Contre Celse (Contra Celsum) (page 13)

Origène · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — Contre Celse (8 livres) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXX. Il retourne ensuite à ses sept principaux démons que les chrétiens ne connaissent point, mais dont je crois que les noms ont été empruntés des Ophites. En effet, dans le diagramme que j'ai voulu avoir pour connaître cette secte, j'ai trouvé le même ordre et la même disposition que Celse garde ici dans ce qu'il rapporte. Il dit que le premier de ces démons a la forme et la figure d'un lion; mais il ne dit point quel nom lui donnent ces gens, qu'on peut véritablement appeler de méchants et de malheureux impies. Dans l'abominable diagramme dont je viens de parler, ce démon, revêtu de la figure d'un lion, était nommé Michel qui, dans les livres sacrés, est le nom d'un saint auge du Créateur.

Celse ajoute que le second a la forme d'un taureau, et c'est celui que le diagramme nommait Suriel. Le troisième, selon Celse, est un amphibie qui pousse d'horribles sifflements (Dan., Xll, 1); et selon le diagramme, ce troisième, qui se nommait Raphaël, avait la figure d'un dragon. Celse dit que le quatrième a la figure d'un aigle; le diagramme le disait aussi, et il le nommait Gabriel. Celse donne au cinquième la forme d'un ours, que le diagramme donnait tout de même à son Thaultabaoth.

Le sixième, à qui Celse, après ses auteurs, attribue la forme d'un chien était nommé Eralaoth. dans le diagramme. Et le septième, à qui Celse donne la figure d'un âne et le nom de Taphabaoth ou d'Onoèl, avait la même figure, dans le diagramme, avec le nom d'Onoèl ou de Thartharaoth.

J'ai estimé devoir faire ce détail, de peur qu'on ne crût que nous ignorions des choses que Celse faisait vanité de savoir, et pour montrer même que nous les savons plus exactement que lui, non en qualité de chrétiens, tels que nous sommes, mais comme les ayant prises chez des gens entièrement éloignés de la doctrine du salut, et qui ne reconnaissent Jésus ni pour leur Sauveur, ni pour pour Maître, ni pour Dieu, ni pour Fils de Dieu.

XXXI. Si quelqu'un veut encore connaître les artifices par où ces imposteurs, qui font semblant de cacher de grands mystères, ont tâché de se faire des disciples, quoique avec peu de succès, qu'il écoute ce qu'ils obligent à dire après qu'on a passé ce qu'ils nomment les barrières du vice, les portes de ces principaux anges, chacun desquels en a une qui relève de sa puissance. Voici donc ce qu'ils font dire : Je salue le roi uniforme, le bandeau de l'aveuglement, l'oubli sans réserve, la Première puissance gardée par l'esprit de la providence et par la Sagesse, d'auprès de qui je sors pur et net, faisant déjà partie de la lumière du père et du fils. Que la grâce soit avec moi ! oui, mon père, qu'elle soit avec moi /Et ils disent que c'est là que commence leur Ogdoade. Ensuite ils veulent qu'on dise en passant auprès de celui qu'ils nomment Jaldabaoth : Toi qui est né pour commander avec assurance,Joldabaoth, qui es le premier et le septième, souveraine raison de la pure intelligence, qui produis une oeuvre parfaite au père et au fils, je te présente le symbole de la vie dans l'empreinte de ce caractère et, ouvrant la porte que tu as fermée au monde sons ton règne, je traverse encore ton empire avec liberté. Que la grâce soit avec moi ! oui, mon père, qu'elle soit avec moi ! Ils disent au reste que cet ange, qui est revêtu de la forme d'un lion, a de la sympathie avec l'astre de Saturne. Quand on a passé Jaldabaoth et qu'on est arrivé auprès d'Iao, ils croient qu'on doit dire : Toi qui présides aux mystères secrets du père et du fils, second Iao, qui te fais voir la nuit, premier prince de la mort, qui es la portion de l'innocent, je viens maintenant t'offrir ma barbe pour symbole, et je traverse promptement ton empire, ayant donné de nouvelles forces à celui qui est né de toi par la parole vivante. Que la grâce soit avec moi, mon père, qu'elle soit avec moi ! De là on arrive auprès de Sabaolh, à qui l'on doit dire, selon eux : Prince de la cinquième puissance, redoutable Sabaoth, premier auteur de la loi de tes créatures, que la grâce a mises en liberté par la vertu du puissant nombre de cinq, reçois-moi, voyant le symbole irrépréhensible de ton art, que je conserve dans l'empreinte de cette image, savoir, un corps délivré par ce même nombre. Que la grâce soit avec moi, mon père ! qu'elle soit avec moi! Celui qui suit, c'est Astaphée, à qui ils estiment qu'il faut dire : Prince de la troisième parle, Astaphée, directeur du premier principe de l'eau, regarde-moi comme l'un de tes dévots purifié par l'esprit de la Vierge, et reçois-moi en voyant la substance du monde. Que la grâce soit avec moi, mon père, qu'elle soit avec moi! Le suivant se nomme Eloée, à qui l'on doit dire : Prince de la seconde porte, Eloée, reçois-moi, voyant que je t'apporte le symbole de ta mère, la grâce cachée dans les vertus des puissances. Que la grâce soit avec moi, mon père, qu'elle soit avec moi! Ils nomment le dernier, Horée, et ils veulent qu'on lui dise : Toi qui, pour avoir franchi sans crainte les remparts du feu, as reçu l'empire de la première porte, Horée, reçois-moi, voyant le symbole de la puissance empreint dans la figure de l'arbre de vie et dons cette image faite sur le modèle de l'innocent. Que la grâce soit avec moi, mon père, qu'elle soit avec moi!

