Odyssée (page 43)
TRÉPAS DES PRÉTENDANTS. (suite)
et délicat du malheureux prétendant. Antinoüs tombe à la renverse ; la coupe échappe de ses mains, et soudain des flots de sang jaillissent de ses narines. Il repousse la table loin de lui en la frappant avec ses pieds ; les mets se répandent à terre, et le pain et les viandes rôties nagent dans le sang. Les prétendants, en voyant tomber Antinoüs, se troublent aussitôt ; ils s'élancent de leurs sièges, poussent de grandes clameurs dans le palais, et parcourent des yeux les élégantes murailles. Mais maintenant il n'y a plus pour eux dans cette salle ni boucliers, ni glaives, ni lances. Alors ils se mettent à accabler Ulysse d'injures :
[26] « Misérable étranger, s'écrient-ils, tu oses lancer tes flèches sur les hommes ! Mais tu n'assisteras plus à aucun combat, car maintenant ta perte est résolue ! Comme tu viens de tuer le plus illustre de tous les jeunes citoyens d'Ithaque, les vautours dévoreront bientôt ton cadavre ! »
Ils parlent ainsi, car ils pensent qu'Ulysse n'a pas voulu tuer Antinoüs. — Les insensés ignorent qu'ils sont tous menacés de la mort. — Le héros, les regardant d'un œil courroucé, leur dit :
[35] « Impudents que vous êtes (3), vous pensiez sans doute que je ne reverrais jamais ma demeure et que je ne reviendrais point d'Ilion ! Aussi, vous avez consumé tous mes biens, vous avez violé honteusement mes esclaves, et vous avez osé, moi vivant, aspirer à la main de mon épouse ! Comme vous n'avez redouté ni la colère des dieux, habitants de l'Olympe, ni la juste indignation des races futures, vous allez tous périr ! »
A ces mots, les prétendants effrayés tremblent, pâlissent, et cherchent autour d'eux une issue pour échapper à l'horrible trépas. Eurymaque seul prend la parole ; et s'adressant au héros, il lui dit :
[45] « Si tu es vraiment Ulysse, le roi d'Ithaque, tu as raison de reprocher aux Achéens les excès qu'ils ont commis dans ton palais et dans tes domaines. L'auteur de tous ces maux est étendu à mes pieds : c'est Antinoüs, lui, qui a tout tramé, non pas dans le seul désir de s'unir à Pénélope, mais pour faire réussir des projets que Jupiter a anéantis pour jamais. Il voulait régner sur le peuple d'Ithaque, et assassiner ton fils en lui dressant des embûches. Puisque Antinoüs a reçu la mort qu'il a méritée, épargne maintenant les autres princes. Nous t'obéirons désormais dans cette contrée (4), et pour te dédommager de tout ce qui a été bu et mangé ici, nous te donnerons chacun vingt taureaux (5), et nous t'apporterons de l'or et de l'airain jusqu'à ce qu'enfin ton cœur soit satisfait. Tant que nous n'aurons pas accompli notre promesse, nous ne blâmerons point ton courroux. »
L'ingénieux Ulysse le regarde avec indignation et lui dit :
[61] « Eurymaque, quand tu m'apporterais tout l'héritage que tu tiens de tes pères, quand tu m'abandonnerais ta propre fortune et que tu me donnerais encore bien d'autres richesses, je ne retiendrais pas mon bras : car je veux vous faire expier dans le sang tous vos excès et tous vos crimes ! A présent je vous laisse le choix, ou de combattre face à face avec moi, ou de fuir pour éviter la fatale destinée ; mais j'espère qu'aucun de vous n'échappera au trépas ! »
Ces mots portent l'effroi dans le cœur de tous les prétendants et font fléchir leurs genoux. Cependant Eurymaque, prenant une seconde fois la parole, dit à ses compagnons :
[70] « O mes amis, jamais cet homme inflexible ne suspendra ses coups ! Maintenant qu'il a saisi l'arc étincelant et le carquois, il va, du seuil superbe où il est placé, nous accabler de flèches jusqu'à ce qu'il nous ait tous immolés. Eh bien ! ranimons notre courage, et ne songeons plus qu'à combattre. Tirons nos glaives et opposons ces tables à ses traits cruels ; puis fondons sur lui, chassons-le du seuil qu'il occupe et de cette porte qu'il a fermée ; parcourons les rues de la ville en poussant des cris d'alarme, et bientôt cet homme aura lancé ses flèches pour la dernière fois ! »
En disant ces derniers mots, il tire son glaive d'airain à deux tranchants (6), et fond sur Ulysse en poussant des cris effroyables. Au même instant le héros lui décoche une flèche rapide qui s'enfonce au milieu de sa poitrine et pénètre jusque dans le foie. Eurymaque, en lâchant son épée, chancelle, tombe tout sanglant près de la table, et, dans sa chute, il renverse les mets et les coupes : son front va frapper contre le sol (7), ses pieds heurtent le siège sur lequel il était assis, la vie l'abandonne, et les ténèbres de la mort couvrent ses yeux.
