Contre Celse (Contra Celsum) (page 4)
Après cela, Celse met son juif en belle humeur, et il lui fait citer, comme pour railler Jésus, ce que dit Bacchus dans Euripide :
Dès le moment qu'il me plaira,
Dieu même me délivrera.
(EURIP. dans les Bacchantes.)
Il est pourtant assez rare de voir des Juifs qui lisent les poètes grecs; mais posé que celui-ci soit plus curieux que les autres ; de ce que Jésus ne se délivra pas lui-même, conclura-t-il qu'il ne put se délivrer? Il devrait plutôt croire ce que nos Écritures récitent, que Pierre fut tiré hors de prison par un ange qui fil tomber ses chaînes (Act., XII, 7), et que Paul et Silas ayant été mis aux ceps à Philippes, ville de Macédoine, leurs liens aussi furent rompus par une vertu divine qui fit au même temps que les portes de la prison s'ouvrirent (Act., XVI, 24). Mais il y a de l'apparence que Celse se moque de ces histoires ou même qu'il ne les a jamais lues ; car s'il les avait lues, il n'aurait pas manqué de dire, pour les mettre au rang des effets de la magie, qu'on voit des magiciens qui, par le moyen de leurs charmes, savent rompre les liens et ouvrir les portes. Celui qui le condamna, dit-il ensuite, n'en fut point puni comme Penthée qui devint furieux et fut mis en pièces. Il ignore donc que la condamnation de Jésus ne doit pas tant être attribuée à Pilate qui voyait bien qu'on le lui avait livré par envie (Matth., XXVlI, 18), qu'à toute la nation des Juifs que Dieu a condamnée pour ce sujet à être dispersée par toute la terre, la mettant ainsi en pièces d'une manière plus terrible que Pentbée n'y ait jamais été mis. Mais pourquoi affecte-t-il de ne point parler de ce songe dont la femme de Pilate fut si troublée qu'elle envoya dire à son mari : Qu'il ne s'embarrassât point dans l'affaire de ce juste-là ; et qu'elle venait d'être étrangement tourmentée dans un songe, à cause de lui ( Ibid., 19) ? Il supprime encore toutes les preuves de la divinité de Jésus ; et ne cherchant qu'à lui faire de nouveaux reproches, il tire de l'histoire de l'Évangile ce qu'elle raconte des insultes à quoi notre Sauveur fut exposé, du manteau d'écarlate dont on le couvrit, de la couronne d'épines qu'on lui mit sur la tête et du roseau qu'on lui donna à la main ( Ibid., XXVII, 28, 29). Mais dites-nous, de grâce, d'où vous avez appris cela, si ce n'est des Évangiles. Et si c'est de là que vous l'avez appris, est- il croyable que vous y trouviez ainsi des sujets de reproche, et que ceux qui l'ont écrit n'aient pas su prévoir que vous et vos pareils y en trouveriez ; mais qu'à d'autres ce seraient des leçons qui les instruiraient à mépriser ceux qui font des railleries de la piété, en se moquant de celui qui n'a pas refusé de mourir pour en soutenir les intérêts ? Admirez donc plutôt la sincérité de nos auteurs et la constance de Jésus qui s'est volontairement abandonné à souffrir tontes ces choses pour les hommes, sans se plaindre de sa condamnation, sans qu'on lui ait vu rien faire ni rien dire d'indigne d'un grand courage.
Celse ajoute : Que ne fait-il du moins à présent reluire sa divinité aux yeux de tout le monde . et que n'efface-t-il la honte de son supplice, en vengeant les injures que l'on fait encore et à lui et à son Père? Mais on peut dire tout de même, aux Grecs qui admettent la Providence et qui la reconnaissent pour la cause des prodiges qui arrivent dans la nature : Pourquoi Dieu ne punit-il pas ceux qui l'outragent et qui nient sa Providence? Ce que les Grecs répondront à cette objection, nous le répondrons, et en plus forts termes encore, à celle de Celse. Et si l'on veut des prodiges, l'éclipsé du soleil et les autres grands événements dont elle fut accompagnée (Luc, XXIII, 45), en sont d'assez éclatants, pour faire voir que, dans ce crucifié, il y avait quelque chose d'extraordinaire et de plus qu'humain.
Et le sang de notre crucifié, poursuit-il, dirons-nous qu'il ressemblât à cette liqueur
Qui roule doucement dans les veines des dieux ?
(HOM. Iliad., V, v. 340.) Il veut faire le railleur : mais pour nous, nous serons plus sérieux, en proposant la vérité contenue dans les Évangiles, quelque obstiné qu'il soit à ne vouloir pas l'y reconnaître. Nous y apprenons que ce qui sortit du corps de notre Sauveur ne fut pas sans doute une liqueur fabuleuse, pareille à celle dont Homère parle ; mais que peu après sa mort, un soldat lui ayant percé le coté d'un coup de lance, il en sortit du sang et de l'eau. Celui qui l'a vu en rend témoignage. Son témoignage est véritable; et il sait qu'il dit vrai ( Jean, XIX, 34 et 35 ). Le sang des autres morts a accoutumé de se figer; et l'on ne voit point d'eau pure sortir de leurs veines: mais Jésus étant mort, il arriva par miracle qu'il coula de son côté et du sang et de l'eau. Si, au lieu de chercher dans quelques passages de l'Évangile pris à contresens, des prétextes de reproches pour Jésus et pour les chrétiens et de passer par-dessus tout ce qui peut prouver la divinité de notre Sauveur, l'on voulait prendre garde aux événements surnaturels qui y sont marqués, l'on verrait que le centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, ayant été les témoins du tremblement de terre et de tous ces autres prodiges, furent saisis d'une extrême crainte et dirent : Cet homme était vraiment le Fils de Dieu (Matth., XXVII. 54). Mais cet accusateur passionné, qui ne lit nos saints livres, qu'à dessein d'y ramasser ce qu'il croit qui peut lui donner prise, reproche encore à Jésus le fiel et le vinaigre qu'on lui présenta; l'ardeur de sa soif étant telle, dit-il, qu'elle lui faisait tout recevoir la bouche béante (Ibid., 34). Nous pourrions lui répondre que cela a son sens mystique ; mais il vaut mieux pour cette heure, s'en tenir à une réponse plus commune, que c'est une chose qui avait aussi été prédite par les prophètes ; car dans le psaume LXVIII, le Messie est introduit disant : ils m'ont donné du fiel à manger, et lorsque j'ai eu soif, ils m'ont donné du vinaigre à boire (Ps. LXVI1I, ou LXIX, 22). Que les Juifs nous apprennent en la personne de qui le prophète parle de la sorte, et qu'ils nous marquent quelqu'un dans l'histoire à qui l'on ait fait manger du fiel et boire du vinaigre, ou qu'ils prennent le parti de dire que ce sont des choses qui doivent arriver au messie qu'ils attendent. Et de notre côté, nous leur dirons : Pourquoi donc ne pouvez-vous souffrir que l'oracle soit déjà accompli? Si l'on voulait considérer, d'un esprit rassis, et cette prédiction et toutes les autres, qui ont percé si avant dans l'avenir, il n'en faudrait pas davantage pour être persuadé que Jésus est le Fils de Dieu et le Messie promis par les prophètes.
Le juif s'adresse encore à nous en ces termes : Vous qui croyez de si bonne foi, vous trouvez mauvais que nous ne reconnaissions pas Jésus pour Dieu, et que nous ne nous laissions pas persuader comme vous, qu'il a souffert pour le bien des hommes afin que nous apprissions à mépriser aussi les supplices. Nous trouvons mauvais en effet que les Juifs qui refusent, malgré nos preuves, de croire que Jésus est le Messie, promis dans la loi et dans les prophètes, où ils sont instruits dès leur enfance, n'opposent rien à ces preuves pour justifier leur refus, ou que n'y pouvant rien opposer, ils persistent dans leur incrédulité. Nous trouvons mauvais qu'ils ne veuillent pas voir que, depuis qu'il a pris notre chair, les avantages qu'il a procurés à ceux qui se sont faits ses disciples, prouvent évidemment que tout ce qu'il a souffert, il l'a souffert pour le bien des hommes, se proposant dans cette première venue, non de juger les hommes, mais de les instruire auparavant et de les convaincre de leur devoir ; non de punir les méchants et de mettre les bons dans la jouissance du salut; mais de répandre sa doctrine par tout le monde, comme les prophètes l'avaient aussi prédit, el de l'accompagner pour cela d'une vertu miraculeuse et toute divine. Nous trouvons mauvais encore, que cette puissance admirable qu'il faisait paraître n'ait pu les obliger à le croire ce qu'il se dirait; mais qu'ils aient prétendu que les démons, qu'il chassait de l'âme des hommes, ne lui obéissaient que par l'ordre de Béelzébut, prince des démons (Matth., XII, 24). Enfin nous trouvons mauvais que, pour reconnaître la bonté qu'il avait de ne laisser dans leur pays ni ville ni village, où il n'allât annoncer le royaume de Dieu, ils lui en fassent un reproche, le traitant de vagabond, qui virait d'une manière basse el honteuse. Car il n'y a rien de bas ni de honteux à essuyer les fatigues qu'il essuya, pour donner de boni préceptes à tous ceux qui seraient capables d'en profiter.
Mais que peut-on imaginer de plus visiblement faux, que ce que le juif de Celse ajoute : Que n'ayant pu durant sa vie gagner l'esprit de personne, non pas même celui de ses disciples, il fut enfin puni de la manière que l'on sait ? D'où venait donc l'envie que les sacrificateurs des Juifs, leurs docteurs et leurs sénateurs lui portaient, sinon do ce qu'ils voyaient que le peuple le suivait en foule jusque dans les déserts, les uns attirés par la douceur de ses discours qu'il accommodait toujours à la portée et au besoin de ses auditeurs ; les autres par l'éclat des miracles dont il étonnait ceux qui refusaient de se rendre à sa doctrine? il ne put même gagner l'esprit de ses disciples. Quelle fausseté ! sous ombre que la faiblesse humaine les fit succomber à la crainte, avant qu'ils eussent le cœur bien muni contre de pareils assauts : quoiqu'ils ne cessassent point pourtant de croire qu'il était le Messie ; car Pierre ne l'eut pas plutôt renoncé, que sentant la grandeur de son crime, il sortit dehors, et pleura amèrement (Matth., XXVI, 75). Et les autres qui avaient encore l'âme pleine de vénération pour lui, mais qui étaient étonnés et abattus de ce qui lui était arrivé, reprirent courage lorsqu'ils le virent ressuscité; et le regardèrent comme le Fils de Dieu, avec une persuasion plus ferme et plus vive qu'auparavant (Jean, XX, 20).
