Odyssée (page 36)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ENTRETIENS D'ULYSSE ET DE PÉNÉLOPE. (suite)

« Que les dieux t'accordent enfin assez de sagesse pour prendre soin de ton palais et pour gouverner tous tes biens ! Mais dis-moi qui portera le flambeau, puisque tu ne veux point que celles qui t'éclairent ordinairement sortent de leurs chambres ? »

Télémaque réplique en ces termes :

« Ce mendiant m'éclairera : je ne veux pas qu'on reste oisif quand on s'approche de ma table. »

Euryclée ne répond rien, et ferme les portes des appartements. — Ulysse et son fils se hâtent d'enlever les casques, les boucliers arrondis et les lances aiguës ; la déesse Minerve les précède : elle porte un flambeau d'or qui répand autour des deux héros une vive clarté. Alors Télémaque, s'adressant à son père, lui dit :

« Un prodige étonnant frappe mes regards ; ces murs, ces lambris, ces poutres de sapin, ces hautes colonnes brillent comme des flammes étincelantes : une divinité de l'Olympe est sans doute descendue dans cette demeure. »

L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :

[36] « Silence, Télémaque ; renferme tes pensées au fond de ton cœur et n'interroge personne : les dieux habitants de l'Olympe se manifestent ainsi aux faibles mortels. Maintenant, va te livrer au repos ; moi je vais rester ici pour piquer la curiosité des femmes et surtout de ta mère, qui, pressée, par la douleur, viendra m'interroger.»

Télémaque sort de la salle et se rend, à la lueur des flambeaux, dans l'appartement où il reposait quand le doux sommeil venait le saisir : c'est là qu'il attend le lever de la divine Aurore. — Ulysse reste dans le palais, méditant avec Minerve le trépas des prétendants.

En ce moment se présente la chaste Pénélope, aussi belle que Diane ou que la blonde Vénus ; ses femmes placent devant le foyer le siège de la reine richement garni d'argent et d'ivoire. — Icmalius fabriqua ce siège qu'on recouvrait d'une large peau de brebis, et sous lequel était adaptée une escabelle pour mettre les pieds. — Pénélope se repose sur ce siège. Alors les esclaves entrent dans la salle : elles emportent le pain, les tables et les coupes d'or ; elles jettent à terre la braise contenue dans les vases, et remplissent les brasiers de nouveaux éclats de bois qui répandent au milieu de la salle et la lumière et la chaleur. Mélantho outrage une seconde fois le divin Ulysse :

[66] « Étranger, s'écrie-t-elle, faut-il encore que tu troubles notre repos pendant la nuit et que tu restes ici pour épier les femmes ? Sors de ce palais, misérable, et contente-toi du repas que tu viens de faire ; ou bien je te frapperai de ce tison enflammé et je te mettrai dehors ! »

L'ingénieux Ulysse, lui lançant des regards courroucés, lui dit :

« Malheureuse ! tu me poursuivras donc toujours de ta colère ? Est-ce parce que mon corps n'est point parfumé d'essences (1), ou bien est-ce parce que je suis couvert de misérables haillons et que je mendie par la ville ? Hélas ! la nécessité m'y contraint ! Tel est le sort des mendiants et des pauvres voyageurs ! — Moi aussi, j'étais riche autrefois, j'habitais de somptueux palais, et je comblais de présents tous les étrangers qui arrivaient chez moi pressés par le besoin. Je possédais mille esclaves et tous les biens qui font le bonheur de ceux qu'on appelle fortunés. Mais le fils de Saturne m'a tout ravi ! Crains, jeune fille, de perdre cet éclat de beauté dont tu brilles entre toutes tes compagnes ; crains aussi le courroux de ta maîtresse et le retour du divin Ulysse : tout espoir de revoir ce héros n'est pas encore perdu. S'il est mort, son fils existe, grâce à la volonté d'Apollon, et les femmes de ce palais ne peuvent plus cacher à Télémaque les désordres qu'elles commettent car le descendant d'Ulysse n'est plus un enfant ! »

Pénélope, qui vient d'entendre ce discours, réprimande sa

[91] « Impudente Mélantho, toi la plus effrontée de toutes mes esclaves, ton crime m'est connu maintenant, et tu le paieras de ta tête ! Tu savais pourtant, puisque tu l'as entendu toi-même, que je voulais interroger ce mendiant sur le sort de mon époux : car mon âme est toujours profondément affligée. »

Puis, s'adressant à l'intendante du palais, elle lui dit :

« Eurynome, apporte un siège recouvert d'une peau de brebis, afin que cet étranger s'asseye près de moi et réponde aux questions que je vais lui adresser. »

