Contre Celse (Contra Celsum) (page 5)
Jésus, au reste, nous apprend qui c'est qui l'a envoyé lorsqu'il dit: Nul autre que le Fils, ne connaît le Père (Matth., XI, 27). Et, Nul homme n'a jamais vu Dieu ; c'est le Fils unique qui est dans le sein du Père et qui est Dieu lui-même, qui l'а fait connaître (Jean, I, 18). C'est ce Fils, en effet, qui a révélé à ses véritables disciples ce qu'ils devaient croire de Dieu : et c'est sur le modèle d'une si parfaite théologie, que nous prenons à tâche de former la nôtre, trouvant dans l'Écriture : Dieu est la lumière même et il n'y a point en lui de ténèbres (I Jean, I, 5) : Et ailleurs : Dieu est esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité (Jean, IV, 24). Si l'on veut savoir ensuite pour quel dessein le Père l'a envoyé, l'on aura de quoi se satisfaire pleinement soit que l'on s'adresse aux prophètes qui ont prédit les choses qui lui devaient arriver ou que l'on consulte les écrits des évangélistes et des apôtres ; particulièrement les épîtres de S. Paul. L'on y apprendra que Jésus est venu au monde pour répandre la lumière du salut sur ceux, qui s'étudient à la piété et pour punir ceux qui vivent dans le désordre et non pas comme Celse veut le faire croire mal à propos, pour éclairer les premiers dans leur conduite et pour faire grâce aux autres, soit qu'ils se repentent de leurs péchés ou qu'ils y persévèrent.
Le juif prétendant que nos auteurs s'accordent mal avec eux-mêmes en ce qu'ils nous disent de Jésus, nous demande encore : S'il voulait demeurer caché, pourquoi une voix venant du ciel . déclara-t-elle hautement qu'il était le Fils de Dieu ? et s'il voulait être connu, pourquoi s'est-il laissé conduire au supplice; pourquoi est-il mort? Mais il ne prend pas garde que l'intention de Jésus n'était, ni de se faire connaître à tout le inonde sans distinction, ni de demeurer absolument caché. Aussi ne lisons-nous pas que la voix céleste, qui déclara qu'il était le Fils de Dieu, en disant ; C'est ici mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toute mon affection (Matth., III, 17), fut formée en sorte que les troupes la pussent entendre, comme se l'imagine le juif de Celse (Matth., XVII, 5). Et l'autre voix, qui sortit d'une nuée sur une fort haute montagne, ne put être entendue que de ceux qui étaient montés avec Jésus : les voix divines avant même celte propriété de ne se faire entendre qu'à ceux de qui celui qui parle veut être entendu. Pour ne point dire que les voix dont il s'agit ne peuvent être ni un air agité, ni une secousse de l'air, ni rien de tout ce que les philosophes veulent que soit la voix : ce qui fait que le sens qu'elles frappent doit être un sens plus exquis et plus divin que celui l'ouïe ordinaire, et que quand Dieu, qui les forme, ne veut pas être entendu de tout le monde, il l'est seulement de ceux qui ont ce sens exquis et divin, pendant que les autres, qui ont l'ouïe de leurs âmes mal disposée, demeurent sourds pour ce qu'il dit. Voilà pour ce qui regarde ces paroles : Pourquoi une voix venant du ciel déclara-t-elle hautement qu'il était le Fils de Dieu ? A l'égard de ces autres : S'il voulait être connu, pourquoi s'est-ill laissé conduire au supplice? pourquoi est-il mort? Nous y avons suffisamment répondu ci-dessus, lorsque nous avons traité de sa passion avec une assez grande étendue.
Le juif continue ses attaques par une conséquence mal tirée : car, de ce que Jésus a voulu par ses souffrances nous apprendre à mépriser la mort, il ne s'ensuit pas qu'après sa résurrection il ait dû appeler tout les hommes à la lumière et leur enseigner publiquement pour quel dessein il était descendu du ciel (Matth. XI, 28). Il avait déjà auparavant appelé tous les hommes à la lumière lorsqu'il avait dit : Vous tous qui êtes travaillés et chargés, venez à moi et je vous soulagerai (Matth., V, 3). Il avait aussi expliqué le dessein de sa descente sur la terre dans ce long sermon qu'il avait fait touchant les béatitudes et touchant les autres sujets qu'il y a joints, et dans ses paraboles et dans les disputes contre les docteurs de la loi et contre les pharisiens. L'évangile selon S. Jean, d'un bout à l'autre, nous fournit des preuves que les discours de Jésus étaient tout remplis de grandeur, mais d'une grandeur qui se faisait bien plus remarquer dans les choses que dans les paroles : et les autres évangiles témoignent que ce qu'il disait était accompagné d'une autorité qui donnait de l'admiration à tout le monde (Matlh., VII, 29, etc.).
Pour conclusion, le juif de Celse ajoute : Il n'y a rien là qui ne soit tiré de vos propres auteurs : nous n'avons que faire d'autres témoins ; vous vous réfutez assez vous-mêmes. Mais nous avons fait voir qu'outre ce qu'il tire des écrits de nos évangélistes, ce juif mêle et dans ce qu'il dit à Jésus et dans ce qu'il nous dit, beaucoup de choses indignes une dispute sérieuse : et je ne pense pas qu'il ait prouvé jusqu'ici que nous nous réfutions nous-mêmes; ce n'est qu'une vaine imagination. Grand Dieu du ciel! s'écrie-t-il aussitôt après, quel Dieu, se présentant aux hommes, a jamais trouvé de l'incrédulité en eux ? Je réponds, que selon le récit de Moïse même, Dieu s'était fort clairement présenté aux Juifs non seulement par les signes et par les prodiges qu'il avait faits en Égypte, par le passage au travers de la mer Rouge, par la colonne de feu et par la nuée lumineuse, mais encore par la publication du décalogue, faite en la présence de tout le peuple (Exod.,Vll, 10, etc. XIV, 22, XIII, XX, 20, 1 ) : et cependant il trouva de l'incrédulité en ceux qui avaient vu toutes ces merveilles ; car s'ils n'eussent pas été incrédules pour ce Dieu qu'ils avaient vu et entendu, ils ne se fussent pas fait un veau d'or (Ibid., ХХХII, 4), et ils n'eussent pas changé leur gloire en la figure d'un bœuf qui broute l'herbe (Ps. CV ou CVI, 20). Ils ne se fussent pas dit les uns aux autres, parlant de ce veau : Ce sont ici tes dieux, Israël, qui t'ont retiré d'Egypte. Sur quoi je vous prie de remarquer si ce n'est pas l'effet du même génie de résister à tant de miracles et à des révélations si expresses comme la loi des Juifs nous apprend que fil autrefois ce peuple dans tout le voyage du désert ; et de ne se rendre ni aux discours pleins d'autorité, ni aux actions merveilleuses que Jésus faisait tous les jours devant eux après être venu au monde d'une manière si surprenante. Je crois qu'il n'en faut pas davantage pour montrer que si les Juifs rejettent Jésus, ils ne font rien en cela qui ne soit conforme à ce que nous lisons de leur ancienne conduite. En effet, sur ce que le juif de Celse nous demande : Quel Dieu, se présentant aux hommes, a jamais trouvé de l'incrédulité en eux . surtout si ces hommes étaient avertis de sa venue ? Pouvaient-ils ne le pas connaître s'ils l'attendaient depuis si longtemps? Je voudrais à mon tour demander aux autres Juifs : Comment désirez-vous que nous répondions? Quels sont, selon votre sentiment, les plus grands miracles, ou ceux d'Égypte et du désert, ou ceux que nous disons que Jésus, a faits parmi vous? Si vous vous déclarez pour ceux-là, ne s'ensuit-il pas évidemment que des personnes qui ont résisté aux plus grands ont bien pu mépriser les plus petits, tel que nous supposons ici qu'ont été ceux de Jésus ? Si vous dites que les miracles de Jésus et ceux de Moïse sont égaux, faut-il s'étonner qu'un même peuple ait témoigné la même incrédulité en des occasions toutes pareilles? Car quand vous péchâtes contre Dieu en refusant de croire Moïse, il s'agissait du premier établissement de votre loi : et il s'agit ici, tout de même, du premier établissement de la loi nouvelle, de l'alliance dont nous disons que Jésus est le médiateur. Lors donc que vous rejetez Jésus, vous faites bien voir que vous êtes les enfants de ces incrédules du désert; et, comme disait notre Sauveur, vous témoignez assez que vous consentez à ce qu'ont fait vos pères (Luc, XI, 48). Ainsi cette prophétie trouve en vous son accomplissement : Votre vie sera en suspens devant vous, et vous ne saurez ce que vous en devrez croire (Deut., XXVIII, 66j. En effet, quand la vraie vie des hommes est venue se présenter à vous, vous n'avez pas su en croire ce que vous deviez.
Celse, introduisant un juif dans cette dispute, n'a rien pu lui faire dire contre nous qui ne retombe sur la loi et sur les prophètes. Il accuse Jésus de s'emporter légèrement aux menaces et aux imprécations, témoin ses : Malheur à vous, et ses :Je vous dénonce. Par où il confesse ouvertement, dit-il, qu'il n'avait pas la force de persuader ; et qu'il ne mérite de porter ni le nom de Dieu ni même celui d'homme sage (Matth., XI, 21, XXXIII, 13). Mais il est évident que cela ne nous regarde pas plus que le juif : car Dieu use aussi de menaces et d'imprécations dans les anciennes Écritures ; et il ne s'y trouve pas moins de malheur à vous que dans l'Évangile. Malheur à vous ! dit le prophète Isaïe, qui joignez maison à maison et champ à champ. Malheur à vous ! qui vous levez dés le jour pour chercher à vous enivrer. Malheur à vous ! qui tirez l'iniquité comme avec une longue corde. Malheur à vous ! qui appelez le mal bien et le bien mal. Malheur à vous ! qui êtes vaillants à boire (Is., V, 8, 11, 18, 20, 22). Il y a une infinité d'autres imprécations semblables. En voici encore une qui vaut toutes celles que l'on peul alléguer: Malheur à vous! peuple pécheur, nation chargée d'iniquités, génération dépravée, enfants débauchés (Ib. I ), ; et ce qui suit. Et le prophète y ajoute des menaces qui ne sont pas moins fortes que celles qu'on reproche à Jésus. Celle-ci n'est-elle pas terrible : Vos campagnes seront désolées, et vos villes seront réduites en cendres? Votre pays sera dévoré et ravagé à vos yeux par des étrangers qui en feront un désert (lb., I, 7).Il faut encore mettre au même rang que les expressions précédentes celle de Dieu dans Ézéchiel où parlant du peuple il dit au prophète : Tu demeures avec des scorpions (Ezech.,Il 6). Est-ce donc sérieusement, Celse, que vous faites dire à votre juif : Que Jésus s'emporte légèrement aux imprécations et aux menaces, témoin ses Malheur à vous, et ses Je vous dénonce? Ne voyez-vous point qu'il ne dit rien de Jésus qu on ne lui puisse dire de Dieu ; et que si ses reproches sont bien fondés, celui qui parle dans les prophètes n'a pas la force de persuader, non plus que celui qui parle dans les Évangiles ? Les malédictions qui se lisent en si grand nombre dans le Lévitique et dans le Deutéronome, sont aussi très propres à montrer que le juif n'a nulle raison d'accuser Jésus d'emportement : car il est obligé de les soutenir, à moins qu'il n'abandonne la cause de l'Écriture ; et il ne peut rien dire pour elles que nous ne disions comme lui, et en plus forts termes, pour justifier Jésus des menaces et des imprécations qu'il lui objecte. Mais il pourrait bien avoir besoin que nous lui aidions à défendre la loi de Moïse, nous qui avons appris de Jésus quel en est le véritable sens. S'il voulait pourtant étudier un peu l'esprit des prophètes, il ne lui serait pas difficile de faire voir que Dieu ne s'emporte point légèrement aux imprécations et aux menaces lorsqu'il dit, Malheur â vous! ou Je vous dénonce ; et que Celse a tort de prétendre que ce que Dieu fait pour convertir les pécheurs soient des choses qu'un homme sage ne voudrait pas faire. Au défaut du juif, les chrétiens qui reconnaissent que c'est un seul et même Dieu qui a autrefois parlé par les prophètes et depuis par Notre-Seigneur, sauront bien prouver qu'il n'y a rien de plus raisonnable ce que Celse appelle des menaces et des imprécations. Pour en toucher ici quelque chose, quoi ! pourrais-je dire à Celse, qui veut qu'on le croie si bien instruit et dans les sciences du siècle et dans les noires; quoi ! lorsque Mercure parle ainsi à Ulysse dans Homère,
Que fais-tu, malheureux, dans cette solitude ?
(ODYSS., liv. X, v. 281.)
vous vous payez de cette raison, qu'il lui parle rudement pour le faire penser à son devoir; parce que c'est aux sirènes,
Autour de qui s'élève un grand tas d'ossements.