C'est une chose indigne d'un philosophe, de s'imaginer, comme fait Celse, que l'excellence de la doctrine et la pureté de la vie ne suffisaient pas à Jésus pour le mettre au- dessus des autres hommes : mais que démentant le caractère qu'il avait pris, il fallait. ou qu'il ne mourût point, quoiqu'il se fût revêtu d'un corps mortel, ou que s'il mourait, il n'y eût rien dans sa mort, d'où l'on pût apprendre à mourir pour la piété. Au lieu que de la manière qu'il est mort, il nous enseigne, par son propre exemple, à soutenir hardiment la cause de la vraie religion, contre les faux préjugés des hommes qui, appliquant à tout autre objet, plutôt qu'à Dieu, l'idée qu'ils ont de lui, et qu'il n'est pas possible qu'ils n'aient, donnent le nom d'impies à ceux qui le méritent le moins, et celui de pieux à ceux qui en sont les plus indignes ; car la plus grande marque de leur piété, c'est de se porter aux derniers excès de la fureur contre dus personnes que l'évidence de la vérité oblige à s'attacher de tout leur cœur el jusqu'à la mort au culte d'un seul Dieu, maître de tout l'univers.
Celse, pour continuer ses accusations, fait dire à son juif, que Jésus ne se put conserver exempt de tout mal. Mais de quelle espèce de mal veut dire ce raisonneur que Jésus n'ait pu se conserver exempt? S'il entend ce qui mérite proprement le nom de mal, qu'il nous fasse voir en Jésus quelque action vicieuse, et qu'il la mette hardiment dans tout son jour; mais si par le mal dont il parle, il entend la pauvreté, les embûches des méchants, les persécutions et la croix, Socrate qui a été sujet à plusieurs choses de cette nature, n'aura pu, à ce compte, se conserver exempt de mal. Et combien y a-t-il eu d'autres philosophes en Grèce qui ont été réduits à la pauvreté ou qui l'ont embrasée volontairement? Demandez-le aux Grecs les moins instruits, ils vous feront l'histoire de Démocrite qui laissa ses terres en pâturage aux brebis, de Cratès qui ne crut pas pouvoir autrement se procurer la liberté, qu'en donnant aux Thébains l'argent qu'il avait tiré de la vente de tout son bien, et de Diogène même, qui a porté son détachement jusqu'à l'excès, mais à qui nul homme de bon sens ne jugera que c'ait été un mal tant soit peu digne de ce nom, de n'avoir d'autre maison qu'un tonneau.
Celse ajoute encore que Jésus n'a pas paru irrépréhensible. Qu'il nous cite donc quelqu'un de ses disciples qui ait marqué en lui quelque chose qui méritât véritablement d'être repris : ou si ce n'est pas sur leur témoignage qu'il se fonde, qu'il nous apprenne d'où il a puisé ce qu'il avance. On ne saurait au moins douter de la fidélité de Jésus dans ses promesses, après ce qu'il a fait eu faveur de ceux qui su sont attachés à lui. Et nous qui voyons que ce qu'il avait prédit comme une chose encore éloignée, s'accomplit exactement tous les jours, que son Évangile est prêché dans tout le monde (Matth., XXIV,14), que ses disciples sont allés répandre sa doctrine parmi tous les peuples (Id., XXVIII, 10) et que ceux qui l'ont reçue, sont conduits pour cette seule raison devant les gouverneurs et devant les rois (Id. X, 18); nous sommes remplis d'admiration, et la loi que nous avons en lui en est de plus en plus confirmée. Queues preuves plus claires et plus fortes Celse voulait-il qu'il donnât de la vérité de ce qu'il avait dit? Il voulait peut-être que Jésus, qu'il ne connaît pas pour le Verbe qui s'est fait homme, ne s'exposât à aucun accident humain, et qu'il ne nous apprit point par son exemple à supporter courageusement les traverses qui nous arrivent. C'est que Celse regarde ces sortes de choses, comme ce qu'il y a dans le monde de plus rude et de plus fâcheux : car il ne connaît point de plus grand mal que la douleur, ni de plus grand bien que la volupté. En quoi il est condamné par tous les philosophes qui admettent la Providence, et qui reconnaissent que le courage, la constance et la grandeur d'âme sont du nombre des vertus. Jésus n'a donc point affaibli la foi de ses disciples, en souffrant ce qu'il a souffert, au contraire il l'a fortifiée par là dans le cœur de ceux qui sont capables de fermeté, puisqu'il leur a fait comprendre que nous ne jouissons pas ici proprement ni véritablement d'une vie heureuse ; mais que nous en jouirons dans le siècle à venir, dont sa doctrine nous parle, et que la vie de ce qu'elle nomme le siècle présent, n'est qu'une suite de misères et d'afflictions, qu'une guerre sans paix ni trêve pour l'âme.
Vous ne voudriez pas dire, poursuit Celse, que n'ayant pu se faire de sectateurs dans ce monde, il est allé dans l'autre tâcher d'en gagner les habitants. Nous dirons malgré qu'il en ait, que pendant que Jésus fut sur la terre revêtu de son corps, il se fit non quelques sectateurs seulement, mais tant de sectateurs que ce fut la cause des embûches qu'on lui dressa. Et nous dirons aussi que son âme étant dépouillée de son corps, alla vers les âmes qui étaient dans le même état ( I Pierre, III, 19) ; elle y alla, dis-je, afin de convertir celles qui voudraient recevoir ses enseignements ou celles qu'elle-même par les raisons dont elle avait connaissance, verrait les plus propres à ce qu'elle se proposait.
Je ne sais où il a le jugement lorsqu'il dit ensuite : Si après vous être ridiculement laissé séduire, vous vous imaginez avoir bien fait votre apologie, quand vous nous avez payé de quelques méchantes raisons, qui empêche que tous ceux qui, comme Jésus, ont fini leur vie dans les supplices, ne passent aussi pour d'augustes ministres de Dieu, revêtus tout singulièrement de son caractère? Car il est plus clair que le jour qu'il n'y a rien de commun entre Jésus qui a souffert de la manière que nous avons vue et ces misérables qui ont été punis pour leurs impostures ou pour quelques autres crimes : et je voudrais bien que l'on me dit si aucun d'eux a jamais rien fait pour s'opposer au torrent qui entraîne tant d'âmes dans les désordres du péché. Mais puisque le juif fait encore comparaison de Jésus avec des voleurs, disant : Qu'il ne faudrait qu'autant d'impudence pour soutenir qu'un voleur qui aurait été exécuté pour ses meurtres, serait non un voleur, mais un dieu, parce qu'il aurait prédit à ses compagnons qu'il mourrait comme il est mort ; il lui faut répondre premièrement : que ce que Jésus a prédit ses souffrances n'est pas ce qui nous oblige à le regarder comme venu du ciel pour nous de la part de Dieu, et à faire une haute et ouverte profession de le reconnaître pour tel ; secondement, que ce que le juif de Celse fait ici a été en quelque manière marqué dans les Évangiles; car on y voit comment Jésus, bien, qu'il fut Dieu fut mis au rang des méchants par des méchants qui lui préférèrent un voleur, coupable de sédition et de meurtre, auquel ils procurèrent la liberté ; au lieu que pour Jésus, ils le firent condamner à être mis en croix, et ils l'y attachèrent entre deux voleurs ( Marc, XV, 7, 15, 27, et 20). C'est le traitement qu'on lui fait encore tous les jours parmi les hommes où il est condamné et crucifié avec les voleurs, en la personne de ses chers disciples et des fidèles témoins de sa vérité. Nous disons donc que si la condition des disciples a quelque chose d'approchant de celle des voleurs et s'ils s'exposent à toutes sortes d'opprobres et de supplices, afin de conserver dans un cœur pur et sincère les sentiments de piété que les préceptes de Jésus y ont fait naître pour le Créateur de l'univers, ce n'est pas sans raison que Jésus lui-même qui leur a donné ces préceptes, est comparé par Celse avec un chef de voleurs ; mais et Jésus qui est mort pour le bien public, et ses disciples qui souffrent pour la piété, les seuls d'entre tous les hommes qui soient traités en criminels pour le culte qu'ils croient devoir rendre à Dieu, ne peuvent manquer de convaincre leurs persécuteurs d'impiété et d'injustice.
Voyez maintenant s'il y a rien de plus vain que ce qu'il dit des premiers disciples de Jésus. Pendant sa vie, dit-il, ils s'étaient attachés d lui, ils l'avaient reconnu pour leur maître ; mais quand ils le virent condamné à mort, ils ne voulurent ni mourir pour lui, ni mourir avec lui. Ils oublièrent que les supplices fussent dignes de mépris, et ils abjurèrent même la qualité de ses disciples. C'est à vous qu'ils ont laissé la gloire de mourir avec Jésus. Il admet encore ici le témoignage des Évangiles pour avoir lieu de nous reprocher les fautes que les disciples de Jésus firent par infirmité en un temps où ils ne faisaient que d'entrer dans son école : mais il ne parle point de la manière dont ils réparèrent tes fautes, lorsqu'ils se présentèrent hardiment devant les Juifs ( Act., IV, 13), et qu'ils en reçurent toutes sortes de mauvais traitements pour la doctrine de leur maître, jusqu'à ce qu'enfin ils la scellèrent de leur sang. Il ne veut pas entendre Jésus faisant cette prédiction à S. Pierre : Quand tu seras vieux, tu étendras tes mains (Jean, XXI, 18, et 19) ; et ce qui suit : Ce qu'il disait, ajoute incontinent l'Écriture, pour marquer de quelle mort Pierre devait glorifier Dieu. Il ne dit rien de S. Jacques, frère de l'apôtre S. Jean et apôtre lui-même qu'Hérode fit mourir par l'épée pour la parole de Jésus-Christ (Act., Xll, 2). 11 ne dit rien de S. Pierre ni des autres apôtres que les menaces des Juifs n'empêchèrent point de prêcher hautement l'Evangile, et qui ayant été fouettés, sortirent du conseil tout remplis de joie de ce qu'ils avaient eu l'honneur de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (Act., IV, 13, et V, 41 ) ; ce qui surpasse de bien loin tout ce que les Grecs racontent de la fermeté et de la constance de leurs philosophes. Aussi voit-on que, dès le commencement, ceux qui reçurent la doctrine de Jésus, y apprirent surtout à mépriser cette vie pour laquelle on a ordinairement tant d'amour, et à porter leurs désirs vers une autre vie qui ressemble à
celle de Dieu
Mais comment Celse sauvera-t-il d'imposture ce qu'il fait avancer à son juif: Que tout ce que Je sus put faire, agissant lui-même, ce fut d'attirer à soi dix scélérats de mariniers ou de publicains ; et qu'encore ne les persuada-t-il pas tous? Car les Juifs mêmes ne feront aucune difficulté d'avouer que Jésus attirait à soi, non dix, non cent,. non mille personnes, mais tantôt quatre mille, et tantôt cinq mille tout à la fois (Matth., XV, 38, et XIV, 21) : et qu'il les attirait avec tant de force qu'il s'en faisait suivre jusque dans les déserts, seuls capables de contenir le grand nombre de ceux qu'il gagnait à Dieu, et par ses discours, et par ses actions. Les redites de Celse nous obligent à répéter souvent comme lui les mêmes choses, de peur que l'on ne s'imagine que nous voulions passer sous silence quelqu'une de ses objections. Voici celle qu'il nous fait dans la suite de son écrit : N'est-ce pas la chose du monde la plus absurde qu'il n ait pu persuader qui que ce soit durant sa vie, et qu'après sa mort ceux qui l'entreprennent persuadent tant de personnes ? Pour raisonner juste il devait dire : si après sa mort, non ceux qui l'entreprennent simplement, mais ceux qui l'entreprennent avec les qualités nécessaires, persuadent tant de personnes, peut-on douter que durant sa vie sur la terre il n'en ait persuadé incomparablement davantage, par des discours plus puissants, et par des actions toutes merveilleuses ?
