Contre Celse (Contra Celsum) (page 8)
Celse ajoute, par une suite de sa même erreur, sur le sujet de la colère que nos Écritures attribuent à Dieu ; N'est-il pas ridicule qu'un homme irrité contre let Juifs . les ait tout détruits, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, qu'il ait prit leur ville, les ait réduits à rien, et que tout l'effet de la colère, de la fureur et des menaces au grand Dieu, comme ils parlent, soit qu'il envoie son Fils au monde ou il souffre toutes sortes d'indignités? Mats si les Juifs, après avoir eu l'audace de traiter Jésus comme ils ont fait, ont été détruits depuis le plus petit jusqu'au plus grand, et si leur ville a été prise, ce n'est point par l'effet d'une autre colère que de celle qu'ils s'étaient amassée comme on s'amasse un trésor. Les jugements de Dieu qu'il a fait tomber sur eux, par la conduite de sa Providence, étant nommés sa colère, par une façon de parler hébraïque, ce qu'a souffert le Fils du grand Dieu, il l'a souffert volontairement pour le salut des hommes, comme nous l'avons montré ci-dessus autant que nous en avons été capables. Laissons là les Juifs, poursuit-il, car ce n'est pas d'eux seulement que je veux parler, c'est de toute la nature comme je l'ai promis ; je vais donc mettre cette matière dans un plus grand jour. Où est l'homme un peu raisonnable et justement convaincu de la faiblesse humaine, qui disant cela ne soit choqué de la vanité de Celse qui, avec la même témérité qu'il a fait paraître dans l'inscription de son livre, promet de nous rendre raison de ce qui se passe dans toute la nature? Voyons donc quelles sont ces choses qu'il a dessein de nous dire de toute la nature, el quel est ce grand jour où il se vante de les mettre. Il s'étend en de longues accusations contre nous, sur ce que nous disons que Dieu a fait tout pour l'homme, et il prétend prouver par l'histoire des animaux el par les divers traits de subtilité et d'adresse que nous remarquons en eux, que toutes choses n'ont pas plus été faites pour l'homme que pour les animaux sans raison. En quoi il me semble qu'il fait quelque chose d'approchant de ce que font ceux qui, dans leur emportement, accusent une personne qu'ils haïssent de ce que l'on loue dans leurs meilleurs amis; car comme la haine qui aveugle ces gens-là, les empêche de voir qu'en pensant faire des reproches à leur» ennemis, ils outragent les plus chers amis qu'ils aient, tout de même Celse dans le désordre de son raisonnement, ne prend pas garde que ce qu'il dit contre nous, retombe sur les stoïciens qui soutiennent avec beaucoup de force que l'homme, et en général tout ce qui a de l'intelligence, est au-dessus de tout ce qui n'en a point; que c'est pour ces natures intelligentes que la Providence, dans son premier dessein, a fait toutes choses, et qu'ainsi dans ses vues, elles sont comme l'enfant formé dans le sein de sa mère; mais que les êtres privés de raison, et les inanimés sont comme les enveloppes qui se forment avec l'enfant et en faveur de l'enfant. Je puis dire encore
que, comme dans une ville, ceux qui ont inspection sur ce qui se vend au marché, ne songent en cela qu'à ce qui regarde les hommes, mais que cependant les chiens et d'autres animaux sans raison ne laissent pas de se sentir de l'abondance publique; ainsi les premiers et les principaux soins de la Providence sont pour les êtres intelligents ; mais que par une suite nécessaire, les êtres d'un autre ordre jouissent aussi de ce qui avait été fait pour l'homme. Et s'il faut avouer que l'on aurait tort de dire que les magistrats ne songent pas moins aux chiens qu'aux hommes, sous ombre que les chiens profitent de la prévoyance des magistrats, Celse et ceux qui sont dans son sentiment doivent à bien plus forte raison passer pour des impies qui reconnaissent mal les soins que Dieu prend des créatures raisonnables, lorsqu'ils disent : Pourquoi veut-on que ces choses soient plutôt destinées pour préparer la nourriture des hommes, que pour préparer celle des plantes, des arbres, des herbes et des épines ? Premièrement Celse ne croit pas que Dieu soit l'auteur du tonnerre, des éclairs et de la pluie, en quoi il se déclare déjà plus ouvertement pour la doctrine d'Epicure ; secondement il dit : Que quand on accorderait que Dieu en soit l'auteur, ces choses ne seraient pas plutôt destinées pour préparer la nourriture des hommes, que pour préparer celle des plantes, des arbres, des herbes et des épines. Il veut donc comme un véritable épicurien, que ces choses