Contre Celse (Contra Celsum) (page 9)
IX. C'est par une erreur toute pareille et pour ne savoir pas bien ce dont il parle, qu'il se met dans l'esprit que les Juifs se portent à adorer les anges du ciel, sur les illusions et sur les prestiges de quelques magiciens qui, par les charmes qu'ils emploient, font paraître de certains fantômes. Il ne voit pas que s'il y en a qui en usent ainsi, ils pèchent encore contre la loi qui dit : N'allez point chercher ceux qui devinent, n'ayez nul commerce avec les magiciens pour vous souiller avec eux. Je suis le Seigneur votre Dieu (Levit., XIX, 31). Il ne fallait donc point absolument attribuer cela aux Juifs, s'il voulait parler des Juifs qui observent la loi et qui se conforment à ses préceptes : ou le leur attribuant, il fallait dire que ceux qui le font sont des Juifs qui violent leur loi. D'un autre côté, comme c'est violer la loi que de servir et d'adorer ceux qu'on prétend qui se montrent je ne sais où dans les ténèbres et par le moyen des arts magiques, à de pauvres aveuglés, à des rêveurs qui se repaissent de visions creuses, et à quelques misérables de la sorte ; c'est la violer ouvertement aussi que de sacrifier au soleil, à la lune et aux étoiles : et il y a lieu de s'étonner qu'un même homme puisse également nommer Juifs, tant ceux qui refusent d'adorer le soleil, et la lune, elles étoiles, que ceux qui ne se font point scrupule d'adorer le ciel et les anges.
X.
S'il faut maintenant que nous, qui faisons même profession que les Juifs de n'adorer ni les anges, ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles, rendions raison pour eux et pour nous de ce que nous n'adorons point ceux que les Grecs appellent des dieux visibles et sensibles, nous dirons qu'il est expressément remarqué, dans la loi de Moïse, que Dieu a donné ces choses en partage à toutes les nations qui sont sous le ciel, et non à ceux qu'il a pris, à l'exclusion de tous les peuples de la terre, pour sa portion choisie; car il est écrit dans le Deutéronome : Gardez-vous que levant les yeux en haut, et voyant le soleil, et la lune, et les étoiles, et toutes les beautés du ciel, vous ne vous portiez par erreur à adorer ces choses et à les servir : c'est ce que le Seigneur votre Dieu a donné en partage à toutes les nations qui sont sous le ciel ; mais pour nous, le Seigneur, notre Dieu, nous a pris et nous a fait sortir d'Égypte, du milieu de la fournaise de fer, afin que nous soyons le peuple qu'il a pour héritage, comme il se voit aujourd'hui (Deut., IV, 19, 20). Dieu donc ayant destiné les Juifs à être une race choisie, un ordre de sacrificateurs rois, une nation sainte, un peuple d'acquisition (Exod., XIX, 6), et ayant dit d'eux à Abraham : Regarde le ciel et compte les étoiles, s'il t'est possible, ainsi sera la postérité (Gen., XV, 5), il ne se pouvait pas que ce peuple, qui espérait devenir comme les étoiles du ciel, adorât des choses auxquelles il devait être fait semblable en méditant et en observant la loi de Dieu. Car il leur a été dit : Le Seigneur votre Dieu vous a fait multiplier ; et l'on voit maintenant que vous (les en aussi grand nombre que les étoiles du ciel (Deut., I, 10). Et dans le prophète Daniel, il est ainsi parlé de l'état des hommes lorsqu'ils ressusciteront : En ce temps-là tous ceux de ton peuple qui seront écrits dans le livre seront sauvés, et plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour le déshonneur et pour l'opprobre éternel. Ceux qui auront été bien instruits reluiront comme la splendeur du firmament, et les justes du commun brilleront comme les étoiles, a jamais et dans l'éternité (Dan., XII, 1, 2, 3). C'est de là que saint Paul a pris ce qu'il dit aussi delà résurrection. Il y a, dit-il, des corps célestes et des corps terrestres : l'éclat des corps célestes est autre que celui des corps terrestres. Le soleil a son éclat, la lune le sien et les étoiles le leur, et entre les étoiles l'une est plus éclatante que l'autre : il en arrivera de même dans la résurrection des morts (I Cor., XV, 40, 41, 42).
Il n'y a donc pas d'apparence que des personnes, qui ont appris à s'élever généreusement au-dessus de toutes les créatures, et à attendre de Dieu un bonheur parfait, après avoir mené une vie honnête, qui savent que c'est à eux qu'il a été dit : Vous êtes la lumière du monde, et que votre lumière luise devant tes hommes, afin que voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans le ciel (Matth., V, 14 et 16), qui s'efforcent d'acquérir, ou qui ont même déjà acquis une sagesse toute lumineuse, une sagesse qui ne peut rien perdre de son éclat, cette sagesse qui est une réflexion de la lumière éternelle (Sag.. VII, 26), il n'y a pas d'apparence que de telles personnes se laissent si fort éblouir à la lumière sensible du soleil, de la lune et des étoiles; que, pour une lumière de celte, espèce, elles s'imaginent être au-dessous de ces créatures el les devoir adorer, eux qui ont dans un si haut degré la lumière spirituelle de la connaissance, la vraie lumière, la lumière du monde, la lumière qui éclaire les hommes (Jean, I, 9, 8, 12, et I, 4). S'il fallait adorer ces corps célestes, ce ne serait pas à cause de leur lumière sensible, quelque admiration qu'elle excite ordinairement, mais plutôt à cause d'une lumière spirituelle et véritable, s'il est vrai que les astres soient des animaux qui aient de la raison et de la vertu, et qu'ils aient été éclairés des lumières de la connaissance par celle sagesse qui est une réflexion delà lumière éternelle (Sag. . VII, 26). Car pour leur lumière sensible, c'est l'ouvrage du créateur de l'univers, au lieu que la spirituelle est peut-être un fruit de leur étude, et vient du libre mouvement de leur volonté.
XI. Cette lumière spirituelle ne doit pas être pourtant un sujet d'adoration à ceux qui voient et qui comprennent la véritable lumière dont celle des astres ne peut être qu'un rayon, ni à ceux qui connaissent Dieu, le père de celle véritable lumière, duquel il a été très bien dit, que Dieu est la lumière même, et qu'il n'y a point en lui de ténèbres (I Jean, 1, 5). Et comme ceux qui adorent le soleil, la lune et les étoiles à cause que leur lumière sensible est en même temps une lumière céleste, n'adoreraient pas une étincelle de feu ou une lampe qui éclaire sur la terre, voyant qu'il n'y a nulle proportion entre l'admirable beauté de ces objets, qu'ils estiment dignes d'être adorés, et la faible lumière d'une étincelle ou d'une lampe : ainsi ceux qui savent et qui comprennent comment Dieu est la lumière même (I Jean, I, 5), comment son Fils est la vraie lumière qui illumine tout homme venant dans le monde (Jean,I,9), et comment ce Fils dit de lui- même :
Je suis la lumière du monde (I bid.. Vlll, 12), ceux-là ne sauraient raisonnablement adorer ce qu'il peut y avoir de véritable lumière dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles, qui n'est que comme une petite étincelle en comparaison de Dieu, la lumière même. Au reste, nous ne parlons pas ainsi du soleil, de la lune el des étoiles, pour déshonorer ces merveilleux ouvrages de Dieu, ni pour marquer que ce ne soient que des masses embrasées, selon la pensée d'Anaxagore, mais par le sentiment que nous avons tant de la majesté de Dieu qui est élevé au-dessus d'eux d'une distance infinie, que de la divinité de son Fils unique qui voit tout au-dessous de soi. Et parce que nous croyons que le soleil, la lune et les étoiles adressent aussi des prières au grand Dieu par son Fils unique, nous estimons que l'on ne doit pas prier ceux qui prient eux-mêmes, et qui aiment mieux nous renvoyer à ce Dieu qu'ils prient, que de nous attacher à eux ou de partager avec lui nos vœux et nos prières. Sur quoi je me servirai de cet exemple. Lorsque notre Sauveur et Notre-Seigneur fut appelé bon Maître, il renvoya à son Père celui qui avait ainsi parlé : Pourquoi m'appelles- tu bon ? lui dit-il, il n'y a que Dieu seul, que le Père qui soit bon (Matth., XIX, 16, 17). Si le Fils bien-aimé du Père a eu raison de dire cela, lui qui est l'image de la bonté de Dieu ( Sag., VII, 26), avec combien plus de raison le soleil dirait-il à ceux qui l'adorent: Pourquoi m'adorez- vous ? Adorez le Seigneur, votre Dieu, et ne servez que lui seul (Matth., IV, 10).
