Contre Celse (Contra Celsum) (page 7)
ils ne l'aient point glorifié comme Dieu et ne lui aient point rendu grâces ; car ils se sont laissé aller à leurs vains raisonnements, et, en voulant passer pour sages, ils sont devenus si fous, que de changer la gloire du Dieu incorruptible en des représentations et en des images d'hommes corruptibles, d'oiseaux, de bêtes à quatre pieds et de serpents (Rom.,I, 19, etc.).
Pour montrer ensuite que les Juifs et les chrétiens ne sont point différents de ces animaux dont il vient de parler, il dit que les Juifs sont des esclaves fugitifs sortis d'Égypte, qui n'ont jamais fait quoi que ce soit de grand ni de mémorable, et qui ont toujours été comptés pour rien. Nous- avons fait voir ci-dessus que les Juifs ne sont point des esclaves fugitifs et qu'ils ne sont point Égyptiens d'origine, mais que c'étaient des Hébreux venus en Égypte et qui y demeuraient comme étrangers. A l'égard de ce qu'il ajoute, qu'on les a toujours comptés pour rien, s'il se fonde sur ce qu'il se trouve peu de chose de leur histoire dans les auteurs grecs, nous lui dirons que, si l'on veut réfléchir sur le premier établissement de la république des Juifs et sur les dispositions de leurs lois, on demeurera convaincu que ce sont des hommes oui nous ont fait voir sur la terre une ombre de la vie céleste, ne reconnaissant d'autre Dieu que le souverain, et ne souffrant parmi eux nul faiseur d'images; car il n'y avait ni peintre ni sculpteur dans leur pays ; leur loi en bannissait toutes ces sortes de gens, afin qu'on n'y eût aucune occasion de se faire des simulacres, qui sont des choses qui donnent dans la vue des simples, et qui font que leur âme s'attache à la terre au lieu de s'élever à Dieu. Voici donc une des clauses de leur loi: Ne péchez point en vous faisant quelque ouvrage de sculpture ou quelque image que ce soit, quelque représentation d'homme ou de femme, la figure de quelqu'une des bêtes qui sont sur la terre, ou des oiseaux qui volent dans l'air, ou des animaux qui rampent sur la terre, ou des poissons qui sont sous les eaux (Deut., IV, 16, etc.}. L'intention de la loi était qu'ils s'en tinssent à la vérité de chaque être, sans la déguiser par ces fausses apparences d'homme ou de femme, de bêtes, d'oiseaux, de reptiles, ou de poissons. Voici encore qui est grand et sublime au dernier point : Gardez-vous que, levant les yeux en haut, et voyant le. soleil, et la lune, et les étoiles, et toutes les beautés du ciel, vous ne tous partiez par erreur à adorer ces choses et à les servir (Ibid., 19). Quelle devait être d'ailleurs la police d'un État où il n'était pas manie possible de voir un efféminé (Deut., XXIII, 17); et ou, pour comble de merveille, les femmes prostituées, dont les amorces sont si dangereuses aux jeunes gens, n'étaient point souffertes (Exode, XVIII, 21, etc. )? La justice ne s'y exerçait que par les personnes les plus justes, qui avaient donné pendant longtemps des preuves de leur bonne vie (Deut.,I, 15). C'étaient là les juges qu'on choisissait; et, à cause de la pureté de leurs mœurs, qui les élevait au-dessus de la condition des hommes, on leur donnait le nom de dieux, par une façon de parler hébraïque (Ps. LXXXI ou LXXXII, 1). Toute la nation était comme un peuple de philosophes (Exode, XXXI, 13), l'institution de leurs sabbats et de leurs autres fêtes n'étant que pour leur donner le loisir de s'instruire dans la loi de Dieu (Deut., XVI, 1C). Et que dirai-je de l'ordre de leurs sacrifices, où tant les sacrificateurs que les victimes contenaient une infinité de mystères qu'entendent ceux qui les ont étudiés ( Lévit., I, etc.)? Mais comme il n'y a rien de ferme parmi les hommes, il fallait bien que ce bel établissement se corrompît et s'abâtardit peu à peu. Ainsi, la Providence, l'ayant changé de la même sorte qu'elle change tout ce qui a besoin de changement, elle lui a fait succéder la religion de Jésus, qui n'est pas moins belle; et, au lieu de la donner aux Juifs, elle l'a donnée aux fidèles d'entre tous les peuples. Jésus donc, qui non seulement est orné d'une sagesse admirable, mais qui participe même à la divinité, Jésus, ayant ôté tout crédit à ces démons terrestres qui se plaisent au sang et à la graisse des victimes, et à la fumée de l'encens, et qui, comme les Titans ou les géants de la fable. arrachaient à Dieu le cœur des hommes, nous a donné des lois où nous trouverons noire bonheur, si nous les observons, et ne s'est point mis en peine des embûches que les démons dressent surtout aux personnes vertueuses. Nous n'avons plus besoin de les flatter par nos sacrifices : la parole de Dieu (le Verbe), qui soutient ceux qui élèvent leurs pensées en haut vers lui, nous donne le courage de les mépriser ouvertement. Et comme Dieu a voulu que celle doctrine de Jésus s'établit puissamment dans le monde, les démons ne l'ont pu empêcher, quoiqu'ils n'aient rien oublié pour exterminer entièrement les chrétiens. Car ils ont animé contre leur créance et contre leurs personnes, les empereurs et le sénat, toutes les puissances de la terre, et les peuples mêmes, qui ne s'apercevaient pas du mauvais et de l'injuste dessein de ceux qui les poussaient. Mais la parole de Dieu, à laquelle rien ne peut résister, a fait des progrès malgré toutes ces oppositions; et, comme si les obstacles lui eussent ouvert le chemin, elle s'est rendue la maîtresse d'un grand nombre d'âmes ; car Dieu le voulait ainsi. Je crois que celle digression était nécessaire pour réfuter ce que Celse dit des Juifs, que ce sont des esclaves fugitifs sortis d'Égypte et que ce peuple, si chéri de Dieu, n'a jamais fuit quoi que ce soit de grand ni de mémorable. Il dit encore qu'on les a toujours comptés pour rien; mais je lui réponds qu'étant une race choisie et un ordre de sacrificateurs rois (Exode, XIX, 6), ils refusaient et ils évitaient d'avoir communication avec tout le monde, de peur que leurs mœurs se corrompissent. Ils vivaient sous la protection de Dieu, sans désirer, comme la plupart des hommes,de conquérir d'autres royaumes, et sans craindre aussi que leur faiblesse les exposât aux insultes de leurs ennemis, ni que leur petit nombre fût cause de leur ruine. Et cela durait tant qu'ils ne se rendaient point indignes de celle divine protection. Mais quand, toute la nation ayant péché, il fallait les châtier pour les ramener à leur Dieu, il les abandonnait alors, tantôt pour plus et tantôt pour moins de temps, jusqu'à ce qu'enfin, sous l'empire des Romains, s'étant rendus coupables du plus grand de tous les crimes, quand ils ont fait mourir Jésus, ils ont été tout à fait abandonnés de Dieu.
Celse ayant en vue le premier livre de Moïse, nommé la Genèse, nous dit après cela que les Juifs voulant faire remonter leur généalogie jusqu'aux plus anciens des fourbes et des coureurs, ils allèguent, pour y réussir, de certains mots obscurs et de signification douteuse, cachés je ne sais où, dans les ténèbres, et ils les expliquent faussement aux ignorants et aux simples, quoiqu'il n'y ait jamais eu la moindre question là-dessus dans tous les siècles qui ont précédé. Mais c'est lui, ce me semble, qui parle ici bien obscurément, et c'est apparemment une obscurité affectée; car d'un côté on a vu combien sont fortes les raisons qui prouvent que les Juifs sont descendus des ancêtres qu'ils se donnent; et de l'autre, il n'a pas voulu que l'on crût qu'il ignorât des choses qui méritent assez d'être sues touchant les Juifs et leur origine. Il est clair en effet qu'ils sont descendus des trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, dont les noms ont tant de vertu, étant joints avec celui de Dieu, que non seulement les personnes de la nation, lorsqu'elles le prient ou qu'elles conjurent les démons, usent de ce formulaire, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, mais que presque tous ceux qui se mêlent de magie en usent aussi dans leurs enchantements. Car dans les livres magiques on trouve souvent de ces invocations du nom de Dieu employées contre les démons d'une manière qui marque l'étroite liaison qu'il y avait entre Dieu et ces saints hommes. Je crois donc que Celse n'a pas entièrement ignoré les preuves dont se servent les Juifs et les chrétiens pour justifier qu'Abraham, Isaac, et Jacob, les ancêtres des Juifs, ont été des hommes distingués par leur sainteté, mais qu'il ne les a pas proposées nettement, parce qu'il n'y aurait pu répondre.. Car je voudrais bien prier tous ceux qui usent .de ces invocations, de me dire qui sont cet Abraham, cet Isaac, et ce Jacob, et quelle vertu ils avaient pour¡ faire que leur nom, étant joint avec celui de Dieu, opère de si grandes choses. Je voudrais bien aussi qu'ils me disent qui leur a appris ou qui leur a pu apprendre ce qu'ils savent de ces hommes-là. Qui c'est qui a pris le soin d'écrire leur histoire et d'y raconter des merveilles, par où on connut qu'ils avaient une vertu secrète de produire de certains effets surprenants et admirables, ou qui l'a seulement laissé deviner par conjecture à ceux qui ont l'esprit pénétrant. Après qu'on aura été contraint de reconnaître qu'on ne saurait nous montrer ni histoire, ni écrit mystique où il soit parlé d'eux, nous produirons le livre de la Genèse qui contient le récit de leurs actions et les oracles que Dieu leur a adressés, et nous demanderons à ces gens si cela même qu'ils emploient dans leurs invocations, les noms de ces trois patriarches de la nation judaïque, dont ils ont remarqué la grande vertu par expérience, et qui ne sont connus que par les livres sacrés des Juifs, n'est pas une preuve que c'étaient des hommes divins. Mais de plus on se sert fort souvent contre les démons et contre d'autres puissances malfaisantes, de ces épithètes de Dieu, le Dieu d'Israël, le Dieu des Hébreux, le Dieu qui a abîmé les Égyptiens et leur roi dans la mer Rouge (Exode, V, 1, et III, 18, et XVI, 27 ). Or, c'est des Juifs que nous apprenons l'histoire qui sert de fondement à cela ; ils nous l'ont laissée en leur langue et en leurs caractères, et ils nous donnent par le même moyen l'explication de ces noms, nous disant là-dessus mille belles choses. Comment se peut-il donc que les Juifs, voulant faire remonter leur généalogie jusqu'à ces anciens hommes que Celse traite de fourbes et de coureurs, n'aient d'autres titres que leur impudence ? Car les noms de ces hommes étant hébreux, et les saints livres, qui nous en conservent la mémoire et qui sont entre les mains des Juifs, étant écrits en langue et en caractères hébraïques, c'est un grand témoignage de l'affinité du peuple hébreu avec eux. Et, jusqu'à présent, les noms juifs suivent le génie de l'hébraïsme, étant tirés de l'hébreu même ou du moins répondant à la signification d'un mot hébreu. Que chacun juge maintenant si ce n'est pas cela que Celse a en vue, quand il dit que les Juif», voulant faire remonter leur généalogie jusqu'aux plus anciens des fourbes et des coureurs, ils allèguent, pour y réussir, de certains mots obscurs et de signification douteuse, cachés je ne sais où, dans les ténèbres. J'avoue que ces noms sont obscurs et qu'ils ne sont pas dans la lumière à l'égard de tout le monde, étant connus et entendus de peu de personnes; mais, selon nous, la signification n'en est point douteuse, lors même qu'ils sont employés par ceux qui ne sont pas de notre créance en matière de religion. Celse, qui ne sait point voir ce qu'il y a de douteux, en parle ainsi je ne sais comment et au hasard. S'il voulait combattre de bonne foi cette généalogie, que les Juifs s'attribuent si impudemment, à son avis, lorsqu'ils se vantent d'être descendus d'Abraham et des autres patriarches, il fallait qu'après avoir mis la question dans tout son jour, il établit avant toutes choses le sentiment qu'il trouve le plus probable, et qu'ensuite il renversât courageusement leurs prétentions par la force de la vérité qu'il croit posséder, et par tout ce qu'un raisonnement solide a de plus pressant. Mais ni Celse, ni qui que soit qui entreprenne d'examiner la nature de ces noms énergiques, ne pourra jamais rendre de bonnes raisons de leur vertu, et prouver en même temps que l'on doit juger dignes de mépris des hommes qu'il ne faut que nommer, pour faire des choses étonnantes, non seulement si l'on est de leur nation, mais quand on serait même d'une autre. Il eût été bon qu'il eût fait voir encore en quoi c'est que nous expliquons faussement ces noms pour séduire, comme il se l'imagine, les ignorants et les simples qui nous écoutent; au lieu que lui qui, comme il s'en vante, n'est du nombre ni des uns ni des autres, en donne la véritable explication. Mais il se contente d'avancer, en parlant toujours des noms sur lesquels les Juifs fondent leur généalogie, qu'il n'y a jamais eu là-dessus la moindre question dans tous les siècles qui ont précédé, et que les Juifs en disputent à présent avec d'autres qu'il ne nomme point. Que quelqu'un nous apprenne donc qui sont ceux qui ont cette dispute avec les Juifs, et qui soutiennent contre eux, avec quelque couleur, qu'ils ne disent rien à propos, non plus que les chrétiens, sur les propriétés de ces noms, mais qu'il y en a d'autres qui en parlent entièrement selon la raison et selon la vérité. Nous sommes assurés que personne ne saurait rien faire de pareil, ces noms étant manifestement tirés de la langue hébraïque, qui n'est en usage qu'entre les Juifs.