arrivent fortuitement, et non par la conduite de la Providence ; car si elles ne sont pas plus pour noire bien que pour celui des plantes, des arbres, des herbes et des épines, il est clair que la Providence ne s'en mêle point, ou que c'est une Providence qui ne prend pas plus de soin de nous que des arbres, des herbes et des épines. Or l'un et l'autre est manifestement impie; et ce serait folie de nous défendre contre un homme qui ne nous accuse d'impiété qu'en posant de telles maximes : chacun voit assez par ce qui a été dit, de quel côté est l'impiété. Il ajoute encore : Si l'on dit que tout cela pousse pour les hommes (savoir les plantes, les arbres, les herbes et les épines), pourquoi veut-on qu'il pousse plutôt pour les hommes que pour les plus sauvages de tous les animaux sans raison? Que Celse dise donc nettement que cette merveilleuse diversité qui se voit dans ce qui germe de la terre, n'est point l'ouvrage de la Providence, mais que la rencontre fortuite des atomes a produit toutes ces différentes qualités ; que c'est, dis-je, par un effet du hasard que tant d'espèces de plantes, d'arbres et d'herbes se ressemblent, mais ne se confondent point; et non qu'ayant une intelligence pour principe de leur être, elles en aient été ainsi disposées avec un art qui passe toute admiration. Pour nous, qui en qualité de chrétiens sommes consacrés à Dieu le seul créateur de ces choses, nous lui en rendons grâces de ce qu'en les créant, il a enrichi de tant de biens le lieu où il nous a mis, et qu'à cause de nous, il a voulu étendre ses soins jusque sur les animaux qui nous servent. Il produit le foin pour les bêtes, et l'herbe pour le service de l'homme, afin de tirer le pain de ta terre, et que le vin ne jouisse le cœur de l'homme, que l'huile lui embellisse le visage, et que le pain lui fortifie le cœur ( Ps. CIII, 14, 15 ). S'il apprête aussi de quoi nourrir les animaux les plus sauvages, il ne s'en faut pas étonner ; car il y a eu même des philosophes qui n'étaient pas d'entre nous, qui ont dit que ces animaux ont été faits pour servir d'exercice à l'homme, et l'un de nos sages parle ainsi quelque part : Ne dites point. Pourquoi ceci . car tout ce qui a été créé, à son usage : ou, A quoi bon cela? car chaque chose trouvera son temps ( Ecclésiastiq., XXXIX, 22, 26 ).
Celse voulant montrer ensuite, touchant ce qui germe de la terre, que la Providence ne l'a pas fait plutôt pour nous, que pour les animaux les plus sauvages ; avec tout notre travail et toutes nos sueurs, dit-il, nous avons bien de la peine à nous nourrir : mais eux, ils n'ont que faire de semer, ni de labourer; toutes choses leur naissent d'elles-mêmes. Il ne voit pas qu'afin que l'homme exerçât continuellement son esprit, qui autrement serait demeuré oisif et sans aucune connaissance des arts, Dieu a voulu le faire indigent; car c'est cette indigence, qui l'a contraint de les inventer, les uns pour se nourrir, les autres pour se couvrir. Et il valait mieux en effet, pour ceux qui ne s'appliqueraient ni à l'étude des mystères divins, ni à celle de la philosophie, qu'ils fussent dans l'indigence, afin qu'ils s'exerçassent l'esprit à inventer les arts ; que si, ayant abondance de toutes choses, ils eussent entièrement négligé de le cultiver. Ainsi, la disette des choses nécessaires pour la vie a produit, non seulement des laboureurs, des vignerons et des jardiniers; mais de plus encore, des charpentiers et des forgerons dont l'industrie fournit des instruments aux arts qui nous donnent de quoi vivre. D'un autre côté, le besoin de se couvrir a fait les tisserands, les cardeurs et ceux qui filent : il a fait pareillement les maçons qui ont trouvé par degré les règles de l'architecture. Enfin on a aussi inventé l'art de la navigation, pour porter d'un pays dans un autre les choses dont on manqué en de certains lieux. De sorte qu'en cela même, il y a de quoi admirer la Providence; el on peut compter pour un avantage de l'homme sur les autres animaux, de ce qu'elle l'a fait indigent ; car c'est parce que les autres animaux ne sont pas propres aux arts, qu'ils trouvent leur nourriture toute prête et qu'ils ont d'ailleurs une couverture naturelle ; les uns de poil, les autres de plumes, et les autres d'écaillés ou de coquilles. Ce qui servira de réponse à ce que dit Celse : Avec tout notre Irai ail et toutes nos sueurs, nous avons bien de la peine à nous nourrir ; mais eux ils n'ont que faire de semer ni de labourer, toutes choses leur naissent d'elles-mêmes.
