Odyssée (page 45)
TRÉPAS DES PRÉTENDANTS. (suite)
[436] « Chargez-vous maintenant du transport des cadavres que vous ferez porter par les femmes (20) ; puis vous nettoierez les trônes superbes et les tables avec des éponges imbibées d'eau. Quand vous aurez mis tout en ordre dans la salle, vous en ferez sortir les femmes, et, les ayant menées dehors, vous les placerez entre la tour du palais (21) et le solide mur de la cour ; puis vous les frapperez de vos glaives aigus (22) jusqu'à ce que la vie les abandonne, et qu'elles oublient les étreintes amoureuses des prétendants, de ces jeunes princes avec lesquels elles s'unirent en secret. »
Il dit ; bientôt les femmes entrent en foule : elles poussent des gémissements lamentables et versent des larmes abondantes. Elles enlèvent d'abord les cadavres des prétendants, et, s'appuyant l'une sur l'autre, elles vont les placer sous le portique de la cour entourée de murailles. Ulysse dirige lui-même ces esclaves et les contraint de transporter dehors les corps inanimés de leurs amants ; elles nettoient aussi avec des éponges imbibées d'eau les tables et les trônes élégants. Télémaque, Eumée et Philétius grattent avec des pelles le sol du palais ; les servantes enlèvent les souillures du plancher et vont les déposer auprès des portes. Quand ils ont tout mis en ordre dans la salle, ils en font sortir les femmes, les conduisent dehors, les placent entre la tour du palais et le solide mur de la cour, et les enferment dans un étroit espace où la fuite est impossible. Alors le prudent Télémaque prend la parole et dit :
[462] « Ce n'est point par l'épée qu'elles doivent périr : cette mort serait trop honorable pour ces esclaves qui ont versé l'opprobre sur ma tête, sur la tête de ma mère, et qui ont reposé dans les bras des prétendants ! »
En disant ces mots, il lie à une haute colonne la corde d'un navire à la proue azurée (23); il la tend avec force, et attache l'autre extrémité de cette corde au sommet de la tour, afin que les pieds de ces femmes ne puissent toucher à la terre. Ainsi, lorsque des colombes ou des grives aux ailes étendues, retournant fatiguées à leurs nids, sont prises dans des rets placés au milieu d'un buisson, elles y trouvent une triste couche : ainsi toutes ces femmes sont suspendues par le cou, les unes à côté des autres, pour qu'elles meurent honteusement. Elles agitent quelques instants leurs pieds, mais bientôt elles cessent de respirer et de vivre (24).
Les pasteurs font ensuite descendre Mélanthius dans la cour, près du vestibule ; là ils lui tranchent, avec l'airain cruel, le nez, les oreilles, lui arrachent les signes de la virilité et les jettent tout palpitants aux chiens ; puis, dans leur colère, ils lui séparent les membres du corps (25).
Eumée et Philétius se baignent les pieds et répandent une eau pure sur leurs mains ; ils rentrent dans le palais, et se rendent auprès d'Ulysse pour lui annoncer que l'œuvre de la vengeance est enfin accomplie. Alors le héros, s'adressant à Euryclée, lui dit :
[481] « Vénérable nourrice, apporte-moi du soufre, ce remède de tous les maux ; apporte-moi aussi du feu pour purifier ma demeure. Tu engageras Pénélope à descendre ici avec toutes les femmes qui la servent, et tu ordonneras aux autres esclaves dû palais de se rendre dans cette salle. »
Euryclée lui répond aussitôt en disant :
« Mon fils, vous venez de parler avec sagesse ; mais permette que je vous donne d'autres vêtements, une tunique et un manteau, afin que vous ne restiez point les épaules couvertes de haillons : cela est indigne de vous. »
L'ingénieux Ulysse l'interrompt :
[491] « Apporte-moi d'abord, lui dit-il, du soufre et du feu. »
La vénérable Euryclée se hâte d'obéir ; elle apporte aussitôt du soufre, du feu ; et Ulysse purifie la salle, le palais et la cour.
Euryclée parcourt ensuite les belles demeures d'Ulysse pour avertir les esclaves et les presser de se rendre dans la salle (26). Les femmes sortent bientôt de leurs appartements en portant des flambeaux ; elles entourent Ulysse, leur divin maître, le saluent avec joie, lui serrent les mains et lui baisent la tête et les épaules. Aussitôt que le héros les reconnaît, des larmes coulent de ses paupières, et des soupirs s'échappent de sa poitrine.