Eurynome se hâte d'apporter un siège magnifique et de le recouvrir d'une peau de brebis. Le divin Ulysse s'assied auprès de Pénélope, et la reine lui parle en ces termes :

« Étranger, je vais d'abord te demander qui tu es, quel est ton pays et quels sont tes parents ? »

L'ingénieux Ulysse l'interrompant tout à coup lui dit :

[107] «

O reine, aucun homme sur la terre ne pourrait vous blâmer : votre gloire s'est élevée jusqu'aux vastes régions célestes ! Vous êtes comme un prince irréprochable qui, plein de respect pour la divinité (2), règne avec justice sur des hommes nombreux et vaillants. La terre, sous le sage gouvernement de ce prince, produit de l'orge et du blé en abondance, les arbres sont toujours chargés de beaux fruits, les troupeaux croissent et se multiplient en grand nombre, les eaux donnent aux pêcheurs des milliers de poissons, et les peuples vivent heureux sous ses lois. (3) — Faites-moi d'autres questions ; mais ne m'interrogez pas ni sur ma famille, ni sur ma patrie : car en me rappelant ces souvenirs vous remplissez mon âme de douleur. Je suis assez accablé d'infortunes ! On ne doit pas verser de pleurs dans une maison étrangère, et il est peu convenable aussi de paraître toujours triste. Vos suivantes et peut-être vous-même, chaste Pénélope, vous vous irriteriez contre moi, et l'on ne manquerait pas de dire que l'ivresse seule a fait couler mes larmes. »

La prudente Pénélope réplique aussitôt :

[124] « Étranger, les dieux m'ont ravi le bonheur, la force et la beauté depuis que mon époux est parti avec les Achéens pour la ville sacrée d'Ilion. Si le divin Ulysse revenait en ces lieux pour me protéger, ma gloire en serait encore et plus grande et plus belle. Maintenant je languis dans la tristesse, et les dieux m'accablent de maux sans nombre ! — Tous les chefs de Dulichium, de Samos et de la verte Zacynthe ; tous ceux de l'île élevée d'Ithaque ravagent mes biens et veulent, malgré moi, me prendre pour épouse. Voilà ce qui m'empêche d'accueillir les voyageurs, les suppliants et les hérauts qui sont les serviteurs sacrés du peuple. Je regrette Ulysse, et mon cœur se consume dans les chagrins et dans les larmes. Pourtant les prétendants pressent chaque jour mon hymen et me font recourir à mille ruses. Un dieu m'inspira d'abord la pensée de tresser dans mon palais une toile d'un tissu délicat et d'une grandeur immense ; puis je dis à ces insensés : — « Jeunes princes qui prétendez à ma main, puisque le divin Ulysse a péri, différez mon mariage jusqu'au jour où j'aurai terminé ce voile funèbre que je destine au héros Laërte (puissent mes travaux n'être pas entièrement perdus !) lorsque le triste destin l'aura plongé dans le long sommeil de la mort, afin qu'aucune femme ne s'indigne contre moi s'il reposait sans linceul, celui qui posséda tant de richesses. » — C'est ainsi que je parlais, et leur âme se laissa persuader. Durant le jour je tissais cette grande toile ; mais le soir, à la lueur des flambeaux , je détruisais mon ouvrage. Ainsi pendant trois années je me cachai au moyen de cette ruse et je parvins à convaincre les Grecs. Mais quand les Heures dans leur cours eurent amené la quatrième année, et que bien des jours et des nuits se furent écoulés, d'infidèles servantes avertirent les prétendants, qui me surprirent détruisant mes travaux. Alors ils m'accablèrent de reproches, et je fus contrainte par la nécessité d'achever cette grande toile. Aujourd'hui je ne puis plus éviter cet hymen ; mes parents me pressent de m'unir à l'un des prétendants, et mon fils voit avec peine que l'on dévore son héritage. Télémaque est maintenant capable de gouverner sa maison, et Jupiter le comble de gloire. — Mais toi, dis-moi donc qui tu es et quelle est ta patrie ; car sans doute tu n'es pas le fils d'un chêne ni d'un rocher. (4)

»

L'ingénieux Ulysse lui répond en disant :

[165] « Vénérable épouse du fils de Laërte, vous ne voulez donc point renoncer à m'interroger sur ma naissance ? Eh bien ! écoutez-moi ; mais vous allez encore augmenter les douleurs que j'éprouve. Il doit en être ainsi pour tout homme qui, comme moi, reste éloigné de sa patrie, qui erre à travers les villes et souffre des maux sans nombre ! — Je vais vous répondre, puisque vous m'interrogez.