Après cela comme s'il avait oublié que son dessein est de combattre les Juifs et les chrétiens, il s'objecte un vers d'Euripide qui est contraire à son sentiment, et il en attaque la pensée de toute sa force, la voulant faire passer pour une pensée peu raisonnable. Voici ses paroles. Si l'on m'allègue ce vers d'Euripide:
Le soleil et la nuit sont faits pour servir l'homme :
(Phéniciennes v. 549)
pourquoi sont-ils plutôt faits pour nous, que pour les fourmis et pour let mouches? Car la nuit leur sert comme à nous pour se reposer, et la lumière du soleil pour voir et pour travailler. Il est donc clair que ce ne sont pas seulement quelques Juifs et quelques chrétiens qui ont dit que le soleil el les autres corps célestes sont faits pour le service de l'homme ; mais que le Philosophe du théâtre, comme il y en a qui l'appellent, l'a dit aussi bien qu'eux, lui qui avait étudié la physique sous Anaxagore. Par l'homme pour le service duquel il dit que ces choses ont été faites, il entend tous les êtres intelligents ; comme par le soleil et par la nuit, il entend tout ce que l'univers renferme. C'est (Grec : par synecdoche) une figure qui met la partie pour le tout. Peut être aussi que par le soleil qui est la cause du jour, ce poète entend le jour même : pour nous montrer que les choses sublunaires sont celles qui ont le plus de besoin du jour et de la nuit; et que les autres s'en peuvent plus aisément passer que celles qui sont sur la terre. Ainsi,
Et le jour et la nuit sont dits pour servir l'homme;
parce que l'homme est une créature raisonnable. Si les fourmis et les mouches, travaillant le jour, et se reposant la nuit, jouissent avec l'homme de ce qui a été fait pour lui, il ne faut pas dire pour cela que le jour et la nuit aient été faits pour les fourmis et pour les mouches, ni que la Providence en les faisant, ait eu en vue quelque autre que l'homme. Celse continue en ces termes, comme pour répondre à la prétention des hommes, qui disent que c'est pour eux que les animaux sans raison ont été créés : Si l'on dit que nous sommes les rois des animaux, parce que nous les prenons à la chasse, et que nous en faisons nos repas ; pourquoi ne sera-ce pas plutôt nous qui serions faits pour eux, puisqu'ils nous prennent aussi et qu'ils nous mangent et surtout si l'on considère que pour les prendre nous avons besoin d'armes et de filets, de l'aide de plusieurs hommes et du secours des chiens : au lieu que pour eux ils sont armés par les mains de la nature, qui fait qu'ils sont toujours en état de nous surmonter facilement, sans qu'il faille qu'ils en cherchent les moyens hors d'eux-mêmes. Vous voyez par là comment l'intelligence et la raison nous ont été données, pour nous être des armes beaucoup meilleures que toutes celles que les bêtes semblent avoir. En effet, parmi les animaux il n'y en a point dont nous ne nous rendions les maîtres par notre intelligence ; quoiqu'à l'égard du corps il y en ait de beaucoup plus forts que nous, et que nous soyons infiniment plus petits que d'autres : comme cela paraît par les éléphants, que leur immense grandeur ne nous empêche pas de prendre. Nous nous assujettissons par la douceur ceux qui se trouvent capables d'être apprivoisés : et pour les autres qui ne se peuvent apprivoiser, ou que nous ne voyons pas qui nous pussent être d'aucun usage, quelque apprivoisés qu'ils fussent; nous nous précautionnons tellement contre eux, que nous les tenons sûrement renfermes tant qu'il nous plaît; et que quand nous voulons les faire servir à notre nourriture, nous les tuons avec la même facilité que les animaux domestiques. Le Créateur a donc fait que l'homme par une suite naturelle de sa raison, est le roi de tous les animaux. Les uns nous servent à une chose, et les autres à une autre. Les chiens nous servent, par exemple pour garder nos troupeaux ou nos maisons : les bœufs, pour labourer nos terres : les bêtes de charge, pour porter nos fardeaux. Il faut dire aussi que les lions, les ours, les léopards, les sangliers et les autres bêtes farouches nous ont été donnés pour exciter les semences de courage qui sont en nous.