C'est lui que j'adore et que je sers moi-même, et que les autres astres, comme moi, adorent et servent aussi. Encore que vous ne soyez pas d'un ordre si excellent, vous ne devez pas laisser d'adresser vos prières à la parole de Dieu, (Ou au Verbe) laquelle vous peut guérir, ou beaucoup plutôt à son Père qui a envoyé sa parole aux fidèles des siècles passés, et les a guéris, les tirant de la corruption où ils étaient ( Ps. CVI ou CVII, 20).
XII. Dieu donc, par un effet de sa bonté et de sa condescendance, se rend présent aux hommes, non d'une présence locale, mais d'une présence de soin et de direction, et le Fils de Dieu, qui n'est plus avec ses disciples de la manière qu'il y était sur la terre, est pourtant toujours avec eux pour accomplir la promesse qu'il leur a faite : Assurez-vous que je suis toujours avec vous jusqu'à la fin du monde (Matth., XXVIII, 20). En effet, comme la branche de la vigne ne peut porter de fruit, si elle ne demeure attachée au cep, ainsi les branches mystique de la vraie vigne, les disciples du Verbe ne peuvent porter les fruits de la vertu, s'ils ne demeurent attachés à ce vrai cep, le Christ de Dieu, qui est avec nous, bien que nous soyons localement sur la terre, et qui est de telle sorte partout avec ceux qui lui sont unis, qu'il est aussi partout avec ceux qui ne le connaissent point (Jean, XV, 4, 5). Car c'est ce que signifient, dans l'Évangile selon saint Jean, ces paroles de Jean Baptiste: Il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas : c'est lui qui doit venir après moi (Jean, I, 26, 27). De manière qu'ayant avec nous celui qui remplit et le ciel et la terre, comme il le déclare lui-même, Ne remplis-je pas le ciel et la terre, dit le Seigneur (Jér., XXIII, 24) ? l'ayant, dis-je, proche de nous, selon ces autres paroles auxquelles nous ajoutons une entière foi : Je suis un Dieu de près, et nos pas un Dieu de loin, dit le Seigneur (Ibid., I. 23) : il serait absurde que nous nous arrêtassions à prier te soleil qui ne se répand pas partout, ou la lune, ou quelque étoile. Je veux que le soleil et la lune et les étoiles, pour me servir des propres parole; de Celse, fassent des prédictions sur la pluie, sur la chaleur, sur les nuées, et sur le tonnerre. Quand cela serait vrai, ne faudrait-il pas plutôt rendre notre culte et nos hommages à Dieu sous les ordres duquel ils feraient de telles prédictions, que d'adorer ses prophètes Qu'ils en fassent encore, si l'on veut, et sur les éclairs, et sur les fruits, et sur la naissance de toutes choses, et qu'ils président sur tout cela : nous ne les adorerons pas pourtant, puisqu'ils adorent Dieu eux-mêmes, comme nous n'avons jamais adoré ni Moïse, ni les prophètes qui l'ont suivi, quoiqu'ils nous aient prédit, de la part de Dieu des choses bien plus excellentes que ni la pluie, ni la chaleur, les nuées ni le tonnerre ni les éclairs, ni les fruits. ni la naissance de toutes les choses sensibles. Quand même le soleil et la lune et les étoiles auraient à pouvoir de prédire des choses plus excellentes que la luis nous ne les adorerions pas pour cela ; nous adorerions Dieu l'auteur de leurs prédictions et le Verbe de Dieu, ce Verbe qui en est le ministre. Je veux aussi que ce soient des hérauts de Dieu, des anges véritablement célestes ; comment, dans cette supposition même, ne serait-il pas plus juste d'adorer Dieu seul, dont ils seraient ou les hérauts, ou les anges, que d'adorer ces anges et ces hérauts ?
XIII. Celse veut faire croire que nous ne comptons pour rien le soleil, la lune et les étoiles; cependant nous sommes persuadés qu'eux aussi attendent la manifestation des enfants de Dieu, étant présentement assujettis à la vanité des corps matériels, à cause de celui qui les y a assujettis avec espérance (Rom.. VIII, 19, 20, 21). Si, outre une infinité d'autres choses que nous disons du soleil et de la lune et des étoiles, Celse avait lu ce passage : Soleil et lune, loues le Seigneur; étoiles et lumière, louez-le toutes; et celui-ci : Cieux des Cieux, louez-le (Ps. CXLVIII 3 et 4 ), il ne nous attribuerait pas de compter pour rien ces nobles êtres qui louent hautement le Seigneur. Il n'avait jamais vu non plus cet autre passage : Les Créatures attendent avec grand désir la manifestation des enfants de Dieu, parce qu'elles sont assujetties à la vanité, et elles ne le sont pas volontairement, mais à cause de celui qui les y a assujetties avec espérance: car les créatures mêmes seront délivrées de cette servitude de corruption, pour participer à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu (Rom., VIII, 19). Nous finirons ici l'apologie que nous avions entrepris de faire sur ce que nous ne servons pas religieusement le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Proposons maintenant la suite des objections de Celse, pour y appliquer, sous la faveur de Dieu, les réponses que la lumière de la vérité nous fournira.
XIV.
C'est encore, dit-il, une de leurs folles imaginations, qu'après que Dieu aura allumé le feu, comme un cuisinier, tout le reste sera grillé, mais qu'eux seuls demeureront ; et non seulement ceux qui se trouveront alors en vie, mais ceux même qui seront morts depuis longtempe, que l'on verra sortir de dessous la terre avec cette même chair qu'ils avaient eue. Ce qui, à vrai dire, est une espérance digne de vers. Car où est l'âme humaine qui désirât de rentrer dans un corps pourri ? Il y a même des chrétiens qui ne sont pas de ce sentiment et qui soutiennent qu'il est également impie, abominable et impossible. En effet, comment un corps entièrement corrompu pourrait-il reprendre sa première nature et recouvrer celle même disposition de parties qui a été détruite ? Ne sachant que répondre, ils ont recours à la plus absurde de toutes les évasions; que tout est possible à Dieu ; mais Dieu ne peut faire les choses déshonnêtes, et il ne veut rien de contraire à la nature. Dès que vos désirs déréglés vous auront mis dans l'esprit une chose digne d'horreur, ce n'est pas à dire que Dieu la puisse faire, ni qu'il faille incontinent croire qu'elle sera. Dieu n'est pas l'exécuteur de nos fantaisies criminelles, ni l'auteur de l'impureté et du désordre ; il est le directeur de la nature, où il n'y a rien que de droit et de juste. Il peut bien donner une vie immortelle à l'âme, mais, comme dit Héraclite, on doit faire moins d'état d'un corps mort, que si c'était du fumier. Immortaliser, contre toute raison, une chair pleine de choses qu'il est même mal séant de nommer, c'est ce que Dieu ne saurait ni faire, ni vouloir faire; car comme il est la souveraine raison de tous les êtres, il ne saurait rien faire contre la raison, qu'il ne le fit contre lui-même.
XV. Voyez d'abord comment il tourne en risée la doctrine de l'embrasement du monde, une doctrine qui a même été enseignée par des philosophes qui ne sont pas sans réputation parmi les Grecs. Nous voulons, à l'en croire, que Dieu allume le feu, comme un cuisinier; mais il ne prend pas garde que ce feu est un feu purgatif, qui doit nettoyer le monde, comme quelques Grecs l'ont reconnu, le tenant peut-être des Juifs, l'un des plus anciens de tous les peuples, ou un feu qui doit servir tout ensemble, et de châtiment et de remède à chacun de ceux qui en auront besoin ; un feu qui brûlera et ne consumera pas ceux qui auront une matière qu'il ne sera pas nécessaire qui soit détruite ; mais qui brûlera et consumera ceux qui auront composé de bois, de foin et de paille (I Cor., Ill, 12) le bâtiment mystique de leurs actions, de leurs paroles et de leurs pensées. Les divins oracles nous disent que le Seigneur doit se présenter comme un feu de fonte et comme l'herbe aux foulons (Mal., III. 2) à chacun de ceux qui en auront besoin, à cause des mauvaises matières dont ils sont comme mêlés par la contagion des vices, et qui n'en peuvent être séparées que par la vertu d'un feu qui fonde, pour ainsi dire, ce mélange où il était entré de l'airain, de l'étain et du plomb. C'est ce qu'on pourra apprendre, si l'on veut, du prophète Ézéchiel (Ezéch., XXII. 18, 19, 20). Le prophète Isaïe peut aussi servir de témoin, que nous ne disons pas que Dieu allume le feu comme un cuisinier, mais comme le bienfaiteur de ceux à qui celle correction par le feu est nécessaire, puisqu'on trouve dans son livre, qu'il est dit à un certain peuple pécheur : Tu as des charbons de feu, assieds-toi dessus, et lu y trouveras du secours (Is., XLVII, 14, 15). L'Écriture, pour l'accommoder à l'esprit du commun de ses lecteurs, use de celle sage dispensation de cacher son sens sous des paroles terribles, pour effrayer ceux qui autrement ne sortiraient pas du bourbier de leurs péchés; mais cependant, ceux qui lisent avec attention peuvent bien remarquer quel est le but de ces terribles menaces qui sont faites aux pécheurs, et de ces rudes châtiments qu'ils doivent souffrir. Il suffit maintenant de rapporter ce passage d'Isaïe : A cause de mon nom, je te montrerai ma colère, et je te ferai sentir les effets de ma puissance glorieuse, afin que je ne le détruise point (Is., LVIII, 9). Nous avons été contraints de découvrir des choses qui ne conviennent pas aux simples d'entre les fidèles. à qui il ne faut pas d'autre sens que le littéral; et nous l'avons fait, de peur qu'il ne semblât que nous laissassions sans réponse, ces paroles injurieuses de Celse : Après que Dieu aura allumé le feu, comme un cuisinier.