(ODYSS., liv. XII, v. 45)
à user de ces paroles douces et flatteuses :
Viens, honneur du nom grec, sage et vaillant Ulysse :
(vers 184.)
et s'il arrive que quelqu'un de nos prophètes, ou Jésus lui-même, travaillant à la conversion des hommes, se servent d'un Malheur à vous! ou de quelque autre de ces expressions, que vous nommez emportées, vous ne pouvez croire qu'ils aient pour but le bien de leurs auditeurs, ni que celte sévérité renferme un remède souverain pour la guérison de l'âme? Vous voudriez peut-être que quand Dieu, ou notre Sauveur, qui participe à la nature divine, traite avec les hommes, il considérât simplement ce qu'il est et ce qu'il se doit, sans avoir nul égard à ceux avec qui il traite, quelque besoin qu'ils aient que l'on ménage leur esprit, et que l'on s'accommode à leur génie si l'on veut pénétrer dans leur cœur. N'est-ce pas encore une chose bien ridicule de reprocher à Jésus qu'il n'a pas eu la force de persuader? On dirait que cela ne regarde que lui seul: cependant le Juif ne peut nier que les écrits de ses prophètes ne soient remplis de pareils exemples ; et les Grecs savent aussi que leurs sages les plus célèbres n'ont pu persuader à leurs envieux, à leurs accusateurs, ni à leurs juges, de se corriger de leurs vices, et de se porter à la vertu par l'étude de la philosophie.
Il faut croire que c'est pour s'accommoder aux principes du judaïsme que Celse fait ensuite dire à son juif: Nous avons bien cette espérance, que nous ressusciterons un jour avec nos corps pour jouir de I'immortalité et que celui que nous attendons sera le modèle et le premier exemple de cette résurrection, faisant voir en sa personne quelle n'est pas impossible à Dieu. Je ne sais pourtant si un juif voudrait dire que le messie qu'ils attendent doit donner, en sa personne, un modèle de la résurrection : mais soit; je veux qu'il en juge ri qu'il en parle de la sorte; nous n'avons pour lui répondre qu'à lui demander . Est-il possible que vous, qui dites que vous disputez contre nous sur le témoignage de nos auteurs, ayez lu, dans leurs écrits, tout ce dont vous croyez pouvoir tirer avantage. et que vous n'ayez point pris garde qu'ils disent que Jésus est ressuscité et qu'il est le premier né d'entre les morts (Col., I, 18)? ou, s'ensuit-il qu'ils ne l'aient pas dit, de ce que vous refusez de le reconnaître? Je ne croîs pas, au reste, qu'il soit à propos de s'arrêter à prouver la résurrection des corps . puisque le juif de Celse, qui est celui à qui nous avons affaire, en parle comme d'un dogme qu'il avoue, soit qu'il l'avoue de bonne foi et qu'il en possède bien les preuves, ou qu'il feigne seulement de l'avouer. Nous nous contenterons donc de lui avoir ainsi répondu. Mais puisqu'il ajoute : Où est-il donc, afin que nous le voyions et que nous croyions? nous lui dirons aussi : Où est donc présentement celui qui parlait autrefois par les prophètes, el qui a fait ces anciens miracles? ou est-il, afin que nous le voyions et que nous croyions que vous êtes l'héritage de Dieu? Vous sera-t-il permis de nous alléguer vos raisons, sur ce que Dieu ne se montre pas continuellement au peuple juif? el il nous sera défendu d'en alléguer de toutes pareilles touchant Jésus, qui, étant une fois ressuscité, a convaincu ses disciples de la vérité de sa résurrection! Qui les en a, dis-je, tellement convaincus, que par les souffrances où ils s'exposent, en vue de la vie éternelle, el de cette résurrection qui se fait sentir à leur cœur au même temps qu'elle se persuade à leur esprit, ils témoignent hautement qu'ils y trouvent des sujets de joie au milieu des plus cruels supplices.
Le juif dit après cela : N'est-il venu au monde que pour nous rendre incrédules? Je réponds que Jésus n'est pas venu pour produire l'incrédulité dans le cœur des Juifs, mais que, l'ayant prévue, il l'a prédite et l'a fait servir à la vocation des Gentils (Rom., XI, 11). Car la chute des premiers est devenue une occasion de salut aux autres; et c'est de ceux-ci que le Messie dit dans les prophètes: Le peuple que je ne connaissais point m'a été assujetti; il m'a rendu obéissance dès qu'il a entendu parler de moi (Ps. XVII ou XVIII, 44 et 45) ; et, j'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas ; je me suis fait voir à ceux qui ne demandaient point à me connaître (Is., LXV, 1). D'ailleurs, il est clair que les Juifs ont même été punis d'une punition temporelle, ensuite du traitement qu'ils ont fait à Jésus. Si nous leur faisions donc, ce reproche : Certes, la providence et l'amour de Dieu sont merveilleux envers vous, de vous avoir ainsi châtiés en vous privant de votre Jérusalem, de son superbe temple et de tout le culte de voire sainte religion : ils ne sauraient rien nous y répondre en faveur de la providence, que nous ne leur en disions autant et d'une manière incomparablement plus forte, pour leur montrer que la Providence a été merveilleuse en effet d'avoir fait servir le péché de ce peuple à la vocation des Gentils, pour les introduire, par le moyen de Jésus-Christ, dans le royaume de Dieu (Ephés., II, 12 ), eux qui auparavant étaient étrangers à l'égard des alliances divines, el qui n'avaient aucune part aux promesses du salut. C'est aussi ce que les prophètes avaient prédit : qu'à cause des péchés des Juifs, Dieu prendrait ses fidèles,non d'une certaine nation particulière des nations en général, quelles qu'elles pussent être; et que choisissant ce qu'il y a de moins sage dans le monde, il ferait qu'un peuple privé d'intelligence deviendrait intelligent dans les choses célestes; que le royaume de Dieu serait ôté aux autres. Mais, sans rapporter tous les passages qui conviennent à ce sujet, il suffira d'alléguer ici la prédiction que Dieu, parlant lui-même, fait de celte vocation des Gentils dans le Cantique du Deutéronome : Ils m'ont donné de la jalousie, dit-il, par des dieux qui ne sont pas dieux ; ils ont excité mon indignation par leurs idoles : je leur donnerai aussi de la jalousie pour un peuple qui n'est pas peuple ; j'exciterai leur indignation par un peuple qui n'a point d'intelligence (Deut., XXXII, 21).
Le juif termine enfin son discours par ces paroles : On voit donc que Jésus était un homme; un homme, dis-je, tel que la raison et l'expérience nous l'ont montré. Mais je ne sais si un homme qui entreprenait de répandre sa doctrine et sa religion par toute la terre, y aurait pu réussir sans le secours de Dieu, ayant à vaincre l'opposition des rois et des princes, du sénat et du peuple romain, et de toutes les puissances du monde généralement. Un homme, simplement homme, comment aurait-il pu convertir toute cette grande multitude? Encore pour les personnes sages, il ne s'en faudrait pus tant étonner; mais que dirons-nous de ceux qui ne connaissaient ni la raison ni la vertu, et qui, s'abandonnant à la violence de leurs passions, étaient si difficiles à ramener? C'est sans doute à cause que Jésus-Christ est la force de Dieu et la sagesse du Père (I Cor., I, 24), qu'il a fait de si grandes choses et qu'il en fait encore aujourd'hui, malgré les Juifs, et malgré les Grecs, qui résistent à son Évangile. Pour nous, nous ne cesserons jamais de croire en Dieu selon les enseignements du Jésus-Christ, ni de faire nos efforts pour la con version de ces incrédules, bien qu'ils nous traitent d'aveugles, eux qui sont de véritables aveugles en matière de religion, et qu'ils nous appellent séducteurs, eux qui, soit Juifs, soit Grecs, ne sont propres qu'à séduire ceux qui les écoutent. Si nous séduisons les hommes, c'est d'une heureuse séduction qui, d'intempérants qu'ils étaient, les fait tempérants, ou leur donne du moins de l'amour pour la tempérance; qui, d'injustes, les rend justes, ou les dispose du moins à la justice: qui, d'imprudents, les fait devenir prudents, ou les met du moins dans le chemin de la prudence; qui, de faibles, de lâches et de timides, les rend fermes et constants ; comme ils le font paraître surtout lorsqu'il est question de maintenir leur piété envers Dieu, le créateur de l'univers. Jésus-Christ est donc venu au monde après que son avènement a été prédit, non par un prophète, mais par tous les prophètes. C'est faute de connaissance que Celse fait raisonner son juif comme s'il n'y avait qu'un prophète qui eût parlé du Messie. Voilà comme ce juif achève dis faire voir combien il est savant dans sa propre loi. Mais puisqu'il s'arrête en cet endroit sans rien ajouter qui soit digne de la moindre considération, nous nous arrêterons avec lui, mettant fin à notre second livre. Si Dieu nous favorise de son assistance et que la vertu de Jésus-Christ descende en notre âme, nous tâcherons de répondre, dans le troisième, à la suite des objections de Celse.
Origène : contre Celse, livre III
ORIGÈNE
CONTRE CELSE
LIVRE III
Oeuvre numérisée et mise en page par Marc Szwajcer et PhIlippe Remacle
LIVRE TROISIÈME.
Notre premier livre vous a fait voir, sage et pieux Ambroise, ce que nous pouvions faire, pour vous obéir, dans la réfutation que nous y avons commencée du Traité que Celse a mis au jour contre nous, sous l'orgueilleux litre de Discours véritable; et nous y avons examiné tout ce qu'il dit, et dans sa préface, et dans la suite, jusqu'à l'endroit où finit le juif, qu'il fait déclamer contre Jésus. Nous avons tâché, dans le second, de répondre à toutes les objections qu'il nous fait faire par ce même juif, à nous qui croyons en Dieu par Jésus-Christ. Dans celui-ci, nous allons nous mettre eu devoir de nous défendre contre celles qu'il nous fait de son chef. Il dit d'abord : Que la dispute que les Juifs et les chrétiens ont ensemble sur le sujet du Christ, est la plus impertinente du monde; et que c'est justement ce que l'on dit en commun proverbe, se quereller pour l'ombre d'un âne; que toutes leurs contestations n'aboutissent à rien, les uns et les autres faisant profession de croire que l'Esprit de Dieu a prédit qu'il tiendrait un certain Sauveur pour les hommes, mais ne pouvant convenir si ce Sauveur prédit qu'il viendrait un certain Sauveur pour les hommes mais ne pouvant convenir si ce Sauveur prédit est venu ou non. Il est certain que nous, qui sommes chrétiens, croyons que Jésus est celui dont la venue avait été prédite par les prophètes; et il est certain aussi que la plupart des Juifs sont extrêmement éloignés de cette créance : jusque-là, que ceux qui vivaient du temps de Jésus se portèrent à lui dresser des embûches; et que ceux qui vivent aujourd'hui, approuvant les mauvais traitements que lui firent leurs ancêtres, en parlent comme d'un imposteur qui, par ses artifices, voulut faire croire qu'il était ce messie, comme ils l'appellent, que les prophètes leur avaient promis. Mais que Celse et ceux qui le trouvent bien fondé nous disent un peu si l'application de son proverbe peut passer pour juste, quand on considère ce que les prophètes des Juifs avaient prédit touchant le lieu où devait naître ce chef de ceux qui, menant une vie sainte, sont nommés l'héritage de Dieu (Mich., V, 2); touchant la Vierge, qui devait concevoir Emmanuel (Is., VII, 14, XXXV, 5) ; touchant les signes et les miracles particuliers que celui dont ils parlaient devait faire (Ps.. CXLVII, 4 ou 15); touchant la promptitude avec laquelle sa doctrine devait s'établir, et la prédication de ses apôtres se répandre par toute la terre (Ps. XVIII ou XIX, 5) ; touchant les souffrances où la fureur des Juifs devait l'exposer (Ps., XVIII, 7) ; et touchant sa résurrection (Ps. XV ou XVI, 10). Les prophètes avaient-ils dit cela au hasard, et sans qu'aucune apparence de raison les obligeât, non à le dire seulement, mais à le laisser même, après eux, dans leurs écrits? ou est-il vraisemblable qu'une nation telle que celle des Juifs, qui avait depuis plusieurs siècles son établissement fixe, se portât, sans cause, à recevoir les uns comme de véritables prophètes, et à rejeter les autres comme des séducteurs? Qui croira qu'un peuple qui avait toujours regardé les livres de Moïse comme des livres divins, se soit résolu dans la suite à y en joindre d'autres, et à mettre leurs auteurs au rang des prophètes, sans que rien l'y déterminât? Ceux qui accusent les Juifs et les chrétiens d'impertinence, comment nous persuaderont-ils que la nation des Juifs ait pu subsister sans avoir rien qui lui donnât espérance de pouvoir connaître l'avenir? Les autres peuples dont ils étaient environnés auront eu cette persuasion que, s'adressant chacun, selon la coutume de son pays, aux divinités que l'on y adorait, ils en recevaient des prédictions et des oracles; et ceux-ci, qui méprisaient toutes ces divinités et qui les regardaient, non comme des dieux, mais comme des démons, ayant appris de leurs prophètes que tous les dieux des nations sont des démons (Ps. XCV ou XCVI, 5), ceux-ci auront été les seuls parmi lesquels il n'y aura eu personne qui fit profession de prédire l'avenir, et qui par ce moyen les empêchât de courir eux-mêmes après ces démons, pour satisfaire une curiosité si naturelle à tous les hommes? Jugez s'il n'y avait pas de la nécessité qu'un peuple, à qui l'on avait inspiré un tel mépris pour les dieux des autres, ne manquât pas chez soi de prophètes qui le convainquissent, par des preuves sensibles, qu'il y avait en eux quelque chose de plus grand et de plus admirable que dans tous les oracles étrangers. D'ailleurs, il se faisait partout quelque espèce de miracles, ou il s'en faisait du moins en divers lieux; et Celse rapporte lui-même ci-dessous l'exemple d'Esculape, qui guérissait des maladies et qui donnait des réponses sur l'avenir, dans les villes qui lui étaient consacrées, comme à Trique, à Épidaure, à Cos et à Pergame. Il y joint Arislée, de Praconnèse; un certain Clazoménien; et Cléomède, de l'île d'Astypalée. Il n'y aurait donc eu que les Juifs qui, tout consacrés au grand Dieu qu'ils se disaient, n'auraient eu ni miracles ni prodiges pour nourrir et pour fortifier la foi qu'ils avaient en ce Dieu, le créateur et le maître de l'univers, et pour s'affermir dans l'espérance d'une meilleure vie! Mais cela est-il croyable? N'auraient-ils pas incontinent préféré le culte de ces démons, qui prédisaient l'avenir et qui guérissaient les malades, à celui d'un Dieu qui, quelque foi qu'ils eussent en ses promesses, ne leur faisait du bien qu'en paroles et ne leur donnait aucune marque sensible de sa présence? Que si, bien loin d'en user ainsi, ils se sont exposés à toutes sortes de misères, plutôt que de renoncer au judaïsme et que d'en violer les lois, témoin ce qu'ils ont souffert et dans l'Assyrie, et dans la Perse, et sous le règne d'Antiochus ; comment ceux qui ne veulent pas se rendre aux histoires et aux prophéties surprenantes qu'on leur produit, ne se laissent-ils point, à tout le moins, persuader par la vraisemblance qu'il n'y a ici rien d'inventé, mais qu'un esprit divin, remplissant les saintes âmes de ces personnes qui donnaient tous leurs soins à l'étude et à la pratique de la vertu, les poussait à prophétiser, tantôt pour ceux de leur temps et tantôt pour la postérité, mais principalement pour désigner un Sauveur qui devait être envoyé aux hommes? Et cela étant, peut-on dire que les Juifs et les chrétiens se querellent pour l'ombre d'un âne, lorsqu'ils discutent par les prophéties, qu'ils reçoivent également, si ce Sauveur qu'elles désignent est venu ou non, s'il a déjà paru dans le monde ou s'il le faut encore attendre? On ne le pourrait pas dire, quand on accorderait à Celse, par supposition, que Jésus n'est pas celui que les prophètes avaient désigné; car il y aurait toujours de l'utilité à chercher le vrai sens des prophéties, afin de se faire une idée bien distincte du Sauveur qu'elles promettent, de savoir quelles sont les qualités et les actions qu'elles lui attribuent, et de connaître, s'il était possible, en quel temps il devrait venir. Nous avons déjà fait voir, au reste, par quelques-unes de ces prophéties . auxquelles on en pourrait joindre plusieurs autres, que Jésus est ce messie que l'on attendait. Ainsi donc les Juifs ni les chrétiens ne se trompent en croyant que les prophètes ont été divinement inspirés; mais ceux-là se trompent, qui attendent un messie tout différent de celui qui a été prédit, jugeant mal des particularités que les prophètes ont écrites de lui dans leurs livres, qui peuvent à juste titre être appelés discours véritables.
