Contre Celse (Contra Celsum) (page 6)

Origène · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — Contre Celse (8 livres) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Après cela il allègue contre nous ce que disent quelques personnes, en fort petit nombre, qui portent le nom de chrétiens, mais qui s'éloignent de la doctrine de Jésus, et qui, bien loin d'être les plus éclairés, comme il le pose, sont tout au contraire les plus grossiers. Voici, dit-il, leurs maximes : loin d'ici tous ceux qui ont quelque savoir, quelque sagesse ou quelque prudence; ce sont là, selon nous, de mauvaises qualités ; mais que les ignorants, les fous et les étourdis approchent hardiment. En reconnaissant, ajoute-t-il, que de telles gens sont dignes de leur Dieu, ils confessent, par même moyen, qu'ils ne veulent et qu'ils ne peuvent gagner que des personnes sans esprit, sans jugement et sans vertu, des femmes, des enfants et des esclaves. Je réponds par un exemple. Jésus a recommandé la continence lorsqu'il a dit : Quiconque regarde une femme avec un mauvais désir, a déjà commis t'adultère dans son coeur (Matth., V, 28). Si quelqu'un voyait donc que dans cette multitude infinie de chrétiens il y en eût quelque petit nombre qui, voulant passer pour tels, ne laissassent pas de s'abandonner à la débauche, il aurait raison de condamner leur vie comme peu conforme aux préceptes de Jésus, mais il aurait tort de s'en prendre aux préceptes mêmes. Ainsi, s'il se trouve que la doctrine chrétienne nous appelle à la sagesse autant qu'aucune autre, il faudra seulement blâmer ceux qui, pour défendre leur stupidité disent non ce que Celse leur fait dire (car il n'y a point de gens assez grossiers ni assez brutaux pour parler si crûment), mais quelques autres choses beaucoup moins fortes, par où ils témoignent n'approuver pas l'étude de la sagesse. Or que notre doctrine nous appelle à être sages, c'est ce que nous pouvons prouver, et par les anciennes Écritures, que nous recevons comme les Juifs, et par celles qu'on y a jointes depuis le temps de Jésus, que nos églises reconnaissent pour divines. David dit à Dieu dans la prière qu'il lui fait au psaume L. Tu m'as révélé les secrets et les mystères de ta sagesse (Ps. L ou Ll, 8). Et qui lira ce livre des Psaumes, trouvera qu'il est tout rempli de sages enseignements. Salomon est loué d'avoir demandé la sagesse (III Rois, III, 10 ) : et l'on peut voir dans ses écrits des traces de celle qui lui fut donnée. Car ils sont composés de sentences qui renferment un grand sens en peu de mots ; et il y fait en plusieurs endroits l'éloge de la sagesse avec des exhortations à la chercher. Il fut si sage, qu'au bruit de son nom et de celui du Seigneur, la reine de Saba le vint éprouver par des questions obscures. Elle lui parla de tout ce qu'elle avait dans le cœur, et il répondit à toutes ses questions. Il n'y eut aucune chose que le roi n'entendit et qu'il ne lui expliquât. Alors la reine de Saba voyant toute la sagesse de Salomon et l'ordre admirable de sa cour. elle en fut toute ravie,, et elle dit au roi: Ce qu'on m'avait dit en mon pays de toi et de ta sagesse était très véritable. Je ne croyais pas néanmoins ce qu'on m'en disait jusqu'à ce que je sois venue moi-même et que je l'aie vu de mes propres yeux. Mais on ne m avait pas dit la moitié de ce qui en est. Ta sagesse et tes autres avantages passent de beaucoup tout ce que la renommée m'en avait appris (III Rois, X, 1 ). Nous lisons ailleurs : que Dieu donna à Salomon une abondance de sagesse, de prudence et de lumières égale au sable de la mer; de sorte que sa sagesse surpassa celle de tous les anciens, de tous les sages d'Égypte et de tous les hommes. Il fut plus sage que Géthan Ezarite, qu'Einad. Calcad et Aradab. enfants de Madi: et sa réputation se répandit de tous côtés dans les pays étrangers. Salomon mit aussi au jour mille paraboles, et composa cinq mille cantiques. Il traita de toutes les plantes, depuis le cèdre, qui croît sur le Liban, jusqu'à l'hyssope qui sort des murailles; il parla de tous les animaux tant aquatiques que terrestres. Enfin tous les peuples venaient entendre la sagesse de Salomon: et tous les rois de la terre envoyaient vers lui, sur le rapport qu'on leur en faisait (Ibid. IV, 29). Notre doctrine est si éloignée de ne vouloir pas de sages parmi ses fidèles, que pour exercer l'esprit de ceux qui l'embrassent, elle se cache tantôt sous des expressions obscures et énigmatiques, tantôt sons des paraboles et sous des emblèmes. Osée, l'un de nos prophètes, parle ainsi à la fin de son livre : Qui est sage ? et il comprendra ceci : qui est prudent ? et il l'entendra (Osée, XIV, 9). Daniel et ses compagnons ayant été emmenés captifs à Babylone, firent de si grands progrès dans les sciences mêmes qu'on y cultivait, qu'ils se rendirent dix fois plus savants que tous les sages qui approchaient de la personne du roi (Dan., I, 20). De là vient qu'Ézéchiel s'adressant au prince de Tyr, qui était tout fier de sa sagesse, lui demande, Es-tu plus sage que Daniel ? Tout ce qui est caché ne t'a point été découvert (Ezéc., XXVIII, 3 ; Marc. . IV, 2, 34). Si l'on veut maintenant passer aux nouvelles Écritures, on verra que Jésus propose des paraboles à la foule de ses auditeurs, ne jugeant pas ceux de dehors dignes d'autre chose que de ces instructions extérieures : mais qu'étant en particulier, il explique tout à ses disciples, qu'il préfère à ces troupes comme les légitimes héritiers de sa sagesse. Il fait cette promesse à ceux qui croiraient en lui : Je vous enverrai des sages et des docteurs; mais ils tueront les uns, et ils crucifieront les autres (Matth. XXIII, 34). Et S. Paul faisant l'énumération des grâces de Dieu, met au premier rang le don de la sagesse (I Cor., Xll, 8, 9) : il nomme ensuite le don de la science comme inférieur, et puis le don de la foi comme au dessous encore. Après quoi il passe au don de faire des miracles el à celui de guérir les maladies; pour montrer, en les plaçant ainsi, que les grâces spirituelles sont bien plus considérables, selon lui, que les dons corporels les plus éclatants. S. Etienne, dans les Actes des Apôtres, rend témoignage au grand savoir de Moïse, lorsqu'il dit de lui, qu'il fut instruit dans toute la sagesse des Égyptiens (Act., VII, 22) : ce qu'il tire sans doute de quelques anciens écrits qui n'étaient pas entre les mains de tout le monde. Aussi Moïse fut-il soupçonné de ne faire pas ses miracles par l'ordre et par la vertu de Dieu, comme il s'en vantait, mais par les secrets de la science qu'il avait apprise eu Égypte ( Exode, VII, 11 ). Dans cette pensée, le roi fit venir ses sages, ses magiciens et ceux, qui étaient les plus célèbres par leurs enchantements ; mais on connut bientôt que tout leur savoir n'était rien en comparaison du savoir de Moïse, et que celui-ci était d'une espèce bien plus sublime. Ce qui fait croire à quelques-uns que notre religion rejette les sages, c'est peut-être ce que S. Paul dit dans sa première Épître aux Corinthiens, parlant à des Grecs qui avaient une haute opinion de la sagesse grecque (I Cor., I. 18, etc.). Mais qu'ils sachent que, comme notre sainte doctrine se moque des hommes vains qui, négligeant la connaissance des choses spirituelles, invisibles et éternelles, s'attachent uniquement aux choses sensibles dont ils font leur tout, et qu'à cause de cela, elle les appelle les sages de ce monde : elle met aussi une grande différence entre les dogmes. Il y en a qui rapportent tout aux corps et à la matière, suivant lesquels on pose que tous les êtres, proprement dits, sont corporels et qu'il ne faut point admettre ces autres substances qu'on nomme invisibles ou immatérielles. Ce sont ces dogmes que S. Paul appelle, la sagesse de ce monde, qui se détruit et qui périt ; ou, la sagesse de ce siècle. Mais il y en a d'autres qui détachent nos âmes de la terre, pour les élever dans la félicité de Dieu, ou, selon le style des chrétiens, dans la gloire de son royaume; et qui, nous inspirant du mépris pour ce qui frappe la vue ou les autres sens, comme pour des choses périssables, nous font porter nos désirs et nos espérances vers des objets qui ne se peuvent ni voir ni toucher. Ce sont ceux-là que S. Paul appelle, la sagesse de Dieu. Et comme il est sincère, il dit à l'égard des vérités que quelques sages d'entre les Grecs avaient découvertes, qu'ayant connu Dieu . ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces (Rom., I, 21). Il témoigne par là, qu'ils connaissaient Dieu ; et pour montrer que ce n'était pas sans le secours de Dieu même, il assure que c'est Dieu qui leur avait donné cette connaissance, (Rom., I, 19), voulant parler, si je ne me trompe, de ceux qui, des choses visibles montent aux choses spirituelles. En effet il ajoute : Ce qui est invisible en Dieu, tant sa puissance éternelle que sa divinité, est visible en ses ouvrages, et s'y fait connaître depuis la création du monde : ainsi ces personnes sont inexcusables, parce qu'ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ( Rom. 1, 20, et 21). Peut-être aussi que ce qui fait croire que notre doctrine est ennemie du savoir, de la sagesse et de la prudence, ce sont ces autres paroles de S. Paul : Considérez, mes frères, ceux d'entre vous que Dieu a appelés à la foi ; il y en a peu de sages selon la chair, peu de puissants et peu de nobles. Mais Dieu a choisi les moins sages selon le monde, pour confondre les sages ; il a choisi les plus faibles selon le monde, pour confondre les puissants ; il a choisi les plus vils et les plus méprisables selon le monde, et ce qui n'était rien, pour détruire ce qui était le plus grand, afin que nul homme ne se glorifie devant lui (I Cor., 1, 26, etc). On peut répondre à ceux qui auraient cette pensée, que l'apôtre ne dit pas, Qu'il n'y a point de sages selon la chair, mais, qu'il y a peu de sages selon la chair ( Tit., I,9, etc.). Et on sait que S. Paul, décrivant les qualités que doivent avoir ceux qu'on appelle évêques, y met celle de docteur, lorsqu'il dit : qu'il faut que l'évêque soit capable de convaincre ceux qui s'opposent à la saine doctrine et de fermer la bouche, par sa sagesse, à ces personnes qui s'occupent à conter des fables, et qui séduire les âmes (I Tim., Ill, 2). Comme il préfère pour l'episcopal, celui qui n'a épousé qu'une seule femme, à celui qui en a épousé deux, celui qui est irrépréhensible, à celui qui est digne de répréhension, celui qui est vigilant, à celui qui ne l'est pas, celui qui a de la tempérance, à celui qui n'en a point, celui qui est grave et honnête, à celui qui fait la moindre chose contre la bienséance ; il veut aussi qu'une personne qui aspire à cette charge soit propre à instruire les fidèles et à confondre les ennemis de la vérité. Quelle raison Celse a-t-il donc de nous insulter, comme si nous disions : Loin d'ici tous ceux qui ont quelque savoir, quelque sagesse ou quelque prudence ? Nous disons plutôt : Que les savants, les sages et les prudents approchent, s'ils veulent; mais que les ignorants, les fous, les étourdis et les simples ne laissent pas d'approcher hardiment aussi ; car noire doctrine promet de guérir ceux qui sont dans ce mauvais état, et de les rendre tous dignes de Dieu. C'est encore une fausseté de dire que les prédicateurs de celle sainte doctrine ne veulent gagner que des personnes sans esprit, sans jugement et sans vertu. des femmes, des enfants et des esclaves. Il est vrai qu'elle invite toutes ces personnes à la suivre, afin de les corriger de leurs défauts mais elle y invite aussi ceux qui ont d'autres qualités meilleures; car Jésus-Christ est le Sauveur de tous les hommes et principalement des fidèles (l Tim., IV, 10), sans avoir égard soit à leur sagesse, soit à leur simplicité. Il est la victime de propitiation offerte au Père pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux de tout le monde (I Jean, II, 2). Il serait donc superflu, après cela, de vouloir répondre à Celse qui nous demande: Mais encore, quel mal y a-t-il se rendre savant, à se remplir l'esprit d'excellentes méditations. à être prudent et à passer pour tel? Quel obstacle y trouve-t-on à la connaissance de Dieu? Ne sont-ce pas plutôt des aides et des lumières à ceux qui cherchent la vérité? Il n'y a point de mal sans doute à se rendre véritablement savant, puisque le savoir est le chemin de la vertu. Mais les sages, même d'entre les Grecs, ne voudraient pas mettre au nombre des savants ceux qui suivent de faux principes. Qui peut nier aussi qu'on ne fasse bien de se remplir l'esprit d'excellentes méditations? Mais quelles sont les méditations qu'on doit nommer excellentes, sinon relies qui ont la vérité et la vertu pour objet ? C'est certainement une bonne chose d'être prudent; mais de passer pour tel, cela est assez indifférent, quoi qu'en veuille dire Celse. Et ce ne sont point là des obstacles à la connaissance de Dieu; au contraire, et le savoir, et les excellentes méditations, et la prudence, servent à l'acquérir. C'est à nous à le dire, plutôt qu'à Celse, s'il se trouve surtout qu'il soit épicurien.

Mais passons à ce qu'il ajoute : Il en est, dit-il, comme de ces scélérats qui font métier d'amuser le peuple dans les places publiques, et qui n'oseraient jamais entrer dans une assemblée d'hommes prudents, pour y faire leurs tours de souplesse; mais s' ils aperçoivent quelque troupe d'enfants, d'esclaves ou de gens simples, c'est là qu'ils s'adressent et qu'ils se font admirer. C'est encore une nouvelle injure qu'il nous fait, de nous comparer à ces scélérats qui font métier d'amuser le peuple dans les places publiques. Car en quoi témoignons-nous que nous soyons des scélérats? ou que faisons-nous de semblable à ceux dont il parle, nous qui, par la lecture et par l'explication des livres sacrés, détournons les hommes de mépriser la Divinité, et de rien faire contre la droite raison, pour les porter ensuite à la piété que le grand Dieu demande, et aux autres vertus dont la piété doit être accompagnée? Les philosophes voudraient bien amuser le monde de cette manière et avoir un auditoire aussi nombreux, lorsqu'ils débitent les préceptes de leur morale, comme on voit, entre autres, quelques cyniques conférer publiquement avec les premiers qui se rencontrent. Dira-t-on, sous ombre, qu'ils ne font pas leurs leçons parmi les savants, mais dans la foule de la populace, qu'ils ressemblent aussi à ces scélérats qui font métier d'amuser le peuple dans les places publiques? Je ne pense pas que Celse, ni aucun de ceux qui sont de son sentiment, les voulut blâmer de s'attacher à instruire ceux qui ont le plus besoin d'instruction, comme ils croient que l'humanité les y oblige. Mais s'ils ne sont peint blâmables en cela, il faut voir si les chrétiens ne le sont pas beaucoup moins encore, quand ils recommandent l'honnêteté à tout le monde. Car ces philosophes, qui discourent en public, ne choisissent point leurs auditeurs : quiconque veut s'arrêter à les entendre, le peut faire. Au lieu que les chrétiens examinent, autant qu'ils peuvent, le cœur de ceux qui veulent être da nombre de leurs disciples, et qu'ils leur font en particulier diverses exhortations, pour les fortifier dans le dessein de bien vivre, avant que de les recevoir dans leurs assemblées. Enfin ils les y reçoivent, quand ils les voient dans l'état où ils les désirent; et ils en font un ordre à part : car ils en ont deux différents parmi eux, l'un, des initiés qui ne le sont que depuis peu et qui n'ont pas encore reçu le symbole de leur purification ; l'autre, des personnes qui ont donné toutes les preuves possibles de la ferme résolution où elles sont de n'abandonner jamais la profession du christianisme. С'est d'entre ces derniers que l'on en choisit quelques-uns, pour avoir le soin d'examiner la vie et les mœurs de ceux qui souhaitent d'être admis dans l'assemblée, afin qu'ils en éloignent ceux qui refusent de renoncer à leurs vices; et qu'y recevant les autres avec joie, ils leur fassent faire tous les jours du nouveaux progrès dans la vertu. Ils en usent à peu près de la même sorte à l'égard des pécheurs et surtout de ceux qui vivent dans l'impureté. Ils les retranchent de leur communion, pour faire voir combien est juste la comparaison que Celse fait d'eux, avec ces scélérats qui font métier d'amuser le peuple dans les places publiques. La célèbre école de Pythagore avait accoutumé de bâtir un cénotaphe à ceux qui la quittaient, les regardant comme s'ils eussent été morts. Les chrétiens pleurent aussi comme morts à Dieu et comme perdus, ceux qui se laissent vaincre à la luxure ou à quelque autre péché: et s'il leur arrive de donner des marques suffisantes d'un sérieux retour, ils les regardent comme ressuscites d'entre les morts ; mais ils sont beaucoup plus longtemps à les recevoir qu'à recevoir ceux qui se présentent la première fois. Ils leur ôtent même pour l'avenir toute espérance d'avoir part au gouvernement et à la conduite de l'Église de Dieu, parce qu'une telle chute les en rend indignes. Après cela, n'est-ce pas une calomnie évidente de nous mettre, comme Celse fait, au rang de ces scélérats qui font métier d'amuser le peuple dans les places publiques? Il en est, dit-il, comme de ces scélérats qui font métier d'amuser le peuple dans les places publiques, et qui n'oseraient jamais entrer dans une assemblée d'hommes prudents, pour y faire leurs tours de souplesse ; mais s ils aperçoivent quelque troupe d'enfants, d'esclaves ou de gens simples, c'est là qu'ils s'adressent et qu'ils se font admirer. Que fait-il là autre chose que ce que font ces femmes qui se querellent dans les carrefours et qui n'ont pour but que de se dire des injures? Car nous ne négligeons rien de ce qui peut dépendre de nous, pour faire que nos assemblées soient composées de personnes prudentes : et nous ne nous hasardons à expliquer, dans les discours que nous faisons en public, ce qu'il y a de plus sublime et de plus divin dans notre doctrine, que quand nous avons des auditeurs intelligents. Nous le taisons, et nous le cachons à ceux qui nous viennent écouter avec un esprit qui a encore besoin de ces enseignements, qu'on nomme du lait, par une façon de parler figurée C'est ce que nous avons appris de notre S. Paul qui, écrivant aux Corinthiens, Grecs de naissance, mais bien éloignés encore d'être parfaitement purifiés dans leurs mœurs: Je vous ai nourris de lait, leur dit-il, et non pas de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas encore capables : et vous ne