XXXII. Le grand savoir de Celse, comme on en parle, ou plutôt sa vaine curiosité et l'indiscrétion de sa plume, m'ont obligé de rapporter tout cela, pour montrer à ceux qui liront son écrit et ma réponse qu'il n'y a rien de nouveau pour moi dans les sciences dont il se pique, et où il cherche matière de calomnie contre les chrétiens, qui ne savent ce que c'est et qui n'ont que faire de le savoir. Quoique pour moi j'aie été bien aise de m'y instruire et de mettre au jour ce que j'en sais, afin que les imposteurs, qui se vantent d'avoir des connaissances que nous n'avons pas, n'aient pas lieu de séduire par là ceux qui se laissent prendre aux apparences de quelques grands mots. J'en pourrais rapporter encore beaucoup davantage, pour faire voir que la doctrine de ces séducteurs ne nous est pas inconnue, mais que nous la rejetons comme une doctrine étrangère et pleine d'impiété, qui n'a rien de commun avec la créance des véritables chrétiens, cette créance que nous confessons jusqu'à la mort.

Cependant il faut remarquer que ceux qui ont inventé ces dogmes, n'ayant pas une connaissance exacte ni de la magie ni de la sainte Écriture, ont tout mêlé et tout confondu ensemble. Ils ont emprunté de la magie leur Jaldabaoth, leur Astaphée et leur Horée; et ils ont tire des écritures judaïques Iao ou Ia, comme on le nomme en hébreu, Sabaoth, Adonée et Eloée. Tous ces mots au reste, qui sont tirés des Écritures, ne sont que de différents noms d'un seul et d'un même dieu; mais les ennemis de la Divinité ne comprenant pas cela, comme ils en tombent eux-mêmes d'accord, se sont persuadé que Iao diffère de Sabaoth, et Sabaoth d'Adonée, qui est l'Adonai de l'Écriture, et Adonée d'Eloee, que les prophètes appellent en hébreu Eloï.

XXXIII. Celse passe ensuite à d'autres fables, comme s'il y avait des hommes qui prissent la forme de ces démons, se changeant, les uns en des lions, les autres en des taureaux, ou en des dragons, ou en des aigles, ou en des ours, ou en des chiens. Nous avons aussi trouvé dans notre diagramme ce que Celse nomme la figure carrée et ce que ces malheureux posent au sujet des portes du paradis. L'épée de feu y était peinte comme le diamètre d'un cercle de flamme, et semblait faire la garde devant l'arbre de science et l'arbre de vie. Celse n a pas voulu ou peut-être n'a pas pu rapporter les harangues que ces impies inventeurs de fables veulent qu'on fasse en passant à chaque porte. Pour nous, nous l'avons fait, afin de montrer à Celse et à tous ceux qui liront cette dispute, que nous connaissons le fond de ces abominables cérémonies, mais que nous les regardons comme des choses très éloignées de la piété des chrétiens et des sentiments qu'ils ont de la Divinité.

XXXIV.

Après ce que Celse a dit sur cette matière, où il nous a donné lieu d'entrer plus avant qu'il n'avait fait, il ajoute : Ils entassent encore l'un sur l'autre je ne sais quels discours de prophètes et je ne sais combien de cercles; des ruisseaux de l'Église qui est sur la terre, et de la circoncision, une vertu qui émane d'une certaine vierge Prunice ; une âme vivante; un ciel qui, pour vivre, souffre la mort; une terre que l'on tue avec l'épée; plusieurs à qui l'on ôte la vie pour la leur donner; la mort qui doit cesser dans le monde lorsque le péché y sera mort; une nouvelle descente par des lieux étroits; et des portes qui s'ouvrent d'elles-mêmes. Partout au reste ils mêlent le; bois (ou l'arbre) de vie, et la résurrection de la chair par le bois ; ce qui vient, à mon avis, de ce que leur maître a été cloué sur une croix, et qu'il était charpentier de profession. S'il avait été roulé dans un précipice, ou jeté dans un gouffre, ou attaché à un licou, s'il avait fait le métier de cordonnier ou de tailleur de pierres, ou de serrurier, on nous mettrait au-dessus des deux le précipice de la vie, le gouffre de la résurrection, ou la corde de l'immortalité, on ne nous parlerait que de la pierre bénite, du fer de la charité ou du cuir saint. Y a-t-il une vieille qui n'eût honte de faire des contes semblables pour endormir un enfant Celse brouille ici et mêle ensemble dus choses dont, à mon avis, il n'a qu'une connaissance confuse ; car, sous prétexte qu'il a peut-être ouï dire quelques petits mots de certaines hérésies, desquels même il ne prend pas bien le sens, mais qu'il tourne comme il lui plaît, il veut passer, parmi ceux qui ne savent rien ni de notre créance ni de celle des hérétiques, pour un homme qui entend toute la doctrine des chrétiens. C'est ce que justifient assez les paroles que je viens de rapporter;

XXXV. car, pour les discours des prophètes, c'est nous, chrétiens, qui nous en servons quand nous prouvons que Jésus est ce Messie que les prophètes ont prédit, et quand nous montrons dans leurs écrits les choses que les Évangiles nous font voir accomplies en sa personne; mais pour ce qui est des cercles entassés les uns sur les autres, cela peut encore convenir à l'hérésie dont nous venons de parler, qui renferme les sept cercles de ses sept principaux démons, dans un autre cercle, qu'elle nomme l'âme de l'univers ou léviathan. Il se peut aussi que ce soit là une fausse explication de ce passage de l'Ecclésiaste : Le vent tourne comme dans un cercle, et ayant achevé un cercle, il en recommence un autre (Ecclés., I, 6).

