Odyssée (page 42)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

JEU DE L'ARC. (suite)

Mais Eumée, qui s'est emparé de l'arc d'Ulysse, le porte à son divin maître. Alors les prétendants s'agitent bruyamment dans la salle, et l'un de ces jeunes orgueilleux se met à dire :

[361] « Misérable insensé, vil gardien des porcs, où vas-tu porter cet arc ? Il faut espérer que les chiens que tu as nourris, te dévoreront bientôt au milieu de tes troupeaux, et loin de tout secours humain, si le puissant Apollon et les autres divinités célestes nous sont favorables ! »

Ainsi parle ce jeune prince, Eumée, saisi de crainte, remet l'arc à sa place : car un grand nombre de prétendants s'agitent bruyamment dans le palais. Mais Télémaque, prenant à son tour la parole, s'écrie d'une voix terrible et menaçante :

[369] « Cher Eumée (11), marche donc et va porter cet arc au mendiant. Sache que tu ne dois point obéir à tant de maîtres ; ne l'oublie pas surtout, car alors malgré ma jeunesse je te renverrais aux champs à coups de pierre : tu sais que ma force est supérieure à la tienne. Oh ! que ne puis-je aussi l'emporter par la vigueur de mon bras sur tous les prétendants qui sont maintenant dans mon palais ! Oh ! comme je les chasserais promptement de cette demeure pour les empêcher de commettre ici de nouveaux crimes ! »

Il dit, et tous les jeunes princes accueillent ces paroles en souriant (12): leur courroux contre Télémaque s'était déjà calmé. Eumée traverse la salle et remet l'arc entre les mains de l'ingénieux Ulysse ; puis il appelle la nourrice Euryclée et lui parle en ces termes :

[381] « Prudente Euryclée, Télémaque t'ordonne de fermer exactement les portes solides du palais. Si l'une des femmes entend du bruit, des gémissements dans les salles où sont les prétendants, qu'elle ne sorte point, mais qu'elle reste tranquillement à ses travaux. »

Il dit, et ses paroles restent gravées dans la mémoire d'Euryclée. Philétius sort secrètement du palais, et ferme toutes les portes de la cour entourée de hautes murailles. Sous le portique se trouvait un câble de navire fait de byblos (13) ; Philétius s'en sert pour lier les portes ; puis il rentre dans la salle, va s'asseoir sur le siège qu'il vient de quitter, et regarde attentivement Ulysse, son divin maître. Le héros s'empare de l'arc, l'examine avec soin, et le retourne en tous sens : car il craint que la corne n'en ait été rongée pendant son absence. Alors un des prétendants dit à celui qui se trouvait à ses côtés :

[396] « Sans doute ce mendiant est habile à tirer de l'arc (14) ; il en possède peut-être de semblables dans sa demeure, ou bien il désire en faire un lui-même. Vois donc comme il retourne et examine l'arc d'Ulysse. »

Un autre de ces jeunes orgueilleux s'écrie :

« Ah ! puisse-t-il être toujours certain d'obtenir ce qu'il demande comme il paraît l'être de tendre cet arc (15) ! »

Ainsi parlent les prétendants. — Lorsque l'ingénieux Ulysse a soulevé plusieurs fois et examiné avec le plus grand soin cet arc redoutable, il le tend aussi facilement qu'un homme savant dans l'art de la lyre et du chant tend, au moyen d'une clef, la corde de boyau faite avec les intestins solidement tressés d'une jeune et faible brebis, après avoir attaché cette corde par ses deux extrémités. C'est ainsi qu'Ulysse, sans peine et sans efforts, tend cet arc immense. Le héros, pour éprouver le nerf, le saisit de sa main droite et le lâche : soudain l'arc résonne et fait un bruit semblable à la voix de l'hirondelle. Les prétendants sont saisis de crainte, et changent tous de couleur ; Jupiter, pour augmenter leur effroi, et aussi pour annoncer un présage aux humains, fait rouler à grand bruit son tonnerre dans les cieux. Le héros, satisfait de cet augure, prend une flèche légère qui était sur la table (les autres traits étaient encore dans le carquois profond d'où ils ne devaient sortir que pour la perte des prétendants) ; puis il saisit l'arc par le milieu et attire le nerf placé sur l'entaille de la flèche. Ulysse, quoique assis sur son siège, vise avec justesse, lance le trait garni d'airain, qui, sans s'égarer, traverse toutes les haches depuis la première jusqu'à la dernière, et va percer de part en part la porte de la salle. Alors l'époux de Pénélope s'adressant à son fils, lui dit :

[424] « Télémaque, l'étranger qui est maintenant dans votre palais ne vous fait point de honte, car il a atteint le but. Vous voyez, jeune héros, que j'ai tendu cet arc sans faire de grands efforts, et que la vigueur n'a pas encore abandonné mes membres. J'espère qu'à présent les illustres prétendants ne m'accableront plus d'injures. Mais voici l'heure où l'on doit préparer aux Achéens le repas du soir ; la nuit va, dans peu d'instants, couvrir la terre ; bientôt nous nous réjouirons en écoutant les chants divins et les sons harmonieux de la lyre, qui sont les ornements obligés des festins. »

En disant ces mots, il fait signe des yeux à son fils chéri. Télémaque suspend aussitôt à ses épaules son glaive aigu, s'empare d'une forte lance, et, armé de l'airain splendide, il se tient auprès du siège de son père.

