Contre Celse (Contra Celsum) (page 10)
XXXVII. Au reste, comme à parler en général, il y a deux lois, la loi de la nature, dont Dieu est l'auteur, et la loi écrite, par laquelle les sociétés politiques se gouvernent, il est juste que, tant que la loi écrite n'est point contraire à la loi de Dieu, elle soit observée par ceux qui composent la société, et qu'ils ne s'en éloignent pas, sous prétexte de quelques lois étrangères. Mais lorsque la loi de la nature, c'est-à-dire la loi de Dieu, ordonne des choses contraires à la loi écrite, voyez si la raison ne veut pas que l'on méprise les lois écrites et leurs auteurs, pour ne reconnaître de législateur que Dieu, et pour vivre conformément à sa volonté, quelques peines, quelques dangers, quelques opprobres et quelques morts qu'il y ait à craindre. Car les ordres de Dieu étant différents de quelques-unes des lois de la société, et n'y ayant pas moyen de plaire en même temps à Dieu et à ceux qui veulent qu'on observe ces lois, il serait absurde de négliger des actions par lesquelles on peut plaire au Créateur de l'univers, et d'en faire qui déplairaient à Dieu, en plaisant aux protecteurs de ces lois impies. Or s'il est raisonnable de préférer, sur les autres points, la loi de la nature, qui a Dieu pour auteur, à la loi écrite, que des hommes ont établie directement contraire à la loi de Dieu, ne le sera- t-il pas, sans comparaison davantage, sur le sujet de Dieu même ? Nous ne ferons donc point comme les Éthiopiens d'autour de Méroé, à qui il a plu de n'adorer que Jupiter et Bacchus, et nous n'imiterons aucun des autres Éthiopiens dans le culte de leurs dieux. Nous n'aurons point, comme les Arabes, pour nos seules divinités, Bacchus et Uranie ; nous rejetterons même tous ces dieux en qui l'on prétend qu'il y ait différence de sexe : car ies Arabes veulent que leur Uranie soit d'un sexe et leur Bacchus de l'autre. Nous n'imiterons point non plus tous les Égyptiens dans le culte d'Osiris et d'Isis ; et nous n'y joindrons point Minerve comme font les Saïtes. Si les anciens Naucratiles avaient aussi leurs dieux, et que les modernes en adorent un autre, depuis trois jours, savoir, Sérapis, qui n'avait jamais été dieu, cela ne nous obligera point à reconnaître une nouvelle divinité qui n'était point auparavant et qui jusque-là avait clé inconnue aux hommes. Car bien que le Fils de Dieu, le premier-né de toutes les créatures (Col.,l, 15 ) semble ne s'être fait homme que depuis peu, il n'est pas nouveau pour cela : les saintes Écritures nous le représentent comme plus ancien que tous les ouvrages de Dieu, puisque ce fut à lui que Dieu dit, au sujet de la création de l'homme : faisons l'homme selon notre image et selon notre ressemblance (Gen., I, 26 ).
XXXVIII. Mais je veux faire voir le peu de raison qu'a Celse de dire qu'il faut que chacun suive, dans son culte, les lois et les coutumes de son pays. Il dit que les Éthiopiens de Méroé ne reconnaissent et n'adorent d'autres dieux que Jupiter et Bacchus, et que les Arabes n'en reconnaissent et n'en adorent aussi que deux ; Bacchus, qui leur est commun avec les Éthiopiens, et Uranie qui leur est particulière. Selon lui, les Éthiopiens n'adorent point Uranie, ni les Arabes Jupiter. S'il arrive donc qu'un Éthiopien, conduit par quelque accident parmi les Arabes, y soit accusé d'impiété, et prêt d'être condamné à la mort, parce qu'il n'adore pas Uranie, faudra-t-il qu'il se laisse mener au supplice ou qu'il adore Uranie, en violant les coutumes de son pays ? S'il viole ces coutumes, il sera un impie, selon les principes de Celse; et s'use laisse mener au supplice, qu'on nous montre quelle raison l'y doit obliger : car je ne sais si les Éthiopiens ont une philosophie qui leur enseigne l'immortalité de l'âme et qui promette des récompenses à la piété de ceux qui servent les dieux de leur pays selon les lois qui y sont reçues. On en peut dire autant des Arabes qui se trouveraient par hasard parmi les Éthiopiens de Méroé. Car étant instruits à n'adorer que Bacchus et Uranie, ils n'adoreraient pas Jupiter avec les Éthiopiens. Que Celse nous dise donc ce que la raison voudrait qu'ils fissent, si là-dessus on les traînait au supplice comme des impies. Il n'est ni nécessaire, ni à propos de nous arrêter aux fables d'Osiris et d'Isis. Je dirai seulement que quand on leur donnerait un sens allégorique, elles nous porteraient à adorer l'eau, qui est un sujet inanimé, et la terre, que les hommes et les autres animaux foulent aux pieds. Car c'est ce qu'on prétend, si je ne me trompe, de nous donner Osiris pour l'eau, et Isis pour la terre. A l'égard de Sérapis, de qui on nous dit tant de choses si peu conformes les unes aux autres, il n'a paru que depuis trois jours, et par l'adresse de Ptolomée, qui voulut en faire comme un dieu visible aux habitants d'Alexandrie : et nous lisons dans les écrits du pythagoricien Numénius, qui nous en fait la description, qu'il participait à l'essence de tout ce que la nature produit, tant à celle des animaux, qu'à celle des plantes; les magiciens, ceux qui usent de sortilèges, et ceux qui évoquent les démons, contribuant avec les sculpteurs à le faire passer pour dieu par leurs cérémonies abominables et par leurs prestiges.
XXXIX. Il faut donc examiner de quelles choses il est à propos que l'homme, qui est une créature raisonnable ( Gr., un animal ), qui se gouverne par des lois et qui n'agit qu'avec connaissance, s'abstienne ou ne s'abstienne pas dans son manger; et non se laisse aller, comme si c'était par un effet du sort, à regarder avec un respect religieux, des brebis, des chèvres, ou des vaches. Encore n'y aurait-il rien de mauvais à s'abstenir de ces animaux, de qui il revient beaucoup d'utilité aux hommes. Mais d'épargner les crocodiles et de les estimer consacrés à je ne sais quel dieu fabuleux, n'est-ce pas la dernière folie ? Car quelle extravagance d'épargner ce qui ne nous épargne point, et de respecter des animaux qui mangent les hommes.