Les ruisseaux de l'Église qui est sur la terre et de la circoncision, sont pris peut-être de ce qui est dit par quelques-uns : que l'Église, qui est sur la terre, est un ruisseau d'une autre Église qui est dans le ciel, sous une forme bien plus excellente, et que la circoncision légale était le symbole d'une autre circoncision par laquelle on se purifie là-haut dans un certain lieu destiné à cet usage. Les Valentiniens, dans les rêveries de leur fausse science, parlent d'une certaine Prunice à qui ils donnent le nom de Sagesse, et dont ils veulent que cette femme de l'Évangile, qui avait eu une perte de sang durant douze ans (Matth., IX, 20) ait été le symbole. Celse. qui en a entendu parler, et qui fait un mélange confus des pensées des Grecs, des Barbares et des hérétiques, change cela en la vertu qui émane d'une certaine vierge Prunice. Son âme vivante peut venir de quelque expression mystérieuse des mêmes Valentiniens, sur le sujet du créateur animal, comme ils l'appellent ; ou bien il se peut faire que par là on ait voulu élégamment exprimer la différence de l'âme du régénéré, qui est proprement vivante, d'avec l'âme morte en ses péchés, je ne sais ce que c'est qu'un ciel qui souffre la mort, ni une terre que l'on tue avec l'épée, ni plusieurs à qui l'on ôte la vie pour la leur donner, et il y a grande apparence que Celse tire cela de son propre fonds.

XXXVI. Au regard des paroles suivantes, que la mort doit cesser dans le monde lorsque le péché y sera mort, nous pourrions nous en servir pour représenter le mystère que l'Apôtre renferme dans celles-ci : Le dernier ennemi qui sera détruit, après que tous les autres ennemis de Jésus-Christ lui auront été mis sous les pieds, ce sera la mort (I Cor., XV, 20, 26, et 54): et dans ces autres : Quand ce corps corruptible aura été revêtu de l'incorruptibilité, alors cette parole de l'Écriture sera accomplie: la mort a été abîmée pour jamais (Os, XIII, 14). La nouvelle descente par des lieux étroits pourrait être de ceux qui croient que l'âme, après être montée dans le ciel, retourne animer un autre corps ; et il est assez vraisemblable que les portes qui s'ouvrent d'elles-mêmes sont de quelqu'un qui a eu en vue et qui a voulu éclaircir ce passage : Ouvrez-moi les portes de la justice, afin que j'y entre pour rendre grâces au Seigneur; c'est la porte du Seigneur, dans laquelle les justes doivent entrer (Ps. CXVII ou CXVIII, 19). Il est dit aussi dans le psaume IX (v. 14- et 15) : Tu me retires des portes de la mort, afin que je publie toutes tes louanges aux portes de la fille de Sion. Par les portes de la mort qui conduisent à la perdition, l'Écriture entend les péchés, comme au contraire elle entend les actions saintes par les portes de Sion ou les portes de la justice qui sont les mêmes que les portes delà vertu; et ces portes sont toujours prêtes à s'ouvrir pour les personnes qui s'étudient aux actions vertueuses.

Pour ce qui est de l'arbre de vie (Gen., II, 8), ce serait mieux le lieu d'en parler, en expliquant ce qui nous est dit, dans la Genèse, du paradis planté par Dieu même. La résurrection a déjà servi plusieurs fois de matière aux railleries de Celse, parce qu'il n'entend pas bien la chose; mais n'étant pas encore content, il ajoute qu'on parle de la résurrection de la chair par le bois, ce qui n'est, à mon avis, qu'un mauvais usage qu'il fait de cette façon de parler symbolique : La mort est venue par le bois, et par le bois vient la vie, la mort en Adam, et la vie en Jésus-Christ (I Cor., XV, 22). Il se moque ensuite de ce bois, et il l'attaque de deux côtés, voulant que ce que nous en disons vienne, ou de ce que notre Maître a été cloué sur une croix, ou de ce qu'il était charpentier de profession. Mais il ne voit pas que le bois (ou l'arbre) de vie se trouve dans les livres de Moïse, et que d'ailleurs il n'est dit en aucun endroit des Évangiles reçus par les Églises que Jésus ait été charpentier.

XXXVII. Il s'imagine que c'est pour faire des allégories sur la croix, que nous avons inventé ce bois de vie, et, conformément à celle fausse imagination, il dit que si Jésus avait été roulé dans un précipice, ou jeté dans un gouffre, ou attaché a un licol, nous forgerions au-dessus des deux le précipice de la vie, ou le gouffre de la résurrection, ou la corde de l'immortalité. Il dit tout de même, sur la profession de charpentier, que, puisqu'elle a donné lieu à cette fiction du bois de vie, il faut croire que si Jésus avait été cordonnier, on parlerait aussi du cuir saint; s'il avait été tailleur de pierres, ce serait la pierre bénite qu'on vanterait; et s'il avait été serrurier, le fer de la charité. Mais qui ne voit en cela la faiblesse d'un adversaire qui s'amuse à dire des injures à des gens qu'il avait entrepris de détromper et de convertir?

