Odyssée (page 39)
LIVRE XX (suite)
Le troisième, qui franchit le seuil du palais, est Philétius, chef des bergers, qui amène aux prétendants de grasses chèvres et une génisse stérile (des nautoniers qui passaient des voyageurs à Ithaque y ont conduit Philétius et les pasteurs qui le suivaient). Le chef des bergers attache ses chèvres sous le portique retentissant, puis, s'approchant d'Eumée, il lui dit :
[191] « Pasteur, quel est donc cet étranger nouvellement arrivé en ces lieux ? Quels sont ses parents et quelle est sa patrie ? Comme cet infortuné ressemble au roi, notre ancien maître ! Certes, les dieux peuvent maintenant accabler de maux les simples mortels, puisqu'ils réservent tant d'infortunes aux rois eux-mêmes ! »
En disant ces mots, il s'approche d'Ulysse, lui prend la main, et lui parle en ces termes :
[199]
« Salut, vénérable étranger. Que la prospérité t'accompagne désormais, car en ce moment tu me parais être accablé par le malheur. — Puissant Jupiter, aucune divinité n'est aussi cruelle que toi ! Tu es sans pitié pour les faibles humains ; lorsque tu leur as donné le jour, tu les plonges dans des abîmes de douleurs ! — Étranger, en te voyant, j'ai pensé à Ulysse, à mon divin maître, et la sueur a coulé le long de mon corps, et mes yeux se sont remplis de larmes ! Si ce héros est encore vivant, s'il voit la lumière du soleil, il erre peut-être, couvert de haillons semblables aux tiens, parmi les villes des hommes ! Mais si l'irréprochable Ulysse n'existe plus, s'il est descendu dans les sombres demeures de Pluton, quel malheur pour moi ! Car autrefois il me confia la garde de ses belles génisses dans le pays des Céphaléniens, lorsque je n'étais encore qu'un enfant ; ces génisses sont innombrables aujourd'hui, et jamais pasteur n'eut une race aussi féconde de génisses au large front. Cependant des princes étrangers m'obligent à conduire ici mes plus beaux troupeaux pour qu'ils soient dévorés par les prétendants, par ces jeunes orgueilleux qui méprisent Télémaque dans son propre palais, qui ne craignent point le courroux des dieux et sont impatients de se partager les biens d'Ulysse, leur roi et leur maître, absent depuis tant d'années ! Une foule de pensées agite et trouble mon esprit. Il serait mal sans doute, tant que le fils d'Ulysse existe, de m'en aller dans un autre pays, et de conduire les bœufs de mon maître à des peuples étrangers ; mais il est dur aussi d'être maltraité par les prétendants en gardant avec soin les troupeaux du fils de Laërte ! Depuis longtemps je veux quitter l'île d'Ithaque pour me retirer chez quelque roi puissant ; car les excès de ces jeunes princes ne sont plus supportables. Mais je pense encore à mon malheureux maître, qui reviendra peut-être un jour pour chasser de son palais la troupe insolente des prétendants. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt en disant :
[227] « Pasteur, tu me parais être un homme juste et intelligent; je vois môme que ton esprit est plein de prudence. Eh bien ! je t'atteste par le plus grand des serments ; je te jure par Jupiter, le plus puissant des dieux, par cette table hospitalière et par ce foyer auprès duquel je me suis approché, que le fils de Laërte reviendra dans sa demeure pendant que tu y seras encore! Pasteur, tu verras massacrer de tes propres yeux, si tel est ton désir, tous les prétendants, tous ces jeunes princes qui commandent encore en maîtres dans ce palais ! »
Le gardien des génisses réplique en ces termes :
[236] « Cher étranger, que le fils de Saturne accomplisse cette promesse, et tu jugeras alors de mon courage et de la force de mon bras ! »
Eumée implore aussi les dieux, et leur demande de ramener l'intrépide Ulysse dans sa patrie.