Pour ce qui est de Celse, il approuve la pratique de ceux qui ont du respect et de la vénération pour les crocodiles, selon l'usage de leur pays; et il n'écrit point contre eux : mais il blâme la conduite des chrétiens qui enseignent à fuir et à abhorrer le vice, avec toutes les actions vicieuses ; et à faire de la vertu l'objet de notre vénération et de notre amour, puisqu'elle est engendrée de Dieu, comme étant son fils. Car sous prétexte que le nom de la sagesse et de la justice est féminin, il ne faut pas croire que ce soit pour en marquer le sexe. Selon nous, ces noms conviennent au Fils de Dieu qui, comme nous l'apprenons de son vrai disciple, a été fait de Dieu pour nous, sagesse, justice, sanctification, et rédemption (I Cor., I, 30). Si nous le nommons Un second Dieu, qu'on sache que, par ce second Dieu, nous n'entendons autre chose que la vertu qui comprend et qui renferme toutes les vertus; la raison qui comprend et qui renferme tout ce qu'il y a de raison dans les choses conformes à la nature, et faites avec prévoyance pour le bien de l'univers. C'est elle que nous disons qui a été particulièrement jointe et unie avec l'âme de Jésus, à l'exclusion de toute autre âme; n'y ayant que lui qui pût être parfaitement capable de cette étroite union avec la raison même, la sagesse même et la justice même.
XL. Ce que Celse ajoute, après tout ce qu'il a dit de la diversité des lois : Qu'il trouve que Pindare a eu raison de représenter la loi comme une reine, dont l'empire s'étend partout, nous oblige à dire encore un mot là-dessus, et à lui demander quelle est cette loi dont il nous parle comme d'une reine dont l'empire s'étend partout. S'il entend les lois par lesquelles les sociétés civiles se gouvernent, cela se trouvera faux; car ces sociétés ne sont pas toutes régies par la même loi, et il aurait du moins fallu dire que les lois sont des reines, chaque nation ayant la sienne particulière, dont elle reconnaît l'empire. Mais s'il entend la loi proprement ainsi nommée, c'est cette loi qui est une reine, dont l'empire s'étend naturellement partout, bien que, comme il y a des voleurs qui méprisent les lois civiles, il se trouve aussi des gens qui se rebellent contre celle-ci, menant une vie aussi pleine d'injustice que celle des voleurs. Nous donc, qui sommes chrétiens, et qui savons que celle loi, dont l'empire s'étend naturellement partout, est la même que la loi de Dieu, nous tâchons d'y conformer notre vie, renonçant pour jamais à toutes ces autres lois impies.
XLI.
Voyons ce qu'il dit ensuite, quoique cela regarde principalement les Juifs et qu'il n'y ait que fort peu de chose touchant les chrétiens. Si dans ses vues, dit-il, les Juifs veulent demeurer attachés à leurs lois, on ne saurait les en blâmer: il faut plutôt blâmer ceux qui abandonnent leurs propres coutumes pour prendre celles des Juifs. Mais s'ils font les vains, prétendant être bien plus éclairés que les autres, et s'ils réfutent d'avoir commerce avec le reste des hommes comme avec des personnes moins pures, nous leur avons déjà fait voir que leur opinion touchant le ciel, pour ne parler que de celle-là, ne leur est pas particulière, et que les Perses l'ont eue, il y a longtemps, selon le témoignage d'Hérodote (Liv. I); car il nous assure qu'ils ont accoutumé d'aller offrir leurs sacrifices à Jupiter sur les plus hautes montagnes, donnant le nom de Jupiter à toute cette étendue du ciel qui nous environne. Je crois donc qu'il est fort indifférent, pour désigner Jupiter, de le nommer ou le Très-Haut, ou Zen, ou Adonée, ou Sabaoth, ou Ammon, comme font les Égyptiens, ou Papée, comme font les Scythes. Ils ne doivent pas non plu » s'imaginer être plus saints que les autres, sous prétexte qu'ils se font circoncirs, car les Égyptiens et les habitants de la Colchide le font avant eux; ou parce qu'ils s'abstiennent de chair de pourceau, car les Égyptiens s'en abstiennent également, et ils s'abstiennent de plus de celle de chèvre et de brebis, et de vache et de poisson. Pythagore aussi et ses disciples ne mangent ni fèves ni rien qui ait été animé. Enfin il ne faut pas croire qu'ils soient plut agréables ni plus chers à Dieu que le reste des hommes, ou qu'il n'envoie ses anges et ses messagers qu'à eux seuls, comme s'ils habitaient. quelque région fortunée : car nous voyons bien quels privilèges ont été accordés à eux et à leur pays. Donnons donc congé à cette troupe, et laissons-lui porter la peine de sa vanité. Ils ne connaissent point le grand Dieu: mais s'étant laissé prendre et tromper aux illusions de Moïse, ils se sont faits ses disciples pour leur malheur.
