Odyssée (page 38)
ENTRETIENS D'ULYSSE ET DE PÉNÉLOPE. (suite)
(11) Aédon (Ἀηδών (vers 518), pour αείδων, chanteur, rossignol) était fille de Pandarée, femme de Zéthus, roi de Thèbes Aédon envieuse du bonheur de sa belle-soeur, Niobé, voulut tuer le fils aîné de celle-ci, et immola par mégarde son propre fils. Jupiter la changea en rossignol, et elle ne cessa de déplorer dans ses chants plaintifs la perte qu'elle avait faite. Tous les traducteurs, à l'exception de Dugas-Montbel (deuxième édition de sa traduction) disent la plaintive Philomèle. Dubner, pour rendre encore plus claire sa traduction du mot Aédon, met entre parenthèse Luscinia. Dugas-Montbel, qui, le premier, a traduit ce passage comme il doit l'être, dit : « Dans ma première édition, j'avais rendu les χλωρηῒς Ἀηδών par plaintive Philomèle ; mais ce nom de Philomèle exprime une mythologie et rappelle des idées qui n'appartiennent pas au temps d'Homère. Parmi les raisons que donne Knight pour justifier son retranchement, il observe que la métamorphose de la fille de Pandarus (Dugas-Montbel veut sans doute dire Pandarée) est d'un âge plus moderne. Cela est vrai, mais il n'est nullement question de cette métamorphose. C'est plus tard que le nom à Aédon a fait imaginer la métamorphose ; et le nom de Philomèle, qui lui est resté par la suite, surtout parmi les Latins, n'est qu'une épithète devenue un nom propre, comme le nom des Muses, des Grâces, des Parques, etc., qui ne sont que des épithètes personnifiées. »
(12)
Il y a dans le texte : τοὺς πελέκεας (vers 573) ; que Dugas-Montbel traduit, en suivant l'interprétation des petites scholies (τἀ σιδήρια τετρυπημένα), par des piliers de fer troués. Nous ignorons où Dugas-Montbel a pu voir là des piliers en fer. « Ailleurs, dit cet auteur, le poète désigne cette espèce d'instrument parle mot générique σίδηρος (fer), ce qui suppose des piliers tout en fer. Si au vingt-troisième chant de l’Iliade, où il est bien question réellement de haches à deux tranchants et de haches simples, Homère les désigne aussi par le nom générique de σίδηρος ; c'est, je crois, pour exprimer qu'il n'est question que de cognées qui ne sont point emmanchées. » Clarke et Dubner rendent très-correctement ce passage par secures. Bitaubé nous apprend que les Grecs appelaient πελέκας (haches) des piliers qui représentaient une hache debout, et auxquels étaient attachées les bagues.
τε σιδήρου (vers 587) il est très-probable que les haches qui surmontaient ces piliers étaient percées d'un trou ; ne sachant rien de positif à cet égard, nous avons suivi les autres traducteurs dans l'explication qu'ils donnent du mot
Homère, Odyssée, Chant 20 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
texte grec
chant 20
chant 21
Livre XX
événements qui precedent le trépas des prétendants.
LIVRE XX e divin Ulysse se retire dans le vestibule du palais ; là, il étend une peau de bœuf qui n'avait pas encore été préparée, et la couvre de celles des nombreuses brebis égorgées par les prétendants ; puis il se couche, et Eurynome place sur lui un large manteau. C'est là que l'intrépide héros, restant éveillé, médite le trépas des orgueilleux prétendants. — Les femmes de Pénélope, qui depuis longtemps se mêlaient à ces jeunes princes, sortent en riant du palais et se livrent à la joie la plus vive. Ulysse, qui les entend, est violemment courroucé ; il se demande s'il doit les frapper toutes à l'instant ou permettre qu'elles s'unissent aux prétendants pour la dernière fois ; et son cœur bondit avec force dans sa poitrine.