Notes, explications et commentaires
(1) Madame Dacier et Dugas-Montbel traduisent à tort ἀάατος (vers 5) par innocent, car ce mot vient de ἀάω (blesser, endommager) ; Clarke et Dubner le rendent par difficile ; Voss le traduit par menaçant dans l'Iliade, par terrible dans l'Odyssée, et Passow par irrévocable. Le Dictionnaire des Homérides, au mot ἀάατος, nous apprend que les anciens grammairiens supposent un double α privatif ou un α augment., et
(2) On prétend que ce passage a fait naître le proverbe grec :
« Il se passe bien des choses entre la coupe et le bord des lèvres. »
(3) Le poète s'exprime d'une manière plus injurieuse encore en disant : Ὧ κύνες (vers 35) (ô chiens !), que nous avons traduit par impudents ; car le mot κύνες (chien) s'emploie dans les poèmes d'Homère comme nom injurieux pour désigner l'impudence ou l'effronterie.
(vers 55) par les mots : dans cette contrée, attendu que δῆμος signifie tout à la fois peuple et pays. Les savants auteurs du Dictionnaire des Homérides viennent appuyer notre opinion en traduisant κατὰ δῆμον par cette phrase parmi le peuple, ou dans le pays.
(5) Voss, dans son excellente traduction allemande, a commis une erreur eu ne traduisant pas les mots ἀμφὶς ἄγοντες (vers 57) (chacun pour sa part) ; il semblerait, d'après cet auteur, que tous les prétendants ne dussent donner que vingt taureaux, tandis qu'Homère dit expressément que chacun de ces jeunes princes doit donner pour sa part vingt taureaux.
(vers 79/80)
Ce passage, qui est très-important comme archéologie militaire, a été défiguré par les traducteurs français. Madame Dacier dit tout simplement : Il tire son épée ; et Bitaubé écrit : Il s'armait d'un glaive long, acéré, à deux tranchants. Voss a parfaitement rendu ce passage en disant : Das eherne scharfe und zweischneidige schwert — Eherne signifie d'airain, scharfe : qui coupe bien ; et zweischneidige : à deux tranchants.
(7) Madame Dacier rend ce beau passage la poussière.
(8) Quelques commentateurs prétendent que cette phrase :
(vers 97/98) correspond à la nôtre : frapper d'estoc et de taille.
τετραθέλυμνον (vers 122) Les Commentateurs sont partagés sur la véritable quatre, et de θέλυμνον, fondement). Bitaubé dit bouclier épais, immense ; Dugas-Montbel large bouclier, revêtu de quatre lames ; et Clarke : quadruplex. Dubner et Voss imitent Clarke, et laissent cette épithète dans la même obscurité. Nous avons suivi plus haut l'explication que le Dictionnaire de Planche, revu par Vendel-Heyl et Pillon, donne du mot
(10) Dugas-Montbel dit à ce sujet : « Quoiqu'il soit assez difficile de se faire une idée bien nette de la construction intérieure du palais d'Ulysse, cependant, d'après l'ensemble du récit, voilà ce qu'il est permis de conjecturer : La bataille se livrait dans la grande salle du festin ; Ulysse, Télémaque et, les deux pasteurs occupaient, le seuil de la porte qui, par sa position, dominait le reste de la salle. En effet, il est dit au second vers de ce chant qu'Ulysse s'élança sur le grand seuil. Près du seuil était une porte secrète pratiquée dans l'épaisseur de la muraille ; elle conduisait à un corridor qui donnait sur la rue, puisque Agélaüs demande à ses compagnons s'il n'est personne qui franchisse la porte secrète et avertisse le peuple. Mais comme Ulysse a commis la garde de cette porte au pasteur Eumée, Mélanthius observe que cela n'est pas possible, et que cette étroite issue est trop difficile à franchir. Outre cette porte secrète, il devait y en avoir une autre, quoique le poète n'en parle point, qui, par l'escalier de la salle, communiquait à l'endroit où se trouvaient les armes. »
(11) Il y a dans le texte : défiguré par le moisi. Ce passage n'a pas été rendu par les traducteurs français.
parties que nous appelons plafond, et la poutre saillante du milieu qui soutenait le plancher, et à côté de laquelle s'échappait la fumée ; elle fut ainsi nommée, parce qu'elle était toujours noircie.
(13) Il y a dans le texte : mortels).
taon est un insecte de l'ordre des diptères, famille, des tanystomes, trîbu des taoniens ; il ressemble à une grosse mouche, et se trouve dans les deux mondes.