XVI. Ce que nous venons de dire peut faire comprendre aux personnes intelligentes, comment il faut répondre à ce qu'il ajoute, que tout le reste sera grillé, mais qu'eux seuls demeureront. Pour ceux que nos Écritures appellent, Ce qu'il y a de moins sage, selon le monde, ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable, ce qui n'est rien (I Cor., 1, 27, 28), il ne faut pas s'étonner s'ils ont de semblables pensées. Car puisque le monde n'a pas su se servir de la sagesse pour connaître Dieu dans sa sagesse divine, il a plu à Dieu de sauver, par la folie de la prédication, ceux qui croiraient en lui ( Ibid., v. 21 ). Ce sont des esprits qui ne peuvent pénétrer dans le sens des passages et qui ne veulent pas même se donner la peine de les examiner, quoique Jésus-Christ ait dit : Examines avec soin les Écritures (Jean. V, 39). De là vient qu'ils se forment de telles idées du feu que Dieu fera allumer et de ce qui arrivera aux pécheurs. Il se peut faire, au reste, que comme on est obligé de dire aux enfants des choses proportionnées à leur faiblesse, pour les porter à la vertu par des motifs qu'ils puissent comprendre : ainsi, le sens que ces menaces de peines et de supplices présentent le premier à l'esprit, est propre pour ces personnes que l'Écriture nomme les moins sages, les plus viles et les plus méprisables, selon le monde (I Cor.., I, 27, 28), qui ne sont pas capables de se convertir autrement que par crainte, et qui ne renonceraient jamais aux vices qui les possèdent, sans cette terreur dont la dénonciation du châtiment leur remplit l'âme. La parole de Dieu nous apprend donc que le feu n'épargnera que ceux qui seront parfaitement purifiés, et dans leur doctrine, et dans leurs mœurs, et dans leur entendement ; qu'il n'y aura, dis-je, que ceux-là qui demeureront exempts de punition : mais que pour ceux qui ne se trouveront pas tels et qui auront besoin d'être châtiés par un feu dispensé selon leurs mérites, Dieu leur fera souffrir, dans une vue digne de sa sagesse, ce qu'il est juste qu'il fasse souffrir à des personnes qui, ayant été formées à son image, n'ont pas vécu d'une manière conforme à ce qu'exigeait d'eux une nature formée à l'image un Dieu. Voilà pour ce qu'il dit, que tout le reste sera grillé, mais qu'eux seuls demeureront.
XVII. Il faut, ou qu'il ait mal entendu les saintes Écritures, ou qu'il s'en soit rapporté à des personnes qui les entendaient mal, lorsqu'il nous fait dire ensuite, que quand le monde sera nettoyé par le feu, nous seuls demeurerons ; et non seulement ceux d'entre nous qui te trouveront alors en vie, mais ceux même qui seront morts depuis longtemps. Il ne s'est pas aperçu qu'il y a quelque chose qui n'est pas exprimé clairement dans ces paroles de l'apôtre de Jésus : Nous ne dormirons pas tous du sommeil de la mort, mais nous serons tous changés en un moment, en un clin d'œil, au son de la dernière trompette ; car la trompette sonnera, les morts ressusciteront en un état incorruptible, et pour nous, nous serons changés ( I Cor., XV, 51, 52). Il fallait qu'il s'attachât à découvrir quelle a été la pensée de celui qui parle ainsi de soi et de ceux qui lui ressemblent, pour se distinguer des morts, comme n'étant pas mort lui-même; et qui, après avoir dit: Les morts ressusciteront en un état incorruptible, ajoute :Et pour nous, nous serons changés. Pour faire voir que S. Pau!, dans ce passage de sa première Épître aux Corinthiens, a eu dans la pensée quelque chose qu'il ne fait qu'insinuer, je rapporterai encore ici ce que le même apôtre dit dans sa première Épître aux Thessaloniciens, où il parle aussi comme vivant et veillant, par opposition à ceux qui dorment du sommeil de la mort. Nous vous disons au nom du Seigneur, dit-il, que nous qui vivons et qui serons réservés pour son avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil de la mort ; car au signal qui sera donné par la voix de l'archange et par le son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel (I Thess., IV, 1 16, 17). Ensuite sachant bien qu'outre lui et ceux qui seront dans le même état, il y en aura d'autres qui seront morts en Jésus-Christ, il ajoute : Ceux qui seront morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers; puis nous autres, qui sommes vivants et qui serons demeurés en vie jusqu'alors, nous serons emportés avec eux dans les nuées, pour aller au-devant du Seigneur, au milieu de l'air.
XVIII.
Puisque nous avons déjà produit les longues railleries que fait Celse sur la résurrection de la chair, qui est précitée dans nos églises, mais qui est entendue par les personnes éclairées plus nettement que par le commun, il serait inutile de les mettre encore ici. Voyons donc maintenant et en peu de mots, et ayant égard à la portée de tous les lecteurs, ce que nous sommes capables d'établir sur cette question, que nous voulons bien regarder comme problématique, dans une apologie que nous écrivons contre un ennemi de la fol, en faveur de ceux qui étant encore enfants et comme des personnes flottantes, se laissent emporter à tous les reste des opinions, par la tromperie des hommes et par l'adresse qu'ils ont d'engager artificieusement dans l'erreur (Ephés. IV, 14). Ni l"Écriture sainte, ni nous, n'avons jamais dit que ceux qui sont morts depuis longtemps doivent retourner en vie, en sortant de dessous la terre, avec leur même chair, sans qu'elle ait reçu aucun changement en mieux. C'est une calomnie de Celse. Il y a dans les saints écrits plusieurs passages qui parlent de la résurrection d'une manière digne de Dieu : nous nous contenterons d'alléguer celui de S. Paul dans sa première Épître aux Corinthiens : Mais, dit-il quelqu'un me dira : En quelle manière les morts ressuscitent-ils, et quel sera le corps dans lequel ils reviendront ? Insensés que vous êtes, ne voyez-vous pas que ce que vous semez dans la terre ne reprend point de vie, s'il ne meurt auparavant ? Et quand vous semez, vous ne semez pas le corps de la plante, même qui doit naître, mais la graine seulement, soit du blé, soit de quelqu'autre plante : Dieu lui donne ensuite un corps tel qu'il lui plaît, et il donne à chaque semence le corps qui lui est propre (I Cor., XV, 3 36, 37, 38). Vous voyez qu'il dit que ce qu'on sème n'est pas le corps de la plante même qui doit naître; mais qu'après qu'on a semé la graine, sans jeter rien autre chose en terre, il se fait une espèce de résurrection, par la volonté de Dieu, qui donne à chaque semence le corps qui lui est propre; tellement que de ces graines jetées en terre il sort, des unes un épi on une tige, comme de la graine de sénevé; des autres un grand arbre, comme du noyau de l'olive et de ceux des fruits semblables.