Celse ensuite ayant tiré des auteurs profanes l'histoire de ces peuples qui se disputent l'antiquité, tels que sont les Athéniens, les Égyptiens, les Arcadiens, les Phrygiens, qui disent tous qu'il y a eu parmi eux des hommes nés de la terre, et qui en allèguent des preuves, il dit que les Juifs ramassés dans un coin de la Palestine, où ils vivaient dans une profonde ignorance, n'ayant jamais ouï dire que c'étaient là des choses qui avaient été chantées, il y avait longtemps par Hésiode, et par une infinité d'autres hommes divinement inspirés, ont feint grossièrement et contre toute vraisemblance que Dieu avait de ses mains formé un homme, et lui avait soufflé dans le corps ; qu'il avait fait une femme d'une des côtes de cet homme, et qu'il leur avait donné des lois; mais que le serpent, à qui elles ne plaisaient pas, ayant entrepris de les renverser, en était venu à bout. Ce qui est une fable bonne pour des vieilles et pleine d'impiété, qui fait Dieu si faible, des le commencement, qu'il ne peut se faire obéir par un seul homme qu'il avait formé lui-même. Le docte, et le curieux Celse, qui reproche aux Juifs et aux chrétiens leur peu de lecture et leur profonde ignorance, fait bien voir ici avec quelle exactitude il sait le temps où a vécu chaque auteur grec et barbare, lorsqu'il fait Hésiode et une infinité d'autres hommes divinement inspirés, comme il les appelle, plus anciens que Moïse, que l'on prouve avoir écrit longtemps avant la guerre de Troie. Ainsi donc ce ne sont pas les Juifs, qui ont feint grossièrement et contre toute vraisemblance qu'un homme soit né de la terre. Ce sont ces hommes divinement inspirés, selon Celse ; c'est Hésiode, ce sont tous ces autres qui, ne connaissant point ces admirables écrits publiés si longtemps auparavant dans la Palestine, et n'en ayant même jamais ouï parler, nous débitent ces beaux contes touchant les premiers hommes ; en quoi ils sont aussi raisonnables qu'en leur généalogie des dieux. Car, si on les en croit, les dieux, ne sont que par la naissance, et ils sont sujets à mille autres accidents. Aussi Platon bannit-il fort sagement de sa république, comme des corrupteurs de la jeunesse, Homère et tous les poètes de cette sorte. D'où il parait visiblement qu'il ne les a point pris pour des hommes divinement inspirés. Mais l'épicurien Celse (si celui-ci au moins est le même qui a fait deux autres livres contre les chrétiens), l'épicurien Celse, qui en sait mieux juger que Platon, ou qui ne cherche peut-être qu'à nous contredire, les nomme divinement inspirés, bien que ce ne soit pas sa pensée. Il nous accuse de dire que Dieu a de ses mains formé un homme. Cependant le livre de la Genèse n'attribue des mains de Dieu, ni quand il fit l'homme, ni quand il le forma. celle expression, Tes mains m'ont fait et formé, est de Job (Job. X, 8) et de David (Ps. CXVIII ou CXIX. 73), ce qui demanderait de longs discours non seulement pour marquer la différence qu'il y a entre faire et former, mais aussi pour expliquer ce que signifient les mains de Dieu. Car ceux qui n'entendent pas cette façon de parler, ni quelques autres toutes pareilles dont se sert l'Écriture sainte, s'imaginent que nous concevons le grand Dieu sous une forme semblable à l'humaine Il faudrait donc aussi, selon eux, que nous crussions tout de même que Dieu a des ailes, puisqu'à la lettre l'Écriture lui en donne (Ps. XVI ou XVII, 8, etc.). Mais notre sujet ne demande pas que nous nous engagions maintenant dans celle matière. Nous l'avons traitée à dessein et le mieux qu'il nous a été possible dans nos Commentaires sur la Genèse. Voyons plutôt dans les paroles de Celse un nouveau trait de malignité. Nos Écritures disent, en parlant de la formation de l'homme, que Dieu par son souffle lui mit le souffle de la vie dans le visage, et qu'ainsi l'homme reçut une âme vivante (Gen., II, 7). Mais Celse, qui ne sait pas seulement quel est le sens de ces paroles, que Dieu par son souffle mit dans le visage de l'homme le souffle de la vie, les déguise malicieusement pour leur en donner un ridicule, et nous fait dire que Dieu forma l'homme de ses mains et lui souffla dans le corps, afin de faire naître cette pensée, que Dieu souffla dans le corps de l'homme, à peu près comme on souffle dans un ballon. Ce sont des paroles figurées et qui ont besoin qu'on les explique. Elles signifient que Dieu fit part à l'homme de l'esprit incorruptible et immortel dont il est dit ailleurs : Ton esprit incorruptible est répandu partout (Sag., XII, 7). Celse, qui a résolu de ne rien laisser sans atteinte, se moque encore de ce qui est dit, que Dieu envoya un profond sommeil à Adam; que, comme il dormait, Dieu lui prit une côte et mit de la chair à la place, et que de la côte qu'il avait prise à Adam il forma une femme (Gen., II, 21), et ce qui suit. Mais il ne rapporte point le passage que l'on ne saurait lire sans reconnaître qu'il ne se doit pas prendre à la lettre ; et il fait semblant d'ignorer que ces sortes de choses s'expliquent allégoriquement, quoiqu'il dise dans la suite que les Juifs et les chrétiens les plus raisonnables ayant honte de cela, tâchent de se sauver dans l'allégorie. On lui peut donc demander s'il veut que l'on donne un sens allégorique à ce que son Hésiode, cet homme divinement inspiré, dit de la femme en style de fables, savoir, que Jupiter l'a donnée aux hommes comme un mal, pour venger le larcin du feu; mais que, quand on trouve dans nos livres que Dieu forma une femme de la côte qu'il avait prise à l'homme, après l'avoir endormi d'un profond sommeil, on n'y cherche rien au delà de l'écorce. Ce serait mettre une différence bien injuste entre ces deux narrations, de faire des railleries de celle-ci, comme s'il s'en fallait tenir au sens littéral et qu'il n'y eût rien de caché là-dessous, pendant qu'on admire l'autre comme un emblème philosophique, bien loin de s'en moquer comme d'une fable. Car si la première idée que les termes présentent à l'esprit doit faire passer pour absurdes des choses qui se disent dans une vue plus éloignées, jugez s'il y eut jamais d'absurdités pareilles à celles de ces vers d'Hésiode, qui est, dit-on, un homme divinement inspiré :
De Jupiter alors s'allume la colère;
Il parle à Prométhée, et d'une voix sévère.
Fils de Japet, dit-il, esprit double et rusé,
Tu triomphes en vain de m'avoir abusé.
Tu m'as volé le feu : mais, et la race humaine,
Et toi-même avec elle en porterez la peine.
Qu'aux hommes ton présent va coûter de travaux
Mais pour se consoler ils aimeront leurs maux.
Par un amer souris il finit la parole :
Et, pour n'en pas laisser la menace frivole,
Il ordonne à Vulcain que d'un art tout nouveau,
Il prenne de la terre, il la détrempe d'eau,
Il lui donne d'un homme et la force et l'adresse,
Jointe avec la beauté d'une jeune déesse.
A Pallas il enjoint de lui former les doigts
Pour manier l'aiguille et l'ivoire ä la fois :
A Vénus de verser tous ses charmes sur elle ;
Et de mettre à sa suite une troupe fidèle.
Les craintes, les soupçons, les chagrins violents.
Les véhéments désirs et les soucis brûlants.
Il veut que, de Mercure épuisant la science,
Elle ait la fraude au cœur, sur le front l'impudence.
Tous ensemble aussitôt suivent sa volonté.
Vulcain forme de terre une jeune beauté.
Sous la soie et sous l'or Pallas fait qu'elle brille.
Les Grâces et les Ris, pendant qu'elle l'habille,
Y joignent à l'envi cent petits agréments,
Qui n'ont pas tant d'éclat, mais qui sont plus charmants
Les Heures à leur tour lui couronnent la tête
D'un riche émail de fleurs que le printemps leur prête
Mercure achève enfin : il lui donne la voix,
Pour flatter, pour mentir, pour tromper à son choix.
Ainsi chacun des dieux travaille au mal de l'homme ;
Et c'est de tous leurs dons que Pandore on la nomme.
Ce qu'il dit du vase ne paraît pas moins ridicule :
Dans les siècles passés, l'homme avait le bonheur
De vivre sans travail, sans peine, sans douleur :
Sur l'aile du chagrin la vieillesse ennemie
Ne venait point troubler la douceur de la vie.
Mais par la cruauté d'un destin qui nous perd,
Quand le vase fatal fut par la femme ouvert,
Un noir essaim de maux en sortit sur la terre,
Qui vinrent aux mortels faire une triste guerre.
Seule, au bord du vaisseau, l'espérance resta,
Et prête à s'envoler la femme l'arrêta.
(HÉSIODE, liv. I, v. 53, etc.)
Si l'on veut faire valoir cela par des explications allégoriques, que l'allégorie soit juste ou non, nous dirons toujours : Quoi ! les grecs auront le privilège de pouvoir expliquer leur philosophie en termes couverts; les Égyptiens et les autres peuples barbares, qui donnent à leurs mystères le nom spécieux de vérités voilées, auront la même liberté; mais les Juifs, avec leur législateur et tout ce qu'ils ont d'écrivains, passeront en votre esprit pour les plus grossiers de tous les hommes! Cette nation sera la seule sur qui Dieu ne versera aucun rayon de sa lumière; cette nation instruite à s'élever si noblement jusqu'à lui comme à une nature incréée, à ne regarder que lui, à ne fonder que sur lui toutes ses espérances!