Pendant que le héros s'entretient avec ses pasteurs, les pré-tendants méditent la mort de Télémaque. Mais tout à coup s'élève à la gauche de ces jeunes princes un aigle au vol rapide (8), tenant dans ses serres une timide colombe. Amphinome, s'adressant aux prétendants, leur dit :
[245] « Mes amis, le complot que nous tramons conre les jours de Télémaque ne réussira pas. Ne songeons donc maintenant qu'à la joie des festins. »
Ainsi parle Amphinome, et son discours plaît aux prétendants. Ils entrent tous dans le palais du divin Ulysse, et déposent leurs manteaux sur des sièges et des trônes ; puis ils égorgent de grasses chèvres et de superbes brebis ; ils immolent encore de beaux porcs et une génisse qui appartenait au troupeau (9) ; ils distribuent ensuite aux convives les entrailles qu'ils viennent de faire rôtir, et mêlent le vin dans des cratères. Eumée présente des coupes aux prétendants ; Philétius leur distribue le pain dans de belles corbeilles, et Mélanthius leur verse le vin. Tous les convives étendent aussitôt les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés.
Télémaque, qui médite toujours de nouvelles ruses, fait asseoir Ulysse dans la salle, sur un humble siège placé près du seuil de pierre et devant une petite table ; il lui donne une part des entrailles, lui verse du vin dans une coupe d'or, et lui dit :
[261] « Reste maintenant au milieu des convives pour boire avec nous le doux nectar ; moi j'empêcherai bien les prétendants de te dire des injures : ce n'est point ici une demeure publique, mais le palais d'Ulysse que ce héros a acquis pour moi. Quant à vous, jeunes princes, abstenez-vous de toute action violente, de toute parole injurieuse, afin qu'aucune querelle ne s'élève en ces lieux. »
Il dit. Tous les prétendants indignés se mordent les lèvres, et admirent l'audace avec laquelle Télémaque vient de leur parler. Antinoüs, fils d'Eupithée, s'adressant aux jeunes princes, prononce ces mots :
[271] « Achéens, approuvons ce discours, quelque violent qu'il soit ; car Télémaque nous parle en nous menaçant. Si Jupiter ne s'était pas opposé à nos desseins, nous aurions déjà dompté dans ce palais ce bruyant orateur. »
Ainsi parle Antinoüs ; mais Télémaque, sans prendre aucun souci des paroles qu'il vient d'entendre, ne répond rien. — Cependant les hérauts conduisent dans la ville l'hécatombe
LIVRE XX sacrée des dieux ; tous les Achéens à la longue chevelure sont rassemblés dans le bois touffu d'Apollon, du dieu qui lance au loin les traits.
LIVRE XX
Lorsque les prétendants ont fait rôtir les chairs des victimes (10), ils les retirent du foyer, les divisent, et participent tous à ce splendide festin. Ceux qui servent dans le palais apportent à Ulysse une part de viandes rôties égale à celle des autres convives, ainsi que l'avait ordonné Télémaque.
La déesse Minerve ne permet pas que les prétendants cessent leurs insultes ; elle veut que la douleur et la colère pénètrent plus profondément encore dans le cœur d'Ulysse. Parmi les prétendants se trouvait un homme dont l'âme était injuste ; il s'appelait Ctésippe, et habitait Samé. Cet homme, plein de confiance dans ses immenses richesses, désirait s'unir à l'épouse du divin Ulysse, absent depuis tant d'années. Ctésippe, s'adressant à ses compagnons, leur dit :
[292] « Prétendants illustres, écoutez tous ce que je vais dire. Ce vil étranger a déjà reçu une part égale à la nôtre ; cela est convenable : car il ne serait ni juste, ni honnête, de mépriser, les hôtes de Télémaque, quand l'un d'eux vient dans ce palais. Mais moi, je veux aussi lui faire le présent de l'hospitalité, pour qu'il l'offre à la femme qui l'aura, baigné, ou aux autres esclaves, d'Ulysse. »
En parlant ainsi, Ctésippe prend dans une corbeille le pied d'un bœuf, et le lance d'une main vigoureuse ; Ulysse évite le coup en inclinant doucement la tête ; mais du fond de son âme, il laisse échapper un rire sardonique (11), et le pied de bœuf va frapper la muraille. Alors Télémaque indigné dit à ce jeune audacieux :