Ce qu'il dit encore dans la suite ne convient pas mal à ces conteurs de fables qui mettent en leurs principaux anges la figure d'un lion, la tête d'un âne, la forme d'un dragon ou quelque autre bizarrerie pareille; mais il ne touche en aucune sorte ce qu'on fait profession de croire en l'Église, et ï'avoue qu'une vieille, quand elle serait ivre, aurait honte d'endormir un enfant en lui chantant des chansons remplies de contes semblables à ceux que débitent ces rêveurs, avec leurs têtes d'ânes et leurs nouvelles espèces de harangues à chaque porte. Dans l'Église on a bien d'autres sentiments, mais Celse les ignore, et peu de personnes les étudient. La connaissance distincte n'en est que pour ceux qui, selon le commandement de Jésus, consacrent toute leur vie à examiner les Écritures (Jean,V, 39), et qui emploient bien plus de soin à en pénétrer le sens, que les philosophes de la Grèce n'en ont jamais employé à apprendre je ne sais quelle doctrine qu'ils nomment science.

XXXVIII.

Notre généreux adversaire ne croyant pas avoir assez fait de nous objecter un diagramme auquel nous ne prenons aucun intérêt, a voulu encore pour grossir ses accusations, y entremêler certaines autres choses qu'il tire de la même source, mais sous un nom différent : Ceci, dit-il, n'est pas une de leurs moindres merveilles; c'est qu'entre ces plus hauts cercles qui sont au-dessus de tous les deux, il y a je ne sais quoi d'écrit dont ils vous donnent l'explication, et entre autres choses ces deux mots : Le plus grand et le plus petit ; l'un pour le Père, l'autre pour le Fils. J'ai vu aussi dans le diagramme un grand et un petit cercle sur le diamètre desquels étaient ces mots : Le Père et le Fils. Entre ce grand cercle, dans lequel le petit était renfermé, est un autre cercle composé de deux, l'un jaune qui était le plus en dehors, l'autre bleu, qui était en dedans, était peinte une espèce de barrière en forme de hache. Au-dessus, il y avait un petit cercle qui touchait le plus grand des deux premiers, avec celle inscription : La charité; Au-dessous il y en avait un autre qui touchait encore le même cercle, avec celle inscription : La vie. Dans le second cercle qui était composé de lignes entrelacées, et qui renfermait deux autres cercles avec une figure en forme de rhombe, étaient écrits ces mots : La providence de la Sagesse ; et sur leur commune section étaient ceux-ci : La nature de la Sagesse. Au-dessus de cette section commune, il y avait un cercle avec ce mot : La science; et au-dessous un autre cercle avec cet autre mot : L'intelligence. Nous avons bien voulu insérer ceci dans notre réponse à Celse, pour faire connaître à ceux entre les mains de qui elle tombera, qu'encore que nous désapprouvions ces choses, nous les savons pourtant plus exactement que lui qui ne les sait que par ouï dire. Assurer si ces gens qui veulent se faire valoir par-là, font aussi profession de quelque art magique et si tout leur savoir s'y rapporte, c'est ce que nous ne faisons point, n'en ayant jamais rien vu. C'est à Celse qui a déjà souvent été convaincu de mensonge et de calomnie, à voir s'il ment encore en celle rencontre, ou si, comme il le dit dans son écrit, il a effectivement découvert quelque chose de tel en des personnes qui sont entièrement éloignées de notre créance.

XXXIX. Il dit ensuite, parlant de ces magiciens qui se servent de conjurations pleines de certains noms barbares, pour évoquer les démons, qu'ils font comme ceux qui par la seule différence des mots tâchent d'étonner le peuple qui ne sait pas qu'un même sujet s'appelle d'un nom parmi les Grecs, et d'un autre parmi les Scythes. Il cite donc Hérodote oui dit que les Scythes nomment Apollon, Etosyre; Neptune,Thamimasade; Vénus, Artimpase; et Vesta. Tabiti (Liv. IV). Ceux qui auront assez de loisir examineront si Celse ne s'éloigne point encore ici de la vérité, avec Hérodote; car entre ces différents sujets à qui l'on donne le nom de dieux, les Scythes ne connaissent pas les mêmes que les Grecs. En effet y a-t-il de l'apparence qu'Etosyre soit le nom d'Apollon parmi les Scythes ? Je ne pense pas que si l'on traduisait en grec le mol d'Etosyre selon son étymologie, il répondît à celui d'Apollon ; ni que le mot d'Apollon traduit en la langue des Scythes répondit à celui d'Etosyre. Je n'ai pas non plus, jusqu'ici, rien entendu dire de pareil à l'égard des autres noms; car si les Grecs ont eu souvent occasion de donner telle ou telle origine aux dieux qu'ils adorent ; les Scythes, de leur côté, en ont eu aussi, lien est de même des Perses, des Indiens, des Éthiopiens, des Lybiens, qui ont tous inventé des noms à leur fantaisie, en s'éloignant de la première et de la plus simple idée qui est celle du Créateur de l'univers. Mais l'ai ci-devant parlé de celle matière, lorsque j'ai tâché de faire voir que Jupiter n est pas le même que Sabaoth, où j'ai fait aussi quelques réflexions tirées de l'Écriture sainte sur la diversité des langues. Je n'ai donc pas dessein de m'arrêter davantage ici, ni de m'engager en de vaines redites pour suivre Celse:

Il ajoute encore et il brouille quelques autres choses touchant les illusions de la magie, et peut-être qu'il n'a personne en vue, y ayant peu d'apparence que personne s'applique à la magie sous prétexte d'une religion du caractère de celle a qui il en veut; mais peut-être aussi qu il désigne par là quelques gens qui peuvent user de celle adresse pour persuader aux simples qui les voient agir, qu'ils agissent par une Vertu divine. Qu'est-il besoin, dit-il, que je fasse ici la liste de tous ceux qui ont enseigné à user d'expiations, à guérir les maladies, ou à détourner quelque malheur par des chants et par des paroles, à faire des figures et des images de démons, à se munir de divers préservatifs qu'on prétend trouver dans les habits, dans les nombres, dans les pierres, dans les plantes, dans les racines et généralement en toutes sortes de choses ? A cela nous n'avons rien à répondre, la raison ne voulant pas que nous nous défendions d'un crime dont il n'y a pas le moindre soupçon contre nous.