Celse s'imaginait que les Juifs étaient Égyptiens d'origine, et que s'ils quittèrent l'Égypte, ce ne fut qu'un effet de leur révolte contre leur patrie et de leur mépris pour les cérémonies de leur religion; il ajoute : Maintenant que ceux qui se sont attachés à Jésus et qui l'ont reçu pour le Messie, les ont traités de la même sorte qu'ils avaient eux-mêmes traité les Égyptiens; et qu'ils ne se sont portés à ces nouveautés, les uns et ¡es autres, que par un esprit de sédition. Mais il faut voir sur quoi est fondé ce qu'il avance. Les anciens Égyptiens, ayant fait une infinité d'outrages au peuple hébreu que la famine avait poussé de la Judée en leur pays, reçurent de Dieu le châtiment que toute leur nation méritait pour avoir ainsi, d'un commun accord, violé le droit de l'hospitalité à l'égard d'un peuple qui était venu implorer leur assistance, et qui ne leur avait jamais fait de tort (Gen., XLVI, 6). La Providence divine les ayant donc frappés de diverses plaies, ils furent bientôt contraints de donner malgré eux, à ceux qu'ils traitaient injustement en esclaves, la liberté de se retirer où ils voudraient (Exode, XII, 31). Mais, selon les maximes de l'amour-propre, les Égyptiens ont mieux aimé soutenir une mauvaise cause, parce que c'est la cause de leur nation, que de rendre justice à des étrangers; et il n'y a point de calomnies dont ils n'aient tâché de noircir Moïse et les Juifs, attribuant les miracles de Moïse, qu'ils n'osent absolument nier, non à la vertu de Dieu, mais à celle de la magie. Ce ne fut pas cependant comme un magicien, mais comme un homme plein de piété et dévoué au service du grand Dieu, que Moïse donna des lois aux Juifs, telles que l'esprit divin dont il était rempli les lui inspira, et qu'il prit soin d'écrire ces événements conformément à la vérité. Celse, au lieu d'examiner soigneusement, comme un bon juge doit faire, ce qui est rapporte d'une façon par les Égyptiens et d'une autre par les Juifs, se jette d'abord dans le parti des Égyptiens, comme s'il y était attiré par quelque charme, recevant pour véritable tout ce que disent ceux qui ont injustement maltraité de pauvres étrangers, et condamnant les maltraités comme des séditieux qui ont abandonné leur patrie, après s'être soulevés contre elle. Mais il ne considère pas s'il est bien possible qu'une troupe de séditieux ait formé un corps d'état malgré toute la puissance où l'Égypte se voyait alors élevée, et que dans cette sédition il soit arrivé un tel changement de langage, que des gens qui parlaient auparavant égyptien soient venus tout d'un coup à parler hébreu. Car supposons qu'en quittant l'Égypte ils aient conçu de l'aversion pour la langue qu'ils y avaient apprise dès leur enfance, comment ne se sont-ils pas plutôt servis de la syriaque ou de la phénicienne, que d'en aller composer une toute nouvelle, différente de l'une et de l'autre, savoir, l'hébraïque? ce que je ne dis que pour montrer qu'il est faux que quelques Égyptiens, s'étant soulevés contre les autres, aient quitté leur pays pour aller habiter dans la Palestine, ou, comme on la nomme présentement, dans la Judée. Car dans le fond les Hébreux, avant mène que de descendre en Égypte, avaient leur langue particulière et des caractères différents de ceux des Égyptiens; c'est de cette langue et de ces caractères dont Moïse se servit, écrivant les cinq livres que les Juifs regardent comme des livres divins.
Mais s'il est faux que les Hébreux soient originairement des Égyptiens, unis ensemble par la révolte, il n'est pas plus vrai que ce soit l'esprit de sédition qui, du temps des Juifs, ait porté une partie des Juifs à se séparer des autres pour le suivre ; car ni Celse, ni ses partisans, ne sauraient rien faire voir parmi les chrétiens qui sente la sédition. Et si pour société devait leur naissance à un soulèvement, s'étant ainsi formée au milieu du peuple juif, qui ne se fait pas scrupule de prendre les armes pour repousser ses ennemis, il n'est nullement croyable que leur législateur leur eût absolument défendu d'ôter la vie à qui que ce soit (Matth. XXVI, 52). Cependant il a déclaré que ses disciples, quelque injuste qu'un homme pût être, ne pouvaient jamais avec justice rien entreprendre contre lui : et il n'a pas cru que des lois divines comme les siennes dussent en aucune façon permettre le meurtre. Il n'y a pas plus d'apparence que les chrétiens, s'étant établis par la sédition, eussent voulu recevoir des lois si ennemies de la violence, qu'elles les obligent à se laisser égorger comme des brebis, sans leur donner la liberté de se défendre le moins du monde contre ceux qui les persécutent (Rom. VIII, 35 ou 36). Qui voudrait au reste approfondir les choses, pourrait dire, sur le sujet de ceux qui sortirent hors d'Égypte, qu'il y eut du miracle dans la manière dont tout ce peuple reprit en un instant l'usage de la langue hébraïque, comme si elle lui eût été inspirée de Dieu : et c'est ce que veut signifier un de leurs prophètes, lorsqu'il dit, que quand ils sortirent d'Égypte, ils ouïrent un langage qu'ils n'entendaient point (Ps. LXXX ou LXXXI, 6). L'on peut encore faire ce raisonnement pour prouver que ceux qui sortirent d'Égypte avec Moïse n'étaient pas Égyptiens; c'est que s'ils avaient été Égyptiens, leurs noms l'auraient aussi clé, comme on voit que ceux de chaque peuple sont lires de la langue de son pays. Mais les noms d'origine hébraïque qu'ils donnaient à leurs enfants dans l'Égypte même, comme il y en a une infinité d'exemples dans l'Écriture, font bien voir qu'ils y demeuraient en qualité d'étrangers, et par conséquent qu'il est faux, qu'étant originaires d'Égypte, ils en aient été chassés avec Moïse, comme les Égyptiens le soutiennent. On connaît par-là évidemment, au contraire, la vérité de ce que Moïse écrit dans son histoire, qu'ils étaient descendus d'ancêtres hébreux, puisqu'ils en conservaient la langue jusque dans les noms de leurs enfants. Pour ce qui est des chrétiens, parce qu'ils n'ont point refusé de se soumettre à ces lois de douceur el de patience, qui leur défendent de résister à leurs ennemis (Matth. V, 39), Dieu a fait pour eux ce qu'ils n'eussent pu faire eux-mêmes, quand, avec la permission de prendre les armes, ils eussent eu toute la puissance qui peut en faire espérer d'heureux succès. Car il a toujours combattu en leur faveur; et quand il en a été besoin, il a arrêté les desseins de ceux qui avaient conspiré leur ruine. Il est vrai que, pour l'exemple, il a permis de temps en temps que quelques uns d'eux, en petit nombre, soient morts pour la profession du christianisme, afin que la vue de leur foi et de leur constance affermît les autres dans la piété et dans le mépris de la mort; mais il n'a jamais souffert que toute leur société fût détruite, et il a voulu qu'elle subsistât pour répandre par toute la terre cette sainte el salutaire doctrine. L'on peut dire aussi que Dieu a eu égard à la faiblesse de ceux qui ne se peuvent mettre au-dessus de la mort, et que ç'a été pour leur donner le temps de se rassurer qu'il a souvent dissipé par sa volonté seule tous les complots formés contre ses fidèles empêchant et les rois, et les magistrats, et les peuples de se porter contre eux aux derniers excès de la fureur.
Voilà pour ce qui regarde ce que dit Celse, que ç'a été la sédition qui a fait le premier établissement tant des anciens Juifs que des chrétiens qui les ont ensuite abandonnés : mais comme ce qu'il ajoute est encore une fausseté manifeste, produisons ses propres paroles pour l'en mieux convaincre : Si tous les hommes se voulaient faire chrétiens, dit-il, il ne faut pas douter que ceux-ci n'en eussent du chagrin. Tant s'en faut que cela soit vrai, que les chrétiens ne négligent rien pour faire embrasser leur religion à tout le monde, si cela dépendait d'eux : et de là vient qu'il y en a qui s'occupent tout entiers à aller dans les villes, dans les bourgs et dans les villages, enseigner aux autres hommes la manière de bien servir Dieu. L'on ne saurait, au reste, les soupçonner de chercher par là à s'enrichir, puisqu'on voit que bien souvent ils ne veulent pas même qu'on leur donne ce qu'il faut pour vivre, ou que, si la nécessité les contraint quelquefois à le recevoir, ils se bornent à ce qu'elle demande ; quoiqu'il y ait assez de personnes qui soient prêtes à leur fournir beaucoup au delà. Peut-être donc qu'à présent que dans les progrès du christianisme il se trouve des nommes considérables par leurs richesses ou par leurs dignités, et même des femmes nées dans la grandeur et nourries dans les délices, qui favorisent les chrétiens, quelqu'un se pourrait imaginer qu'il y en a qui prêchent la doctrine de l'Évangile par un principe de vanité; mais au commencement qu'on ne pouvait l'embrasser el encore moins la prêcher sans un danger manifeste, il n'y avait pas lieu d'avoir ce soupçon. Et présentement même on peut dire que les prédicateurs de cette doctrine ont beaucoup plus de déshonneur parmi ceux de dehors, qu'ils n'ont parmi ceux de dedans, de ce qu'on appelle honneur, qui encore n'est pas toujours général. Il n'en faut pas davantage pour montrer combien il est faux de dire que si tous les hommes se voulaient faire chrétiens, les chrétiens eux-mêmes en auraient du chagrin. Mais voyons quelle preuve Celse en apporte. Lorsqu ils commencèrent à s'établir, dit-il, ils étaient en petit nombre et tous d'un même sentiment ; mais depuis qu'ils se sont multipliés on les a vus se diviser en diverses sectes ; chacun voulant former son parti : car ç'a toujours été là leur but. On ne peut nier que les premiers chrétiens
ne fussent en petit nombre, si on les compare à ceux qui les ont suivis, quoiqu'à parler absolument on ne doive pas dire que le nombre en fût petit. En effet, ce qui émut l'envie des Juifs contre Jésus, et qui les porta à lui dresser des embûches, ce fui la multitude de ceux qui le suivaient dans les déserts, au nombre de quatre et de cinq mille personnes, sans compter les femmes et les enfants (Matth. XV. 38 et XIV, 21). Car la douceur de ses discours était telle, qu'elle y attirait non seulement les hommes, mais aussi les femmes, malgré la faiblesse et la retenue de leur sexe. Il n'y avait pas jusqu'aux enfants, tout indifférents qu'ils sont, qui ne s'y laissassent conduire avec joie, soit par ceux à qui ils devaient la naissance ou même par la force de sa divinité, dont leur âme désirait se remplir. Mais quand les chrétiens auraient été en petit nombre, au commencement, que fait cela pour prouver qu'ils seraient fâchés que leur créance devint celle de tous les hommes? Celse dit qu'ils étaient d'abord tous unis dans un même sentiment. Mais il ne sait donc pas que dès le commencement il y eut diversité d'opinions entre les fidèles sur le sens de leurs livres sacrés. Dans le temps même que les apôtres prêchaient et que ceux qui avaient vu Jésus enseignaient ce qu'ils avaient appris de sa bouche, il s'éleva un différend considérable parmi les Juifs convertis, sur le sujet de ceux d'entre les Gentils qui renonçaient aux superstitions païennes pour embrasser le christianisme (Act., XV, 2); savoir s'il les fallait obliger à l'observation des cérémonies judaïques, ou si l'on devait les décharger de la distinction des viandes en pures et en impures comme d'un joug non nécessaire. Et dans les Épîtres de S. Paul, qui était contemporain de ceux qui avaient vu Jésus-Christ (I Cor. XV, 12), n'y a-t-il pas des choses qui font juger que quelques-uns avaient des erreurs sur la résurrection, comme s'il ne devait point y en avoir, ou qu'elle fût déjà arrivée (II Tim. II, 18) ; et sur le jour du Seigneur, doutant s'il était proche on éloigné ( II Thess., II, 2)? Ce que S. Paul dit ailleurs ; Évite les disputes vaines et profanes, et tout ce qu'opposé une doctrine qui porte faussement le nom de science dont quelques-uns faisant profusion ont fait naufrage en la foi (I Tim. VI, 20). fait bien voir encore que de ce temps où, selon Celse, le nombre des chrétiens était si petit, il y en avait pourtant qui prenaient mal les mystères de la religion.
