Odyssée (page 41)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

JEU DE L'ARC. (suite)

En achevant ces mots, Télémaque dépose l'arc à terre, et l'appuie contre les belles portes du palais (5) ; il place la flèche légère sur le magnifique anneau de l'arc (6), et va s'asseoir sur le siège qu'il venait de quitter. Antinoüs prend alors la parole et dit:

[141] « Mes amis, levez-vous tous les uns après les autres en commençant par la droite, et en partant du lieu où l'on verse le vin. »

Tous les prétendants approuvent ce qu'Antinoüs vient de dire. D'abord, se lève le fils d'Enops, Liodès, qui exerçait parmi ces jeunes princes les fonctions d'aruspice, et qui se tenait toujours au fond de la salle, tout près d'un superbe cratère : lui seul s'indignait contre les prétendants, et il trouvait odieux les crimes qu'ils commettaient dans le palais d'Ulysse. Arrivé sur le seuil de la porte, il s'arrête et essaie de tendre l'arc ; mais il ne peut y parvenir : ses mains faibles et délicates sont bientôt fatiguées.

[152] « Mes amis, dit-il aux prétendants, je ne pourrai jamais tendre l'arc ; qu'un autre l'essaie à ma place. Mais je crains bien que

cette arme prive de la force et de la vie un grand nombre de vaillants guerriers ! Cependant il vaut mieux mourir que de vivre en perdant la femme qui nous attire en ces lieux et que nous désirons tous obtenir depuis tant d'années. Chacun de vous a l'espoir et le désir de s'unir à Pénélope, l'épouse d'Ulysse ; mais lorsque vous aurez considéré et essayé cet arc, je crois que vous vous empresserez de rechercher en mariage d'autres Achéennes nobles et riches. Alors la fille d'Icare pourra épouser celui qui offrira les plus riches présents, et viendra dans cette maison conduit par le destin.»

En parlant ainsi, il dépose l'arc à terre et l'appuie contre les belles portes du palais ; il place la flèche légère sur le magnifique anneau de l'arc, et revient s'asseoir sur le siège qu'il occupait auparavant. Antinoüs, irrité contre lui, prend la parole et dit :

[168] « Liodès, quelle parole terrible et funeste s'est échappée de tes lèvres ! Je suis indigné de t'entendre dire que cette arme privera de la force et de la vie un grand nombre de vaillants guerriers, parce que toi tu n'as pu tendre l'arc d'Ulysse ! Va, ta mère, en te donnant le jour, ne t'a point fait pour manier les arcs et les flèches ! Crois-moi, il est ici d'illustres prétendants qui tendront bientôt cet arme redoutable. »

Puis, s'adressant à Mélanthius, le gardien des chèvres, il prononce ces paroles :

[176] « Hâte-toi, Mélanthius, de préparer du feu dans le palais, et de placer devant le foyer un siège recouvert d'une peau d'animal ; tu nous apporteras ensuite de la graisse pour que nous la fassions chauffer et que nous en enduisions l'arc d'Ulysse, afin de le rendre plus flexible ; alors nous essaierons nos forces, et nous terminerons promptement cette épreuve. »

Il dit, et Mélanthius s'empresse d'allumer le feu ; il place devant le foyer un siège recouvert d'une peau d'animal, et apporte une grosse boule de graisse que les prétendants font chauffer ; ces jeunes princes, après en avoir enduit l'arc d'Ulysse, essaient de le tendre ; mais leurs efforts sont inutiles, et ils manquent tous de force et d'adresse. Cependant les deux chefs des prétendants, Antinoüs et Eurymaque, qui étaient les plus valeureux de tous, n'avaient pas encore paru dans la lice (7). »

En ce moment les deux pasteurs, Eumée et Philétius, sortent du palais, et le divin Ulysse suit leurs pas. Quand ils ont franchi le seuil des portes et l'enceinte de la cour, le héros adresse aux bergers ces douces paroles :

[193] « Gardien des bœufs, et toi, gardien des porcs, dois-je parler ou dois-je me taire encore ? Mais mon cœur me dit de parler. Écoutez-moi donc. Si, tout à coup, le divin Ulysse, ramené par quelque divinité, reparaissait en ces lieux, que feriez-vous ? Est-ce à Ulysse ou bien aux prétendants que vous prêteriez secours ? Allons, répondez-moi, et dites ce que votre cœur vous inspire.»