XIX. Dieu donc, qui donne un corps à chaque semence et qui le donne tel qu'il lui plaît, fait aussi la même chose à l'égard des morts, qui sont comme semés dans la terre et qui doivent y reprendre, quand il en sera temps, le corps dont il les voudra revêtir, selon leurs mérites. L'Écriture nous enseigne assez au long la différence qu'il y a de ce corps, qui est comme semé, à celui qui en est comme reproduit par la résurrection : et nous n'avons qu'à l'écouter qui nous dit, que quand on met notre corps en terre, il est dans un état de corruption, mais qu'il ressuscitera incorruptible; qu'il est dans un état d'ignominie, mais qu'il ressuscitera plein de vigueur; qu'il a les qualités d'un corps animal, mais qu'il ressuscitera avec celles d'un corps spirituel (I Cor., XV, 42, 43, 44). Que ceux qui sont capables de comprendre ce qui suit le comprennent : Comme le premier homme a été terrestre, ses enfants aussi sont terrestres ; et comme le second homme est céleste, ses enfants aussi sont célestes : comme donc nous avons porté l'image de l'homme terrestre, nous porterons aussi l'image de l'homme céleste (Ibid., 48, 49). Ce n'est pas que l'Apôtre, qui avait dessein de cacher ce qu'il y a là de plus mystérieux et de moins propre pour les esprits grossiers de ceux que l'on tâche de porter à la vertu par une simple foi, n'ait été contraint, pour empêcher que nous ne prissions mal ses paroles, qu'il n'ait, dis-je, été contrait, après avoir dit: Nous porterons l'image de l'homme céleste (v. 50), d'ajouter : Je veux dire, mes frères, que la chair et le sang ne peuvent point posséder le royaume de Dieu, et que la corruption ne possédera point cet héritage incorruptible. Ensuite, sachant bien que cela n'était ni de la connaissance ni de la portée de tout le monde, et que ses écrits devaient être pour la postérité un trésor de profonds enseignements, il ajoute encore : Voici un secret et un mystère que je vous dis (v. 51), comme on a accoutumé de parler des choses mystérieuses et sublimes qu'il n'est pas à propos de découvrir indifféremment à tous. Car. comme il est dit dans le livre de Tobie : Il est bon de cacher le secret du roi; mais il est glorieux et utile de révéler sincèrement les oeuvres de Dieu, pourvu qu'on le fasse avec prudence, pour sa gloire et pour le bien des hommes (Tobie, XII, 6, 7). Notre espérance n'est donc pas une espérance digne de vers, et notre âme ne désire point de rentrer dans un corps pourri. Mais encore qu'elle ait besoin d'un corps pour aller d'un lieu en un autre, clic sait bien néanmoins, ayant médité la sagesse, selon cette parole : La bouche du juste méditera la sagesse (Ps. XXXVI ou XXXVII, 30); elle sait bien la différence qu'il y a entre cette maison de terre qui doit être détruite (II Cor., V, 1, 2, 4), et la tente qui est dans celle maison ; la tente, dans laquelle les justes qui y sont soupirent comme sous un pesant fardeau, ne désirant point d'en être dépouillés, mais d'être revêtus par-dessus, afin que, par ce moyen, ce qu'il y a en eux de mortel soit absorbé par la vie ( I Cor., XV, 53, 54 ). Car, comme tous les corps sont d'une nature corruptible il faut que cette tente corruptible soit revêtue de l'incorruptibilité, et que ce qu'il y a d'ailleurs de mortel et d'effectivement sujet à la mort, que le péché tire après lui, soit revêtu de l'immortalité; afin que, quand ce qu'il y a de corruptible aura été revêtu de l'incorruptibilité, et que ce qu'il y a de mortel aura été revêtu de l'immortalité (Os., XIII, 14), alors l'ancien oracle des prophètes soit accompli : Que la mort, qui nous avait vaincus et assujettis, perde sa victoire et son empire, et que l'aiguillon dont elle blesse les âmes qui ne sont pas munies de toutes parts contre le péché, n'ait plus aucune force.
XX.
Il suffit pour celle heure d'avoir ainsi expliqué en peu de mots notre créance touchant la résurrection; car c'est une matière que nous avons traitée à fond dans d'autres écrits. Mais il est juste de faire voir le peu de raison de Celse qui, n'entendant pas nos auteurs, ne peut comprendre que l'on ne doit pas juger des sentiments de ces grands hommes par ce qu'en disent ceux qui n'apportent à la doctrine chrétienne qu'une foi toute simple et toute nue. Nous allons montrer qu'il y a eu (Gr., des Hommes) des philosophes célèbres pour leurs belles connaissances et pour la subtilité de leurs spéculations dialectiques, qui ont eu des opinions fort éloignées de la vraisemblance, de sorte que s'il y en a quelques-unes qui méritent de passer pour absurdes et pour des contes de vieilles, ce sont les leurs beaucoup plutôt que les nôtres. Les stoïciens disent qu'après un certain nombre d'années l'univers s'embrase el se renouvelle ensuite, reprenant une face pareille en tout à la précédente ; et ceux qui en ont parlé avec le plus de retenue disent que d'une révolution à l'autre il se fait un petit changement, un changement très léger : qu'ainsi, après que la présente sera achevée, il y aura encore, dans la suivante un Socrate Athénien, fils de Sophronisque et de Phénarète. Ils ne se servent donc pas à la vérité du nom de résurrection, mais ils expriment la chose même, que du mariage de Sophronisque avec Phénarète il sortira un nouveau Socrate, un Socrate ressuscité, qui fera dans Athènes la profession de philosophe; que la philosophie ressuscitera avec lui pour ainsi dire, et se verra dans un état tout pareil au précédent; qu'Anytus et Mélitus ressusciteront pareillement pour accuser derechef Socrate, et que le conseil de l'aréopage le condamnera à la mort; et, ce qui est encore de plus ridicule, que Socrate sera vêtu d'habits tout pareils à ceux de la révolution précédente; qu'il vivra dans une pauvreté et dans une ville pareilles à celles où il a vécu ; que d'un autre côté, Phalaris renouvellera sa tyrannie et fera mugir dans son taureau d'airain des hommes où l'on verra toutes les choses qu'on a vues en ceux des siècles passés; qu'Alexandre, tyran de Phères, reviendra exercer ses cruautés avec des circonstances toutes semblables, et condamner au supplice dos hommes pareils à ceux d'autrefois. Qu'est -il besoin de particulariser davantage ce dogme de la philosophie stoïque, duquel Celse ne se moque point et qu'il regarde même peut-être comme quelque chose de fort beau, puisqu'il préfère Zénon à Jésus?
XXI. Quoique les disciples de Pythagore et de Platon semblent faire le monde incorruptible, ils tombent pourtant dans des pensées peu différentes : ils disent que quand les astres, après de certains périodes, se retrouvent dans la même disposition et avec les mêmes aspects, toutes choses reviennent aussi sur la terre au même état où elles étaient, sous une autre configuration semblable. Il faut donc, dans cette supposition, que, quand les astres après un long cours se trouveront disposés comme ils l'étaient au temps de Socrate, Socrate naisse encore des mêmes personnes, qu'il ait les mêmes aventures, qu'il soit accusé par Anytus et par Mélitus, et condamné par les juges de l'Aréopage. Lorsque les savants d'entre les Égyptiens enseignent aussi à peu près la même doctrine, on les loue, et Celse ni ceux de son parti n'en font point de railleries. Mais quand nous disons que Dieu conduit toutes choses sans gêner en aucune sorte la liberté de nos actions, et qu'il dirige toujours tout à une bonne fin, sans ôter la contingence des événements; quand, dis-je, nous expliquons la nature de noire liberté qui, n'étant pas coupable de cette absolue immutabilité de Dieu, admet la contingence où elle se doit admettre, ou trouve que ce que nous disons ne mérite pas qu'on s'y arrête ni qu'on l'examine.
XXII. Qu'on ne s'imagine pas, au reste, lorsque nous parlons ainsi, que nous soyons de ceux qui, bien qu'ils portent le nom de chrétiens, nient le dogme de la résurrection établi dans les Écritures; car ces gens-là, se tenant à leurs principes, ne sauraient faire l'application de ce qui est dit de l'épi ou de l'arbre qui sort du grain de blé ou de quelque autre semence, par une espèce de résurrection. Mais pour nous, qui croyons que ce que l'on sème ne reprend point de vie s'il ne meurt auparavant, et qui savons que ce que l'on sème n'est pas le corps même qui doit renaître, puisque Dieu donne ce corps tel qu'il lui plaît, faisant que ce qui est mis en terre dans un état de corruption ressuscite incorruptible; que ce qui y est mis dans un état d'ignominie ressuscite glorieux ; que ce qui y est mis dans un état d'infirmité ressuscite plein de vigueur; que ce qui y est mis avec les qualités d'un corps animal ressuscite avec celles d'un corps spirituel (I Cor., XV, 30-38, 42-44) : nous qui croyons et qui savons tout cela, nous retenons la doctrine de l'Église de Jésus-Christ, nous conservons à la promesse de Dieu toute sa grandeur, et nous faisons voir, non par de simples paroles, mais par de solides raisons, la possibilité de la chose. Nous sommes persuadés que quand le ciel el la terre passeraient avec toutes les choses qui y sont. les paroles du Verbe de Dieu, qui était au commencement avec Dieu, et qui est lui-même Dieu le Verbe (Jean, I,1). ne passeront point; les paroles qu'il a proférées sur des sujets particuliers étant à son égard comme les parties sont au tout ou les espèces au genre. Car il l'a dit, et nous ne voulons pas en douter : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point (Matth., XXIV, 35 ).