XL. Quand je lis ce qu'il dit ensuite, il me semble entendre de ces gens qui, par un excès de haine contre les chrétiens assurent à ceux qui n'ont aucune connaissance du christianisme, qu'ils savent, par des preuves de fait, que les chrétiens mangent de la chair de petits enfants, et qu'ils se mêlent, sans distinction et sans pudeur, avec les femmes de leur secte. Car, comme les accusations dont je parle sont maintenant démenties par la voix publique et reconnues pour des calomnies par ceux mêmes qui sont les plus contraires à notre profession, il ne serait pas difficile non plus de convaincre de faux ce que Celse avance ici. J'ai vu, dit-il, chez les prêtres de leur religion certains livres barbares qui contenaient des noms de démons et des prestiges. Il ajoute que ces prétendus prêtres chrétiens ne se vantaient pas de pouvoir faire du bien aux hommes, mais seulement du mal. Plût à Dieu que toutes les accusations de Celse fussent pareilles à celles-là, afin que la fausseté en fut reconnue des plus simples qui, vivant avec grand nombre de chrétiens, savent par leur propre expérience que c'est une pure supposition, et qu'ils n'en ont même jamais entendu parler.

XLI. Il dit après cela, comme s'il avait oublié qu'il dispute contre des chrétiens, qu'il a connu un certain Égyptien, nommé Denis, musicien de profession, qui disait que la magie n'avait de pouvoir que sur les ignorants et les débauchés; mais que contre les philosophes qui usent d'un bon régime de vivre, elle n'avait aucune vertu.

S'il était question de la magie, nous pourrions ajouter ici quelque chose à ce que nous en avons dit ci-dessus; mais il vaut mieux, dans cette réponse, s'arrêter au plus essentiel. Nous nous contenterons donc de dire sur le sujet de la magie, que qui voudra savoir si elle peut faire impression sur les philosophes, ou si elle ne le peut pas, n'a qu'à lire les choses mémorables d'Apollonius, magicien et philosophe, né à Tyane. Méragène, qui en est l'auteur et qui n'était pas un chrétien, mais un philosophe, rapporte que des philosophes de réputation se laissèrent surprendre à la magie d'Apollonius, et s'en firent une raison pour l'aller trouver, comme fit, entre les autres, si je ne me trompe, le célèbre Euphrate et un certain épicurien. Pour nous, nous pouvons affirmer, comme une chose dont nous avons fait nous-mêmes l'expérience, que ceux qui rendent au grand Dieu, par Jésus, le culte que le christianisme prescrit, et qui vivent suivant les préceptes de l'Évangile, usant nuit et jour avec persévérance et avec ardeur, des prières qu'ils ont apprises, ceux-là n'ont rien à craindre ni de la magie, ni des démons. Car c'est une vérité constante, que les anges du Seigneur campent autour de ceux qui le craignent, pour les garantir de tout mal (Ps. XXXllI ou XXXIV, 8), et que les anges des petits de l'Église, c'est-à-dire les anges à qui le soin en est commis, voient sans cesse la face du Père céleste (Matth.. XVIII. 10), quelque chose qu'il faille entendre par celle face et par cette vue.

XLII. Voici une nouvelle accusation que Celse puise à une autre source. Ils ont aussi, dit- il, en parlant de nous, des erreurs pleines d'impiété, où ils sont tombés par une suite de leur extrême ignorance, qui leur a encore fait mal prendre les énigmes dont on couvre les choses divines; et ils veulent que Dieu ait un adversaire qu'ils nomment le diable, ou, en hébreu, Satan, ce qui est une pensée très injurieuse à la Divinité, et qui la réduit à la condition des êtres mortels. Le grand Dieu, voulant faire du bien aux hommes, trouve donc un ennemi qui lui résiste et qui l'en empêche. Le Fils de Dieu est donc vaincu par le diable, et les peines qu'il souffre sont des enseignements qu'il nous donne de mépriser celles que son vainqueur nous pourrait faire souffrir comme à lui ; car il nous avertit que Satan devait aussi, à son tour, paraître au monde et y faire de grandes et de surprenantes merveilles, s'appropriant la gloire de Dieu, mais que, sans nous y arrêter, nous devions demeurer fermes dans le dessein de rejeter ce nouveau venu, et ne croire jamais que lui seul qui nous donnait cet avis. Ne sont-ce pas là évidemment les paroles d'un imposteur, qui prend toutes ¡es précautions qu'il peut pour prévenir ceux qui voudraient introduire des dogmes contraires aux siens et s'établir à son préjudice ?

Voulant ensuite rapporter ces énigmes d'où il prétend que nous avons pris mal à propos ce que nous disons de Satan, Celse ajoute : Les anciens parlent énigmatiquement d'une certaine guerre divine. Héraclite le fait en cet termes : S'il faut dire qu'il y ait une guerre et une discorde générale, et que tout se fasse et se gouverne par cette dissension. Phérécyde, beaucoup plus ancien qu'Héraclite, représente, dans une fable mystérieuse, deux armées ennemies, dont l'une a pour chef Saturne, et l'autre Ophionée : il raconte leurs défis et leurs combats suivis de cette convention mutuelle, que celui des deux partis qui serait repoussé dans l'Océan se confesserait vaincu; et que les autres qui y auraient précipité leurs ennemis, demeureraient, comme vainqueurs, les maîtres du ciel. L'histoire des Titans et des Géants, qui firent la guerre aux dieux, renferme de semblables mystères, aussi bien que celles du Typhon, de l'Horus et de l'Osiris des Égyptiens.