«Au milieu de la vaste mer est la belle et féconde île de Crète

des milliers d'hommes l'habitent, et quatre-vingt-dix villes sont renfermés dans ce pays, où l'on parle divers langages. Là sont les Achéens, les magnanimes Crétois autochtones, les Cydoniens, les Dorions, divisés en trois tribus, et les divins Pélasges. Au milieu de cette contrée s'élève la grande ville de Cnosse où Minos régna pendant neuf ans, Minos qui parla souvent au puissant Jupiter, et qui l'ut le père du valeureux Deucalion mon père. Oui, c'est à Deucalion que je dois le jour, ainsi qu'Idoménée, notre roi, lui qui sur ces vaisseaux, partit pour Ilion avec les Atrides, Moi, le plus jeune des enfants de Deucalion, je reçus le nom d'Éthon ; l'autre fils, plus fort et plus âgé, fut appelé Idoménée. — Je vis Ulysse en Crète comme il se rendait à Troie et je lui donnai les présents de l'hospitalité ; les vents, en éloignant ce héros du cap Malée, le poussèrent vers la Crète ; il arrêta ses navires dans le fleuve Amnisus, près de la grotte d'Ilithye, au milieu d'un port dangereux, et il n'échappa qu'avec peine aux affreuses tempêtes. Ulysse se rendit à la ville et y chercha Idoménée, qu'il appelait son hôte vénérable et chéri. Mais déjà la dixième et même la onzième aurore avaient brillé depuis qu'Idoménée était parti pour Ilion sur ses navires ballottés par les flots. Je conduisis Ulysse dans mon palais : là, je lui donnai l'hospitalité ainsi qu'à ses compagnons ; je leur offris avec amitié tout ce que je possédais dans ma demeure, et même de la farine, du vin et des bœufs, que j'avais prélevés sur les provisions du peuple. Les Achéens restèrent trois jours dans l'île de Crète, retenus par l'impétueux vent de Borée que leur avait envoyé une divinité hostile : il soufflait avec tant de violence qu'on ne pouvait rester debout sur la terre. Enfin, le treizième jour, le vent s'apaisa, et les Achéens quittèrent l'île. »

[203] C'est ainsi qu'Ulysse débite ses fables et les rend semblables à des vérités. Pénélope, en écoutant son époux, verse d'abondantes larmes. De même que les neiges amoncelées par le Zéphyr sur les hautes montagnes fondent au souffle de l'Eurus et vont ensuite grossir les fleuves : de même fond en larmes le beau visage de Pénélope, de cette reine qui pleure un époux assis à ses côtés ! — Ulysse, eu voyant pleurer Pénélope, éprouve de la compassion au fond du cœur ; mais ses yeux restent immobiles comme s'ils étaient de corne ou de fer, et, par ruse, il retient ses larmes.— Quand la chaste Pénélope a soulagé son âme en laissant un libre cours à ses pleurs, elle adresse ces paroles au divin héros, à Ulysse fils de Laërte :

[215] « Étranger, dit-elle, je désire mettre à l'épreuve ta sincérité, et savoir si tu as réellement reçu dans ton palais l'intrépide Ulysse et ses compagnons, comme tu viens de me l'annoncer. Dis-moi donc comment était ce héros, quels étaient ses vêtements et parle-moi des guerriers qui l'accompagnèrent ? »

L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :

[221] « O reine, il me sera difficile de te répondre, car voilà vingt années que ce héros a quitté ma patrie ; pourtant je vais tâcher de me rappeler tous ces détails. — Ulysse portait un manteau de pourpre d'une étoffe moelleuse, qu'on attachait avec deux anneaux au moyen d'une agrafe d'or, et le devant du manteau était orné d'une riche broderie sur laquelle on voyait un chien tenant sous ses pattes de devant un jeune faon qui se débattait en vain. Chacun admirait cette broderie, où les deux animaux étaient d'or ; le chien regardait le cerf en l'étouffant, et celui-ci, pour échapper à son vainqueur, se débattait avec ses pieds. Ulysse portait encore une tunique d'une étoffe fine et délicate qui brillait comme les rayons du soleil (5), et que toutes les femmes admiraient. J'ignore si ce héros possédait ce vêtement lorsqu'il était dans sa demeure, ou bien s'il le reçut d'un étranger ou de l'un de ses compagnons ; car Ulysse était aimé d'un grand nombre de guerriers, et peu de héros le furent autant que lui. Je lui donnai, quand il quitta l'île de Crète, une épée d'airain, un large et superbe manteau de pourpre, une longue tunique, et je le renvoyai comblé d'honneurs sur son navire au beau tillac. Un héraut un peu plus âgé qu'Ulysse l'accompagnait : il avait les épaules rondes, la peau noire, et les cheveux crépus ; son nom était Eurybate. Votre époux l'honorait entre tous ses compagnons, parce que ce héraut possédait un esprit plein de sagesse. »

