Odyssée (page 40)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LIVRE XX (suite)

[376] « Télémaque, personne n'est plus malheureux que toi dans le choix des voyageurs que tu accueilles ! Celui que tu protèges ici est un misérable mendiant, sans pain, sans force, incapable, de travailler, enfin, un vil fardeau de la terre ; et l'autre ne vient dans ce palais que pour prophétiser ! Télémaque, si tu m'en crois (et c'est ce que tu peux faire de mieux), nous jetterons ces deux étrangers sur un bon navire garni de rames, et nous les enverrons aux Siciliens pour en avoir un prix convenable. »

C'est ainsi que parle ce jeune prince ; mais Télémaque, peu touché de ce qu'il vient d'entendre, ne répond rien. Il regarde secrètement son père, et attend avec impatience l'instant où il pourra frapper ses ennemis.

La fille d'Icare, la prudente Pénélope, assise en face de la porte sur un siège magnifique, écoutait attentivement tout ce que les prétendants disaient dans le palais. — Ces jeunes princes, après avoir immolé de nombreuses victimes, préparent en riant un agréable et délicieux festin. Cependant une puissante déesse et un vaillant guerrier allaient bientôt convier au plus triste des repas ceux qui, les premiers, méditèrent des projets injustes et odieux !

Notes, explications et commentaires

(1) La lice est la femelle d'un chien de chasse.

(2) Platon, qui n'a pas coutume de louer Homère, dit Dugas-Montbel, cite plusieurs fois ce passage avec éloge, comme un exemple de fermeté et d'empire sur soi-même, et aussi comme une preuve qu'il existe deux natures dans l'homme dont l'une peut commander à l'autre.

(3) Il nous a été impossible de rendre en français l'épithète

(qui reflue, ou, selon le scholiaste, qui revient toujours sur lui-même dans son cours éternel autour de la terre), qu'Homère donne à l'Océan. Clarke et Dubner traduisent très-exactement

(vers 65) par reflui Oceani.

(4) Dans les poèmes d'Homère, le mot

(vers 100) s'entend du présage qu'on lirait des paroles de celui qui parlait le premier. Eustathe explique

par (discours qui sert à manifester), et par

(discours prophétique).

(5) Il y a évidemment ici une interpolation ; nous lisons dans le texte de Wolf :

(vers 1O4) (du haut des nuages), et quelques vers plus bas la femme qui travaille aux meules dit : et pourtant le ciel est sans nuages (οὐδέ (vers 114)). Knigth retranche entièrement ce vers qui est le cent quatrième du livre XXI.

(6) Le texte porte :

(vers 108) (moelle des hommes) ; mais tous les commentateurs nous apprennent qu'Homère se sert ici de cette expression pour parler de mets nourrissants.

(7) Homère dit :

(vers 158) Les auteurs du Dictionnaire des Homérides expliquent ce passage par ces mots : « source dont l'eau est noire, de couleur foncée, à cause de la profondeur. »

(8) Le texte porte:

(vers 243) (aigle au vol élève).

(9) Dugas-Montbel à commis une erreur en traduisant (vers 251) par génisse qui n'a point porté le joug. Madame Dacier passe cette phrase sous silence, et Bitaubé dit : l'honneur du troupeau. Nous avons traduit ce passage aussi littéralement que possible ; car

LIVRE XX venant de troupeau), signifie, comme le dit fort bien le Dictionnaire des Homérides : qui appartient au troupeau, qui paît dans les pâturages.

(10) Homère dit :

LIVRE XX

(vers 279) (chairs supérieures) pour faire entendre que les chairs inférieures, ou les entrailles (σπλάγχνα), se mangeaient en premier dans tous les festins. — Knight supprime tout ce passage.