Après avoir ainsi rapporté ces choses, sans se donner la peine de les expliquer, pour faire voir qu'elles ont un sens bien plus sublime, et que nous les avons mal copiées, il recommence à nous dire des injures. Ce ne sont pas là, dit-il, de ces contes que l'on fait du diable ou du démon, qui, selon la vérité, est plutôt un autre imposteur qui veut établir une doctrine contraire. Il joint encore Homère à Héraclite, à Phérécyde et à ceux qui nous parlent des Titans et des Géants, et il prétend que ces vers de Vulcain à Junon n'aient pas un sens moins mystérieux :

Il me prit mal un jour d'épouser ta querelle,

Que saisi par un pied pour tout fruit de mon zèle,

J'éprouvai ce que peut Jupiter irrité,

Et du plus haut des deux je fus précipité.

Ni ces autres de Jupiter à Junon,

il t'en doit souvenir, quand du ciel suspendue

Et par ton propre poids dans les airs étendue,

Tu me vis l'attacher deux enclumes aux pieds.

Des nœuds d'or sur tes mains étroitement liés,

A l'épreuve du temps portaient toute la masse.

Les dieux autour de loi déploraient la disgrâce ;

Mais pour le délivrer nul n'était assez fort :

Et qui pour ton secours hasardait quelque effort,

Cе bras, ce même bras qui lance le tonnerre,

Le jetait demi-mort du haut des cieux en terre.

Ce qu'il explique de la sorte : Ces paroles de Jupiter à Junon, dit-il, ce sont les paroles de Dieu à la matière, et cela veut dire que Dieu, au commencement, ayant trouvé la matière toute brouillée et toute difforme, il lui avait donné de l'ordre et de l'ornement par la justesse des liens, dont il en avait joint les parties; et que pour punir les démons, qui s'occupaient à y entretenir le désordre, il les avait précipités dans ces bas lieux. Phérécyde prenait en ce sens les vers d'Homère, lorsqu'il disait : Au-dessous de cette région est la région du Tartare, dont la garde est commise aux Harpies et à la Tempête, filles de Borée; et c'est là que Jupiter jette les dieux qui veulent causer du trouble. Les mêmes choses sont encore représentées par le voile de Minerve, que l'on expose aux yeux du public, dans la pompe des jeux panathénaïques : car les figures qu'on y voit signifient qu'il y a une divinité sans mère et sans alliance, qui réprime l'audace des géants nés de la terre. Après avoir ainsi applaudi aux fictions des Grecs, il ajoute, en se moquant de nous : Mais qu'y a-t-il de plus ridicule que de dire que le Fils de Dieu, par les peines que le diable lui fait souffrir, nous enseigne à subir courageusement celles que le diable nous pourrait faire souffrir à nous-mêmes? Il y avait bien plus de justice, ce me semble, de punir ce calomniateur, que de dénoncer des peines et des supplices aux personnes qui seraient exposées à ses calomnies.

XLIII. Voyez, je vous prie, si cet homme, qui nous accuse d'erreurs impies et de peu d'intelligence sur le fait des énigmes sacrées, ne se trompe pas lui-même manifestement. Il ne considère pas que le malin esprit et sa chute du ciel en terre se trouvent dans les écrits de Moïse, beaucoup plus ancien, non seulement qu'Héraclite et que Phérécyde, mais qu'Homère même ; car le serpent (En gr. Ophis) de Moïse, d'où Phérécyde a emprunté son Ophionée, nous représente quelque chose de semblable ; le serpent, dis-je, qui fut cause que l'homme fut chassé hors du paradis de Dieu (Gen., Ill, 5), s'étant laissé tromper, après la femme, aux promesses qu'il leur fit de les élever au rang de la divinité et au comble du bonheur. El le destructeur dont le même Moïse parle dans l'Exode, qu'est-ce autre chose que cet ennemi des hommes (Exode, XII, 23) qui cause la perte de ceux qui suivent ses malheureux conseils, au lieu d'y résister de toutes leurs forces? C'est lui encore qui était représenté par le bouc de la propitiation, que le texte hébreux du Lévitique nommait Azazel (Lév., XVI, 8), qu'il fallait chasser et envoyer au désert, comme une victime dévouée à qui le sort ne donnait que ce partage : car ceux qui, à cause de leurs vices, sont à ce mauvais maître, et qui font son lot opposé à l'héritage de Dieu, sont tous comme dans un désert à l'égard de Dieu, avec qui ils n'ont nul commerce. Et ceux qui, dans le livre des Juges, sont nommés enfants de Béliar (Jug., XIX, 22), à cause de leur méchanceté, ne sont-ce pas les enfants de ce même père? Mais outre tout cela, l'histoire de Job, plus ancien que Moïse même, dit en termes formels que le diable se présenta à Dieu pour lui demander la permission de faire éprouver à ce saint homme les afflictions les plus sensibles (Job., I ei II) : premièrement, la perte de tous ses biens et de ses enfants, et ensuite, une lèpre maligne, comme on l'appelle, dont il lui couvrit tout le corps. Je n'allègue point ici ce que les Évangiles nous disent du diable qui tenta notre Sauveur (Matth., IV, 1, etc.), de peur qu'il ne semble que, sur le fait qui est en question, je veuille me servir contre Celse du témoignage d'auteurs trop récents. Mais les derniers chapitres de ce même livre de Job, où le Seigneur est représenté lui parlant d'un tourbillon formé dans les nues, nous pourraient encore fournir diverses preuves tirées de la description du dragon (Job., XL, 20). Pour ne point citer ce que dit Ézéchiel, comme s'il parlait de Pharaon, de Nabuchodonozor et du prince de Tyr (Ezéch., XXXII et 28), ni la plainte que fait Isaïe sur la chute du roi de Babylone (Is., XIV, 4, etc.), quoiqu'il y ait là plusieurs choses remarquables touchant la nature et l'origine du mal, d'où l'on apprend qu'il doit son commencement à ceux qui, ayant perdu leurs ailes, suivirent celui qui les avait perdues le premier;