Après cela il nous interroge et se répond lui-même pour nous. Quelle raison, nous dit- il, vous a porté à le prendre pour le fils de Dieu ? C'est, nous fait-il répondre, que nom savons qu'il a souffert pour la destruction du père des vices. Nous en avons eu une infinité d'autres raisons, dont celles que j'ai rapportées jusqu'ici ne sont pas la moindre partie. J'aurai encore lieu d'y en ajouter do nouvelles dans ce qui me reste à dire contre le prétendu discours véritable de Celse : et si Dieu me fait la grâce de m'assister, ce ne sera pas ici la seule occasion où je traiterai cette matière: mais comme si nous lui avions effectivement répondu que nous prenons Jésus pour le fils de Dieu parce qu'il a souffert, il ajoute : Quoi donc ? est-ce qu'il n'y en a pas plusieurs autres qui n'ont pas souffert avec moins de bassesse ni moins d'infamie que lui? Celse imite en cela les plus perdus de nos ennemis qui, de ce que notre Jésus a été crucifié, croient pouvoir tirer cette conséquence que nous adorons tous les crucifiés.
L'éclat des miracles de Jésus, que Celse n'a pas la force de soutenir, l'a déjà obligé plusieurs fois à les traiter d'illusions; et nous avons déjà plusieurs fois fait ce qui a dépendu de nous pour repousser cette calomnie. Maintenant, dans la réponse qu'il nous prête, il nous fait dire que nous prenons Jésus pour le fils de Dieu, parce qu'il a guéri des boiteux et des aveugles : et parce, ajoute-t-il, qu'à ce que vous dites, il a ressuscité des morts. Qu'il ait guéri des boiteux et des aveugles, se faisant ainsi reconnaître pour le Christ et pour le fils de Dieu, c'est ce que les oracles mêmes des prophètes nous assurent qu'il devait faire, puisqu'ils disent : Alors les yeux des aveugles verront le jour, et les oreilles des sourds seront ouvertes : alors le boiteux sautera comme le cerf (Isaïe, XXXV, 5). Et pour ce qui est des morts qu'il a ressuscités, si les évangélistes avaient inventé ce qu'ils en disent, ils lui auraient sans doute fait ressusciter bien plus de personnes, et des personnes mortes depuis plus longtemps. Mais de ce qu'ils en marquent si peu, c'est une preuve certaine qu'ils n'ajoutent rien à la vérité. Ils ne nous parlent que de la fille du chef de la Synagogue (dont l'histoire a je ne sais quoi de singulier ; car on ne saurait dire des autres morts ce que Jésus dit de cette fille : Qu'elle n'était peu morte, mais endormie) (Luc, Vlll, 52) : du fils unique qu'il rendit par compassion à une femme veuve, ayant fait arrêter ceux qui portaient le cercueil (Luc. VII. 1), et enfin du Lazare qui était dans le tombeau depuis quatre jours (Jean, XI, 30). Sur quoi je dirai à ceux qui sont les plus capables entendre raison et particulièrement à notre Juif, que comme il y avait plusieurs lépreux au temps du prophète Elizée (Luc, IV, 25 et 27), et que néanmoins aucun d'eux ne fut guéri, sinon Naaman, syrien (IV Rois, V, 14) ; et comme il y avait plusieurs veuves au temps du prophète Élie, et que néanmoins il ne fut envoyé chez aucune d'elles, sinon chez une femme veuve de Sarepte, dans Ie pays des Sidoniens (III Rois, XVII, 9), laquelle Dieu avait jugée digne du miracle que le prophète devait faire sur les pains, ainsi il y avait plusieurs morts au temps de Jésus; mais il ne ressuscita que ceux qui lui parurent propres pour le dessein qu'il avait, tant de représenter d'autres choses par ces figures que de donner aussi en cela des preuves de sa puissance, capables de convaincre plusieurs esprits de la divinité de son Évangile. Je dirai encore que, selon la promesse de Jésus, ses disciples font des miracles qui sont plus grands que ceux qu'il faisait sur des sujets exposés aux sens (Jean, XIV, 12) ; car ils ouvrent tous les jours les yeux des aveugles spirituels, et les oreilles des sourds qui étaient hors d'état d'écouter la voix de la vertu, mais qui n'ont plus de plaisir qu'à entendre parler de Dieu et des félicités de la vie qu'il nous prépare. On voit
de même que plusieurs boiteux, en qui l'homme intérieur (Rom., VII, 22 ), comme l'Écriture l'appelle, était sans mouvements, ne sont pas plus tôt guéris par la parole de l'Evangile que, non seulement ils sautent, mais qu'ils sautent comme le cerf qui est ennemi des serpents et qui chasse leur venin. Et ces boiteux, guéris de la sorte, reçoivent de Jésus le pouvoir de fouler aux pieds qui étaient ce qu'il y avait auparavant de plus faible en eux, les serpents et les scorpions du vice (Luc, X, 19), et généralement toute la puissance de l'ennemi sans courir aucun danger : car ils repoussent aussi le venin du péché et des démons.
Lorsque Jésus avertissait ses disciples de se donner de garde, non absolument des imposteurs ou de ceux qui se vanteraient de faire des miracles de quelque manière que ce fût (un tel avertissement ne leur était pas nécessaire) ; mais de ceux qui, voulant passer pour le Christ, tâcheraient d'attirer à eux les disciples de Jésus par des prodiges qui auraient quelque chose d'apparent ; il leur parlait ainsi quelquefois : Alors si quelqu'un vous dit : Le Christ est ici, ou il est là, ne le croyez point : car il s'élèvera de faux prophètes qui feront de grands prodiges et des choses étonnantes, jusqu'à séduire les élus mêmes s'il était possible. Qu'il vous souvienne que je vous l'ai prédit. Si l'on vous dit donc, le voici dans le désert ; ne sortez point pour y aller : Le voici dans les cabinets; ne le croyez point. Car comme un éclair qui sort de l'Orient, paraît tout d'un coup jusqu'à l'Occident; ainsi sera l' avènement du Fils de l'homme (Matth. XXIV, 23). D'autres fois il leur disait :
Plusieurs me diront, en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas mangé et bu en ton nom; n'avons-nous pas chassé les démons, et n'avons-nous pas fait plusieurs miracles en ton nom ? Mais je leur dirai, retirez-vous de moi; car vous ne prenez plaisir qu'à vivre dans l'iniquité (Luc, XIII, 20;
Matth.. VII, 22, 23).Celse,qui voudrait mettre dans le même rang les miracles de Jésus et les illusions des imposteurs, prend de là occasion de s'écrier : Que la force de la vérité est grande! Il déclare nettement lui-même, comme nous l'apprenons de vos propres livres, qu'il en viendrait d'autres se présenter à vous qui feraient les mêmes miracles que lui, et qui ne seraient pourtant que des méchants et des imposteurs. Il nous parle d'un certain Satan par qui ses actions seraient imitées. C'est avouer qu'elles n'ont rien de divin et que ce sont les productions d'une cause impure. En portant sur les autres la lumière de la vérité, il n'a pu éviter de se découvrir lui-même. Quelle folie n'est-ce donc pas de le prendre pour un dieu, pendant qu'on regarde comme des imposteurs ceux qui font les mêmes choses que lui ? Si c'est, par là qu'il en faut juger, quelle raison y a-t-il de les condamner, et de ne le condamner pas lui-même sur son propre témoignage ? Car c'est lui qui prononce que tous ces prodiges sont des marques certaines, non de la vertu d'un Dieu, mais de la fraude et de la méchanceté des hommes.