l'êtes pas encore à présent, parce que vous êtes encore charnels. Car, puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n'êtes-vous pas charnels, et n'y a-t-il pas de l'homme dans voire conduite (I Cor., III, 2)? Le même apôtre, qui savait qu'i ly a, pour l'âme des plus avancés, une nourriture plus parfaite ; mais que pour les personnes nouvellement initiées, il y en a une autre, semblable au lait qu'on donne aux enfants, dit ailleurs : Vous êtes dans un état où vous auriez besoin qu'on ne vous donnât que du lait, et non une nourriture solide; car quiconque n'est nourri que de lait, est incapable d'entendre ce qu'on lui dit de la justice, comme étant encore enfant ; mais ta nourriture solide est pour les parfaits . c'est-à-dire pour ceux dont l'esprit, par une longue habitude, s'est accoutumé à discerner le bien et le mal (Hébr. V, 11, etc). Si nous croyons que cela est sagement écrit, comme nous le croyons sans doute, peut-on penser que nous n'oserions découvrir les merveilles de notre doctrine dans une assemblée d'hommes prudents : mais que si nous apercevons quelque troupe d'enfants, d'esclaves ou de gens simples, c'est là que nous étalons ce qu'elle a de sublime et de divin, afin de nous faire admirer d'eux? Qui voudra étudier avec soin le génie de nos Écritures, reconnaîtra aisément que Celse s'éloigne et de la vérité et de la raison dans ce qu'il dit là contre nous ; et que ceux de la lie du peuple, n'ont pas une aversion plus aveugle que la sienne pour les chrétiens. Nous ne nions pas que nous ne nous proposions d'instruire tout le monde dans notre doctrine, qui est, quoi que Celse en puisse dire, la doctrine de Dieu. Nous donnons aux enfants des préceptes proportionnés à leur âge ; nous enseignons aux esclaves le moyen de devenir libres, par les nobles sentiments que notre religion leur inspire; et nos docteurs déclarent assez hautement qu'ils sont redevables aux Grecs et aux Barbares, aux sages et aux simples (Rom. I, 14) ; car ils confessent que l'âme des simples ne doit pas être négligée, et qu'il faut tâcher de les guérir de leur ignorance, afin qu'ils fassent tous leurs efforts pour acquérir la sagesse, comme Salomon les y exhorte. Que les fous, dit-il, apprennent à être sages (Prov., VIII, 5). Il introduit aussi la sagesse qui parle de cette sorte; Que les plus simples d'entre vous se retirent vers moi: et qui, s'adressant à ceux qui manquent de lumières, leur dit : Venez, mangez de mon pain et buvez du vin que je vous ai préparé : renoncez à la folie, et vous vivrez ; faites provision de bon sens et de prudence. Je puis encore demander à Celse sur ce sujet : Est-ce que les philosophes n'ont aucun soin de l'instruction des enfants; et que quand ils voient des jeunes gens qui vivent dans le désordre, ils ne les exhortent pas à s'en retirer, ou qu'ils trou vent mauvais que des esclaves embrassent l'étude de la philosophie? Faut-il donc condamner aussi tous ceux qui ont fait connaître la vertu à des esclaves: Pythagore, qui en a découvert les beautés à Zamolxis; Zénon, qui les a découvertes à Persée; et ces autres qui, depuis trois jours, les ont montrées à Épictète : ou si c'est qu'il soit permis aux Grecs d'enseigner la philosophie à des enfants, à des esclaves et à des personnes simples, et qu'il nous soit défendu de rien entreprendre de semblable? Nous pensions pourtant ne nous pas éloigner des devoirs de l'humanité, en offrant à tous les hommes, de quelque condition qu'ils soient, de les guérir de leurs vices, par les remèdes que notre doctrine nous fournit et de les mettre dans les bonnes grâces de Dieu, le créateur de l'univers.

Cela suffit pour repousser les objections ou plutôt les injures de Celse. Mais puisqu'il ne se lasse point de faire des invectives contre nous, rapportons celles qui suivent dans son écrit; et qu'on juge à qui elles font le plus de tort, aux chrétiens ou à lui-même. Nous voyons pareillement, dit-il, dans quelques maisons particulières, des cardeurs, des cordonniers et des foulons, les plus ignorants et les plus rustiques de tous les hommes, qui n'osent ouvrir la bouche devant les personnes graves et éclairées dont ils dépendent ; mais qui lorsqu'ils se peuvent trouver sans témoins, avec les enfants de leurs madrés ou sans autres témoins que des femmes aussi peu judicieuses que des enfants, leur font mille beaux petits contes pour les porter à leur obéir plutôt qu'à leur père et à leurs précepteurs. Que ce sont des extravagants et de vieux fous qui. ayant l'esprit rempli de préjugés et de rêveries, ne sauraient rien penser ni rien faire de raisonnable ; qu'eux qui leur parlent, sont les seuls qui sachent comme il faut vivre: que s'ils les veulent croire, ils seront heureux, avec toute leur maison. Pendant qu'ils leur tiennent ces discours, s'ils voient venir quelque homme de poids, quelqu'un des précepteurs ou le père même, les plus timides se taisent d'abord tout tremblants; mais les autres ont assez d'impudence pour solliciter encore ces enfants à secouer le joug, leur soufflant tout bas, qu'ils ne peuvent et qu'ils ne veulent leur rien apprendre de bon en la présence de leur père ou de leurs précepteurs; parce qu'ils craignent de s'exposer à la fureur et à la brutalité de ces gens, abandonnés au vice et entièrement perdus, qui les feraient punir. Que s'ils veulent être instruits, il faut que quittant là, et leurs précepteurs et leur père, ils aillent avec les autres enfants, leurs compagnons et avec les femmes dans l'appartement de celles-ci, dans ¡a chambre du cordonnier ou dans celle du foulon, afin de s'y perfectionner. Voilà comment ils les persuadent. Mais voyez encore, quel outrage il nous fait. Nos docteurs font tout ce qu'ils peuvent pour élever nos âmes au Créateur; ils ne nous prêchent que le mépris des choses sensibles et périssables, et que l'amour des spirituelles et des invisibles : ils nous font regarder notre union avec Dieu, et avec ceux de sa famille comme notre souverain bonheur : et Celse les veut faire passer pour des cardeurs, pour des cordonniers et pour des foulons, les plus rustiques de tous les hommes, qui abusant chez leurs maîtres du peu d'expérience des enfants, el de la simplicité des femmes, les détournent de l'obéissance qui est due aux précepteurs et aux pères, et s'en font des sectateurs qu'ils forment au mal. Qu'il produise donc l'exemple de quelque sage père, ou de quelque précepteur vertueux à qui nous ayons empêché qu'on ne rendît l'obéissance qui lui était due ; et que comparant ce que nous enseignons à ces femmes et à ces enfants qui embrassent notre doctrine avec ce qu'on leur enseignait auparavant, il fasse voir qu'au lieu des bonnes et salutaires leçons qu'on leur donnait, nous ne leur en donnons que de mauvaises et de dangereuses. Mais il ne saurait jamais prouver contre nous rien de pareil : car tout au contraire, nous exhortons les femmes à n'être ni infidèles ni fâcheuses à leurs maris ; à se défaire de la folle passion des théâtres et des danses, et à vaincre la superstition. Nous nous opposons semblablement aux débauches que les jeunes gens ont accoutumé de faire, dans un âge ou ils sentent les premières pointes de la volupté: et nous représentons aux uns et aux autres, non seulement ce que le péché a de hideux en lui-même, mais aussi les châtiments qu'il attirera sur les pécheurs, et les peines que leur âme aura à souffrir dans l'autre vie. Qui sont après tout ces précepteurs, que nous traitons de vieux fous el d'extravagants, et dont Celse soutient le parti, comme s'il n'y avait rien de comparable à leurs préceptes? Il prend peut-être pour des précepteurs fort sages et fort raisonnables, ceux qui portent les femmes à la superstition et aux spectacles impurs; ou ceux qui engagent et qui poussent la jeunesse dans tous les dérèglements, où nous voyons qu'elle s'abandonne d'ordinaire. Nous faisons au reste tous nos efforts pour obliger ceux même qui sont imbus des maximes de la philosophie, à servir Dieu comme nous, leur montrant l'excellence et la pureté de noire culte. Celse prétend, qu'au lieu de cela, nous ne nous adressons qu'aux personnes simples et grossières. Il lui faut donc répondre que, bien que son accusation fût toujours fausse, elle serait au moins vraisemblable, s'il disait que nous détournons de la philosophie ceux qui en avaient déjà embrasse l'étude. Mais, puisqu'il dit que nous ne nous adressons qu'aux personnes simples et grossières, et que cependant, nous empêchons que ceux qui ont de bons précepteurs ne leur obéissent, c'est à lui à nous apprendre s'il y a d'autres bons précepteurs que ceux qui enseignent la philosophie, ou quelque science honnête : ce qu'il ne persuadera jamais. Nous promettons à tous ceux qui nous voudront croire, qu'ils seront heureux ; et nous le leur promettons ouvertement, sans nous cacher de personne: mais nous croire, c'est vivre selon la parole de Dieu ; se le proposer pour la fin de toutes ses actions ; ne rien faire que comme sons ses yeux. Sont-ce là des enseignements de cardeurs, de cordonniers, d'ignorants, et de rustiques? On le défie encore de le prouver. Il dit que ceux à qui il donne de si beaux éloges, ne peuvent ni ne veulent rien apprendre de bon aux enfants, en la présence de leur père ou de leurs précepteurs. Mais je voudrais bien lui demander de quel père et de quels précepteurs il entend parler. S'il entend un père qui haïsse le vice et qui aime la vertu, qui sache faire la différence du bien et du mal, qu'il s'assure que nous ne craindrons jamais de nous expliquer nettement devant un tel juge, qui ne saurait que nous être favorable. Mais il ne doit pas nous condamner, si nous nous taisons devant un père qui soit dans des sentiments tout contraires et devant des personnes dont les maximes soient opposées à la droite raison. Autrement il se condamnerait lui-même. Car je ne pense pas qu'il voulût instruire de jeunes enfants dans la philosophie, devant des pères mal disposés qui en regarderaient les mystères comme des choses vaines et inutiles. S'il voulait qu'ils profitassent de ses instructions, il prendrait sans doute son temps pour les leur donner, qu'ils fussent hors de la présence de ces pères vicieux. J'en dis autant des précepteurs que des pères, si nous ne voulons pas qu'on écoute des précepteurs, de qui l'on n'apprend que les mauvais exemples de la comédie, les saletés des vers trop libres, et d'autres choses semblables, qui ne sont pas fort propres à purifier les mœurs ni des maîtres ni des disciples, nous n'avons point de honte de l'avouer. Tout le monde, en effet, n'est pas capable d'apporter un esprit de philosophe à la lecture des poètes, ni de faire sur chaque endroit les réflexions dont les enfants auraient besoin. Mais s'il est question de précepteurs qui suivent la philosophie et sous qui l'on s'y exerce, nous n'empêcherons pas qu'on ne les écoute : nous tâcherons seulement de mener plus loin les jeunes gens, qui se seront ainsi préparés, comme on se prépare aux hautes sciences, par (l'Encyclopédie) l'étude des inférieures ; et de les élever ace que la religion chrétienne a de plus grand et de plus sublime; mais que le commun des chrétiens n'aperçoit pas. Nous leur ferons voir, par des preuves et par des démonstrations évidentes, qu'il n'y a rien de plus beau, ni de plus nécessaire que ce qu'elle enseigne; et nous les convaincrons que les prophètes de Dieu et les apôtres de Jésus, qui sont nos philosophes, traitent ces choses d'une manière qui ne fait point tort à la dignité de leur sujet. Mais Celse, qui se sent convaincu en sa conscience, d'avoir marqué trop d'emportement et trop d'aigreur dans tout le mal qu'il a dit de nous, tâche de s'en défendre de cette sorte: Si l'on croit que j'aie parlé trop fortement, ou que je leur aie fait d'autres reproches que ceux que la vérité m'a contraint de leur faire, il sera facile de se désabuser, car quand on célèbre les mystères des autres religions, on n'y invite que ceux qui ont les mains pures et la langue discrète ; ou ceux qui sont nets de tout crime, dont l'âme n'est travaillée d'aucun remords, qui ont toujours bien et justement vécu. C'est ce que déclarent à haute voix ceux qui ont le soin de ces cérémonies qui se font pour l'expiation des péchés. Mais ceux-ci n'invitent à leurs mystères que les pécheurs, les ignorants et les simples ; en un mot, tous les malheureux. Ce sont ces personnes là, à ce qu'ils disent qui doivent entrer dans le royaume de Dieu. Qu'est-ce donc que des pécheurs, je vous prie, sinon des injustes, des larrons, des empoisonneurs, des sacrilèges, des violateurs de tous les droits divins et humains ? Quelle autre espèce de gens assemblerait-on, pour composer une troupe de voleurs ? Je réponds qu'il y a de la différence, entre présenter à des âmes infirmes les remèdes dont elles ont besoin, et appeler les esprits bien sains à la connaissance et à la méditation des choses divines. Comme nous savons distinguer l'un d'avec l'autre, nous exhortons d'abord tous les hommes à venir chercher leur guérison dans notre doctrine. Nous promettons aux pécheurs qu'elle leur apprendra à ne plus pécher ; aux ignorants, qu'elle leur donnera de la science ; aux simples, qu'elle les remplira d'une prudence consommée; et à tous les malheureux, en général, qu'elle les conduira au bonheur, ou pour parler plus proprement, à la béatitude. Mais, quand nous voyons que ceux à qui nous nous sommes adressés, on fait leur profit de nos exhortations et qu'ils tâchent sérieusement de réformer leur vie, c'est alors que nous les initions à nos mystères. Car nous prêchons la sagesse entre les parfaits (I Cor., II, 6). Et puisque nous enseignons, qu'elle n'entre point dans une âme maligne et qu'elle n'habite point dans un corps assujetti au péché (Sag.

I, 4); nous déclarons assez que nous demandons des personnes qui ne voulant rien toucher de sale ou d'abject et maniant, avec plaisir les choses célestes, soient en état de pouvoir dire, Qu'ils lèvent leurs mains pures à Dieu ( I Tim. . II, 8) ; et Que l'élévation de leurs mains est comme le sacrifice du soir (Ps. CXL ou CXLI, 2). Nous disons aussi, que ceux qui ont la langue discrète parce qu'ils s'appliquent à méditer jour et nuit, la loi du Seigneur (Ps., I, 2), et que leur esprit par une longue habitude, s'est accoutumé à discerner le bien et le mal (II Héb., V, 41); que ceux-là s'approchent hardiment des viandes fermes et solides, propres à nourrir spirituellement les athlètes de la piété et de toutes les autres vertus. Et comme la grâce de Dieu est avec tous ceux qui aiment d'un amour pur et inaltérable celui qui nous donne des enseignements pour l'immortalité, nous disons encore : quiconque est net non seulement de tout crime mais des péchés même qui passent pour les plus légers, qu'il se présente sans crainte pour être initié aux mystères de la religion de Jésus, où l'on ne peut raisonnablement recevoir que les personnes saintes et pures. Ceux que Celse nous allègue, disent : Que ceux-là viennent, dans l'âme n'est travaillée d'aucun remords (Ephes.. VI, 24) : mais ceux qui président aux mystères de Dieu sous la direction de Jésus, parlent ainsi aux personnes dont l'âme est déjà puri6ée; que ceux qui n'ont rien à se reprocher depuis longtemps, et surtout depuis qu'ils ont senti les salutaires effets de notre doctrine, viennent apprendre ce que Jésus enseignait en particulier à ses véritables disciples. D'où il paraît que Celse, lorsqu'il a opposé les maximes des prêtres de Grèce à celles de nos docteurs, n'a pas su mettre de différence entre les méchants qu'on invite à se guérir de leurs vices, et les personnes toutes pures à qui l'on découvre ce que la religion a de plus secret.

Ce n'est donc pas à connaître nos secrets ni à pénétrer dans la sagesse de Dieu, renfermée et cachée dans son mystère, laquelle il a préparée avant tous les siècles pour la gloire des justes (I Cor. II,7): ce n'est pas à cela que nous appelons les injustes, les larrons, les empoisonneurs, les sacrilèges, les violateurs de tous les droits divins et humains, et tous ceux que l'exagération de Celse y pourra joindre : nous les appelons uniquement à se servir des remèdes que notre doctrine leur offre de la part de Dieu ; car d'un côté, les malades spirituels y trouvent leur guérison, selon ce que dit Jésus-Christ : Que ce ne sont pas les sains, mais les malades qui ont besoin de médecin ( Matth., IX, 12) ; et de l'autre, les personnes qui sont pures d'esprit et de corps y trouvent la révélation du mystère qui, étant demeuré caché dans tous les siècles passés, a été maintenant découvert par les oracles des prophètes et par l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ (Rom.,XVl, 25); d'où les parfaits puisent des lumières qui, éclairant la partie supérieure de leur âme, les conduisent tous à la juste connaissance des choses. Mais puisque Celse, après avoir nommé ces diverses sortes de pécheurs abominables, ajoute encore pour rendre son accusation plus atroce : Quelle autre espèce de gens assemblerait-on, pour composer une troupe de voleurs ? il lui faut répondre qu'un homme qui voudrait tuer et voler, s'adresserait à de telle gens, pour faire de leur méchanceté, l'instrument de ses violences : mais que si les chrétiens s'adressent aux mêmes personnes, ils le font pour une fin bien différente; c'est pour leur bander les plaies de l'âme, et pour appliquer sur les inflammations que les vices y ont causées, les remèdes de notre doctrine qui répondent au vin, à l'huile et aux autres lénitifs que la médecine emploie pour le soulagement du corps.