Mais écoutons ce qu'il nous objecte sur les sectes qui partagent les chrétiens : Depuis qu'ils se sont multipliés, dit-il, ils se font divisés en diverses sectes, chacun voulant former son parti; et ils se condamnent les uns les autres, ne se pouvant souffrir mutuellement. De sorte qu'ils n'ont presque plus rien de commun que le nom, si l'on peut même dire qu'ils l'aient. C'est au moins la seule chose qu'ils aient eu honte d'abandonner ; pour cе qui est du reste, ils ont tous leurs maximes différentes. Puisqu'il fait de cela un reproche à la religion chrétienne, il lui faut répondre : Que l'on ne se partage en diverses sectes que pour des choses dont l'institution est louable el avantageuse à la société. Ainsi, parce que la médecine est utile et nécessaire aux hommes, et que cependant ils ne conviennent pas de quelle manière il la faut pratiquer, il s'est formé plusieurs sectes différentes de médecins. Tout le monde sait combien il y en a parmi les Grecs ; et je crois qu'il ne t'en trouve guère moins parmi les barbares, à qui cet art n'est pas inconnu. La philosophie aussi, qui promet de nous apprendre à bien vivre, en nous enseignant la vérité et en nous faisant connaître la nature de chaque chose, mais qui nous propose des moyens de nous rendre heureux, sur lesquels il y a de grandes contestations, a fait naître par là une inimité de sectes dont quelques-unes sont fort célèbres et les autres ne le sont pas tant. Le judaïsme pareillement en a produit quantité par les différentes explications qu'on a données aux écrits de Moïse et des prophètes. Également donc, le christianisme ayant paru tout plein de merveilles, non à quelques vils esclaves seulement, comme Celse le voudrait persuader, mais même à divers savants de Grèce, il a fallu nécessairement qu'il s'y soit élevé des sectes plutôt par le désir qu'ont eu ces savants d'en approfondir les mystères, que par aucune suite de querelles et de séditions. Et comme les uns ont trouvé de la vraisemblance en une chose et les autres en une autre, quand il a été question d'expliquer les livres qu'ils reconnaissaient unanimement pour divins, de là est venu que ces sectes ont pris des noms différents, selon qu'elles ont suivi les opinions de celui-ci ou de celui-là, bien que tous généralement soient remplis d'une égale admiration pour la religion chrétienne considérée en elle-même. Mais il n'y a personne d'assez peu raisonnable pour vouloir abolir l'usage de la médecine, parce qu'il y a plusieurs sectes de médecins. Et un homme sage ne se portera jamais à haïr la philosophie, sous ombre que tous les philosophes ne sont pas d'accord. On ne doit pas condamner non plus les livres sacrés de Moïse et des prophètes, à cause de la diversité de sentiments qui se trouve parmi les Juifs. Et si cela est conforme à la raison, pourquoi ne pourrons- nous pas dire la même chose des diverses sectes qui divisent les chrétiens? S. Paul en parle divinement, à mon avis, lorsqu'il dit : Il faut qu'il y ait même des sectes et des hérésies parmi vous, afin que l'on découvre par là ceux qui sont solides dans la piété (I Cor. XI, 19) . Car comme pour être solide dans la médecine, il faut en avoir soigneusement examiné la plupart des sectes avant que d'en préférer une à toutes les autres, et que pour être savant en philosophie il ne suffit pas d'avoir embrassé le bon parti, si l'on ne l'a fait après avoir bien pesé les raisons pour et contre; je puis dire semblablement que pour être bien instruit dans le christianisme, il faut avoir une exacte connaissance des diverses sectes qui se sont élevées et parmi les Juifs et parmi les chrétiens. L'on ne saurait, après tout, faire aucun reproche à la religion chrétienne pour cette diversité de sectes, qu'il ne retombe sur la doctrine de Socrate, qui s'est divisée en tant de branches différentes; et sur celle de Platon, laquelle Aristote abandonna pour établir de nouveaux principes, comme nous l'avons remarqué ci-dessus.
Il semble, au reste, que Celse ait connaissance de certaines sectes avec qui nous n'avons rien de commun, non pas même le nom de Jésus : et il se peut faire qu'il ait entendu parler de celles des Ophites cl dos Caïnites. ou s'il s'en trouve quelqu'autre semblable qui ait entièrement renoncé à Jésus-Christ; mais cela ne fait rien contre le christianisme. Il ajoute : Ce qu'il y a de plus merveilleux dans leur établissement, c'est qu'on les peut convaincre de ne s'être unis ensemble par aucune raison valable, si ce ne sont des raisons valables d'union, que l'amour du désordre, l'avantage qu'on y trouve et la crainte d'être opprimé; car ce sont là les fondements de leur société. Je réponds que notre société est tellement établie sur la raison ou plutôt sur la vertu et sur la puissance divine, que c'est Dieu lui-même qui en a jeté les fondements, par l'espérance que ses prophètes ont donnée aux hommes, du Messie qui devait venir les sauver. Car plus les infidèles font de vains efforts pour nous convaincre d'être mal fondés en cela, plus ils confirment la divinité de cette parole qu'ils combattent si vainement, et la nécessité qu'il y a de reconnaître Jésus pour le Fils de Dieu, avant et après son incarnation. Je dis après son incarnation; car ce voile n'empêche pas ceux oui ont les yeux de l'âme assez perçants de voir toujours avec évidence que la parole dont il s'agit est vraiment une parole divine ; qu'elle vient immédiatement du ciel, que l'esprit des hommes n'y a rien contribué, ni dans les commencements ni dans la suite; mais que c'est Dieu lui-même qui, s'étant, révélé à eux par les effets d'une admirable sagesse et par l'éclat d'une infinité de miracles, a premièrement établi le judaïsme et puis le christianisme. Ce que Celse dit, que c'est l'amour du désordre et l'avantage qu'on y trouvait qui ont donné la naissance à une doctrine qui a converti et purifié tant d'âmes, est une chose que nous avons déjà réfutée. Et pour ce qui est de la crainte d'être opprimé, il est clair que notre union ne saurait être l'effet d'une telle cause, qui, par la grâce de Dieu, a cessé il y a longtemps. Bien qu'au fond les fidèles n'aient pas lieu de se promettre la continuation du repos dont ils jouissent maintenant à l'égard des choses de cette vie ; car leurs perpétuels calomniateurs ne manqueront pas sans doute de publier encore que les grands désordres qui troublent à présent l'empire ne viennent que de ce que ceux qui le gouvernent ont laissé multiplier les chrétiens, au lieu de s'attacher à les détruire, ainsi qu'autrefois. Mais comme la religion que nous professons nous apprend à ne nous point endormir et à ne nous point relâcher pendant la paix, elle nous enseigne aussi à ne pas perdre courage lorsque le monde nous fait la guerre, et à ne renoncer jamais à l'amour que nous devons au grand Dieu en Jésus-Christ. Celse dit que nous cachons nos principes; mais bien loin de cela, nous tâchons d'en mettre les beautés dans tout leur jour, comme I'on voit en ceux qui se rangent parmi nous. Car la première chose que nous faisons, c'est de leur inspirer du mépris pour les idoles et en général pour tous les simulacres. Après, nous élevons leur esprit jusqu'au vrai Dieu, en les détournant de rendre à des créatures le service qui n'est dû qu'au Créateur. Enfin, nous leur faisons reconnaître le Messie, le leur montrant clairement prédit dans ce grand nombre d'oracles des anciens prophètes, et leur expliquant à fond, s'ils sont assez forts pour cela, les écrits des évangélistes et des apôtres.
Il dit ensuite, que nous avons ramassé je ne sais combien de vieux contes pour épouvanter les simples ; mais il laisse à d'autres le soin de le prouver : si ce n'est que la doctrine du jugement, où Dieu doit faire comparaître tous les hommes pour leur faire rendre compte de leurs actions; une doctrine solidement établie, et sur l'autorité de l'Écriture, et sur les lumières de la raison, soit ce qu'il appelle des contes propres à épouvanter les simples. Mais il faut lui rendre ce témoignage que nous devons à la vérité, c'est que, vers la fin de son écrit, il reconnaît qu'il faudrait être bien impie pour nier le dogme de la punition que doivent attendre les méchants, et de la récompense destinée aux justes ; et que ni lui, ni nous, ni qui que ce soit, ne devons jamais le mettre en doute. Quelles peuvent donc être ces frayeurs que nous donnons aux hommes pour les attirer à nous, si par là il faut entendre autre chose que le dogme de la punition des méchants ? Il ajoute : Qu'ayant ramassé tous ces vieux contes que nous avons altérés en mille manières, nous en remplissons d'abord l'esprit de nos disciples, pour les étonner ; et que nous imitons en cela tes prêtres de Cybèle, qui étourdissent du bruit de leurs tambours ceux qu'ils initient à ses mystères. Mais d'où avons-nous pris ces vieux contes, pour les avoir ainsi altérés ? Est-ce des Grecs qui enseignent qu'il y a sous terre un tribunal où les hommes sont jugés après leur mort : ou si c'est des Juifs, dont les livres prophétiques parlent, entre autres choses, de la vie qui doit suivre celle-ci ? Quelque parti qu'il prenne, on le défie de prouver qu'en réglant notre conduite sur la persuasion de ce jugement à venir, nous nous éloignions de la vérité, nous qui tâchons de ne pas croire sans savoir rendre raison de ce que nous croyons.