XLIV. car il n'était pas possible que le bien, qui n'était bien que par accident et par communication, fût semblable au bien qui est essentiellement tel. Ce bien communiqué ne se perd jamais tant qu'on a soin, pour parler ainsi, de manger le pain vivant (Jean, VI, 51), afin de se conserver soi-même : et qui le perd, le perd par sa propre faute, parce qu'il néglige de prendre le pain vivant et le vrai breuvage, d'où ses ailes tirent le suc qui est nécessaire pour les nourrir et pour les renouveler. C'est l'enseignement du sage Salomon, qui dit de celui qui est véritablement riche, qu'il se fait comme des ailes d'aigle pour retourner au lieu où habite son Seigneur (Prov., XXIII, 5). Car Dieu, qui sait faire un bon usage de la méchanceté de ceux qui sont assez malheureux pour l'abandonner, a dû leur marquer dans l'univers un certain endroit où ils servissent à exercer les athlètes de la vertu, qui s'efforcent de combattre comme il faut (II Tim. II, 5), pour pouvoir encore l'acquérir et la posséder. Les premiers sont comme le feu, et les autres comme l'or que l'on met au creuset. Après que ceux-ci ont été bien purifiés, et qu'ayant donné tous leurs soins à la partie raisonnable de leur être pour la conserver exempte de tout mauvais aloi, ils se sont montrés dignes d'aller jouir des biens célestes, ils sont élevés par le Verbe à la souveraine félicité ou, s'il faut que je parle ainsi, au sommet de la montagne des délices.

Le mot hébreux, Satan, veut dire adversaire: et tout partisan du vice qui, dans la conduite de sa vie, prend le chemin opposé à celui de la vertu, est un satan, c'est-à-dire un adversaire du Fils de Dieu, qui est la justice, la vérité et la sagesse (I Cor., I, 30; Jean, XIV, 6; Luc, X, 18) : mais l'adversaire par excellence, c'est celui qui, le premier de tous les êtres qui jouissaient d'une paix et d'une félicité parfaite, ayant perdu ses ailes, est déchu de cette heureuse condition. C'est celui qui, comme en parle Ézéchiel, avait été irrépréhensible dans toutes ses voies, jusqu'au jour où il se trouva de l'iniquité en lui, qui était comme l'empreinte d'un cachet bien gravé et comme une riche couronne dans le paradis de Dieu (Ezéch., XXVIII, 15, 12 et 13); mais qui, s'étant lassé des biens qu'il y possédait, est tombé dans la perdition, selon ces paroles mystérieuses : Ta perte est sans ressource, tu ne t'en relèveras jamais (Ibid., XIX).

Je me suis témérairement hasardé à écrire ici ce peu de choses, qui peut-être même ne sont rien. Mais si, après avoir bien étudié les livres sacrés, l'on voulait prendre le soin de faire un recueil, et comme un corps, de tous les passages où ils parlent du mal, de sa première origine et de la manière qu'il se détruit, l'on verrait que la pensée de Moïse et des prophètes touchant Satan n'a été aperçue, non pas même en songe, ni par Celse, ni par aucun autre de ceux qui, ayant laisse séduire et gagner leur âme à ce mauvais démon, ont perdu la véritable idée de Dieu et se sont détournés tant de lui que de son Verbe.

XLV.

Il faut dire maintenant deux mots de l'antéchrist, puisque Celse en touche aussi quelque chose sans avoir lu ni ce que Daniel et saint Paul en ont écrit (Dan., VIII, 23 ; II Thess., II, 3) ni ce que notre Sauveur en a prédit dans les Évangiles (Matth., XXlV, 21). Je dis donc que comme les cœurs des hommes ne sont pas plus semblables les uns aux autres que leurs visages (Prov., XXVII, 19); il faut sans doute que ceux qui suivent la vertu soient fort différents entre eux pour le cœur, n'étant pas tous également avancés, ni formés sur le même modèle. Tout de même à l'égard de ceux qui prennent le chemin opposé sans se mettre en peine de bien vivre, dont les uns sont bien plus abandonnés que les autres. Cela posé, est-il surprenant que les deux extrémités, s'il faut ainsi dire, se trouvent parmi les hommes, l'une pour le bien et l'autre pour le mal; la première, en la personne de Jésus considéré comme homme, de Jésus, dis-je, l'auteur d'une si admirable conversion et d'un si grand et si heureux changement dans le genre humain, l'autre en la personne de celui qui doit remplir l'idée qui nous est donnée de l'Antéchrist? Dieu qui voit clairement l'avenir et qui savait quelle devait être celle contrariété, a voulu en avertir les hommes par ses prophètes, afin que ceux qui liraient leurs prophéties avec intelligence apprissent à s'attacher au bien et à éviter le mal. Il était juste au reste que celui de cet deux sujets, qui tient l'extrémité du côté du bien, fût nommé le Fils de Dieu, à cause de son excellence, et que celui qui tient l'extrémité opposée fut appelé le fils du mauvais démon de Satan et du diable. Mais comme le dernier degré du mal et le caractère de son plus haut période, c'est de se déguiser sous l'apparence du bien, ce méchant, cet enfant du diable doit venir accompagné des signes, des prodiges et des miracles du mensonge, par la puissance de son père (II Thess., II, 9); car la vertu que le diable lui communique pour séduire le genre humain, surpassera de beaucoup celle que les démons prêtent ordinairement aux plus insignes imposteurs qui abusent des hommes.