Celse prend aussi pour objet de ses railleries l'histoire du serpent, qui entreprit de renverser, comme il parle, les lois que Dieu avait données à l'homme (Gen., Il, 8); et il dit que c'est là une fable qui n'est bonne qu'il amuser les vieilles : mais il affecte de ne dire pas un mot du paradis, que Dieu planta en Eden, vers l'Orient, où la terre produisit ensuite toutes sortes d'arbres agréables à la vue et dont les fruits étaient de bon goût, avec l'arbre de vie au milieu, et celui qui donnait la connaissance du bien et du mal : ce qui est assez capable, aussi bien que les autres choses qui nous sont, racontées au même, endroit, de faire juger à un homme sans passion que c'est là un très beau champ pour l'allégorie. Faisons-en donc comparaison avec ce que Platon dit de l'amour dans son Festin, et qu'il attribue à Socrate, comme ce qu'il y a de plus beau dans tout le dialogue. A la naissance de Vénus, dit-il, les dieux célébrèrent une fête où se trouva, avec les autres, Porus, dieu de l'abondance, fils de Métis, déesse de la bonne conduite. Comme ils furent hors de table, la Pauvreté se présenta à la porte pour mendier, ayant appris qu'il s'était fait là un festin. Cependant Porus, enivré de nectar (car le vin n'était pas encore en usage), entra dans le jardin de Jupiter et s'y endormit. La Pauvreté, qui crut sa fortune faite si elle pouvait avoir un enfant de lui, alla adroitement se coucher à ses côtés ; et quelque temps après elle mit l'Amour au monde. Delà vient que l'Amour s'est attaché à la suite et au service de Vénus, ayant été formé le jour de sa fête. D'ailleurs Vénus est belle, et il aime naturellement ce qui est beau. Comme donc le dieu de l'abondance est son père, et la Pauvreté sa mère; aussi tient-il de l'un et de l'autre. Il est toujours indigent et bien loin d'avoir le teint frais et délicat, comme la plupart se l'imaginent; il est hâlé et malpropre ; il marche nu-pieds ; il est sans retraite ; il ne couche que sur la dure et à découvert, à quelque porte ou dans les rues, en un mot il manque de tout, comme sa mère. Mais il ressemble à son père, en ce qu'il est toujours au guet pour surprendre les personnes bien faites; qu'il est courageux, entreprenant et infatigable, ardent et rusé chasseur, soigneux d'agir, tant qu'il peut, avec prudence, et ingénieux au besoin; philosophe tans relâche, grand fourbe, grand charlatan et grand sophiste. Il n'est proprement ni mortel ni immortel. Souvent, dans un même jour, il est plein de vie et de force, quand il a tout à souhait ; ensuite on le voit mourir, et puis revivre, à cause de l'immortalité de son père. Ce qu'il ramasse, au reste, il le dissipe aussitôt. Ainsi il n'est jamais ni pauvre ni riche, et il tient comme le milieu entre la sagesse et l'ignorance. Si ceux qui lisent cela voulaient imiter la malignité de Celse (mais à Dieu ne plaise que des chrétiens en aient la pensée ! ) ils se moqueraient de la fable et de son auteur, tout grand homme qu'il est. Si au contraire ils cherchent en philosophes ce que Platon a voulu cacher sous cet emblème, et qu'ils en puissent pénétrer le sens, ils admireront qu'il ait su si ingénieusement couvrir, sous l'écorce d'une fable, des dogmes qu'il a jugés trop relevés pour ses lecteurs du commun, et que néanmoins il les ait proposés nettement à ceux qui ont d'assez bons yeux pour connaître la vérité au travers de ce voile. J'ai choisi tout exprès celle fable dans Platon, à cause de ce qu'il y dit du jardin de Jupiter, qui répond en quelque sorte, ce semble, au paradis de Dieu ; de la Pauvreté, qui répond au serpent, et de Porus. que la Pauvreté surprit, qui répond à l'homme, surpris par le serpent. Il y a sujet de douter si c'est par un effet du hasard que Platon s'est ainsi rencontré avec Moïse, ou si, comme quelques-uns croient, ayant connu, dans son voyage d'Égypte, des personnes instruites dans les mystères des Juifs, et en ayant pris quelque teinture avec elles, il en a retenu de certaines choses et il a déguisé les autres; de peur de choquer les Grecs, s'il se fût entièrement attaché à la philosophie d'un peuple si décrié dans le monde par la singularité de ses lois et par la forme particulière de son gouvernement. Mais ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ni la fable de Platon, ni ce qui nous est dit, soit du serpent, soit du paradis de Dieu, et de toutes les choses qui s'y passèrent. J'ai traité ces matières le plus exactement que j'ai pu, dans mes Commentaires sur la Genèse.
Lorsque Celse dit que le récit de Moïse est plein d'impiété, faisant Dieu si faible, dès le commencement, qu'il ne peut se faire obéir par un seul homme qu'il avait formé lui- même : c'est comme qui attaquerait Dieu sur la corruption universelle des hommes : l'accusant de n'en pouvoir garantir personne, en sorte qu'il se trouvât du moins quelqu'un qui naquit entièrement exempt de péché. Car comme ceux qui entreprennent de soutenir la cause de la Providence, ne manquent pas d'un grand nombre de bonnes raisons à alléguer là-dessus, on n'en manquera pas non plus sur le sujet d'Adam et de son péché, quand on saura que, dans la langue hébraïque, Adam signifie un homme; et qu'en ce qu'il semble que Moïse dise d'Adam : Il décrit la nature humaine. En effet, l'Écriture nous enseigne qu'en Adam tous les hommes meurent et sont condamnés, ayant péché de même manière que lui (I Cor., XV. 22;
Rom., V, 14.) : pour faire voir que cela ne doit pas tant s'entendre d'un certain homme en particulier, que de tout le genre humain; car bien que la malédiction ne s'adresse qu'à un seul, il paraît assez par la suite même du discours qu'elle regarde tous les hommes (Gen., III, 17, etc.): et celle qui est prononcée contre la femme est commune à tout le sexe (Ibid., 16). Ce que l'homme est chassé hors du paradis avec sa femme, couvert de peaux de bêtes (Ibid., 23), dont Dieu leur avait fait des habits à cause de leur péché (Ibid., 21), cela aussi cache un sens mystique bien plus excellent que celui de Platon qui nous représente l'âme comme perdant ses ailes et tombant en bas, jusqu'à ce qu'elle rencontre quelque chose de ferme où elle s'arrête.
Ils nous parlent ensuite, ajoute Celse, d'un déluge, et d'une certaine arche ridicule qui renfermait toutes choses ; d'un pigeon et d'une corneille, qui servaient de messagers : en quoi ils ne font que falsifier et que corrompre l'histoire de Deucalion. Ils ne s'attendaient pas, je m'assure, que cela dût paraître au jour; et des fables si grossières n'étaient destinées que pour des enfants. Voyez encore la passion indigne d'un philosophe, qu'il témoigne ici contre les écrits des Juifs, les plus anciens qui soient au monde. Il n'a rien à dire contre l'histoire du déluge : il ne s'attache pas même, comme il le pouvait, à critiquer l'arche et ses mesures, soutenant, comme font plusieurs, qu'avec trois cents coudées de long, cinquante de large, et trente de haut (Gen., VI, 15), de la manière qu'ils les prennent, elle n'était pas capable de contenir tous les animaux de la terre (Ibid., VII, 2 ) : sept couples de chaque espèce pour les purs, et deux couples pour les impurs; mais il se contente de la traiter de ridicule, pour cette seule raison qu'elle renfermait toutes choses. Qu'y a-t-il donc de ridicule, en ce qui nous est dit de cette arche que l'on fut cent ans à bâtir et qui s'élevait à la hauteur de trente coudées, en diminuant toujours jusqu'à ce que les trois cents coudées de long, et les cinquante coudées de large qu'elle avait par le bas fussent réduites à une coudée, tant en longueur qu'en largeur? Ne faut-il pas plutôt admirer ce bâtiment qui semblait une grande ville? Car la mesure qui lui est attribuée se doit entendre en puissance : de sorte que la base en était de quatre-vingt dix mille coudées de long, et de deux mille cinq cents coudées de large. Ne faut-il pas admirer encore, avec quelle adresse l'architecte le sut rendre assez fort pour résister à la violence des tempêtes qui produisirent le déluge ? Car il ne l'enduisit ni de poix, ni d'aucune autre matière bitumineuse, capable de l'en défendre. Enfin ne faut-il pas admirer que la Providence de Dieu eût mis là-dedans la pépinière de toutes les espèces des animaux, afin d'en repeupler la terre, se servant pour cela du plus juste de tous les hommes, qui devait être la tige de tout le genre humain après le déluge ( Ibid., VIII, 8 )? Celse touche aussi en passant l'envoi du pigeon, pour faire croire qu'il a lu le livre de la Genèse : mais il n'a pu alléguer aucune preuve pour montrer que ce soit une fiction. Il change ensuite le corbeau en une corneille (Ibid., VIII, 7 ), selon sa méthode de tourner nos histoires en ridicule, et il s'imagine que Moïse n'a fait ici que corrompre celle du Deucalion des Grecs. Encore ne sais-je s'il croit bien que ce livre soit de Moïse : car il semble l'attribuer à plusieurs auteurs. C'est ce que marquent ces paroles : En quoi ils ne font que falsifier et que corrompre l'histoire de Deucalion: et celles-ci : Ils ne s'attendaient pas, je m'assure, que cela dût paraître au jour. Mais comment ne s'y seraient-ils pas attendus, eux qui donnaient leurs écrits à une nation tout entière, et qui prédisaient même, que la religion qu'ils enseignaient serait prêchée parmi tous les peuples ? Et lorsque Jésus disait aux Juifs que le royaume de Dieu leur serait ôté' pour être donné à un peuple qui en produirait les fruits (Matth., XXI, 43); que voulait-il signifier autre chose, sinon que, par sa puissance divine, il exposerait au jour toute l'écriture judaïque, qui contenait
les mystères du royaume de Dieu? Quand on lit dans les auteurs grecs, la généalogie de leurs dieux, et l'histoire de leurs douze principales divinités, on veut y donner du poids par de belles allégories ; mais quand il s'agit de décrier ce que nous disons, ce ne sont que des fables grossières, destinées pour des enfants.
Celse compte pour une autre absurdité : Des enfants nés à des personnes qui étaient hors d'âge d'en avoir (Gen., XVII, 17 ) : et bien qu'il ne nomme pas ces personnes, il est évident qu'il veut parler d'Abraham et de Sara ( Ibid., IV, 8 ). Il y ajoute encore : Des frères qui se dressent des embûches (Ibid., XXVII, 41) : soit qu'il l'entende de Caïn, oui en dressa à Abel; soit qu'il l'entende d'Ésaü, qui en dressa aussi à Jacob. Un père qui s'afflige (Ibid., XXVIII, 5) : ce qui se doit rapporter apparemment à la tristesse d'Isaac (Ibid., XXXVII, 34) sur l'éloignement de Jacob, ou peut-être à celle de Jacob, sur ce que Joseph fut vendu pour aller être esclave en Égypte. Et des mères qui usent de tromperie (Ibid., XXVII, 6): par où il désigne sans doute les moyens dont Rebecca se servit pour faire tomber sur Jacob la bénédiction qu'Isaac destinait à Ésaü. Choquons-nous donc si fort la raison, quand nous disons que Dieu a particulièrement présidé sur tous ces événements, étant persuadés, comme nous le sommes, que sa divine Providence n'abandonne jamais ceux qui s'attachent constamment à lui par une vie pure et bien réglée? Celse se moque tout de même de la manière dont Jacob s'enrichit chez Laban, et il dit que Dieu donne à ses enfants des ânes, des brebis et des chameaux. Mais il ne comprend pas ce qu'emporte que les brebis les moins bonnes, étaient pour Laban, et les meilleures pour Jacob (Ibid., XXX, 43. v. 42) . Il ne sait pas que toutes ces choses leur arrivaient figurément et qu'elles ont été écrites pour nous, qui nous trouvons à la fin des siècles ( I Cor., X, 11 ), où des hommes aussi différents dans leurs mœurs et dans leurs coutumes que ces brebis étaient variées dans leur couleur, sont donnés en possession à celui qui était représenté par Jacob; et, devenant meilleurs que les autres, se laissent gouverner et conduire par la parole de Dieu ( Gen., XXX, 39); car la vocation des Gentils était figurée par cette histoire de Laban et de Jacob. Il ne pénètre pas mieux dans le sens de nos Écritures, quand il dit que Dieu donne aussi des puits aux justes (Ibid., XXVI, 18). Il ne prend pas garde que les justes ne se font pas des mares, mais qu'ils se creusent des puits, cherchant bien avant dans la terre des veines et des sources vives d'eau bonne à boire, afin d'obéir à ce commandement typique : Bois de l'eau de tes vaisseaux et de la source de ton puits; que tes eaux ne regorgent point hors de ta fontaine, et qu'elles ne se répandent que sur ton fonds ; quelles ne soient que pour toi, et que nul étranger n'en boive (Prov., V, 15). Il y a ainsi plusieurs histoires dans l'Écriture qu'elle fait servir de fondement et d'emblème à de plus hautes vérités. Il faut mettre en ce rang les puits dont nous venons de parler, les mariages des saints hommes, et les diverses femmes qu'ils ont eues, outre celles qu'il avaient prises légitimement (Gen., XVI, 3); ce que l'on tâcherait d'expliquer, si cela n'était proprement le fait d'un commentaire. Que les saints hommes, aient creusé des puits dans Ie pays des Philistins, comme la Genèse nous l'assure (Gen., XX,4, etc.),c'est ce qui se justifie par les puits merveilleux que l'on montre encore dans la ville d'Ascalon, et qui méritent bien d'être vus à cause de la singularité de leur structure, différente de celle de tous les autres. Pour ce qui est de l'allégorie des femmes légitimes et des servantes, ce n'est pas nous qui en sommes les auteurs ; nous l'avons apprise dans les écrits que nous ont laissés nos sages, dont l'un parle ainsi, pour exciter ses lecteurs à la méditation de ces sens cachés : Dites-moi, je vous prie, vous qui lisez la loi, n'entendez-vous point ce que dit la loi ? Car il est écrit qu'Abraham a eu deux fils, l'un de la servante, et l'autre de la femme libre. Mais celui qui naquit de la servante, naquit selon la chair; et celui qui naquit de la femme libre, naquit par la vertu de la promesse de Dieu Ce qui est une allégorie ; car ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première, qui a été établie sur le mont de Sina, et qui n'engendre que des esclaves, est figurée par Agar ( Gal., IV, 21 ). Et quelques lignes plus bas : Mais la Jérusalem d'en haut est libre, et c'est elle qui est notre mère (Ibid., v. 26). Si l'on veut lire l'Épître aux Galates, l'on y apprendra quel sens allégorique il faut donner à tout ce qui nous est dit de ces femmes légitimes et de ces servantes, l'Écriture ne nous appelant pas à imiter ce qui peut paraître charnel dans les actions de ceux dont elle nous raconte l'histoire, mais ce qu'il y a de spirituel, comme ont accoutumé de parler les apôtres de Jésus. Au lieu que la sincérité de nos saints auteurs, qui ne dissimulent point ce qui est le plus capable de choquer, doit disposer un esprit à croire que ce qu'ils nous disent ailleurs de plus surprenant, ne sont point des contes faits à plaisir. Celse est dans une disposition toute contraire. A l'égard de Lot et de ses filles ( Gen., XIX, 32), il ne s'attache ni au sens littéral, ni au sens mystique. Il dit seulement que les aventures de Thyeste n'ont rien de si atroce. Il n'y a point de nécessité, au reste, de faire maintenant l'allégorie de ces choses, ni d'expliquer ce que Sodome figure; ce que veux dire cet ordre que les anges donnèrent à celui qu'ils en retiraient : Ne regarde point derrière toi, et ne t'arrête en aucun endroit de la campagne voisine ; sauve-toi sur la montagne, de peur que tu ne sois enveloppé dans la ruine des autres (Gen., XIX, 17; v. 26); ce que signifient Lot et sa femme, qui fut changée en une colonne de sel, pour avoir regardé derrière elle; et ce que représentent les filles de Lot, qui l'enivrèrent, pour avoir des enfants de lui. Mais voyons si nous ne pourrions point excuser en peu de mots ce qu'il semble qu'il y ait de plus choquant dans cette histoire. Les Grecs mènes ont examiné la nature des choses bonnes des mauvaises et des indifférentes, et ceux qui l'ont fait avec succès disent que ce qui fait les choses bonnes ou mauvaises, c'est la seule détermination de la volonté, et que les choses indifférentes sont proprement toutes celles dont la volonté n'a fait encore aucun choix, mais qui lui acquièrent de la louange ou du blâme, selon qu'elle en use bien ou mal ; qu'ainsi c'est de soi- même une chose indifférente de coucher avec sa fille, bien qu'il ne le faille pas faire, dans l'ordre de la société établie parmi les hommes. Et pour faire voir que cela est du nombre des choses indifférentes, ils supposent que le sage soit demeuré seul dans le monde, avec sa fille, tout le reste des hommes étant péri. Dans cette supposition, ils demandent si le sage pourra légitimement coucher avec sa fille, pour empêcher l'entière destruction du genre humain, et la secte des stoïciens, qui n'est pas une des moins considérables, soutient l'affirmative. Les Grecs raisonneront-ils donc de la sorte, sans qu'on le trouve mauvais, et si de jeunes filles qui, ayant entendu parler de l'embrasement de l'univers, mais n'en ayant pas une connaissance assez distincte, s'imaginent, après avoir vu leur ville et tout le pays d'alentour périr par le feu, qu'il n'est demeuré sur la terre que leur père et elles, ne veulent pas, dans celle pensée, laisser éteindre le genre humain, elles ne seront pas dans les mêmes termes que le sage des stoïciens qui, selon leur supposition, peut, dans un cas pareil, coucher légitimement avec sa fille? Je sais bien qu'il y en a qui, ne jugeant pas si favorablement de l'intention des filles de Lot, regardent leur action comme un crime énorme, dont l'horreur a été cause qu'il est sorti de là deux peuples maudits, les Moabites et les Ammonites, et j'avoue qu'on ne trouve point, ni que l'Écriture sainte approuve ouvertement celle action comme légitime, ni qu'elle la condamne comme criminelle. Mais quelle. qu'elle soit dans le fond, on peut d'un rôle lui donner un sens allégorique, et de l'autre y trouver même quelque excuse.