(11) Le texte grec porte :

(vers 301/302)

LIVRE XX que Dubner traduit par subrisit autem animo Sardanium omnino risum talem (mais il laissa échapper de son âme un rire entièrement semblable au rire sardanien). Knight, tout en admettant que

vient de l'ancien verbe qui a la même signification que

LIVRE XX

(rire avec amertume), repousse avec raison ceux qui font dériver ce mot de l'île de Sardaigne, où croissait une herbe qui avait la propriété de contracter les lèvres, parce qu'Homère ne connaissait point cette île. On prétend que l'expression française de ris sardonique ou sardonien vient de

(12) Comme ce passage a été diversement expliqué par les traducteurs français, nous avons suivi la version allemande de Voss, qui nous semble la plus claire et la plus correcte.

(13) Homère ne dit pas ici que les prétendants feront des présents pour obtenir Pénélope ; c'est Télémaque, au contraire, que le poète désigne pour offrir ces présents soit aux prétendants, soit à sa mère. Voici ce passage :

(vers 342), qui n'a été compris ni par madame Dacier, ni par Bitaubé et que Dubner a parfaitement rendu par atque insuper multa dona dabo.

(14) Il y a dans le texte :

(vers 347) (ceux-ci riaient déjà mec des mâchoires étrangères). Dugas-Montbel, en citant cette phrase dans ses Observations, dit : « Elle est admirable pour exprimer la joie qui tenait du vertige, et dont Minerve elle-même avait frappé tous les prétendants. C'est ce que madame Dacier traduit par cette phrase vulgaire : « Ils riaient à gorge déployée. » Je ne crois pas, ajoute cet auteur, qu'il existe, même dans l'Iliade, une situation plus terrible et qui laisse des impressions plus pathétiques. Jamais l'effroi des pressentiments ne fut exprimé d'une manière plus sublime. Ces hommes qui dévorent des viandes encore toutes sanglantes, qui rient à grand bruit, et dont pourtant les yeux se remplissent de larmes ; ce prophète qui déjà les plaint et déplore leurs erreurs ; les ténèbres dont il les voit enveloppés ; le sourd mugissement qui frappe ses oreilles ; ces ruisseaux de sang ; ces ombres remplissant les portiques et les cours, et que découvre son œil prophétique ; le soleil qui s'obscurcit dans les cieux ; la nuit qui se précipite de toutes parts : ce sont là de ces beautés qu'on ne trouve que dans Homère ou dans la Bible. Le repas de Balthazar est le seul morceau de l'antiquité qui puisse inspirer une émotion plus forte, une terreur plus profonde. »

(15) Homère dit :

(vers 354). Selon les uns,

LIVRE XX était une con­struction intermédiaire ou une pièce d'assemblage reliant deux soliveaux ; selon les autres, il désigne le renfoncement des parois entre les piliers. Aristarque fait synonyme de

Homère, Odyssée, Chant 21 (traduction française)

Homère

Odyssée

Pour d'autres traductions françaises

texte grec

chant 20

chant 22

Livre XXI

JEU DE L'ARC.