Il tâche ensuite de tourner en un mauvais sens nos discours et nos écrits, lorsque nous exhortons ceux qui vivent mal, à la pénitence et à la conversion, el il nous fait dire : Que Dieu a été envoyé pour les pécheurs. Mais c'est comme s'il trouvait étrange qu'on dît, qu'un roi qui, par un mouvement de bonté, aurait envoyé des médecins dans quelque ville, les y eût envoyés pour les malades qui y étaient. Ce que nous disons donc, c'est que Dieu le Verbe, comme médecin, a été envoyé pour les pécheurs ; mais que, comme docteur des divins mystères, il a été envoyé pour ceux qui se sont déjà purifiés, et qui ne pèchent plus. Celse, qui ne sait pas faire cette distinction, parce qu'il ne veut pas s'instruire, ajoute : Pourquoi n'a-t-il pas été envoyé pour ceux qui ne pèchent point? Et quel mal y a-t-il a ne pas pécher? Je réponds à cela, que si, par ceux qui ne pèchent point, il entend ceux qui ne pèchent plus, Jésus-Christ notre Sauveur a été aussi envoyé pour eux ; mais non pas en qualité de médecin : et s'il entend ceux qui n'ont jamais péché (car il ne s'explique pas) il est impossible en ce sens, qu'il y ait quelque homme qui ne pèche point; à la réserve de celui qui a paru dans la personne de Jésus lequel n'a jamais commis aucun péché ( I Pierre, II, 22). Ce n'est que pour nous calomnier, qu'il nous fait dire encore : Que si l'injuste s'abaisse par le sentiment de ses crimes, Dieu le recevra : mais que si le juste appuyé sur sa vertu, lève d'abord les yeux vers lui, il en sera rejeté. Car premièrement nous disons qu'il n'est pas possible qu'aucun homme appuyé sur sa vertu, lève d'abord les yeux vers Dieu, puisque d'abord le vice règne nécessairement dans le cœur de tous les hommes, selon le témoignage de S. Paul, Le commandement de la loi étant survenu, le péché est ressuscité, et moi je suis mort ( Rom., VII, 9). D'ailleurs, nous ne disons pas que ce soit assez que l'injuste pour être reçu de Dieu, s'abaisse par le sentiment de ses crimes : nous disons qu'afin que Dieu le reçoive, il faut et qu'il s'abaisse par le sentiment de ses crimes passés avec une vive douleur de les avoir commis, et qu'à l'avenir il orne son âme de toutes sortes de vertus. Après cela, n'entendant pas ce que signifient ces paroles, Quiconque s'élève sera abaissé (Luc, XVIII, 14); ne se souvenant pas même que, selon le sentiment de Platon, un honnête homme doit marcher d'un air humble et modeste, et prenant mal ce que nous disons, Humiliez-vous tous la puissante main de Dieu, afin qu'il vous élève quand le temps en sera venu (I Pierre, VI, 5), il dit, Que les juges qui veulent faire leur devoir ne souffrent pas que les criminels pleurent et gémissent devant eux, de peur qu'en les jugeant, il ne leur arrive de donner plus à la compassion qu'à la justice: mais que selon nous, Dieu est un juge qui écoute moins ta justice, que quelques plaintes vaines et flatteuses. Où paraissent donc, dans les divines écritures, ces plaintes flatteuses et ces vains gémissements ? Est-ce lorsque le pécheur y dit à Dieu, dans sa prière, je t'ai déclaré mon péché, et je ne t'ai point caché mon iniquité, j'ai dit : je confesserai, moi- ou même mon crime au Seigneur (Ps. XXI ou XXXII, 5); et ce qui suit? Celse pourrait-il prouver que ces sortes de confessions que font les pécheurs, humiliés devant Dieu ne sont pas propres à produire leur conversion?

Mais le plaisir qu'il prend à nous accuser l'emporte tellement qu'il le jette dans des contradictions manifestes; car après avoir supposé qu'il y a des hommes justes et sans péché, qui sont en état de lever d'abord les yeux vers Dieu, appuyés sur leur vertu, il approuve néanmoins ce que nous disons : Où est l'homme parfaitement juste et sans péché (Job., XV, 14) ? Il est certain, dit-il, que toute la race humaine a naturellement je ne sais quelle pente secrète au péché. Il ajoute ensuite comme si notre doctrine ne s'adressait pas à tout le monde : Il fallait donc appeler indifféremment tous les hommes, puisque tous les hommes sont pécheurs. Aussi avons-nous fait voir ci-dessus que Jésus parle en ces termes : Vous tous qui êtes travaillés et chargés, venez à moi et je vous soulagerai (Matth., XI, 28). Par où il invite tous les hommes qui sont travaillés et chargés de leur corruption naturelle, à venir au repos que la parole de Dieu leur promet. Car Dieu a envoyé sa parole et les a guéris, il les a tirés de la corruption où ils étaient (Ps. СVI, ou CVII, 20). Mais puisque Celse nous demande sur quoi est fondée cette prérogative des pécheurs, et qu'il nous fait encore quelques autres questions semblables, nous lui répondrons qu'à parler absolument, celui qui pèche n'est point préféré à celui qui ne pèche pas ; qu'il arrive seulement quelquefois qu'un pécheur qui, par le sentiment de son péché, se porte à l'humilité et à la pénitence, est préféré à un autre, qui ne semble pas si grand pécheur, mais qui croit ne l'être point du tout, et que la bonne opinion qu'il conçoit de son propre mérite, remplit de vanité et d'orgueil. C'est ce que nous enseigne la parabole de l'Évangile, si l'on veut en prendre bien le sens. Le pubicain disait, tout confus : Mon Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur (Luc., XVIII, 9, etc.) : mais le pharisien témoignait sa vaine présomption, en disant : Je te rends grâces, ô de ce Dieu, que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères, ni même comme ce publicain. Sur quoi Jésus prononce que ce fut le publicain et non l'autre, qui s'en retourna chez lui justifié, parce que quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. Nous ne faisons donc point tort à la vérité ni injure à Dieu, quand nous disons que tout le monde est convaincu de la bassesse des hommes comparés à la majesté divine, et qu'il n'y a personne que les besoins de notre nature ne contraignent d'avoir sans cesse recours à Dieu, comme à celui qui seul est capable de nous fournir ce qui nous manque. Celse s'imagine au reste que nous ne tâchons d'attirer ainsi les pécheurs que parce que nous ne pouvons rien gagner sur les personnes véritablement saintes et justes ; et que c'est ce qui nous oblige d'ouvrir la porte aux hommes les plus abandonnés et les plus perdus. Mais si l'on veut regarder nos assemblées avec des yeux que l'excès de la passion ne trouble point, l'on y verra bien plus de personnes, dont la vie n'était pas tout à fait déréglée avant leur conversion, qu'on n'y en verra qui vécussent dans le dernier désordre.

Car comme ceux dont la conscience est au meilleur état, souhaitent que ce qu'on leur dit de la récompense que les bons doivent espérer de Dieu, soit véritable, ils ont plus de disposition à le croire. Au lieu que ceux qui se sont entièrement plongés dans le vice, se sentant eux-mêmes coupables, ne veulent pas se laisser persuader que le souverain juge leur fera souffrir des peines proportionnées à tant de crimes, telles que la droite raison nous enseigne qu'on les doit attendre du juge de l'univers. Il arrive même quelquefois que ces grands pécheurs, étant près de se rendre au dogme de la punition des méchants, par l'espérance du pardon qui est promis à la pénitence, ils en sont empêchés par leurs mauvaises habitudes qui les tiennent abîmés et comme noyés dans la corruption, de sorte qu'il leur est impossible d'en sortir sans beaucoup de peines pour mener une vie sage et honnête. C'est une vérité que Celse a, je ne sais comment, aperçue, puisqu'il dit dans la suite de son traité : Chacun sait que ceux qui sont naturellement enclins à pécher et qui en ont formé l'habitude, ne s'en sauraient parfaitement corriger, ni par la crainte du châtiment, ni par l'espérance du pardon ; car c'est la chose du monde la plus difficile, que de changer absolument de nature : mais ce sont ceux qui ne pèchent point, qui doivent jouir de la vie bienheureuse. J'estime pourtant que c'est fort mal à propos qu'il nie que ceux qui sont naturellement enclins à pécher et qui en ont formé l'habitude, s'en puissent parfaitement corriger, non pas même par la crainte du châtiment : car il est constant que nous sommes naturellement tous enclins à pécher, et qu'il y en a qui non seulement y sont enclins, mais qui de plus en ont formé l'habitude. Cependant on ne peut pas dire que tous les hommes soient incapables de se corriger parfaitement : car dans toutes les sectes des philosophes aussi bien que parmi nos saints, il se trouve des personnes en qui l'on prétend qu'il se soit fait un tel changement de mœurs, qu'on propose leur vie comme un modèle de toutes sortes de vertus. Témoin Hercule et Ulysse, du temps des héros ; Socrate, dans les siècles suivants; et Musonius, depuis trois jours. Nous ne sommes donc pas les seuls qui soutenons que Celse se trompe, lorsqu'il dit que, Chacun sait que ceux qui sont naturellement enclins à pécher et qui en ont formé l'habitude, ne s'en sauraient parfaitement corriger, non pas même par la crainte du châtiment : Tous les véritables philosophes le soutiennent avec nous, puisqu'ils ne regardent pas le retour du vice à la vertu comme une chose impossible aux hommes. Mais quand ce serait là une de ces expressions peu exactes, qu'il ne

faut pas presser; elle ne saurait se défendre, quelque favorablement qu'on l'explique. Il dit : Que ceux qui sont naturellement enclins à pécher et qui en ont formé l'habitude, ne s'en sauraient parfaitement corriger, non pas même par la crainte du châtiment. Nous venons de faire voir, selon l'étendue de nos lumières, la fausseté du sens que ces paroles présentent d'abord à l'esprit. Mais peut-être qu'il a voulu dire simplement que ceux qui sont naturellement enclins à ces grands péchés, où s'abandonnent les hommes les plus perdus et qui ont ajouté l'habitude à l'inclination, ne s'en sauraient parfaitement corriger, non pas même par la crainte du châtiment. Il faut donc lui montrer par l'histoire de quelques philosophes que cela est encore faux ; car qui n'avouera qu'on doit mettre au rang des plus perdus, un homme qui peut se résoudre a souffrir que son maître le prostitue publiquement ? C'est pourtant ce que l'on dit qu'a souffert Phédon. Qui ne l'avouera aussi de cet autre qui, pour faire insulte à Xénocrate, entra avec une joueuse de flûte et une troupe de débauchés dans l'auditoire de ce grave philosophe, que le reste de la jeunesse écoulait avec admiration ? Cependant, la raison les sut tellement changer tous deux, qu'ils firent de très grands progrès dans la philosophie, jusque là que Platon a jugé que le premier était digne de rapporter les beaux discours que Socrate fit dans la prison, sur l'immortalité de l'âme, lorsqu'avec une fermeté de cœur inébranlable à la crainte et avec une tranquillité d'esprit que la ciguë ne troublait point, il dit là-dessus des choses si grandes et si sublimes que toute l'application des personnes qui n'ont pas le moindre sujet d'inquiétude suffit à peine pour y atteindre. Polémon, tout de même corrigea si bien ses débauches par sa tempérance, qu'il succéda au célèbre Xénocrate, dont il ne démentit point la gravité. De sorte qu'il n'y a rien de moins véritable que ce que Celse dit: Que ceux qui sont naturellement enclins à pécher et qui en ont formé l'habitude ne s'en sauraient parfaitement corriger, non pas même par la crainte du châtiment. Il n'y a pas tant, au reste, de quoi s'étonner que des raisonnements bien suivis et des discours tout pleins de grâce et d'adresse, tels que sont ceux des philosophes, aient pu faire impression sur ces esprits quelque dépravés qu'ils fussent. Mais quand nous voyons la parole de ces gens que Celse traite de grossiers, produire des effets aussi surprenants que si elle était accompagnée de quelque charme secret : quand nous lui voyons convertir en foule les pécheurs et faire que les déréglés deviennent des exemples de modestie, que les injustes deviennent si hardis et si courageux qu'ils méprisent même la mort, pour les intérêts de la religion qu'il professent : quand dis-je, nous voyons toutes ces choses, comment pourrions-nous nous empêcher d'admirer la vertu de cette parole? Car il est bien vrai que ceux qui, au commencement du christianisme, employèrent leurs soins el leur peine à fonder les églises de Dieu, par leur parole et par leur prédication, mirent la persuasion en usage (I Cor., Il, 4) : mais ce ne fut pas une persuasion pareille à celle dont se servent les sectateurs de Platon, ou des autres philosophes qui, n'étant que de simples hommes, ne peuvent rien faire au-dessus des forces de la nature humaine. Dieu lui-même donna aux apôtres de Jésus le pouvoir de gagner les cœurs, par les démonstrations de l'esprit et de la puissance. C'est pour cette raison que leur parole ou plutôt celle de Dieu, qui se servait de leur ministère, courut et se répandit avec tant de vitesse (Ps. CXLVII, 4 ou 15) ; et qu'elle convertit tant d'hommes, qui étaient naturellement enclins à pécher et qui en avaient fait habitude. La crainte du châtiment n'était pas capable de corriger ces pécheurs ; mais cette parole les corrigea, les réglant et les formant à sa volonté. Celse ajoute, conformément à ses principes : Que c'est la chose du monde la plus difficile de changer absolument de nature. Pour nous, qui savons que toutes les urnes raisonnables sont d'une même nature et qu'aucune d'elles n'est sortie vicieuse des mains du Créateur; mais qu'une infinité de personnes se corrompent tellement, soit par la mauvaise éducation, soit par les mauvais exemples, soit par les mauvais conseils, que le péché leur devient comme naturel : nous croyons aussi que, bien loin d'être impossible, il n'est pas même fort difficile à la parole de Dieu de vaincre cette corruption qui est ainsi devenue naturelle. Nous disons que, pour cela, elle n'a qu'à nous persuader qu'il faut s'abandonner à la conduite du grand Dieu et se proposer uniquement de lui plaire dans tout ce qu'on fait; car ce n'est pas auprès de lui que

Le vice et la venu sont dans la même estime;

ni que

Le lâche et le vaillant meurent de la même mort.

(ILIAD. IX, v. 319 et 320.)

J'avoue qu'il y en a quelques-uns à qui ce changement est très difficile ; mais la difficulté ne vient que de ce qu'ils refusent de se bien résoudre à reconnaître le grand Dieu pour le juste juge de tous les hommes, qui leur doit faire rendre compte de toutes les actions de leur vie. Car il est certain qu'une forme résolution, soutenue d'un exercice fréquent, a beaucoup de force pour nous faire réussir dans les choses les plus difficiles et qui, pour ainsi dire, paraissent presque impossibles. Quoi ! un homme qui aura entrepris de marcher avec de pesants fardeaux sur une corde tendue fort haut de part en part d'un théâtre, sera capable d'en venir à bout en s'y exerçant avec assiduité, et ceux qui voudront se tirer du bourbier des vices pour vivre vertueusement ne le pourront faire, quelque désir qu'ils en aient? Je ne sais si cette prétention ne serait point plus injurieuse au Créateur qu'à la créature, de dire qu'il eût formé la nature humaine avec les dispositions nécessaires pour exécuter des choses si surprenantes, mais si inutiles, et qu'il l'eût laissée dans l'impossibilité de rien faire pour son propre bonheur, lin voilà assez sur ce que Celse dit, Que c'est la chose du monde la plus difficile de changer absolument de nature. Il continue : Mais ce font ceux qui ne pèchent point qui doivent jouir de la vie bienheureuse. Il faudrait donc qu'il nous apprit ce qu'il entend par ceux qui ne pèchent point, si ce sont ceux qui n'ont jamais péché, ou ceux qui ont cessé de pécher. Il est impossible qu'il s'en trouve du premier ordre ; et il y en a peu du second en qui la doctrine salutaire qu'ils ont embrassée au produit cet heureux changement : car ils n'étaient pas ainsi changés lorsqu'ils sont venus l'embrasser, ne se pouvant faire qu'à moins que d'en être instruit; et de l'être parfaitement, on acquière le privilège de ne pécher point.

Il nous fait ensuite appuyer notre sentiment sur cette maxime, Que Dieu peut tout : mais il ne sait comme quoi il faut entendre ni ce tout, ni ce pouvoir. Il n'est pas besoin de l'expliquer ici; car bien que ce soit une maxime qu'on peut combattre par quelques raisons apparentes, il ne s'est pas mis en devoir de le faire; soit qu'il ne se soit pas aperçu de l'apparence de ces raisons, ou que, s'en étant aperçu, il ait vu en même temps la solidité des réponses qu'on y ferait. Selon nous, Dieu peut tout ce qui ne l'empêche point d'être Dieu, d'être bon ni d'être sage. Mais Celse fait voir combien il le prend mal, quand il dit, Que Dieu ne voudra jamais rien d'injuste : par où il donne à entendre que Dieu peut bien ce qui est injuste, mais qu'il ne le veut pas. Au lieu que pour nous nous disons, que comme les choses qui sont naturellement douces ne sauraient produire l'amertume, par cela même qu'elles ont naturellement de la douceur; et que comme ce qui est naturellement lumineux ne saurait produire les ténèbres, parce qu'il a naturellement delà lumière : ainsi, Dieu ne saurait rien faire d'injuste, parce que ce serait un pouvoir contraire à sa divinité et à sa toute- puissance. Et, s'il y a quelqu'être qui ail naturellement le pouvoir de faire ce qui est injuste, il faut qu'il l'ait, parce que dans sa nature il n'y a rien qui répugne à l'injustice.