Il touche, après cela, l'animosité d'Esaü contre Jacob (Gen., XXVII, 41) ; car c'est elle, sans doute, qu'il a en vue; d'Ésaü, dont l'Écriture même nous parle comme d'un méchant : el il blâme Siméon et Lévi de ce qu ils vengèrent l'injure et la violence faite à leur sœur, par le fils du roi de Sichern, bien qu'il n'expose pas nettement le fait. Par ceux qui vendent leur frère (Ibid., XXXIV, 25), il entend les enfants de Jacob. Le frère vendu (Ibid., XXXVII, 28, 31, etc.), c'est Joseph et le père trompé, c'est Jacob lui-même qui, ne soupçonnant point l'artifice de ses enfants, lorsqu'ils lui présentèrent l'habit de diverses couleurs que portait Joseph, se laissa persuader qu'il était mort, et le pleurait comme tel, bien qu'il fût esclave en Égypte. Remarquez au reste comme quoi Celse ramasse toutes ces histoires avec plus de haine contre nous que d'amour pour la vérité. S'il s'en trouve qu'il croie lui pouvoir fournir quelque sujet d'accusation, il ne manque pas de les produire; mais il passe sous silence celles où il y a quelque rare exemple de vertu, comme celle de la continence de Joseph, qui ne se rendit ni pour prières, ni pour menaces à l'amour de la maîtresse que l'injustice des hommes lui avait donnée ( Ibid., XXXIV, 8). C'est bien là autre chose que tout ce qu'on nous dit de Bellérophon (Iliad., livr. VIII, v. 160 ). Car Joseph aima mieux cire enfermé dans une prison, que de violer les lois de la chasteté : et bien qu'il pût se défendre et se justifier, quand celle femme l'accusa, il aima mieux généreusement se taire, remettant sa cause à Dieu.
Celse parle ensuite par manière d'acquit et avec une obscurité affectée, des songes du grand échanson et du grand panetier de Pharaon ( Gen., XL, 5); de ceux de Pharaon même, et de l'explication qu'y donna Joseph (Ibid., XLI, 1, 5, 25 et 40); ce qui fut cause que le roi le délivra de prison, pour l'élever à la première charge de son royaume. Qu'y a-t-il donc d'absurde, dans celle histoire, à ne la regarder, si l'on veut, qu'en elle-même? Et qui peut obliger Celse à la mettre au rang de ses accusations, lui qui appelle Discours véritable un traité où il ne s'occupe qu'à combattre les chrétiens et les Juifs, sans y établir aucun dogme? Il ajoute que les frères de Joseph qui l'avaient vendu, ayant été contraints par la faim d'aller en Égypte avec leurs ânes pour y faire emplette, il les traita doucement (Ibid., XLII, 1, etc.): mais il ne rapporte pas ce qui se passa. Il dit encore qu'ils se reconnurent (Ibid., XLV, 1) : mais je ne vois pas à quel dessein il le dit, ni ce qu'il veut qu'il y ait là contre le bon sens; car je ne pense pas que Momus lui-même, pour ainsi dire, pût trouver à critiquer cet événement, qui nous fournit quantité de belles leçons, quand on n'irait pas jusqu'à l'allégorie. Il raconte comment Joseph, après qu'on lui eut rendu la liberté qu'il avait perdue, reconduisit en grande pompe le corps de son père à son sépulcre (Gen., L, 1), et croyant que cela aussi le met en droit de nous insulter, il continue de la sorte : Par le moyen duquel (savoir, de Joseph ) l'illustre et divine race des Juifs ayant pris racine en Égypte, et s'y étant accrue, on leur assigna je ne sais quel endroit écarté, le plus vil du pays, pour y vivre comme étrangers, en gardant leurs troupeaux. Mais ce qu'il dit que l'endroit qu'on leur assigna pour garder leurs troupeaux, était le plus vil endroit du pays (Ibid., XLVII, 6) n'est qu'un effet de sa passion ; car il ne fait point voir que la province de Gessen fut plus vile que les autres provinces d'Égypte. Il appelle la sortie des Hébreux hors d'Égypte une fuite, ne faisant aucune mention de ce que le livre de l'Exode nous en apprend. Mais nous avons montré ailleurs, en expliquant ces matières, que ce que Celse prend ici pour sujet de ses reproches et de ses vaines déclamations, sont des choses où il n'y aurait rien à reprendre, quand on s'arrêterait à la lettre. Aussi ne donne-t-il aucune preuve solide de ce qu'il avance pour décrier nos Écritures.
Il ajoute, comme s'il n'avait pour but que de témoigner de la haine et de la passion contre la doctrine des Juifs et des chrétiens, que les plus raisonnables d'entre eux, expliquent ces choses allégoriquement, ou plutôt qu'ayant honte de cela, ils ont recours à l'allégorie. Mais si les fables et les fictions, pour me servir de ces termes, sont capables de faire honte par leur sens littéral, soit qu'on les emploie pour cacher quelque vérité, ou pour quelque autre usage que ce puisse être, l'on peut demander à Celse qui c'est qui doit avoir plus de honte que les Grecs; car nous voyons dans leurs histoires, que des dieux font leurs pères eunuques et dévorent leurs enfants ; qu'une déesse donne une pierre, au lieu de son fils, au père des dieux et des hommes ; qu'un père couche avec sa fille, qu'une femme met son mari dans les chaînes, avec l'aide du frère et de la fille du mari. Il n'est pas nécessaire de rapporter toutes les autres absurdités que les Grecs nous débitent touchant leurs dieux, et qui devraient les faire mourir de honte, quelque allégorie qu'ils y cherchent. Je n'en veux pour témoin que Chrysippe, Solien, à qui le Portique est redevable de tant de livres si estimés. Dans l'explication que ce grave philosophe entreprend de donner d'un tableau qui se voyait à Samos, où Junon était représentée servant aux plaisirs infâmes de Jupiter, d'une manière que la pudeur défend qu'on exprime, il nous dit que la matière ayant reçu de Dieu les idées séminales, elle les conserve en elle-même pour entretenir la beauté de l'univers. Car il veut qu'en ce tableau la matière fût figurée par Junon et Dieu par Jupiter. C'est à cause de cela el d'une infinité d'autres fables de même nature, que nous ne voulons pas donner le nom de Jupiter au grand Dieu, celui d'Apollon au soleil, ni celui de Diane à la lune; et que, de peur de profaner les choses divines, nous sommes scrupuleux jusqu'aux noms mêmes, lorsque nous parlons du Créateur et de ses excellents ouvrages, ne craignant rien tant que de manquer en quelque chose à la piété et au respect que nous lui devons. En quoi nous sommes du sentiment de Platon qui, dans son Philèbe, ne veut pas que l'on donne à la volupté le nom de déesse. Pour moi, Protarque, dit-il, j'ai un respect extrême pour les noms des dieux. C'est donc véritablement par respect pour le nom de Dieu et pour ceux de ses ouvrages, que nous refusons de recevoir aucune fable qui, sous prétexte d'allégorie, corrompe le cœur des jeunes gens.