XLVI. Saint Paul parle de cet antéchrist, et quoiqu'il en parle avec quelque obscurité, il nous marque pourtant de quelle manière, en quel temps et pour quelle cause il doit venir au monde. Voyez si ce qu'il en dit mérite la moindre raillerie, et s'il n'en parle pas plutôt en des termes pleins de grandeur et de majesté. Nous vous conjurons, dit-il, mes frères, par l'avènement de Notre-Seigneur Jésus Christ, et par notre réunion avec lui, que vous ne vous laissiez pas légèrement ébranler ni troubler, vous mettant dans l'esprit, sur la foi de quelque discours de quelque prophétie ou de quelque lettre qu'on supposerait venir de nous, que le jour du Seigneur est près d'arriver. Que personne ne vous séduise en quelque manière que ce soit; car ce jour-là ne viendra point que l'apostasie ne soit auparavant arrivée et que l'on n'ait vu paraître cet homme de péché, ce fils de la perdition qui, s'opposant à Dieu, s'élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu ou qui est adoré, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, voulant lui-même passer pour dieu. Ne vous souvient-il pas que je vous ai dit ces choses, lorsque j'étais encore avec vous? Et je sais ce qui le retient maintenant, afin qu'il paraisse quand son temps sera venu ; car le mystère d'iniquité se forme dès à présent: il faut seulement qu'il demeure caché jusqu'à ce que celui qui le retient présentement soit détruit; et alors se découvrira l'impie que le Seigneur Jésus consumera par le souffle de sa bouche, et qu'il perdra par l'éclat de son avènement. Cet impie, dis-je, qui doit venir accompagné de la puissance de Satan, avec tous les miracles, les signes et les prodiges du mensonge, et avec toutes les tromperies de l'iniquité pour séduire ceux qui périssent, parce qu'ils n'ont pas reçu et aimé ta vérité pour être sauvés. C'est à cause de cela même que Dieu leur enverra une efficace d'erreur pour croire le mensonge, afin que tous ceux qui n'ont pas cru la vérité et qui ont pris plaisir à l'iniquité soient condamnés ( II, Thess., II, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9,10, 11, 12). Mais ce n'est pas ici le lieu d'expliquer toutes ces choses.

La prédiction de Daniel sur le même sujet est exprimée en des termes qui ont si bien le caractère de l'esprit divin et prophétique, qu'elle est capable de ravir en admiration bus ceux qui la lisent avec discernement et sans préjugé. Chacun y peut voir, s'il le souhaite la description des empires qui devaient s'établir sur la terre depuis le temps de Daniel jusqu'à la fin du monde; mais voyez si ce qui est dit de l'antéchrist en particulier n'est pas du caractère dont j'ai parlé: Sur la fin de leur règne, dit-il, lorsque leurs péchés seront au comble, il s'élèvera un roi portant l'impudence sur le front et savant en subtilité ; ses forces seront grandes et ses ravages surprenants. Il réussira, il fera des progrès, il détruira les puissants et le peuple saint; il mettra tout sous son joug et dans ses chaînes; il aura la fraude dans la main et la fierté dans le cœur ; il fera périr un grand nombre de personnes pour ses tromperies, et il ne subsistera que par la ruine de plusieurs; il les brisera comme on brise des œufs avec le poing (Dan., VIII, 23, 24, 25). Ce que j'ai allégué de S. Paul, que l'homme dont il parle doit s'asseoir dans le temple de Dieu, voulant lui-même passer pour dieu ( II Tess., Il, 4), se lit aussi dans les prophéties de Daniel où il est exprimé en ces termes : L'abomination qui causera des désolations sera dans le temple, et la durée de la désolation s'étendra jusqu'à l'accomplissement du temps (Dan., IX, 27). J'ai cru que je ne ferais pas mal de rapporter ici ces passages choisis entre plusieurs autres, afin que par cet échantillon le lecteur pût juger de ce que les saints écrits nous enseignent touchant le diable et l'antéchrist. Mais comme cela suffit pour notre dessein, nous passerons maintenant à une autre objection de Celse et nous tâcherons d'y satisfaire autant qu'il dépendra de nous.

XLVII. Pour le nom de Fils de Dieu, ajoute-t-il, je vous dirai d'où il leur est venu dans l'esprit de le donner à leur Jésus ; c'est que les anciens ont donné le même nom au monde comme à l'ouvrage et à la production toute divine de Dieu. Il faut avouer qu'il y a grand rapport de l'un de ces fils de Dieu à l'autre ! Il s'imagine que nous avons emprunté le nom de Fils de Dieu de ce qui a été dit du monde qui est l'ouvrage et le fils de Dieu ; que même il est dieu. Mais c'est n'avoir pas fait de réflexion sur le temps de Moïse et des prophètes, pour reconnaître que beaucoup avant ces auteurs grecs qu'il nomme anciens, les prophètes des Juifs avaient positivement parlé d'un Fils île Dieu: c'est même ne se vouloir pas souvenir du passage que nous avons rapporté ci-dessus des Épîtres de Platon, où il parle de l'Ouvrier de cet univers comme du Fils de Dieu. Il a eu peur de se voir contraint par l'autorité de ce même Platon qu'il a souvent cité avec tant d'éloges, de reconnaître que celui qui a bâti cet univers est le Fils de Dieu ; que le grand Dieu, le Dieu souverain est son Père.

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