Odyssée (page 44)
TRÉPAS DES PRÉTENDANTS. (suite)
[213] « Mentor, ne te laisse pas séduire par les paroles d'Ulysse. Garde-toi surtout de combattre contre nous en prenant sa défense ; car si tu te ranges du côté de notre ennemi, je te jure (et nous tiendrons tous ce serment) qu'après que nous aurons tué Télémaque et Ulysse, nous te massacrerons aussi, toi qui prétends agir avec audace dans ce palais ! Oui, tu paieras de ta tête le secours que tu auras donné au fils de Laërte ! Lorsque l'airain cruel t'aura privé de la vie, ton palais, tes biens, tes trésors, seront partagés comme les richesses d'Ulysse. Nous chasserons ton fils et tes filles de ta demeure, et nous bannirons ta chaste épouse de la ville d'Ithaque ! »
Ce discours excite le courroux de Minerve, et elle adresse au fils de Laërte ces reproches amers :
[226] « Ulysse, tu n'as donc plus maintenant ni force ni courage ? Va, tu n'es plus ce héros qui jadis combattit si vaillamment pendant neuf années pour la noble Hélène aux bras blancs ! Tu n'es plus ce guerrier qui fit tomber sous ses coups tant de braves Troyens, et qui, par ses conseils, renversa la ville aux larges rues de l'illustre Priam ! Comment ! tu es aujourd'hui dans ton palais, dans ta chère patrie ; et tu gémis, et ton courage t'abandonne ! Eh bien, ami, reste à mes côtés ; vois comment Mentor, fils d'Alcimus, sait combattre tes ennemis et reconnaître tes bienfaits ! »
Ainsi parle Minerve ; mais elle ne donne pas encore la victoire, au divin et intrépide Ulysse ; car elle veut connaître auparavant le courage du héros et la force de son glorieux fils. Semblable à une hirondelle, la déesse s'envole et va se reposer sur une des poutres de la salle (12).
Tous les prétendants sont encouragés par Agélaüs, fils de Damastor, par Eurynome, Amphimédon, Démoptolême, Pisandre, fils de Polyctor, et par le vaillant Polybe, eux les plus intrépides et les chefs de ceux qui étaient encore vivants et combattaient pour se défendre ; car les autres prétendants avaient été tués par les nombreuses flèches d'Ulysse. Agélaüs prend la parole et dit à ses compagnons :
[248] « O mes amis, cet homme invincible va bientôt s'abstenir de combattre ! Mentor s'est enfui après avoir proféré de vaines paroles, et nos ennemis sont maintenant restés seuls auprès des portes de la salle. Ne lancez point tous à la fois vos longs javelots ; mais que six d'entre vous jettent d'abord avec force leurs traits rapides. Maintenant que Jupiter nous accorde de frapper Ulysse afin d'acquérir de la gloire. Que nous importent les autres, si le fils de Laërte succombe ! »
Il dit. Six prétendants lancent avec fureur leurs longs javelots, comme l'avait ordonné Agélaüs ; mais la divine Minerve détourne leurs traits et les rend inutiles. L'un de ces jeunes princes frappe une des poutres du palais ; l'autre perce la porte qui était solidement fermée, et le troisième envoie la pointe d'airain de sa lance de frêne donner contre la muraille. A peine Ulysse a-t-il évité les traits des prétendants, que, s'adressant à Télémaque et aux deux pasteurs, il leur dit :
[262] « Mes amis, faut-il que je vous ordonne de lancer vos traits dans la foule de ces orgueilleux prétendants qui veulent nous arracher la vie après nous avoir accablé d'outrages ? »
Il dit, et quatre javelots partent à la fois. Ulysse perce Démoptolème, Télémaque atteint Euryade, Eumée immole Elatus, et le gardien des bœufs tue Pisandre. Ces quatre princes tombent au milieu de la salle et mordent ensemble la poussière. Les autres prétendants reculent épouvantés ; ils fuient en désordre et s'arrêtent bien loin de leurs adversaires. Alors les vainqueurs fondent sur les morts et retirent les javelots du sein des cadavres.