(1) Eustathe nous apprend que ces prétendants) ont fait intituler ce livre Τόξον θέσις (l'arc placé, ou le placement de l’arc). Nous avons suivi la traduction de Dugas-Montbel pour ce titre, et nous avons intitulé ce livre XXI de l'Odyssée le Jeu de l’Arc ; car on ne nous aurait pas compris si nous avions traduit littéralement Τόξον

(2) D'après les recherches que nous avons faites sur l'emploi du fer chez les Grecs du temps d'Homère, nous par fer difficile à travailler, et non par fer richement travaillé (Dugas-Montbel), ni fer ouvragé (Bitaubé) ; car le mot πολύκμητός (qui a coûté beaucoup de travail), lié au mot σίδηρος, doit s'entendre, non pas du temps que l'artisan a passé pour polir ou orner ce fer, mais de la peine qu'il a eue à le travailler. Nous pensons aussi que si notre poète place le fer parmi les richesses d'Ulysse, c'est que ce métal était alors très-rare.

(3) Bitaubé, au sujet de la description des trésors d'Odyssée, fait une remarque fort judicieuse : « On gardait, dit-il, avec soin ces richesses, et l’on aimait sans doute à en faire parade pour montrer combien l'on avait voyagé, les liaisons qu'on avait formées. Que de récits amenaient la revue de ces effets qu'on appelait κειμήλιά ! C'étaient des archives satisfaisantes à la fois pour le cœur et pour l'esprit : elles étaient historiques et attendrissantes. Avec quel plaisir un père devait les montrer à ses enfants ! Faut-il s'étonner, après cela, qu'Homère raconte si souvent avec complaisance la manière dont ces chefs acquirent telle arme ou tel ustensile précieux, que cette mention l'entraîne dans des longueurs qui nous semblent inutiles, et que nous lisons froidement, parce que nous ne nous mettons pas exactement à la place de ces personnages : Le sentiment qui animait ces détails est anéanti parmi nous.

(4) Nous avons traduit littéralement ces deux vers, fort difficiles à expliquer aujourd'hui :

(vers 61/62)

Tous ceux qui ont commenté ce passage (et ils sont nombreux) n'ont pas encore pu établir d'une manière positive si le poète, en se servant du mot σίδηρος a voulu parler des bagues que nous avons mentionnées dans le livre précédent, et s'il a eu l'intention de désigner les pointes de flèches en en le mot χαλκός.

(5) Le texte grec porte κλίνας collées et bien polies).

(6) Par κορώνη, il faut entendre le bout recourbé de l'arc, garni d'un anneau ou plutôt d'un bouton où s'attachait la corde. Bitaubé n'a pas éclairci ce passage en le traduisant par : « anneau qui décorait le sommet de l'arc. » Madame Dacier le rend peut-être trop simplement en disant : « Il met la flèche sur son manche. » Dugas-Montbel est un peu plus fidèle au texte quand il traduit καλῆι κορώνη par : « brillante extrémité de l'arc. »

(7) Madame Dacier a fait un contre-sens en traduisant :

(vers 186/187)

« Antinoüs s’abstenait encore (encore, ainsi qu'Eurymaque, pareil aux dieux, les chefs des prétendants et ceux qui étaient de beaucoup les meilleurs par leur force, » par « Antinoüs et Eurymaque, qui étaient à la tête des poursuivants et les plus robustes, sont obligés eux-mêmes d'y renoncer. » Les prétendants ne pouvaient certes pas renoncer à tendre l'arc, puisqu'ils ne l'avaient pas encore eu entre leurs mains. Dugas-Montbel se rapproche plus du texte en disant : « Antinoüs persiste encore.» Mais cette traduction n'est pas exacte ; car si Antinoüs persiste, c'est qu'il a déjà essayé de tendre l'arc. Cependant Homère, en employant ici le verbe ἐπέχω (s’abstenir), dit bien positivement que ces deux prétendants n'avaient pas encore paru dans la lice.

(vers 231) tout à la fois obscur et concis, a été compris de différentes manières par les traducteurs ; Dubner ne l'éclaircit pas davantage en suivant la version de Clarke (at hoc signum fiat) Madame Dacier dit : « Voicy l'ordre que je vous donne. » Bitaubé se rappro­che plus du texte par ces mots : « Convenons d'un signal. » Mais Bitaubé a pris trop au pied de la lettre le mot σῆμα ; car il est très-probable qu'Ulysse veut plutôt parler ici d'une convention que d'un signal. Dugas-Montbel a rendu ce passage très-obscurément en disant : « Que ce signe vous suffise. » Mais de quel signe Dugas-Montbel veut-il parler, puisqu'Ulysse n'en fait aucun ? Nous avons suivi, nous, pour l'explication de ce passage, l'excellente version allemande de Voss ; voici ce que dit ce savant traducteur : Die Abred’, aber sei diese (mais que la convention soit celle-ci ; c'est-à-dire : mais, pour nous concerter (pour agir d'accord), voici ce qu'il faire.