Celse s'adresse ensuite aux hommes en général, qui sentent bien eux-mêmes combien ils sont élevés au-dessus des animaux sans raison. Vous voulez, dit-il, que Dieu vous ait donné le pouvoir de prendre et de tuer les bêtes farouches. Mais avant que les hommes eussent fait société entr'eux, qu'ils eussent bâti des villes et inventé les arts, qu'ils eussent appris à se servir d'armes et de rets, il y a beaucoup d'apparence que c'étaient les hommes que les bêtes ravissaient et dévoraient, mais qu'eux ne prenaient guère de bêtes. Voyez encore que quoique les hommes prennent les bêtes et que les bêtes ravissent les hommes, il y a pourtant bien de la différence entre les hommes, à qui leur intelligence et leur raison donnent le dessus, et les bêtes à qui leur férocité et leur rage le donnent, quand on ne se sert pas de sa raison pour se garantir de leur fureur. Lorsqu'il dit : Avant que les hommes eussent fait société entre eux, qu'ils eussent bâti des villes et inventé les arts ; il ne se souvient pas sans doute de ce qu'il a déjà dit ailleurs : Que le monde est incréé et incorruptible, qu'il n'y a que les choses qui sont sur la terre qui soient sujettes aux déluges et aux embrasements, et qu'elles n'y sont pas même sujettes toutes à la fois. Comme donc ceux qui font le monde incréé ne sauraient marquer le temps de son origine, ils ne sauraient marquer aucun temps non plus où il n'y eût point de villes, et où les arts ne fussent pas encore inventés. Mais je veux qu'il parle de la sorte par concession, par rapport à nos sentiments plutôt qu'aux siens, tels qu'il les a posés ci-dessus : comment en conclura-t- il, qu'au commencement les hommes étaient ravis et dévorés par les bêtes, et que les bêtes n'étaient point prises par les hommes? Car si Dieu a créé le monde et qu'il le conduise par sa providence, il faut nécessairement que les premiers hommes en qui tout le genre humain était encore comme dans sa source, fussent sous la garde et sons la protection de quelques êtres plus puissants; qu'en ce temps-la, dis-je, les hommes eussent une étroite communication avec la Divinité. Et c'est ce qui a fait dire à Hésiode;
Alors, hommes et dieux, assis à la même table.
Confondaient leurs plaisirs el partageaient leurs soins.
Les divins écrits de Moïse nous apprennent aussi que les premiers hommes recevaient des avertissements par des voix célestes et par des oracles, et qu'ils voyaient quelquefois des anges de Dieu, qui les vouaient trouver de sa part; car il fallait bien que, dans ces commencements du monde, la nature humaine fût puissamment secourue, jusqu'à ce que les hommes, ayant fortifié leur intelligence et ayant fait des progrès dans les sciences et dans les arts, ils fussent en état de se conserver eux-mêmes, et de se passer de la direction et de l'assistance de ces ministres de Dieu qui se présentaient à eux, par son ordre, d'une façon extraordinaire. D'où il paraît qu'il est faux qu'on doive croire qu'au commencement c'étaient les hommes que les bêtes ravissaient et dévoraient, mais qu'eux ne prenaient guère de bêtes, et qu'il est faux encore de dire, comme fait Celse, de sorte qu'à en juger par là, ce sont plutôt les bêtes à qui Dieu a assujetti les hommes. Dieu n'a point assujetti les hommes aux bêtes; au contraire, il a fait que les hommes s'en pussent rendre les maîtres, par leur intelligence et par les arts qu'elle a inventés. Car ce n'est point sans une conduite particulière de. Dieu que les hommes ont trouvé le moyen de se défendre des bêtes farouches et même de se les soumettre.
