Odyssée (page 35)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

COMBAT D'ULYSSE ET D'IRUS. (suite)

Ainsi parle Antinoüs et tous les jeunes gens approuvent ce qu'il vient de dire. Les prétendants envoient aussitôt leurs hérauts chercher les présents. Le héraut d'Antinoüs apporte un grand et riche manteau étincelant de broderies et orné de douze agrafes en or adaptées à des anneaux courbés avec grâce. Le héraut d'Eurymaque dépose entre les mains de son maître un riche collier où l'ambre était enchâssé dans l'or et brillant comme le soleil. Les deux serviteurs d'Eurydamas apportent de belles boucles d'oreilles ornées de trois pierres précieuses et rayonnant avec grâce. Un serviteur revient du palais de Pisandre, fils du roi Polyctor, avec un collier qui était un ornement d'une rare beauté. C'est ainsi que chacun des prétendants fait à la reine de superbes dons. — Pénélope, la plus noble des femmes, remonte dans les appartements supérieurs du palais, et les deux suivantes emportent les magnifiques présents des prétendants.

Les jeunes princes se livrent aux plaisirs de la danse et du chant jusqu'à l'arrivée du soir. — Lorsque la nuit sombre est descendue du ciel, on place dans les salles du palais trois vases dans lesquels ou jette du bois desséché depuis longtemps, et on l'allume avec des torches enflammées ; les esclaves prennent soin de ce brasier et entretiennent tour à tour la brillante clarté qui s'échappe des vases. Alors l'ingénieux Ulysse prend la parole et dit :

[313] « Esclaves d'Ulysse, de ce héros absent depuis tant d'années, retournez dans les appartements où s'est retirée la vénérable reine, asseyez-vous auprès d'elle, tournez le fuseau, préparez le lin, et charmez les loisirs de Pénélope. Je me charge de prendre soin de ces vases lumineux, si les prétendants veulent attendre ici le lever de l'Aurore. Ces jeunes gens ne vaincront pas ma patience, car, moi, je suis endurci à la fatigue. »

Il dit. Toutes les suivantes se regardent en riant, et l'une d'elles accable d'outrages le vaillant Ulysse : c'était la fille de Dolius, la belle Mélantho, que Pénélope avait élevée, et qu'elle chérissait comme son propre enfant ; cette reine lui donnait tout ce qu'elle désirait, et pourtant Mélantho ne partageait point la douleur de Pénélope. Jadis cette esclave s'éprit d'amour pour le jeune Eurymaque, et elle s'unit en secret à ce héros. Mélantho adresse à Ulysse ces paroles outrageantes:

[327] « Misérable étranger ! tu as donc perdu la raison, puisque tu refuses d'aller coucher dans une forge ou dans un lieu public (7) ? Mais toi, tu préfères parler et commander avec assurance et audace au milieu de ces héros ! Est-ce que le vin a troublé ta raison, ou ton esprit est-il toujours ainsi ? Débites-tu sans cesse de telles paroles, ou bien est-ce la force d'avoir terrassé ce mendiant ? Mais crains alors qu'un autre plus vaillant qu'Irus ne se lève, ne te frappe la tête de son bras vigoureux et ne te renvoie de ce palais tout souillé de sang ! »

L'ingénieux Ulysse, la regardant d'un air courroucé, lui dit :

[338] « Impudente, je vais à l'instant rapporter à Télémaque les paroles que tu viens de proférer, afin qu'il fasse hacher ton corps en morceaux ! »

Ces paroles remplissent d'épouvanté toutes les esclaves ; elles se dispersent en tremblant, car elles craignent les menaces du pauvre voyageur. — Ulysse se tient debout près des brasiers étincelants ; il considère tous les jeunes princes qui dévorent ses biens, et il médite des projets qui bientôt doivent s'accomplir.

Minerve ne permet pas que les fiers prétendants cessent leurs insultes cruelles : la déesse veut qu'ils irritent encore le divin Ulysse. —Eurymaque, fils de Polybe, est le premier qui cherche à blesser le cœur du héros ; il prend la parole et excite le rire de ses compagnons en leur disant :

[351] « Écoutez-moi, vous qui prétendez à la main de Pénélope. Non ce n'est point sans la volonté des dieux que ce mendiant est venu dans le palais d'Ulysse. La lueur qui nous éclaire vient non seulement des brasiers, mais encore de la tête chauve de ce misérable vieillard ; car son crâne n'a pas un seul cheveu. »