Après cela, Celse pose pour constant ce que les plus éclairés d'entre les fidèles ne lui accorderont jamais, bien que ce puisse être la pensée de quelques-uns des plus simples, savoir : Que Dieu se laissant toucher de compassion comme les personnes pitoyables, fait grâce aux méchants qui savent bien pleurer et gémir, mais qu'il rejette les bons qui n'en savent pas faire autant, ce qui, dit-il, est une grande injustice. Aussi ne disons-nous pas que Dieu fasse grâce à aucun méchant qu'il n'ait quitté le vice pour la vertu, ni qu'il rejette aucun homme qui puisse déjà passer pour bon. Nous ne disons pas non plus que des pleurs et des gémissements puissent l'obliger d'eux-mêmes à faire grâce ou miséricorde, pour me servir du mot de miséricorde, comme on s'en sert ordinairement; mais nous disons que quand un pécheur condamne sincèrement ses propres péchés, qu'il pleure et qu'il gémit comme convaincu que toutes ses actions passées ne peuvent d'elles-mêmes que le perdre, et qu'il fait paraître ensuite un désir sérieux de changer de vie, Dieu le reçoit alors â cause de sa pénitence quelque dépravé qu'il fût auparavant ; car la vertu, qui se vient établir dans son âme, pour en chasser le vice qui y régnait, lui fait obtenir le pardon de ses fautes ; et bien que ce ne soit pas encore une vertu parfaite, pourvu seulement qu'il fasse des progrès considérables dans la sainteté, cela suffit pour le retirer de sa première corruption qui s'affaiblit dans son cœur à mesure que la vertu s'y fortifie, et qui bientôt y sera absolument éteinte.

Celse ajoute, en la personne de nos docteurs : Les sages refusent de nous écouter, parce que leur sagesse les en détourne, en les séduisant. Je réponds que, si la sagesse est la connaissance des choses tant divines qu'humaines et de leurs causes: ou, selon la définition que les saintes Écritures en font, si c'est une exhalaison de la vertu de Dieu, une effusion toute pure de la gloire du Tout-Puissant, une réflexion de sa lumière éternelle, un miroir très net de sa puissance, et une vive image de sa bonté (Sag.,VII. 25,26), elle ne séduira jamais personne et ne le détournera point d'écouler ce qu'un chrétien bien instruit voudra lui apprendre des mystères du christianisme ; car ce n'est pas la véritable sagesse, c'est l'ignorance qui séduit, et il n'y a rien de solide au monde que la science et la vérité, qui sont des effets de la sagesse. Mais si, au préjudice de cette définition, Celse veut nommer sages tous ceux qui se mêlent de raisonner, quelque sophistiques que soient leurs raisonnements, je lui avoue que de tels sages n'auront garde d'écouter la parole de Dieu, et que leurs fausses raisons et leur sophismes les en détourneront en les séduisant. Selon nous, la sagesse ne consiste pas à savoir de mauvaises choses. La science du mal, s'il faut la nommer de la sorte, est la science de ceux qui ont embrassé de faux dogmes, et qui se sont laissé séduire par des sophismes. Ce qui l'ait qu'à mon avis il la faut plutôt appeler ignorance que sagesse. Il pousse encore plus loin ses invectives contre les défenseurs de la religion chrétienne, et il les accuse de dire des choses ridicules ; mais comme s'il n'y avait point de différence entre les en accuser et les en convaincre, il ne se met pas en peine d'en donner des preuves, et il se contente de ses injures. Il n'y a point, dit-il, de personne de bon sens qui voulût embrasser cette doctrine; la seule multitude de ceux qui lu suivent est capable de la faire rejeter. C'est justement comme s'il disait qu'à cause de la multitude des simples qui se laissent conduire aux lois, il n'y a point de personne de bon sons qui voulût observer celles de Solon, par exemple, de Lycurgue, de Zaleuque ou de tel autre législateur quelconque, ce qui est absurde au dernier point, si, par un homme de bon sens, il entend un homme vertueux. Ces législateurs ayant dessein de faire que les plus simples reçussent leurs lois et s'y soumissent, ils ont pris la voie qui leur a semblé la plus propre pour y réussir. Dieu, tout de même, quand il a donné les siennes à tous les hommes, par le moyen de Jésus, a voulu qu'elles servissent à ceux même qui manquent le plus de bon sens, et qu'elles les portassent au bien de la manière qu'ils en sont capables : c'est ce qu'il avait déclaré par Moïse dans ces paroles que nous avons rap portées ci-dessus : Ils m'ont donné de la jalousie par des dieux qui ne sont pas dieux ; ils ont excité mon indignation par leurs idoles; je leur donnerai aussi de la jalousie par un peuple qui n'est pas peuple ; j'exciterai leur indignation par un peuple qui n'a point d'intelligence (Deut., XXXII, 21). Saint Paul avait cette même vérité en vue, lorsqu'il disait que Dieu a choisi les moins sages, selon le monde, pour confondre les sages (l Cor., 1,27), où il nomme sages, selon la signification vulgaire de ce mot, ceux qui semblent être fort versés dans les sciences, mais qui, pour avoir trop de dieux, n'en ont point du tout. Car en voulant passer pour sages, ils sont devenus si fous que de changer la gloire de Dieu en des représentations et en des images d'hommes corruptibles, i'oiseaux, de bêtes à quatre pieds et de serpents (Rom., I, 22). Celse ajoute que nos docteurs ne s'adressent qu'à des insensés. Mais par ce nom d'insensés, que faut-il entendre selon lui? A parler exactement, tous les vicieux sont insensés. Si donc par des insensés il entend des vicieux, je voudrais bien lui demander à quelle sorte de gens il s'adresse lui-même pour leur enseigner la philosophie, si c'est à des vicieux ou à des vertueux. Ce ne peut être à des vertueux; car les vertueux sont déjà philosophes. C'est donc à des vicieux; et si c'est à des vicieux, il faut que ce soit à des insensés. Ainsi, il s'adresse à tout autant d'insensés qu'il tâche de faire de philosophes. Pour moi quand je m'adresserais à des insensés de cette espèce, je ne ferais que comme un charitable médecin qui chercherait des malades, afin de leur donner des remèdes et de les guérir. Mais si, par des insensés, Celse entend des hommes qui aient l'esprit pesant et mal fait, je lui dirai que je veux bien travailler aussi, autant qu'il me sera possible, à l'instruction de ces personne» : mais que je ne prétends pas en composer toute la société chrétienne. J'en cherche plutôt dont les lumières soient assez vives et assez pénétrantes pour percer l'obscurité des énigmes sous lesquelles la loi, les prophètes et les Évangiles nous cachent quelquefois leurs enseignements: car il ne faut pas s'en rapporter à Celse, qui méprise ces divins écrits, et qui n'y trouve rien de solide, parce qu'il n'a pas voulu se donner la peine d'en approfondir le sens, ni d'en étudier les mystères.

Il continue ses outrages, en disant que les prédicateurs du christianisme font comme un homme qui promettrait aux malades de les guérir, mais qui ne voudrait pas souffrir que l'on appelât d'habiles médecins, de peur qu ils ne découvrissent son ignorance. Qu'il nous dise donc un peu encore qui sont ces habiles médecins, dont nous ne voulons pas souffrir que les simples se servent : car puisqu'il soutient que nous ne nous adressons point à ceux qui suivent la philosophie, les philosophas ne peuvent pas être les médecins de qui nous détournons ceux à qui nous proposons nos remèdes comme des remèdes d'une vertu divine. Il faut, ou qu'il se taise, ne sachant où prendre ses médecins, ou qu'il les cherche dans la lie du peuple; mais il n'y trouvera que des sentiments dignes des personnes les plus grossières, et que des maximes pernicieuses, telles que celle qui établit le culte de plusieurs dieux. Ainsi, de quelque côté qu'il se tourne, il ne peut se défendre de témérité, lorsqu'il dit que nous ne voulons pas souffrir qu'on appelle d'habiles médecins. Et quand nous détournerions de la philosophie d'Epicure ceux qu'elle a séduits, n'aurions-nous pas raison de le faire, puisque ceux qui passent pour de bons médecins, selon les principes de cette secte et dans l'opinion de Celse, ne sont, en effet, que des empoisonneurs qui, niant la Providence, et faisant consister le souverain bien dans la volonté, jettent l'âme dans une maladie très fâcheuse? Je veux même que nous empêchions ceux de qui nous voulons faire des chrétiens, de prendre pour médecins les philosophes des autres sectes, comme les péripatéticiens, qui disent que la Providence ne s'étend pas jusqu'à nous, et qu'il n'y a nulle liaison entre Dieu et les hommes ; sommes- nous blâmables d'arracher un sentiment si impie du cœur de ceux qui nous veulent croire; de leur en inspirer un tout opposé, qui les soumette à la conduite du Dieu souverain, et de consolider ainsi les profondes plaies que ces faux philosophes leur avaient faites. A l'égard des stoïciens qui se figurent un Dieu corruptible, qui disent que son essence est un corps sujet à une infinité d'altérations et de changements, une matière susceptible de toutes les formes, et qui soutiennent que toutes choses, hormis Dieu, doivent un jour périr et être détruites, avons-nous tort de vouloir que l'on rejette de tels médecins, et d'opposer à de si dangereuses erreurs les salutaires enseignements de la piété, qui apprend aux hommes à dépendre uniquement du Créateur, à le reconnaître pour l'auteur de la religion chrétienne et à admirer avec quelle bonté il a pris le soin de la répandre par tout le monde pour la conversion des âmes? Enfin si nous ne pouvons souffrir qu'on se fie, comme à de bons médecins, à ceux qui enseignent que l'âme passe d'un corps dans une autre, et qui rabaissent la nature raisonnable jusqu'à la condition des brutes et quelquefois au-dessous, se peut-il qu'un esprit qu'ils ont gâté, en le prévenant de cette extravagante opinion, ne soit pas mieux quand, pour l'en guérir, nous le disposons à croire, non que les méchants soient punis par la privation de la raison ou même de l'imagination et du sentiment, mais plutôt que les maux par lesquels Dieu les châtie, sont autant de remèdes qu'il leur applique pour leur correction? Car les chrétiens bien instruits en jugent ainsi : et ils donnent cette leçon aux moins avancés, pour qui ils ne prennent pas moins de soin, qu'un père pour ses enfants. C'est donc injustement qu'on nous accuse de nous adresser aux personnes simples, rustiques et grossières pour leur conseiller de fuir les médecins, et pour leur dire : Donnez-vous de garde qu'aucun de vous n'acquière de la science. Nous ne pensons pas que la science soit une mauvaise chose, et nous ne sommes pas assez fous pour croire que les connaissances qu'un homme peut avoir, nuisent à la santé de son âme, ou pour soutenir que la sagesse ait jamais cause la perte de personne. Lorsque nous enseignons, ce n'est pas à nous que nous voulons qu'on s'attache ; nous voulons qu'on s'attache au grand Dieu et à Jésus, qui enseigne la doctrine du grand Dieu; et il n'y a aucun de nous qui, parlant à ses disciples, ait la présomption de leur dire comme Celse le fait dire à l'un de nos docteurs : Je vous sauverai moi seul. Voyez donc combien de faussetés il avance contre nous. Il est encore faux que nous disions que les véritables médecins tuent les malades qu'ils entreprennent de guérir. Mais voici une nouvelle comparaison dont il nous honore. Ces docteurs, dit-il, ressemblent à des ivrognes qui voudraient persuader à d'autres ivrognes que des personnes sobres seraient ivres. Il faudrait donc qu'il nous fit voir, par les écrits que nous ont laissés les apôtres de Jésus, que S. Paul, par exemple, ressemblait à un ivrogne, et que ses discours ne sont pas des discours d'un homme sobre, ou que S. Jean n'était pas dans son bon sens, mais qu'on remarque dans ses pensées le désordre d'un esprit enivré de vices. Est-ce agir en philosophe que de dire ainsi des injures sans fondement, et de traiter d'ivrognes des hommes sobres, tels que sont les prédicateurs du christianisme? Qu'il nous dise encore quelles sont ces personnes sobres que nous voulons qui soient ivres. Selon nous, qui sommes instruits dans la religion de Jésus-Christ, tous ceux qui parlent à des choses inanimées, comme s'ils parlaient à Dieu, sont ivres. Mais que dis-je, qu'ils sont ivres? ils sont plutôt fous de courir, comme ils font, aux temples pour y adorer des simulacres ou de animaux, comme des dieux. Et ceux-là ne sont pas moins fous, qui s'imaginent qu'on puisse honorer de vrais dieux, par l'ouvrage de quelque vil artisan, souvent même d'un méchant homme. Il compare ensuite le docteur à un homme qui a mauvaise vue, et les disciples à des personnes qui ont le même défaut. Il dit que ce docteur ayant affaire à des disciples qui n'ont pas meilleure vue que lui, veut faire passer les clairvoyants pour aveugles. Mais qui sont ceux que nous appelons aveugles? Que les Grecs jugent eux-mêmes si nous avons tort. Ce sont eux à qui l'immense grandeur de l'univers, ni la beauté des diverses parties qui la composent, ne peuvent faire lever les yeux vers le Créateur de toutes ces choses, pour voir qu'il n'y a que lui qu'on doive admirer, servir et adorer. Ce sont ceux qui ne reconnaissent pas qu'aucun ouvrage que les hommes puissent faire, en vue de s'en servir, pour rendre de l'honneur aux dieux, ne peut jamais être un légitime objet de culte, ni sans le Créateur, ni avec le Créateur. Car il n'y a que des esprits aveuglés qui puissent mettre quelque proportion entre des êtres si bas et une majesté infiniment élevée au-dessus de toutes les créatures. Ce ne sont donc pas les clairvoyants que nous accusons d'avoir perdu la vue ou de l'avoir faible. Les aveugles spirituels de qui nous parlons, sont ceux qui, faute de connaître Dieu, ont de l'attachement pour les temples, pour les simulacres, pour les fêtes marquées à certains jours du mois ; ceux surtout qui, à l'impiété, joignent la mauvaise vie, et qui ne sachant ce que c'est que l'honnêteté ou la vertu, s'abandonnent aux passions les plus sales et les plus honteuses.