En écoutant ces paroles, Pénélope sent couler ses larmes avec plus d'abondance ; car elle reconnaît aisément son époux au portrait que lui en fait Ulysse. Quand elle a soulagé son âme en laissant un libre cours à ses pleurs, elle prend la parole et dit:

[253] « Étranger, toi qui as été si honteusement maltraité, tu vas être maintenant honoré et chéri dans mon palais. — C'est moi-même qui donnai à Ulysse les riches vêtements dont tu viens de parler ; c'est moi qui attachai à son manteau une brillante agrafe pour qu'elle servît d'ornement à cette magnifique parure. Hélas ! je crains bien que mon époux ne revienne jamais dans sa chère patrie ; car il est parti sur son creux navire pour cette funeste ville d'Ilion dont on ne prononce jamais le nom qu'avec horreur ! »

L'ingénieux Ulysse dit aussitôt à Pénélope :

[262] « O vénérable épouse du fils de Laërte, ne flétrissez point votre beauté par les larmes et ne gémissez plus sur le sort d'Ulysse ! Pourtant je ne puis blâmer votre douleur ; car quelle est la femme qui ne pleurerait point son époux légitime et le père de ses enfants, quand cet époux est Ulysse qu'on dit être semblable aux dieux ? Mais cessez vos larmes et écoutez-moi ; je vais vous parler sincèrement, sans vous rien cacher de ce que je sais touchant le retour du divin Ulysse. — Ce héros vit encore ; il est près de cette ville, dans l'opulente cité des Thesprotes, et il apporte de nombreux et magnifiques trésors qui lui ont été donnés par des peuples étrangers. Mais ses valeureux compagnons et son creux navire tombèrent à la mer lorsqu'Ulysse quitta l'île de Thrinacrie. Jupiter et Phœbus se courroucèrent contre lui parce que ses guerriers avaient égorgé les troupeaux du Soleil, les Achéens périrent tous dans les flots ; une vague sauva votre époux qui se tenait à la carène de son navire et le jeta sur le rivage des Phéaciens, peuples qui ressemblent aux dieux. Les Phéaciens l'honorèrent comme une divinité ; ils lui firent des présents magnifiques et voulurent le ramener dans sa patrie. Sans doute Ulysse serait ici depuis longtemps s'il n'eût préféré parcourir d'autres contrées pour acquérir encore de nouvelles richesses. Votre époux, le divin Ulysse, l'emporte sur tous les hommes par ses projets ingénieux, et nul mortel n'ose s'égaler à lui. — Voilà ce que me raconta Phédon, le roi des Thessaliens ; tout en faisant les libations, il m'apprit qu'il venait d'équiper un navire, et que déjà les nautonniers étaient prêts pour ramener Ulysse dans sa chère patrie. Phédon me renvoya le premier, parce qu'un vaisseau thesprote se rendait à Dulichium, pays fertile en blé ; il me montra toutes les richesses qu'Ulysse avait acquises, et elles étaient si nombreuses et si précieuses qu'elles pourraient nourrir les descendants du roi jusqu'à la dixième génération. Phédon me dit encore que votre époux était allé dans la forêt de Dodone pour consulter le chêne au feuillage élevé

et savoir de Jupiter s'il retournerait ouvertement ou en secret dans l'île d'Ithaque après une si longue absence. [300] — Ainsi donc, Ulysse est encore vivant ; il arrivera bientôt en ces lieux, et il ne sera pas longtemps éloigné de ses parents, de ses amis et de sa chère patrie. Je puis même vous l'attester par le plus grand des serments. Que Jupiter, le plus puissant des dieux, soit mon témoin ainsi que cette table hospitalière et ce foyer de l'irréprochable Ulysse, auprès duquel je viens de m'approcher ; oui, je le répète, toutes ces choses s'accompliront comme je viens de vous l'annoncer ! Dans le cours de cette année Ulysse sera de retour; il reviendra entre le mois qui finit et celui qui commence. »

La prudente Pénélope lui dit aussitôt :