XLII. Il est clair que Celse veut là reprocher aux Juifs qu'ils s'attribuent faussement d'être la portion que le grand Dieu s'est choisie, au préjudice de tous les autres peuples, et qu'il les accuse de vanité, comme des gens qui se glorifient d'être au grand Dieu, et qui cependant ne le connaissent point, mais qui s'étant laissé prendre et tromper aux illusions de Moïse, se sont faits ses disciples pour leur malheur. Nous avons déjà ci-dessus dit quelque chose de la manière excellente et admirable dont les Juifs se gouvernaient quand la ville et le temple de Dieu, avec toutes les cérémonies sacrées qui se faisaient dans ce temple et sur l'autel, subsistaient au milieu d'eux comme autant de symboles divins. Et si quelqu'un voulait s'attacher à pénétrer l'intention du législateur, et que se formant là-dessus l'idée de lu république judaïque, il la comparât avec toutes celles d'aujourd'hui, il n'y en a point parmi les hommes qui lui parût plus digne d'admiration. En effet, c'était un peuple qui avait banni de chez soi tout ce qui est inutile à la vie humaine, el qui n'y avait reçu que ce dont elle peut tirer de l'utilité. Il n'avait ni jeux publics, ni spectacles, ni courses de chevaux. Il ne souffrait point de ces femmes qui vendent leur beauté au premier venu, à des gens qui ne cherchent qu'un vain plaisir, sans respect de l'ordre que la nature a établi pour la conservation du genre humain. Et quel avantage n'était-ce point pour les Juifs d'être instruits dès leur plus tendre enfance à s'élever au-dessus de toutes les choses sensibles, et à ne pas croire que Dieu fût renfermé dans aucune d'elles, mais à le chercher en haut, au delà des êtres corporels ? Quel avantage encore pour eux de sucer avec le lait, pour ainsi dire, et d'apprendre, en apprenant à parler, la doctrine de l'immortalité de l'âme, des supplices souterrains et des récompenses destinées aux personnes vertueuses? Il est vrai que ces dogmes n'étaient proposés aux enfants et aux esprits de même trempe que sous des images proportionnées à leur portée : mais pour les personnes qui cherchaient la raison en elle-même et qui désiraient s'y avancer, ce qui jusque-là n'avait été que des fables, s'il m'est permis de parler ainsi, était transformé à leur égard dans les vérités mêmes que ces fables renfermaient. Je crois au reste qu'afin de se rendre dignes du nom qu'ils portaient de portion et de partage de Dieu (Deut., XXXII, 9), ils regardaient avec mépris tout l'art des devins comme une chose qui flatte vainement les hommes et qui doit être attribuée aux mauvais démons plutôt qu'à quelque sainte et bienheureuse intelligence, ne cherchant pour eux la connaissance de l'avenir que dans ces âmes qui, à cause de leur exquise pureté, recevaient l'esprit du grand Dieu.
XLIII. Que dirons-nous aussi de cet ordre, si sagement et si équitablement établi, tant pour les maîtres que pour les esclaves, qui ne permettait pas qu'un homme de religion judaïque servît plus de six ans? Ce n'est donc pas dans les mêmes vues que les autres nations, que les Juifs doivent demeurer attachés à leurs lois (Exode, XXI, 2). Ils seraient très blâmables, et l'on ne pourrait excuser leur insensibilité pour l'excellence de ces lois, s'ils pensaient qu'elles eussent été écrites de la même manière que celles des autres peuples. Ainsi, quelque chose que Celse en puisse dire, les Juifs sont plus éclairés non seulement que le commun, mais même que ceux qui passent pour philosophes. Car ces philosophes, après toutes leurs belles spéculations philosophiques, se laissent aller au culte des idoles et des démons ; au lieu que le moindre d'entre les Juifs s'attache uniquement au grand Dieu. A cet égard ils ont raison de faire les vains, et de refuser d'avoir commerce avec le reste des hommes comme avec des profanes et des impies (Matth., XXIII, 37; Jean, V, 16). Et plût à Dieu qu'ils n'eussent point violé leur loi par leurs péchés, en conspirant premièrement contre la vie de leurs prophètes et enfin contre celle de Jésus ! Nous aurions en eux un modèle de cette république céleste dont Platon a bien tâché de donner l'idée, mais dans la description de laquelle je ne sais s'il a rien fait d'égal à ce que Moïse et ceux qui sont venus après lui, ont exécuté, ayant imbu d'une doctrine exemple de toute superstition une race d'hommes choisis et une nation sainte vouée et consacrée à Dieu (Exode, XIX, 6).
XLIV.
Mais puisque Celse prétend que ce que les Juifs ont de plus auguste dans leurs lois, leur est commun avec d'autres peuples, voyons un peu ce qu'il en dit. Il s'imagine que croire qu'il faut servir le ciel et croire qu'il faut servir Dieu, n'est qu'un même dogme; et il veut que les Perses, qui vont offrir leurs sacrifices à Jupiter sur les plus hautes montagnes (Is., LVI. 7), fassent en cela la même chose que les Juifs. Ce qu'il ne dirait pas, s'il prenait garde que comme les Juifs ne reconnaissent qu'un seul Dieu, ils ne reconnaissent non plus qu'un seul endroit qui soit la sainte maison de prière, qu'un seul autel des holocaustes, qu'un seul autel des parfums et qu'un seul pontife de Dieu. Les Juifs donc n'ont rien de commun avec les Perses qui montent sur les plus hautes montagnes qu'ils trouvent en plusieurs lieux différents, et qui offrent des sacrifices où il n'y a rien de semblable à ceux que la loi de Moïse prescrit. Selon cette loi, les sacrificateurs juifs rendaient à Dieu un culte qui consistait dans les figures et dans l'ombre des choses célestes(Hébr., VIII, 5) : mais ils expliquaient en secret quel était le but et le dessein de la loi dans l'oblation de ces sacrifices, et ce qu'ils représentaient. Toute cette étendue du ciel qui nous environne, peut être nommée Jupiter par les Perses. Pour nous, nous ne donnons au ciel ni le nom de Jupiter, ni celui de Dieu; sachant que des êtres inférieurs à Dieu sont élevés au-dessus des deux et de toutes les créatures sensibles, et c'est ainsi que nous entendons ce qui est dit : Cieux des cieux, louez Dieu; et que les eaux qui sont au-dessus des cieux louent le nom du Seigneur (Ps. CXLVIII 4).
XLV. Voyons encore en peu de mots, quel sujet Celse a de croire qu'il soit indifférent, pour désigner Jupiter, de le nommer ou le Très-haut, ou Zen, ou Adonée, ou Subaoth, ou Ammon, comme font les Égyptiens, ou Papée, comme font les Scythes. Le lecteur se souviendra de ce que nous avons déjà dit sur cette question, lorsque Celse nous a obligés à lui démontrer le ridicule de cette prétention. Nous dirons seulement ici que la nature des noms ne dépend pas, comme Aristote l'a cru, de l'institution de quelqu'un qui les ait imposés selon son plaisir. Car les diverses langues qui sont en usage dans le monde ne doivent pas leur origine à des hommes, comme on le reconnaîtra aisément, si l'on peut comprendre la nature des conjurations qui sont appropriées aux auteurs de chaque langue selon la différence de la prononciation et des dialectes. Nous en avons touché quelque chose ci-dessus, quand nous avons dit que des conjurations qui ont de la vertu dans une certaine langue, n'en ont plus, dès qu'on les change en une autre, et cessent de produire les effets qu'elles produisaient, étant exprimées dans leurs termes naturels. C'est ce qui se remarque, même à l'égard des hommes.