(9) Nous avons traduit littéralement, le mot traducteurs français. Ce sont là de ces petites nuances dont madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montbel n'ont tenu aucun compte. Le mot ἀκομιστίη (qu'ils ont tous traduit par misère) ne se trouve qu'une seule fois employé par Homère ; et dans le Dictionnaire des Homérides il porte le signe des ἄπαξ είρημένα.

(10) Pirithoüs, un des Lapithes, se mariant à Hippodamie, fille d'Adraste, pria à ses noces les Lapithes et les Centaures. Les derniers burent avec tant d'excès, qu'ils forcèrent les Lapithes à les maltraitée, et ce fut le Centaure Eurythion qui commença ces insolences qui furent funestes à toute sa nation.

(11) Le texte porte : « ἄττα (vers 369) qui était un terme de respect dont se servaient les jeunes gens en parlant des vieillards, et qui équivaut à mon père, bon père, bon vieillard.

(12) Nous traduisons ἡδὺ γέλασσαν (vers 376) (ils rirent agréablement) par ils sourient.

(13) Dans le texte de Wolf, nous βίβλινον. Selon les uns, βύβλινον sert à désigner non pas le papyrus d'Egypte, mais une plante qui ressemble au papyrus ; selon les autres, on doit entendre par ce mot une corde de chanvre ou une corde faite avec celle pelure légère qui se trouve sous l'écorce du tilleul. Les auteurs du Dictionnaire des Homérides, cordage d'un vaisseau, fait avec l'écorce du papyrus.

(14) Madame Damer a fait 397) par : « celuy qui admire si fort cet arc aurait bonne envie de le voler ; car le mot ἐπίκλοπος ; ne signifie pas ici un voleur. Mais laissons répondre à madame Dacier des philologues qui ont profondément étudié cette question : « D'autres, disent-ils, l'entendent ici (le mot ἐπίκλοπος) dans le sens de voleur, qui brûle de voler ; mais la liaison des idées ne permet point de l'admettre. Les prétendants, voyant Ulysse manier et tourner cet arc dans tous les sens, ne disent point : C'est sans doute que!que amateur d'arc qui a envie de voler celui-là ; mais bien : C'est sans doute un amateur, un habile en fait d'arcs. Ce qui les frappe, c'est la curiosité avec laquelle Ulysse examine cet arc, et, cherchant à se l'expliquer, ils conjecturent, dans les deux vers suivants , ou qu'il en a chez lui un semblable , ou qu'il en veut faire un pareil ; c'est-à-dire, il faut, pour l'examiner ainsi, ou qu'il soit frappé de la ressemblance, ou qu'il l'étudié pour en faire un semblable, ce qui, loin de supposer l'envie de le voler, semble l'exclure (les auteurs du Dictionnaire des Homérides),—Voss admet cette opinion, en traduisant ce passage par Voilà un homme qui a une connaissance profonde de l'arc (Traun ! das ist ein schlauer und listiger Kenner des Bogens).

(15) Pour l'explication de ce passage, qui n'a jamais été bien traduit en français, nous avons suivi l'excellente version allemande, qui éclaircit ainsi le texte d'Homère : Dass doch jeglicher Wunsch dem fremdling also gelinge, wie es ihm je'zo gelingt, den Krummen Bogen zu spannen ! — Puisse chaque désir lui réussir autant, à l'étranger, qu'il lui réussit maintenant de tendre l'arc courbé !

Homère, Odyssée, Chant 22 (traduction française)

Homère

Odyssée

Pour d'autres traductions françaises

texte grec

chant 21

chant 23

Livre XXII

TRÉPAS DES PRÉTENDANTS.

'ingénieux Ulysse, après s'être dépouillé de ses haillons, s'élance sur le large seuil de la porte, en tenant dans ses mains l'arc et le carquois rempli de flèches ; il répand à ses pieds ces traits rapides, et dit aux prétendants :

[5] « Cette lutte terrible (1) est enfin terminée. Maintenant, je vais viser un autre but que nul homme n'a encore atteint ; voyons si je ne le manquerai point, et si le puissant Apollon m'accordera la gloire d'atteindre ce but. »

Il dit, et dirige sur Antinoüs un trait homicide (2) : ce jeune prince allait soulever une belle coupe d'or à deux anses, et il la saisissait déjà pour boire le vin qu'elle contenait; car il était loin de penser au trépas. En effet, qui aurait pu croire qu'au milieu de tant de convives, un seul homme , quels que fussent d'ailleurs son courage et sa force, eût osé précipiter Antinoüs dans le sombre empire de la Mort ?... Ulysse le frappe à la gorge, et la pointe de la flèche traverse le cou tendre

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