Si Celse avait lu nos Écritures avec un esprit d'équité, il ne dirait pas, comme il fait, qu'elles sont incapables d'admettre l'allégorie. Car de ce que, dans les prophéties, nous trouvons des histoires qui nous y sont rapportées, mais non pas en qualité d'histoires, nous avons lieu de conclure que les histoires mêmes ont été écrites pour le sens allégorique, ayant été dispensées avec une sagesse admirable; de sorte que la multitude des fidèles du commun y trouvent de quoi se satisfaire, aussi bien que le petit nombre de ceux qui veulent ou qui peuvent pénétrer plus avant dans l'intelligence des choses. Peut- être qu'il y aurait quelque vraisemblance dans ce que Celse dit, si c'étaient les Juifs el les chrétiens d'aujourd'hui, ceux qu'il appelle les plus raisonnables, qui eussent inventé ces allégories. Mais puisque les auteurs de notre doctrine nous les ont laissées dans leurs propres écrits, que peut-on croire, sinon que l'allégorie est la première et la principale vue dans laquelle les choses mêmes ont été écrites? Et pour faire voir combien la calomnie de Celse est mal fondée, lorsqu'il dit que nos Écritures sont incapables d'allégorie, je ne veux que ce peu d'exemples d'entre un fort grand nombre que je pourrais alléguer. Saint Paul, apôtre de Jésus, parle ainsi : Il est écrit dans la loi, vous ne lierez point la bouche au bœuf qui foule les grains (I Cor., IX, 9). Est-ce donc que Dieu se met en peine de ce qui regarde les bœufs? Et n'est-ce pas plutôt pour nous-mêmes qu'il a fuit cette ordonnance ? C'est pour nous, sans doute, que cela a été écrit pour nous apprendre que celui qui laboure doit labourer avec espérance de participer au fruit de son travail, et que celui qui foule le grain doit le faire avec espérance d'y avoir part. Le même apôtre dit encore ailleurs : Car il est écrit . C'est pourquoi l'homme abandonnera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et de deux qu'ils étaient, ils deviendront une même chair ( Ephés., V, 31). Ce mystère est grand, je dis, par rapport à Jésus-Christ et à l'Église. Et dans un autre lieu : Or nous savons que nos pères ont tous été tous la nuée, qu'ils ont tous passé par la mer Rouge, qu'ils ont tous été baptisés, sous le ministère de Moïse, dans la nuée et dans la mer (l Cor., X, 1). Expliquant ensuite l'histoire de la manne et celle de l'eau qui sortit miraculeusement du rocher, il ajoute qu'ils ont tous mangé d'une même viande spirituelle, et tous bu d'un même breuvage spirituel ; car ils buvaient de l'eau de la pierre spirituelle qui les suivait, et cette pierre était Jésus-Christ (Ibid., 3). Et Asaph, voulant rapporter dans le livre des Psaumes, les histoires contenues dans ceux de l'Exode et des Nombres, use de celle préface pour montrer que dans ces événements il y avait quelque chose de secret, que c'était une espèce d'emblèmes ou de paraboles: Mon peuple, écoutez ma loi, prêtez l'oreille aux paroles de ma bouche; j'ouvrirai ma bouche pour parler en paraboles ; je publierai les secrets des siècles passés, toutes tes choses que nous avons entendues, que nous avons apprises et que nos pères nous ont racontées (Ps. LXXVII ou LXXVIII, 1). Si la loi de Moïse n'avait point un sens intérieur et caché, le prophète ne dirait pas non plus dans la prière qu'il adresse à Dieu: Dévoile mes yeux, et je contemplerai les merveilles de la loi (Ps. CXVIIII ou CXlX, 18). Mais il savait qu'il y a un voile d'ignorance sur le cœur de ceux qui lisent sans pénétrer dans le sens mystique, et que ce voile se lève lorsqu'on se renferme eu soi-même, afin d'écouler la voix de Dieu qui nous instruit (II Cor., 3, 14); qu'on s'exerce l'esprit pour s'accoutumer par une longue habitude à discerner le bien et le mal, et qu'on dit sans cesse dans ses prières : Seigneur, dévoile mes yeux, et je contemplerai les merveilles de ta loi (Hébr., V, 14.) Qui est-ce qui peut lire la description de ce grand dragon, qui vit dans le fleuve d'Égypte et dont les écailles servent de retraite aux poissons, avec ce qui est ajouté, touchant Pharaon, qu'il remplit de ses excréments les montagnes du pays ? Qui est-ce qui peut lire cela, qu'il n'ait incontinent la pensée de chercher qui c'est qui remplit les montagnes d'Égypte de tant de sales excréments, ce que c'est que ces montagnes, ce qu'il faut entendre par ces fleuves, dont Pharaon dit avec tant de vanité : Les fleuves sont à moi, et je les ai faits ( Ezéch., XXIX, 3, et 4.) ; par ce dragon qu'il faudra prendre dans un sens qui réponde à celui qu'on aura donné aux fleuves, et par ces poissons qui se retirent sous ses écailles? Mais pourquoi produire davantage de preuves pour des choses qui n'en ont pas besoin et dont il a été dit: Qui est sage? et il comprendra ceci: qui est prudent? et il l'entendra ? J'ai cru pourtant me devoir un peu étendre sur ce sujet, pour montrer que Celse n'a eu aucune raison de dire que les Juifs et les chrétiens les plus raisonnables tâchent de se sauver dans l'allégorie ; mais que les choses sont absolument Incapables de l'admettre, n'étant tout visiblement que des fables impertinentes. Ce sont plutôt les Grecs qui ont inventé des fables, non seulement impertinentes, mais même impies ; car, pour nous, nous avons aussi, eu égard à la simplicité du commun peuple, ce que n'ont point fait les auteurs de ces fictions grecques. C'est pourquoi Platon n'a point tort de bannir de sa république ces sortes de fables et de poèmes.
Je crois bien que Celse a ouï dire qu'il y a des écrits qui expliquent les allégories de la loi, mais, s'il les avait lus, il ne dirait pas comme il fait, que les allégories qu'on prétend faire sont beaucoup plus honteuses et plus ridicules que les fables mêmes, puisque, par une folie étonnante et une stupidité sans exemple, on y cherche du rapport entre des chose, où l'on n'en saurait trouver la moindre trace. Il veut sans doute parler des écrits de Philon ou de quelques autres écrits encore plus anciens, tels que sont ceux d'Aristobule; mais je suis fort trompé s'il a jamais lu ces livres qui, pour l'ordinaire, me semblent rencontrer si heureusement, qu'ils pourraient donner de l'admiration aux philosophes mêmes de la Grèce. Car non seulement l'expression en est pure et nette, mais il y a aussi une justesse merveilleuse, et dans les pensées, et dans les dogmes et dans l'application de ces endroits de l'Écriture que Celse prend pour des fables. On sait que le philosophe Numénius, qui a mieux éclairci que personne ce qu'il y a de plus obscur dans Platon, et qui avait embrassé la secte pythagoricienne, cite fort souvent, dans ses écrits, des passages de Moïse et des prophètes, et en fait des allégories assez vraisemblables, comme dans le Traité, auquel il donne le titre d'Epops, dans ses livres des Nombre et dans ceux du Lieu. Il rapporte même, dans le troisième livre de son traité du Souverain Bien, une histoire de Jésus, sans le nommer, et il la prend en un sens allégorique. Si ce sens est juste ou non, ce n'est pas de quoi il s'agit maintenant. Il rapporte pareillement celle de Moïse, de Jannés et de Jambrés, ce que je n'allègue pas à dessein de nous en faire honneur; mais parce que ce philosophe
me paraît plus équitable que Celse et que les autres Grecs, en ce que le désir d'apprendre l'ayant porté à lire nos livres, il a reconnu qu'il fallait y chercher dos allégories, au lieu de les accuser d'extravagance.
Entre tant d'excellents écrits qui contiennent ces explications allégoriques, Celse choisit justement ce qu'il y a de plus méprisable et qui peut bien contribuer pour quelque chose à la foi du peuple le plus simple, mais oui ne saurait faire d'impression sur l'esprit des personnes intelligentes. Telle qu'est, dit-il, la dispute d'un certain Papisque et d'un certain Jason, qui est plutôt digne, à mon avis, de pitié et d'indignation, qu'elle n'est capable de faire rire. Mon dessein n'est pas d'en relever les absurdités. Tout le monde les peut facilement reconnaître, surtout si l'on a le courage et la patience de lire les livres mêmes. Il vaut mieux que nous apprenions, dans l'école même de la nature, que Dieu n'a rien fait de mortel, qu'il n'y a que les êtres immortels, qui soient ses ouvrages, et que c'est par eux ensuite que les êtres mortels ont été faits : qu'ainsi l'âme est l'ouvrage de Dieu, mais que le corps est d'un autre ordre, et qu'à cet égard, il n'y a point de différence entre le corps d'une chauve-souris, d'un ver ou d'une grenouille et celui d'un homme : car la matière de l'un est la même que celle des autres, et ils sont tous également incorruptibles, Je souhaiterais pourtant que quelqu'un, après avoir ouï dire à Celse, avec tant de fierté que l'écrit qui porte pour titre, Dispute de Jason et de Papisque, touchant le Messie, est plus capable de donner de l'indignation que de faire rire, prît en main ce petit livre et eût le courage et la patience d'en faire la lecture. Il ne lui en faudrait pas davantage pour condamner Celse ; car il n'y trouverait nul sujet d'indignation. L'on ne trouvera pas même qu'il serait fort capable de faire rire, pourvu qu'on le lise sans préjugé. L'on y voit un chrétien qui dispute contre un Juif, par les écritures judaïques, et qui lui montre que les oracles, où il est parlé du Messie, conviennent à Jésus, bien que le Juif lui résiste assez vivement et ne soutienne pas mal son caractère. Je ne comprends pas, au reste, d'où vient que Celse mêle ainsi des choses incompatibles et qui ne sauraient se rencontrer ensemble dans notre cœur, lorsqu'il dit de ce livre, qu'il est digne de pitié et d'indignation. Car il n'y a personne qui ne m'avoue que ce qui fait pitié ne donne pas d'indignation, dans le temps qu'il fait pitié, et que ce qui donne de l'indignation ne fait pas pitié dans le temps qu'il donne de l'indignation. Mon dessein n'est pas, ajoute-t-il, d'en relever les absurdités. Il croit que tout le monde les peut facilement reconnaître, avant même qu'on ait fait voir, par raison, que ce sont des choses mal digérées, dignes de pitié et d'indignation. Je supplie ceux entre les mains de qui tombera cette apologie que s'oppose aux accusations de Celse, et d'avoir la patience de lire nos livres, et de faire tout ce qu'ils pourront, en les lisant, pour pénétrer dans l'intention des auteurs, pour découvrir le fond de leur conscience, pour connaître l'assiette de leur esprit. On trouvera que ce sont des hommes qui soutiennent, avec une ardeur toute de feu, ce dont ils sont persuadés ; qu'il paraît même que quelques-uns d'eux ont vu et soigneusement observé ce qu'ils nous racontent comme des choses extraordinaires, qui méritaient d'être écrites pour le bien de ceux qui les liraient. Oserait-on dire que la source et le principe de toute la sagesse ne soient pas de croire au grand Dieu ; de ne rien faire absolument qu'en vue de lui être agréable ; de n'avoir pas le moindre désir pour ce qui peut lui déplaire, persuadés qu'il sera le juge non seulement de nos paroles et de nos actions, mais de nos pensées mêmes? Y a-t-il doctrine qui puisse plus efficacement porter les hommes à bien vivre, que celle qui leur enseigne à croire que le grand Dieu voit tout ce qu'ils disent, tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils pensent? On nous fera plaisir de nous en montrer quelque, autre qui change en même temps l'esprit et le cœur, non d'une personne ou de deux, mais d'une multitude presque innombrable. Il sera aisé de connaître, en la comparant avec la nôtre, laquelle est la plus capable d'inspirer des sentiments de vertu. Mais puisque Celse nous fait cette paraphrase d'un passage qu'il a tiré du [Dialogue de Platon] Timée : Que Dieu n'a rien fait de mortel ; qu'il n'y a que les êtres immortels qui soient ses ouvrages; et que pour les êtres mortels ils ont été faits par d'autres que par lui : qu'ainsi l'âme est l'ouvrage de Dieu, mais que le corps est d'un autre ordre et qu'il n'y a point de différence entre le corps d'un homme et celui d une chauve-souris, d'un ver ou d'une grenouille, parce que la matière de l'un est la même que celle des autres, et qu'ils sont tous également corruptibles. Arrêtons-nous un peu à réfuter ce qu'il dit ici. Il y déguisé son attachement pour la secte d'Épicure ou comme on le peut croire, il a enfin embrassé de meilleurs sentiments, si ce n'est aussi que l'on dise qu'il n'a rien de commun que le nom avec cet autre Celse, épicurien. Quoi qu'il en soit, puisqu'il voulait avancer de telles choses, contraires non seulement à notre créance, mais à celle même des disciples de Zénon, Citien, qui ne tiennent pas un rang peu considérable parmi les philosophes, ne fallait-il pas qu'il se mît en devoir de prouver que les corps des animaux ne sont point l'ouvrage de Dieu, et que cet art admirable qu'on y remarque n'est point une production de la souveraine intelligence ? Ce principe interne, privé d'imagination, qui est renfermé dans chaque espèce de ce nombre presque infini de plantes, et qui les diversifie si régulièrement dans tout l'univers pour l'usage et pour le besoin tant de l'homme que des animaux qui, quels qu'ils soient d'ailleurs, rendent du service à l'homme ; tout cela ne devait-il pas l'obliger encore à nous donner des raisons solides au lieu de s'en tenir à la simple affirmation, pour montrer que ce n'est pas non plus une intelligence parfaite qui a mis tant de différentes qualités dans la matière des plantes? Ayant une fois posé que ce sont les dieux inférieurs qui font tous les corps, et qu'il n'y a que l'âme qui soit l'ouvrage du grand Dieu, pouvait-il, après un partage de celle importance, où il assigne à chacun sa tâche et son emploi, se dispenser de nous alléguer quelques bonnes preuves de cette différence des dieux, dont les uns bâtissent les corps des hommes, les autres ceux des animaux domestiques, par exemple, et les autres, ceux des botes sauvages ? Il fallait sans doute que, puisqu'il voyait les dieux ainsi occupés, les uns à fabriquer les corps des dragons, des aspics ou des basilics, les autres à bâtir ceux de chaque plante et de chaque herbe, selon les différentes espèces d'atomes, il nous rendît raison de ces diverses occupations. Peut-être qu'en s'appliquant soigneusement à examiner ce point, ou il aurait reconnu qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui a créé tous les êtres et qui les a destinés chacun à sa fin ou à sou usage ; ou, s'il ne l'avait pas reconnu, il aurait songé à se défendre contre ceux qui soutiennent que la corruptibilité des êtres matériels est de sa nature une chose indifférente, el qu'il n'y a point d'absurdité que le monde, qui est composé de parties si dissemblables, soit l'ouvrage d'un seul ouvrier, qui fait que toutes ces diverses espèces concourent au bien commun de l'univers. Enfin s'il ne voulait pas prouver ce qu'il se vantait de nous apprendre, il eût mieux fait de ne toucher point du tout à un dogme si important. Si ce n'est que lui, qui se moque de la simple foi des autres, veuille que nous le croyions sur sa parole ; bien qu'au reste il ne nous eût pas promis des paroles, mais des raisons. Je puis dire que s'il avait eu le courage et la patience, comme il parle, de lire les livres de Moïse et des prophètes, il aurait fait ces réflexions : D'où vient que ces mots : Dieu fit ou Dieu créa (Gen.,1, 1,7; XVI, 21, 25), sont employés à l'égard du ciel et de la terre ; à l'égard de ce qui est nommé le firmament ; à l'égard des deux grands astres et des étoiles ; à l'égard des grands poissons et de tous les animaux qui nagent, que les eaux produisirent chacun selon son espèce ; à l'égard de tous les oiseaux qui volent dans l'air selon leurs espèces ; à l'égard de toutes les bêtes sauvages, de tous les animaux domestiques et de tous les reptiles de la terre, selon leurs espèces ; enfin aussi à l'égard de l'homme : mais que ces mots ne sont employés qu'en ces occasions; l'Écriture se contentant, à l'égard de la lumière, de dire: la lumière fut faite (Ibid., I, 3, 9, 11); et sur ce que toutes les eaux qui étaient sous le ciel furent rassemblées en un même lieu, de dire : Cela se fit ainsi ; qui est encore la manière dont elle en use à l'égard de ce qui germa de la terre, lorsque lа terre poussa toutes sortes d'herbes, portant leur graine, conforme à leur espèce, et toutes sortes d'arbres fruitiers portant du fruit, chacun selon ion espèce, et ayant leur semence en eux-mêmes, pour se reproduire sur la terre. Il aurait ensuite examiné à qui s'adressaient ces commandements dont l'Écriture nous marque que Dieu se servit pour produire chaque partie du monde; si c'est à un seul sujet ou à plusieurs : et il n'aurait pas légèrement traité ces écrits de ridicules, comme s'ils ne contenaient aucun sens caché; ces écrits qui, selon nous, ne doivent pas tant être attribués à Moïse qu'à l'Esprit divin qui était en lui et qui le remplissait des lumières prophétiques ; car c'est de Moïse plutôt que de tous ces devins dont parlent les poètes, que l'on peut dire,
Qu'il savait le passé, le présent, l'avenir.