(15) Voici un vers qui a été diversement entendu par les commentateurs :
(vers 304)
Dubner le traduit par :
Hae quidam in campo retia timentes volitant.
Nous ignorons pourquoi Dubner a traduit νέφεα (nuages) par retia (filets); car, dans la comparaison d'Homère, il ne peut pas être question de filets. Nous pensons que Samuel Clarke s'est plus rapproché du texte grec en disant :
Hae quidem in campo nubes timentes volitant.
Madame Dacier, qui traduit νέφεα par filets, trouve dans Homère ce qui n'y est réellement pas : la chasse au vol. Pope et Dugas-Montbel rendent aussi νέφεα par filets ; mais ce dernier traducteur ajoute dans ses Observations : J'ai traduit νέφεα par filets avec tous les interprètes. Eustathe dit que l'on appelait ainsi une espèce de filets qu'Aristophane, dans la comédie des Oiseaux, désigne aussi par νεφέλας.
« Je le jure par la terre, les étoiles, les nuages, les filets. » — Le scholiaste d'Aristophane donne la même interprétation qu'Eustathe, et les scholies ambrosiennes expliquent aussi νέφεα par τὰ λινα.
Malgré toutes ces preuves, nous persistons encore dans notre opinion. Du temps d'Aristophane, on a très-bien pu appeler νεφέλας les filets qu'on tendait dans les plaines, ou plutôt dans les airs (ce qui ferait venir leur nom de νέφος) ; mais cela ne prouve pas que du temps d'Homère le mot νέφεα voulût dire filets. Si Aristophane et Eustathe étaient contemporains de notre poète, nous nous rangerions de leur côté ; mais ces deux écrivains sont trop postérieurs aux temps homériques pour que nous puissions croire avec eux que le mot νέφος, qui signifie toujours, dans l’Iliade et dans l'Odyssée : nue, nuée, nuages, brouillards, ténèbres, enfin tout ce qui est semblable aux nuages, doive être traduit, ici par filet. Du reste nous avons pour nous la version latine de Clarke, la version française de Bitaubé et la version allemande de Voss : Ce dernier auteur dit bien positivement : sie flattern volt Angst aus den Wolken herab auf die Felder (Ils voltigent avec anxiété du haut des nuages sur les champs).
(Jupiter protecteur des maisons). Ce dieu, comme protecteur des palais, avait ordinairement son autel dans la cour des habitations.
(17) Le texte grec porte : δικτύω ἐξέρυσαν πολυωπῶ (vers 386) (tirés du filet à beaucoup de trous). Eustathe, en rapportant ce passage, dit : «Les anciens observent que c'est là la seule fois qu'Homère parle de la pêche au filet. En effet, au V livre de l’Iliade, lorsque Sarpédon dit à Hector : Ah ! crains que tous enveloppés dans ce vaste filet, on ne sait pas s'il est question de poissons, de bêtes féroces, ou même d'oiseaux. » Dugas-Montbel fait remarquer à juste raison que les Grecs du temps d'Homère ne mangeaient point de poissons, à moins d'y être contraints par la nécessité ; de sorte qu'il est assez extraordinaire, ajoute cet auteur, qu'Homère ait pris le sujet de sa comparaison d'une action qui devait être si peu en usage alors.
(18) Dugas-Montbel traduit à tort Nous ne savons vraiment pas où cet auteur a pu trouver dans le verbe ὀλολύξω (hurler, pousser de grands cris ou des cris de douleur ou de joie) quelque chose qui ait pu lui faire supposer qu'Euryclée poussait des cris religieux.
(19) Nous pensons, connue Knight, que le vers 415 doit être supprimé ; car l'expression d'honorer ne peut point s'appliquer à l'homme méchant.
(20) Ce vers :
(vers 437)
peut être interprété de deux manières : « Commencez à porter (dehors) les cadavres, et ordonnez aux femmes d'(en) porter (aussi); ou : « Chargez-vous du transport des cadavres (en chefs et sans en porter vous-mêmes), et faites les porter par les femmes. » Cette dernière explication nous paraît la meilleure, et c'est celle que nous avons suivie. Dubner, qui semble partager, notre opinion, traduit ce vers par :
Incipite mine cadavera portare, et jubete ferre mulieres.
Aucun traducteur français n'a rendu convenablement ce vers. Voss ne l'éclaircit pas en disant : Traget jetzo die Todten hinaus, und befehlt es den Weibern (sortez à présent les morts, et ordonnez-le aux femmes).