Après cela, il compare notre créance avec la religion des Égyptiens. Il dit que, quand on s'approche de leurs temples, on n'y découvre rien qui ne donne de l'admiration ; de grands et de somptueux bâtiments, de superbes portiques, de belles et riches balustrades, des bois »acres qui impriment le respect dans l'âme, des cérémonies pleines de dévotion et de mystère : mais que quand on est entré jusqu'au fond on y trouve pour objet d'adoration, un chat, un singe, un crocodile, un bouc ou un chien. Qu'y a-t-il donc parmi nous qui réponde à cette pompe extérieure des Égyptiens? Et qu'y a-t-il aussi qui ait du rapport avec les vils animaux que l'on adore dans ces temples magnifiques ? Celse dira-t-il bien de nos prophéties, du grand Dieu que nous servons et de notre sentiment sur les simulacres, que c'est ce que nous avons de spécieux : mais que pour notre Jésus-Christ crucifié. il mérite d'être comparé aux animaux qu'on sert en Égypte? S'il dit cela, car je ne pense pas qu'il puisse dire autre chose, nous lui répondrons que nous avons déjà amplement prouvé sur le sujet de Jésus, que ce qui semble lui être arrivé de plus honteux à l'égard de sa nature humaine, ne lui est arrivé que pour le salut des hommes et pour le bien de tout l'univers. Celse fait encore davantage; car sur ce que ceux qui portent le nom de prophètes parmi les Égyptiens, tâchent de donner de la couleur au culte qu'ils rendent à des bêtes, en disant qu'elles sont des symboles de la divinité ou tout ce qu'il vous plaira, il veut qu'il y ait là-dedans je ne sais quoi de majestueux qui fait sentir à ceux qui y sont instruits, que ce ne sont pas de vains amusements ; mais pour ce qui est des choses admirables que les plus éclairés découvrent dans la doctrine chrétienne, par ces lumières de l'esprit, que S. Paul appelle don de sagesse et don de science (I Cor. XII, 8), il paraît de la manière qu'il parle qu'il n'en a jamais eu la moindre idée, puisqu'outre ce qu'il dit en cet endroit, il accuse ailleurs les chrétiens de bannir du nombre de leurs fidèles toutes les personnes sages, et de n'y recevoir que des misérables sans esprit et sans vertu. Nous lui répondrons sur cela en temps et lieu. Il ajoute maintenant : que nous nous moquons des Égyptiens, encore qu'ils nous proposent plusieurs beaux emblèmes sous lesquels ils nous veulent faire adorer des intelligences éternelles, et non des animaux périssables, comme la plupart se l'imaginent ; mais que nous sommes des extravagants, puisque les choses que nous disons de Jésus n'ont rien de plus noble ni de de plus relevé que les chiens et que les boucs des Égyptiens. Je veux qu'il ait raison, de louer les beaux emblèmes des Égyptiens et les symboles ingénieux qu'ils nous présentent dans leurs animaux; mais en a-t-il de prétendre que nous ne disions rien qui mérite qu'on y ait égard quand nous mettons au jour la sagesse de notre doctrine en expliquant tout ce qui regarde Jésus à ceux qui sont avancés dans la connaissance de nos mystères? Ce sont ces chrétiens avancés et capables de pénétrer dans cette sagesse que S. Paul appelle parfaits lorsqu'il dit : Nous prêchons la sagesse entre les parfaits, non la sagesse de ce monde, ni des princes de ce monde qui se détruisent ; mais nous prêchons la sagesse de Dieu renfermée dans son mystère ; cette sagesse cachée qu'il avait préparée avant tous les siècles pour notre gloire, et que nul des princes de ce monde n'a connue (Cor., II, 6). Je voudrais donc bien que quelqu'un de ceux qui sont dans les sentiments de Celse, nous dit si quand S. Paul se vante de prêcher la sagesse entre les parfaits, il le fait sans savoir même ce que c'est qu'une profonde sagesse. Il ne manquera pas de le dire avec une hardiesse digne de telles gens; mais il le dit, nous aurons deux choses à lui demander : la première, qu'il étudie un peu les Épîtres de celui qui parle de la sorte, l'Épître aux Éphésiens par exemple, aux Colossiens, aux Thessaloniciens, aux Philippiens ou aux Romains : la seconde, qu'après les avoir étudiées, il nous fasse voir, et qu'il entend tout ce qu'il y aura lu, et qu'il y a trouvé des choses indignes d'un homme sage. Je suis assuré que s'il lit les Épîtres de S. Paul avec attention, ou il admirera des écrits qui renferment de si grandes choses sous des paroles communes; ou s'il ne les admire pas, il passera lui-même pour ridicule, soit qu'il se contente d'en proposer simplement le sens comme l'ayant bien compris, soit qu'il entreprenne de combattre et de détruire ce qu'il se sera imaginé de comprendre. Je ne parle point encore de tout ce qui se présente à notre méditation dans les Évangiles, où il y a de quoi exercer les personnes les plus éclairées aussi bien que les plus simples : témoins les beautés secrètes des paraboles sous lesquelles Jésus cachait à ceux de dehors ce qu'il expliquait en particulier à ceux qui, ne s'arrêtant pas à ce son extérieur de ses paroles, s'approchaient de lui à la maison pour s'instruire dans les choses mêmes (Marc, IV, 34). Et qui n'admirera ce qu'il faut entendre lorsque les uns sont nommés ceux de dehors, et les autres ceux de la maison? Ou qui pourra pénétrer sans étonnement ce qu'emporte la différence des lieux que Jésus choisissait selon la diversité des rencontres, montant sur une montagne pour de certains discours et pour de certaines actions, comme quand il fut transfiguré, et guérissant au bas les malades qui ne le pouvaient suivre avec ses disciples? Mais ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur les merveilles véritablement divines des Évangiles ni sur celles que S. Paul nous fait remarquer en Jésus-Christ, qui est la sagesse et la parole de Dieu. Ce que nous avons dit peut suffire pour repousser les railleries indignes d'un philosophe, que Celse a voulu faire des mystères de l'Église, en les comparant aux chats, aux singes, aux crocodiles, aux chiens et aux boucs des Égyptiens. Il ne croit pas pourtant avoir encore assez fait connaître le noble caractère de son esprit; et pour n'oublier aucune des ingénieuses comparaisons dont il se peut aviser, pour se divertir à nos dépens, il nous allègue ensuite Castor et Pollux, Hercule, Bacchus et Esculape, qui d'hommes sont devenus dieux, si l'on s'en rapporte aux Grecs. Il dit que bien qu'ils aient fait plusieurs actions d'un grand éclat, à l'avantage du genre humain, nous ne pouvons nous résoudre à les regarder comme des dieux, parce que d'abord c'étaient des hommes; mais que pour notre Jésus, nous soutenons qu'après sa mort . il est apparu à ses disciples les plus affidés. Et afin que son accusation soit plus pressante, il ajoute: Que quand nous disons qu'il est apparu à ses disciples, c'est d'une ombre que cela se doit entendre. Je réponds, que Celse fait voir ici son adresse, en ce qu'il ne veut ni déclarer positivement qu'il n'adore point ces dieux dont il nous parle, de peur qu'en disant son sentiment avec liberté, il ne passât pour athée dans l'esprit de ceux entre les mains de qui son livre pourrait tomber, ni feindre aussi qu'il les reconnaît pour de véritables dieux. Pour nous, il ne nous serait pas plus difficile de le satisfaire sur l'une de ces suppositions, que sur l'autre. Supposant donc que nous disputons contre quelqu'un, qui ne les tienne pas pour des dieux, nous lui demanderons s'il croit qu'ils ne soient rien du tout, mais que leur âme soit tout à fait éteinte, comme il y en a qui disent que l'âme de tous les hommes s'éteint par la mort : ou s'il croit qu'ils subsistent toujours, non à la vérité comme des dieux ; mais soit comme des héros, soit comme de simples âmes, quoi qu'il en soit, comme des êtres immortels, selon la pensée de ceux qui disent que l'âme, séparée du corps, subsiste dans un état d'immortalité. S'il dit qu'ils ne sont rien du tout, ce sera à nous à lui prouver l'immortalité de l'âme, qui est le point fondamental de noire créance. S'il dit qu'ils subsistent, nous ne laisserons pas d'établir notre sentiment touchant l'autre vie, non seulement par rapport à ce que les Grecs en ont enseigné de raisonnable, mais conformément aussi à ce que la révélation divine nous en a appris ; et nous ferons voir par les histoires de ces prétendus héros, qui pendant leur vie ont adoré je ne sais combien de fausses divinités, qu'il est impossible qu'après leur mort, ils aient été reçus au nombre des bienheureux. Car quel jugement pouvons-nous faire d'Hercule, après ce que les auteurs païens nous racontent eux-mêmes de ses débauches et de la vile condition où il se mit chez Omphale déguisé en fille ? Que pouvons-nous penser d'Esculape foudroyé par leur Jupiter et de (Castor et Pollux) ces deux frères,
Qui partageant entre eux el la vie et la mort,
Ne passent point de jours qu'ils ne changent de sort,
Et qui, tels que des dieux, sont adorés des hommes?
(ODYSS., liv. II. v. 502.)
Comment veut-on que ceux-ci qui meurent tant de fois, el ces autres dont nous venons de parler, puissent soutenir le nom de dieux ou même celui de héros? mais il n'en est pas ainsi de notre Jésus. Ce que nous croyons de lui, nous le prouvons par les écrits des prophètes, et nous refusons pas ensuite de comparer son histoire avec celle de ces héros fabuleux, pour faire voir que sa vie a été irrépréhensible; car ses propres ennemis, qui cherchaient de faux témoignages contre lui, ne purent rien trouver qui leur donnât le moindre prétexte de l'accuser de quelque dérèglement. Sa mort aussi ne fut qu'un effet des embûches qu'ils lui dressèrent, ce qui n'a rien de commun avec la foudre dont Esculape fut frappé. A l'égard de Bacchus, qu'y a t-il ou dans sa fureur, ou dans ses habits de femme, qui mérite les honneurs divins? Si, pour défendre leur cause, on a recours aux allégories, il faudra examiner d'un côté si ces allégories sont justes et bien fondées, et de l'autre, si l'on peut croire que des dieux, détrônés et mis en pièces par les Titans, aient une subsistance réelle et soient dignes de nos adorations cl de notre culte. Pour ce qui psi de notre Jésus, lorsqu'il est apparu à ses disciples les plus affidés (afin de parler comme Celse), il leur est apparu réellement; et il faut une impudence extrême, pour oser avancer que cela se doit entendre d'une ombre. S'il en faut venir à la comparaison des histoires, Celse prétend-il que celles de ses héros soient véritables, et que celle de Jésus soit fausse, bien que ceux qui ont écrit cette dernière aient été eux-mêmes les témoins des choses qu'ils ont écrites ; qu'ils aient donné des preuves sensibles de la certitude qu'ils ont eue de ne s'être point trompés en ce qu'ils ont vu, et qu'ils aient assez justifié que leur déposition est sincère, par les souffrances où ils n'ont fait aucune difficulté de s'exposer pour la soutenir? Un homme qui voudra ne rien faire que par raison, sera-t-il jamais capable de se rendre témérairement à l'autorité des uns, et de rejeter sans examen le témoignage îles autres? On dit d'Esculape qu'il y a un fort grand nombre de Grecs et de Barbares qui assurent qu'ils l'ont vu et qu'ils le voient encore souvent prédire l'avenir, guérir des malades et faire d'autres miracles qu'un fantôme ne saurait faire. Celse voudrait que nous le crussions, et il ne nous en blâmerait point. Mais si nous croyons en Jésus sur ce qu'en ont écrit ses disciples, qui ont vu eux-mêmes les merveilles de ses actions, et qui nous ont donné les marques les plus certaines de candeur et de bonne conscience que des hommes en puissent donner dans leurs écrits, nous ne sommes, selon lui, que des extravagants. Où prendra-t-il cependant ce nombre innombrable de Grecs et de Barbares, qu'il dit qui reconnaissent la puissance d'Esculape? mais s'il juge que cela soit de si grand poids, il ne nous sera pas difficile à nous de lui montrer un nombre innombrable de Grecs et de Barbares qui reconnaissent celle de Jésus, dont quelques-uns, pour faire voir que leur foi produit en eux quelque chose d'extraordinaire, guérissent des malades sans y employer d'autres moyens que l'invocation du grand Dieu, au nom de Jésus, avec le récit de l'histoire de l'Évangile. Car nous en avons vu nous-même plusieurs qui ont été ainsi délivrés d'accidents fâcheux, comme d'égarements d'esprit, de manie et d'une infinité d'autres dont ni les hommes, ni les démons, n'avaient pu les soulager. Mais quand j'accorderais qu'un certain démon nommé Écuslape eût le pouvoir de guérir les corps, je pourrais dire à ceux qui admireraient soit les guérisons d'Esculape, soit les prédictions d'Apollon, que la vertu de guérir des maladies corporelles, et celle de prédire l'avenir, sont de l'ordre des choses indifférentes ; car de ce qu'elles se trouvent dans un sujet, il ne s'ensuit pas que les qualités morales de ce sujet soient bonnes ; il est également possible qu'elles soient mauvaises. Ce serait donc à eux à prouver que ceux qui ont la faculté de guérir ou de prédire ne peuvent avoir de mauvaises qualités ; qu'ils en ont nécessairement do bonnes, et que peu s'en faut qu'ils ne méritent de passer pour dieux; mais c'est ce que l'on ne prouvera jamais à l'égard de ceux qui font, soit les guérisons, soit les prédictions dont il s'agit. On voit en effet plusieurs personnes qu'on dit avoir été guéries par eux, qui sont entièrement indignes de vivre, étant si corrompues que même un sage médecin ferait scrupule de les guérir. Il se trouvera aussi que les oracles d'Apollon ne sont pas toujours fort raisonnables. Je n'en veux, pour cette heure, alléguer que deux exemples. Le premier, d'un lutteur nommé, je crois, Cléomède, à qui l'oracle veut que l'on rende les honneurs divins, trouvant dans sa lutte quelque chose de plus digne d'estime, que dans la sagesse de Pythagore et de Socrate, pour qui il n'ordonne rien de pareil. L'autre, du poète Archiloque à qui il donne l'éloge de favori des Muses, quoique ses vers n'aient rien que de sale el de déshonnête, et qu'il ait vécu d'une manière bien impure el bien déréglée pour un favori des Muses qui devait avoir de la piété, si les Muses sont des déesses. Je ne crois pas, en effet, qu'il y ait personne qui n'avoue que si la piété est inséparable de toutes les vertus, elle l'est eu particulier de la modestie et de la pudeur : el je doute fort qu'un homme, qui connaîtrait un peu celles-ci, voulût rien dire d'approchant des saletés qu'Archiloque a mises dans ses vers ïambiques. Si donc, ni le pouvoir de guérir des maladies, ni celui de prédire l'avenir, ne sont pas nécessairement des qualités divines, par quelle raison les veut-on faire passer pour telles dans un Esculape et dans Apollon, quand il serait vrai qu'ils les eussent? Peut-on conclure de là que ce soient des dieux d'une sainteté parfaite, surtout après ce que l'on dit de l'endroit par où l'esprit prophétique d'Apollon, cet esprit qui n'a rien de grossier ni de terrestre, entre dans le corps de la Pythie, comme elle est assise au-dessus du trou sacré? Pour nous, nous ne disons rien de pareil de Jésus, ni de sa puissance : car nous savons que le corps qu'il prit dans le sein de la Vierge, était un corps matériel sujet aux blessures et à la mort comme celui des autres hommes.