(ILIADE, liv., I, v. 70.)
Puis donc que Celse nous dit que l'âme doit être regardée comme l'ouvrage de Dieu; mais que le corps est d'un autre ordre, et qu'à cet égard il n'y a point de différence entre le corps d'une chauve-souris, d'un ver ou d'une grenouille et celui d'un homme, parce que la matière de l'un est la même que celle des autres, et qu'ils sont tous également corruptibles, nous lui dirons aussi que si l'on conclut qu'il n'y a point de différence entre le corps d'une chauve-souris, d'un ver ou d'une grenouille et celui d'un homme, de ce que la matière en est la même, il faudra conclure pareillement qu'il n'y a point de différence entre ces mêmes corps et celui du soleil, de la lune, des étoiles, du ciel, et en général de tous ces êtres qui passent parmi les Grecs pour des divinités sensibles, car la matière de tous les corps est la Ibérie. C'est un sujet qui de sa nature n'a aucune qualité ni aucune modification: et je ne sais d'où il en reçoit, dans le sentiment de Celse, qui prétend que rien de corruptible n'ait Dieu pour auteur. En effet, il est nécessaire, selon lui, que tout ce qui est formé de la même matière soit de soi-même également corruptible. Si ce n'est que Celse se sentant trop pressé, abandonne ici le parti de Platon, qui fait sortir les âmes de je ne sais quelle grande cuve, et qu'il se jette dans celui d'Aristote et des péripatéticiens, qui veulent que les corps célestes ne participent point à la matière des autres, et qu'ils soient d'une nature différente des quatre éléments. Mais cette pensée est vivement combattue par les sectateurs de Platon et par les stoïciens, et nous la combattrons aussi, nous, pour qui Celse a tant de mépris, quand on voudra que nous expliquions et que nous appuyions ces paroles du prophète : Les cieux périront mais tu demeureras (Ps. CI ou СII, 27 ). Ils vieilliront tous comme un vêtement. Tu Ies plieras comme un manteau ; et ils seront changés : mais toi tu es toujours le même. En voilà assez pour renverser ce que dit Celse, que l'âme doit être regardée comme l'outrage de Dieu, mais que le corps est d'un autre ordre: d'où il suit qu'il n'y a point de différence entre les corps célestes el le corps d'une chauve-souris, d'un ver ou d'une grenouille. Voyez donc si un homme, qui ne peut accuser les chrétiens sans établir de tels dogmes, mérite que l'on abandonne pour lui des principes qui nous apprennent à rendre raison de la différence des corps par les différentes propriétés qui leur sont attachées et par les diverses qualités dont ils sont revêtus. Car pour ce qui est de nous, nous savons qu'il y a des corps célestes et des corps terrestres (I Cor., XV, 40) ; que l'éclat des corps célestes est autre que celui des corps terrestres; et qu'entre les corps célestes mêmes, il y a de l'inégalité : que le soleil a son éclat et les étoiles le leur (v. 41) ; et qu'entre les étoiles l'une est plus éclatante que l'autre. Ainsi, dans la résurrection que nous attendons, nous disons que les corps doivent changer de qualités ; que quand on les met en terre, ils sont dans un état de corruption (v. 42), mais que quelques-uns d'eux ressusciteront incorruptibles ; qu'ils sont dans un état d'ignominie (v 43), mais qu'ils ressusciteront glorieux ; qu'ils sont dans un état d'infirmité (v. 44), mais qu'ils ressusciteront pleins de vigueur; qu'ils ont les qualités d'un corps animal, mais qu'ils ressusciteront avec celles d'un corps spirituel. A l'égard de la matière, qu'elle soit susceptible de toutes les qualités que le Créateur lui veut imprimer, c'est ce qu'établissent tous ceux qui, comme nous, reconnaissent une Providence; de sorte que quand Dieu veut, une certaine portion de la matière reçoit certaines qualités ; et quand il veut, elle en reçoit d'autres : de plus nobles, par exemple, et de plus exquises que les premières.
Et je ne sais s'il n'y a pas sujet d'admirer qu'y ayant un ordre établi pour les changements des corps, depuis que le monde dure et tant qu'il durera, et ne devant y avoir de nouvelles lois et de nouvelles manières qu'après la destruction du monde ou, comme parlent nos Écritures, après la consommation des siècles (Matth., XIII, 39), je ne sais, dis-je, s'il n'y a pas sujet d'admirer que dès maintenant des corps morts se changent en des corps pleins de vie, que de la moelle qui est dans l'épine du dos d'un cadavre humain il se forme un serpent, comme presque tout, le monde l'assure ; que d'un bœuf il se forme des abeilles, que d'un cheval il naisse des guêpes, que d'un âne il se forme des escarbots, et en un mot, que de la plupart des corps il naisse des vers. Mais Celse s'imagine qu'il n'en faut pas davantage pour prouver qu'il n'y a rien là qui soit l'ouvrage de Dieu; il croit que la matière quitte, je ne sais comment, certaines qualités, pour en recevoir d'autres, je ne sais où, sans qu'une intelligence divine contribue à y introduire ces changements. Nous avons encore une chose à dire à Celse, qui veut que l'âme soit l'ouvrage de Dieu, mais que le corps soit d'un autre ordre, et qui avance un tel dogme, non seulement sans aucune preuve, mais même avec ambiguïté ; car il ne dit point nettement si toutes les âmes en général sont l'ouvrage de Dieu, ou s'il n'y a que la raisonnable. Nous avons donc ceci à lui dire : Si toutes les âmes en général sont l'ouvrage de Dieu, il faut que l'âme des bêtes et celle des plus vils animaux le soit aussi, afin que tous les soient d'un autre ordre que l'âme. Et c'est effectivement ce qu'il semble poser dans la suite, lorsqu'il dit qu'il y a des animaux sans raison qui sont plus chers à Dieu que nous, et qui ont de lui une idée plus pure que nous n'avons. Car si des animaux sans raison sont plus chers à Dieu que nous, il s'ensuit que ce n'est pas seulement l'âme humaine qui est l'ouvrage de Dieu, mais que la leur doit l'être beaucoup plutôt. S'il n'y a que l'âme raisonnable qui soit l'ouvrage de Dieu, premièrement Celse ne s'est pas assez expliqué, secondement, si ce qu'il dit sans distinction, que l'âme est l'ouvrage de Dieu, ne se doit pas entendre de toutes les âmes, mais seulement de la raisonnable, il s'ensuit qu'il ne faut pas entendre non plus de tous les corps qu'ils soient d'un autre ordre qui les rende égaux entre eux. Or, si cela ne doit pas s'entendre de tous les corps en général, mais que chaque animal ait un corps proportionné à son âme, il est évident qu'un corps dont l'âme est l'ouvrage de Dieu devra être plus excellent qu'un autre corps où habite une âme qui n'est pas l'ouvrage de Dieu. Ainsi, il sera faux qu'il n'y ait point de différence entre le corps d'une chauve-souris, d'un ver ou d'une grenouille et celui d'un homme. En effet, il serait absurde que des pierres fussent estimées plus pures ou plus impures les unes que les autres, et des bâtiments tout de même, selon qu'on les emploie à l'honneur de la Divinité, ou qu'on les destine à recevoir des corps sales, des objets d'horreur, et qu'on ne mît point de différence entre des corps dont les uns logent des âmes raisonnables, les autres des âmes sans raison, les uns des âmes raisonnables où la vertu règne, les autres des âmes d'hommes plongées dans le vice. C'est ce qui a fait que quelques-uns, considérant l'avantage qu'avaient eu ces corps de loger des âmes vertueuses, n'ont point craint de les déifier, pendant qu'ils jetaient dehors et qu'ils traitaient avec toute sorte d'ignominie les corps de ceux qui n'avaient pas bien vécu. Je ne dis pas que cette pratique mérite d'être entièrement approuvée ; mais quoi qu'il en soit, elle avait pour fondement une pensée extrêmement juste. Un homme sage voudrait-il, après la mort d'Anytus el de Socrate, prendre le même soin d'e leur sépulture ou mettre leurs corps dans des tombeaux tout pareils? Voilà pour ce que dit Celse, qu'il n'y a rien là qui soit l'ouvrage de Dieu, entendant par ces mots :Il n'y a rien là, le corps d'un homme ou les serpents qui s'en forment, le corps d'un bœuf, ou les abeilles qui en naissent, le corps d'un cheval et d'un âne, ou les guêpes et les escarbots qui en sortent ; ce qui nous a contraints de retoucher à ce qu'il avait posé, que l'âme doit être regardée comme l'ouvrage de Dieu, mais que le corps est d'un autre ordre.
Il ajoute que la nature de tous ces corps dont il a parlé est semblable, et que leur matière est la même, passant et repassant par toutes les altérations et par tous les changements qui se voient successivement dans le monde. Mais par ce que nous avons établi, il est clair que ce n'est pas seulement de ces corps dont il a parlé, que la nature est semblable et que la matière est la même, que c'est des corps célestes comme des autres. Et cela étant, il s'ensuit que, selon lui ( je ne sais si c'est bien aussi selon la vérité), la matière de tous les corps en général est la même, passant et repassant par toutes les altérations et par tous les changements qui se voient successivement dans le monde. Il est certain que c'est là le sentiment de ceux qui veulent que le monde soit corruptible. Et ceux qui veulent qu'il ne le soit pas, bien qu'ils ne reconnaissent point une cinquième nature de corps, ceux-là aussi lâcheront de faire voir que, selon eux, la matière de tous les corps est la même, passant et repassant par toutes les altérations el par tous les changements qui se voient successivement dans le monde; car ce qui semble périr, se conserve dans le changement: la matière qui, sert de sujet à toutes ces altérations, ne faisant que changer de qualités, et demeurant toujours la même, selon la pensée de ceux qui la croient incréée. Mais si l'on peut prouver qu'elle n'est pas incréée, et qu'elle a été faite pour une certaine fin ; il est constant que la nature n'en sera pas la même à l'égard de l'état où la laissent les altérations et les changements par où elle passe, qu'en la supposant incréée. Ce sont là, au reste, des questions de physique, dont il ne s'agit pas ici. Il s'agit uniquement de répondre aux accusations de Celse.