Car si un homme a dès sa naissance un nom tiré de la langue grecque, et que vous lui en imposiez un autre de même signification, pris de la langue égyptienne, ou de la romaine, ou de quelque autre, vous n'agirez plus sur lui de la même manière que vous auriez fait en retenant son premier nom. Et il en faut dire autant d'un homme dont on changerait le nom romain en un grec. La conjuration ne produirait plus l'effet qu'elle eût dû produire. Mais si cela est vrai à l'égard des noms des hommes, que devons-nous penser des noms qui, de quelque cause que cela vienne, sont attribués à la Divinité? Car les noms d'Abraham, par exemple, et d'Isaac et de Jacob, signifient quelque chose qu'on peut exprimer en langue grecque : et si invoquant Dieu, ou jurant par lui, on le nomme, le Dieu d'Abraham, le Dieu d' Isaac et le Dieu de Jacob, on fera certaines choses par ces noms ; dont soit la nature, soit la vertu, sont telles que les démons mêmes cèdent et se soumettent aux personnes qui les prononcent. Mais si on le nomme, le Dieu du Père élu de la mer bruyante, le Dieu du ris et le Dieu du supplantateur, ces noms ne feront pas plus d'effet que ceux qui n'ont aucune vertu. Si l'on traduit pareillement le nom d'Israël, en grec ou en quelque autre langue, l'on ne pourra rien opérer : mais si on le retient, le joignant aux autres mots, auxquels ceux qui entendent cet art, ont accoutumé de le joindre, la conjuration réussira par ce moyen. Je dis encore la même chose du nom de Sabaoth, qui est fort commun dans les conjurations. Si on le change et que l'on dise : Le Seigneur des vertus, ou le Seigneur des armées, ou le Tout-Puissant, (car les interprètes l'expliquent en diverses manières), cela demeurera sans effet; mais en retenant ce nom tel qu'il se prononce dans sa langue, on en verra l'opération, comme l'assurent ceux qui sont experts là-dedans, et ainsi du nom d'Adonaï. Si donc les noms de Sabaoth et d'Adonaï n'ont plus de force quand on les change en d'autres termes qui semblent équivalents dans la langue grecque; combien moins auront-ils de vertu et d'efficacité par rapport à ceux qui croient qu'il est indifférent pour désigner Jupiter de le nommer ou le Très-Haut, ou Zen, ou Adonée, ou Sabaoth (Exod. XXIII, 13)?
XLVI. C'est pour ces raisons et pour d'autres raisons mystérieuses comme celles-là que Moïse et les prophètes ne veulent pas que les noms des dieux étrangers soient prononcés par une bouche qui fait profession de n'adresser des prières qu'au grand Dieu, ni que la mémoire en demeure dans un cœur instruit à se conserver pur de toute pensée et de toute parole vaine (Ps. XV ou XVI, 4). C'est aussi ce qui fait que nous aimons mieux souffrir toutes sortes de mauvais traitements que de confesser que Jupiter soit Dieu ; car nous sommes bien éloignés de penser que Jupiter soit le même que Sabaoth. Nous ne croyons pas même qu'il y ait rien de divin en Jupiter : nous croyons que celui qui prend plaisir à se faire ainsi nommer est un démon, ennemi des hommes et du vrai Dieu. Quand les Égyptiens donc nous proposeraient leur Ammon d'un côté, et la mort de l'autre, nous choisirions plutôt la mort que de reconnaître Ammon pour Dieu, lui qui n'est sans doute qu'un démon que les Égyptiens invoquent sous ce nom-là dans quelques-unes de leurs cérémonies magiques. Que les Scythes disent aussi, tant qu'il leur plaira, que leur Papée est le grand Dieu, nous ne le leur accorderons point, nous qui reconnaissons bien un grand Dieu, mais qui ne voulons pas que Papée soit son nom propre; nom qu'affecté en cette qualité la puissance à laquelle il est échu de présider sur la nation des Scythes, sur leur langue et sur leurs déserts. Car pour ce qui est du nom appellatif, qui répond à celui de dieu, dans la langue des Scythes; dans celle des Égyptiens et dans toutes les autres, que chacun apprend en son pays, il n'y a point de péché à donner ce nom-là au grand Dieu.
XLVII.
A l'égard de la circoncision, les Juifs ne la pratiquent pas pour la même cause que les Égyptiens et les habitants de la Colchide, de sorte que leur circoncision ne doit pas passer pour la même. En effet, comme tous ceux qui sacrifient ne sacrifient pas à la même divinité, quoiqu'ils semblent sacrifier de même manière, et que tous ceux qui prient, n'adressent pas leurs prières au même objet, quoiqu'ils demandent les mêmes choses, ainsi, de ce qu'un homme se fait circoncire, on ne doit pas conclure que sa circoncision ne soit en rien différente de celle d'un autre ; car la différence du dessein et de la loi, et celle du but de celui qui circoncit, en mettent aussi dans la chose. Mais pour mieux éclaircir encore tout ce sujet, je dis que le nom de la justice est le même parmi tous les Grecs. Cependant on sait que la justice est autre, selon Épicure, autre, selon les stoïciens, qui nient que l'âme ait trois parties, et autre, selon les platoniciens, qui veulent que la justice consiste eu ce que chaque partie de l'âme fasse son devoir. Le courage tout de même est autre, selon Épicure, qui ne se résout à quelques peines que pour en éviter de plus grandes; autre, selon les stoïciens, qui veulent que toutes les vertus soient dignes de notre amour par elles-mêmes; et autre, selon les disciples de Platon, qui disent que le courage est une vertu de la partie irascible de l'âme, et qui le placent autour du cœur. Ainsi donc la circoncision sera différente selon les différents sentiments de ceux qui la pratiquent. Mais il n'est pas nécessaire que nous en parlions davantage dans un écrit tel que celui-ci. Ceux qui voudront savoir plus au long notre pensée sur celle matière, peuvent consulter nos Commentaires sur l'Épître de saint Paul aux Romains.