Après toutes ces accusations, il ajoute encore, pour faire croire qu'il ne lient qu'à lui qu'elles ne soient suivies de plusieurs autres : On leur pourrait faire beaucoup d'autres reproches semblables ; mais on n'aurait jamais fait de vouloir tout dire : il suffit de remarquer ici comment ils s'élèvent contre Dieu, et quelle injure ils lui font, lorsque, pour gagner les méchants, ils les flattent de vaines espérances, leur persuadant que, pour être bien heureux, il faut qu'ils quittent et qu'ils méprisent des biens qui valent beaucoup mieux que tout ce qu'on leur promet. Mais on peut lui répondre que cette efficace, qui paraît dans le christianisme pour la conversion des hommes, se déploie bien moins sur les méchants que sur les simples, et sur ceux qu'on nomme ordinairement grossiers : car c'est à ceux-ci que la crainte des peines dont on les menace fait prendre la résolution de se priver de ce qui peut les en rendre dignes, et qu'elle inspire le dessein d'embrasser la religion chrétienne. cette crainte, que l'Évangile leur donne quand il leur parle de supplices qui ne finiront jamais, a tant de pouvoir sur leur esprit, qu'elle leur fait mépriser les plus cruels tourments que les hommes puissent inventer contre eux, toutes les incommodités de la vie et toutes les horreurs de la mort; ce qu'une personne raisonnable ne prendra jamais pour l'effet d'une méchante inclination. Et comment une âme mal disposée serait-elle capable d'honnêteté, de tempérance, d'humanité et de libéralité ? Elle ne le serait pas même de cette crainte de Dieu, à laquelle l'Écriture sainte exhorte les hommes, comme à une chose utile pour ceux qui ne peuvent encore comprendre que la vertu mérite qu'on l'aime à cause d'elle-même, cl qu'étant le plus grand de tous les biens, elle est au-dessus de toutes les promesses qu'on peut nous faire pour nous y porter. Car si, dans ce grand nombre, il s'en trouve qui aient pris le parti de vivre dans le désordre, la crainte n'a pas assez de force pour faire impression sur leur esprit. L'on dira peut-être que, si les fidèles du commun ne sont pas méchants, ils sont du moins superstitieux, et l'on accusera notre doctrine d'être une source de superstitions. Mais comme ce législateur, à qui l'on demandait autrefois si les lois qu'il avait données a ses citoyens étaient parfaites, répondit qu'il ne les leur avait pas données absolument parfaites, mais les plus parfaites qu'il avait pu : l'auteur du christianisme peut ire tout de même qu'il a donné au peuple chrétien les lois les plus propres qu'il a pu, pour le corriger et pour l'instruire, menaçant les pécheurs, non de peines imaginaires, mais de châtiments réels, dont les rebelles ont nécessairement besoin, pour les ramènera leur devoir, bien que le plus souvent ils ne comprennent ni l'intention de celui qui les châtie, ni le fruit qui leur revient d'être châtiés. Cette doctrine n'est pas moins utile que véritable; et ce n'est que pour le bien des hommes, qu'elle est proposée avec quelque obscurité. Mais s'il est faux que, pour l'ordinaire, nos docteurs ne gagnent que des méchants, il n'est pas plus vrai que nous fassions injure à Dieu ; car nous ne disons rien de lui qui ne soit conforme à la vérité, et que les plus simples mêmes ne puissent entendre, quoiqu'ils ne l'entendent pas aussi distinctement que le petit nombre de ceux qui s'exercent dans l'étude de nos mystères. Mais puisque Celse dit que ceux qui embrassent noire religion se flattent de vaines espérances, je voudrais bien lui demander si, en traitant ainsi le dogme de la vie bienheureuse, où Dieu se communique à nous, il ne suppose pas par le même moyen que les disciples de Pythagore et de Platon se flattent aussi de vaincs espérances, eux qui croient que l'âme est d'une nature à s'élever au dessus du ciel, pour y jouir de la vision dont les bienheureux jouissent. Ceux encore qui se persuadent que l'âme subsiste séparée de son corps, et qui forment leur vie sur le dessein de devenir des héros, et d'aller habiter avec les dieux, se flatteront, selon lui de vaines espérances. Je ne sais même s'il ne faudra point en dire autant de ceux qui soutiennent que l'esprit ne naît pas avec le corps, mais qu'il y est infus d'ailleurs, comme ne devant pas mourir avec lui. Qu'une nous déguise donc plus sa secte, mais qu'il se découvre nettement pour épicurien, et qu'il combatte les fortes raisons par lesquelles tant les Grecs que les Barbares établissent l'immortalité de l'âme et sa substance hors du corps, ou l'existence de l'esprit après la mort. Qu'il prouve que ce ne sont là que des paroles qui flattent de vaines espérances ceux qui s'y laissent tromper, mais qu'il n'en est pas ainsi de sa philosophie qui. éloignant toutes les vaines espérances, ou n'en donne que de bien fondées, ou plutôt n'en donne point du tout, puisque, selon ses principes, l'âme périt en quittant le corps. Car d'aspirer à la volupté comme au souverain bonheur, et de prendre, avec Épicure, la bonne constitution du corps pour un bien ferme el solide, ce n'est pas sans doute se flatter de vaines espérances, si nous nous en rapportons à Celse et aux épicuriens. Ne croyez pas, au reste, que ma méthode ne soit pas celle d'un chrétien, quand j'allègue contre Celse le sentiment des philosophes, touchant l'immortalité de l'âme ou son existence hors du corps. Nous avons, eux et nous, quelque chose de commun. Mais nous ferons voir, quand il en sera question, que la félicité de l'autre vie n'est que pour ceux qui ont embrassé la religion de Jésus, et qui servent le Créateur de l'univers avec une entière pureté, sans faire part de leur culte à aucune créature, quelle qu'elle soit. Celse dit, que ce dont nous conseillons le mépris aux hommes vaut beaucoup mieux que tout ce que nous leur promettons. S'il y a donc quelqu'un qui veuille entreprendre de le prouver, qu'il considère premièrement quelle félicité nous disons que la bonté du grand Dieu prépare en Jésus-Christ, qui est sa parole, sa sagesse et son infinie vertu, à ceux dont la vie aura été pure et sans reproche, et qui l'auront aimé d'un amour constant et fidèle ; qu'il compare ensuite cette félicité avec celle qu'on se propose, soit parmi les Grecs, soit parmi les Barbares, dans chaque secte de philosophes, ou dans tous les mystères de religion, et qu'il fasse voir que cette comparaison ne nous est pas avantageuse, mais que la félicité des autres est conforme à la vérité et à la raison, au lieu que la nôtre ne répond ni à la bonté de Dieu, ni à ce que les hommes qui ont bien vécu doivent attendre. Qu'il fasse voir encore que cette doctrine ne nous vient pas de l'esprit divin, qui remplissait les saintes âmes des prophètes qui nous l'ont apprise, ou que des pensées, reconnues pour humaines par tout le monde, méritent d'être préférées à des enseignements qui sont divins en eux-mêmes et qui procèdent de l'inspiration divine, comme nous le démontrons des nôtres. Quels sont enfin ces biens auxquels nous voulons que l'on renonce pour être heureux, quoiqu'ils vaillent mieux que tout ce que nous promettons? Car, sans en parler trop fortement, on peut dire qu'il est clair de soi-même, que l'on ne saurait rien s'imaginer de. meilleur que de s'abandonner à la conduite du grand Dieu, et que d'embrasser une doctrine qui nous détache de toutes les créatures, pour nous faire uniquement dépendre de lui, par sa parole vivante et animée, qui est aussi et sa sagesse, vivante, et son Fils. Mais notre troisième livre étant désormais assez long, nous le finirons ici pour continuer, dans le suivant, de nous défendre contre les attaques de Celse.

Origène : contre Celse, livre IV

ORIGÈNE

CONTRE CELSE

LIVRE IV

Oeuvre numérisée et mise en page par Marc Szwajcer et PhIlippe Remacle

LIVRE QUATRIÈME.

Vous avez vu, sage Ambroise, de quelle manière nous avons repoussé les efforts de Celse, dans nos trois livres précédents. Nous allons maintenant commencer le quatrième. Mais auparavant, nous nous adressons à Dieu, par Jésus-Christ, pour le prier qu'il nous donne ces paroles, dont il dit lui-même au prophète Jérémie: Je mets mes paroles en ta bouche, comme un feu. Je t'établis aujourd'hui sur les peuples et sur les royaumes, pour arracher et pour abattre, pour perdre et pour détruire, pour bâtir et pour planter (Jér., I, 9). Car nous avons ici besoin de paroles qui arrachent des âmes les impressions contraires à la vérité, que peuvent y avoir faites les faux raisonnements de Celse ou de ceux qui lui ressemblent. Nous avons besoin de pensées qui détruisent tous les édifices de l'erreur, tels que ceux de cet écrit, où il semble que Celse veuille imiter ces audacieux qui se disaient l'un à l'autre : Venez, bâtissons-nous une ville avec une tour qui soit élevée jusqu'au ciel (Gen., XI, 4).

Nous avons encore besoin d'une sagesse qui abatte toutes les hauteurs qui s'élèvent contre la connaissance de Dieu (II Cor., X, 5), et qui confonde l'orgueil avec lequel Celse nous insulte. Enfin, comme nous ne devons pas nous contenter d'arracher et de détruire; mais qu'en la place de ce que nous aurons arraché et de ce que nous aurons détruit, il faut que nous plantions les plantes de Dieu, et que nous bâtissions un temple à sa gloire(I Cor.,III, 9, etc.): nous avons aussi à demander au Seigneur, qu'il nous donne ce qu'il promettait à Jérémie, afin que nous bâtissions pour Jésus-Christ, et que nous plantions dans les cœurs la loi spirituelle qu'il nous a apportée, conformément aux oracles des prophètes. C'est l'évidence de ces oracles qui parlent du Christ, que nous avons surtout à défendre présentement contre Celse; car il combat également, et les Juifs qui nient que le Christ soit venu, mais qui espèrent qu'il viendra, et les chrétiens qui soutiennent que Jésus est ce Christ, dont les prophètes avaient parlé. Il y a, dit-il, une dispute entre les Juifs et quelques chrétiens, les uns disent qu'un Dieu ou un Fils de Dieu descendra sur la terre pour justifier les hommes ; les autres, qu'il y est déjà descendu, ce qui marque une incertitude si honteuse, qu'il n'est presque pas nécessaire de les réfuter. Mais il me semble qu'il ne parle pas exactement, lorsqu'il dit des Juifs en général qu'ils espèrent que le Christ descendra sur la terre ; et des chrétiens, que quelques-uns seulement croient qu'il y est déjà descendu. Car il entend sans doute par les chrétiens, ceux qui prouvent par les oracles des Juifs, que le Messie est déjà venu au monde : et cependant il insinue qu'il y a des siècles parmi eux qui ne reconnaissent pas Jésus pour celui que les prophètes avaient promis. Nous avons fait voir ci-dessus, autant que nous en avons été capables, que l'avènement du Messie avait été prédit. Ainsi, pour ne point répéter les mêmes choses, nous ne dirons pas ici tout ce qu'il y aurait à dire sur ce sujet. Je vous prie seulement de remarquer que, si Celse voulait qu'il y eût ou qu'il parût au moins quelque chose de suivi dans ce qu'il allègue pour renverser la foi de ceux qui se persuadent, sur le témoignage des prophéties, que le Christ est venu ou qu'il viendra, il fallait qu'il rapportât ces prophéties, par l'autorité desquelles les Juifs et les chrétiens disputent les uns contre les autres. Car alors il aurait pu, avec quelque couleur apparente, combattre le sentiment de ceux qui, sur des probabilités, comme il parle, ajoutent foi à des prophéties, et prennent Jésus pour le Christ. Mais, soit qu'il n'ait pu trouver de réponses, pour éluder ces prédictions, ou que même il n'ait eu nulle connaissance de ce qu'elles contiennent, il ne cite aucun passage des prophètes, quoiqu'il y en ait tant où ils parlent du Messie, et il croit pouvoir décrier leurs oracles, sans examiner le moins du monde la probabilité qu'il y reconnaît. Il ne sait pas non plus que les Juifs ne demeurent pas d'accord, comme nous l'avons montré ailleurs, que le Messie qu'ils attendent devait être un Dieu ou un Fils de Dieu. Il dit que, selon eux, il viendra justifier les hommes; mais que, selon nous, il est déjà venu : il prétend qu'il n'en faut pas davantage pour nous convaincre; et que c'est-là une incertitude si honteuse, qu'il n'est presque pas nécessaire de nous réfuter. Il demande simplement quel aurait été le dessein de ce Dieu en descendant sur la terre. Mais il ne voit pas que, selon nos principes, il y a eu deux raisons de ce dessein : la première et la principale, de ramener au troupeau les brebis perdues de la maison d'Israël (Matth., XV, 24), comme il est dit dans l'Évangile ; la seconde, d'ôter aux Juifs, à cause de leur incrédulité, ce que l'Écriture nomme le royaume de Dieu (Matth., XXI, 41 et 43 ), et de mettre dans la vigne du Seigneur d'autres vignerons, c'est-à-dire les chrétiens qui lui en rendissent les fruits, qui sont leurs œuvres, chacun en sa saison. Nous pourrions nous étendre sur celle matière : mais cela suffit pour répondre à la demande de Celse : Quel aurait été le dessein de ce Dieu, en descendant sur la terre? Il suppose une autre réponse, mais qui n'est pas conforme à la pensée ni des Juifs, ni des chrétiens ; serait-ce pour apprendre ce qui se passe parmi les hommes? Car aucun de nous n'a jamais dit cela du Messie. Cependant il continue comme s'il y en avait qui le disent : Est-ce qu'il ne sait pas toutes choses ? Et puis, supposant que nous l'avouerons, il demande encore : Où sait-il toutes choses, sans remédier aux désordres ? Sa puissance divine n'était-elle pas capable de les corriger? Mais en tout cela, il n'y a pas la moindre étincelle de raison ; car toujours, et de siècle en siècle, Dieu a fait descendre sa parole dans les saintes âmes de ses amis et de ses prophètes, pour la correction de ceux qui s'y soumettraient : et depuis l'avènement du Messie il se sert de la doctrine chrétienne pour corriger, non ceux qui ne veulent pas qu'on les corrige, mais ceux qui, de leur bon gré, embrassent une vie honnête et agréable à Dieu. Je ne sais au fond de quelle espèce de correction Celse entend parler, lorsqu'il dit : Sa puissance divine n était-elle pas capable de corriger les désordres, sans qu'il fut besoin d'envoyer exprès quelqu'un au monde? Voudrait-il que Dieu, faisant une soudaine impression sur l'esprit des hommes, pour en chasser le vice et pour y introduire la vertu, les corrigeât en un instant? Quelqu'autre demandera si dans l'ordre de la nature cela serait possible. Mais, posé qu'il le fût, que deviendrait notre liberté ; et qu'y aurait-il de louable dans l'acquiescement que nous donnons à la vérité, et que nous refusons au mensonge? Je veux même passer par dessus ces difficultés, ne sera-t-on pas toujours autant en droit que Celse de demander si Dieu ne pouvait pas faire d'abord par sa puissance divine que les hommes fussent d'eux-mêmes parfaitement vertueux, et que n'ayant jamais eu de vices ils n'eussent besoin d'aucune correction? Ces pensées peuvent faire de la peine aux simples et aux ignorants : mais ceux qui pénètrent dans la nature des choses, savent que, si l'on ôte à la vertu la liberté du choix, on lui ôte son essence, comme on le prouverait si cela pouvait se faire en passant. Les Grecs mêmes en font un des principaux articles de leurs traités de la Providence, où ils se donnent bien de garde de dire, comme Celse : Dieu sait-il toutes choses sans remédier aux désordres ? Sa puissance divine n'est-elle pas capable de les corriger ? Nous en avons aussi parlé en plusieurs rencontres, selon notre portée : et la sainte Écriture instruit assez là-dessus ceux qui la savent bien entendre. Mais on peut se servir, contre Celse, de ses propres armes, et lui demander comme il demande aux Juifs et à nous : Le grand Dieu sait-il ce qui se passe parmi les hommes ou s'il ne le sait pas ? Si vous reconnaissez un Dieu et une Providence, comme vous en faites profession dans votre livre, il faut qu'il sache tout ce qui se passe : et s'il le sait, pourquoi ne corrige-t-il pas les désordres? Sommes-nous nécessairement obligés de vous dire pourquoi il ne les corrige pas, bien qu'il les connaisse : et vous, qui ne voulez pas vous découvrir ici nettement pour épicurien, mais qui feignez d'admettre la Providence, vous dispenserez-vous de nous répondre si nous vous demandons tout de même, pourquoi Dieu qui sait tout ce qui se passe dans le monde, ne corrige-t-il pas les désordres qu'il y voit ; pourquoi sa puissance divine ne guérit-elle pas tous les hommes de leurs vices? Pour nous, nous ne craignons point de dire que Dieu ne laisse jamais les pécheurs sans leur envoyer quelqu'un pour les corriger; et que par ses soins ils ont devant les yeux de continuelles leçons de vertu. Cependant, les personnes dont il se sert pour cela, ne s'y emploient pas toutes de môme manière. Il y en a bien peu qui proposent la vérité toute simple et toute pure, et qui travaillent à une parfaite correction des pécheurs, comme ont fait Moïse et les prophètes. Mais entre tous ceux-là, il n'y en a point de comparable à Jésus, qui ne s'arrête pas à corriger quelque petit nombre de vicieux dans un coin du monde, et à qui il ne tient pas que sa vertu ne se fasse sentir partout. Car il est venu pour être le Sauveur de tout ls hommes (I Tim. IV, 10).

A celle objection digne de l'esprit de Celse il en ajoute une autre de la même force. Il suppose, je ne sais sur quel fondement, que, selon nous, Dieu doit descendre lui-même parmi les hommes : d'où il infère qu'il faut donc qu'il quitte son trône. Mais il ne connaît pas le pouvoir de Dieu. Il ne sait pas, que l'esprit du Seigneur remplit l'univers ; et qui comme il contient tout, il entend tout ce qui se dit ( Sag., I, 7 ). Il ne peut comprendre ce que Dieu dit de soi-même ; Ne remplis-je pas le ciel et la terre (Jér.. XXIII, 24)? et il ne voit pas que, suivant les principes de la religion chrétienne, c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être ( Act., XVII, 28), comme saint Paul le prêchait aux Athéniens. Ainsi, bien qu'on puisse dire que le grand Dieu, par sa puissance infinie, soit descendu sur la terre avec Jésus ; bien que le Verbe, qui était au commencement avec Dieu, et qui était Dieu lui-même (Jean, I,1), soit venu vers nous, Dieu n'a pas pour cela quitté ni abandonné son trône, vidant un lieu et en remplissant un autre, où il ne fût pas auparavant. Car il étend sa puissance et sa divinité partout où il veut, et partout où il trouve quelqu'espace, sans changer pourtant de lieu, et sans que celui-ci demeure vide, ou que cet autre devienne plein. Si nous disons quelquefois qu'il quitte un endroit et qu'il en remplit un autre, cela ne se doit pas entendre du lieu, mais de notre âme. Nous disons que Dieu quitte celle des méchants qui se plongent dans les vices, mais que celle des bons, qui veulent suivre la vertu, qui tendent à la perfection, ou qui y sont déjà arrivés, est remplie ou faite participante de l'esprit divin. Il n'y a donc aucune nécessité, en posant que le Christ est descendu sur la terre, ou que Dieu s'est présenté aux hommes, de poser que Dieu ait quitté son auguste trône, ou qu'il se soit fait un changement tel que Celse se l'imagine, lorsqu'il dit : Si vous faites ici le moindre petit changement, vous ferez tomber l'univers dans une entière ruine. Mais si l'on veut qu'il se soit fait quelque changement par la manifestation de là puissance de Dieu, et par l'avènement du Verbe, nous ne ferons pas difficulté de dire que la malice s'est changée en bonté, la débauche en tempérance et la superstition en piété dans l'âme de ceux qui ont reçu ce Verbe de Dieu, lorsqu'il est venu au monde.