Il dit ensuite que de tout ce qui est formé de matière, il n'y a rien d'immortel. A quoi je réponds que s'il est vrai que de tout ce qui est formé de matière, il n'y ait rien d'immortel, il faut ou que le monde, l'univers, soit immortel, et qu'ainsi il ne soit pas formé de matière, ou que le monde même ne soit pas un être immortel. Si le monde est immortel, comme c'est la créance de ceux-là mêmes qui disent qu'il n'y a que l'âme qui soit l'ouvrage de Dieu, et qu'elle sort d'une grande cuve; que Celse se tenant à son principe, que de tout ce qui est formé de matière, il n'y a rien d'immortel, nous prouve que le monde n'est pas formé d'une matière qui auparavant n'avait aucune qualité. Mais si le monde étant formé de matière n'est pas un être immortel, c'est nécessairement un être mortel. Sera-t-il donc sujet à la corruption, ou s'il ne le sera pas ? S'il est sujet à la corruption, il y sera sujet comme n'étant pas l'ouvrage de Dieu. Mais l'âme, qui est l'ouvrage de Dieu, que deviendra-t-elle dans cette corruption du monde? Je voudrais que Celse nous le dît. Si, détournant la signification du mot d'immortel, il dit que le monde est immortel, en ce qu'encore qu'il soit corruptible, il n'est pas pourtant sujet à une réelle corruption, en ce qu'il est bien capable de mort, mais qu'il ne meurt pas pourtant, il est évident que, selon lui, une chose sera en même temps mortelle et immortelle, en ce qu'elle sera capable des deux contraires : ce sera un être mortel qui ne mourra point; un être qui, bien qu'il ne soit pas immortel de sa nature, porte néanmoins le nom d'immortel dans une signification qui lui est propre, parce qu'il ne meurt pas en effet. En quel sens donc voudra-t-il que l'on entende, après celle distinction, que de tout ce qui est formé de matière, il n'y a rien d'immortel? Vous voyez qu'à examiner de près et qu'à discuter avec soin les termes de la proposition de Celse, on trouve qu'il s'en faut beaucoup qu'elle ne mérite de passer pour incontestable.
Après cela, il ajoute : En voilà assez sur ce sujet. Qui en voudra savoir davantage, qu'il se donne le loisir de nous écouter jusqu'au bout, et de chercher la vérité avec nous. On a vu ce qui en est déjà arrivé, lorsque nous, qu'il traite d'ignorants et de grossiers, nous sommes donné le loisir de l'écouler tant soit peu, et de chercher la vérité avec lui. Il continue donc el il s'imagine nous pouvoir apprendre, en deux ou trois petites paroles, quelle est la nature des maux, quoique ce soit une question qui a souvent exercé toute la subtilité des philosophes, el sur laquelle il y a plusieurs différentes opinions. Il n'y a jamais eu, dit-il, et il n'y aura jamais dans le monde plus ni moins de maux qu'il n'y en a maintenant. La nature de l'univers est toujours la même ; et il se produit toujours également des maux. Il semble qu'il ait encore puisé cela dans le Théétète, où Platon fait dire à Socrate : Il est impossible que les maux soient bannis d'entre les hommes, et qu'ils passent parmi les dieux, et ce qui suit. Mais je ne pense pas qu'il ait même bien entendu le sens de Platon, lui qui prétend avoir renfermé toute la vérité dans un seul volume, el qui a donné le titre de Discours véritable à l'écrit qu'il a publié contre nous. Car ces paroles du Timée : Quand les dieux inondent la terre, la nettoyant par les eaux, emportent qu'il n'y a pas tant de maux sur la terre, après qu'elle a été ainsi nettoyée, qu'il y en avait auparavant. Je dis qu'il n'y en a pas tant, selon le sentiment de Platon; car de ce passage du Théétète, il paraît qu'il ne croyait pas que les maux pussent être tout à fait bannis d'entre les hommes. Je ne comprends pas au reste comment Celse, qui reconnaît la Providence, ou dont le livre du moins la reconnaît, veut qu'il n'y ait jamais plus ni moins de maux dans un temps que dans un autre, comme s'il y en avait toujours une certaine quantité déterminée : car c'est là renverser celle belle et grande vérité, que le mal, c'est-à-dire le vice, est de soi-même indéfini ou, si l'on veut, que les maux sont infinis de leur nature. Ce n'est pas qu'en supposant qu'il n'y ail jamais eu et qu'il n'y aura jamais plus ni moins de maux que maintenant. il ne s'ensuive, ce semble, que comme pour faire le monde incorruptible, il faut dire que la Providence conserve les éléments en équilibre, de peur que quelqu'un venant à prévaloir ne cause la ruine du monde ; il faut dire tout de même que c'est par les soins de la Providence que les maux, qui sont en si grand nombre, n'augmentent ni ne diminuent jamais. Mais pour réfuter autrement la pensée de Celse, il ne faut que le renvoyer aux philosophes qui ont examiné la nature des biens et des maux, et qui ont fait voir, par les histoires mêmes, que d'abord les femmes abandonnées ne se prostituent que hors des villes et sous le masque; qu'ensuite, perdant toute pudeur, elles quittèrent le masque, bien que les lois leur défendissent encore l'entrée des villes, mais qu'enfin, la corruption croissant de jour en jour, elles osèrent bien y entrer. C'est la remarque de Chrysippe, dans son traité des biens et des maux. Ainsi, comme les maux vont tantôt en augmentant et tantôt en diminuant, nous trouvons qu'il y avait autrefois des gens, nommés Ambigus, qui servaient indifféremment à la volupté, soit active, soit passive, de tous ceux qui se présentaient, mais qu'ils furent à la fin chassés par le magistrat. Et il est certain qu'il y a une infinité de vices qui s'établissent dans le monde par l'horrible dépravation des mœurs, desquels on peut dire qu'ils n'y étaient pas auparavant. Aussi les plus anciennes histoires qui reprochent tant d'autres péchés aux hommes, ne connaissent-elles point ces abominables, qui se font les ministres d'un plaisir infâme que la pudeur défend d'exprimer. Après toutes ces choses, auxquelles on en pourrait ajouter plusieurs an très semblables, Celse n'est-il pas ridicule de prétendre qu'il n'y ait jamais plus ni moins de maux dans un temps que dans un autre? Car quand la nature de l'univers serait toujours la même, il ne s'ensuivrait pourtant pas qu'il se produisit toujours également des maux, Comme à l'égard d'un homme, de ce que la nature est toujours la même en lui, il ne s'ensuit pas qu'il soit toujours dans le même état, quant a son entendement, quant à sa raison, ou quant à ses actions. Dans un temps il n'a pas encore l'usage de la raison ; dans un autre, avec la raison, il a des vices, et de ces vices il en a tantôt plus et tantôt moins. Quelquefois il se porte à la vertu, et il y fait tantôt de grands, tantôt de petits progrès; quelquefois aussi il l'acquiert dans son plus haut degré, et cela avec plus ou moins d'étude. Il faut dire pareillement, et à plus forte raison encore, que la nature de l'univers est bien la même dans ce qui constitue son être, mais que les mêmes choses, ni des choses toutes semblables n'y arrivent pi ni riant pas toujours. Par exemple, la fertilité, les pluies ou la sécheresse n'y sont pas toujours égales. Tout de même, il n'y a pas toujours non plus une égale disette ou une égale abondance d'âmes vertueuses, et les âmes vicieuses ne s'abandonnent pas toujours au mal avec une égale fureur. Il faut nécessairement que ceux qui veulent approfondir toutes choses le plus qu'il leur est possible, étudient celle question avec soin, pour comprendre que les maux ne demeurent pas toujours au même état; mais qu'il y arrive du changement, selon que la Providence, ou conserve l'ordre établi sur la terre, ou la nettoie, soit par des déluges, soit par des embrasements. Peut-être même qu'elle ne se contente pas de nettoyer ainsi la terre; mais qu'elle nettoie le monde entier, lorsque le mal s'y étant accru lui rend ce remède nécessaire.
Il n'est pas aisé, poursuit Celse, de connaître l'origine des maux, quand on n'est pas philosophe; mais il suffit d'apprendre au commun des hommes que les maux ne viennent point de Dieu, qu'ils sont attachés à la matière et que c'est le partage des êtres mortels et corruptibles. Or les êtres mortels et corruptibles roulent toujours dans le même cercle, depuis le commencement jusqu'à la fin. Il faut nécessairement que, selon l'ordre immuable des révolutions, ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera, soit toujours la même chose. En disant qu'il n'est pas aisé de connaître l'origine des maux quand on n'est pas philosophe, Celse nous insinue qu'un philosophe la peut connaître aisément, et que, bien que ceux qui ne sont pas philosophes n'y aient pas la même facilité, néanmoins, avec un peu de peine, ils en peuvent venir à bout. Pour nous, ce que nous avons à dire là-dessus, c'est qu'il n'est pas aisé, même aux philosophes, de connaître l'origine des maux. Je ne sais même s'il ne leur est point impossible de la connaître parfaitement, à moins que Dieu, par quelque rayon de sa lumière, ne leur découvre quelle est la nature des maux, comment ils se sont formés et comment ils se détruiront. En effet, il n'y a point de doute que ce ne soit un mal de ne pas connaître Dieu ; et le plus grand de tous les maux, de ne savoir pas comment il le faut servir dans les règles de la véritable piété. Cependant il faut que, selon Celse même, il y ait quelques philosophes qui ne connaissent pas Dieu ; car c'est ce qui suit évidemment de la diversité de leurs sectes : et, selon nous, il n'est pas possible qu'aucun de ceux qui ne savent pas que c'est un mal de croire que la piété puisse subsister avec les lois établies dans la plupart des sociétés civiles; qu'aucun de ceux-là, dis-je, connaisse l'origine des maux. Nul ne la saurait connaître, qu'il ne soit instruit louchant le diable et ses anges; qu'il ne sache quel était, avant que d'être diable, celui qu'on nomme à présent ainsi ; comment il est devenu diable ; et pour quelle cause, ceux qu'on nomme ses anges, le suivirent dans sa révolte. Pour connaître l'origine des maux, il faut savoir exactement ce que c'est que les démons; il faut savoir qu'ils ne sont pas l'ouvrage de Dieu, en tant que démons, mais qu'ils le sont seulement, en tant que créatures intelligentes; il faut savoir comment ils en sont venus à ce point, que leur intelligence même soit ce qui constitue l'être de démons. S'il y a donc quelque question dans le monde qui mérite un sérieux examen et qui soit difficile à l'esprit de l'homme, c'est sans doute celle qui regarde l'origine des maux. Mais Celse, comme s'il y avait découvert quelques secrets qu'il voulût faire, pour s'accommoder à la portée du commun des hommes ; il suffit de leur apprendre, dit-il, que les maux ne viennent point de Dieu, qu'ils sont attachés à la matière, et que c'est le partage des êtres mortels et corruptibles. Il est certain que les maux ne viennent point de Dieu : et Jérémie même, l'un de nos prophètes, nous enseigne, Que de la bouche du Seigneur il ne tort point du bien et du mal (Lam., III, 38). Mais il n'est pas vrai, selon nous, à l'égard des êtres mortels et corruptibles, que ce soit le commerce qu'ils ont avec la matière qui soit la cause des maux qui les environnent. C'est en son entendement que chacun de nous doit chercher la cause de ses vices, qui, avec les actions dont ils sont la source, sont nos véritables maux : el nous ne croyons pas qu'il y ait, à proprement parler, aucune autre chose qui mérite le nom de mal. J'avoue, au reste, que c'est un sujet qui demande une grande application et de très profonds raisonnements, dont ceux-là seuls sont capables, que Dieu juge dignes de celle connaissance et à qui il éclaire l'esprit par sa grâce.