Mais notre brave adversaire ne voit pas combien de philosophes qui admettent la Providence, et qui disent qu'elle a fait toutes choses pour les êtres intelligents, peuvent se plaindre qu'il renverse (autant qu'il le peut) des dogmes de grande utilité, en voulant renverser la doctrine des chrétiens, qui s'accorde en cela avec la philosophie, ni combien c'est une pensée nuisible à la piété que Dieu ne mette point de différence entre l'homme et les fourmis ou les abeilles ; il ne voit pas tout cela lorsqu'il ajoute : Si l'on prétend que les hommes aient de l'avantage sur les autres animaux, en ce qu'ils bâtissent des villes, qu'ils font des lois, qu'ils ont des magistrats et des commandants, cela n'y fait rien; car il en est de même des fourmis et des abeilles. Les abeilles ont leur roi, et il y en a parmi elles qui commandent et d'autres qui obéissent; elles font la guerre, elles gagnent des batailles, elles usent du droit des vainqueurs, elles ont des villes et des faubourgs, elles travaillent et et se reposent tour à tour, elles exercent la justice contre les lâches et les fainéants elles chassent et elles maltraitent les frelons.. .. Il ne verra donc jamais la différence qu'il y a entre ce qui se fait par les lumières de la raison, et ce qui se fait par un mouvement aveugle de la nature et par la simple disposition des organes. A l'égard de ces actions des animaux, il n'en faut point chercher la cause dans quelque raison qui soit en eux ; car ils n'en ont point: le Fils de Dieu, qui est la raison originelle, et qui est aussi le roi de l'univers, a fait que ces mouvements de la nature, tout aveugles qu'ils sont, guident et dirigent les animaux à qui la raison n'a pas été accordée. Mais à l'égard des hommes, ils bâtissent des villes par leur industrie, et ils font divers règlements pour les maintenir. Les noms qui marquent entre eux de l'ordre, de la supériorité et de la prééminence, ces noms ne conviennent, à proprement parler, qu'aux facultés et aux habitudes vertueuses qui agissent conformément à leur nature ; mais, par abus, on les donne à ce qui s'est fait dans la société, sur cet exemple, qu'on y a imité autant qu'on a pu. Car c'est ce qu'avaient devant les yeux les premiers fondateurs des républiques bien ordonnées, lorsqu'ils ont sagement établi les lois, des magistrats et des commandants. On ne voit rien de pareil parmi les animaux sans raison, quoique Celse applique aux fourmis et aux abeilles ces noms de villes, de lois, de magistrats et de commandants, qui marquent de la raison et qui n'appartiennent qu'aux choses qui en dépendent. Il ne faut donc pas louer ce que font les fourmis el les abeilles,, puisqu'elles le font sans raisonnement ; mais il faut admirer la Divinité qui a mis des rayons et des images de raison jusque dans les animaux qui n'en ont point. Ce qu'elle a peut-être fait à dessein de faire honte aux nommes, afin que, considérant les fourmis, ils devinssent plus laborieux et plus ménagers, où ils le doivent être, et que les abeilles leur apprissent à obéir aux puissances supérieures et à porter leur part des travaux qui sont nécessaires pour le bien et pour la conservation de la communauté. Peut-être encore que ces images de guerres, qui se voient parmi les abeilles sont pour montrer aux hommes comment il faut qu'ils en fassent do justes et de bien réglées, si la nécessité les contraint d'en faire. Elles n'ont ni villes ni faubourgs; mais les compartiments ( Gr. Hexagones) si réguliers de leurs ruches, l'assiduité de leur travail, et le repos qu'elles prennent tour à tour, toutes ces choses n'ont d'autre but que le bien de l'homme qui se sert diversement du miel, tantôt comme d'un remède très utile, tantôt comme d'un aliment très pur. Il ne faut point comparer non plus le traitement que les abeilles font aux frelons avec la justice qu'on exerce dans les villes, contre les lâches et les mauvais citoyens, ni avec la punition qu'on en fait; mais il faut admirer en cela la Divinité, comme je l'ai déjà dit, et il faut aussi donner à l'homme la louange qu'il mérite, pour avoir pu embrasser la connaissance de tant de choses, et même les gouverner toutes comme ministre delà Providence, en telle sorte qu'aux œuvres de la Providence divine il joint les soins de la prévoyance humaine.