LIVRE XX
Comme la lice (1) aboie autour de ses petits lorsqu'elle aperçoit un étranger et brûle de combattre : tel Ulysse rugit en son âme, indigné de ces forfaits odieux ; mais il se frappe aussitôt la poitrine et réprimande son cœur eu ces termes :
[18] « Modère-toi, mon cœur. Tu supportas des choses plus terribles encore quand l'impitoyable Cyclope dévora mes braves compagnons ; tu supportas sans faiblir cette cruelle épreuve jusqu'à ce que la prudence t'ait fait sortir de cet antre où tu pensas mourir. (2) »
Il réprimande ainsi son cœur, qui se contient et cesse de battre ; mais Ulysse se roule en tous sens sur sa couche. De même qu'un homme tourne sans cesse sur un foyer ardent le ventre d'une victime rempli de graisse et de sang pour la faire promptement rôtir : de même Ulysse se tourne de tous côtés sur sa couche en songeant aux moyens de lutter seul avec les nombreux prétendants. — Bientôt Minerve descend des cieux ; elle se présente à Ulysse sous les traits d'une jeune femme, se place sur la tête du héros et lui adresse ces paroles :
[33] « Toi, le plus infortuné des mortels, pourquoi veilles-tu sans cesse ? Cependant tu reposes dans ta demeure ; ton épouse est près de toi, ainsi que ton enfant que chacun désirerait avoir pour fils. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
[37] « O déesse, tout ce que tu viens de dire est juste ; mais mon âme est cruellement agitée. Je me demande comment je frapperai de mon bras les orgueilleux prétendants, moi qui suis seul, tandis qu'ils sont toujours en foule dans mon palais. Un plus grand obstacle se présente encore à mon esprit. Si par la volonté de Jupiter et par la tienne je parviens à immoler tous ces jeunes princes, où fuirai-je pour échapper à la vengeance ? O déesse, c'est là, je t'en supplie, ce qu'il faut considérer. »
Minerve aux yeux d'azur prend la parole et dit :
[45] « Malheureux, tu ne sais donc pas que les hommes se confient souvent à des compagnons plus faibles et moins expérimentés qu'eux ! Mais moi je suis une divinité qui te protège sans cesse et qui t'ai secouru dans tous tes malheurs. Je te déclare donc que si cinquante bataillons de guerriers nous enveloppaient de toutes parts et voulaient nous frapper de leurs glaives, tu leur enlèverais à l'instant et leurs bœufs et leurs grasses brebis. Livre-toi donc au sommeil : il est affreux de rester toute une nuit sans dormir. Bientôt tu sortiras de cet abîme de souffrances. »
En disant ces mots, la plus noble des déesses répand un doux sommeil sur les yeux du héros ; puis elle s'en retourne dans l'Olympe. Le repos, qui chasse les soucis et délie les membres, ne tarde pas à s'emparer du corps d'Ulysse. — La chaste Pénélope se réveille ; elle s'assied sur sa couche moelleuse et se met à répandre des pleurs ; quand ses larmes sont épuisées, elle adresse cette prière à la divine Artémise :
[61]
« O Diane, vénérable déesse, fille de Jupiter, frappe-moi de tes flèches rapides pour m'arracher la vie, ou permets que les violentes tempêtes m'emportent au milieu des airs et me rejettent ensuite dans les flots de l'Océan (3) ! — Ainsi les tempêtes enlevèrent les filles de Pandarée, après que les dieux eurent exterminé leurs parents, et ces jeunes filles restèrent orphelines dans le palais de leurs aïeux ; la blonde Vénus les nourrit de lait, de miel et de vin délectable ; l'auguste Junon leur donna la beauté et la sagesse, la chaste Diane une taille majestueuse, et l'illustre Minerve tous les talents. Lorsque Vénus se rendit dans le vaste Olympe pour demander au puissant Jupiter que ces orphelines goûtassent enfin les douceurs de l'hyménée (car le dieu qui se plaît à lancer la foudre connaît toutes choses, et il règle à son gré le bonheur ou le malheur des humains), alors les Harpies enlevèrent les filles de Pandarée et les livrèrent aux odieuses Furies pour être leurs esclaves. — Que les dieux habitants de l'Olympe m'enlèvent ainsi, ou que Diane à la belle chevelure me frappe de ses douces flèches, afin que j'aille rejoindre mon époux au sein de la terre et que je ne sois point la femme d'un homme inférieur au divin Ulysse ! Le malheur est supportable quand, le cœur accablé de tristesse, on pleure tout le jour, et que pendant la nuit on goûte le doux sommeil qui nous fait oublier la joie et la douleur une fois qu'il a fermé nos paupières ; mais une divinité funeste me poursuit, moi, jusque dans mes songes ! Cette nuit encore, il m'est apparu un héros semblable à mon époux lorsqu'il partit pour Ilion avec ses guerriers ; à cette vue mon cœur s'est rempli de joie, car je pensais que ce n'était point un songe, mais bien Ulysse lui même. »
Elle dit, et bientôt l'Aurore paraît sur son trône étincelant. Le divin Ulysse, qui entend la voix et les pleurs de Pénélope, croit que sa chaste épouse l'a reconnu. Il se lève aussitôt, prend les couvertures et les toisons qui lui servaient de couche, les place sur un siège et jette la peau de bœuf hors du palais ; puis, élevant les mains, il implore Jupiter en ces termes :
[98] « Jupiter, puisque tu m'as ramené dans ma patrie après m'avoir accablé de maux sans nombre, après m'avoir fait errer sur la terre et sur les ondes, permets maintenant que quelque mortel en se réveillant fasse entendre au sein de ce palais une voix prophétique (4), et qu'au ciel apparaisse un signe qui m'éclaire sur ma destinée ! »
C'est ainsi qu'il prie, et le prévoyant Jupiter exauce ses vœux. Tout à coup le fils de Saturne fait gronder son tonnerre dans le splendide Olympe (5), et le divin Ulysse s'en réjouit. En même temps
LIVRE XX une femme qui broyait du grain dans l'endroit où se trouvaient les meules d'Ulysse, prononce quelques paroles.— Autour de ces meules travaillaient douze femmes qui étaient occupées à moudre de l'orge, du froment et des mets nourrissants (6) ; mais maintenant elles dormaient toutes auprès du froment qu'elles avaient moulu ; une seule cependant n'avait pas encore cessé son travail, quoiqu'elle fût très-faible. — Cette femme arrête sa meule, et prononce des paroles prophétiques qui sont d'un favorable augure pour le roi son maître.