Voyez, je vous prie, si ce n'est pas encore ici une preuve manifeste d« la mauvaise foi de Celse. Jésus dit une chose, el il lui en fait dire une autre. L'objection de son juif aurait peut-être quelque fondement si Jésus avait ordonné absolument à ses disciples de se donner de garde de ceux qui se vanteraient de faire des miracles ; el qu'il n'y eût ajouté rien autre chose. Mais puisque ceux dont il nous ordonne de nous donner de garde devaient affecter de passer pour le Christ, ce que ne font pas les imposteurs, qui usent de ces arts ordinaires ; el qu'il dit même que ce sérail en son nom que des personnes qui mèneraient d'ailleurs une vie déréglée, chasseraient les démons, el feraient d'autres miracles : tant s'en faut que cela marque les charmes el les illusions de l'imposture, qu'il en bannit plutôt tout soupçon, s'il faut ainsi dire, à l'égard des personnes de qui il s'agit ; et établit puissamment la divine vertu de Jésus-Christ et de ses disciples. Car quelle ne doit-elle point être, s'il est possible qu'elle se répande, je ne sais comment, jusque sur ceux qui se servent du nom de Jésus pour contrefaire ses actions ou celles de ces vrais disciples; et que, par ce moyen, elle donne lieu à quelques-uns de faire croire qu'ils sont eux-mêmes le Christ? S. Paul, prédisant aux Thessaloniciens, dans la seconde épître qu'il leur écrit, de quelle manière doit paraître, quelque jour, cet homme de péché, ce fils de la perdition qui, s'opposant à Dieu, s'élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu. ou qui est adoré, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, voulant lui-même passer pour Dieu (2 Thess., II, 3); Vous savez, leur dit-il, ce qui le retient maintenant, afin qu'il paraisse quand son temps sera venu. Car le mystère d'iniquité se forme dès à présent : il faut seulement qu'il demeure caché jusqu'à ce celui qui le retient présentement soit détruit. Et alors se découvrira l'impie que le Seigneur consumera par le souffle de sa bouche et qu'il perdra par l'éclat de son avènement. Cet impie, dis-je, qui doit venir accompagné de la puissance de Satan, avec tous les miracles, les signes et les prodiges du mensonge, avec toutes les tromperies de l'iniquité pour séduire ceux qui périssent (II Thes., II,6).Voulant ensuite expliquer pourquoi Dieu permettait que cet impie vint au monde, il ajoute : Parce qu'ils n'ont pas reçu el aimé la vérité pour être sauvés; à cause de cela même, Dieu leur enverra une efficace d'erreur pour croire le mensonge, afin que tous ceux qui n'ont point cru la vérité, mais qui ont pris plaisir à l'iniquité soient condamnés (Ibid., 10). Qu'on nous dise donc s'il y a rien dans le texte de l'Évangile ou dans celui de l'apôtre qui puisse faire soupçonner qu'il s'agisse de l'art des imposteurs ordinaires dans ces prédictions; et qu'on lise encore là-dessus, si l'on veut, les prophéties de Daniel, où l'on trouvera aussi la description de l'Antéchrist (Dan., VII, 25). Mais Celse falsifie les paroles de Jésus, qui n'a jamais dit comme il le lui fait dire, Qu'il en viendrait d'autres qui feraient les mêmes miracles que lui et qui ne seraient pourtant que des méchants et des imposteurs. Car comme le pouvoir des magiciens de l'Égypte était bien différent de la grâce surnaturelle qui opérait en Moïse (Exod., VII, 11 ) ; la fin ayant fait voir que les prodiges des uns n'étaient que des productions de leur art magique, au lieu que les miracles de l'autre étaient des effets de la vertu de Dieu : il est dit tout de même des antéchrists et de ceux qui veulent contrefaire les actions miraculeuses des disciples de Jésus, que ce qu'ils font sont des signes et des prodiges de mensonge, qui déploient leur efficace avec toutes les tromperies de l'iniquité pour séduire ceux qui périssent ; au lieu que le fruit des miracles de Jésus-Christ et de ses disciples est le salut des âmes, et non leur séduction. Je ne pense pas, au moins, que l'on puisse raisonnablement dire que ce soit être séduit que d'apprendre à mener une vie honnête, et à réduire de jour en jour l'empire du vice dans des bornes plus étroites.
Celse témoigne avoir quelque légère connaissance de l'Écriture, lorsqu'il fait dire à Jésus, que ses actions seraient imitées par un certain Satan ; mais il se hâte un peu trop d'en tirer cette conséquence; qu'il avoue, par là, qu'elles n'ont rien de divin, et que ce sont les productions d'une cause impure. C'est mettre sous un même genre des choses d'un genre fort différent. Car comme un loup et un chien, pour avoir quelque chose de semblable dans la figure el dans la voix, ne sont pas pour cela d'une même espèce; non plus qu'un pigeon et un ramier : ainsi la vertu de Dieu n'a, dans ses effets, rien de commun avec ceux de la magie. Nous pouvons encore repousser de cette sorte la maligne objection de Celse Quoi ! dirons-nous, les prestiges des mauvais démons feront des prodiges étonnants, et la vertu d'une nature aussi excellente que la divine ne produira aucun miracle? Tout ce qu'il y a de mal se trouvera parmi les hommes ; et ce qu'il peut y avoir de bien en sera absolument banni ! Je crois que l'on doit plutôt établir cette maxime générale ; que partout où se rencontre le mal, déguisé sous l'apparence du bien, il faut, de nécessité, que le bien qui lui est opposé s'y rencontre pareillement. Ainsi les prestiges supposent nécessairement la vertu divine. L'un est une conséquence de l'autre : principalement celui-ci qui est le bien, de celui-là qui est le mal. Il faut ou les admettre ensemble ou les rejeter conjointement : et qui voudrait poser le premier sans poser en même temps le second, les prestiges sans la vertu divine, ferait, à mon avis, comme s'il reconnaissait qu'il y a des sophismes et de faux raisonnements qui ont quelque apparence de vérité, quoiqu'ils soient bien éloignés d'être véritables ; et qu'il niât cependant qu'il v eût aucune vérité, ni aucune règle pour la discerner du mensonge. Si l'on avoue donc une fois que, posé qu'il y ait une magie dont les charmes aient tant de pouvoir sur les mauvais démons, qu'ils les contraignent d'obéir et de prêter leurs illusions aux personnes qui professent ces arts illicites, il s'ensuive que la vertu de Dieu agisse agisse dans le monde pour y opérer des miracles : que reste-t-il désormais, sinon que nous examinions soigneusement la vie et les mœurs de tous ceux qui se vantent de faire quelque chose d'extraordinaire; et que nous jugions de la qualité de leurs miracles, selon qu'ils sont capables ou de nuire aux hommes ou de les porter à la vertu? que nous distinguions, dis-je, par là ceux qui se servent de conjurations el de sortilèges pour avoir l'assistance des démons; d'avec ceux qui, remplis d'un esprit divin, dont ils ressentent les purs et saints mouvements et dans leur âme, et dans leur esprit, et même, à mon avis, dans leur corps, ne font rien que pour l'avantage des autres hommes et pour les obliger à croire au vrai Dieu? Maintenant si l'on demeure d'accord que, sans se laisser préoccuper sur le sujet des miracles, il soit nécessaire d'examiner s'ils viennent d'une bonne ou d'une mauvaise cause pour ne pas les recevoir tous avec admiration, comme des effets d'une vertu divine, ou pour ne pas les rejeter tous avec mépris, comme des illusions, ne sera- t-il pas aisé de reconnaître que ceux de Moïse et de Jésus sont du premier ordre, puisqu'ils ont servi de fondement à deux grandes sociétés? Car comment des lois, qui détachent tout un peuple, non seulement des simulacres et de tout ce qui y a relation, mais même de tous les êtres créés, pour l'élever jusqu'à Dieu, le principe éternel de toutes choses, devraient-elles leur établissement aux prestiges et à la méchanceté d'un magicien?
Mais puisque c'est à un juif que nous avons affaire, je lui demanderais volontiers d'où vient que vous, qui regardez les miracles que vos Écritures attribuent à Moïse comme des effets de la puissance de Dieu, et qui tâchez de les défendre contre ceux qui ne leur défèrent pas plus qu'aux illusions des sages d'Égypte ; vous soutenez que dans les actions de Jésus dont vous ne contestez pas la vérité à l'égard du fait, il n'y a rien eu de divin ; imitant, en cela, les Égyptiens vos ennemis. S'il en faut juger par le succès, et que la fondation de l'État des Juifs prouve en faveur de Moïse que Dieu agissait et en lui et par lui; que devons-nous penser de Jésus qui a beaucoup plus fait que Moïse ? Car pour ce qui est de Moïse, il trouva, dans les descendants d'Abraham, religieux observateurs de la circoncision et des autres cérémonies qu'on pratiquait parmi eux, de père en fils, des personnes toutes disposées à le suivre lorsqu'il les voulut tirer d'Égypte, et à recevoir de lui ces lois que vous tenez pour des lois divines : au lieu que Jésus, pour établir dans le monde celles de l'Évangile, a eu à combattre des coutumes soutenues par l'usage de plusieurs siècles, et à vaincre ce que la naissance et l'éducation ont de plus fort. Si donc Moïse a eu besoin de miracles pour faire reconnaître sa vocation, non seulement aux principaux, mais généralement à tout le peuple ; pourquoi n'aura-t-il pas été nécessaire que Jésus en ait fuit aussi, pour la même raison, devant des gens accoutumés à demander des signes et des miracles ? Il a été nécessaire qu'il en fît de plus grands et de plus divins même que ceux de Moïse, afin d'ôter tout crédit aux vaines fables et aux traditions humaines qui régnaient alors parmi les Juifs et de prouver invinciblement que, puisqu'il disait et faisait des choses si merveilleuses, il était au-dessus de tous les prophètes. Et comment ne serait-il pas au-dessus d'eux, puisque leurs prophéties étaient destinées à le faire connaître pour le Christ et pour le Sauveur des hommes ? A le bien prendre, il se trouvera que, dans ce que le juif de Celse objecte aux chrétiens, il ne dit rien de Jésus qu'on ne puisse appliquer à Moïse, et que les accusations qu'il forme contre l'un retombent sur l'autre. Ainsi, leur cause est toute pareille, et il n'y a point de différence entre eux sur le fait de l'imposture. Par exemple, quand le juif dit de Jésus-Christ ; que la force de la vérité est grande . il déclare nettement, lui-même, comme nous l'apprenons de vos propres livres, qu'il en viendrait d'autres se présenter à vous, qui feraient les mêmes miracles que lui, et qui ne seraient pourtant que des méchants et des imposteurs : quelque incrédule de Grec ou d'Égyptien, ou tel autre qui se pourra rencontrer, ne peut-il pas dire tout de même à ce juif, sur le sujet de Moïse, que la force de la vérité est grande ! Moïse déclare nettement lui-même, comme nous l'apprenons de vos propres livres, qu'il en viendrait d'autres se présenter à vous, qui feraient les mêmes miracles que lui, et qui ne seraient pourtant que des méchants et des imposteurs ; car il est écrit dans votre loi : S'il s'élève parmi vous quelque prophète, ou quelque personne qui ait des visions en songe, qui vous proposent un signe ou un prodige, et que vous voyiez arriver ce signe ou ce prodige qu'ils vous auront proposé, en vous disant : Allons, suivons d'autres dieux que vous ne connaisses point, et servons-les ; vous n'écouterez point ce prophète ni cette personne-là (Deuter., XIII,1) : et ce qui suit? On fait dire à Jésus, pour avoir lieu de lui insulter : que ses actions seraient imitées par un certain Satan ; et l'on peut, dans le même dessein, faire dire aussi à Moïse, que ces prophètes, qui auraient des visions en songe, imiteraient les siennes. Comme le juif prétend que Jésus ait avoué par là qu'il n'y avait rien de divin dans ses actions, et que c'étaient les productions d'une cause impure : ceux à qui les miracles de Moïse paraissent suspects, n'auront pas moins de raison de soutenir qu'il a avoué la même chose ; et ils pourront encore lui faire l'application des paroles suivantes : En portant sur les autres la lumière de la vérité, il n'a pu éviter de se découvrir lui-même. J'en dis autant de celle-ci : Quelle folie n'est-ce donc pas de prendre Jésus pour un Dieu, pendant qu'on regarde comme des imposteurs ceux qui font les mêmes choses que lui ? Car après le passage qui vient d'être rapporté, il n'y a qu'à les tourner de cette sorte: quelle folie n'est-ce donc pas de prendre Moïse pour un prophète de Dieu, et pour son serviteur et son ministre, pendant qu'on regarde comme des imposteurs ceux qui font les mêmes choses qu'il a faites? Jusqu'ici nous trouvons tout égal entre Moïse et Jésus. Passons au reste ; car Celse ne s'arrête pas là. Comme il dit donc, si c'est par là qu'il en faut juger, quelle raison y a-t-il de condamner ceux-ci, et de ne condamner pas Jésus sur son propre témoignage ? Nous dirons de notre côté, s'il faut juger des personnes, par ce qu'on leur voit faire, quelle raison y a-t-il de condamner ceux que Moïse défend d'écouter nonobstant leurs signes et leurs prodiges, et de ne le condamner pas lui- même, qui décrit ainsi leurs miracles ? Il ajoute encore, pour grossir son objection; Car c'est lui qui prononce que tous ses prodiges sont des marques certaines, non de la vertu d'un Dieu, mais de la fraude et de la méchanceté des hommes. De qui cela se doit-il entendre? De Jésus, dit le juif. Et moi, je soutiens que c'est de Moïse, dira celui qui entreprendra de faire voir que les Juifs ont à se défendre contre les mêmes attaques.