Le combat recommence : les prétendants furieux lancent des raits longs et aigus, mais Minerve détourne encore une fois ces javelots et les rend inutiles. L'un de ces jeunes princes frappe une des poutres du palais, l'autre perce la porte qui était solidement fermée, et le troisième envoie la pointe d'airain de sa lance de frêne donner contre la muraille. Cependant Amphimédon blesse Télémaque au poignet, et l'airain effleure légèrement la peau du fils d'Ulysse. La longue lance de Ctésippe passe au-dessus du bouclier d'Eumée, rase l'épaule du pasteur et va tomber à terre. Télémaque, Eumée et Philétius, réunis autour de leur vaillant chef, lancent de nouveau leurs flèches aiguës dans la foule des prétendants. Ulysse, le destructeur des cités, atteint Eurydamas, Télémaque frappe à son tour Amphimédon, Eumée renverse Polybe, et le gardien des bœufs enfonce son javelot dans la poitrine de Ctésippe. Philétius, fier de sa victoire, dit à ce jeune prince :
[287] « Fils de Polytherse, toi qui n'aimes qu'à railler, toi qui, cédant toujours à tes projets insensés, ne prononces que des paroles arrogantes, laisse maintenant parler les dieux ; car ils sont plus puissants que les mortels ! Accepte ce présent de l'hospitalité pour le pied de bœuf que tu donnas au divin Ulysse quand ce héros vint mendier dans son palais. »
Ainsi parle le gardien des bœufs. Ulysse s'approche du fils de Damastor et le perce de sa longue lance ; Télémaque se jette avec fureur sur Événor, fils de Léocrite, lui plonge son javelot dans le corps, et la pointe d'airain ressort par-derrière. En ce moment Minerve dresse au plafond sa redoutable égide (13) qui remplit de crainte l'âme des prétendants. Ces orgueilleux jeunes princes s'agitent, tremblent et fuient comme un troupeau de génisses poursuivi à travers les plaines par des taons agiles (14) qui les piquent durant le printemps et lorsque viennent les longs jours. Ulysse et ses compagnons se précipitent sur eux comme des vautours aux serres crochues, au bec recourbé, se précipitent du sommet des montagnes sur de faibles oiseaux qui, tremblant d'effroi, fuient les nuages et s'abattent dans les plaines (15) ; mais ils sont bientôt atteints par les faucons qui se jettent sur eux et les dévorent, car ces pauvres oiseaux ne peuvent ni résister ni fuir, et les hommes se réjouissent d'un tel spectacle : ainsi le divin Ulysse et ses compagnons fondent sur les prétendants, les poursuivent dans la salle et frappent de tous côtés. Le palais retentit des horribles gémissements de ceux qu'on égorge, du bruit que font les crânes en se brisant ; et le sang coule à longs flots sur les pavés de la salle. — Léodès embrasse les genoux du héros et l'implore en ces termes :
[312] « Divin Ulysse, je t'en conjure, daigne avoir pitié de moi! Jamais je n'ai outragé les femmes de ton palais, soit par mes paroles, soit par mes actions ; j'arrêtais, au contraire, ces jeunes princes lorsqu'ils voulaient commettre ici des actes violents et injustes. Mais ils n'ont pas suivi mes conseils, et leurs mains ne se sont point détournées du mal ! Ces insensés viennent enfin de subir le châtiment cruel qu'ils ont mérité par leurs crimes. Quant à moi qui n'ai rien fait, si ce n'est d'interpréter leurs sacrifices, je ne dois pas être comme eux étendu sans vie dans cette salle : alors il n'y aurait plus aucune récompense pour les hommes bienveillants. »
L'ingénieux Ulysse, jetant sur lui des regards foudroyants, lui répond :
[321] « Puisque tu te glorifies d'avoir été leur augure, tu as souvent demandé aux dieux qu'il n'y eût jamais de retour pour moi, que mon épouse chérie te suivît dans ta demeure, et qu'elle te donnât des fils ! Eh bien ! tu n'échapperas point à l'inexorable mort ! »
En disant ces mots, il s'empare du glaive qu'en mourant Agélaüs avait laissé tomber, il le lui plonge au milieu du cou ; et la bouche du malheureux Léodès profère encore quelques paroles lorsque sa tête roule dans la poussière.
Le fils de Therpias, Phémius, qui était forcé de chanter devant les prétendants, échappa cependant à la triste destinée. Il se tenait près de la porte secrète, sa lyre sonore dans les mains, et se demandait s'il sortirait de la salle pour aller se réfugier auprès du magnifique autel de Jupiter, protecteur des palais (16), sur lequel Laërte et Ulysse brûlèrent de nombreuses cuisses de victimes, ou bien s'il implorerait le divin héros en se jetant à ses pieds. Ce dernier parti lui semble préférable ; il dépose à terre sa lyre élégante, tout près d'un large cratère et d'un trône orné de clous d'argent, se jette aux pieds d'Ulysse, lui embrasse les genoux et prononce ces paroles suppliantes :
[344] « Divin héros, je t'en conjure, daigne avoir pitié de moi ! Ne me tue pas, car bientôt tu te repentirais d'avoir immolé un chantre qui, par ses mélodieux accords, charme à la fois et les hommes et les dieux ! Les humains ne m'ont rien appris : ce sont les immortels qui m'ont inspiré ces chants divers que je puis répéter devant toi comme devant une divinité ; mais ne m'arrache pas la vie ! Télémaque, ton fils bien-aimé, te dira que ce n'est ni volontairement ni par intérêt que je suis venu préluder dans cette demeure durant les festins des prétendants ; il te dira aussi que ces jeunes princes, qui étaient les plus nombreux et les plus forts, m'ont amené malgré moi dans ce palais. »