Philétius, le gardien des bœufs, répond aussitôt en disant :

« Puissant Jupiter, fais que mes vœux s'accomplissent ! Que mon maître, ramené par quelque divinité, revienne enfin dans sa patrie, et tu verras, toi pauvre vieillard, quelle est ma force et ce que peut mon bras ! »

Le pasteur Eumée implore aussi tous les habitants de l'Olympe pour qu'Ulysse revoie son palais. — Le héros, après avoir reconnu les bons sentiments qui animaient ces deux pasteurs, reprend en ces termes :

[207] « Eh bien ! Ulysse est devant vous ; c'est moi qui, après avoir souffert pendant vingt années des maux sans nombre, reviens enfin dans ma patrie. Je vois que, parmi tous mes serviteurs, vous êtes les seuls qui désiriez de me revoir ; car je n'ai jamais entendu mes autres esclaves demander aux immortels qu'ils me ramenassent dans mon palais. Aussi, je vous parlerai avec franchise, et je vous dirai tout ce que je veux entreprendre. Si les dieux font tomber sous mes coups les orgueilleux prétendants, je vous donnerai à tous deux des épouses, je vous comblerai de richesses, je vous élèverai des demeures près de la mienne, et vous serez toujours pour moi les compagnons et les frères de Télémaque. Maintenant, approchez pour que je vous montre un signe qui me fera reconnaître à vos yeux et portera la conviction dans vos esprits. Regardez cette cicatrice laissée par la blessure que me fit jadis un sanglier aux dents d'ivoire lorsque je chassais, sur les monts du Parnèse, avec le fils d'Autolycus. »

En disant ces mots, il ouvre ses haillons et leur montre la large cicatrice qu'il portait à la jambe ; les deux pasteurs, en la voyant, la reconnaissent aussitôt. Alors, en pleurant, ils entourent de leurs bras l'ingénieux Ulysse et embrassent avec transport sa tête et ses épaules. Le héros, touché de ces marques de tendresse, baise aussi la tête et les mains d'Eumée et de Philétius, Sans doute ils auraient ainsi pleuré jusqu'au coucher du soleil, si Ulysse lui-même n'eût arrêté leurs larmes en disant :

[228] « Cessez, ô mes amis, ces pleurs et ces gémissements, de peur que quelqu'un venant à sortir du palais ne nous aperçoive et n'aille rapporter ce qu'il a vu aux fiers prétendants. Rentrons maintenant, non pas tous ensemble, mais les uns après les autres : moi le premier, vous ensuite ; convenons aussi de ce qu'il faut faire (8). Comme tous les prétendants ne voudront pas permettre qu'on me donne l'arc et le carquois, toi, divin Eumée, tu iras prendre ces armes et tu me les remettras ; puis tu ordonneras à toutes les femmes de fermer exactement les portes du palais : si l'une d'elles entend du bruit ou des gémissements dans les salles où sont les prétendants, qu'elle ne sorte point, mais qu'elle reste tranquillement à ses travaux. Quant à toi, Philétius, je te recommande de fermer promptement toutes les portes de la cour, et même de les attacher avec des liens. »

A ces mots il rentre dans ses belles et commodes demeures, et va s'asseoir sur le siège qu'il venait de quitter. Bientôt Eumée et Philétius reparaissent dans le palais du divin Ulysse.