Celse, après avoir ainsi parlé des abeilles, pour abaisser non seulement les chrétiens, mais même tous les hommes, en rabaissant de tout son pouvoir nos villes, nos lois, notre police, nos magistratures et nos guerres pour la patrie, fait ensuite l'éloge des fourmis, afin de montrer, par les belles paroles qu'il y emploie, que les hommes, dans tout ce que l'économie leur fait faire pour leur subsistance, ne font rien que les fourmis ne fassent comme eux, et que nous ne devons point nous glorifier de notre prévoyance contre l'hiver, puisqu'elle n'a aucun avantage sur ce qu'il nomme aussi prévoyance dans ces animaux sans raison. Y a-t-il d'homme simple et incapable de pénétrer la nature de chaque chose, que Celse ne détourne, autant qu'il lui est possible, de tendre la main à ceux qui sont trop chargés, et de leur aider à porter leurs fardeaux, lorsqu'il dit des fourmis, qu'elles soulagent leurs compagnes, quand elles les voient qui succombent sous le faix? Car un homme grossier et mal instruit ne manquera pas de dire: Puisqu'il n'y a point de différence entre nous et des fourmis, lorsque nous protons notre secours à ceux qui sont accablés sous quelque fardeau trop pesant, à quoi bon nous fatiguer en vain? Pour ce qui est des fourmis, comme elles n'ont point de connaissance, elles ne peuvent tirer vanité de ce qu'on les compare aux hommes en ce qu'elles font ; mais pour les hommes, il ne tient pas à Celse, ni à ses raisonnements, qu'ils n'en souffrent du préjudice : car, ayant de la raison, ils sont capables de sentir le mépris qu'il fait des devoirs mutuels qu'ils se rendent. Ainsi, en voulant détourner du christianisme ceux qui liront son écrit, il détourne, sans y penser, ceux mêmes qui ne sont pas chrétiens, d'avoir pitié d'une personne trop chargée. Mais un philosophe comme lui, qui devait connaître les devoirs de l'humanité, était obligé, pour ne les pas détruire avec le christianisme, de contribuer lui-même, autant qu'il pourrait, à établir ce que les maximes des chrétiens ont d'utile et d'avantageux pour les autres hommes. Si les fourmis, quand elles serrent des grains, en rongent le germe, afin que, n'étant plus sujets à pousser, ils se puissent conserver toute une année, pour leur servir de nourriture, il ne se faut pas imaginer qu'elles le fassent par raisonnement. C'est que la nature, comme une bonne mère, a pris un tel soin de tout, jusqu'aux êtres mêmes qui n'ont point d'intelligence, qu'elle n'en a pas laissé le moindre où elle n'ait mis quelque trace de la sienne. Mais peut-être que Celse, qui prend souvent plaisir à faire le platonicien, veut nous insinuer par là que toutes les âmes sont semblables, et que celle de l'homme ne diffère en rien de celles des abeilles et des fourmis ; ce qui est le sentiment de ceux qui font descendre l'âme du plus haut du ciel dans le corps non seulement de l'homme, mais aussi des autres animaux. Les chrétiens sont bien éloignés d'agir une pareille pensée, eux qui ont appris que l'âme humaine a été formée à l'image de Dieu, et qui voient qu'il est impossible qu'une nature formée à l'image de Dieu perde entièrement tous ses traits pour en prendre d'autres, dans les bêtes, formés à je ne sais quelle autre image.