Télémaque, qui entend la prière de Phémius, accourt auprès d'Ulysse et lui dit :
[356] « Arrête, ô mon père , et n'immole point avec ton glaive cet homme innocent ! Épargne aussi le héraut Médon qui me prodigua toujours les soins les plus tendres quand j'étais enfant. Mais il a peut-être été tué par Eumée ou par Philétius, ou bien il est tombé sous tes coups lorsque tu parcourais la salle en te ruant sur tes ennemis. »
Le prudent Médon entendit les paroles de Télémaque : il s'était glissé furtivement sous un siège, et, pour échapper au trépas, il avait mis sur son corps la peau d'un bœuf récemment immolé. Médon sort aussitôt de sa cachette, se dépouille de la peau qui le couvrait et tombe aux pieds du fils d'Ulysse ; il lui embrasse les genoux et l'implore en ces termes :
[367] « Mon ami, me voici près de toi ; mais épargne-moi, je t'en supplie ! Dis à ton noble père de ne pas me confondre, dans son juste courroux, avec ces prétendants insensés qui ont dévoré ses biens et n'ont point respecté ta personne ! »
A ces mots, l'ingénieux Ulysse se met à sourire, et dit au héraut :
« Rassure-toi, Médon ; mon fils, en te protégeant contre ma colère, t'a sauvé la vie. Reconnais par toi-même et apprends aux autres hommes qu'il vaut mieux être juste que méchant. Maintenant sors de la salle, retire-toi de ce lieu de carnage et va t'asseoir dans la cour ; le célèbre chanteur Phémius suivra tes pas. Moi je reste ici pour achever ce qui me reste encore à faire. »
Phémius et Médon sortent de la salle et vont s'asseoir au pied de l'autel du puissant Jupiter ; ils regardent sans cesse autour d'eux, car ils s'attendent toujours à recevoir la mort.
Ulysse parcourt des yeux tous les recoins de la salle pour découvrir si l'un de ses ennemis, resté vivant, ne se cachait point pour échapper à la sombre destinée. Mais il les voit tous souillés de sang et de poussière, étendus sur le plancher de la salle comme des poissons que des pêcheurs ont jetés sur le rivage après les avoir retirés de la mer blanchissante au moyen de leurs filets (17), et qui, entassés sur le sable, désirent les ondes qu'ils viennent de quitter et meurent bientôt étouffés par l'ardeur du soleil. Tels sont les prétendants entassés les uns sur les autres et rendant le dernier soupir. L'ingénieux Ulysse dit alors à son fils :
[391] « Télémaque appelle Euryclée pour que je lui donne mes ordres. »
Son fils ouvre la porte, et dit à Euryclée :
« Nourrice vénérable, toi qui surveilles les femmes de ce palais, viens, mon père veut te parler et te donner ses ordres. »
Télémaque ne prononce point de vaines paroles ; car soudain Euryclée descend des riches appartements et s'avance dans la salle, précédée du jeune héros. Elle trouve Ulysse, son divin maître, entouré de cadavres, et lui-même couvert de sang et de poussière. Tel paraît un lion qui vient de dévorer un taureau dans les pâturages ; sa gueule et sa poitrine sont ensanglantées, et son aspect porte l'épouvante et l'horreur : tel paraît Ulysse, les pieds et les mains souillés de sang. Euryclée, en apercevant un si grand carnage, se met à pousser des cris de joie (18) : elle voit maintenant que son maître a remporté la victoire. Mais Ulysse la retient et lui dit :
[411] « Euryclée, renferme ta joie dans ton cœur et modère tes transports. On ne doit pas se réjouir du malheur des humains et les insulter lorsqu'ils ne sont plus. Ces orgueilleux prétendants ont été frappés par la justice des dieux à cause de leurs iniquités. Ils ne respectaient personne, ni le méchant, ni le juste (19), et n'accueillaient jamais avec bienveillance celui qui venait leur demander l'hospitalité. Voilà pourquoi la mort cruelle les a tous atteints. Euryclée, dis-moi maintenant quelles senties femmes de ce palais qui m'ont méprisé pendant mon absence et celles qui me sont restées fidèles. »
La nourrice Euryclée lui répond en ces termes :
[420] « Mon fils, je vais vous parler sincèrement. Il y a dans votre demeure cinquante femmes à qui nous ayons appris à tisser la laine, et à supporter patiemment le joug de la servitude. Douze d'entre elles ont poussé l'impudence jusqu'à l'excès, sans égard pour moi, sans respect pour Pénélope. La mère de Télémaque n'a jamais permis que son fils, qui vient d'atteindre, l'âge heureux de l'adolescence, commandât à ces femmes. — Permettez que je remonte aux appartements supérieurs pour annoncer cette heureuse nouvelle à votre épouse, qu'un dieu tient encore plongée dans le doux sommeil. »
L'ingénieux Ulysse réplique aussitôt :
[431] « Ne réveille point Pénélope, mais fais descendre dans cette salle les femmes qui, pendant mon absence, ont commis tant d'infamies. »
Il dit. La vénérable Euryclée sort pour porter cet ordre aux femmes et pour les engager à sortir de leurs appartements. Ulysse appelle alors Télémaque et les deux pasteurs, et leur dit :