes côtés, méditent des actions odieuses, et je n'ai personne pour me secourir. — La lutte entre Irus et l'étranger n'a point eu lieu d'après les conseils des prétendants, et le vénérable étranger a vaincu le mendiant Irus. (6) — Jupiter, Mercure et Apollon, faites que les prétendants courbent la tête dans ce palais, et soient privés de vigueur comme est maintenant Irus assis devant la porte et laissant retomber sa tête comme un homme appesanti par le vin ! Irus ne peut rester debout ni retourner à sa demeure : ses membres sont sans force. »

Ainsi parlent Télémaque et sa mère. Alors Eurymaque prend la parole et dit :

[245] « Fille d'Icare, prudente Pénélope, si tous les Achéens d'Argos te voyaient en ce moment, les prétendants viendraient en plus grand nombre pour assister à nos festins ; car tu remportes sur toutes les femmes par ta beauté, ta taille et ta sagesse. »

La prudente Pénélope lui répond en disant :

[250] « Eurymaque, les dieux m'ont ravi la beauté, le bonheur et la force depuis qu'Ulysse et les Argiens sont partis pour Ilion ! Si mon époux revenait ici pour me protéger, ma gloire en serait encore et plus grande et plus belle ! Maintenant je languis dans la tristesse, tant sont nombreux les maux dont les immortels m'accablent ! — Ulysse, en quittant la terre de sa patrie et en prenant congé de moi, serra ma main droite dans la sienne et me dit :

« Chère épouse, les Achéens aux belles cnémides ne reviendront sans doute pas sains et saufs de la ville d'Ilion. On dit que les Troyens sont de valeureux guerriers, habiles à lancer les traits, à diriger les flèches et à conduire dans les plaines de rapides coursiers qui ne laissent pas longtemps incertain le sort des batailles sanglantes. J'ignore si les dieux me ramèneront dans ma patrie ou s'ils me perdront dans les plaines immenses de Troie ; mais toi, Pénélope, prends soin de tous nos biens. Souviens-toi de mon vieux père et de ma mère, comme tu l'as toujours fait, et redouble de zèle pour eux pendant mon absence. Quand tu verras le duvet de la jeunesse ombrager le menton de notre fils, tu pourras alors abandonner ce palais et te choisir un époux selon tes désirs. » — C'est ainsi que parlait Ulysse, et maintenant toutes ses paroles vont s'accomplir ; la nuit funeste approche où il faudra que je subisse le joug d'un hymen odieux, moi, malheureuse, privée par Jupiter de toutes les félicités ! Un violent chagrin s'est emparé de mon âme ; car les prétendants n'observent plus les usages et les coutumes consacrés. Ceux qui désirent obtenir une femme d'une illustre origine et fille d'un homme puissant, amènent d'abord des bœufs et de grasses brebis, offrent un repas aux parents de leurs fiancées et les comblent tous de présents ; mais ils ne dévorent pas impunément, comme vous le faites, les richesses d'autrui. »

Elle dit ; et Ulysse se réjouit de ce que son épouse attirait ainsi les dons des prétendants, tout eu flattant leur espoir par de douces paroles. Mais Pénélope avait conçu d'autres pensées.

Alors Antinoüs, fils d'Eupithée, prend la parole et dit :

[285] « Fille d'Icare, prudente Pénélope, accepte les présents que chacun de nous va t'offrir : personne ne veut te refuser les dons d'usage ; mais nous ne retournerons point dans nos domaines ni nulle autre part avant que tu n'aies épousé celui qui te semblera le plus illustre d'entre les Achéens. »

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