XXIII. Nous ne disons donc pas que le corps s'étant corrompu reprenne sa première nature; comme nous ne disons pas non plus que le grain de blé, s'étant corrompu, devienne encore grain de blé; mais nous disons que, comme du grain de blé il sort un épi, il faut aussi que, dans le corps, il y ait un certain germe qui, ne se corrompant point, fasse que le corps ressuscite incorruptible. Ce sont les stoïciens qui, supposant que d'une révolution à l'autre les choses reviennent dans un état tout pareil, disent qu'un corps entièrement corrompu reprend sa première nature, et recouvre cette même disposition de parties qui a été détruite, et ils prétendent même le prouver par des démonstrations dialectiques. Il est faux encore que nous ayons recours à la plus absurde de toutes les évasions, en disant que tout est possible à Dieu: nous savons que ce tout ne comprend pas ce qui implique contradiction et qui est contre le bon sens; et nous disons aussi que Dieu ne peut faire les choses déshonnêtes, autrement Dieu pourrait cesser d'être Dieu; car si Dieu faisait quelque chose de déshonnête il ne serait pas Dieu. Quant à ce que Celse ajoute, que Dieu ne veut rien de contraire à la nature, nous estimons qu'il faut distinguer; car si, par ce qui est contre la nature, on entend le vice, nous tombons d'accord avec lui qui; Dieu ne veut rien de contraire à la nature, puisqu'il ne veut rien de vicieux ni de déraisonnable; mais s'il faut nécessairement reconnaître que ce qui arrive conformément au conseil et à la volonté de Dieu n'est point contraire à la nature, il s'ensuit que tout ce que Dieu fait n'est point contraire à la nature, quelque incroyable qu'il soit ou qu'il paraisse à quelques-uns. Si l'on veut prendre les mots à la rigueur, nous dirons qu'à considérer la nature comme on la considère ordinairement, il y a certaines choses au-dessus de la nature que Dieu peut faire quelquefois, comme quand il élève l'homme au-dessus de la condition humaine pour le rendre participant d'une nature plus excellente et plus divine (II Pier., l, 4), dans la jouissance de laquelle il le conserve tant que l'homme témoigne par ses actions qu'il veut bien y être conservé.
XXIV. Ayant une fois posé que Dieu ne veut rien qui lui soit mal convenable, ni d'où il suive qu'il ne serait plus Dieu, nous sommes prêts à avouer aussi que s'il y a quelqu'un à qui ses désirs déréglés aient mis dans l'esprit une chose digne d'horreur, ce n'est pas à dire que Dieu la puisse faire, car ce n'est point par un esprit de dispute, mais pour le seul intérêt de la vérité, que nous examinons l'écrit de Celse, et nous reconnaissons avec lui que Dieu, qui est le principe de tout bien, n'est point l'exécuteur de not fantaisies criminelles, ni l'auteur de l'impureté et du désordre, mais qu'il est le directeur de la nature où il n'y a rien que de droit et de juste. Nous confessons encore, comme l'on sait, que Dieu peut donner une vie immortelle à l'âme, et que non seulement il le peut, mais qu'il le fait même. Après ce que nous avons dit, il n'y a rien qui doive nous faire de la peine dans le mot d'Héraclite que Celse rapporte, qu'il faut faire moins d'état d'un corps mort que si c'était du fumier.
Cependant on pourrait bien dire que le fumier n'est bon qu'à être jeté dehors, mais que, pour le corps mort d'un homme, on ne le doit pas traiter de même, à cause de l'âme qu'il a logée, principalement si elle a été vertueuse. Aussi les nations les mieux policées le font-elles ensevelir avec l'honneur qui est convenable en de telles occasions, de peur que, le jetant là comme les corps des bêtes, nous ne fassions, autant qu'il dépend de nous, injure à l'âme qui en est sortie. Qu'il soit donc contre toute raison d'immortaliser le grain de blé ou ce qui est mis en terre dans un état de corruption, nous y consentons volontiers; mais nous disons que c'est, par manière de parler, l'épi qui doit sortir de ce grain, que c'est ce qui doit ressusciter incorruptible, que Dieu veut rendre immortel. Selon Celse, c'est Dieu lui-même qui est la souveraine raison de tous les êtres ; mais, selon nous, c'est son Fils de qui nos philosophes disent : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Ce qui dans le fond n'empêche pas que nous n'avouions avec Celse que Dieu ne saurait rien faire contre la raison qu'il ne le fît contre lui-même.
XXV.
Voyons ce qu'il ajoute. Les Juifs, dit-il, ayant fait un corps particulier de nation et s'étant établi des lois conformes à leur génie, qu'ils retiennent et observent encore à présent avec une religion qui, quoi qu'il en soit, est la religion de leurs pères, ils ne font rien en cela que les autres hommes ne fassent ; car chacun veut suivre, à quelque prix que ce soit, les coutumes de son pays, Et il semble même que cela soit utile, non seulement parce que tes uns se sont fait des lois d'une façon, les autres d'une autre, comme il leur est venu dans l'esprit, et que l'on doit se tenir à ce qui a été une fois publiquement établi ; mais aussi parce que, seIon l'apparence, les parties de la terre ayant, dès le commencement, été commises aux soins de diverses puissances et distribuées sous leur conduite en certains départements, elles doivent suivre la même disposition dans leur manière de se gouverner, et toutes choses vont bien, lorsqu'en chaque endroit on se gouverne comme il plaît à ces puissances. De sorte qu'il y aurait de l'impiété à enfreindre les lois qui ont d'abord été établies de lieu en lieu. Celse donne à entendre par là que les anciens Juifs, qui étaient Égyptiens d'origine, ayant dans la suite fait un corps particulier de nation et s'étant établi des lois, ils les retiennent et les observent encore. Et, pour ne pas répéter toutes ses paroles, il dit qu'il est utile aux Juifs de garder la religion de leurs pères, comme les autres peuples suivent les coutumes de leur pays. Il rend même une raison mystérieuse de ce qu'il est utile aux Juifs d'en user ainsi, nous insinuant que les puissances à qui il est échu d'avoir le soin des diverses parties de la terre ont elles-mêmes travaillé avec les législateurs à l'établissement des lois qui y sont reçues. Par où il semble poser que le pays et la nation des Juifs ont aussi été commis aux soins d'une ou de plusieurs puissances, sous la direction de qui Moïse a dressé des lois par lesquelles ce peuple se gouverne.
XXVI. Il faut, dit-il, observer les lois, non seulement parce que, les uns s'en sont fait d'une façon, les autres d'une autre, comme il leur est venu dans l'esprit, et que l'on doit se tenir à ce qui a été une fois publiquement établi ; mais aussi parce que, selon l'apparence, les parties de la terre ayant dès le commencement été commises aux soins de diverses puissances, et distribuées sous leur conduite en certains départements, elles doivent suivre la même disposition dans leur manière de se gouverner. Ensuite, comme il avait oublié tout ce qu'il a dit contre les Juifs, il les comprend dans la louange générale qu'il donne ici à tous ceux qui gardent les coutumes de leur pays. Toutes choses vont bien, dit-il, lorsqu'en chaque endroit on se gouverne comme il plait à ces puissances. Et n'est-ce pas évidemment faire ce qu'il peut pour obliger les Juifs à demeurer fermes dans l'observation de leurs lois, de peur de pécher en les abandonnant, que de dire, comme il fait, qu'i' y aurait de l'impiété à enfreindre les lois qui ont d'abord été établies de lieu en lieu?
Je voudrais bien lui demander là-dessus, à lui ou à ceux qui sont dans la même pensée, qui est-ce qui dès le commencement a ainsi commis les parties de la terre aux soins de diverses puissances, qui est-ce en particulier qui a mis la Judée et les Juifs sous la conduite de celle ou de celles à qui ils sont échus. Est-ce Jupiter, comme on parie dans le langage de Celse, est-ce Jupiter qui a chargé soit une ou plusieurs de ces puissances du soin de ce pays et de ce peuple, et qui a voulu que celle à qui écherrait celle partie de la terre y établit ces mêmes lois que les Juifs observent; ou si elles y ont été établies sans l'ordre de Jupiter?