[304] « Certes, Ctésippe, tu es bien heureux de n'avoir point frappé mon hôte : il est vrai qu'il à lui-même évité le coup. Mais si tu l'avais atteint ce mendiant, je t'aurais plongé ma lance dans la poitrine, et ton père, au lieu d'avoir à se réjouir de ton hyménée, aurait eu à célébrer des funérailles ! Qu'à l'avenir personne ne commette plus ici de tels outrages. Maintenant j'ai de l'expérience, je sais distinguer le bien d'avec le mal, et je ne suis plus un enfant. Jusqu'à présent j'ai supporté bien des injures ; je vous ai vus égorger mes brebis, boire mon vin et livrer mes blés au pillage ; car il est impossible qu'un seul homme en chasse un si grand nombre ; cependant cessez d'exercer vos ravages. Si vous voulez me tuer avec l'airain cruel, faites-le, je le désire moi-même. Certes il vaut mieux mourir que de voir commettre sous ses yeux de tels forfaits, que de voir ses hôtes outragés et ses servantes honteusement violées dans de riches demeures ! »
A ces mots, tous les prétendants gardent un profond silence. Mais Agélaüs, fils de Damastor, prend la parole et dit :
[322] « O mes amis, qu'aucun de vous ne s'indigne ni ne réponde par d'aigres paroles à ces justes reproches. Ne frappons plus ce mendiant et gardons-nous d'insulter les serviteurs d'Ulysse. Moi je vais donner un conseil à Télémaque, ainsi qu'à sa mère, et je désire qu'il leur soit agréable. Tandis que, le cœur plein de désir, vous conserviez tous deux l'espoir que le prudent Ulysse. reviendrait dans sa demeure, n'était-il pas blâmable de laisser toujours ici les Achéens ? Il aurait mieux valu que les dieux eussent permis à Ulysse de revenir dans son palais(12) ; mais maintenant tout nous prouve que ce héros ne reverra jamais sa patrie. Télémaque, va donc trouver ta mère, et dis-lui qu'elle doit choisir pour époux celui d'entre les Grecs qui lui paraîtra le plus illustre, et qui fera les plus riches présents. Toi, tu pourras boire et manger au gré de tes désirs et jouir en paix de l'héritage de ton père. Alors ta mère, la chaste Pénélope, veillera sur les biens de son nouvel époux. »
Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
[338] « Agélaüs, je te jure par Jupiter et par les souffrances de mon glorieux père, qui est mort loin d'Ithaque, ou qui erre peut-être encore de contrée en contrée, que je ne m'oppose point à l'hymen de ma mère. Chaque jour, au contraire, j'exhorte Pénélope à prendre pour époux celui que son cœur désire, et moi-même j'offre de nombreux présents (13). Cependant je crains, en prononçant de si violentes paroles, de la forcer à sortir de cette demeure. J'espère que les dieux ne permettront jamais qu'elle s'éloigne ! »
Ainsi parle Télémaque. Les prétendants, excités par Minerve, éclatent d'un rire inextinguible qui trouble leur raison et ils rient d'un rire étrange, emprunté (14) ; ils avalent des chairs encore saignantes ; leurs yeux se remplissent de larmes, et leur âme semble présager un grand malheur. En ce moment Théoclymène, semblable aux dieux, s'écrie dans l'assemblée :
[351] « Malheureux ! quels maux souffrez-vous donc ? Une nuit profonde vous environne et elle couvre vos têtes, vos visages et vos genoux ! De sourds gémissements se font entendre, et vos joues sont baignées de larmes ! Le sang ruisselle à longs flots sur les murs et sur les hautes colonnes (15) ; les portiques et les cours sont remplis de fantômes qui se précipitent dans le sombre Érèbe ; le soleil a disparu des cieux, et les ténèbres de la mort vous enveloppent de toutes parts ! »
Il dit, et les prétendants se mettent à rire. Alors Eurymaque, fils de Polybe, prend la parole et dit :
[360] « Cet étranger récemment arrivé en ces lieux a sans doute perdu la raison. Jeunes gens, faites-le sortir à l'instant du palais, et conduisez-le jusqu'à la place publique, puisqu'il prend ici le jour pour la nuit. »
Théoclymène s'empresse de répondre en ces termes à l'orgueilleux prétendant :
[363] « Eurymaque, je n'ai pas besoin de guides pour me conduire : mes yeux, mes oreilles, mes pieds, sont encore bons, et mon esprit ne s'est point honteusement dégradé ! Je sors volontiers de, ce palais ; car je prévois les malheurs qui vous menacent. Prétendants orgueilleux, qui insultez les étrangers dans les demeures d'Ulysse et tramez sans cesse d'odieux complots, aucun de vous ne pourra fuir, ni échapper à la mort ! »
Théoclymène en disant ces mots s'éloigne du palais et se rend auprès de Pirée qui le reçoit avec joie. — Alors tous les prétendants se regardent entre eux et augmentent encore le courroux de Télémaque en riant de ses hôtes. Ainsi, l'un de ces jeunes insensés lui dit :