Sur ce qu'il ajoute, Que quand les fourmis meurent, elles sont portées par les autres dans un lieu destiné pour cela, et mises ainsi dans les tombeaux de leurs pères : il lui faut répondre que plus il donne d'éloges aux animaux privés de raison, plus il élève malgré qu'il en ait, les ouvrages de cette première Intelligence, de cette raison originelle qui a tout su si bien disposer ; et plus encore, il fait de quoi l'esprit humain est capable, puisqu'il peut par ses pensées donner un nouveau lustre aux avantages dont la nature a pourvu ces animaux. Car Celse ne veut pas que ce qui passe pour n'avoir point de raison dans l'esprit et dans le langage de tous les hommes, en soit effectivement privé. Il croit que les fourmis raisonnent, lui qui s'était engagé à mettre toute la nature dans son jour ; et qui ne nous promettait pas moins que la vérité, par le titre de son livre. En effet, il parle des fourmis comme si elles entraient en conversation les unes avec les autres. Lorsqu'elles se rencontrent, dit-il, elles s'entretiennent ensemble; ce qui fait quelles ne s'égarent point dans leur chemin. Elles ont donc la raison dans tous ses degrés ; elles ont naturellement les idées de certaines vérités universelles ; elles ont l'usage de la voix ; elles ont la connaissance des choses fortuites, et elles se savent exprimer. Car quand on s'entretient avec un autre, c'est par le moyen de la voix, et avec des paroles de la signification desquelles on est convenu : et souvent on parle de ces choses que l'on nomme fortuites. Or, vouloir attribuer cela aux fourmis, n'est-ce pas la chose du monde la plus ridicule? Mais il n'a point de honte dédire encore, afin que l'absurdité de ses dogmes soit connue de toute la postérité : Si quelqu'un regardait du ciel en terre, quelle différence trouverait-il, je vous prie, entre ce que nous faisons et ce que font les fourmis ou les abeilles ? Je voudrais bien lui demander si celui qui, dans sa supposition regarderait du ciel ce que font les hommes et les fourmis, verrait seulement les corps des uns et des autres, sans connaître que d'un côté il y aurait un entendement qui agirait par raison: et que de l'autre il n'y aurait qu'un principe aveugle, une imagination conduite par ; seul instinct de la nature et par la disposition des organes. Il serait contre le bon sens de vouloir que celui qui regarderait du ciel en terre, vît de si loin les corps des hommes et ceux des fourmis, et qu'il ne soupçonnât pas quelle est la nature du principe de leurs actions, et si ce principe est accompagné de raison ou s'il ne l'est pas. Mais voyant une fois la nature du ces principes, il verrait aussi la différence qui se trouve entre eux : et combien l'homme est plus excellent, non seulement que les fourmis, mais que les éléphants mêmes. Car celui qui regarderait du ciel les animaux sans raison, ne verrait en eux, quelque grands que fussent leurs corps d'autre principe de leurs actions qu'une nature irraisonnable, s'il m'est permis de parler ainsi : mais, dans les hommes, il verrait l'intelligence qui leur est commune avec les êtres divins et célestes ; et peut-être avec !e grand Dieu lui-même, d'où vient qu'il est dit, Que l'homme a été fait selon l'image de Dieu (Gen.. I, 27; Hébr..
I,3; Col.. I, 15). En effet l'image du grand Dieu, c'est l'intelligente, le Verbe qui est en Dieu.
Ensuite, comme si Celse s'efforçait de à baisser l'homme de plus en plus en lui égalant les bêtes, et qu'il ne voulût rien oublier de ce qu'on raconte d'elles de plus admirable, il dit qu'il y en a aussi qui savent les secrets de la magie : de sorte que les hommes ne s'en sauraient prévaloir comme d'un avantage qu'ils aient sur les botes. Voici de quelle manière il en parle : Si l'homme fait vanité de savoir les secrets de la magie, les serpents et les aigles en savent encore plus que lui; car ils ont plusieurs préservatifs contre les poisons et contre les maladies : et ils connaissent la vertu de certaines pierres pour la guérison de leurs petits ; desquelles les hommes font tant d'estime, que quand ils en trouvent, ils s'imaginent avoir trouvé un trésor. Premièrement, je ne sais pourquoi il donne le nom de magie à cette expérience ou à cet instinct, qui enseigne aux animaux l'usage de ces préservatifs naturels; car c'est un mot qu'on a coutume de prendre en un autre sens. Peut-être que, comme il est épicurien, il a eu dessein de donner indirectement atteinte à toutes ces sortes de secrets que débitent les magiciens, dont le nom veut dire aussi des fourbes et des imposteurs. Mais accordons-lui que les hommes, soit qu'on les appelle magiciens ou imposteurs, ou comme on voudra, fassent