XLVIII. Après cela, quand les Juifs se glorifieraient de leur circoncision, ils pourraient fort bien montrer qu'elle diffère non seulement de celle des habitants de la Colchide et des Égyptiens, mais même de celle des Arabes ismaélites (Gen., XVII, 26); quoiqu'Ismaël soit fils de leur patriarche Abraham, et qu'il ait été circoncis avec lui. Les Juifs disent que la circoncision qui se fait le huitième jour, est la vraie et légitime circoncision; et qu'il n'y en a d'autre que par accident. Peut-être que celle dernière se pratiquait parmi eux au défaut de l'autre, à cause de quelqu'ange ennemi de leur nation, et qui pouvait leur faire du mal lorsqu'ils n'étaient pas circoncis ; mais qui n'avait plus aucun pouvoir dès qu'ils l'étaient. Pour preuve de cela, quelqu'un pourrait alléguer ce qui est écrit dans l'Exode, où il paraît que Moïse fut exposé à la poursuite de l'ange, avant la circoncision d'EIiazar, mais qu'après il ne le fut plus (Exode. IV, 24, 25). Séphora, qui le savait, prit une pierre aiguë et en circoncit son fils, disant, selon les exemplaires communs : Le sang de la circoncision de mon fils est arrêté; mais, selon le texte Hébreu, Tu es pour moi un époux de sang. Car elle était instruite touchant cet ange, qui avait du pouvoir jusqu'à l'effusion de de sang; mais qui ne pouvait plus rien aussitôt qu'on l'avait répandu par la circoncision. C'est ce qui lui fit dire à Moïse : Tu es pour moi un époux de sang.
Mais il suffit de ce que nous nous sommes hasardés de dire sur une question qui semble n'être que curieuse et qui est au-dessus de la portée du commun. J'y ajouterai seulement une chose comme chrétien; après quoi je passerai au reste. C'est qu'à mon avis, le pouvoir de cet ange s'étendait sur les incirconcis, soit d'entre le peuple juif, soit en général, d'entre tous ceux qui n'adoraient que le Créateur de l'univers ; qu'il s'étendait, dis-je, sur eux pendant que Jésus-Christ n'avait pas encore pris notre chair ; mais que depuis qu'il l'a prise et qu'il a été circoncis, ceux qui embrassent le culte du même Dieu n'ont plus à craindre ce pouvoir, bien qu'ils ne se lassent point circoncire, Jésus l'ayant détruit par son ineffable divinité. C'est pourquoi l'usage de la circoncision est défendu à ses disciples ; et ils sont avertis que s'ils se font circoncire, Jésus-Christ ne leur servira de rien (Gal., V, 2).
XLIX.
Les Juifs ne se glorifient point non plus de ce qu'ils ne mangent pas de pourceau, comme si c'était quelque chose de fort considérable ; mais ils se glorifiant de ce qu'ils connaissent la nature des animaux purs et des impurs, et de ce qu'ils savent la cause de cette différence, par où ils ont appris que le pourceau est du nombre des derniers. Au reste, cette distinction a servi à représenter quelque autre chose, jusqu'à la venue de Jésus ; mais depuis, comme son disciple n'en comprenait pas encore le mystère, et qu'il disait : Je n'ai jamais rien mange d'impur ou de souillé (Act., X, 14, 15) il lui fut ainsi répondu : N'appelle pas impur ce que Dieu a purifié. Ni les Juifs, ni nous, n'avons donc nul intérêt à la pratique des prêtres égyptiens qui s'abstiennent, non seulement de chair de pourceau, mais, de plus de celle de chèvre, et de brebis, et de vache, et de poisson. Comme ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme qui le rend impur (Matth., XV, 11), et que les viandes ne nous rendront pas agréables à Dieu (I Cor.. VlII, 8),nous ne faisons pas vanité de ne point manger, et quand nous mangeons, ce n'est pas par gourmandise. Ainsi, il ne tiendra pas a nous qu'on ne renvoie bien loin les disciples de Pythagore, qui ne mangent de rien qui ait été animé. Vous voyez assez la différence qu'il y a entre la raison qui oblige les pythagoriciens à cette abstinence, et celle qui y oblige ceux qu'on nomme ascètes parmi nous. Ceux-là s'abstiennent de manger de rien qui ait été animé, à cause de la fausse opinion où ils sont touchant la transmigration de l'âme d'un corps dans un autre.
Malheureux ! c'est ton fils que tu mets sur l'autel :
C'est lui qui de ta main reçoit le coup mortel.
Mais nous, si nous faisons quelque chose de semblable, c'est pour dompter notre corps et pour le réduire en servitude (I Cor., IX, 27), c'est pour faire mourir les membres de l'homme terrestre qui est en nous, la fornication, l'impureté, l'impudicité, les abominations, les mauvais désirs (Col., Ill, 5), c'est enfin pour ne rien négliger de ce qui peut mortifier les actes du corps (Rom., VIII, 13).
L.Voici ce que Celse ajoute encore, parlant toujours des Juifs : Il ne faut pas croire qu'ils soient plus agréables ni plus chers à Dieu que le reste des hommes, ou qu'il n'envoie ses anges et ses messagers qu'à eux seuls, comme s'ils habitaient quelque région fortunée ; car nous voyons bien quels privilèges ont été accordés et à eux et à leur pays. C'est ce que nous pouvons convaincre de fausseté, en faisant voir que ce peuple a été agréable à Dieu d'une façon particulière, comme il paraît de ce que ceux mêmes qui ne sont pas de notre créance appellent le grand Dieu le Dieu desHébreux. Et ce qui montre encore combien ils étaient agréables à Dieu, c'est que leur nation ayant été réduite à un petit nombre, les restes ont vécu en sûreté sous la protection divine, de sorte même qu'Alexandre de Macédoine ne les maltraita point, bien qu'à cause de certaines alliances, qu' ils avaient jurées, ils refusassent de prendre les armes contre Darius. L'on dit qu'alors le grand sacrificateur des Juifs, revêtu de ses habits pontificaux fut adoré par Alexandre (Josèphe, Hist. des Juifs. liv. XI. ch. 8), qui assura qu'un homme vêtu de même manière lui était apparu en songe, et lui avait promis la conquête de toute l'Asie. Nous donc qui sommes chrétiens, disons qu'il est constant que les Juifs ont été plus agréables et plus chers à Dieu que le resta des hommes, mais que sa protection et sa faveur ont passé d'eux à nous Jésus ayant transporté sur ses fidèles d'entre les Gentils cette vertu dont les Juifs sentaient auparavant les effets. Aussi, quelques voies que les Romains aient tentées pour détruire le christianisme, ils n'en ont pu venir à bout ; car Dieu faisait sentir aux chrétiens le secours de sa main, voulant que d'un coin de la Judée sa parole se répandit par toute la terre.