inerve, la déesse aux yeux d'azur, inspire à la prudente Pénélope la pensée de placer l'arc et les bagues (1) dans le palais d'Ulysse, et de proposer aux prétendants cette fatale épreuve qui doit être cause de leur trépas. La reine monte les nombreux degrés qui conduisent à ses appartements ; elle prend une superbe clef d'airain courbée avec grâce et ornée d'un manche d'ivoire ; puis elle se rend avec ses femmes dans la salle la plus reculée du palais, où l'on plaça jadis les trésors du roi, l'airain, l'or et le fer difficile à travailler (2). Là se trouve aussi l'arc du héros et le carquois, gardien des flèches, dans lequel est un grand nombre de traits, sources de gémissements et de larmes. — Un étranger qui rencontra le divin Ulysse près de Lacédémone lui fit présent de cette arme : c'était le fils d'Euryte, Iphitus, semblable aux immortels ; ils se trouvèrent tous deux en Messénie, dans le palais du prudent Orsiloque. Le héros était allé dans cette contrée pour y réclamer le paiement d'une dette que tout le peuple lui devait car autrefois des Messéniens, venus à Ithaque, avaient enlevé sur leurs solides navires trois cents brebis et leurs pasteurs. Le roi Laërte et tous les vieillards chargèrent Ulysse, quoiqu'il fût bien jeune encore, d'aller en Messénie pour y chercher le prix de ce butin ; ils le forcèrent même d'entreprendre un si long voyage. Iphitus était aussi allé dans ce pays parce que les Messéniens lui avaient enlevé douze cavales rapides et douze mules infatigables : ce voyage fut la cause de sa mort. Iphitus, étant arrivé chez le fils de Jupiter, le magnanime Hercule, ce héros invincible le tua dans sa demeure, quoiqu'il fût son hôte. Hercule ne redouta ni la vengeance des dieux ni la table hospitalière qu'il avait placée devant le descendant d'Euryte ; il l'immola sans pitié et retint chez lui ses belles cavales. C'est lorsque Iphitus était à la recherche de ses mules agiles qu'il rencontra le divin Ulysse et lui donna cet arc qu'avait porté jadis son père, le grand Euryte qui, en mourant, le lui légua dans ses demeures élevées. Ulysse, à son tour, lui offrit un glaive tranchant et une forte lance, comme premier gage de l'hospitalité qu'il contractait avec lui. Mais l'un de ces héros ne donna jamais à l'autre le repas hospitalier : car avant qu'ils pussent se revoir, Hercule immola le fils d'Euryte, Iphitus qui avait offert cet arc à Ulysse. Quand l'époux de Pénélope partait sur ses sombres navires pour quelque expédition lointaine, il n'emportait point cet arc ; il laissait chez lui ce présent d'un hôte bien-aimé, afin de pouvoir s'en servir dans sa chère patrie (3).

[42] Lorsque Pénélope, la plus noble des femmes, est arrivée devant la porte de la salle où sont renfermés les trésors, elle s'arrête sur le seuil de chêne qu'un artisan habile polit avec soin, et sur lequel il plaça deux montants alignés au cordeau, pour servir de supports aux portes brillantes. La reine délie aussitôt la courroie qui était attachée à l'anneau, puis elle introduit la clef dans la serrure, repousse les leviers qui servent de verrous ; et les portes mugissent comme des taureaux qui paissent dans les prairies : elles cèdent aux efforts de la clef et s'ouvrent devant la fille d'Icare. Pénélope entre, et monte sur une haute estrade où sont placés les riches vêtements parfumés ; elle étend la main et saisit l'arc renfermé dans un étui brillant qui était suspendu au mur par une cheville. La reine s'assied, et, plaçant cet étui sur ses genoux, elle fait éclater ses gémissements ; puis elle retire de son étui splendide l'arc du roi. Après avoir versé des torrents de larmes et poussé des cris plaintifs, la plus noble des femmes se dirige vers la salle où sont les prétendants, en tenant dans ses mains l'arc flexible et le carquois qui renferme un grand nombre de flèches meurtrières. Les suivantes de Pénélope portent un coffre où se trouvent du fer et de l'airain qui servaient aux luttes du roi (4). Quand la divine Pénélope est près de la salle des jeunes princes, elle s'arrête sur le seuil de la porte solide : un léger voile couvre son visage et deux suivantes fidèles se tiennent à ses côtés. Alors, s'adressant aux convives, elle leur dit :

[68] « Écoutez-moi, vous qui ruinez par vos repas et par vos fêtes la demeure d'un héros absent depuis tant d'années. Vous n'avez d'autre prétexte pour justifier ici votre séjour, que le désir d'obtenir ma main et de me prendre pour épouse ; eh bien ! prétendants, je vous propose une lutte dont je serai le prix, et je dépose a vos pieds l'arc redoutable du divin Ulysse. Celui qui tendra facilement cet arc et fera passer une flèche dans toutes les haches placées au sommet de ces douze piliers, obtiendra ma main; j'abandonnerai la demeure de mon époux, ce riche et superbe palais dont je garderai le souvenir même dans mes rêves. »