Puis, s'adressant à Ulysse, il lui dit :

[357] « Étranger, si je te le demandais, voudrais-tu entrer à mon service ( tu aurais un salaire suffisant ) pour tailler les haies et planter de grands arbres aux extrémités de mes champs ? Je te nourrirais avec abondance, je te couvrirais de vêtements convenables, et je te donnerais de belles chaussures. Mais, comme tu n'as rien appris, tu ne veux sans doute pas travailler, et tu préfères mendier par la ville pour assouvir ton ventre insatiable. »

L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :

[366] « Au printemps, lorsque viennent les longs jours, qu'on nous mette à l'ouvrage dans une riche prairie, après nous avoir donné à tous deux une faux courbée à la main, et que l'on nous laisse faucher dans l'herbe abondante depuis le matin jusqu'à l'arrivée des ténèbres : vous verrez quelle est ma vigueur. — Qu'on nous donne des bœufs robustes, grands, beaux, bien nourris, de même âge, de même force, et qu'on nous fasse labourer quatre arpents de terre : vous verrez encore si je sais tracer un sillon régulier. — Si le fils de Saturne allumait la guerre, et si j'avais un bouclier, deux javelots et un casque d'airain pour couvrir ma tête, vous me verriez marcher à la tête des combattants et vous ne me reprocheriez point ma voracité ! — Mais vous, Eurymaque, vous ne savez qu'outrager, et votre cœur est impitoyable ! Vous vous croyez un héros fort et puissant parce que vous êtes au milieu d'un petit nombre d'hommes sans force et sans valeur ! Si l'intrépide Ulysse revenait dans sa patrie, sans doute que ces larges portes vous paraîtraient trop étroites lorsque vous vous mettriez à fuir ! »

Ces dernières paroles augmentent le courroux d'Eurymaque, qui jette un regard furieux à Ulysse et lui dit :

[389] « Misérable ! je vais t'accabler de maux, toi qui parles avec tant d'assurance et d'audace au milieu de ces jeunes princes ! Est-ce que le vin a troublé ta raison, ou ton esprit est-il toujours ainsi ? Débites-tu sans cesse de telles paroles, ou bien est-ce la joie d'avoir terrassé le mendiant Irus ? »

En parlant ainsi, il prend une escabelle ; mais Ulysse, craignant la fureur d'Eurymaque, s'assied aux pieds d'Amphinome de Dulichium ; l'escabelle vole dans la salle et frappe l'échanson à la main droite : l'aiguière de l'échanson tombe à terre avec bruit, et lui-même, en gémissant, est renversé dans la poussière. Les prétendants poussent alors de grandes clameurs au milieu du sombre palais, et ils se disent :

[401] « Que ne périssait-il avant que de venir ici, ce misérable mendiant ! Il n'aurait point apporté parmi nous le désordre et le trouble. Maintenant, nous nous querellons pour des pauvres ; nous ne nous livrons plus à la joie des festins, et le mal triomphe ! ...»

Télémaque leur adresse aussitôt ces paroles :

[406] « Malheureux insensés, vous ne mettez plus aucun frein aux excès de la bonne chère et du vin ! C'est sans doute un dieu qui vous excite à agir de la sorte. Mais, après avoir si bien mangé, vous pouvez aller vous reposer, si tel est votre désir ; moi je ne renvoie personne. »

Ils compriment aussitôt leurs lèvres avec dépit, et s'étonnent que Télémaque ait osé parler avec tant de fierté. Amphinome, fils de Nisus, issu lui-même d'Arétès, prend la parole et dit :

[414] « O mes amis ! qu'aucun de nous ne réponde à ces justes paroles par d'aigres propos. Ne frappez pas non plus ce pauvre mendiant, ni les esclaves qui sont dans le palais d'Ulysse. Que l'échanson remplisse nos coupes, pour que nous puissions faire les libations et aller ensuite dans nos demeures nous livrer au sommeil. Laissons à Télémaque le soin d'accueillir ce mendiant ; car c'est dans son palais qu'il est arrivé. »

Ce discours plaît à tous les prétendants.— Aussitôt Moulius, serviteur d'Amphinome et héraut de Dulichium, mêle le vin dans le cratère ; puis il distribue les coupes aux convives et se tient debout devant eux. Les jeunes princes font des libations aux dieux éternels ; puis ils boivent un nectar délectable, et s'en retournent ensuite dans leurs palais pour y goûter le repos.