LI.
Mais puisque nous avons répondu, selon notre pouvoir, à ce que Celse avait avancé contre les Juifs et contre leurs dogmes, faisons voir maintenant, par l'examen de ce qui suit, que l'on ne doit point nous accuser de vanité, si nous nous attribuons la connaissance du grand Dieu, et que nous ne nous sommes point laissés prendre, comme Celse se le persuade, aux Illusions, soit de Moïse, soit de notre propre Sauveur Jésus, mais que pour notre bonheur que nous écoutons le Dieu qui parle par Moïse, et que, sur le témoignage de ce Dieu même, nous recevons Jésus comme Dieu, le Fils de Dieu, avec espérance qu'il nous accordera les plus grands biens, si nous vivons comme il nous l'ordonne. Je passe à dessein par-dessus ce qu'il nous demande ici : D'où nous venons, quel est le chef que nous suivons, et quelle loi il nous a donnée? à quoi j'ai satisfait ailleurs par avance. Si Celse prétend que nous ne différions pas des Égyptiens qui adorent un bouc, un bélier, un crocodile, un bœuf, un hippopotame ou cynocéphale, ou un chat, c'est à lui et à ceux qui suivent en cela son sentiment, à voir sur quoi ils se fondent. Pour nous, nous avons amplement justifié ci-dessus, autant que nous en avons été capables, l'honneur que nous rendons à notre Jésus, et nous avons fait voir que le parti que nous avons pris est le meilleur qui se pouvait prendre; qu'au reste, quand nous nous vantons d'être les seuls qui ayons la pure vérité, sans aucun mélange d'erreur, dans la doctrine de Jésus-Christ, et n'est pas pour notre gloire que nous parlons, mais pour celle de notre maître, d'un maître autorisé hautement par le témoignage du grand Dieu, par les oracles des Juifs et par l'évidence des choses mêmes. Car il est aisé de prouver qu'il n'a pu faire tant de merveilles, sans que la Divinité y ait eu part.
LII.
Les paroles de Celse, que nous avons à présent à examiner, sont celles-ci : Nous ne nous arrêterons point, dit-il, à tout ce dont on les peut convaincre sur le sujet de leur maître. A lu bonne heure, qu'on le prenne pour un vrai ange. Mais est-il le premier et le seul qui soit venu ? ou s'il en était venu d'autres avant lui ? S'ils disent qu'il soit le seul, ils tomberont dans une contradiction manifeste ; car ils disent d'ailleurs qu'il en est souvent venu d'autres, jusqu'à soixante ou soixante-dix à la fois, qui se sont pervertis et qui, pour punition de leur crime, sont enchaînés sous terre: d'où vient que de leurs larmes se forment les fontaines chaudes. Ils nous content qu'au tombeau même de celui-ci, il en vint, les uns disent un, les autres disent deux, qui apprirent aux femmes qu'il était ressuscité. Car il faut croire que le Fils de Dieu n'eut pas la force d'ouvrir son tombeau, et qu'il eut besoin que quelqu'un vint ôter la pierre qui le fermait. Il vint encore un ange vers le charpentier, au sujet de la grossesse de Marie. Il en vint un autre leur donner ordre de s'enfuir avec l'enfant. Et qu'est-il besoin de faire une recherche et une énumération exacte de tous ceux que l'on dit avoir été envoyés à Moïse et à d'autres? Si d'autres que lui ont été envoyés, il s'ensuit qu'il a aussi été envoyé par le même Dieu. Et l'on peut dire qu'il l'a été pour quelque sujet plus important, comme a cause des péchés des Juifs ou des fausses gloses par lesquelles ils corrompaient la religion, ou de la dépravation de leurs mœurs, car c'est ce qui est insinué.
LIII. Nous pourrions donc nous contenter, pour réponse, de renvoyer Celse à ce que nous avons dit ci-devant, lorsque nous avons examiné ce qui regarde, en particulier Jésus-Christ, notre Sauveur. Mais de peur qu'on ne s'imagine que nous soyons bien-aise de ne pas toucher à quelque endroit de son écrit, comme si nous n y pouvions répondre, usons de redites, puisque Celse nous y oblige, et abrégeons pourtant le plus qu'il sera possible. Peut- être qu'en repassant les mêmes sujets, il nous viendra dans l'esprit quelque chose de plus évident ou de plus nouveau.
Il dit des chrétiens : Qu'il ne s'arrête point à tout ce dont on les peut convaincre sur le sujet de leur maître: quoiqu'il n'ait rien omis de tout ce qu'il pouvait dire, comme cela paraît assez par les choses qui ont précédé. Mais c'est une figure de rhétorique. Quoi qu'il en soit et de quelques accusations qu'on nous charge, on a beau se flatter, on ne nous saurait convaincre de rien sur le sujet d'un tel Sauveur, comme le reconnaîtront aisément ceux qui voudront examiner avec soin et de bonne foi tout ce que les oracles des prophètes en avaient prédit.
Il prétend ensuite parler par concession, lorsqu'il dit de notre Sauveur : A la bonne heure, qu'on le prenne pour un vrai ange. Mais nous ne recevons pas cela comme une concession de Celse. La chose même nous fait comprendre que Jésus s'étant présenté à tous les hommes par sa parole et sa doctrine, selon que chacun de ceux qui le recevaient en était capable, ce ne peut être là que l'œuvre d'un ange, non d'un simple ange, mais comme la prophétie le nomme, de l'Ange du grand conseil (Is., IX, 5 ou 6) ; car il a déclaré aux hommes le grand conseil du Dieu et du Père de toutes choses, touchant eux, savoir : que ceux qui se laisseraient persuader de vivre dans l'exercice d'une piété pure et sincère, s'élèveraient à Dieu par la grandeur de leurs actions; mais que ceux qui refuseraient de se rendre, s'éloigneraient de Dieu et courraient à leur perdition, par leur incrédulité. Il dit après cela : Posé que Jésus soit un ange venu vers les hommes, est-il le premier et le seul qui soit venu, ou s'il en était venu d'autres avant lui? Et il croit avoir prouvé par plusieurs raisons qu'il y a de l'absurdité dans l'un et dans l'autre. Mais aucun vrai chrétien n'a jamais dit qu'il n'y ait que Jésus- Christ seul qui soit venu vers les hommes ; car, comme Celse le remarque, contre ceux qui voudraient dire que Jésus soit le seul, il y en a beaucoup d autres qui se sont fait voir.