[309] « Cher étranger, que tes paroles s'accomplissent ! Tu connaîtras mon amitié par les dons nombreux que tu recevras de moi, et tous les hommes que tu rencontreras envieront ton bonheur. Mais, si j'en crois les pressentiments de mon cœur, Ulysse ne reviendra jamais dans sa demeure, et toi tu ne pourras point retourner dans tes foyers ; car ceux qui gouvernent ici ne ressemblent point à Ulysse, qui, de son vivant, accueillait toujours les hôtes vénérables et les faisait reconduire heureusement dans leur patrie. — Maintenant, esclaves, baignez cet étranger ; préparez-lui sa couche et recouvrez-la de manteaux et de tapis éclatants, afin que ce mendiant puisse, à l'abri du froid, attendre ici le retour de la divine Aurore. Demain vous le baignerez encore et vous le parfumerez d'essences pour qu'il prenne son repas du matin à côté de Télémaque. Malheur à l'esclave qui oserait l'outrager ! elle n'aurait plus ici de fonctions à remplir. Comment, en effet, cher étranger, reconnaîtrais-tu que je l'emporte sur toutes les femmes par ma sagesse et par ma prudence, si je te laissais dans ce triste état et couvert de haillons, t'asseoir à ma table ? Les humains, tu le sais, ne vivent que peu d'instants. L'homme injuste et cruel est chargé d'imprécations pendant sa vie et maudit même après sa mort ; mais les étrangers répandent la gloire de celui qui fut juste, sage, irréprochable, et tous les mortels parlent avec admiration de sa noblesse et de sa bienveillance. »

L'ingénieux Ulysse reprend eu ces termes :

[334] « Vénérable épouse d'Ulysse, les tuniques et les riches tapis me sont devenus odieux depuis le jour où, sur un navire, j'ai quitté les monts glacés de la Crète. Je me coucherai aujourd'hui comme je me couchais autrefois quand je passais des nuits sans sommeil ; car j'ai passé bien des nuits sur une misérable couche à attendre le retour de la divine Aurore ! Le bain qu'on me prépare ne peut aussi me convenir. Aucune de vos suivantes ne touchera mes pieds à moins que ce ne soit une femme âgée et fidèle, qui, dans son âme, ait souffert autant de maux que j'en ai supporté moi-même ; si cette femme est dans votre palais, je ne m'opposerai point à ce qu'elle me baigne les pieds. »

La chaste Pénélope lui répond en disant :

[350] « Étranger, de tous les voyageurs qui, des pays lointains, sont venus dans ce palais, aucun ne m'a paru aussi prudent que toi : toutes tes paroles sont sages et éloquentes. — J'ai auprès de moi une femme âgée dont l'esprit est fertile en sages conseils ; jadis elle nourrit et éleva le malheureux Ulysse ; c'est elle qui reçut le fils de Laërte dans ses mains quand sa mère le mit au monde : elle te lavera les pieds, quoiqu'elle soit bien faible.— Hâte-toi donc, vénérable Euryclée ; baigne cet étranger qui est de l'âge de ton maître. Tels sont peut-être les pieds et les mains d'Ulysse ; car dans le malheur les hommes vieillissent promptement ! »

Euryclée, après avoir entendu ces paroles, cache son visage dans ses mains, verse d'abondantes larmes, et dit :

[363] « Malheureuse que je suis, je ne puis maintenant vous servir, ô mon Ulysse ! Jupiter vous hait plus que tous les autres hommes, quoique votre âme soit remplie de piété ! Cependant jamais aucun mortel ne brûla autant de cuisses de victimes, n'offrit d'aussi belles hécatombes que vous-même au dieu qui lance la foudre en lui demandant de vous faire atteindre une douce vieillesse, pour que vous puissiez élever Télémaque, votre glorieux fils ; et Jupiter vous refuse maintenant de rentrer dans votre chère patrie ! Les femmes des peuples lointains outragent peut-être ce héros quand il se présente dans de riches demeures, comme ces femmes éhontées viennent de t'outrager toi-même, pauvre vieillard ! C'est sans doute pour éviter l'opprobre et l'injure que tu ne veux point qu'elles te baignent. Mais moi, qui exécute volontairement les ordres que me donne la fille d'Icare, je vais te baigner les pieds, et par respect pour Pénélope, et par amour pour toi ; car ton récit a réveillé toutes mes douleurs. Beaucoup de mendiants sont venus dans ce palais, mais aucun d'eux ne me parut, par sa taille, sa voix et ses pieds, ressembler autant que toi à l'intrépide Ulysse. »

L'époux de Pénélope prend la parole et dit :

[383] « O femme, tous ceux qui nous ont vus l'un et l'autre disent aussi qu'il existe entre Ulysse et moi une grande ressemblance comme tu viens de le remarquer toi-même. »

Tous les livres