Après cela, le juif de Celse nous fait cette question (car c'est toujours à nous que s'adresse ce qu'il dit à ceux de sa nation qui ont embrassé le christianisme ) : Qu'est-ce donc qui vous a persuadés ? Est-ce parce qu'il a prédit qu'étant mort il ressusciterait? Cela regarde encore Moïse aussi bien que Jésus ; et l'on peut dire tout de même aux Juifs: Qu'est-ce donc qui vous a persuadés? Est-ce parce que Moïse a parlé de sa mort en ces termes : Ainsi Moïse, serviteur de Dieu, mourut là, au pays de Moab, suivant la parole du Seigneur ; et il fut enseveli au pays de Moab, proche de Phagor, sons que personne ait eu connaissance de son sépulcre, jusqu'à maintenant? Car si le juif chicane Jésus, sur ce qu'il avait prédit qu'étant mort il ressusciterait, on lui dira pareillement que Moïse, pour donner plus d'éclat, et pour attirer plus de respect aux circonstances, même de sa sépulture, a écrit dans le livre du Deutéronome, dont il est l'auteur, que personne n'a eu connaissance de son sépulcre jusqu'à maintenant.
Voici comme il continue à parler aux Juifs convertis : Je veux croire avec vous que Jésus ait fuit cette prédiction ; combien y a-t-il eu d autres imposteurs qui se sont servis de pareils artifices pour se faire valoir dans le monde, et pour profiter de la crédulité des simples? Comme on dit qu'a fait parmi les Scythes Zamolxis, esclave de Pythagore, et Pythagore lui-même en Italie. Rampsinite qui, ayant joué aux dés avec Сérès dans les enfers, en rapporta un mouchoir de toile d'or, qu'il l'avait forcée de lui donner, n'en a pas moins fuit en Égypte; Orphée, parmi les Odrysiens ; Prolésilas, dans la Thessalie ; Hercule et Thésée, à Ténare. Mais il faut voir s'il y a jamais eu personne qui, étant véritablement mort, soit ressuscité dans son même corps. Vous qui prétendez que tout ce que les autres disent ne sont que des fables auxquelles il ne faut pas ajouter foi. vous imaginez-vous que le dénouement de votre pièce soit beaucoup plus juste et plus vraisemblable pour les belles inventions dont vous l'avez enrichi ; pour le cri que votre crucifié jeta en mourant, pour votre tremblement de terre et pour vos ténèbres? Vous dites qu'il ressuscita après sa mort, lui qui n'avait pu se garantir durant sa vie ; qu'il montra sur son corps les marques de non supplice, et dans ses mains les traces des clous. Mais qui les a vues? C'est, si l'on vous en croit, une femme fanatique; je ne sais qui encore ; quelque autre de la même cabale ; soit qu'il ait pris ses songes pour des vérités, soit qu'ayant l'imagination prévenue, il ait formé lui-même l'objet de son illusion sur le plan de ses désirs, comme il est arrivé à une infini é de personnes, soit enfin, ce qui est le plus probable qu'il ait voulu étonner les hommes par ce miracle supposé, et faire ainsi la planche à d'autres fourbes comme lui. Puisque c'est un Juif qui parle, nous lui répondrons comme un juif, rejetant encore sur Moïse ce qu'il objecte à notre Jésus, et nous lui dirons : Combien y a-t-il eu d'autres imposteurs qui se sont servis des mêmes artifices que Moïse pour se faire valoir dans le monde et pour profiter de la crédulité des simples? Mais il conviendrait mieux à quelqu'un qui serait élevé dans une autre école que celle de Moïse, d'alléguer les tours d'adresse de Zamolxis et de Pythagore, que cela ne convient à un Juif qui ne doit pas être si savant dans les histoires des Grecs. Celle que l'on fait de Rampsinite, ne serait pas mal dans la bouche d'un Égyptien, qui pour rabaisser les miracles de Moïse pourrait dire, qu'être descendu dans les enfers, y avoir joué aux dés avec Cérès, en être revenu ensuite, et pour preuve de cela, montrer un mouchoir de toile d'or, arraché par force à la déesse, sont des choses bien plus croyables que ce que Moïse écrit, parlant de lui-même, qu'il entra dans l'obscurité où Dieu était et qu'il n'y eut que lui seul qui s'en approcha (Exod., XX, 21) ; car ce sont ici ses paroles : Moïse s'approchera seul de Dieu, et les autres se tiendront éloignés (Ibid., X\XIV, 2). Nous pouvons donc, comme disciples de Jésus, dire au juif qui nous insulte : Vous, qui vous moquez de notre foi qui nous fait recevoir tout ce que Jésus nous enseigne, répondez aux Égyptiens et aux Grecs, qui vous font les mêmes objections sur le sujet de Moïse, que vous nous faites sur le sujet de Jésus : et quand vous aurez ramassé ce qu'il y a de plus fort pour la défense de votre prophète ; comme en effet, on le peut défendre d'une manière solide et convaincante, il se trouvera que malgré vous et sans y penser, vous aurez prouvé qu'il y a en Jésus quelque chose de plus divin qu'en Moïse. Cependant puisque le juif de Celse nous allègue les histoires de ces anciens héros, qui, après être descendus dans les enfers, sont encore retournés sur la terre, et qu'il témoigne assez que, selon sou sentiment, l'opinion qui s'en est établie en divers lieux (parmi les Odrysiens touchant Orphée, dans la Thessalie touchant Protésilas, à Ténare touchant Hercule et Thésée), n'a été qu'un effet de l'adresse, avec laquelle ils se sont pendant quelque temps dérobés aux yeux de tout le monde; et se sont ensuite montrés publiquement, comme s'ils fussent venus des enfers, il lui faut faire voir qu'on ne saurait soupçonner rien de semblable à l'égard de la résurrection de Jésus. Il a été aisé à tous ces héros de se cacher tant qu'ils ont voulu et de se laisser revoir quand ils l'ont jugé à propos. Mais Jésus ayant été crucifié aux yeux de toute la Judée, et son corps ayant été ôté de la croix en présence de tant de témoins, quel lieu y a-t-il de lui attribuer une fiction pareille à celle de ces héros qui passent pour être descendus dans les enfers et pour en être remontés? Et je ne sais si dans ce qu'on dit de ces héros du vieux temps, et de leur descente aux enfers, nous ne trouverions point une raison pour diminuer le scandale qu'on prend de la croix. Car supposons que Jésus eût fini sa vie dans le particulier, sans convaincre de sa mort toute la nation des Juifs, et qu'ensuite il fût véritablement ressuscité, on aurait eu quelque sujet de parler de lui, de la même manière qu'on parle décès héros. Il n'est donc pas sans apparence qu'outre les autres causes pour lesquelles Jésus a été crucifié, il ait eu dessein, en mourant sur une croix à la vue de tout le monde, d'empêcher que personne ne pût dire qu'il s'était volontairement retiré du commerce et de la fréquentation des hommes, et qu'il avait feint de mourir, quoique pourtant il ne fût point mort, afin que, prenant son temps pour recommencer à paraître, il put établir la créance de sa résurrection. Mais il ne faut d'ailleurs que considérer à quels dangers ses disciples s'exposèrent, lorsqu'ils entreprirent de répandre sa doctrine dans le monde, malgré le peu de disposition que les hommes avaient à la recevoir, et l'on sera contraint d'avouer qu'ils ne l'eussent jamais prêchée avec une résolution si ferme et si constante, s'ils eussent été les inventeurs de la résurrection de Jésus. Car ils ne portaient pas seulement les autres à mépriser la mort, ils s'y exposaient eux-mêmes les premiers.
N'est-ce pas, au reste, un étrange aveuglement au juif de Celse de dire, comme si la résurrection du corps était une chose impossible: Il faut voir s'il y a jamais eu personne qui, étant véritablement mort, soit ressuscité dans son même corps? Un vrai juif ne parlerait pas de la sorte, et il ne douterait pointue ce qui est écrit au troisième et au quatrième livre des Rois ( III Rois, XVII, 22), touchant ces deux enfants, dont l'un fut ressuscité par Élie et l'autre par Élisée ( IV Rois. IV, 34 ). Je crois même que c'est parce que les Juifs avaient été accoutumés aux choses extraordinaires, que Jésus a voulu naître et vivre dans leur pays plutôt qu'ailleurs, afin que, quand ils feraient comparaison de ce qu'ils faisaient profession de croire, avec ce qu'ils voyaient eux-mêmes, ils pussent reconnaître qu'ils n'avaient rien de si élevé qui ne fût au-dessous de Jésus, par qui et pour qui il se faisait tous les jours quelque chose de beaucoup plus grand que tous leurs anciens miracles.