LIV.
Il ajoute, supposant pour avoué tout ce qu'il lui plaît : Que d'autres que lui soient venus vers les hommes, c'est une chose tellement reçue parmi eux, que ceux mêmes qui, sous prétexte du nom et de la doctrine de Jésus, ont abandonné le Créateur comme plus faible, et ont pris le parti du Père de ce nouvel envoyé, comme celui d'un dieu plus puissant, disent qu'avant cela, le Créateur en avait envoyé d'autres aux hommes. Comme nous agissons de bonne foi dans cette dispute, nous dirons qu'Apelle, disciple de Marcion, s'étant fait auteur d'une certaine hérésie, et prenant pour des fables les livres des Juifs, soutient qu'il n'y a que Jésus qui soit venu de la part de Dieu vers les hommes. Lors donc qu'il le pose ainsi, ce serait mal à propos que Celse, pour lui prouver le contraire, ni alléguerait les histoires anciennes à lui qui, comme nous l'avons dit, rejette le témoignage des Écritures judaïques sur ces événements miraculeux. Il admettrait beaucoup moins encore ce que Celse, sur un rapport peu exact, semble produire du livre d'Énoch. De sorte qu'il n'y a rien là qui nous puisse convaincre de mensonge et de contradiction, comme si nous disions que notre Sauveur est le seul qui soit venu, et que néanmoins il en est souvent venu d'autres en grand nombre. C'est au reste d'une manière fort embrouillée, que sur le sujet de ces anges envoyés aux hommes, Celse allègue ce qu'on lit dans le livre d'Énoch, et dont il n'a ouï parler que confusément. Il fait bien voir qu'il n'a jamais lu ce livre et qu'il ignore que nos églises ne le tiennent pas pour divin. Car c'est apparemment de là qu est pris ce qu'il avance au hasard : Qu'il en est descendu jusqu'à soixante ou soixante-dix à la fois qui se sont pervertis.
LV. Mais bien loin de le traiter à la rigueur, fournissons-lui ce qu'il n'a pas vu dans le livre de la Genèse : Que les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, en prirent pour leurs femmes qu'ils avaient choisies entre toutes (Gen., VI, 2). Avec tout cela nous ferons avouer à ceux qui voudront entrer dans le sens du prophète, que, selon la pensée que quelqu'un a eue (Philon) avant nous sur ce passage, on le peut entendre des âmes qui se laissent emporter à l'amour de la vie corporelle et animale, désignée figurément par les filles des hommes. Quoi qu'il en soit, au fond, des enfants de Dieu qui aimèrent les filles des hommes, Celse n'en saurait rien inférer pour montrer que Jésus ne soit pas le seul qui ait été envoyé aux hommes avec une commission expresse et avec une pleine évidence, pour être le sauveur et le bienfaiteur de tous ceux qui voudraient sortir de l'abîme des vices. Mêlant ensuite et confondant les diverses choses qu'il peut avoir entendu dire, sans se soucier d'où elles viennent, ni que les livres d'où elles sont prises soient ou ne soient pas d'une autorité divine parmi les chrétiens, il nous dit que ces anges qui sont descendus jusqu'à soixante ou soixante-dix à la fois, sont enchaînés sous terre pour punition de leur crime. A quoi il ajoute, comme sur le témoignage d'Énoch, qu'il ne nomme pourtant pas : D'où vient que de leurs larmes se forment les fontaines chaudes : ce qui est une chose qui n'a jamais été dite, et dont on n'a jamais entendu parler dans les églises de Dieu; car il n'y a point d'homme assez insensé pour s'imaginer que des anges descendus du ciel versent des larmes corporelles telles qu'en versent les hommes. Et, s'il est permis de répondre par une raillerie à ce que Celse nous objecte sérieusement, on peut dire qu'il n'y a pas d'apparence que les fontaines chaudes, qui sont douces pour la plupart, soient des larmes de ces anges, les larmes étant salées de leur nature, si ce n'est que les larmes des anges dont parle Celse, soient des larmes douces.
LVI. Il continue encore à mêler et à confondre ensemble des choses tontes différentes et toutes opposées ; et, après avoir parlé de ces anges qui, selon lui, sont descendus jusqu'à soixante ou soixante-dix à la fois, et dont les larmes forment les fontaines chaudes, il ajoute qu'on raconte qu'au tombeau même de Jésus il en vint, les uns disent deux, les autres un. C'est qu'il a remarqué sans doute que S. Matthieu et S. Marc ne parlent que d'un ange (Matth., XXVIII, 2; Marc. XVI, 5), au lieu que S. Luc et S. Jean parlent de deux (Luc. XXIV, 4; Jean, XX, 12). Mais cela n'est nullement contraire; car ceux qui ne parlent que d'un, parlent de celui qui renversa la pierre dont l'entrée du sépulcre était fermée ; et les autres qui parlent de deux, parlent de ceux qui se présentèrent aux femmes, proche du sépulcre, avec des robes brillantes, ou de ceux qui se firent voir assis dans le sépulcre, et vêtus de blanc. Du montrer sur chacune de ces choses en particulier, et qu'elle est possible, et qu'elle est effectivement arrivée, et qu'elle renferme des enseignements allégoriques pour ceux qui se mettent en devoir de méditer les merveilles dont la résurrection du Verbe fut accompagnée, cela n'est pas du dessein que nous nous sommes proposé. Ce serait plutôt fait d'un commentaire sur l'Évangile.