Quelque parti qu'il prenne, vous voyez qu'il se jettera dans l'embarras, si cette distribution ne s'est pas faite sans l'autorité d'un seul, il faut qu'elle se soit faite par hasard et que chacun se soit saisi de l'endroit qui s'est le premier rencontré : ce qui est absurde au dernier point et directement contraire à la Providence d'un Dieu qui gouverne tout.
XXVII. Comment au reste et en quels départements les diverses parties de la terre ont été distribuées sous la conduite des puissances qui en ont le soin, entreprenne qui voudra de l'expliquer et de nous montrer que toutes choses vont bien, lorsqu'on chaque endroit on se gouverne comme il plait à ces puissances. Qu'on nous dise, par exemple, si tout va bien parmi les Scythes dont les lois veulent que l'on fasse mourir son père ; et parmi les Perses, qui permettent à un homme d'épouser sa mère ou sa fille. Il n'est pas besoin que je copie les recueils qui ont été faits des lois de différentes nations, pour demander sur chacune de ces lois comment toutes choses vont bien lorsqu'on se gouverne en chaque endroit comme il plaît aux puissances qui y président. Que Celse nous fasse voir seulement qu'il y ait de l'impiété en ceux qui ne se conforment pas aux lois de leur pays, lorsqu'elles consentent qu'on épouse sa mère ou sa fille ; qu'elles déclarent ceux-là bienheureux qui finissent volontairement leur vie par la corde, et qu'elles assurent que ceux qui se jettent dans le feu et qui s'y laissent consumer sont parfaitement purifiés ; qu'il y ait de l'impiété à enfreindre des lois telles que celles des habitants de la Chersonèse Taurique, qui sacrifiaient les étrangers à Diane; ou de quelques peuples de Libye, qui sacrifiaient leurs enfants à Saturne. Il suit, au reste, de la maxime de Celse, que les Juifs seraient aussi des impies d'enfreindre les lois de leur pays, qui leur défendent de servir religieusement d'autre Dieu que le Créateur de l'univers : et que la piété est une vertu divine, non de sa nature, mais par le simple consentement et la simple opinion des hommes. Car les uns croient faire un acte de piété de servir religieusement un crocodile, pendant qu'ils mangent ce que les autres adorent; ceux-ci de rendre leur culte à un veau; et ceux-là, de prendre un bouc pour dieu. De sorte qu'une même personne fera des actes de piété, selon certaines lois, et d'impiété, selon d'autres, ce qui est la chose du monde la plus absurde.
XXVIII. L'on dira peut-être que la piété consiste à garder chacun les lois de son pays, sans qu'on doive passer pour impie, quand on n'observe pas des lois étrangères : et qu'un homme que certains autres jugent impie, ne l'est pourtant point lorsque, vivant selon les coutumes et la religion de son pays, il détruit et mange ce qui est en vénération parmi ceux qui ont des lois contraires. Mais voyez si ce n'est pas là confondre toutes les idées que les hommes ont de la justice de la sainteté et de la piété. En effet, si la piété, la sainteté et la justice sont de cet ordre de choses, qui ne sont ce qu'on les dit être que par rapport à d'autres, et qu'une même action puisse être juste ou injuste, selon qu'on la compare à diverses lois ou à diverses coutumes, ne s'ensuit-il pas qu'il en faudra dire autant de la tempérance ou de la vaillance, de la générosité, de la prudence, de la science et de toutes les autres vertus? Ce qui serait une absurdité qui n'aurait point sa pareille. Cette réponse à l'objection de Celse pourrait suffire pour les personnes qui se contentent de ce qu'il y a de plus commun et de plus simple ; mais comme il se peut faire que cet écrit tombe entre les mains de gens plus exacts et plus curieux, hasardons-nous d'approfondir un peu la matière, et de dire quelque chose sur un sujet aussi mystérieux et aussi obscur qu'est la distribution par laquelle les diverses parties de la terre ont été commises, dès le commencement, aux soins et à la conduite de diverses puissances. Faisons voir surtout, autant que nous en serons capables, que notre doctrine est exempte des absurdités que Celse a ramassées.
XXIX. Il semble qu'il ait entendu parler confusément de cette division de la terre, qui est un mystère peu connu, bien que les Grecs ne l'aient pas entièrement ignoré, puisque leur histoire nous représente quelques-uns de leurs dieux qui disputant pour la possession de l'Attique ; et que dans leurs poètes, il y a de ces fausses divinités qui témoignent une affection particulière pour certains lieux. L'histoire barbare même, et entre autres celle d'Égypte, marque quelque chose de pareil sur la distribution des provinces de ce pays-là, disant que la province de Saïs est échue à Minerve aussi bien que le pays d'Attique. Les savants d'entre les Égyptiens disent une infinité de choses semblables touchant celle division ; et je ne sais s'ils n'y comprennent pas même les Juifs et leur pays. Mais pour cette heure, c'est assez parlé de ce qui n'est pas fondé sur la révélation divine. Voyons ce que Moïse, qui a été, selon nous, un prophète de Dieu et un de ses vrais serviteurs, dit là-dessus dans le cantique du Deutéronome ; car nous croyons que c'est du partage de la terre qu'il faut entendre ces paroles : Quand le Dieu Très-Haut partagea les nations et qu'il sépara les enfants d'Adam les uns d'avec les autres, il établit les bornes des peuples selon le nombre des anges de Dieu; mais la portion du Seigneur, ce fut Jacob, son peuple, et le lot de son partage, ce fut Israël (Deuter., XXXII, 8, 9). Le même Moïse nous représente sous le voile d'une narration historique, dans son livre appelé la Genèse, de quelle manière les peuples furent divisés. Alors, dit-il, toute la terre avait une même langue et les hommes s'entendaient tous; mais quand ils partirent d'Orient ils trouvèrent une campagne au pays de Sennaar où ils s'arrêtèrent ( Gen., II, 1,2 ). Et un peu après: Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les enfants des hommes : et le Seigneur dit : Ce n'est ici qu'un même peuple, ils parlent tous une même langue ; voici le commencement de leurs entreprises, et désormais tout ce qu'ils entreprendront ils en viendront à bout. Venez, descendons et confondons ici leur langue, afin qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres. Ainsi le Seigneur les dispersa de là sur toute la terre ; et ils commencèrent à bâtir la ville et la tour. C'est pourquoi elle fut nommée Confusion ; parce que le Seigneur confondit là la langue de tous les hommes et qu'il les dispersa de là sur toute la terre (Ibid. 5 etc.). Et dans le livre appelé la Sagesse de Salomon, voici comment il parle de la sagesse et de cette confusion des langues, qui fut suivie du partage de la terre : Quand les nations furent confuses dans leur méchante conspiration, la sagesse connut le juste, elle le consacra irrépréhensible devant Dieu, et l'aimant tendrement comme son fils, elle fit qu'il demeura plein de force (Sag., X, 5). Il y aurait ici à faire beaucoup de considérations trèsprofondes; maison y peut appliquer ce mot : Qu'il est bon de cacher le secret du roi ; de peur que, versant dans les oreilles profanes la doctrine qui nous enseigne de quelle manière différente de la transmigration les âmes viennent animer les corps, l'on ne donne les choses saintes aux chiens, et l'on ne jette les perles devant les pourceaux (Tob., XII, 7; Matth., VII, 6 ). Car ce serait être impie que de trahir ainsi les secrets de la sagesse de Dieu, et d'en divulguer mal à propos les mystères, puisqu'il a été fort bien dit que la sagesse n'entre point dans une âme maligne, et qu elle n'habite point dans un corps assujetti au péché (Sag., l, 4). Il suffit de proposer, en forme d'histoire, ce qui a été caché sous le voile des expressions historiques : les personnes intelligentes sauront bien pénétrer plus avant.