Après avoir tiré de l'histoire grecque ces aventures étranges, qui ne sont que des tours d'adresse, et ces exemples d'une résurrection feinte, le juif parle ainsi aux chrétiens de sa nation : Vous qui prétendez que tout ce que les autres disent ne sont que des fables auxquelles il ne faut pas ajouter foi, vous imaginez-vous que le dénouement de votre pièce soit beaucoup plus juste et plus vraisemblable, pour les belles inventions dont vous l'avez enrichi, pour le cri que, votre crucifié jeta en mourant? Nous prétendons sans doute, lui répondrons-nous, que tout ce que vous avez allégué ne sont que des fables : mais il s'en faut beaucoup que nous n'ayons la même pensée de ce qui est contenu dans ces Écritures qui nous sont communes avec vous et qui ne font pas moins notre gloire que la vôtre. Nous croyons qu'il n'y a rien de supposé dans les résurrections dont elles nous parlent; et nous croyons aussi que notre Jésus est véritablement ressuscité comme les prophètes l'avaient prédit, et comme il l'avait prédit lui-même. Mais nous croyons que la résurrection de Jésus a été d'autant plus éclatante que celle des autres, que ceux-ci n'ont été ressuscites que par de simples prophètes, tels qu'étaient Élie et Élisée ; au lieu que pour lui il a été ressuscité, non par quelque prophète, mais par le Père même qui est dans les cieux. Aussi la résurrection de Jésus a-t-elle eu des suites bien plus admirables que la leur (Act., II, 24). Car qu'y a-t-il eu dans la résurrection de ces deux enfants, de si avantageux dans le monde, au prix des salutaires effets que celle de Jésus a produits, lorsqu'elle a été annoncée aux hommes, et que la vertu de Dieu leur en a imprime une vive persuasion dans le cœur?
Il se moque aussi de notre tremblement de terre et de nos ténèbres:
mais nous avons déjà dit ce que nous avions à dire là-dessus, lorsque nous avons cité le témoignage de Phlégon qui marque ces mêmes événements au temps de la passion de notre Sauveur. Celse ajoute : Vous dites qu'il ressuscita après sa mort, lui qui n'avait pu se garantir durant sa vie ; qu'il montra sur son corps les marques de son supplice et dans ses mains les traces des clous.
Qu'entend-il donc par se garantir? S'il entend se garantir du péché, nous lui soutenons que Jésus se garantit parfaitement, car il ne fil ni ne dit rien de mal à propos. Il fut mené à la mort comme une vraie brebis (Is., LIIi, 7), et l'Évangile témoigne, qu'il se tint toujours dans le silence comme un agneau qui demeure muet devant celui qui le tond (Matth.. XXVII, 12). Mais s'il entend se garantir des accidents corporels et des autres choses qui d'elles-mêmes ne sont ni bonnes ni mauvaises, nous avons déjà fait voir par les évangiles qu'il ne souffrit rien de pareil que de son bon gré. Il montra sur ton corps les marques de son supplice, et dans ses mains les traces des clous (Jean, XX, 14). Le juif tire cela de nos saints auteurs, et il nous demande ensuite, Mais qui les a vues? C'est, si l'on vous en croit, une femme fanatique. Par ce titre offensant, il désigne Marie Madeleine de qui les évangélistes disent, qu'elle vit Jésus ressuscité. Mais comme elle n'est pas la seule de qui ils le disent, il ajoute avec un nouveau trait de passion: Je ne sais qui encore, quelque autre de la même cabale; après quoi il lâche de faire concevoir, selon les principes de son Épicure, comment il est possible que l'imagination reçoive l'idée d'un mort comme s'il était encore vivant : soit, dit-il, que celui qui en a fait le récit ait pris ses songes pour des vérités, soit, qu'ayant l'imagination prévenue, il ait formé lui-même l'objet de son illusion sur le plan de ses désirs, comme il est arrive à une infinité de personnes. Il croit dire là des merveilles, cependant il nous fournit une preuve solide pour l'existence des âmes après la mort, et ceux qui sont du sentiment qu'il propose doivent aussi, par une suite nécessaire, soutenir que l'âme est immortelle, ou du moins, qu'elle ne meurt point avec le corps. En effet si, comme le dit Platon dans son Dialogue de l'Ame (le Phédon), il y a des images et des ombres de personnes mortes qui paraissent quelquefois auprès de leurs tombeaux, il faut que ces ombres et ces images aient un sujet qui les produise, et ce sujet ne peut être que l'âme des morts, qui, dans l'état où elle subsiste alors, est revêtue d'un corps subtil que l'on compare à celui de la lumière. Mais Celse, qui avance cette opinion, veut en même temps que l'on songe quelquefois sans dormir, et que les hommes ayant l'imagination prévenue forment eux-mêmes l'objet de leurs illusions sur le plan de leurs désirs. Que cela se puisse faire en dormant on ne le nie pas, mais on ne le saurait croire d'un homme éveillé, à moins qu'il soit du nombre des fous, des frénétiques ou des hypocondriaques. Et Celse l'a bien vu lui-même lorsqu'il traite Marie Madeleine de fanatique, ce qu'il fait sans en avoir de preuves dans l'histoire où il prend le fondement de ses calomnies. A l'en croire donc ces apparitions de Jésus avec les marques des blessures qu'il avait reçues sur la croix n'étaient autre chose que les images qu'il en répandait après sa mort, et sous lesquelles il n'y avait point réellement de sujet blessé, mais suivant le témoignage de l'Évangile, que Celse se donne toujours la liberté de recevoir ou de rejeter selon l'intérêt de sa cause, voici la vérité du fait. Parmi les disciples de Jésus il s'en trouva un dont l'incrédulité lui fil juger impossible chose si extraordinaire; ce n'est pas qu'il n'ajoutât point foi au rapport de celle qui disait avoir vu Jésus, car il ne doutait pas qu'on ne pût bien voir l'âme d'un mort, mais il ne pouvait se persuader que Jésus fût véritablement ressuscité avec un corps tout pareil à celui qu'il avait auparavant. C'est pourquoi il ne dit pas simplement : Si je ne le vois je ne le croirai point, mais il ajoute, Si je ne porte ma main dans la trace des clous et si je ne touche son côté, je ne le croirai point (Jean, XX, 20). Et Thomas parlait ainsi, parce qu'à son avis il se pouvait faire que le corps subtil d'une âme se présentât à notre vue corporelle, non seulement
Avec les mêmes yeux, avec la même voix,
Avec le même port, avec la même grâce;
(Ном., Iliad., liv. XXIII. v. 66 et 67.)
mais souvent encore
Sous les mêmes habits.
Jésus donc l'ayant appelé, lui dit : Porte ici ton doigt, et vois mes mains ; approche aussi la main, et mets-la dans mon côté, et ne sois pas incrédule mais fidèle (Jean, XX, 27 ). Il fallait bien aussi que, conformément aux anciennes prophéties parmi lesquelles il y en avait qui parlaient de sa résurrection, et qu'après tout ce qu'il avait fait et tout ce qui lui était arrivé de grand et d'extraordinaire, ses aventures fussent couronnées par celle-ci, la plus illustre de toutes. Car le prophète avait dit en la personne de Jésus : Ma chair reposera en espérance, parce que tu ne laisseras point mon âme dans le sépulcre et ne permettras point que ton saint éprouve la corruption (Ps. XV ou XVI, 9 ). Il ressuscita au reste dans un état qui tenait comme le milieu entre la première opacité de son corps et la subtilité de ceux sous lesquels les âmes se font voir après s'être dépouillées de cette matière terrestre. De là vient qu'un jour que les disciples étaient ensemble et Thomas avec eux, Jésus entra dans la maison, les portes étant fermées, et se tint au milieu d'eux, et leur dit ; La paix soit avec vous. Il dit ensuite à Thomas, porte ici ton doigt (Jean, XX, 26], et ce qui suit. Et dans l'évangile selon S. Luc, comme Simon et Cléopas s'entretenaient des choses qui lui étaient arrivées, il les alla joindre, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient retenus de sorte qu'ils ne le reconnaissaient point. Et il leur dit: De quoi vous entretenez-vous ainsi dans votre chemin? Enfin quand leurs yeux s'ouvrirent et qu'ils le reconnurent. l'Écriture dit en propres termes, qu'alors il disparut de devant eux ( Luc, XXIV, 14, 31). Celse a donc beau vouloir mettre les apparitions de Jésus au rang des visions, et ceux qui l'ont vu ressuscité au rang des visionnaires, il n'y a point de personne équitable et intelligente, qui ne reconnaisse aisément que dans cette histoire iI y a quelque chose de plus merveilleux que dans toutes les autres.
Il nous fait ensuite une objection qui n'est pas à mépriser, lorsqu'il dit : Si Jésus voulait faire paraître évidemment sa vertu divine, il fallait donc qu'il se montrât à ses propres ennemis, au juge qui l'avait condamné, et généralement à tout le monde. Les livres sacrés nous apprennent en effet que depuis sa résurrection il ne se montra pas en public ni indifféremment à tous comme auparavant. Il est dit, dans le livre des Actes, qu'il se fit voir à ses disciples pendant quarante jours. leur parlant du royaume de Dieu (Act.,I. 3 ). Et nous voyons dans l'Évangile qu'il n'était pas continuellement avec eux, mais qu'il leur apparaissait tantôt après huit jours d'intervalle, se trouvant au milieu d'eux, quoique les portes fussent fermées, tantôt de quelque autre manière (Jean. XX, 26). Saint Paul aussi vers la fin de la dernière épître aux Corinthiens, témoigne assez que Jésus ne se laissait plus voir comme il avait fait avant sa passion. Je vous ai premièrement enseigné, dit-il, et comme donné en dépôt ce que j'avais moi-même reçu, savoir que Jésus-Christ a souffert la mort pour nos péchés, selon les Écritures ; qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les mêmes Écritures ; qu'il s'est fait voir à Cephas, puis aux douze; qu'après il a été vu de plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart vivent encore, et quelques-uns sont morts ; qu'ensuite il s'est fait voir à Jacques, puis d tous les apôtres ; et qu'enfin après tous les autres il s'est fait voir à moi-même, comme à un avorton ( Cor., XV, 3 ). Il y a donc ici, sans doute, quelque chose de grand et de merveilleux que Jésus ne se soit pas fait voir de même manière devant et après sa résurrection; et l'on n'en saurait approfondir les raisons que l'on n'y découvre des mystères surprenants, non seulement pour le commun des fidèles, mais même pour les plus avancés. Dans un écrit comme celui-ci qui est destiné, non à l'éclaircissement des matières, mais à la défense des chrétiens et de leur foi, il n'y a pas moyen de tout dire : voyons pourtant si le peu que nous dirons ne suffira point pour donner une satisfaction raisonnable à ceux qui liront cette dispute. Quoique Jésus ne fût qu'un en soi, il était néanmoins plusieurs choses par rapport aux divers égards sous lesquels on le considérait, et il ne paraissait pas le même à tous ceux qui le voyaient. Qu'il fût plusieurs choses, considéré sous divers égards, cela est clair par ces passages : Je suis la voie, la vérité et la vie; je suis le pain; je suis la porte (Jean, XIV, 6; VI, 35; X, 9), et par une infinité d'autres.