En ce moment Eurymaque tient l'arc et l'expose à la brillante clarté de la flamme ; mais il ne peut parvenir à le tendre. Alors de longs gémissements s'échappent de sa poitrine, et, dans l'excès de son désespoir, il s'écrie :

[249] « Hélas ! quelle douleur pour moi et pour tous les prétendants ! Ce n'est pas encore tant sur cet hymen que je gémis (quoique je le regrette), car il y a d'autres Achéennes, soit dans l'île d'Ithaque, soit dans les villes voisines ; mais c'est de nous trouver inférieurs en force au divin Ulysse, et de ne pouvoir tendre son arc ! Quelle honte pour nous, lorsque cette aventure sera connue de la postérité ! »

Antinoüs, fils d'Eupithée, prend la parole et dit :

[257] « Eurymaque, il n'en sera pas ainsi : tu le sais bien toi-même. On célèbre maintenant parmi le peuple la fête sacrée d'Apollon, qui donc voudrait encore essayer de tendre l'arc ? Ne nous livrons plus à aucun exercice et laissons debout toutes les haches ; je ne pense pas que personne les enlève en venant dans la demeure d'Ulysse. Allons, mes amis, que l'échanson verse du vin dans les coupes, et qu'il nous les présente. Faisons des libations aux dieux éternels, et déposons à terre cet arc recourbé. Demain, vous ordonnerez à Mélanthius, le gardien des chèvres, de nous amener, au lever de l'aurore, les plus belles victimes de ses nombreux troupeaux, afin que nous offrions de grasses cuisses au divin Apollon, célèbre par son arc. Nous essaierons ensuite de tendre l'arme d'Ulysse pour terminer cette épreuve. »

Ainsi parle Antinoüs, et tous les prétendants approuvent ce qu'il vient de dire. Les hérauts répandent une eau pure sur les mains des jeunes princes. Les adolescents couronnent les cratères d'un délicieux breuvage ; puis ils portent les coupes à leurs lèvres, et les distribuent à tous les convives. Les prétendants l'ont alors les libations et boivent selon les désirs de leurs cœurs. Mais l'ingénieux Ulysse, qui n'abandonne point ses projets de vengeance, adresse ces paroles aux jeunes princes :

[275] « Écoutez-moi, prétendants d'une illustre reine, je vais vous parler selon les inspirations de mon cœur. J'implore Eurymaque et surtout le divin Antinoüs, qui vient de prononcer un discours plein de sagesse. Oui, déposez aujourd'hui l'arc d'Ulysse, et remettez-vous en aux divinités de l'Olympe : demain, les dieux donneront la victoire à celui qu'ils daigneront favoriser. Mais permettez-moi de prendre cet arc brillant, pour que j'essaie au milieu de vous la force de mon bras, et que je voie si mes membres ont conservé la vigueur et la souplesse qu'ils avaient auparavant, ou si les voyages et le défaut de soin (9) me les ont déjà ravies. »

Il dit, et les prétendants, irrités de cette audace, s'emportent contre lui ; car ils craignent tous qu'il parvienne à tendre l'arc d'Ulysse. Antinoüs, indigné des paroles du héros, lui adresse ces reproches amers :

[288] « Misérable étranger, ta raison t'abandonne ! Est-ce que tu n'es point satisfait d'avoir pris ton repas au milieu de nous, qui sommes des princes illustres ? T'avons-nous privé de nos mets, et n'as-tu pas assisté à tous nos entretiens ? Cependant aucun autre voyageur, et bien moins encore un mendiant, n'a ainsi que toi entendu nos discours. Le vin sans doute t'a troublé l'esprit, comme il le trouble à tous ceux qui le prennent avec excès et boivent sans modération. Jadis le vin fit perdre la raison au fameux centaure Eurythion, lorsqu'il était chez les Lapithes, auprès du magnanime Pirithoüs ; quand le vin eut troublé ses sens, il devint furieux et commit des crimes épouvantables dans le palais même de Pirithoüs (10) ; mais la colère s'empara bientôt de tous ces héros réunis; ils se jetèrent sur Eurythion, le traînèrent hors du vestibule, et lui coupèrent, avec l'airain cruel, le nez et les oreilles. Le centaure Eurythion, vivement offensé, s'en alla couvert de honte, et après avoir subi le châtiment d'une aberration funeste due à son esprit insensé. Voilà quelle fut l'origine de la guerre qui eut lieu entre les Centaures et les Lapithes. Quant à Eurythion, il s'attira de grands maux en se laissant affaiblir par le vin. De même, vil étranger, je t'annonce des malheurs sans nombre si tu essaies de tendre cet arc. Tu ne trouveras plus désormais aucun appui, aucun secours parmi le peuple d'Ithaque ; nous t'enverrons sur un sombre navire au roi Echétus, le plus cruel des hommes, et personne ne pourra te sauver de sa fureur. Bois donc en silence, et ne cherche pas à combattre avec des hommes plus jeunes et plus illustres que toi ! »