Notes, explications et commentaires

(1) Le texte grec porte : camino-assuetœ similis. — Aristarque et Hérodien prétendent qu'Homère veut désigner ici les vieilles femmes qui rôtissaient l'orge pour en faire la farine, celles qui, par conséquent, restaient toujours auprès du foyer.

(vers 73) fait un jeu de mots très-spirituel ; ἷρος signifie messager, et. ἄϊρος non messager, parce que l'ἀ privatif est placé en tête du second mot ; ἷρος ἄϊρος veut donc dire que ce messager ne sera plus messager. -— Les traducteurs et les commentateurs n'ont point fait attention que le mot Irus n'était qu'un surnom donné à cet homme, à cause de la profession qu'il exerçait ; comme le dit Homère au commen­cement de ce livre. — On pourrait aussi traduire Ἶρος Ἄϊρος par : « Messager sans message, tu seras bientôt frappé par le malheur. »

160) Clarke traduit ce mot par diffunderet. Dubner, voulant sans doute interpréter la traduction de Clarke, ajoute entre parenthèse le mot exhilararet. Voss est encore plus clair ; il dit : Auf dass sie mit tauchender Hoffnung ihre Herzen noch mehr erveiterte (pour dilater davantage leurs cœurs par des espérances trompeuses).

(4) Knight retranche tout ce passage en disant que le nom de Cythérée, appartenant aux temps modernes, décèle suffisamment l'interpolation

(5) Les auteurs du Dictionnaire des Homérides nous apprennent que dans Homère le mot ἀρετή (vertu) signifie la force, l’adresse, l'agilité du corps, le bonheur, la beauté, l'honneur, etc.; ils ajoutent qu'Homère est tout à fait étranger à l'idée de la vertu morale ( Dictionnaire des Homérides, p. 85).

(6) Le texte grec porte :

(vers 233/234)

Pour l'explication de ce passage obscur, nous avons suivi les versions latines de Clarke et de Dubner ; Voss l'explique suffisamment en disant : Aber des Fremdlings Kampf mit Iros endigte gleichwohl nicht nach der Freier Sinn (Quant à la lutte entre l'étranger et Irus, elle ne s'est point terminée ni gré des prétendants, car l'étranger a remporté la victoire). Tous les traducteurs français se sont plus ou moins écartés du texte d'Homère.

(7) Homère dit :

(vers 328/329)

Nous avons traduit plus haut le premier vers par : aller dans une forge (dans une maison où l'on travaille l'airain). Nous avons rendu aussi littéralement que possible le mot λέσχην du second vers (lieu public, lieu où l’on allait causer et passer son temps). — Ces sortes d'endroits n'étaient sans doute fréquentés que par la basse classe ; car le poète Hésiode recommande aux jeunes gens de son temps de fuir ces lieux de débauche et il dit dans un autre passage que celui qui y passe sa vie est un être corrompu

Homère, Odyssée, Chant 19 (traduction française)

Homère

Odyssée

Pour d'autres traductions françaises

texte grec

chant 18

chant 20

Livre XIX

ENTRETIENS D'ULYSSE ET DE PÉNÉLOPE.

lysse, resté dans l'intérieur du palais, médite, avec Minerve, le trépas des prétendants ; puis il s'adresse à son fils et lui dit :

« Télémaque, il faut maintenant cacher les armes. Quand les prétendants te demanderont où elles sont, tu détourneras leurs soupçons par de trompeuses paroles, et tu leur diras : — « Je les ai placées loin de la fumée ; car elles ne sont plus telles qu'Ulysse les laissa lorsqu'il partit pour Ilion : elles sont noircies par la vapeur de la flamme. Un dieu m'inspire une autre pensée : je crains qu'échauffés par le vin vous ne vous preniez de querelle, que vous ne vous blessiez les uns les autres, et que vous ne souilliez de sang vos festins et vos vœux de mariage ; car le fer attire l'homme. »

Il dit. Télémaque promet d'obéir aux ordres de son père chéri ; il appelle Euryclée, et lui adresse ces paroles :

[16] « Nourrice, ordonne aux femmes de la reine de ne point quitter leurs chambres, tandis que j'irai déposer dans l'intérieur du palais les superbes armes de mon père que la fumée a ternies depuis la longue absence de ce héros. Je n'étais encore qu'un enfant lorsqu'Ulysse partit pour Ilion ; maintenant je suis un homme, et je veux cacher ces armes pour qu'elles ne soient plus exposées à la vapeur de la flamme. »

Euryclée lui répond en disant :

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