Voyons maintenant les aventures étranges que Celse tire de l'histoire et auxquelles il veut bien ajouter foi, du moins dans son écrit, tout incroyables qu'elles paraissent d'elles-mêmes. Il commence par celle d'Aristée,et il la raconte en ces termes : Aristée de Proconnèse, après avoir miraculeusement disparu d'entre les hommes, s'était depuis clairement fait voir en divers temps et en divers lieux, où il avait dit des choses surprenantes. Apollon avait même expressément commandé aux habitants de Métaponte, de le mettre au rang des dieux : et cependant personne ne l'y met plus. Il y a de l'apparence qu'il a pris cela de Pindare et d'Hérodote, mais il suffira de rapporter ici ce que le dernier en dit dans le quatrième livre de son histoire : J'ai déjà marqué, dit-il, d'où était Aristée ; mais ce que j'ai entendu dire de lui dans Proconnèse et à Cyzique, mérite bien d'être su. Aristée, qui était d'une des meilleures maisons de Proconnèse, étant entré un jour dans la boutique d'un foulon, il y mourut. Le foulon ayant bien fermé sa porte, alla incontinent avertir les parents du mort. Mais comme le bruit s'en fut répandu par la ville, un homme de Cyzique, qui venait de celle d'Artace, assura que cela ne pouvait être, qu'il avait rencontré Aristée sur le chemin de Cyzique et lui avait parlé, ce qu'il soutenait hautement. Là-dessus, les parents arrivent chez le foulon avec tout l'appareil nécessaire pour enlever le corps ; mais étant entrés dans la maison, ils n'y trouvent Aristée,ni mort, ni vivant. Sept ans après il se fit voir dans Proconnèse; il y fit ces vers que les Grecs appellent Arimaspées, et il disparut ensuite pour la seconde fois. C'est ce que l'on en dit dans ces villes-là ; mais il faut y ajouter ce que j'ai appris qui arriva aux habitants de Metaponte, en Italie, trois cent quarante ans après le dernier de ces deux événements, comme je le recueille, en comparant ce qu'on dit dans Proconnèse avec ce qu'on dit dans Métaponte. Les Métapontins disent donc qu'Aristée se présenta à eux dans leur pays ; qu'il leur ordonna de bâtir un autel à Apollon, et d'élever tout auprès une statue en l'honneur d'Aristée, de Proconnèse, ajoutant qu'ils étaient ¡es seuls des peuples d'Italie qu'Apollon eût honorés de sa présence; que pour lui, qui se faisait connaître pour Aristée, il avait alors accompagné ce dieu sous la figure d'un corbeau, et que leur ayant ainsi parlé, il disparut ; qu'ils envoyèrent consulter l'oracle de Delphes sur cette vision; et que la Pythie leur répondit qu'ils suivissent le conseil qui leur avait été donné, et qu'ils s'en trouveraient bien ; qu'ainsi ils obéirent aux ordres qu'ils avaient reçus. En effet, la statue qu'ils élevèrent à Aristée, se voit encore joignant celle d'Apollon, dans un petit bois de lauriers qui est au milieu de la place publique. Voilà ce que je sais d'Aristée. Si Celse s'était contenté de faire ce récit sans l'approuver comme véritable, nous lui répondrions autrement; mais puisqu'il veut paraître persuadé qu' Aristée disparut par miracle; que depuis, il s'est clairement fait voir en divers lieux, et qu'il y a dit des choses surprenantes : puisqu'il nous allègue même, comme de son chef, l'exprès commandement qu'Apollon fit aux Métapontins de mettre Aristée au rang des dieux, nous lui pouvons demander: Quoi ! vous prenez pour de pares fables toutes les merveilles que les disciples de Jésus nous disent de lui, vous ne pouvez souffrir qu'on les croie, et vous ne trouvez rien de fabuleux ni d'incroyable dans cette autre histoire? Vous, qui accusez les autres d'une trop grande crédulité, comment ne songez-vous point à justifier celle que vous témoignez pour un fait qui mériterait bien que vous ne le laissassiez pas comme vous faites, sans aucune preuve? Est-ce que la sincérité d'Hérodote et de Pindare passe pour indubitable en voire esprit, pendant que vous refusez toute créance à des personnes qui n'ont point refusé de sceller de tout leur sang la vérité des choses dont leurs écrits ont éternisé la mémoire? C'est donc à votre avis, pour des contes, pour des fables et pour des rêveries qu'ils ont pris une si ferme résolution de vivre dans la misère et de mourir dans les tourments? Mais soyez vous-même l'arbitre du différend que vous faites naître entre Aristée et Jésus, et considérant ce que chacun d'eux a fait pour la correction des mœurs et pour l'établissement des devoirs auxquels la piété nous oblige envers le grand Dieu, jugez par l'événement ce qu'il faut croire des aventures de l'un et de l'autre; si celles de Jésus ne portent pas un caractère divin qui ne paraît nullement dans celles d'Aristée. Car quoi aurait été le dessein de la Providence, en faisant pour ce proconnésien, les miracles dont vous nous parlez ? Quel fruit aurait-elle voulu que les hommes en tirassent? Vous auriez de la peine à le dire. Mais pour nous, après avoir raconté l'histoire de Jésus, nous rendons une raison très solide des choses merveilleuses qu'elle contient; c'est que Dieu a voulu par là confirmer la doctrine salutaire que Jésus a apportée au monde (Ephés., II, 20) : cette doctrine, dont les apôtres ont été comme les fondements, sur la fermeté desquels tout l'édifice du christianisme s'est élevé, dans les temps qui ont suivi, où la main de Dieu parait encore, par un assez grand nombre de guérisons qui se font au nom de Jésus, et par d'autres opérations surprenantes. D'ailleurs, quelle est l'autorité de cet Apollon qui commanda si expressément aux habitants de Métaponte de mettre Aristée au rang des dieux? Quel était son but en cela : et quel avantage prétendait-il que les Métapontins trouvassent à lui obéir, en adorant un dieu qui un peu auparavant n'était qu'un homme? Apollon, selon nous, n'est qu'un démon qui se laisse prendre par la fumée de quelque sacrifice ou par l'effusion de quelque liqueur. Cependant, il vous suffit qu'il ait parlé : sa recommandation rend Aristée digne d'avoir des autels ; mais celle du grand Dieu et de ses saints anges, en faveur de Jésus, apportée aux hommes par les prophètes, non depuis qu'il est venu au monde, mais avant qu'il y parût, a si peu de force sur vous, que vous n'admirez ni les prophètes, remplis de l'esprit divin, ni celui qui était le sujet de toutes leurs prophéties. Il y a pourtant assez de quoi admirer ce grand nombre de prédictions qui, depuis tant d'années, avaient tellement attaché les espérances de toute la nation des Juifs à l'attente de cet avènement du Messie, que dès que Jésus parut, elle se divisa en deux partis, plusieurs le reconnaissant pour celui qui avait été promis par les prophètes, et les autres rejetant avec mépris l'auteur d'une doctrine qui ne permettait pas à ses sectateurs de violer le moins du monde les règles de douceur et de patience qu'elle leur prescrivait. Ce fut même ce qui donna à ces incrédules la hardiesse d'entreprendre contre lui toutes les choses que ses disciples nous racontent avec tant d'ingénuité et de bonne foi, qu'ils n'ont point voulu retrancher de sa merveilleuse histoire ce que plusieurs regardent comme l'opprobre de la religion chrétienne. Aussi, tant le maître que les disciples voulaient-ils que les fidèles ne s'arrêtassent pas uniquement aux miracles
et à la divinité de Jésus comme s'il n'eût point eu de part à la nature humaine et qu'il ne se fût point revêtu de cette chair infirme, dont les mouvements sont contraires à ceux de l'esprit (Gal., V, 17). Ils savaient que cet Être si élevé au-dessus des hommes, qui s'était abaissé jusqu'à leur condition et à leurs faiblesses, jusqu'à prendre un corps et une âme semblables aux leurs, ne contribuait pas moins par cet abaissement que par ce qu'il avait de plus divin, au salut de ceux qui s'attachaient à lui par leur foi. Nous voyons en effet que c'est en lui qu'a commencé l'union de la nature divine avec l'humaine, afin que la nature humaine, unie étroitement avec la divine, devint ainsi divine elle-même, non seulement en Jésus, mais en tous ceux, généralement qui, après avoir cru, conforment leur vie aux préceptes de Jésus; car tous ceux qui les suivent ont part à l'amour de Dieu et entrent dans sa communion. L'Apollon de Celse voulait que les Métapontins missent Aristée au rang des dieux; mais les Métaponlius voyant qu'Aristée n'était qu'un homme et peut-être des moins vertueux préférèrent l'évidence de ces raisons à l'autorité de l'oracle qui leur ordonnait de le reconnaître pour Dieu ou de lui rendre les honneurs divins. Ainsi, ils ne voulurent point obéir à Apollon, et cet ordre de mettre Aristée au rang des dieux n'a été exécuté de personne. Pour ce qui est de Jésus, nous pouvons dire que, comme il était d'une souveraine utilité pour les hommes de le reconnaître pour le Fils de Dieu, pour un Dieu venu sur la terre avec un corps humain et une âme humaine, et qu'au contraire ces démons charnels et terrestres, pour qui les voluptés corporelles ont tant d'appas et qui se l'ont adorer comme des dieux à ceux qui sont mal instruits de la nature des démons, ne trouvaient pas leur compte à le laisser reconnaître pour ce qu'il était, ils firent avec leurs dévots tout ce qu'ils purent pour empêcher que sa doctrine ne s'établît dans le inonde; car ils voyaient bien que si elle s'y établissait, elle en bannirait ces sacrifices et ces libations qui les chatouillaient si agréablement. Mais Dieu, qui avait envoyé Jésus, dissipa toutes les embûches des démons, fit triompher par toute la terre l'Évangile de son Fils, pour la conversion cl pour la correction des hommes, et forma partout des assemblées de fidèles opposées aux autres assemblées de superstitieux, d'intempérants et d'injustes. Car ce sont de ces sortes de personnes que les villes voient ordinairement dans leurs assemblées politiques; mais si l'on compare les assemblées qui servent Dieu selon les enseignements de Jésus-Christ, à celles des peuples dont elles se sont séparées, elles sont parmi ces autres comme des astres dans le monde (Philip.. Il, 15). Et qui n'avouera que ceux de nos assemblées ecclésiastiques qui ont fait le moins de progrès dans la vertu et qui sont dans un degré très bas au prix des plus avancés, valent beaucoup mieux que la plupart de ceux dont les assemblées civiles sont composées? Considérez, par exemple, l'église d'Athènes, vous y verrez régner la douceur et le bon ordre dans le dessein qu'elle a de plaire au grand Dieu, pendant que l'assemblée politique des Athéniens, dans une disposition bien différente, est pleine de confusion et de trouble. J'en dis autant de l'église de Corinthe, comparée à l'assemblée des autres habitants de la même ville, de sorte qu'une personne sincère et équitable, qui voudra y faire réflexion, ne pourra s'empêcher d'admirer celui qui a su et concevoir et exécuter le dessein de former à Dieu des églises au milieu de ces corps politiques, où se font autant de corps à part. Et qui mettrait en parallèle ceux qui gouvernent les unes, et ceux qui gouvernent les autres, trouverait que parmi les conducteurs de nos églises, il y en a qui mériteraient de commander dans une ville habitée par des citoyens divins. s'il y en avait une telle dans le monde, au lieu que ceux qui tiennent le premier rang dans les sociétés civiles, n'ont rien dans leurs moeurs qui les rende dignes de la prééminence qu'il semble que leur dignité leur donne sur les autres hommes. Si l'on veut même prendre en chaque ville le principal magistrat du peuple et le pasteur de l'église, la comparaison qu'on en fera sera toujours à l'avantage du dernier, pour vous faire voir que, bien que ceux qui ont part au gouvernement de nos églises ne soient pas tous égaux, et qu'il y en ait qui ne suivent les autres que de loin dans la voie de la vertu, il est certain pourtant que les moeurs des moins avancés en sainteté sont en général plus pures et mieux réglées que celles des magistrats politiques. Cela étant n'y a-t-il pas toute sorte de raisons de conclure que Jésus, qui a réussi dans une telle entreprise, était accompagné d'une puissance vraiment divine, mais qu'il n'y a rien eu de divin, ni dans Aristée, quelque commandement qu'Apollon ait fait de le mettre nu rang des dieux, ni dans ces autres. dont Celse nous parle? il dit que personne ne prend pour Dieu l'Hyperborée Abaris, quoi qu'il eût le privilège de fendre les airs avec !a même vitesse que sa flèche. Mais il ne faut pas s'en étonner; car à quel dessein la Divinité aurait-elle donné à cet Abaris un pareil privilégie? Quel usage en pouvait-il faire pour le bien des autres hommes ou pour le sien propre, quand j'accorderais que ce n'est point là une fable, mais que c'est l'effet de quelque cause surnaturelle? Au lieu que quand on me dit que mon Jésus a été élevé dans la gloire (I Tim., Ill 16), j'en vois la raison dans la sagesse de Dieu qui, par ce miracle qu'il a fait pour le maître, en la présence des disciples, a voulu les attacher à lui afin qu'étant convaincus que sa doctrine était non des hommes, mais du ciel, ils la soutinssent avec un courage inébranlable, ils se consacrassent au service du grand Dieu, et se le proposassent pour la fin de toutes leurs actions, comme ayant à lui en rendre compte dans ce jugement où chacun doit recevoir la récompense du bien ou du mal qu'il aura fait en cette vie.