En achevant ces mots, elle ordonne à Eumée, de déposer l'arc et le fer brillant entre les mains des prétendants. Eumée prend cette arme ; mais, en la remettant aux jeunes princes, il ne peut retenir ses pleurs. Philétius verse aussi des larmes ; en apercevant l'arc du roi son maître. Antinoüs les réprimande en ces termes :

[85] « Pâtres grossiers et misérables, qui ne songez jamais au lendemain, pourquoi répandre des pleurs et agiter ainsi l'âme de cette noble femme, qui est plongée dans une douleur profonde depuis que son époux est parti pour Ilion ? Mangez en silence dans ce palais, ou allez pleurer dehors ; mais laissez-nous cette arme qui doit être pour nous l'objet d'une lutte difficile. Je ne pense

pas que l'on parvienne, sans de grands efforts, à tendre l'arc brillant et poli du divin Ulysse ; car aucun de nous ne ressemble à l'époux de Pénélope. Jadis je vis ce héros ; je m'en souviens encore, et pourtant je n'étais qu'un enfant. »

Antinoüs parle ainsi, parce qu'il espère pouvoir tendre la corde de l'arc et lancer une flèche à travers le fer. — Cependant c'était lui qui devait le premier recevoir le trait parti des main d'Ulysse ; car le premier il avait outragé ce héros dans son propre palais, et le premier aussi il avait excité contre le fils de Laërte tous les prétendants. — Télémaque prend la parole et s'écrie :

[102] « Hélas ! Jupiter m'a donc privé de la raison ! Ma mère bien-aimée, malgré sa prudence, consent à abandonner cette demeure, à suivre un autre époux ; et moi je me réjouis comme un insensé, et le sourire est sur mes lèvres ! — Illustres prétendants, on vous propose une lutte pour une femme qui n'a point son égale, ni dans l'Achaïe, ni dans la divine Pylos, ni dans Argos, ni dans Mycènes, ni dans Ithaque, ni même sur tout le continent! Jeunes princes, vous la connaissez vous-même; alors qu'ai-je besoin de louer sa sagesse et sa beauté ? Ne cherchez pas plus longtemps de vains prétextes pour différer à tendre l'arc redoutable de mon père. Je veux aussi, moi, essayer mes forces : si je tends la corde de cet arc et si je fais passer une flèche à travers le fer des haches, je n'aurai point la douleur de voir ma vénérable mère quitter ce palais pour suivre un nouvel époux : elle ne voudrait pas abandonner un fils déjà plein de vigueur et qui remporte comme Ulysse, son père, le prix de tous les combats ! »

[118] Il se lève aussitôt, quitte le manteau de pourpre qui couvrait ses épaules, et détache le glaive aigu qu'il portait au côté. D'abord il place les piliers surmontés d'une hache, en creusant pour chacun d'eux un trou profond ; puis il les aligne au cordeau et jette autour de ces piliers de la terre qu'il affermit avec ses pieds. Soudain les prétendants regardent avec une surprise mêlée d'effroi le jeune Télémaque, qui, sans avoir jamais vu de telles luttes, dispose tout avec une si grande habileté. Le fils de Pénélope se dirige vers le seuil de la porte ; là il essaie de tendre l'arc ; trois fois il désire de le courber, et trois fois les forces l'abandonnent ; pourtant il espère bien tendre la corde et envoyer une flèche à travers les bagues. Enfin, pour la quatrième fois, il tire le nerf avec force, l'arc va se tendre lorsque Ulysse fait un signe à son fils et l'arrête au milieu de son ardeur. Télémaque s'écrie aussitôt :

[131] « Hélas ! serai-je toujours un homme incapable et faible, ou bien suis-je maintenant trop jeune pour me confier à la force de mon bras et repousser ceux qui voudraient m'attaquer ? Allons, prétendants, vous qui l'emportez sur moi par votre vigueur, tendez donc l'arc d'Ulysse, afin de terminer promptement cette épreuve. »

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