LIVRE XX
[112] « Puissant Jupiter, dit-elle, toi qui gouvernes les hommes et les dieux, tu viens de faire gronder ton tonnerre dans les cieux étoiles, et pourtant je ne vois aucun nuage. Sans doute que tu fais apparaître à quelque mortel un signe céleste. O fils de Saturne, exauce la prière d'une femme infortunée ; fais que les prétendants goûtent aujourd'hui pour la dernière fois, dans le palais d'Ulysse, les charmes du festin ! Ces orgueilleux jeunes gens brisent mes membres en me forçant à broyer le grain qui les nourrit ! Puissent-ils enfin prendre aujourd'hui leur dernier repas ! »
Elle dit ; le divin Ulysse est joyeux d'avoir entendu la voix prophétique de cette femme et le tonnerre du puissant dieu de l'Olympe, car il pense maintenant pouvoir se venger.
Les femmes du palais d'Ulysse accourent de toutes parts, et allument de grands feux dans les foyers. Télémaque, semblable à un dieu, abandonne sa couche et se couvre de vêtements magnifiques ; il suspend un glaive à ses épaules, attache à ses pieds brillants de superbes brodequins et saisit une forte lance terminée par une pointe d'airain. Le fils d'Ulysse s'arrête sur le seuil de la porte et dit à Euryclée :
[129] « Nourrice chérie, as-tu donné une couche et des aliments à l'étranger, ou bien est-il resté dans ce palais sans recevoir aucun soin ? Telle est pourtant ma mère, malgré sa prudence : elle accueille souvent avec honneur les hommes les plus obscurs et renvoie quelquefois honteusement les mortels les plus illustres. »
Euryclée s'empresse aussitôt de répondre en ces termes :
[135] « Mon fils, n'accuse point ta mère ; elle est innocente. L'étranger qui est dans ce palais, a bu autant de vin qu'il en a voulu ; mais il n'a pris aucune nourriture. Pénélope ta mère l'a interrogé elle-même, puis, lorsque ce mendiant a songé au repos, la noble fille d'Icare a dit à ses esclaves de préparer une couche ; mais cet étranger, semblable à un homme dévoré de chagrin, n'a point voulu reposer dans une couche, ni sur de moelleux tapis : il s'est couché dans le vestibule, sur des peaux de brebis, et nous l'avons couvert ensuite d'un épais manteau. »
A ces mots, Télémaque, tenant sa lance à la main, sort du palais, suivi de ses chiens agiles, et se rend à l'assemblée des Achéens aux belles cnémides. — La vénérable Euryclée, fille d'Ops, issu de Pisénor, exhorte les esclaves en disant :
[149] « Hâtez-vous d'arroser et de nettoyer cette demeure ; étendez des tapis de pourpre sur ces sièges magnifiques ; lavez toutes ces tables avec des éponges ; allez à la fontaine pour y prendre de l'eau que vous apporterez promptement ici : car les prétendants ne se feront pas longtemps attendre. Ce jour est pour tous un jour de fête, et les jeunes princes viendront de grand matin au palais. »
Elle dit, et toutes les esclaves obéissent à cet ordre. Vingt femmes vont puiser de l'eau aux sources profondes (7), et les autres servantes s'empressent de tout préparer dans l'intérieur du palais.
Bientôt arrivent les serviteurs des prétendants ; ils se mettent à fendre le bois, et les femmes reviennent de la fontaine. Alors le pasteur Eumée, amenant trois porcs, les plus beaux de la bergerie, franchit le seuil du palais ; il fait paître ses porcs dans la vaste enceinte des cours, et adresse ensuite au divin Ulysse ces rapides paroles :
[166] « Étranger, les prétendants te respectent-ils maintenant, ou te méprisent-ils encore dans le palais d'Ulysse, comme ils l'ont fait hier ? »
L'ingénieux fils de Laërte lui répond en disant :
[169] « Cher Eumée, que les dieux punissent enfin l'insolence de ces hommes orgueilleux et sans pudeur, de ces princes qui n'ont pas craint de m'outrager dans une maison étrangère ! »
Ainsi parlent Ulysse et le pasteur. — Mélanthius conduisant les plus belles chèvres de son troupeau pour le repas des prétendants, et suivi de deux bergers, entre dans le palais ; il attache ses chèvres sous le portique sonore, puis il adresse à Ulysse ces reproches amers :
[178] « Comment, vil étranger, tu es encore dans cette demeure pour importuner les prétendants ! Tu ne quitteras donc jamais cette porte ? Je crois que nous ne nous séparerons pas avant d'en être venus aux mains. Pourquoi restes-tu toujours ici, contrairement aux convenances, pour demander quelques bribes à ces jeunes princes ? Va donc mendier aux repas des autres Achéens. »
L'ingénieux Ulysse ne daigne pas lui répondre ; il secoue seulement la tète, et inédite au fond de son cœur une terrible vengeance.