Celse rapporte aussi l'histoire de ce Clazoménien (nomme Hérmotime), dont l'âme, à ce qu'on dit . sortait souvent de son corps, pour aller faire des courses en divers lieux. Et cependant, ajoute-t-il, il ne passe point non plus pour dieu parmi les hommes. Mais il lui faut répondre que ce sont peut-être quelques mauvais démons qui ont trouvé le moyen de faire publier ces choses (car je ne crois pas qu'ils aient trouvé celui de les faire effectivement arriver), afin que ce que les prophètes ont écrit de Jésus et ce qu'il a dit lui-même, ou fût rejeté, comme des fables pareilles à celle-là, ru ne fût pas plus admiré comme n'ayan» rien de plus extraordinaire. Notre Jésus disait de son âme, pour montrer qu'elle ne devait pas être séparée de son corps par une nécessité naturelle (Jean, X, 18), mais par un effet du pouvoir surnaturel qui lui avait été donné d'en disposera sa volonté : Nul ne m'ôte mon âme, mais c'est de moi-même que je la quitte : j'ai te pouvoir de la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre (Matth., XXVII, 46, et 50). Il la quitta donc, pour user de ce pouvoir, lorsqu'après avoir dit : Mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné? Il jeta un grand cri et rendit l'esprit (Jean, XIX, 33) : prévenant les bourreaux, qui avaient ordre de rompre les jambes aux crucifiés, pour abréger leur supplice. Il la reprit ensuite, lorsqu'il se fit voir à ses disciples, comme il l'avait prédit devant eux aux Juifs incrédules. Abattez ce temple, avait-il d'il, et je le relèverai en trois jours (Jean, II, 19). Par où il entendait parler du temple de son corps, touchant lequel les prophètes avaient fait la même prédiction en divers endroits et entre autres dans cet oracle: Ma chair reposera en espérance; parce que tu ne laisseras point mon âme dans le sépulcre et ne permettras point que ton Saint éprouve la corruption (Ps. XV ou XVI, 9).
Voici encore un nouvel exemple que Celse tire des histoires grecques, pour faire voir qu'il les a bien lues. C'est celui de Cléomède, d'Astypalée, qui étant entré dans un coffre et le tenant de force fermé sur lui, s'évada miraculeusement, de sorte, dit-il, que ceux qui le poursuivaient, ayant rompu le coffre, ils ne l'y trouvèrent plus. Mais si c'est là encore une fable, comme nous n'en doutons point, et si la divinité qu'on y mêle, ne s'y fait sentir par aucun bien procuré aux hommes, on ne doit pas en faire comparaison avec l'histoire de Jésus autorisée, et par la conversion de tant de personnes qui composent nos églises, et par tontes les prophéties qui ont parlé de lui, et par les diverses guérisons qui se font en son nom, et par la profondeur des mystères qu'on découvre en sa doctrine, quand on ne se contente pas d'une simple foi, mais qu'on examine avec soin les saintes écritures, pour tâcher d'en pénétrer le sens. C'est ce qu'il nous ordonne lui-même par ces paroles : Examinez avec soin les Écritures (Jean, V, 39). C'est aussi ce que saint Paul nous recommande, lorsqu'il dit qu'il faut que nous sachions comment nous devons répondre à chaque personne (Coloss., IV, 6): et un autre apôtre, qui veut que nous soyons toujours prêts à rendre raison de notre foi à tous ceux qui le souhaiteront (I. Pier. Ill, 15). Si Celse veut qu'on lui accorde que ce qu'il rapporte ici n'est point une fable, qu'il nous apprenne donc dans quelle vue l'auteur du miracle, dont il s'agit, l'aurait voulu faire pour Cléomède; car s'il nous en marque quelqu'une qui ail de l'apparence et qui soit digne de Dieu, nous verrons ce qui nous aurons à lui dire : mais s'il ne trouve pas seulement des raisons probables à nous alléguer là-dessus, cela même qu'il n'en trouvera point nous mettra en droit, ou de décrier son histoire comme fausse et de nous moquer de ceux qui la reçoivent, ou de soutenir que ce ne fut qu'une illusion pareille à celle des magiciens, par laquelle quelque démon trompa les yeux du peuple d'Astypalée: quoique Celse nous dise comme s'il prononçait un oracle, que Cléomède s'évada miraculeusement du coffre où il était entré. Je ne pense pas qu'il ait d'autres exemples à nous produire : mais pour faire croire qu'il en omet plusieurs à dessein, on pourrait, ajoute-t-il, rapporter encore un fort grand nombre d'histoires semblables. Soit donc: je veux qu'il en ait plusieurs autres semblables à rapporter de personnes qui n'ont fait nul bien au monde, y pourrait-on rien trouver de ce que l'on trouve en Jésus, quand on considère la nature de ses miracles, dont nous avons déjà tant parlé ? Celse prétend ensuite, qu'en adorant un prisonnier, comme il dit, exécuté à mort, nous soyons dans les mêmes termes que les Gètes qui adorent Zamolxis ; que les Ciliciens qui adorent Mopse; que les Acarnaniens qui adorent Amphiloque, que les Thébains qui adorent Amphiarée, et que les Lébadiens qui adorent Trophonius. Mais il ne sera pas difficile de faire voir que sa prétention est mal fondée; car les peuples dont il parle ont bâti des temples et dressé des simulacres à ceux qu'ils adorent, au lieu que nous condamnons tout ce culte, jugeant qu'il convient bien moins à la divinité qu'à des démons, qui sont, je ne sais comment, attachés à de certains lieux, soit qu'ils les aient choisis eux-mêmes pour y faire, s'il faut ainsi dire, leur demeure, ou qu'ils y aient été attirés par des cérémonies superstitieuses et par le pouvoir de la magie. Ce que nous admirons donc en Jésus, c'est qu'il ait détaché nos esprits de toutes les choses qui tombent sous les sens, c'est-à-dire qui non seulement sont corruptibles, mais qui doivent même nécessairement se corrompre, et qu'il les ait élevés jusqu'au grand Dieu qui ne demande qu'on l'honore que par une vie pure et par des prières. Nous lui présentons les nôtres par ce même Jésus qui, comme il tient le milieu entre les natures créées et la nature incréée, nous apporte les grâces de son Père, et porte aussi nos prières à ce grand Dieu en qualité de notre Pontife (Hebr. III, 1). Je ne sais pas, au reste, pourquoi Celse parle comme il fait; mais il me donne envie de lui faire une petite question qui ne sera pas hors de propos : savoir, s'il n'y a rien de réel sous tous ces noms qu il a ramassés, et que ce que l'on dit des prodiges de Trophonius à Lébadie, d'Amphiarée dans son temple de Thèbes, d'Amphiloque dans l'Acarnanie, et de Mopse dans la Cilicie, ne soient que des fables; ou si, dans tous ces lieux-là, il y a quelque démon, quelque héros ou même quelque dieu qui y fasse des choses plus qu'humaines. S'il dit qu'il n'y reconnaît rien d'extraordinaire, soit de la part de Dieu, soit de la part des démons, qu'il se découvre donc une bonne fois pour ce qu'il est, pour un Épicurien, qui est dans d'autres principes que les Grecs, qui n'adore pas leurs dieux, et qui croit qu'il n'y a point de démons. Qu'il avoue encore que c'est en vain qu'il a posé jusqu'ici et qu'il posera ci-après pour véritables des choses qu'il ne croit pas telles. S'il dit au contraire que ceux dont il s'agit sont ou des démons, ou des héros, ou des dieux, qu'il prenne garde que cela ne donne lieu de conclure malgré lui, qu'on en peut dire autant de Jésus qui, par conséquent, aura bien pu persuader à plusieurs personnes que sa venue dans le monde avait quelque chose de divin, ce que Celse ne saurait accorder qu'on ne le contraigne de confesser en même temps que le pouvoir de Jésus est supérieur à celui de tous ces autres, au rang desquels il l'aura mis ; car, pour eux, ils ne s'opposent point au culte les uns des autres, mais notre Jésus, qui se sent assez fort de lui-même et qui les regarde tous comme beaucoup au-dessous de lui, défend d'avoir pour eux d'autre estime que pour de mauvais démons qui habitent dans quelque coin de ce bas monde, parce qu'il ne leur est pas permis de s'élever jusqu'à cette région toute pure et toute divine ou il n'entre rien de ce qu'il y a de grossier sur la terre, le centre de toutes les impuretés.
Ce qu'il dit aussi du jeune Antinoüs, le mignon de l'empereur Adrien, et des honneurs qu'on lui rend à Antinople, ville d'Égypte, soutenant que ceux que nous rendons à Jésus sont de même genre, n'est encore qu'un effet de sa passion, comme il est aisé à l'en convaincre; car cet efféminé, qui oublia même son sexe, qu'a-t-il de commun avec la conduite grave et honnête de notre Jésus, à qui ses ennemis, quoiqu'ils l'aient chargé de mille fausses accusations, n'ont jamais pu reprocher d'avoir eu la moindre tache d'intempérance? il ne faut qu'un peu de lumière et d'équité pour juger que ce sont les charmes et les prestiges des Égyptiens, qui ont donné à Antinoüs la réputation de faire je ne sais quels miracles après sa mort, dans la ville qui porte son nom, comme on voit que, par des secrets semblables, ceux qui se mêlent des mêmes sciences, soit en Égypte, soit ailleurs, attachent à d'autres temples quelques démons qui prédisent l'avenir, qui guérissent
des maladies, et qui sou vent même, pour donner de la frayeur à lu populace simple et grossière, tourmentent les personnes qui ont mangé de certaines viandes défendues, ou qui ont touché le corps d'un mort. C'est de cet ordre qu'est le dieu que l'on sert à Antinople. Il y a des fourbes assez hardie classez adroits pour servir de faux témoins à sa puissance, pendant que quelques misérables s'imaginent l'éprouver effectivement, les uns trompés par le démon qui habile là, les autres pressés par les remords d'une conscience faible, qui leur fait croire que la vengeance divine d'Antinoüs les poursuit. Il faut faire le même jugement de leurs vains mystères, et de leurs prétendus oracles qui sont bien éloignés de ce qui fait que nous adorons Jésus ; car ce n'est pas une troupe d'imposteurs qui, par déférence pour les ordres d'un empereur ou par complaisance pour les désirs de quelque autre prince, aient entrepris de faire passer Jésus pour Dieu : c'est le Créateur même de l'univers qui, par un effet de cette vertu admirable qu'a sa voix de se faire obéir, dès qu'elle se fait entendre, l'a déclaré digne de recevoir les hommages, non seulement des hommes qui voudraient se convertir, mais aussi des démons et des autres puissances invisibles, de sorte qu'on voit qu'elles lui sont soumises jusqu'à présent, soit par la crainte de son nom plein d'autorité, soit par le respect qu'elles lui portent, comme à leur prince légitime. Sans une telle déclaration de la part de Dieu, les démons ne sortiraient pas, comme ils font, du corps des possédés, à la simple prononciation du nom de Jésus. Les Égyptiens au reste, trouveront que c'est faire honneur à cet Antinoüs qu'ils adorent, de le mettre au rang d'Apollon et de Jupiter, et ils souffriront volontiers qu'on les lui compare : car c'est une fausseté tout évidente que ce qu'avance Celse : Qu'ils ne sauraient souffrir qu'on lui compare Jupiter ou Apollon. Mais les chrétiens savent que la vie éternelle qui leur est promise, consiste à connaître le seul Dieu véritable et tout-puissant et Jésus-Christ qu'il a envoyé (Jean, XVII, 3 ). Ils ont appris aussi que tous les dieux des nations sont des démons carnassiers,(Ps. XCXV ou XCXVI, 5) qui courent après les victimes, et le sang, et les autres dépendances des sacrifices, cherchant à séduire ceux qui ne mettent pas leur espérance dans le grand Dieu ; mais que les saints anges de Dieu, les anges célestes ont une nature et des inclinations bien différentes de celles de tous les démens dont la terre est le séjour, et qu'ils ne sont connus que d'un petit nombre de personnes éclairées et studieuses. Si l'on fait donc de pareilles comparaisons aux chrétiens, et qu'on leur parle d'Apollon ou de Jupiter ou de quelque autre de ceux qu'on cherche à se rendre favorables par la fumée et par le sang des victimes, ce sont eux qui ne le pourront souffrir. Les uns en seront choqués dans leur simplicité, qui fait qu'encore qu'ils ne puissent rendre raison de la créance qu'ils ont reçue, ils ne laissent pas de la retenir fidèlement ; mais les autres repousseront cette injure par des considérations solides et profondes, tirées (comme on parle dans les écoles) de l'essence intérieure des choses. Ils s'étendront à parler de Dieu et de ceux à qui Dieu, pour l'amour de son Fils unique, Dieu le Verbe, fait I'honneur de communiquer et sa divinité et son nom. Ils parleront amplement aussi tant des anges divins que de ceux qui sont les ennemis de la vérité et qui, étant tombés dans l'erreur, en poussent les suites jusqu'à vouloir passer ou pour des dieux, ou pour des anges de Dieu, ou pour de bons génies, ou pour des héros, c'est-à-dire des âmes humaines qui, à cause de leur vertu, ont été changées en une nature plus excellente. Ces chrétiens éclairés feront voir que comme, dans la philosophie, plusieurs ne s'imaginent avoir trouvé la vérité que sur ce qu ils se sont éblouis eux-mêmes par quelques raisonnements probables, ou qu'ils se sont rendus trop légèrement à ceux dont d'autres se sont servis avant eux, ainsi parmi les âmes dépouillées de leurs corps, parmi les anges et parmi les démons, il y en a qui se laissent entraîner par quelques probabilités à prendre le nom de dieux. Et parce que les raisons qui les frappent ne sont pas assez de la portée des hommes, pour nous permettre d'en faire un juste et parfait examen, le plus sûr, pour quelque homme que ce soit, c'est sans doute de ne se fier à aucun d'eux, comme si c'était un dieu ; mais uniquement à Jésus-Christ qui, étant l'arbitre et le directeur de toutes choses, connaît parfaitement ce qu'ils sont et l'a découvert à quelque peu de personnes. Pour ce qui est donc d'Antinoüs et de ces autres qu'on adore ou en Égypte ou en Grèce, la foi que l'on a pour eux est, s'il faut ainsi dire, malheureuse ; mais celle que l'on a pour Jésus doit passer et pour heureuse et pour bien fondée, pour heureuse, à l'égard du commun de ceux qui l'embrassent ; pour bien fondée à l'égard du petit nombre de ceux qui l'examinent avec soin; car je ne crains pas de dire qu'à parler comme on parle ordinairement, il y a une sorte de foi que l'on peut nommer heureuse, de laquelle Dieu a les raisons par devers lui, puisque ce n'est point sans cause qu'il partage si diversement ses faveurs à tous les hommes qui viennent au monde. Et les Grecs eux-mêmes avoueront que le bonheur a beaucoup de part à ce qui forme ceux qu'on estime les plus sages ; qu'il lui faut attribuer, par exemple, l'occasion de se faire instruire par un tel ou par un tel docteur ; la rencontre d'un maître qui suive de bons principes, y en ayant d'autres qui en suivent de tout contraires ; et l'éducation avec des personnes vertueuses. En effet on en voit plusieurs qui sont nourris de telle manière, qu'il ne leur est pas même permis de se faire aucune idée des véritables biens, et qui, dès leur enfance servent aux passions brutales de quelques infâmes débauchés, ou se trouvent réduits à être esclaves, ou tombent dans quelque pareille infortune qui empêche l'âme île s'élever. Il ne faut pas douter que la Providence n'ait de bonnes raisons de ce qu'elle fait en tout cela ; mais il est difficile que les hommes les découvrent. J'ai cru devoir faire cette espèce de digression pour répondre à ce reproche : Que peut-on attendre d'une foi qui embrasse le premier objet qui se présente ? Il fallait bien par la différence de l'éducation des hommes, montrer la différence d« leur foi à l'égard de laquelle les uns sont plus heureux ou plus malheureux que les autres, et passer de là à faire voir qu'il semble que ce qu'on nomme bonheur ou malheur contribue, dans les plus habiles même, à produire ce qui leur donne tant de réputation, et à les mettre dans les sentiments qu'on dirait pour l'ordinaire que la raison seule leur inspire.