Mais je ne sais pas quel avantage Celse se propose, en écrivant contre nous, d'avancer un dogme qui a besoin qu'on l'appuie de beaucoup de preuves à tout le moins apparentes, pour établir, autant que cela se peut, Que les êtres mortels et corruptibles roulent toujours dans le même cercle, depuis le commencement jusqu'à la fin; et qu'il faut nécessairement que, selon l'ordre immuable des révolutions, ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera, soit toujours la même chose. Si cela était, il n'y aurait plus de liberté dans nos actions. Car s'il faut nécessairement que, dans ce cercle où roulent les êtres mortels et corruptibles, ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera, soit toujours la même chose, selon les révolutions, dont l'ordre est immuable ; il est clair qu'il faudra nécessairement que Socrate soit toujours philosophe; qu'il soit toujours accusé d'introduire des dieux étrangers et de corrompre la jeunesse; qu'Anytus et Mélitus soient toujours délateurs contre lui, et que les juges de l'aréopage le condamnent toujours à finir sa vie en buvant la ciguë. Il faudra nécessairement tout de même, selon l'ordre immuable des révolutions, que Phalaris règne toujours en tyran, et qu'il fasse toujours mugir des hommes dans son taureau ; qu'Alexandre soit toujours aussi tyran de Phères, el qu'il y exerce toujours ses mêmes cruautés. Après quoi, je ne vois pas comment noire liberté subsistera, ni comment nous pourrons raisonnablement mériter soit du blâme, soit de la louange L'on
peut dire encore que s'il est vrai, comme Celse le suppose, Que les êtres mortels et corruptibles roulent toujours dans le même cercle, depuis le commencement jusqu'à la fin ; et qu'il faille nécessairement que, selon l'ordre immuable des révolutions, ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, soit toujours la même chose ; il faut nécessairement aussi, selon l'ordre immuable des révolutions, que Moïse sorte toujours d'Égypte avec le peuple juif ; que Jésus vienne encore au monde faire ce qu'il y a déjà fait, non une fois, mais une infinité de fois, dans les révolutions précédentes ; que les chrétiens pareillement y reviennent à leur tour, et que Celse écrive encore le même livre qu'il a déjà écrit une infinité de fois. Pour ce qui est de Celse, il dit simplement, Que, dans le cercle où roulent les êtres mortels et corruptibles, il faut nécessairement que ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera, soit toujours la même chose, selon l'ordre immuable des révolutions : au lieu que presque tous les stoïciens disent cela, non seulement des pires mortels el corruptibles, mais aussi des êtres immortels et de leurs dieux mêmes. Car après que l'univers a passé par quelque embrasement, comme il est déjà arrivé et comme il arrivera encore une infinité de fois, toutes choses, depuis le commencement jusqu'à la fin, gardent le même ordre qu'elles ont fait et qu'elles feront. Il est vrai que les stoïciens tâchent, je ne sais comment, d'adoucir les absurdités de ce dogme, en disant que les personnes qui viennent au monde dans le cours d'une révolution, sont toutes semblables, mais semblables seulement, à celles des révolutions précédentes. De sorte que ce ne sera pas Socrate lui-même qui viendra encore au monde, mais un homme tout semblable à Socrate, qui aura une femme toute semblable à Xantippe el des délateurs tout semblables à Anytus et à Mélitus. Je ne comprends pas pourtant comment le monde, en passant par ces révolutions, demeure toujours, non tout semblable, mais le même; et que les choses qui y sont reviennent, non les mêmes, mais toutes semblables. C'est ce qui se pourra examiner plus commodément ailleurs, par rapport tant à ce que dit Celse, qu'à ce que disent les stoïciens. Car pour cette heure, ni le temps, ni noire dessein, ne permettent pas que nous nous y arrêtions davantage.
A l'égard de ce que Celse ajoute, que l'empire du monde n'a point été donné à l'homme, mais que toutes choses et se forment et se détruisent pour le bien commun de l'univers, se changeant les unes dans les autres, selon les révolutions dont il a été parlé : il serait inutile que nous nous arrêtassions aussi à le réfuter sur cela; l'ayant déjà fait, autant que nous en avons été capables. Nous l'avons réfuté encore, sur ce qu'il dit des maux auxquels les êtres mortels et corruptibles sont sujets, qu'il n'y en a jamais ni plus ni moins et sur ce qu'il dit de Dieu qu'il n'a pas besoin de corriger tout de nouveau ses ouvrages. Il ne faut pas sans doute s'imaginer que quand Dieu corrige le monde, le nettoyant par quelque déluge ou par quelque embrasement, ce soit comme un ouvrier qui aurait fait quelque ouvrage défectueux, ou mal travaillé ; mais c'est qu'il empêche que les vices qui se débordent, ne gagnent plus avant. L'on peut même dire à mon avis qu'il les abolit tout à fait, en de certains temps marqués pour cela, et quand il y va du bien de tout l'univers. Si après qu'ils ont été ainsi abolis, il y a lieu de croire qu'ils se reproduisent ou non; c'est une question qui mérite d'être traitée ailleurs, de dessein formé. Lors donc que Dieu corrige tout de nouveau ses ouvrages, il se propose d'en ôter les défauts ; car bien qu'en créant toutes choses, il n'ait rien créé que de très beau et que de très achevé, il est obligé néanmoins de se servir de quelques remèdes, pour ce qui tombe dans la maladie des vices, et même pour le monde entier qui en est comme souillé. En effet, Dieu n'a jamais négligé et il ne négligera jamais aucun de ses ouvrages. Il fait en chaque rencontre ce qu'il doit faire dans un monde changeant et variable ; et comme un laboureur se donne des occupations différentes pour la terre et pour ses fruits, selon les différentes saisons de l'année ; Dieu de même disposant, pour ainsi dire, tous les siècles comme autant d'années, fuit en chacun ce que demandent les besoins de l'univers ; car il n'y a que lui seul qui les connaisse véritablement et distinctement, comme il n'y a que lui seul aussi, qui puisse y pourvoir.
Voici encore une autre pensée de Celse, touchant les maux: il n'est pas certain que tout ce que vous prenez pour un mal, soit effectivement un mal ; car vous ne savez pas si ce n'est point une chose qui soit utile, soit pour vous, soit pour quelque autre, soit pour l'univers. Il semble que ce soit là le sentiment d'un esprit modeste et retenu : cependant, c'est supposer que le mal n'est pas une chose absolument condamnable de sa nature, puisqu'il se peut faire que ce qui passe pour mal dans quelque sujet particulier, soit utile à tout l'univers. De peur donc qu'il n'y ait quelqu'un à qui ces paroles, prises dans un mauvais sens, donnent lieu de s'abandonner au péché, comme si les vices mêmes étaient utiles à l'univers, ou du moins qu'ils pussent l'être : nous dirons qu'encore que Dieu, laissant notre liberté en son entier, se serve des vices des méchants pour le bien et pour l'avantage de l'univers; néanmoins, les méchants sont toujours coupables. L'usage auquel Dieu les destine en celle qualité de coupables, est bien utile à tout l'univers ;
mais ils n'en sont pas moins dignes d'horreur en eux-mêmes. A peu près comme si dans une ville, un criminel était condamné à faire quelque travail utile au public, l'on pourrait dire qu'il travaillerait pour le bien de la communauté, quoiqu'il fût convaincu d'un crime énorme, qu'un homme qui aurait la moindre étincelle de raison, ne voudrait pas avoir commis. Aussi apprenons-nous de S.
Paul, apôtre de Jésus-Christ, que les plus grands pécheurs seront de quelque utilité à l'univers, bien que pour eux ils doivent être rejetés comme des abominables ; mais que les hommes vertueux lui seront encore plus utiles, à proportion de leur vertu, qui leur fera tenir un rang glorieux. Dans une grande maison, dit-il, on n'a pas seulement des vases d'or et d'argent, mais aussi de bois et de terre ; et les uns sont pour des usages honnêtes, les autres pour des usages honteux : si quelqu'un donc se garde de tout ce qui est impur, il sera un vase d'honneur, sanctifié et propre au service du Seigneur, préparé pour toutes sortes de bonnes œuvres (II Tim., 11, 20).
J'ai cru qu'il était nécessaire de faire ces considérations sur ce que dit Celse : Il n'est pas certain que tout ce que vous prenez pour un mal, soit effectivement un mal; car vous ne savez pas si ce n'est point une chose qui soit utile, soit pour vous, soit pour quelque autre, soit pour l'univers : de peur que quelqu'un ne prit de là occasion de pécher, sous prétexte d'être utile à l'univers, par ses péchés mêmes.
Maintenant, puisque faute d'entendre l'Écriture, il fait des railleries de ce qu'elle parle de Dieu comme d'un homme, lui attribuant de la colère contre les impies, et des menaces contre les pécheurs, il faut dire que comme nous ne déployons pas toutes les forces de notre esprit, pour parler à de petits enfants, mais que nous nous accommodons à leur faiblesse, disant et faisant ce que nous jugeons le plus propre pour leur instruction et pour leur correction, selon la capacité de leur âge; ainsi, nous voyons que la parole (ou le Verbe) de Dieu dispense tellement tout ce qu'elle dit, qu'elle mesure l'excellence de ses leçons à la portée el à l'utilité de ceux à qui elle les adresse. C'est de celle conduite perpétuelle de Dieu, dans les voies de sa révélation, qu'il est dit dans le livre du Deutéronome : Le Seigneur votre Dieu vous a supportés dans vos mœurs et dans vos manières, comme un père supporterait son fils dans les siennes ( Deut., I, 3l). L'Écriture nous parle donc de Dieu comme s'il prenait lui-même les mœurs et les manières d'un homme pour le bien des hommes, parce qu'il ne serait pas avantageux, pour la plupart, qu'elle nous le représentât traitant avec eux selon que sa grandeur le demanderait. Mais ceux qui donnent tous leurs soins à l'intelligence des saintes Écritures y trouveront des choses qu'elles nomment spirituelles, propres pour ceux qu'elles nomment spirituels (I Cor., II, 13) ; et s'ils savent distinguer le sens qui est pour les plus simples, d'avec celui qui est pour les plus habiles, ils verront que souvent l'un et l'autre est renfermé dans un même endroit, et s'y découvre aux personnes éclairées. Lors donc que nous parlons de la colère de Dieu, nous ne voulons pas dire qu'elle soit en lui une passion, nous entendons par là une certaine conduite dont il use pour châtier plus rudement ceux qui ont commis de grands péchés. Que le propre de ce que nous nommons la colère ou la fureur de Dieu, soit de châtier d'un châtiment d'instruction, et que ce soit ainsi que l'entende l'Écriture, c'est ce qui paraît par ces paroles du psaume sixième : Seigneur, ne me reprends pas dans ta fureur et ne me châtie pas dans ta colère (Ps. VI, 1) ; et par celles- ci de Jérémie : Châtie-nous, Seigneur, mais châtie-nous avec mesure et non point en ta fureur, de peur que tu ne nous réduises à un petit nombre (Jérém., X, 24).
Il ne faut que lire ce qui est dit au second livre des Rois, que la colère de Dieu porta David à faire le dénombrement du peuple (II Rois ou II Sam., XXIV, 1), et le comparer avec ce qui est dit au premier livre des Chroniques ou Paralipomènes, que ce fut le diable qui l'y porta : il ne faut que cela, dis-je, pour connaître en quel sens on doit prendre celle colère, de laquelle S. Paul nous montre aussi que tous les hommes sont les enfants, lorsqu'il dit : Que par nature nous étions des enfants de colère, aussi bien que les autres (Ephés., II, 3). Le même S. Paul nous apprend que la colère n'est point une passion en Dieu, mais que les hommes en attirent les effets sur eux parleurs péchés, quand il dit encore : Méprisez-vous les richesses de sa bonté, de sa tolérance et de sa longue patience : sans considérer que la bonté de Dieu vous invite à vous repentir ? Mais par votre dureté el par l'impénitence de votre cœur, vous vous amassez un trésor de colère pour le jour delà colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu (Rom., Il, 4). Car si la colère était une passion en Dieu, comment les hommes s'amasseraient-ils un trésor de colère pour le jour de la colère, et comment celle colère pourrait-elle être un châtiment d'instruction? D'ailleurs, puisque l'Écriture nous défend de nous mettre en colère, disant au psaume XXXVI : Apaisez votre colère, quittez les mouvements de fureur (Ps. XXXVI, ou XXXVII, 8) : et dans S. Paul, vous aussi, quittez maintenant tous ces péchés, la colère, l'aigreur, la malice, la médisance, les paroles déshonnêtes (Col., III,8). y a-t-il la moindre apparence qu'elle attribuât à Dieu une passion qu'elle nous interdit absolument ? Il paraît encore que la colère de Dieu n'est qu'une colère métaphorique, de ce que l'Écriture lui attribue aussi un sommeil. D'où vient que le prophète lui dit, comme pour le réveiller: Lève-toi Seigneur, pourquoi dors-tu (Ps. MXLIII ou XLIV, 24) et qu'il est dit en un autre lieu, alors le Seigneur se réveilla comme d'un long sommeil, comme un homme fort, qui s'éveille après son ivresse (Ps. LXXVII ou LXXVIII, 65). S'il faut donc entendre le sommeil dans un autre sens que celui que la lettre présente d'abord, pourquoi n'entendre pas la colère de la même sorte ? Pour ce qui est des menaces, ce sont de simples déclarations de ce qui doit arriver aux méchants ; comme qui nommerait des menaces, ces paroles d'un médecin à son malade : j'emploierai le fer el le feu si vous ne me voulez croire, si vous n'observez ce régime, si vous ne vous gouvernez de telle ou de telle façon. Ainsi, nous n'attribuons point à Dieu des passions humaines, et nous n'avons point de lui des sentiments impies. Nous n'errons point lorsque nous prenons ces choses en un sens que nous lirons de divers passages de l'Écriture même, comparés ensemble : el tout ce que se proposent parmi nous ceux qui enseignent publiquement avec les lumières nécessaires pour cela, c'est de dissiper autant qu'ils peuvent, l'ignorance de leurs auditeurs et de les rendre sages et prudents.