Si vous voulez maintenant que je réponde à ce que Celse pouvait jamais avancer de plus ridicule, écoutez ce qu'il ajoute : N'est-ce point que Dieu n'étant pas connu des hommes, et trouvant qu'il manquait en cela quelque chose à ton bonheur, a voulu se faire connaître à eux, et discerner ainsi les fidèles d'avec les incrédules ? Ce serait rendre un beau témoignage à Dieu, que de l'accuser d'une si basse et si indigne ambition ; comme si c'était quelqu'un de ces nouveaux riches qui prennent plaisir à faire montre de leurs richesses. Nous disons que Dieu n'étant pas connu des méchants, il veut se faire connaître à eux, non parce qu'il manque quelque chose à son bonheur, mais au contraire parce qu'on cesse d'être malheureux dès qu'on a sa connaissance. Nous disons encore qu'il se présente lui-même à quelques uns, par sa puissance divine et ineffable, ou qu'il leur envoie son Christ, non pour discerner les fidèles d'avec les incrédules, mais pour délivrer de tout mal les fidèles qui reconnaissent sa divinité, et pour ne laisser aux autres aucun prétexte de s'excuser, comme si leur incrédulité ne venait que de ce qu'on ne leur a pas enseigné les choses qu'ils devaient croire. Par quel espèce de conséquence peut-on donc inférer de notre doctrine que, selon nous, Dieu ressemble à ces nouveaux riches qui prennent plaisir à faire montre de leurs richesses ? Car ce n'est pas pour nous faire montre de sa majesté et de sa gloire, que Dieu nous la découvre et nous ordonne de la contempler. S'il veut que nous nous unissions avec lui, comme il nous y invite par son Christ, et comme il y a de tout temps invité les hommes par son Verbe, qui a toujours été présent parmi eux, il ne le veut qu'afin de procurer à nos âmes cette félicité qui se trouve à le connaître. Où est donc, encore une fois, cette basse et cette indigne ambition, dont les chrétiens l'accusent par leur créance ? Mais après toutes ces vaines et froides déclamations, Celse conclut enfin, je ne sais comment, que si Dieu veut se faire connaître à nous, c'est pour notre propre bien, et non qu'il en ait besoin lui-même ; с'est pour sauver ceux qui, ayant embrassé cette connaissance, seront devenus vertueux, et pour punir ceux qui, l'ayant rejetée, auront découvert leur malice. Sur quoi il fait cette objection : Est-ce donc qu'après tant de siècles, Dieu s'est enfin souvenu de justifier les hommes, ce qu'il négligeait auparavant ? Je réponds à cela que le dessein de justifier les hommes n'a jamais été négligé de Dieu, qui leur a toujours présenté des occasions de s'adonner à la vertu et de renoncer aux vices. Car il n'y a point eu de siècle où la sagesse ne lui ait fait des amis et des prophètes, descendant dans les âmes qu'elle trouvait saintes : et les livres sacrés nous fournissent, dans tous les âges, des exemples de ces saints qui recevaient l'esprit de Dieu, et qui ensuite travaillaient de tout leur pouvoir à la conversion des autres hommes. Il n'est pas surprenant au reste qu'en quelqu'un de ces âges, il y ait eu des prophètes qui, par la fermeté et par la constance d'une vie toujours égale, aient surpassé les autres prophètes de leur temps ou même ceux du temps passé et de l'avenir, dans la réception de l'esprit divin. Et il ne se faut pas étonner non plus qu'il y ait quelque chose de singulier dans un certain siècle, par l'avènement d'une personne qui n'avait jamais eu, et qui ne devait Jamais avoir rien de pareil. Mais cette matière est trop mystérieuse et trop sublime pour être à la portée de tout le monde, et si nous voulions répondre parfaitement à l'objection qu'on nous fait sur l'avènement du Christ : Est-ce donc qu'après tant de siècles Dieu s'est enfin souvenu de justifier les hommes, ce qu'il négligeait auparavant ? il faudrait traiter de la division des peuples et faire voir pourquoi, Quand le Dieu Très-Haut partagea les nations, et qu'il sépara les enfants d'Adam les uns d'avec les autres, il établit les bornes des peuples

selon le nombre des anges de Dieu, mais que la portion du Seigneur, ce fut Jacob et son peuple, et le lot de ton partage ce fut Israël. Il faudrait expliquer pour quelle cause ceux-ci ou ceux-là naissent dans l'enceinte de telles ou telles bornes, et sous la direction de celui à qui elles sont échues. Pour quelle raison la portion du Seigneur ce fut Jacob, son peuple, et le lot de ton partage ce fut Israël. Enfin pourquoi, au commencement, la portion du Seigneur c'était Jacob, son peuple, et le lot de son partage c'était Israël ; mais que dans la suite des temps, il est dit à notre Sauveur, par son Père : Demande-moi, et je le donnerai les nations pour ton héritage et toute l'étendue de la terre pour ta possession. Car il y a de certains enchaînements, de certains ressorts secrets et inexplicables dans celle diverse conduite de la Providence à l'égard des âmes humaines. Après donc tous ces prophètes qui avaient travaillé à corriger l'ancien Israël, le Christ est enfin venu pour la correction de tout le monde, quoi que Celse en puisse dire. El étant venu, il n'a pas eu besoin de châtiments, de peines et de supplices pour ranger les hommes à leur devoir, comme sous la première dispensation. Lorsque celui qui sème est allé semer son grain, la seule prédication lui a suffi pour répandre partout cette semence, qui est sa parole. S'il doit venir un temps qui, réglant la juste durée du monde, lui fera prendre fin du monde comme il a eu commencement, et si cette fin doit être suivie d'un jugement où chacun sera traité selon ses œuvres, il faut que les plus avancés dans la connaissance de nos mystères établissent celle vérité, par toutes sortes de preuves tirées tant des Écritures divines que des lumières de la raison, mais que les plus simples, qui font toujours le plus grand nombre, et qui sont incapables d'atteindre à toutes ces hautes spéculations de la sagesse de Dieu, s'en reposent sur l'autorité de ce grand Dieu et sur celle du Sauveur des hommes, se contentant de cette raison: C'est lui qui l'a dit, par une déférence qui lui est due plus qu'à tout autre.

Celse ajoute, pour ne pas perdre la bonne coutume qu'il a de nous accuser sans fondement et sans preuves : Il est clair que ce qu'ils nous débitent là de Dieu est indigne de personnes sages et pieuses. Il s'imagine que, quand nous disons que les pécheurs doivent nécessairement s'attendre à être punis après leur mort, ce n'est que pour faire peur aux ignorants, et non que nous regardions cela comme véritable : ce qui fait qu'il nous compare à ceux qui, dans les mystères de Bacchus, font paraître des spectres et des fantômes. A l'égard des mystères de Bacchus, qu'il y ait de l'illusion ou qu'il n'y en ait pas, c'est aux Grecs à en répondre. Celse et ceux de sa secte peuvent les interroger là-dessus. Pour nous, nous ne rendons raison que de notre fait, et nous disons que, dans le dessein où nous sommes de réformer tout le genre humain, nous nous servons et de menaces et de promesses, faisant craindre aux uns les peines de l'autre vie, que nous croyons de la félicité qu'il prépare à ceux qui seront dignes de l'avoir pour roi.

Il entreprend de montrer ensuite que nous ne disons rien de nouveau ni d'extraordinaire touchant le déluge et touchant l'embrasement du monde ; mais que ce que nous en croyons sur le témoignage de nos Écritures n'est qu'une idée confuse que nous avons du sentiment tant des Grecs que des barbares. Ils ont ouï dire confusément, dit-il, qu'après la révolution de plusieurs siècles et au bout d'un certain période qui remet les astres au même point de conjonction où ils ont été autrefois, il arrive au monde des embrasements et des déluges : et comme c'est un déluge qui est arrivé le dernier, du temps de Deucalion, et que l'ordre des choses qui doivent ainsi changer de face, demande que ce déluge soit suivi d'un embrasement, ils se sont faussement imaginé là-dessus que Dieu doit descendre armé de feu, comme s'il voulait donner la gène. Mais je m'étonne que Celse, qui fait paraître tant de lecture et qui se pique de savoir si bien l'histoire, ne soit pas mieux instruit de Moïse que quelques historiens grecs font contemporain d'Inaque, père de Phoronée. Les Égyptiens même, aussi bien que les auteurs de l'histoire phénicienne, reconnaissent qu'il est très ancien : et si l'on veut des preuves qu'il l'est beaucoup plus que ceux qui disent qu'après la révolution de plusieurs siècles il arrive au monde des embrasements el des déluges, l'on n'a qu'à lire les deux livres que Josèphe a écrits (contre Appion), pour justifier l'antiquité de la nation judaïque. L'on verra si Celse a raison de prétendre que les Juifs et les chrétiens n'ont qu'une idée confuse du sentiment de ces gens-là, et que c'est faute d'entendre leur pensée sur cet embrasement qu'ils se sont imaginé que Dieu doit descendre armé de feu, comme s'il voulait donner la gène. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner s'il y a de telles révolutions qui causent des embrasements et des déluges, ou s'il n'y en a pas; ni si c'est une doctrine enseignée par nos Écritures, soit dans ces paroles de Salomon, Qu'est-ce qui a été ? C'est ce qui doit être à l'avenir ; qu'est-ce qui s'est fait ? c'est ce qui doit se faire encore (Ecclés. I, 9), et ce qui suit, soit ailleurs. Il suffit d'avoir montré que Moïse et quelques-uns des prophètes étant des écrivains très anciens, ils n'ont emprunté de personne ce qu'ils disent de l'embrasement du monde : mais que plutôt (s'il en faut juger par le temps) ce sont les autres qui, ayant ouï confusément parler de ce que Moïse et les prophètes enseignent, et ne l'ayant pas bien compris, se sont imaginé que les révolutions des cieux ramenaient au monde des événements tout semblables à ceux des siècles passés, sans qu'il pût y avoir de différence des uns aux autres, ni dans les propriétés essentielles, ni même dans ce qu'on nomine les accidents. Pour nous, nous n'attribuons le déluge et l'embrasement du monde ni aux révolutions des siècles, ni aux périodes des astres. Nous disons qu'il en faut chercher la cause dans la corruption des hommes qui, lorsqu'elle est venue à son comble, ne peut plus trouver de remède que dans un embrasement ou dans un déluge. Si les prophètes parlent quelquefois de Dieu, comme s'il descendait, bien qu'il dise de soi-même : Ne remplis-je pas le ciel et la terre (Jér., XX1II, 24}? nous prenons cette descente en un sens figuré; car Dieu descend de sa majesté et de sa grandeur quand il abaisse ses soins jusqu'aux hommes et surtout jusqu'aux méchants, à peu près comme on dit que les précepteurs doivent descendre et s'abaisser pour instruire leurs disciples, ou que les hommes sages et savants doivent faire la même chose en faveur de ceux qui ne font que d'embrasser l'étude de la philosophie. Lorsque l'on parle ainsi, l'on ne veut signifier rien de corporel. Il faut prendre en un sens conforme a celui que l'usage autorise dans ces rencontres, les mots de descendre et de monter, quand la sainte Écriture s'en sert en parlant de Dieu. Mais puisque Celse, voulant faire le railleur, dit que, selon nous, Dieu doit descendre armé de feu, comme s'il voulait donner la gêne (Gen. Il, 5, et 17, 22, etc. ), ce qui nous engage hors de saison, dans des considérations très profondes, nous n'en dirons que ce qui est nécessaire pour faire sentir au lecteur que nous savons repousser ses railleries. Après quoi nous passerons au reste. Les Écritures divines disent que Dieu est un feu dévorant et qu'il fait rouler devant soi des fleuves de feu ; qu'il est même comme un feu de fonte et comme l'herbe aux foulons, lorsqu'il vient purifier son peuple (Deut., IV, 24). Quand elles disent donc que Dieu est un feu dévorant (Dan., VII, 10), nous demandons ce que l'on doit croire qu'il dévore. Pour nous, nous disons que c'est la corruption des hommes et ses fruits, nommés figurément, du bois, du foin et de la paille (Mal., III, 2) que Dieu dévore comme un feu. Car l'Apôtre dit que les méchants bâtissent avec du bois, du foin et de la paille, sur le fondement de la doctrine évangélique (1 Cor., III, 12) qui a été une fois posé. Si l'on peut donc nous prouver qu'il ne l'entend pas comme nous l'avons expliqué et nous faire voir que les méchants bâtissent matériellement avec du bois, du foin et de la paille, il faudra avouer qu'il s'agit aussi d'un feu matériel et sensible : mais si, au contraire, ce bois, ce foin et cette paille se doivent prendre figurément pour les œuvres des méchants, en faut-il davantage pour faire comprendre quelle espèce de feu peut être propre à dévorer de telles matières ? Le feu, dit S. Paul, fera paraître quel est l'ouvrage de chacun. Si l'ouvrage et l'édifice de quelqu'un demeure sans être brûlé, il en recevra la récompense : mais celui dont l'ouvrage sera brûlé, en souffrira de la perte (I Cor., Ill, 13, etc.). Peut-on entendre autre chose par cet ouvrage qui se brûle, que tous les effets de notre corruption? Notre Dieu est donc un feu dévorant, au sens que nous l'avons expliqué. Il est comme un feu de fonte, lorsqu'il vient pour ainsi dire raffiner notre âme, en séparant le plomb et les autres impuretés des vices d'avec l'or et d'avec l'argent de la droite raison dont ils altéraient la nature par leur mélange. Enfin, il fait rouler devant soi des fleuves de feu pour consumer la, méchanceté dont notre cœur est tout rempli.

Cela suffit sur ces paroles de Celse : Ils se sont faussement imaginé que Dieu doit descendre armé de feu, comme s'il voulait donner la gêne, Voyons maintenant ce qu'il ajoute avec tant de faste. Il faut, dit-il, que nous reprenions la chose de plus haut par plusieurs autres démonstrations. Je ne dirai rien de nouveau, et je n'avancerai que des vérités reconnues de tout temps. Dieu est bon, beau, et heureux ; il possède toutes sortes de perfections. S'il descend donc parmi les hommes, ce qu'il ne peut faire sans changer, sa bonté se changera en méchanceté, sa beauté en laideur, sa félicité en misère, ses perfections en toutes sortes de défauts. Qui est-ce qui vaudrait éprouver un tel changement ? La nature des choses périssables, c'est de changer et de s'altérer; mais celle des choses éternelles, c'est du demeurer toujours les mêmes. Ce changement ne saurait donc convenir à Dieu. Je crois avoir suffisamment répondu à cela en faisant voir ce qu'il faut entendre dans l'Écriture par la descente de Dieu vers les hommes. Cette descente ne marque en lui aucun changement, elle n'emporte pas, comme Celse nous le fait dire, que sa bonté se change en méchanceté, sa beauté en laideur, sa félicité en misère, ses perfections en toutes sortes du défauts. Car demeurant immuable en son essence, il s'abaisse par sa Providence et par ses soins jusqu'aux choses humaines. Nous trouvons celle immutabilité de Dieu établie dans les saintes Écritures, lorsqu'elles disent de lui : Tu es toujours le même (Psal. CI ou CII, 18); ou qu'elles l'introduisent, disant : Je ne change point (Mal. III, 6).Mais les dieux d'Épicure qui sont composés d'atome, seraient par cela même sujets à périr, s'ils n'avaient soin d'éloigner d'eux les autres atomes qui les pourraient détruire. Le Dieu même des stoïciens étant corporel, n'existe quelquefois que par son entendement, lorsqu'il arrive des embrasements au monde; après quoi il se reproduit en partie quand le inonde se renouvelle. Car ces Philosophes n'ont pu concevoir nettement l'idée que la nature nous donne de Dieu, comme d'un être entièrement simple et exempt de toutr composition, d'un être indivisible et incorruptible. Pour celui qui est descendu parmi les hommes, il avait la forme et la nature de Dieu (Philipp., II, 6 et 7) ; mais son amour pour nous l'a obligé à s'anéantir lui-même, afin que nous le pussions comprendre. Ce n'est pas que sa bonté se soit changée en méchanceté ; car il ne pécha jamais (I Pierre, II, 22) : ni que sa beauté se soit changée en laideur ; car il n'a point connu le péché (II Cor., II, 21 ) : ni que sa félicité se soit changée en misère; car il s'est bien rabaissé (Philipp. II, 8) volontairement en faveur du genre humain mais il n'a pas pour cela laissé d'être heureux dans son abaissement même : ni enfin que ses perfections se soient changées en toutes sortes de défauts ; car sont-ce des défauts que la douceur et l'humanité? Quand un médecin voit de tristes objets, ou qu'il touche des choses désagréables, en travaillant à rétablir la santé de ceux qu'il traite, voudriez-vous dire que sa bonté se change en méchanceté, sa beauté en laideur, et sa félicité en misère? Je ne le pense pas. Cependant le médecin qui voit ces tristes objets et qui touche ces choses désagréables, n est pas trop assuré de ne point tomber à son tour dans les mêmes accidents ; mais celui qui guérit les plaie de nos âmes par la vertu divine du Verbe qui est en lui, est incapable de toute souillure. Si Celse prétend que ce Dieu immortel que nous appelons le Verbe, n'ait pu prendre un corps mortel e et et un âme humaine sans subir quelque changement et quelque altération, qu'il sache que, demeurant toujours Verbe en son essence, il ne souffre rien de ce que souffrent celle âme et ce corps ; mais que voulant s'accommoder pour un temps à la faiblesse de ceux qui ne peuvent soutenir l'éclat et la gloire de sa divinité, use présente à eux comme ayant été fait chair (Jean. I, 14), et se sert d'une voix corporelle, jusqu'à ce qu'après qu'ils l'ont reçu en ce vil état, il les élève dans peu lui-même au point de pouvoir contempler, s'il m'est permis de le dire, sa première et sa plus noble forme. Car il y a, pour parler encore ainsi, de différentes formes du Verbe sous lesquelles il se fait connaître à ceux qui veulent être du nombre de ses disciples, et qu'il accommode aux qualités et à la portée de chacun, selon ce qu'ils sent plus ou moins avancés, qu'ils ont quelques semences de vertu ou que la vertu a déjà jeté de profondes racines dans leur âme. C'est donc d'une toute autre manière que Celse et ses pareils ne l'entendent, que notre Dieu a changé de forme. S'il monta sur une haute montagne où il parut sous une forme beaucoup plus auguste que celle sous laquelle il se faisait voir à ceux qu'il avait laissés au bas, et qui ne l'avaient pu suivre, c'est que leurs faibles yeux n'étaient pas capables de supporter la splendeur de cette glorieuse et divine transfiguration du Verbe. Il s'en fallait peu qu'il ne les éblouît même tel qu'il se présentait au monde : de là vient que ceux qui ne le pouvaient regarder assez attentivement, pour découvrir ce qu'il avait de plus admirable, auraient pu dire de lui : Nous l'avons vu, il n'avait tu dehors, ni beauté ; mais son extérieur était méprisable et objet plus que celui d'aucun autre d'entre les hommes.