Mais en voilà assez sur cette matière. Suivons Celse qui ajoute que c'est la foi dont nos âmes sont préoccupées qui nous attache ainsi à Jésus. J'avoue que c'est notre foi qui nous attache à lui ; mais voyez si l'on peut s'empêcher de reconnaître pour légitime une foi qui a le grand Dieu pour objet, si celui qui l'a fait naître dans nos cœurs ne mérite pas que nous lui en sachions gré, et si nous ne devons pas croire qu'il ne l'a ni entrepris ni exécuté sans l'assistance divine. Nous croyons aussi que ceux qui ont écrit l'histoire de l'Évangile étaient des personnes sincères; mais c'est que nous voyons clairement dans leurs écrits des marques de leur piété et de leur candeur, n'y découvrant rien qui sente le déguisement, l'artifice, la fourbe ou l'imposture. Nous sommes persuadés que des esprits qui n'avaient pas été formés dans les écoles es Grecs, pour y apprendre les subtilités et les tours insinuants des sophistes ou les finesses de la rhétorique du barreau, n'auraient pas été capables d'inventer des choses si propres d'elles-mêmes à nous inspirer, avec la foi qu'ils nous demandaient, la résolution d'y conformer notre vie. El je ne doute pas que ce ne soit pour cette raison que Jésus voulut employer de tels hérauts à publier sa doctrine, afin qu'on n'eût aucun lieu de soupçonner que ce fût par l'illusion de quelques sophismes qu'elle se soutint ; mais qu'au contraire les personnes intelligentes connussent évidemment que Dieu, favorisant la bonne foi de nos auteurs, jointe, s'il le faut dire, à une grande simplicité, l'avait accompagnée d'une vertu et d'une efficace qui avait beaucoup plus fait qu'on ne saurait jamais espérer de l'éloquence grecque avec ses discours les plus étudiés et les mieux suivis, avec toutes ses figures et tous ses ornements. D'ailleurs n'est-il pas vrai que les principes de notre foi s'accordent si parfaitement avec les premières et les plus communes idées que la nature nous donne, qu'ils s'insinuent d'eux-mêmes dans un esprit bien disposé? Car quoique la corruption, fortifiée par les préceptes et par les exemples soit assez générale et assez puissante dans le monde, sur le fait des simulacres, pour en faire les dieux d'une infinité de gens, comme si des ouvrages d'or, d'argent, d'ivoire ou de pierre méritaient d'être adorés : il est certain pourtant que si l'on veut suivre ces idées naturelles, l'on doit penser que Dieu n'est rien moins qu'une matière corruptible, et qu'il ne saurait être honoré dans ces choses inanimées où les hommes prétendent le représenter, soit par de véritables images, soit par des symboles. Ainsi l'on conclut bientôt que ces simulacres ne peuvent être des dieux, et que ces ouvrages n'ont aucune proportion avec l'Ouvrier de toutes choses, étant si petits en comparaison de ce grand Dieu qui a créé, qui soutient et qui gouverne l'univers (Act., XVII, 29). L'âme raisonnable faisant aussi réflexion sur ce qu'elle est elle-même, et reconnaissant l'affinité qu'elle a avec la nature divine, rejette tout d'un coup ceux qu'elle avait jusque-là pris pour des dieux, et se sent naturellement portée à l'amour du Créateur : et par une suite de cet amour, elle s'attache fortement à celui qui a le premier appris à tous les peuples ce qu'ils devaient croire de Dieu et de son royaume, le leur ayant fait enseigner par ses disciples choisis, qu'il revêtit pour cela d'une vertu et d'une puissance surnaturelles.
Celse ajoute encore que bien que Jésus ait eu un corps mortel, nous ne laissons pas d'en parler comme d'un Dieu; et que nous croyons même que la piété nous y oblige. Mais c'est un reproche qu il nous a déjà fait je ne sais combien de fois : et il serait inutile de s'y arrêter après l'avoir repoussé aussi souvent que nous avons fait. Que nos accusateurs sachent néanmoins que celui que nous disons et que nous sommes persuades qui est Dieu et le Fils de Dieu de tout temps, c'est la propre parole (Jean, I, 1 ), la propre sagesse et la propre vérité de Dieu ; mais que, selon nous, son corps mortel, animé d'une âme humaine a reçu de très grands avantages d'avoir été non seulement joint, mais uni et mêlé avec lui, et qu'ayant été fait participant de sa divinité, il a été changé en Dieu. Après cela si quelqu'un s'offense encore de ce que nous oisons, comme si nous l'entendions précisément du corps de Jésus, je le renvoie à ce que les Grecs enseignent touchant la matière première qui d'elle-même n'a aucune qualité, mais qui reçoit toutes celles que le souverain Être lui veut imprimer, et qui d'une moins noble passe souvent à d'autres plus excellentes ; car si ce qu'ils enseignent est vrai, faut-il s'étonner que les qualités mortelles du corps de Jésus aient été changées par la volonté de Dieu et par la conduite de sa Providence en des qualités célestes et divines? Celse ne s'exprime donc pas en logicien lorsque, comparant la chair humaine de Jésus à de l'or, à de l'argent et à des pierres, il dit qu'elle est plus corruptible que ces matières : car, à parler exactement, comme de deux choses incorruptibles, l'une n'est pas plus incorruptible que l'autre; ainsi de deux choses corruptibles celle-ci n'est pas plus corruptible que celle-là. Mais quand la corruptibilité ne serait pas égale dans toutes les choses corruptibles, nous dirions toujours que, si cette matière, indéterminée à toutes les formes, peut changer de qualité, on ne doit pas juger impossible que la chair de Jésus en ait changé, et qu'afin de pouvoir demeurer dans la région éthérée et même au-dessus, elle se soit dépouillée de toutes ses infirmités et de ce que Celse appelle le plus impur. En quoi il s'éloigne encore de l'exactitude d'un philosophe ; car il n'y a proprement d'impur que ce qui est tel par le vice : et par conséquent la nature des corps n'est point impure ; puisqu'un tant que corporelle elle n'a rien de vicieux qui puisse produire l'impureté; mais comme il prévoyait notre réponse, il parle en ces termes du changement que nous venons d'expliquer : Peut-être qu'en laissant ces qualités il sera devenu Dieu. N'est-ce pas ce que l'on peut dire beaucoup plutôt d'Esculape, de Bacchus et d'Hercule ? Il lui faut donc demander ce qu'Esculape, Hercule et Bacchus ont fait de si admirable, et à quelles personnes ils ont inspiré des sentiments de sagesse et de vertu par leurs discours ou par leur exemple, pour mériter de devenir dieux. Lisons toutes leurs histoires, et voyons s'ils ont été exempts d'injustice, d'intempérance, d'emportement et de lâcheté. Sil se trouve qu'ils en aient été exempts, à la bonne heure ; que Celse ait raison de les égaler à Jésus ; mais s'il se trouve au contraire que pour une action digne de quelque louange, on leur en attribue manifestement un nombre infini de blâmables, sur quel fondement est-ce qu'on doit dire d'eux qu'ayant quitté leur corps mortel ils sont devenus dieux beaucoup plus tôt qu'on ne le doit dire de Jésus.
Il dit ensuite que quand nous voyons qu'on adore Jupiter, dont on montre le tombeau en Crète, nous nous en moquons sans savoir ni pourquoi ni comment ce tombeau se montre ; et que cependant nous adorons nous-mêmes un homme mis dans le tombeau. Voyez de quelle manière il fait l'apologie des Crétois, et celle de Jupiter et de son sépulcre, insinuant que c'est pour quelques raisons allégoriques qu'on a inventé cette fable touchant Jupiter, pendant qu'il nous condamne, nous qui avouons bien que notre Jésus a été mis dans le sépulcre, mais qui soutenons qu'il en est sorti vivant, ce que les Crétois ne disent pas de leur Jupiter. Puisqu'il croit, au reste, que pour nous fermer la bouche sur le sujet de ce tombeau de Jupiter, que l'on montre en Crète, il suffit de nous dire que nous ne savons ni pourquoi ni comment cela se fait ; il sera bon de remarquer que Callimaque, Cyrénien, qui avait lu tant de poèmes et qui avait fait des recueils de presque toute l'histoire grecque, ne reconnaît point d'allégorie dans ce que l'on dit de Jupiter et de son tombeau : ce qui fait qu'il s'emporte ainsi contre les Crétois dans son hymne pour Jupiter:
Les Crétois sont toujours menteurs ;
Et sur la foi de tels auteurs
Ton histoire est un peu suspecte :
Ils t'ont mis sous un monument,
Toi, grand Dieu, que la mort respecte,
Et qui vis éternellement;
mais lui qui nie par là que Jupiter soit mort et que son tombeau se voie en Crète, nous apprend, toutefois qu'il a commencé à mourir ; car la naissance telle qu'on la reçoit sur terre est le commencement de la mort : et voici ce qu'il dit :
Parrhase en ses forêts te vit naître de Rhée.
Comme il nie donc que Jupiter soit né en Crète, parce qu'on prétend qu'il y soit mort. il devait voir que s'il est né en Arcadie. il s'ensuit nécessairement qu'il a dû mourir. Il en parle de cette manière :
Des peuples d'Arcadie et des peuples de Crète
La dispute n'est pas secrète ;
Mais leur droit est litigieux.
Les uns et les autres se vantent
De l'avoir vu naître chez eux ;
Jupiter, dis-nous ceux qui mentent.
Les Crétois sont toujours menteurs ;
et ce qui suit. L'injustice de Celse nous a engagés dans ces recherches ; car il veut bien croire, sur le témoignage de nos historiens, que Jésus est mort et qu'il a été mis au sépulcre ; mais il prend sa résurrection pour une fable, bien qu'elle eût été prédite par tant de prophètes et qu'il y ait tant de preuves des apparitions de Jésus ressuscité.