Il ne sera pas moins clair qu'il ne paraissait pas le même à tous ceux qui le voyaient, mais à chacun selon sa portée, si l'on se souvient que de tous les apôtres il ne prit que Pierre, Jacques et Jean pour l'accompagner sur la haute montagne où il fut transfiguré (Matth., XVII, 1). Car il en usa de la sorte parce qu'il n'y avait que ces trois qui fussent capables de le voir dans cette gloire, de considérer celle de Moïse et d'Élie, d'écouter l'entretien que ces prophètes devaient avoir avec lui, et d'entendre la voix céleste qui devait sortir de In nuée. Je crois aussi qu'avant qu'il montât sur la montagne où ses disciples seuls le suivirent, et il leur fit le discours des béatitudes ( Matth., V, 1 ) ; il ne parut pas à ceux qu'on lui apporta sur le soir, au pied de cette montagne, et qu'il guérit de toutes leurs maladies et de toutes leurs langueurs ( Ibid., IV, 24 ), il ne parut pas, dis-je, à ces personnes infirmes qui avaient besoin de son secours, le même qu'à ceux que leur santé rendait assez forts pour pouvoir monter avec lui. Et lorsqu'il expliquait, en particulier, à ses disciples les paraboles dont il s'était servi, en parlant à ceux de dehors, il faut croire que comme ceux à qui il donnait cette explication, avaient l'ouïe plus exquise que les autres à qui il n'expliquait rien : ils avaient pareillement la vue plus nette (Ibid., XIII, 16, 18 ). On ne peut le nier des yeux de l'âme; et selon mon sentiment, on le doit aussi avouer de ceux du corps. Tout de même, quand Judas, conduisant la troupe de ceux à qui il devait livrer son maître, leur disait, comme s'ils n'avaient pas connu celui qu'ils cherchaient: C'est celui que je baiserai ( Jbid., XXVI, 48) ; il fait bien voir par là que Jésus ne paraissait pas le même en tout temps. Et c'est encore là que je rapporte ces paroles de notre Sauveur : J'étais tous les jours avec vous dans le temple, et vous ne m'avez point pris (Ibid.,55). Ayant donc une telle opinion de Jésus, non seulement à l'égard de la divinité qui était cachée au dedans de lui, et qui ne se manifestait qu'à peu de personnes, mais aussi à l'égard de son corps dont il changeait la forme quand il lui plaisait, et pour qui il lui plaisait ; nous disons qu'avant qu'il eût désarmé les principautés et les puissances ( Col., II, 15 ), et qu'il fut mort au péché ( Rom., VI, 10 ), tout le monde était capable de le voir ; mais depuis qu'il les eut désarmés, et qu'il eut laissé ce qu'il avait de proportionné aux yeux des hommes du commun, et il ne put plus être vu de tous ceux qui le voyaient auparavant; d'où il paraît que ce fut pour épargner les faibles, qu'il ne se montra pas à tout le monde, après qu'il fut ressuscité. Mais que dis-je qu'il ne se montra pas à tout le monde ? il ne fut pas même toujours avec ses apôtres et avec ses disciples, et il ne se fit pas voir à eux sans interruption. Il les aurait éblouis par une présence continuelle ; car après le temps de son .séjour sur la terre, sa divinité avait pris un nouvel éclat. Cephas, ou Pierre, qui était comme les prémices des apôtres, fut le premier qui le put voir en cet état glorieux ( I Cor., XV, 5 ). Les douze le virent après lui, Matthias ayant été mis en la place de Judas ( Act.. I, 26 ). Il fut vu ensuite de cinq cents de nos frères à la fois, puis de Jacques, puis encore de tous ceux qui, outre les douze, portaient le nom d'apôtres, ce qui se doit peut-être entendre des soixante-dix disciples. Enfin, après tous les autres, il se fit voir aussi à Paul, comme à un avorton ( Luc. X, 1 ), qui savait bien pourquoi il disait: J'ai reçu cette grâce, moi qui suis le plus petit d'entre tous les saints (Ephés., III, 3 ). Et je croirais aisément que ce plus petit et cet avorton ne signifient qu'une même chose. Comme il y aurait donc de l'injustice de trouver mauvais que Jésus n'ait pas pris tous ses apôtres pour témoins de sa transfiguration, et qu'il n'ait fait monter avec lui sur la montagne, pour l'y voir sous des habits brillants de lumière, et s'entretenant avec Moïse et Élie tout couverts de gloire, que les trois que nous avons nommés ; ce serait aussi être peu équitable que de former des difficultés sur ce que les apôtres nous disent que Jésus après sa résurrection, ne se montra pas à tout le monde, mais seulement à ceux dont il savait que les yeux auraient la force de le voir ressuscité. L'on peut encore, si je ne me trompe, appuyer de cet autre passage les choses que nous venons d'établir : C'est afin d'avoir la domination sur les morts et sur les vivants, que Jésus-Christ est mort et qu'il est ressuscité (Rom., XIV, 9). Vous voyez qu'il est dit là que Jésus est mort pour avoir la domination sur les morts, et qu'il est ressuscité afin que sa domination s'étendit non sur les morts seuls, mais sur les vivants aussi. Par ces morts sur qui Jésus doit avoir la domination, l'apôtre entend sans doute les mêmes que ceux dont il parle ainsi dans la première épître aux Corinthiens : La trompette sonnera, et les morts ressusciteront en un état incorruptible ( I Cor., XV, 52 ). Et par les vivants, il entend, outre les morts qui auront été ressuscites, quelque autres personnes différentes, savoir celles qui seront changées; car après avoir dit que les morts ressusciteraient les premiers, il ajoute: Et alors nous serons changés. Dans la première épître aux Thessaloniciens, il exprime en d'autres termes la même différence qui se doit trouver entre les morts et les vivants ( I Thess., IV, 13 ). Je ne veux pas, dit-il, mes frères, que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment du. sommeil de la mort, afin que vous ne vous en attristiez pas, comme font les autres hommes qui n'ont point d'espérance ; car si nous croyons que Jésus est mort et qu'il est ressuscité, nous devons croire aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui se seront endormis en lui du sommeil de la mort. Et je vous dis, au nom du Seigneur, que nous qui vivons et qui serons réservés pour son avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil de la mort ( Jean, XIX, 34 ). On trouvera ces passages expliqués comme nous estimons qu'ils le doivent être, dans nos commentaires sur la première épître aux Thessaloniciens. Ne vous étonnez pas au reste si toutes les troupes qui avaient cru en Jésus ne le virent pas après sa résurrection, puisque saint Paul dit même aux Corinthiens Qu'il n'a point fait profession de savoir autre chose, parmi eux, que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié ( I Cor., II, 2 ), comme jugeant le reste au-dessus de leur portée. C'est où l'on peut rapporter aussi ce qu'il leur écrit dans la suite : Vous n'en étiez pas alors capables, et vous ne l'êtes pas même à présent, parce que vous êtes encore charnels ( I Cor., III . 2 ). L'Écriture donc où toutes choses sont dispensées avec une sagesse divine, nous apprend que Jésus se laissait voir indifféremment à tout le monde, avant sa passion, quoiqu'il ne le fît pourtant pas toujours ; mais qu'après qu'il eut souffert, il en usa d'une autre manière, et ne se montra qu'avec réserve, traitant chacun selon la mesure de ses forces ( Gen., XII, 7 ). Car comme lorsqu'il est dit que Dieu apparut à Abraham, ou à quelque autre des anciens pères, on conçoit que ces apparitions ne sont faites que par intervalles, et qu'elles n'ont pas été communes à tous; il faut concevoir que Jésus, le fils de Dieu, s'est fait voir à peu près de la même sorte, et avec les mêmes égards que Dieu se présentait autrefois à ces saints hommes.
Ainsi, nous avons répondu, autant que la faiblesse de nos lumières et le dessein de cet écrit nous ont permis de le faire, à cette objection de Celse : Si Jésus voulait faire paraître évidemment sa vertu divine, il fallait donc qu'il se montrât à ses propres ennemis, au juge, qui l'avait condamné, et généralement à tout te monde. Je dis, au contraire, qu'il ne devait se montrer ni à ses ennemis ni à son juge, parce qu'il voulait épargner et son juge et ses ennemis ; de peur qu'ils ne fussent frappés d'un aveuglement pareil à celui dont furent frappés les habitants de Sodome, lorsqu'ils dressaient des embûches à la beauté des anges que Lot avait reçus pour hôtes dans sa maison. En voici l'histoire : Alors, ces hommes avançant la main, firent rentrer Lot auprès d'eux dans la maison; et ayant fermé la porte, ils frappèrent d'aveuglement ceux qui étaient au dehors, depuis le plus petit jusqu'au plus grand ; de sorte qu'ils se lassèrent à chercher la porte (Gen., XIX, 10). En un mot, l'intention de Jésus était de découvrir sa vertu divine à tous ceux qui la pourraient voir, selon que chacun s'en trouverait capable : s'il s'est tenu caché, c'a été uniquement à cause de ceux qui n'étaient pas disposés comme ils devaient l'être, pour pouvoir soutenir sa vue. Il n'y a donc rien de plus vain que cette raison de Celse : Car il n'avait plus rien à craindre de la part des hommes, puisqu'il avait passé par la mort ; et ( que d'ailleurs il était Dieu, à ce que vous dites : et quand il fut envoyé au monde, ce ne fut pas pour y demeurer caché. Il y vint, et pour être connu, et pour demeurer caché : car ceux-là mêmes qui le connaissaient, ne connaissaient pas pourtant tout ce qu'il était. Il y avait toujours en lui quelque chose de caché pour eux ; et il n'avait rien qui ne le fût pour quelques autres : mais à ceux qui étant nés dans la nuit et dans les ténèbres, s'étudiaient à devenir les enfants du jour et de la lumière, il leur ouvrait les portes de la lumière. Notre-Seigneur est semblable à un bun médecin : il est venu pour nous sauver, nous qui sommes couverts de péchés, plutôt que pour sauver les justes (Matth., IX, 12, 13).