Voilà ce que j'ai cru devoir dire, sur les vaines imaginations de Celse, qui ne peut comprendre le récit historique qui nous est fait des changements et des transfigurations de Jésus ni distinguer ce qu'il y avait de mortel, ; d'avec ce qu'il d'immortel en sa personne. N'y a-t-il pas beaucoup plus de gravité dans ces histoires, si on les entend comme il faut, que dans ce qu'on nous dit de Bacchus qui, ayant été trompé par les Titans, tomba du trône de Jupiter en terre, où ils le mirent en pièces; et qui ensuite ayant été, comme ranimé par la réunion de ses membres monta derechef au ciel? Ou sera-t-il permis aux Grecs d'expliquer cela allégoriquement, le rapportant à notre âme, et il nous sera défendu de proposer des interprétations bien suivies, qui s'accordent et qui s'ajustent toujours parfaitement avec les écrits des saints hommes, qui avaient l'esprit de Dieu ? Celse entend donc mal nos Écritures : ainsi, c'est proprement son sens et non le leur qu'il combat. S'il comprenait quel sera l'état de notre âme, dans la vie bien heureuse dont elle doit jouir éternellement; s'il savait ce qu'il faut croire de l'essence et des principes de l'âme, il ne trouverait pas si absurde qu'un être immortel se fût revêtu d'un corps mortel, non comme Platon explique la transmigration des âmes, mais d'une manière bien plus sublime : il verrait qu'entre les diverses espèces de condescendance dont la bonté divine use envers les hommes, c'en est ici une des plus considérables qui a pour but de ramener au troupeau les brebis perdues de la maison d'Israël, comme parle mystiquement l'Écriture sainte, ces brebis qui sont descendues des montagnes, et que le berger de la parabole va chercher, laissant sur les montagnes celles qui ne se sont point égarées.

Celse est cause que nous usons de redites, car il insiste longtemps sur les mêmes choses faute de les entendre ; et nous ne voulons laisser aucun endroit de son écrit qu'on puisse croire avec la moindre apparence que nous n'ayons pas examiné. Voici donc ce qu'il ajoute. Ou c'est véritablement que Dieu se change, comme ils parlent, en un corps mortel, ce que nous venons de voir qui est impossible ; ou. quoiqu'il ne change pas effectivement, il fait qu'il parait changé, trompant les yeux de ceux qui le voient, ce qui serait mentir. Or la tromperie et le mensonges sont toujours blâmables, à moins que l'on ne s'en serve comme d'un remède pour soulager sa amis, quand la maladie a troublé leur esprit et affaibli leur raison ; ou comme d'un moyen pour se délivrer des mains de set ennemis. Mais Dieu n'a point pour amis des gens dont l'esprit soit troublé, ou la raison affaiblie; et il ne craint personne pour être contraint d'avoir recours à la tromperie dans le danger. (Matth. XV, 24. et XVIII, 12). La réponse peut regarder, ou la nature du Verbe divin. qui est Dieu lui-même, ou l'âme de Jésus. A l'égard de la nature du Verbe, je dis que, comme les aliments se changent en lait dans une nourrice, pour être propres à l'enfant qu'elle nourrit, et qu'un médecin les prépare de sorte qu'ils puissent servir à la guérison de ses malades ; mais qu'on les apprête autrement pour les personnes saines el vigoureuses : Dieu tout de même change la vertu de son Verbe [ou de sa Parole], selon le besoin particulier de ceux à qui il l'adresse, et conformément à la disposition de leur âme. Ainsi, celle Parole est aux uns, un lait spirituel et tout pur (I Pierre, II, 2), comme l'Ecriture le nomme;

aux autres, qui sont infirmes, elle leur lient lieu de légumes ; mais à ceux qui sont parfaits, elle leur sert de viande solide (Rom., XIV, 2). Cependant, elle ne déguise point sa nature ; mais, quand les hommes la reçoivent, elle les nourrit chacun selon sa portée : en quoi il n'y a ni tromperie ni mensonge. A l'égard de l'âme de Jésus, si c'est elle qu'on prétend qui ait changé en s'unissant à un corps, je demanderai de quel changement on veut parler : car si l'on entend un changement d'essence, il ne s'en fait point de tel, ni dans cette âme, ni dans aucune autre âme raisonnable ; mais si l'on veut dire que s'étant revêtue d'un corps, elle n'a pu éviter qu'il n'agit sur elle, et ne la fit souffrir à cause de l'union qu'ils ont eue ensemble et du lieu où il a fallu qu'elle vint, pour s'unir à lui; qu'y a-t-il en cela d'indigne du Verbe, que son ardent amour pour les hommes a porté à venir nous présenter un Sauveur qui fit pour nous ce qu'aucun de ceux qui avaient par le passé entrepris notre guérison, n'avait pu faire? C'est ce qu'a fait celle sainte âme, lorsqu'elle s'est volontairement abaissée en notre faveur jusqu'à la condition des hommes mortels ; et c'est ce que le Verbe divin a dessein de nous apprendre, parce qu'il nous dit en divers endroits des Écritures : mais il suffira de rapporter ici ce passage de S. Paul : Soyons dans la même disposition et dans le même sentiment, où a été Jésus-Christ qui, ayant la forme et la nature de Dieu, n'a point fait trophée d'être égal à Dieu : mais il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme et la nature de serviteur, et étant reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors. Il s'est rabaissé lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a élevé à une souveraine grandeur et lui a donné un nom qui est au-dessus de tous les noms (Philip., Il, 5, etc.). Que d'autres donc accordent à Celse, s'ils le veulent, que Dieu, sans changer effectivement, fait seulement qu'il parait changé aux yeux de ceux qui le voient : pour nous qui sommes persuadés que ce qui a paru dans Jésus pendant qu'il était sur la terre, n'était pas une apparence trompeuse, mais une vérité très évidente, l'objection de Celse ne nous touche point. Nous ne laisserons pourtant pas de lui répondre: Ne dites-vous pas vous-même que, quand on se sert de la tromperie et du mensonge comme d'un remède, il est permis de tromper et de mentir? Que trouvez-vous donc d'étrange si dans une telle occasion où il ne s'agissait pas de moins que du salut des hommes, il s'est fait quelque chose de semblable ? Car de la manière que les esprits sont faits, il est souvent plus aisé de les gagner par l'adresse du mensonge que par la force de la vérité, comme les médecins le pratiquent quelquefois envers leurs malades. Ce qui soit dit néanmoins pour défendre la cause des autres. S'il est permis, en effet, d'en user ainsi pour soulager ses amis malades, il n'y a nul inconvénient que celui qui aimait si ardemment le genre humain, l'ait guéri par de telles remèdes, dont on ne se sert pas de dessein formé, mais par accident : et si les hommes avaient perdu leur raison, il fallait que ce sage médecin les traitât avec la méthode qu'il jugeait la plus propre pour les remettre en leur bon sens. Celse dit qu'il est encore permis de mentir pour se délivrer des mains de ses ennemis ; mais que Dieu ne craint personne pour être contraint d'avoir recours à la tromperie dans le danger. Il serait entièrement inutile et déraisonnable de nous justifier d'une chose qu'aucun de nous n'a jamais dite de notre Sauveur. A l'égard de cet article, Dieu n'a point pour amis des gens où l'esprit soit troublé ou la raison affaiblie; nous y avons déjà répondu en faisant l'apologie d'autrui. Car après ce que nous avons dit, il est clair que cette conduite de Jésus n'a point regardé des personnes qui fussent dès lors au nombre de ses amis, pendant que leur esprit était troublé et leur raison affaiblie, mais des personnes qui, par le désordre où la maladie de leur âme avait mis tout ce qu'ils avaient naturellement de mieux réglé, étaient encore au rang de ses ennemis, el qu'il voulait pourtant rendre amis de Dieu. C'est ce que l'Écriture nous enseigne nettement, lorsqu'elle dit que tout ce qu'il a souffert, il l'a souffert pour les pécheurs ( I Tim., I, 15), afin de les délivrer de leurs péchés (Matth., I, 21 ), et de les rendre justes (Rom., V, 19, etc.).

Maintenant, puisque Celse représente d'un côté les Juifs, qui raisonnent sur les causes pour lesquelles le Messie doit venir au monde, comme s'il n'y était pas encore venu, et de l'autre, les chrétiens qui parlent de l'avènement du Fils de Dieu comme d'une chose déjà arrivée, examinons encore cela le plus brièvement qu'il sera possible. Il faut dire aux Juifs, que le monde étant rempli de toutes sortes de méchancetés, il est nécessaire que Dieu y envoie quelqu'un pour punir les méchants et pour nettoyer toutes choses, comme du temps de l'ancien déluge ; et il suppose que les chrétiens le disent aussi, puisqu'ils y ajoutent, selon lui, d'autres considérations. Qu'y a-t-il donc d'absurde à dire que Dieu, à cause du débordement des vices, envoie quelqu'un au monde pour le nettoyer et pour traiter chacun selon son mérite? Car il ne serait pas digne de Dieu de souffrir que le mal fit des progrès qu'il peut arrêter par le moyen de ce renouvellement. Les Grecs mêmes savent qu'après certains périodes, la terre est nettoyée par des embrasements ou par des déluges, comme Platon le reconnaît quelque part (dans le Timée); quand les Dieux inondent la terre, dit-il, la nettoyant par les eaux, alors ceux qui habitent sur les montagnes, etc. Faut-il donc dire que, quand ils parlent ainsi, leurs raisonnements sont justes el solides ; mais que, quand nous établissons quelque chose de semblable, ce ne sont plus ces dogmes, que les Grecs louaient et admiraient? Ceux qui se piquent d'une vaste littérature, et d'une lecture exacte, tâcheront pourtant de faire voir non seulement l'antiquité des auteurs qui ont écrit ces choses, niais aussi la beauté et la vérité des choses mêmes. Je ne sais, au reste, pourquoi il veut que le déluge qui nettoya la terre, selon le sentiment tant des Juifs que des chrétiens, et la destruction de la tour dont il est parlé dans la Genèse, soient des choses du même genre ( Gen., XI, 5). Car, posé que l'histoire de celle tour n'ait aucune signification cachée, mais qu'il la faille prendre à la lettre, comme Celse se l'imagine, je ne vois pas avec tout cela qu'elle dût passer pour un événement destiné à nettoyer la terre, si ce n'est qu'il veuille nommer ainsi ce que nous nommons la confusion des langues. Mais c'est une matière que ceux qui l'entendent traiteront plus convenablement, lorsqu'ils se proposeront d'expliquer et le sens littéral, et le sens mystique de cette histoire. Cependant comme Celse prétend que Moïse, qui est celui qui nous parle de celle tour et de celle confusion des langues, a formé l'histoire de sa tour sur celle des Aloïdes un peu altérée, j'ai à lui dire que je ne crois pas qu'avant Homère (Odyss., liv. II, v. 300 ), personne ait parlé des enfants d'Aloée, mais que l'histoire de la tour a été écrite par Moïse, qu'on suit avec certitude avoir vécu longtemps et avant Homère, et avant même que les caractères grecs fussent inventés. Laquelle est-ce donc que l'on doit plutôt croire être copiée sur l'autre : l'histoire des Aloïdes, sur celle de la tour, ou l'histoire de la tour et de la confusion des langues, sur celle des Aloïdes ? Il n'y a point de juge équitable qui ne reconnaisse que Moïse est plus ancien qu'Homère. Celse veut aussi que ce que Moïse raconte dans la Genèse, touchant les villes de Sodome et de Gomorrhe qui périrent parle feu du ciel, à cause de leur péché (Gen., XIX, 24), soit tiré de l'histoire de Phaéton: ce qui, comme le reste, est une suite de la faute qu'il a faite de n'avoir pas pris garde à l'antiquité de Moïse ; car il semble que ceux qui nous ont laissé celle histoire de Phaéton, ne soient pas même si anciens qu'Homère, qui l'est beaucoup moins que Moïse. Nous ne nions donc pas qu'un feu qui aura la vertu de nettoyer, ne doive détruire le monde pour en bannir les vices el pour renouveler l'univers. Nous savons ce que les prophètes enseignent là-dessus dans les saints livres. Car puisque les prophètes, comme nous l'avons fait voir ci-devant, ont justifié, par l'accomplissement de plusieurs de leurs prédictions, qu'ils étaient divinement inspirés, l'expérience du passé nous engage à les croire pour l'avenir ou, pour mieux dire, à croire l'Esprit divin qui était en eux. Selon Celse, les chrétiens, ajoutant d'autres considérations à celles des Juifs: disent qu'a cause des péchés des Juifs, le F ils de Dieu est déjà venu au

monde, et que les Juifs, ayant condamné Jésus au supplice et l'ayant abreuvé de fiel, ont obligé Dieu d répandre sur eux–mêmes le fiel de sa colère (Matth. XXVII 34). Que quelqu'un entreprenne donc, s'il veut, de montrer qu'il soit taux que toute la république des Juifs ait été renversée avant qu'il se fût passé une génération entière, depuis qu'ils eurent ainsi traité Jésus. Car Jérusalem fut détruite, si je ne me trompe, quarante-deux ans après qu'ils l'eurent crucifié ; et nous ne lisons point que, depuis que celle nation subsiste, elle ait jamais été si longtemps assujettie à ses ennemis, éloignée des lieux où son culte est attaché, et hors d'état d'en pratiquer les plus augustes cérémonies. Si ses péchés ont fait quelquefois que Dieu a semblé l'abandonner, il l'a pourtant visitée ensuite, la faisant retourner chez elle, avec une entière liberté de le servir comme auparavant. C'est là une des preuves qui font voir qu'il y avait en Jésus quelque chose de di\m et de sacré, qu'à cause de lui les Juifs soient dans une telle désolation, il y a déjà tant d'années. Je ne craindrais pas même de dire qu'ils ne seront jamais rétablis ; car ils ont commis le plus détestable de tous les crimes, en conspirant contre le Sauveur du monde, dans une ville où ils rendaient à Dieu le service qu'il leur avait prescrit pour être le symbole de ses grands mystères. Il fallait donc que la ville où Jésus souffrit ce traitement fût ruinée de fond en comble, que la nation des Juifs fût entièrement dispersée, et que Dieu en appelât d'autres à la jouissance de la béatitude. Ces autres, ce sont les chrétiens, à qui est parvenue la doctrine de la pure et sincère piété, et qui ont reçu de nouvelles lois, convenables à un état répandu par tout le monde, au lieu que les premières, n'ayant été établies que pour un peuple particulier gouverné par des princes dont les mœurs et les inclinations étaient conformes aux siennes, ne sauraient être maintenant toutes observées.

Après cela, continuant à se moquer tant des Juifs que des chrétiens, il les compare tous à une troupe de chauves souris, ou à des fourmis qui sortent de leur trou, ou à du grenouilles campées autour d'un marais, ou à des vers qui tiennent leur assemblée au coin d'un bourbier, où ils disputent ensemble qui d'entre eux sont les plus grandi pécheur?, et disent, qu'il n'arrive rien que Dieu ne leur découvre auparavant : qu'il néglige le monde entier, qu'il laisse rouler les cieux à l'aventure, et qu'il abandonne tout le reste de la terre, pour ne prendre soin que d'eux ; qu'ils sont les seuls à qui il adresse ses hérauts ; et qu'il ne cesse de leur en envoyer, à dessein de lier avec eux une société indissoluble. Dans sa fiction, nous ressemblons à des vers, qui disent, Que Dieu est le souverain être ; mais qu'ils tiennent le premier rang après Dieu, qui les a faits entièrement semblables à lui, et que toutes choses, la terre, l'eau, l'air, et les astres leur sont assujetties; n'ayant été faites que pour eux et destinées qu'a les servir. Il fait dire encore à ces vers qui nous représentent; Puisqu'il y en a d'entre nous qui ont péché, Dieu viendra lui-même où il enverra son fils, afin de consumer les méchants : et que nous, qui resterons, possédions avec lui la vie éternelle. Il ajouta tout cela, Que cette dispute serait plus supportable entre des vers ou des grenouilles qu'elle n'est entre les Juifs et les chrétiens. Sur quoi je voudrais demander à ceux qui approuvent ce qu'il dit là contre nous, si ce sont tous les hommes en général qu'ils font ressembler à une troupe de chauve-souris, à des fourmis, à des vers ou à des grenouilles, à cause de l'éminence de Dieu, ou si laissant aux autres hommes leur nature humaine, parce qu'ils ont l'usage de la raison et qu'ils se gouvernent par des lois, ils croient que cette image ne convient qu'aux chrétiens et aux Juifs dont ils rejettent les dogmes avec un mépris qui leur donne d'eux cette idée. Quelque parti qu'ils prennent, nous tâcherons de leur faire voir qu'ils ont tort de parler ainsi, soit de tous les hommes, soit de nous ; car posons qu'ils disent le premier : savoir, que tous les hommes à l'égard de Dieu sont semblables à ces vils animaux, parce que leur bassesse n'a aucune proportion avec un être si élevé : de quelle bassesse entendez-vous parler, leur dirai-je ? Si vous entendez celle du corps, apprenez que la véritable grandeur et la véritable petitesse ne se mesurent pas par le corps. Autrement, les vautours et les éléphants l'emporteraient sur les hommes qui ne sont ni si grands ni si forts et qui vivent beaucoup moins longtemps. Cependant une personne sage ne dira jamais que l'avantage du corps doive faire préférer ces animaux privés de raison à l'homme qui, par cela même qu'il est raisonnable, a de bien loin la prééminence sur tout ce qui ne l'est pas. C'est ce qu'on ne dira jamais non plus de l'aveu de ces intelligences pures et bienheureuses que vous appeliez bons génies et que nous nommons anges de Dieu, ni d'aucun de ces êtres, quels qu'ils soient, qui sont d'une nature plus excellente que l'humaine, puisque leur raison est parfaite et accompagnée de toutes sortes de vertus. Que si l'on méprise la petitesse des hommes, non pas à cause de leur corps, mais à cause de leur âme qui est au-dessous des autres natures intelligentes, et principalement de celles qui sont ornées de sainteté, au lieu qu'elle est corrompue et vicieuse, ce qui la rabaisse extrêmement : pourquoi les chrétiens qui vivent mal ou les Juifs de mœurs dépravées seront-ils plutôt une troupe de chauve-souris, de fourmis, de vers ou de grenouilles, que les débauchés des autres peuples? Car à ce compte-là, il faut que tout vicieux, quel qu'il puisse être, surtout s'il s'abandonne entièrement à ses vices, soit une chauve-souris, un ver, une grenouille et une fourmi, en comparaison des autres hommes. Quand vous seriez donc un Démosthène, si vous aviez ses défauts et que vous fissiez d'aussi sales actions, son éloquence, ni celle de cet autre fameux orateur, nommé Antiphon qui combat la Providence dans l'écrit qu'il a intitulé de la Vérité, d'un titre peu différent de celui que Celse donne au sien ; tout cela, dis-je, n'empocherait pas qu'eux et vous, ne fussiez des vers qui se roulent dans l'ordure d'un infect bourbier, du bourbier de l'erreur et de l'ignorance. Ce n'est pas au fond qu'une nature intelligente, quelle qu'elle soit, étant capable de vertu, puisse jamais raisonnablement être comparée à un ver, car, par cela même qu'elle a des dispositions à la vertu, elle n'en peut entièrement oerdre les semences ; el dès lors sa vertu en puissance, comme on parle, empêche que la comparaison ne soit juste. Ainsi, nous avons fait voir d'un côté que tous les hommes eut général ne peuvent être des vers à l'égard de Dieu (Jean, I, 1) ; puisque leur intelligence étant un rayon de celle intelligence souveraine, de ce Verbe divin, qui est avec Dieu, il ne se peut faire qu'ils lui soient absolument étrangers : et de l'autre que les méchants d'entre les chrétiens et d'entre les Juifs, qui dans la vérité ne sont ni Juifs ni chrétiens, ne doivent pas être comparés plutôt que les autres vicieux à des vers qui se roulent dans l'ordure au coin d'un bourbier; que même l'intelligence qui est en eux s'oppose encore à celle comparaison. Nous ne ferons donc pas celle injure à la nature humaine, qui est capable de vertu, dans quelques péchés qu'elle tombe par ignorance, de la comparer à de si vils animaux. Maintenant si c'est à cause de ce qui ne plait pas à Celse dans les dogmes des chrétiens el des Juifs, dont il semble même n'avoir aucune! connaissance ; si c°est, dis-je, à cause de cela qu'il les veut faire passer pour des vers et pour des fourmis par opposition aux autres hommes, comparons un peu les dogmes dont tput le monde sait que les Juifs et les chrétiens font profession avec ceux que le» autres hommes soutiennent, et voyons à qui le nom de fourmis et de vers conviendra la mieux, posé qu'il y ait des hommes à qui il convienne. Les vers, les fourmis et les grenouilles seront sans doute ceux qui ont laissé perdre la vraie connaissance de Dieu, et qui sous de fausses apparences de piété adorent ou des brutes, ou des simulacres, ou même quelqu'un des grands corps de l'univers, au lieu que la perfection de l'ouvrage les devait porter à l'admiration et au culte de l'ouvrier (Rom., I, 20).