Amphinome, l'épée à la main, se jette aussitôt sur le valeureux Ulysse, et veut le chasser des portes. Tout à coup Télémaque fond sur lui avec fureur et le frappe par-derrière : sa lance d'airain s'enfonce entre les deux épaules d'Amphinome et lui traverse la poitrine. Le prétendant tombe avec bruit et frappe la terre de son front. Télémaque s'enfuit et laisse sa lance dans le sein de ce jeune prince ; car il craint que l'un des Achéens ne se jette sur lui et ne le perce de son épée (8) tandis qu'il retirera son long javelot de la poitrine d'Amphinome. Il s'éloigne en courant, se réfugie auprès de son père, et lui adresse ces rapides paroles :
[101] « Mon père, je vais promptement t'apporter un casque d'airain pour ceindre ton front, un bouclier et deux fortes lances ; puis je m'armerai moi-même et je donnerai des javelots aux deux pasteurs, Eumée et Philétius. On combat beaucoup mieux lorsque l'on est armé. »
L'ingénieux Ulysse lui répond en disant :
« Hâte-toi, mon cher fils, de m'apporter ces armes avant que j'aie lancé toutes mes flèches, pour que les prétendants ne me chassent pas de la porte tandis que je serai seul. »
Il dit, et Télémaque s'empresse d'obéir aux ordres de son père. Il monte à la salle supérieure où se trouvaient les excellentes armes du divin Ulysse ; là il s'empare de quatre boucliers arrondis, de huit lances solides, de quatre casques d'airain à l'épaisse crinière, et il s'en retourne. Ulysse se couvre aussitôt d'airain, ainsi que les deux pasteurs, qui se tiennent auprès du prudent et ingénieux fils de Laërte.
Tant que le héros avait eu des flèches, il n'avait jamais manqué, chaque fois qu'il lançait un trait, d'étendre à ses pieds un de ces jeunes orgueilleux : ils tombaient tous pressés les uns contre les autres dans la salle du palais. Lorsqu'Ulysse eut envoyé toutes ses flèches, il appuya son arc contre le solide montant de la porte, tout près des resplendissantes murailles ; il chargea ses épaules d'un bouclier recouvert de quatre peaux (9) de bœufs, mit sur sa tête puissante un magnifique casque ombragé d'une crinière et surmonté d'une aigrette aux menaçantes ondulations ; puis il saisit deux fortes lances garnies d'airain.
Dans l'épaisseur de l'élégante muraille était pratiquée une porte secrète, située non loin de l'extrémité du seuil : elle conduisait à un corridor, et elle était fermée avec soin(10). Le divin Ulysse ordonne au pasteur Eumée de se tenir près de la porte pour garder cet étroit corridor ; car il n'y pouvait passer qu'un seul homme à la fois. Agélaüs, s'adressant aux prétendants, leur dit :
[132] « O mes amis, est-ce que l'un d'entre vous ne pourrait point franchir le seuil de cette porte et monter aux appartements supérieurs pour avertir le peuple en poussant des cris d'alarmes? Alors, cet homme aurait lancé ses flèches pour la dernière fois ! »
Mélanthius, le gardien des chèvres, lui répond aussitôt :
« Divin Agélaüs, ce que vous demandez n'est pas possible : les portes de la cour sont si près d'ici, et l'entrée du corridor est si étroite qu'un seul homme, pour peu qu'il soit vaillant, peut aisément garder cette porte et la défendre contre vous tous. Mais, afin que vous puissiez vous armer, je vais vous apporter les lances et les javelots qui sont dans une des salles de ce palais : c'est là, je crois, qu'Ulysse et son illustre fils les ont déposées. »
En disant ces mots, Mélanthius monte à l'appartement d'Ulysse par l'escalier du palais. Il prend douze boucliers, douze lances, douze casques d'airain à l'épaisse crinière, et se hâte de les porter aux prétendants. Ulysse sent ses genoux trembler et son cœur défaillir quand il voit ces jeunes princes s'emparer de ces armes et agiter de longues lances dans leurs mains : il lui semble impossible maintenant de vaincre ses ennemis. Alors se tournant du côté de sou fils, il lui adresse ces rapides paroles
[151] « Télémaque, nous sommes trahis ou par les femmes de ce palais, ou par Mélanthius lui-même. »
Télémaque se hâte de lui répondre :