XXX. Représentez-vous donc que tous les hommes de la terre se servent d'une même langue divine, et que l'usage leur en est laissé tant qu'ils demeurent bien unis ensemble : qu'ils se tiennent du côté de l'Orient sans en partir, tant qu'ils aiment la lumière éternelle et sa splendeur : qu'après cela quittant l'Orient et ayant de l'amour pour d'autres choses, ils trouvent une campagne au pays de Sennaar (qui signifie brisement de dents, pour marquer qu'ils avaient perdu ce qui les devait nourrir); et qu'ils s arrêtent en ce lieu là : qu'ensuite voulant faire un amas de choses matérielles et porter jusque dans le ciel ce qui lui est le plus opposé, afin d'entreprendre par le moyen de cos choses matérielles, sur celles qui ne le sont pas, ils disent : Venez, faisions des briques et mettons-les cuire au feu ( Gen., XI. 3 ) ;
que croyant de la sorte rendre leurs matières de boue fermes et solides, et prétendant changer les briques en pierres et la boue en bitume, pour en bâtir une ville avec une tour qui s'élève jusqu'au ciel, ils sont punis de leur audace à proportion de ce que chacun a mérité, en s'éloignant plus ou moins de l'Orient, en travaillant à changer les briques en pierres, et la boue en bitume, et en bâtissant avec de telles matières ; que, jusqu'à ce qu'ils en .aient porté la peine, ils sont livrés à divers anges qui les traitent plus ou moins rudement et qui, leur apprenant chacun sa langue, les conduisent en diverses parties de la terre, selon qu'ils en sont dignes, les uns par exemple, dans un endroit que le soleil brûle, les autres dans un climat où l'on est tourmenté par le froid ; ceux-ci dans un pays difficile à cultiver ou rempli de bêtes féroces, et ceux-là sous un ciel plus bénin.
XXXI. Que les personnes éclairées conçoivent encore sous l'emblème d'une histoire, qui a quelque chose de véritable à la lettre, mais qui renferme aussi d'autres sens cachés, que ceux qui ne changèrent point de pays et qui gardèrent leur première langue, demeurèrent en Orient et retinrent la langue orientale; qu'eux seuls furent la portion du Seigneur, qui les nomme Jacob, son peuple; qu'Israël seul fut le lot de son partage (Deut., XXXII, 9), et qu'eux seuls tombèrent sous la conduite d'une puissance qui ne les prit point pour les punir, comme les autres puissances prirent les autres peuples. Qu'on remarque de plus autant que des hommes le peuvent faire, que dans celle société affectée au Seigneur, comme la meilleure portion, il se commet des péchés, d'abord des péchés tolérables et qui ne méritent pas que Dieu abandonne entièrement ceux qui les commettent; puis de plus grands, mais qui se peuvent encore tolérer : que cela arrive par plusieurs fois et que Dieu y apportant toujours du remède, ces pécheurs se convertissent de temps en temps : qu'à proportion de leur péchés, Dieu les abandonne aux puissances à qui les autres nations sont échues : qu'au commencement leur peine est modérée ; qu'en ayant profité et ayant comme expié leur crime en la subissant, ils retournent en leur pays; qu'ensuite ils sont livrés à des puissances dont la domination est plus rude, savoir, aux Assyriens et puis aux Babyloniens, comme l'Écriture les appelle ; qu'enfin péchant de plus en plus malgré les remèdes, ils sont à cause de cela dispersés et chassés de toutes parts par les puissances qui président sur les autres nations : que la puissance de qui ils dépendent, les laisse à dessein disperser par ces autres, afin qu'à son tour et comme pour se venger sans rien faire en cela contre la raison, elle retire ceux des autres peuples qu'elle pourra, selon le pouvoir qu'elle en aura reçu, elle leur donne des lois, et leur montre de quelle manière il faut vivre ; qu'ainsi elle les conduise à la même béatitude où elle a conduit ceux de la première nation qui n'ont pas péché.
XXXII. Les personnes qui sont capables de ces connaissances doivent aussi apprendre de là que la puissance qui a eu sous sa conduite ces premiers qui n'ont pas péché, est incomparablement la plus forte, puisqu'elle a pu choisir partout ceux qu'il lui a plu, et les ravir aux autres puissances qui les avaient pris pour les punir ; qu'elle a pu leur donner de nouvelles lois et leur enseigner à vivre d'une manière qui servit à faire oublier leurs péchés précédents. Mais comme nous en avons delà averti, nous ne parlons pas ouvertement de ces choses ; et notre dessein n'est que de faire voir où les auteurs que Celse copie ont confusément appris que les parties de la terre ayant dès le commencement été commises aux soins de diverses puissances et distribuées sous leur conduite en de certains départements elles doivent suive la même disposition dans leur manière de se gouverner. Au reste comme ceux qui quittèrent l'Orient furent, à cause de leurs péchés, livrés à un esprit réprouvé, à des passions honteuses et aux désirs impurs de leur cœur (Rom., I, 28 26, 24) afin qu'à force de se remplir du péché, ils s'en dégoûtassent et le haïssent, nous ne saurions être du sentiment de Celse, qui dit que toutes choses vont bien, lorsqu'en chaque endroit, on se laisse conduire aux puissances qui y président. Pour nous, ce n'est pas ce qu'il leur plaît, quo nous voulons faire. Nous voyons qu'il y a de la piété à enfreindre les lois qui ont d'abord été établies de lieu en lieu : à les enfreindre, dis-je, pour d'autres lois plus excellentes et plus divines, pour les lois que Jésus, comme plus puissant, a établies au lieu des premières ; nous retirant du présent tiède qui est corrompu, et nous délivrant des princes de ce monde qui se détruisent (Gal,, I, 4). Nous voyons au contraire qu'il y a de l'impiété à ne pas se soumettre et à ne pas s'abandonner à celui qui a, si manifestement paru plus fort que tous ces prince « (I Cor., II, 6 ) et que toutes ces puissances ; à celui à qui Dieu avait dit par ses prophètes tant de siècles auparavant: Demande-moi, et je te donnerai les nations pour ton héritage, et toute l'étendue de la terre pour ta possession. (Ps. II,8). En effet, il est devenu notre attente (Gen..
IV, 9, 10), de nous Gentils qui d'entre les nations, avons cru en lui et au grand Dieu, son Père.
XXXIII.
Par les choses que nous venons de dire, nous avons seulement répondu à ce que Celse pose touchant les puissances qui président sur les peuples; mais aussi nous avons en quelque sorte réfuté par avance ce qu'il dit plus bas en ces termes : Que la seconde troupe se présente maintenant, je leur demanderai d'où ils viennent, qui ils suivent et sur quelle loi ils se fondent, qu'ils puissent m'alléguer comme la loi de leur pays. Ils n'en ont aucune à me produire; car ceux-ci tirent leur origine des premiers, et c'est de là qu'ils ont pris celui qu'ils reconnaissent pour leur maître et pour leur chef; cependant ils se sont séparés des Juifs pour faire bande à part. Nous venons dans ces derniers temps auxquels notre Jésus a paru, nous venons chacun de nous à la sainte et glorieuse montagne du Seigneur, qui est sa parole, que nulle autre parole ne peut égaler ; à la maison de Dieu, qui est l'église du Dieu vivant, la colonne et la base de la vérité (I Tim., Ill, 15). Nous voyons cette maison bâtie sur le sommet des montagnes (Is., Il, 2)
; c'est-à-dire sur toutes les anciennes prophéties qui en sont le fondement (Ephés.,II, 20). Nous la voyons qui s'élève par-dessus toutes les collines, c'est-à-dire par-dessus tout ce qu'il y a de plus apparent entre les hommes pour l'étude de la sagesse et pour la connaissance de la vérité. Et nous y entrons, nous Gentils, nous y accourons en foule du milieu de plusieurs nations, nous disant les uns aux autres pour nous exhorter à embrasser la religion que Jésus-Christ dans ces derniers temps a établie avec tant d'éclat : Venez, et montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob : il nous enseignera ses voies et nous y marcherons (Is., II, 3 et 4). Car la loi est sortie d'entre les habitants de Sion, et elle est venue s'établir parmi nous toute spirituelle : la parole du Seigneur est sortie de celle Jérusalem pour se répandre de toutes parts, et pour juger chacun entre les nations, arrêtant son choix sur ceux qui lui témoignent une prompte obéissance, et reprenant sévèrement les rebelles qui sont un grand peuple. Nous disons à ceux qui nom demandent d'où nous venons et qui nous suivons, que nous venons sous les ordres de Jésus, briser les épées de nos guerres spirituelles el de nos animosités pour en faire des charrues, que nous venons changer en faucilles les lances dont nous nous servions autrefois dans nos emportements. Car nous ne prenons plus l'épée contre aucun peuple, et nous ne nous exerçons plus pour la guerre, étant devenus les enfants de la paix ( Luc, X, 6) par Jésus-Christ. C'est lui que nous suivons comme notre chef, au lieu de ceux que nos pères ont suivis sous qui nous étions étrangers à l'égard des alliances divines (Ephés., Il, 12) : et c'est lui qui nous a donné une loi, au sujet de laquelle nous disons dans nos actions de grâces à celui qui nous a tirés de l'erreur : Certainement nos pères en possédant leurs idoles, n'ont possédé qu'une chose vaine et trompeuse : car il n'y a aucune d'elles qui fasse pleuvoir (Jér., XVI, 19 et XIV, 22). Notre chef donc et notre maître, étant sorti du milieu des Juifs, a répandu par toute la terre les enseignements de sa doctrine. Et voilà ce que nous avons cru devoir dire dès à présent pour renverser de toutes nos forces ce que Celse nous objectera ci- dessous, après beaucoup d'autres choses : car il nous a semblé que celle matière était liée avec celle que nous traitions ici.