Alors la prudente Pénélope fait entendre ces paroles :

[312] « Antinoüs, il n'est ni juste ni honnête d'insulter les hôtes de Télémaque, lorsqu'il s'en présente un dans ce palais. Penses-tu que, si cet étranger, se fiant à son adresse et à son courage, parvient à tendre l'arc redoutable d'Ulysse, il me conduira dans sa demeure et me prendra pour son épouse ? Non, ce vénérable vieillard ne nourrit point cet espoir dans son âme. Que cette pensée ne trouble donc point vos fêtes ; car rien ne serait moins convenable. »

Eurymaque, fils de Polybe, lui répond aussitôt :

[321] « Fille d'Icare, chaste Pénélope, nous pensons bien que ce mendiant ne te conduira jamais dans sa demeure : cela ne pourrait être permis. Mais nous redoutons les vains propos des hommes et des femmes, et nous craignons que les plus vils d'entre les Achéens ne disent : — « Ah ! combien ces hommes sont inférieurs à l'homme illustre dont ils recherchent l'épouse, puisqu'ils n'ont pu tendre l'arc brillant du divin Ulysse ! Pourtant un pauvre voyageur l'a courbé sans efforts, et, de sa flèche légère, il a traversé, les douze haches, et il a remporté la victoire ! » — C'est ainsi qu'ils parleraient, et ce serait une honte pour nous. »

La chaste Pénélope réplique en ces termes :

[331] « Eurymaque, que ceux qui consument honteusement les biens d'un des puissants chefs de la Grèce n'espèrent point obtenir de la gloire parmi le peuple ! Pourquoi donc vous livrez-vous sans cesse à ces excès ignominieux ? Ce voyageur est grand, robuste, et il se glorifie d'être issu d'une illustre race ; remettez-lui donc l'arc brillant, afin que nous voyions ce qu'il peut faire. Mais, je vous le déclare, et j'accomplirai ma promesse : si cet étranger tend l'arme d'Ulysse, s'il obtient d'Apollon une telle faveur, je le revêtirai de magnifiques vêtements, d'une tunique et d'un manteau ; je lui donnerai, pour repousser les chiens et les hommes, un javelot aigu et un glaive à double tranchant ; je lui offrirai des brodequins superbes, et je le ferai conduire où son cœur lui ordonnera de se rendre. »

Le prudent Télémaque prend aussitôt la parole et dit :

[344] « Ma mère, je suis le seul ici qui ait le pouvoir de donner ou de refuser cet arc. Aucun de ces princes, soit qu'il règne au milieu des rochers d'Ithaque, soit qu'il commande aux peuples des îles voisines de l'Élide où paissent les coursiers, ne peut forcer ma volonté si j'exige que l'arme d'Ulysse soit donné à cet étranger. Mais toi, ô ma mère, rentre dans tes appartements; reprends tes occupations ordinaires, la navette et la toile, et ordonne à tes femmes de s'occuper de leurs travaux. Les exercices de l'arc regardent les hommes, et surtout moi qui gouverne dans ce palais. »

Pénélope, surprise de ce que Télémaque vient de lui dire, retourne à ses appartements, en pensant aux sages conseils de son fils. Suivie de ses femmes, elle entre dans sa demeure ; là elle se met à pleurer Ulysse, son époux bien-aimé, jusqu'au moment où Minerve, la déesse aux yeux d'azur, lui envoie un doux sommeil pour fermer ses paupières.

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