« Non, mon père, c'est moi seul qui ai commis cette faute (aucune autre personne n'est coupable) eu laissant entr'ouvertes les portes de la salle ; un espion, plus habile que moi, s'en sera aperçu. Cher Eumée, va donc fermer la porte, et tâche de savoir si nous avons été trahis par les femmes de ce palais, ou par le fils de Dolius, Mélanthius, sur lequel j'ai des soupçons. »
Tandis qu'Ulysse parle avec Télémaque, Mélanthius remonte une seconde fois à la salle pour en rapporter de belles armes. Eumée, qui s'en aperçoit, s'approche aussitôt d'Ulysse et lui dit:
[164] « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, le voilà qui retourne chercher des armes, l'homme perfide que nous avons tous soupçonné. Dites-moi franchement si je dois le tuer dans le cas où je serais le plus fort, ou si je dois l'amener ici pour lui faire expier les crimes qu'il a commis dans votre palais. »
L'ingénieux Ulysse lui répond en ces termes :
[171] « Moi et mon fils nous contiendrons bien, dans cette salle, tous ces fiers prétendants, quelque violentes que soient leurs attaques. Vous, Eumée et Philétius, emparez-vous du gardien des chèvres, liez-lui les pieds et les mains, et jetez-le dans la salle où sont les armes. Vous fermerez exactement la porte en dedans, et vous attacherez Mélanthius avec une corde solidement tressée ; puis vous le tirerez le long d'une haute colonne, et vous le suspendrez aux solives du plafond, afin que, vivant encore, il souffre longtemps d'horribles douleurs. »
Il dit. Les deux pasteurs, après avoir entendu cet ordre, obéissent à leur maître. Ils montent rapidement les degrés qui conduisent à la salle, et, tout en se dérobant aux regards de Mélanthius, ils le voient chercher partout de nouvelles armes : Eumée et Philétius l'attendent, placés aux deux côtés de la porte. Le gardien des chèvres se dispose à descendre ; il porte d'une main un casque magnifique, et de l'autre il tient un large et vieux bouclier couvert de poussière (11), qui servit jadis au héros Laërte dans sa jeunesse ; depuis longtemps ce bouclier gisait dans un coin de la salle, et ses courroies étaient tout usées ; Mélanthius s'avance mais aussitôt les deux pasteurs fondent sur lui, le forcent de rentrer dans la salle en le traînant par les cheveux, et le renversent sur le sol, malgré ses cris et ses gémissements. Eumée et Philétius lui lient fortement les pieds et les mains comme l'avait ordonné le divin et patient Ulysse ; ils l'attachent avec une corde solidement tressée, le tirent le long d'une haute
colonne et le suspendent aux solives du plafond. — Alors, pasteur Eumée, tu lui dis d'un ton moqueur :
[195] « Mélanthius, tu vas veiller ici cette nuit, couché dans un lit moelleux que tu as certes bien mérité. Lorsque la fille du matin, Aurore aux doigts de rosé, sortira des flots de l'Océan pour remonter sur son troue d'or, elle n'échappera pas à tes regards ; tu essaieras alors de conduire aux prétendants les grasses chèvres qui servent aux nombreux festins du palais. »
Il dit, et laisse Mélanthius suspendu aux poutres et serré par des liens qui lui arrachent des cris de détresse. Les pasteurs s'emparent du casque et du bouclier que portait le gardien des chèvres, ferment la porte brillante ; et, animés toux deux du désir de combattre, ils retournent auprès du sage Ulysse, fertile en ruses. — Sur le seuil de la porte sont quatre combattants, et dans l'intérieur de la salle sont de vaillants et nombreux guerriers. — Minerve, la fille de Jupiter, se présente alors sous les traits et avec la voix de Mentor. Ulysse, en apercevant la déesse, est rempli de joie et il s'écrie :
[208] « O Mentor, assiste-moi dans ce combat funeste ! Souviens-toi de ton compagnon chéri qui t'a toujours comblé de biens et qui est du même âge que toi ! »
Ulysse parle ainsi, mais il se doute bien que Minerve, la déesse qui pousse les peuples au combat, est maintenant devant lui. Les prétendants font des menaces à la fille de Jupiter, et Agélaüs, fils de Damastor, lui crie :