Mais il faudra prendre pour des hommes et pour quelque chose de plus noble, s'il se peut, ceux qui se laissant conduire aux lumières de la révélation divine, ont pu se détacher du bois et des pierres, de l'argent même et de l'or, qui passent pour des matières bien plus précieuses, et s'élever jusqu'au Créateur de toutes choses par la considération de la beauté des créatures ; ceux qui s'abandonnent entièrement à ses soins, qui lui adressent leurs prières, qui agissent toujours comme sous ses yeux, qui se gardent de rien dire qui lui puisse déplaire ; persuadés que ce grand Dieu est le seul qui puisse pourvoir aux besoins de tout le monde, qu'il connaît toutes les pensées des hommes, qu'il voit toutes leurs actions, et qu'il entend toutes leurs paroles. Une telle piété qui ne se laisse vaincre ni par calamités de la vie ni par la crainte de la mort, ni par toute la subtilité des raisons humaines, ne servira-t-elle de rien pour faire que ceux qui en ont le cœur rempli ne soient plus après cela comparés à des vers quand même il l'auraient dû être auparavant? Et ceux qui se défendent des attaques de l'amour, dont les doux et puissants efforts ont ramolli et efféminé tant d'âmes, et qui s'en défendent dans la persuasion où ils sont que, pour s'unir avec Dieu, il faut nécessairement qu'ils s'approchent de lui par la continence ; dirons-nous qu'ils soient de l'ordre et de la nature des vers des fourmis et des grenouilles? La justice encore qui est une vertu si éclatante, qui renferme tous les devoirs de la vie civile, et qui présuppose l'équité, l'humanité, la douceur, ne pourra-t-elle empêcher que celui en qui elle se trouve ne soit une chauve-souris? Ne sont-ce pas plutôt ceux qui se plongent dans les ordures de l'intempérance, comme font la plupart des hommes, ceux qui fréquentent sans scrupule les lieux infâmes et qui soutiennent même qu'il n'y a rien en cela qui soit contre la bienséance ; ne sont-ce pas eux plutôt qu'on doit regarder comme des vers qui se roulent dans un bourbier? Si on les compare surtout avec ceux qui ont appris qu'il ne faut pas prendre les membres de Jésus-Christ (I Cor., VI, 15) ni le corps où le Verbe habite, qu'il ne les faut pas prendre pour les faire devenir les membres d'une prostituée ( Cor., III, 16) : avec ceux qui savent qu'un corps animé d'une âme raisonnable et consacrée au grand Dieu est le temple du Dieu que nous adorons, et qu'il acquiert cette qualité lorsqu'on a du Créateur les sentiments qu'on en doit avoir : avec ceux qui se donnent de garde de profaner le temple de Dieu par les souillures d'un amour illégitime, mais qui font de leur continence une partie essentielle de leur piété. Je ne parle point ici des autres vices qui règnent parmi les hommes et dont on n'est pas exempt pour porter le nom de philosophe : car la philosophie même a souvent de faux disciples. Je ne dis point non plus qu'on voit plusieurs désordres semblables parmi ceux qui ne sont ni juifs ni chrétiens ; mais que parmi les chrétiens où l'on n'y voit rien de pareil, si l'on considère ce que c'est proprement qu'être chrétien ou si l'on y en voit quelque exemple, ce n'est pas en ceux qui entrent dans l'assemblée et qui n'en ayant pas été exclus, ont la liberté d'assister aux prières publiques. On n'y voit, dis-je, rien de tel, à moins que quelqu'un dont on no connaisse pas la mauvaise vie se trouve par hasard mêlé dans la foule. Nous ne sommes donc point une assemblée de vers, nous qui soutenons et qui faisons voir aux Juifs, par le témoignage des Écritures qu'ils reconnaissent pour divines, que celui dont elles avaient prédit la venue est venu en effet, mais qu'il les a abandonnés à cause de leurs péchés énormes, et que c'est â nous qui avons reçu sa parole que Dieu réserve ces biens excellents, dont nous attendons la jouissance car le moyen de la foi qui nous unit â lui, et par le moyen de celui qui nous rend cette union possible en nous purifiant de tous nos vices et en nous corrigeant de tous nos défauts (Tite, II, 14]. Ainsi il ne suffit pas de juif ou chrétien pour pouvoir se varier que c'est particulièrement à cause de nous que Dieu a fait le monde et qu'il a donné le mouvement aux cieux. Mais si l'on a le cœur pur, comme Dieu l'ordonne, si l'on est doux et pacifique, si l'on souffre courageusement les persécutions qui accompagnent la piété, c'est alors qu'on peut avec raison s'assurer en Dieu et qu'on peut dire, quand on a l'intelligence des prophéties, Dieu n'a ici rien fait qu'il ne nous eût découvert et révélé auparavant, à nous qui croyons en lui (Matth., V, 8, etc.). Mais puisque Celse fait ajouter encore à ses vers, c'est-à-dire aux chrétiens, que Dieu néglige le monde entier, qu'il laisse rouler les cieux à l'aventure et qu'il abandonne tout le reste de la terre pour ne prendre soin que d'eux, qu'ils sont les seuls à qui il adresse ses hérauts, et qu'il ne cesse de leur en envoyer, à dessein de lier avec eux une société indissoluble, il lui faut répondre qu'il nous fait dire des choses à quoi nous n'avons jamais pensé, nous qui avons lu et qui reconnaissons que Dieu aime tous les êtres, qu'il ne hait rien de ce qu'il a fait et qu'il ne l'aurait pas fait s'il l'avait haï ( Sag., XXII, 25). Nous avons lu aussi : Tu es indulgent envers tous, parce que toutes choses t'appartiennent, ô Dieu qui aimes les âmes. Car ton esprit incorruptible est répandu partout : c'est pourquoi tu corriges peu à peu ceux qui tombent en quelque faute, et par les remontrances tu leur fais comprendre en quoi ils ont péché (Ibid., XI, 27, et XII, 1,2). Comment pouvons-nous dire que Dieu néglige le monde entier, qu'il laisse rouler les cieux à l'aventure, et qu'il abandonne tout le reste de la terre pour ne prendre soin que de nous, nous qui savons que dans nos prières nous nous devons toujours souvenir que toute la terre est remplie de la bonté du Seigneur (Ps. XXXII ou XXXIII, 5), et que sa miséricorde s'étend sur toute chair (Ecclés., XVI II, 12 ou 13); que Dieu, qui est doux, fait lever son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Matth., V, 45) ; nous qui savons encore que si nous voulons être ses enfants il faut que nous l'imitions et que nous fassions du bien à tous les hommes, autant qu'il nous sera possible, comme il nous l'enseigne et nous y exhorte? Car il est le Sauveur de tous les hommes et principalement des fidèles ( Luc. VI, 35); et son Christ est la victime de propitiation pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux de tout le monde (Tim., IV, 10; I Jean, II, 2). C'est là ce que je réponds à tout ce que Celse avance ici contre nous. Il y a des juifs qui défendaient peut-être autrement leur cause particulière; mais ils ne seraient pas suivis des chrétiens qui ont appris que Dieu fait éclater la grandeur de son amour envers nous, en ce que Jésus-Christ est mort pour nous lorsque nous étions encore pécheurs (Rom., V, 8) Et certes, à peine quelqu'un voudrait-il mourir pour un homme juste : peut-être néanmoins qu'il se pourrait trouver quelqu'un qui ne refuserait pas de donner sa vie pour un homme de bien (Rom. VII).

Mais Jésus à qui nous donnons aussi le nom de Christ de Dieu, selon le langage ordinaire de nos Écritures, Jésus est venu au monde pour tous les pécheurs qui y sont, leur Taisant déclarer que ce sont leurs grands péchés qui l'y ont fait venir, pour leur apprendre à ne plus pécher et à se consacrer tout entiers à Dieu. Il se peut faire qu'il soit échappé à quelqu'un de ceux que Celse traite de vers, de dire devant lui que Dieu est le souverain Être, mais qu'ils tiennent le premier rang après Dieu. Là-dessus il fait comme ceux qui imputent à toute une secte de philosophes la sotie vanité d'un jeune écolier qui, sous ombre qu'il va depuis trois jours à l'auditoire, regarde tous les autres hommes avec mépris, comme des ignorants et des misérables. Pour nous, nous savons qu'il y a plusieurs êtres plus excellents que les nommes; et l'Écriture nous enseigne que Dieu assiste en l'assemblée des dieux (Ps. LXXXI ou LXXXII, 1), non des dieux qu'on adore dans le monde, car tous les dieux des nations sont des démons (Ps. XCV ou XCVI, 5), mais des dieux au milieu desquels Dieu préside comme juge (I Cor., VIII, 5). Nous savons qu'encore qu'il y en ait qui soient appelés dieux, soit dans le ciel, soit dans la terre, et qu'ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, il n'y a néanmoins pour nous qu'un seul Dieu qui est le Père, duquel toutes choses tirent leur être, et qui nous a faits pour lui; et il n'y a qu'un seul Seigneur qui est Jésus-Christ, par lequel toutes choses ont été faites, comme c'est aussi par lui que nous sommes tout ce que nous sommes (Matth., XXII, 30; et Luc, XX, 36). Nous savons que les anges sont si fort au-dessus des hommes, que la perfection des hommes consistera à devenir égaux aux anges. Car après la résurrection, les hommes n 'auront point de femmes ni les femmes de maris ; mais les justes seront comme les anges de Dieu dans le ciel : ils deviendront égaux aux anges (Col., I, 16). Nous savons encore que, selon la différence du rang et de l'ordre de chacun, les uns sont nommés les trônes, les autres les dominations, les autres les puissances, les autres les principautés, et nous voyons que, comme les hommes sont beaucoup au-dessous d'eux, nos plus hautes espérances sont de leur être faits semblables à tous, après avoir bien vécu et avoir réglé toutes nos actions sur ce que Dieu nous ordonne dans sa parole. Enfin, puisque ce que nous ferons un jour ne paraît pas encore, nous savons que lorsqu'il paraîtra nous serons semblables à Dieu, et nous le verrons tel qu'il est (I Jean, III, 2). Si l'on veut dire pourtant, comme font quelques-uns, que Dieu est le souverain Être, mais que nous tenons le premier rang après lui, soit qu'ils entendent ce qu'ils disent ou que, ne l'entendant pas, ils prennent de bonnes choses en un mauvais sens, je puis expliquer ce nous des plus avancés en connaissance ou plutôt encore, des plus avancés en connaissance et en vertu; car la vertu est la même, selon nous, dans toutes les natures bienheureuses : de sorte que la vertu des hommes est la même que celle de Dieu. Et de là vient que nous sommes exhortés à être parfaits, comme notre Père céleste est parfait (Matth., V, 48). Un homme de bien ne saurait donc jamais passer pour un ver qui nage dans un bourbier, un homme pieux pour une fourmi, un homme juste pour une grenouille, un homme dont l'âme est éclairée des brillants rayons de la vérité pour une chauve-souris. Lorsque Celse fait dire à ses vers que Dieu les a faits entièrement semblables à lui, il semble qu'il ait ces paroles en vue : faisons l'homme selon notre image et selon notre ressemblance (Gen., I, 26). Il se peut en effet qu'il en ait ouï parler. Mais s'il savait quelle différence il y a entre ces expressions : fait selon l'image de Dieu, et fait selon la ressemblance de Dieu; et s'il considérait que l'Écriture nous apprend bien que Dieu dit : Faisons l'homme selon notre image et selon notre ressemblance; mais qu'elle ajoute que Dieu fit l'homme selon son image, simplement, et non pas selon sa ressemblance, il ne nous ferait pas dire comme il fait, que nous sommes entièrement semblables à Dieu. Nous ne prétendons pas au reste que les astres mêmes nous soient assujettis ; car les justes, dans l'état de leur résurrection (es personnes éclairées savent ce que c'est que nous entendons par là), sont comparés au soleil, à la lune et aux étoiles, lorsqu'il est dit : Le soleil a son éclat, la lune le sien et les étoiles le leur, et entre les étoiles, l'une est plus éclatante que l'autre : il en arrivera de même dans la résurrection des morts (l Cor., XV, 41 ; Dan.. XII, 3). Et c'est aussi de la sorte que Daniel en avait parlé longtemps auparavant dans ses prophéties. Celse nous fait dire encore que toutes choses sont destinées à nous servir. Mais peut-être qu'il ne l'a jamais entendu dire à aucun de nos savants, et que d'ailleurs il n'a jamais fait réflexion sur ces paroles : Que celui qui est le plus grand parmi vous soit le serviteur et l'esclave de tous les autres (Matth., XX, 27). Quand les Grecs disent,

Le soleil et la nuit sont faits pour servir l'homme.

(EURIPIDE, v. 549 des Phéniciennes.)

on trouve cela fort beau et on y fait des commentaires. Mais que nous disions rien d'approchant ou que nous disions la même chose en d'autres termes, il faut toujours que Celse nous en fasse un crime : Puisqu'il y en a entre nous qui ont péché, disent ensuite ces insectes qu'il fait parler pour nous, Dieu viendra lui-même ou il enverra son Fils, afin de consumer les méchants, et que nous autres grenouilles, qui resterons, possédions avec lui la vie éternelle. Voyez comme quoi ce grave philosophe prend le personnage de bouffon, tournant en jeu, en risée et en raillerie la doctrine du jugement divin, où les injustes doivent être punis et les justes récompensés. Enfin, pour conclusion, il ajoute : Que cette dispute serait plus supportable entre des vers ou des grenouilles, qu'elle n'est entre les Juifs et les chrétiens. Pour nous, nous ne voulons pas l'imiter ni rien dire de semblable des philosophes qui se vantent de connaître tous les secrets de la nature, et qui disputent pourtant entre eux de quelle manière l'univers a été produit, comment le ciel et la terre ont été faits, avec toutes les choses qui y sont; si nos âmes sont éternelles et incréées, mais que Dieu, qui les gouverne, les fasse seulement passer d'un corps dans un autre, ou si elles naissent avec le corps; et si encore, naissant avec lui, elles sont immortelles ou non. Car, au lieu d'approuver comme digne de louange la bonne intention de ceux qui s'appliquent ainsi à la recherche de la vérité, on pourrait leur insulter par des railleries et dire : Que ce sont des vers qui, vivant dans le coin d'un bourbier, tel qu'est ce bas monde, se. connaissent si peu, qu'ils entreprennent de prononcer hardiment sur des matières si relevées, comme s'ils les entendaient; et qu'ils prétendent avoir pénétré dans ces grandes vérités qui ne se peuvent découvrir qu'avec des lumières toutes pures et toutes célestes. En effet, comme il n'y a personne qui connaisse ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui, ainsi nul ne connaît ce qui est en Dieu que l'Esprit de Dieu (I Cor., II, 11).

Mais nous ne sommes pas si extravagants que de comparer l'intelligence humaine (je me sers de ce mot comme on s'en sert ordinairement), cette noble intelligence qui s'attache à l'élude de la vérité sans s'arrêter aux choses vulgaires, que de la comparer, dis-je, aux mouvements de quelques vils animaux, comme des vers ou d'autres semblables. Nous rendons de bonne foi ce témoignage à quelques philosophes grecs, qu'ils ont connu Dieu, Dieu s'étant fait connaître lui-même à eux, bien qu'au reste

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