XXXIV.
Mais pour ne pas laisser sans réponse ce qu'il dit entre deux, nous allons aussi le rapporter. On peut, dit-il, confîrmer cela par le témoignage d'Hérodote qui parle en ces termes (Livr. II): Les habitants de la ville de Marée et de celle d'Apis, situées aux extrémités de l'Égypte sur les frontières de la Libye, prétendant être Libyens et ne pouvant s'accommoder d'une religion qui leur défendait la chair de vache, ils envoyèrent à l'oracle de Jupiter Ammon déclarer qu'ils n'avaient rien de commun avec les Égyptiens; qu'ils demeuraient hors du Delta, et qu'étant d'un sentiment contraire au leur, ils voulaient avoir la liberté de manger de tout. Mais le dieu ne leur permit pas d'en user ainsi, assurant que tout ce que le Nil arrose dans son déborde ment était de l'Égypte, et que tous ceux-là étaient Égyptiens qui buvaient des eaux de ce fleuve au-dessous de la ville d'Éléphantine, C'est ce que raconte Hérodote, et Ammon ne mérite pas moins qu'on lui défère sur le sujet des choses divines que les anges des Juifs; de sorte qu'il n'y a point d'injustice, que chacun observe ses propres cérémonies. On en trouve de lieu en lieu un nombre infini de différentes, cependant il n'y a aucun qui ne croie que les siennes sont les plus saintes et les plus légitimes. Les Éthiopiens de Méroé n'adorent que Jupiter et Bacchus ; les Arabes, que Bacchus et Uranie : tous les Égyptiens en général servent Osiris et Isis ; les Saïtes en particulier, Minerve; les Naucratites, depuis quelque temps, reconnaissent Sérapis pour leur Dieu et dans chacune des autres provinces on se sert d'autres. Les uns ne mangent point de brebis, leur rendant un culte religieux ; les autres, de chèvres; ceux-ci, de crocodiles et ceux-là, de vaches : mais tous s'abstiennent de chair de pourceau comme d'une chose abominable. Les Scythes croient qu'il n'y a rien moins que du mal à manger des hommes : et parmi les Indiens, il y en a même qui se font un devoir de piété de manger leurs pères (Livr. III). C'est le même Hérodote qui nous l'apprend: et pour en faire foi, je rapporterai encore ses propres paroles : les voici : Si l'on donnait le choix aux hommes, leur ordonnant de prendre de toutes les lois celles qu'ils jugeraient les meilleures, chacun, après avoir bien choisi, se tiendrait à celles de son pays : car nous croyons tous que nos coutumes valent incomparablement mieux que celles des autres. Il faut donc être fou pour se moquer de ce qui se pratique ailleurs. Il serait aisé de faire voir que tous les hommes ont cette pensée de leurs lois et de leurs coutumes ; mais je n'en veux pas d'autre preuve que celle-ci. Darius étant roi des Perses, fit venir devant lui quelques Grecs qui se trouvèrent à ta cour, et leur demanda pour combien ils voudraient manger leurs pères, les voyant morts. Ils répondirent qu'ils ne le feraient pour rien au monde. Il fit ensuite venir certains Indiens, nommés Callaties, qui mangent leurs pères; et il leur demanda devant les Grecs, à qui un trucheman expliquait ce qui se disait, pour combien ils voudraient brûler les corps de leurs pères ; sur quoi ils se récrièrent, le priant de ne leur point faire une telle proposition. Voilà comme chacun est disposé à cet égard : et je trouve que Pindare a eu raison de représenter la loi comme une reine dont l'empire s'étend partout.
XXXV.
Il semble que Celse, dans ces paroles, ait dessein de prouver que tous les hommes doivent vivre selon les coutumes de leur pays, sans qu'on puisse les en blâmer; mais que les chrétiens qui ne font point, comme les Juifs, un corps de nation, ont eu tort d'abandonner les leurs, pour suivre la doctrine de Jésus. Je voudrais donc lui demander si les philosophes, qui ont appris à se défaire des scrupules delà superstition, font bien ou mal de s'éloigner des coutumes de leur pays, et de manger des choses qu'elles défendent. Si la philosophie, par les préceptes qu'elle leur donne contre la superstition, les met en droit de manger de tout, sans s'arrêter à l'usage qui les défend, pourquoi les chrétiens dont les lois veulent qu'au lieu de s'attacher aux simulacres et aux statues ou même aux ouvrages de Dieu, ils élèvent leur âme jusqu'au Créateur, ne le feront-ils pas, sans être plus criminels que les philosophes, dans une cause à peu près pareille ? Mais si Celse ou ceux qui sont de son sentiment nous disent. pour ne pas renoncer à leurs principes, qu'il faut qu'un philosophe se tienne aux coutumes de son pays, il se trouvera des philosophes qui, vivant, par exemple, en Égypte, seront obligés de s'abstenir puérilement de manger des ognons ou de certaines parties du corps des bêles, comme de la tète ou de l'épaule, de peur de violer la tradition de leurs pères. Je ne parle point de ceux des Égyptiens qui ont de la vénération pour cesbruits déshonnêtes qui sortent du corps, de sorte que s'il y avait parmi eux quelque philosophe, et qu'il voulût garder les coutumes de son pays, ce serait un philosophe ridicule, qui ferait des choses indignes de sa profession. Je dis donc que celui qui étant instruit par la doctrine chrétienne à servir religieusement le grand Dieu, s'abaisse et s'arrête à cause des coutumes de son pays, aux simulacres et aux statues faites par les hommes, sans vouloir élever son esprit jusqu'au Créateur, est à peu près semblable à ceux qui ont étudié la philosophie, mais qui craignent cependant ce qui n'est point à craindre, et croiraient faire une impiété s'ils mangeaient certaines choses.
XXXVI. C'est où nous conduit ce Jupiter Ammon dont parle Hérodote, dans les paroles que Celse a citées, comme pour prouver démonstrativement que chacun doit suivre les coutumes de son pays; car leur Ammon ne souffre pas que les habitants de la ville de Marée, et de celle d'Apis, situées sur les frontières de la Libye, tiennent l'usage de la chair de vache pour une chose indifférente, ce qui néanmoins est si indifférent de soi-même, qu'il n'empêche point qu'un homme ne soit vertueux. Encore si Ammon avait défendu de manger de ces animaux parce qu'ils sont utiles pour l'agriculture, et que d'ailleurs, ce sont les femelles qui contribuent le plus à la multiplication de l'espèce, cela aurait peut-être quelque couleur : mais il veut uniquement qu'à cause que les habitants de ces villes boivent des eaux du Nil, ils soient obligés d'observer les coutumes des Égyptiens touchant les vaches. Celse prend même de là occasion d'insulter aux anges des Juifs, aux ministres de Dieu, en disant qu'Ammon ne mérite pas moins qu'on lui défère sur le sujet des choses divines que ces anges (I Cor., IX, 9 ). Mais s'il avait bien examiné le but de leurs apparitions, et le sens de leurs discours, il aurait compris que Dieu se met peu en peine de ce qui regarde les boeufs, lors même qu'il semble faire des lois pour eux ou pour les autres animaux sans raison ; et il aurait vu que cela est écrit pour les hommes, à qui des certaines vérités naturelles sont représentées sous l'image de ces animaux. Il prétend qu'il n'y ait point d'injustice que chacun observe ses propres cérémonies. D'où il suit que, selon lui, les Scythes ne font rien d'injuste, lorsqu'ils mangent des hommes, suivant la coutume de leur pays ; et que ces peuples des Indes, qui se font un devoir de piété de manger leurs pères, sont bien fondés aussi, ou que du moins ils ne font point d'injustice. En effet, il rapporte un passage d'Hérodote pour faire voir que chacun fait bien de suivre les lois de son pays, et il donne lieu de croire qu'il approuve le sentiment de ces Indiens Callaties qui mangent leurs pères, et qui, lorsque Darius leur demanda pour combien ils voudraient renoncer à cette coutume, se récrièrent, le priant de ne leur point faire une telle proposition.