LVII. Au reste, les Grecs mêmes nous rapportent qu'il arrive quelquefois aux hommes d'avoir des visions fort surprenantes. Je ne dis pas ceux d'entre les Grecs dont les écrits sont soupçonnés d'être fabuleux ; mais ceux mêmes qui ont fait une particulière profession du parler en vrais philosophes, et de raconter fidèlement ce dont ils avaient connaissance. On en peut voir des exemples, et dans Chrysippe Solien, et dans Pythagore. On peut en voir aussi dans quelques auteurs modernes qui n'ont écrit que depuis trois jours ; comme dans Plutarque de Chéronée, au traité de l'Âme et dans le pythagoricien Numénius, au second livre de l'Immortalité de l'âme. Est-ce que quand les Grecs, surtout ceux qui portent le nom de philosophes, nous font de pareils récits, on n'y trouve rien qui soit digne de mépris ou de risée, rien qui doive passer pour suspect ou pour fabuleux? mais lorsque ceux qui sont consacrés au grand Dieu, jusqu'à s'exposer à toutes sortes du mauvais traitements et à la mort même, plutôt que de laisser sortir de leur bouche une parole fausse en parlant de lui, racontent comme témoins oculaires que des anges leur sont apparus, on ne juge pas qu'ils méritent aucune créance, ni que leurs discours puissent être tenus pour véritables? Ce serait juger bien peu raisonnablement de ceux qui disent la vérité ou qui la déguisent; car les personnes qui se veulent donner de garde d'être séduites, ne se hâtent pas de prononcer sur les auteurs qui racontent quelques événements extraordinaires, ceux-ci disent vrai, et ceux-là mentent. Pour le pouvoir faire sûrement, ils examinent chaque chose avec une longue et sérieuse attention, tons ces auteurs ne portant pas des caractères de leur bonne foi, ou des marques visibles du dessein qu'ils ont de débiter des fables aux hommes Sur le sujet de la résurrection de Jésus, il faut dire encore qu'il n'y a pas lieu de s'étonner qu'un ange ou deux se soient fait voir pour en porter la nouvelle, et qu'ils aient ainsi pris soin de ceux oui, pour leur propre avantage, ajoutaient foi à ce grand miracle. Il est même fort vraisemblable, à mon avis, que ceux qui croient que Jésus est ressuscité, et qui donnent des preuves sincères de leur foi par l'intégrité de leur rie et par leur dégagement des vices qui règnent au monde, ne sont jamais sans quelques anges qui se tiennent autour d'eux et qui les assistent dans leur conversion à Dieu.
LVIII.
Celse attaque aussi ce qui est dit, que l'ange roula la pierre de devant le sépulcre où était le corps de Jésus ; et, comme un écolier à qui on aurait donné à faire une déclamation oratoire contre quelqu'un, il s'imagine faire merveille avec cette pensée : Car il faut croire que le Fils de Dieu n'eut pas la force d'ouvrir son tombeau, et qu'il eut besoin que quelqu'un vint ôter la pierre qui le fermait. Je ne m'arrêterai point ici à faire des spéculations curieuses ni à chercher des allégories, de peur qu'il ne semble que je veuille subtiliser hors de saison, et je m'attacherai au sens historique. On voit assez qu'Il était de la dignité de celui qui ressuscitait pour le bien des hommes, que ce ne fût pas lui-même qui renversât la pierre, mais que ce fût quelque ministre inférieur qui lui rendit ce service. Pour ne point dire que ceux qui par leurs mauvaises pratiques avaient este à la vin du Verbe, ayant dessein quo lest le monde le regardât comme mort et réduit à rien, ils ne voulaient pas que son tombeau fût ouvert, de peur qu'après leurs embûches on ne le vit encore vivant : mais bien que lui comme l'Ange de Dieu (Matth., XXVII, 64) qui était venu au monde pour le salut des hommes, fut plus fort que ses ennemis, et aida à l'autre ange à renverser cette grosse pierre afin que ceux qui croyaient que le Verbe fût mort cessassent de le chercher parmi les morts (Luc, XXIV, 5), et qu'ils fussent persuadés qu'étant plein de vie, il allait devant eux en un lieu où il enseignerait à ceux qui l'y voudraient suivre le reste des choses qu'il leur avait enseignées au commencement (Marc, XV I, 7 ), que ne faisant que d'entrer dans son école, ils n'étaient pas encore capables de rien de plus élevé.
Je ne sais quel avantage Celse espère tirer pour son dessein, de ce qu'il ajoute sans autre réflexion, qu'il vint un ange vers Joseph, au sujet de la grossesse de Marie : et encore, qu'après la naissance de l'enfant, il vint un autre ange leur donner ordre de s'enfuir avec lui en Égypte, pour le sauver des embûches qu'on lui dressait. Il avait déjà allégué la même chose, et nous en avons aussi parlé ci-dessus. Mais que veut-il dire ensuite, que les Écritures racontent qu'il a été envoyé des anges et à Moïse, et à d'autres ? Car je ne vois pas que cela fasse rien pour lui, surtout aucun de ces anges ne s'étant proposé de faire tous ses efforts pour retirer les hommes de leur péchés. Que Dieu donc en ait envoyé d'autres, nous le voulons bien: mais que celui-ci ait été envoyé pour nous déclarer des choses plus importantes. et que voyant les Juifs abandonnés au péché, corrompus dans la religion et dépravés dans leurs moeurs. il leur ait ôté le royaume de Dieu (Matth., XXI, 41, 43), pour mettre en cette vigne mystique d'autres vignerons, ceux qui dans toutes les églises travaillent à leur propre salut, et qui ne négligent rien pour amener à la connaissance du grand Dieu, par l'exemple d'une bonne vie et par des discours qui y répondent, les personnes éloignées de la doctrine de Jésus.
LIX. Celse dit après cela : Les Juifs et eux (savoir les chrétiens) ont donc le même Dieu. Et, comme s'il voulait appuyer un point qui ne fût pas avoué, Au moins, ajoute-t-il, c'est une chose manifestement reconnue par ceux de la grande Église, qui reçoivent pour véritable ce que les Juifs disent des six jours dans lesquels fut créé le monde, et du septième auquel Dieu se reposa. Car c'est ainsi que Celse, qui n'entend pas le texte sacré, en rapporte les paroles en les altérant; au lieu de dire que Dieu cessa de travailler à ses œuvres (Gen., Il, 3), pour rentrer en la contemplation de lui-même. Au reste, cette matière de la création du monde et du repos qui est réservé ensuite pour le peuple de Dieu, est une matière fort vaste et fort difficile, toute remplie de profonds mystères (Hébr., IV, 9).