Voyons maintenant ce qu'ajouté le juif de Celse. S'il avait dessein, dit-il, de donner des preuves de sa divinité, il aurait mieux fait de disparaître tout d'un coup de dessus la croix. Il me semble que j'entends parler les ennemis de la Providence, qui se bâtissent un monde différent du nôtre, et qui disent : Si le monde était tel que nous le représentons, il serait beaucoup mieux qu'il n'est. Mais il se trouve toujours que si la description qu'ils nous font est dans les termes de la possibilité, ils augmentent autant qu'il dépend d'eux les désordres qu'ils prétendent corriger; ou que, s'il semble qu'ils n'en introduisent pas de plus grands, ils supposent des choses qui répugnent à la nature. Ainsi, ils se rendent ridicules de façon ou d'autre. Pour ce qui regarde Jésus, s'il devait passer à une condition plus divine, on m'avouera qu'il n'était pas impossible qu'il ne se vît en état de disparaître quand il lui plairait. Cela est clair de soi-même. Et l'histoire de l'Évangile n'en laisse douter que ceux qui la reçoivent pour véritable, lorsqu'ils y peuvent trouver l'occasion de faire quelque reproche aux chrétiens, mais qui, autrement, la rejettent comme fabuleuse; car S. Luc nous apprend que Jésus, après sa résurrection, étant à table avec Simon et Cléopas, il prit le pain et le bénit, et l'ayant rompu, il le leur donna: qu'en même temps leurs yeux s'ouvrirent, et qu'ils le reconnurent ; mais qu'il disparut de devant eux (Luc, XXIV, 30). Il ne reste donc qu'à montrer, que par rapport à tout le dessein qu'il avait eu en venant au monde, il n'aurait pas mieux fait de disparaître tout d'un coup de dessus la croix, où son corps était attaché. C'est aussi ce que nous vouloir faire. Dans les choses qui sont arrivées à Jésus, il ne faut pas, quand nous les lisons, s'arrêter au sens simple et littéral de l'histoire, comme si toute la vérité y était renfermée. Ceux qui les considèrent avec un esprit éclairé, reconnaissent aisément qu'il n'y en a point qui ne soit le symbole et la figure quelque autre. Par exemple, lorsque Jésus a été crucifié, il nous a laissé un symbole, dont la vérité se trouve dans ces paroles : Je suis crucifié avec Jésus-Christ (Gal., II, 20, 6, 14) : et dans ces autres encore : A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde est crucifié pour moi comme je le suis pour le monde (Rom., VI, 10). Il a été nécessaire qu'il mourût, afin qu'on pût dire : Quant à ce qu'il est mort, il est mort une seule fois au péché (Philipp., Ill, 10); et que les justes étant faits conformes à sa mort, s'assurassent que s'ils meurent avec lui, ils vivront aussi avec lui (II, Tim., II, 11). On doit faire une pareille application de sa sépulture à ceux qui ont été faits conformes à sa mort, on ce qu'ils ont été crucifiés et qu'ils sont morts avec lui. S. Paul nous l'enseigne quand il dit : Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême, et nous sommes ressuscites avec lui (Rom., VI, 4).
Mais nous parlerons plus particulièrement ailleurs, et de sa sépulture, et de son tombeau, et de celui qui prit le soin de l'ensevelir, lorsque nous expliquerons toutes ces choses, de dessein formé. Il suffit, pour cette heure, de remarquer ce qui nous est dit du linceul net, dans lequel il fallait qu'un corps aussi pur que celui de Jésus fût enveloppé, et du sépulcre neuf que Joseph avait fait tailler dans le roc, où l'on n'avait encore enterré personne, et comme S. Jean s'exprime, où personne n'avait encore été mis (Matth., XXVII, 59; Luc, XXIII, 53 ; Jean, XIX, 41). Considérez donc, je vous prie, si le consentement unanime arec lequel trois évangélistes, en parlant de ce sépulcre, marquent expressément qu'il était taillé ou creusé dans le roc (Matth., XXVII, 60; Marc, XV, 46; Luc, XXIII, 53), ne mérite pas qu'on y fasse réflexion, et si ceux qui s'appliquent à pénétrer tout le sens des Écritures, ne doivent pas chercher là-dedans quelque chose de mystérieux, aussi bien que dans l'observation que font S. Matthieu et S. Jean, que c'était un sépulcre neuf, et dans celle de S. Luc et de S. Jean, que personne n'y avait encore été mis (Matth., XXVII, 60 ; Jean. XIX, 41). C'est qu'il fallait sans doute qu'un mort qui n'était pas semblable aux autres, mais qui dans sa mort même avait donné des signes de vie par le sang et par l'eau qui étaient sortis de son côté (Luc, XXIII, 53; Jean, XIX, 41); qu'un mort qui, pour ainsi dire, était d'une nouvelle espèce, fût mis dans un sépulcre neuf: et aussi dans un sépulcre pur, afin que sa sépulture eut de la conformité avec sa naissance. Sa naissance avait été si pure, qu'il ne la devait qu'à une vierge ; au lieu que les deux sexes contribuent a celle des autres hommes. Il fallait donc aussi qu'il y eût de la pureté dans sa sépulture : et cette pureté fut représentée symboliquement par les qualités du sépulcre neuf; et composé non de pierres ramassées qui n'eussent ensemble aucune liaison naturelle, mais d'une seule et même pierre qu'on avait creusée ou taillée pour cet usage. Il y aurait ici plusieurs considérations à faire ; et l'on pourrait de ces figures, monter jusqu'aux choses mêmes qu'elles figuraient : mais c'est une matière et trop riche et trop sublime pour être traitée en passant ; il lui faut un traité exprès et une occasion plus favorable. Tout ce qu'on peut dire maintenant sur ce sujet, c'est que Jésus était obligé de soutenir jusqu'au bout le caractère qu'il avait pris. Il avait bien voulu être attaché à une croix et mourir là comme un homme; la suite des choses demandait donc qu'il fût aussi enseveli comme un homme. Mais supposons qu'on lise dans les Évangiles qu'il ait tout d'un coup disparu de dessus la croix : Celse et les autres incrédules n'y trouveraient pas moins à redire, et ils nous demanderaient sans doute : Pourquoi a-t-il attendu à disparaître qu'il eût été crucifié ? que n'a-t-il prévenu son supplice ? Si l'Évangile leur donne donc occasion de nous insulter, en ce qu'il rapporte fidèlement les choses comme elles se sont passées ; au lieu de feindre que Jésus ait disparu tout d'un coup de dessus la croix, comme ils jugent qu'il aurait été mieux, quelle raison peuvent-ils avoir de ne pas croire pareillement sur le rapport du même Évangile, que Jésus soit ressuscité; et qu'après sa résurrection il se soit fait voir, tantôt à tous ses disciples, se présentant au milieu d'eux quoique les portes fussent fermées (Jean, XX, 19), tantôt, selon que bon lui semblait, à deux seulement leur donnant le pain, el disparaissant aussitôt après s'être entretenu quelque temps avec eux (Luc, XXIV, 30) ?
Mais sur quoi se fonde le juif de Celse, pour prétendre que Jésus se soit caché? Quel ambassadeur s'est jamais caché, dit-il, au lieu d'exposer sa commission? Jésus témoigne bien qu'il ne s'était pas caché, lorsqu'il dit à ceux qui étaient venus pour le prendre : J'enseignais tous les jours publiquement dans le temple et vous ne m'avez point pris (Marc., XIV, 49) . Ce que Celse ajoute n'est qu'une vaine répétition : et pour nous, sans répéter nos réponses, nous nous contenterons d'avoir réfuté par avance ce qu'il dit ici : Est-ce parce qu'on ne pouvait se persuader qu'il eût un corps et qu'on était suffisamment convaincu de sa résurrection, que, pendant sa vie, il prêchait sans ménagement à tout le monde, et qu'après sa mort il ne s'est fait voir qu'en cachette à une misérable femme et à quelques autres de ses plus affidés ? Encore n'est-il pas vrai que Jésus ne se soit fait voir qu'à une seule femme, puisque S. Matthieu écrit dans son Évangile : Cette semaine étant passée et le premier jour de la suivante commençant à luire, Marie Madeleine et l'autre Marie vinrent pour voir le sépulcre (Matth., XXVIII, 1)? Alors il se fit, tout d'un coup un grand tremblement de terre : car un ange du Seigneur descendit du ciel et vint renverser la pierre (Ibid., 9). Et un peu après : En même temps Jésus se présenta devant elles (savoir, devant ces deux Maries) et leur dit; Le salut vous soit donné: et elles, s'approchant, lui embrassèrent les pieds et l'adorèrent. Nous avons aussi répondu à ce qui suit ; que son supplice a eu une infinité de témoins et sa résurrection n'en a eu qu'un seul ; lorsque nous avons expliqué pourquoi il ne s'était pas fait voir à tout le monde. J'ajouterai seulement ici, que tout le monde était capable de voir ce qu'il y avait d'humain en sa personne ; mais que ce qu'il y avait de plus divin, était au-dessus de la portée de plusieurs. Quand je parle d'humain el de divin, je regarde les choses par opposition et non par le rapport que les unes ont avec les autres. Mais remarquez, je vous prie, la contradiction manifeste où Celse est tombé. Après avoir dit que Jésus ne s'était fait voir qu'en cachette à une misérable femme et à quelques autres de ses plus affidés, il ajoute incontinent : son supplice a eu une infinité de témoins et. sa résurrection n'en a eu qu'un seul. Il fallait, poursuit-il, que ce fût tout le contraire. Qu'est-ce donc qu'il fallait à son avis ? Que les choses arrivassent tout au contraire de ce qu'elles sont arrivées, c'est-à-dire qu'au lieu que son supplice a eu une infinité de témoins et sa résurrection n'en a eu qu'un seul, son supplice n'eût qu'un seul témoin et sa résurrection en eût une infinité. On ne saurait donner d'autre sens à ces paroles, Il fallait que ce fût tout le contraire : et chacun voit qu'avec celui-là, elles demandent une chose tout ensemble absurde et impossible.