vanité de savoir ces secrets, comment les serpents en savent-ils encore plus qu'eux? Lorsque les serpents se servent de fenouil pour se rendre la vue plus perçante, et le corps plus souple et plus agile, ils ne le font pas par les lumières de la raison, mais par la simple disposition que la nature a mise, à cet égard seulement, dans leurs organes : au lieu que quand les hommes font la même chose, ce n'est pas comme les serpents par un mouvement aveugle de la nature, mais en partie par expérience, en partie par raisonnement, et par un raisonnement qui est quelquefois une suite de conséquences tirées selon les préceptes de l'art. Tout de même quand les aigles, ayant trouvé la pierre qu'on nomme Aétite (Pierre d'aigle), la portent dans leur nid pour la guérison de leurs petits, comment peut-on dire qu'ils en savent plus que l'homme qui joint le raisonnement à l'expérience, et la prudence au raisonnement dans la connaissance et dans l'usage d'un remède que les aigles ne doivent qu'à la nature? Je veux qu'il y ait encore d'autres préservatifs que les animaux connaissent; s'ensuit-il que ce ne soit pas la nature, mais la raison qui les leur enseigne? Si c'était la raison il n'y aurait pas dans les serpents une seule sorte de choses toujours la même, un autre dans les aigles et ainsi des autres animaux; il n'y en aurait pas même pour deux ni pour trois, dans chaque espèce : mais il y en aurait autant que dans l'homme. Puis donc que parmi les animaux, chaque espèce en particulier se porte constamment à un seul et même remède, il est évident que ce n'est point le savoir ni la raison qui les y conduit ; mais la disposition naturelle de leurs organes, qui est un effet du soin que cette première intelligence que nous avons nommée la raison originelle, a pris de leur conservation. Ce n'est pas que si je me proposais seulement de faire tête à Celse, et d'arrêter ses efforts, je ne pusse alléguer ce passage des Proverbes de Salomon : Il y a sur la terre quatre choses qui, quoique très petites, sont plus sages que les sages mêmes. Les fourmis qui n'ont point de force, et qui font leurs provisions pendant l'été ; les hérissons qui ne sont qu'un peuple faible, et qui font leurs maisons parmi les rochers; les sauterelles qui n'ont point de roi, et qui marchent comme de concert en ordre de bataille; les lézards qui se servent de leurs mains pour marcher non pour se défendre d'être pris, et qui demeurent dans les forteresses bâties pour les rois (Prov., XXX, 24, etc. ). Mais je ne veux pas me servir de ces paroles, comme s'il les fallait entendre à la lettre : au contraire j'y cherche un sens caché, comme en des énigmes, conformément au nom de Proverbes que le livre porte. Car les auteurs sacrés ont accoutumé de diviser en plusieurs espèces, les choses qui renferment un autre sens que celui qu'elles présentent d'abord : et les proverbes sont de ce nombre. De là vient que Notre-Seigneur disait, comme il nous est rapporté dans les Évangiles : Je vous ai dit cela en proverbes (il y a proprement ainsi); mais le temps vient que je ne vous parlerai plus en proverbes (Jean, XVI, 25). Ce ne sont donc pas les fourmis corporelles et sensibles qui sont plus sages que les sages mêmes, ce sont ceux que cet emblème désigne : et il faut juger des autres animaux sur le même pied. Pour Celse qui s'imagine que, dans les écrits des Juifs et des chrétiens, il n'y a qu'une simplicité grossière, et que ceux qui les expliquent allégoriquement leur font violence, il doit demeurer convaincu par ce passage, que son objection est très mal fondée et que ce qu'il dit que les serpents et les aigles en savent plus que l'homme, ne fait rien contre nous.
Après cela, voulant montrer bien au long que les hommes, sous ombre qu'ils connaissent la Divinité, ne doivent point prétendre l'emporter par là sur tous les êtres mortels, puisqu'il y a des animaux sans raison qui en ont une idée pure et distincte, pendant que les plus subtils, soit d'entre les Grecs, soit d'entre les Barbares, ont partout tant de disputes à son occasion, il ajoute : Si l'on prétend élever l'homme au-dessus des autres animaux, parce qu'il est capable de connaître la Divinité et d'en recevoir l'idée et l'impression, qu'on sache qu'il y en a plusieurs parmi eux qui se peuvent attribuer le même avantage, et non sans fondement : car qu'y a t-il de plus divin que de prévoir et de prédire l'avenir? Or les autres animaux, et les oiseaux surtout, sont en cela les maîtres des hommes, et l'art de nos devins ne consiste qu'à entendre ce que ces animaux leur enseignent. Les oiseaux donc et les autres animaux propres à la divination auxquels Dieu découvre l'avenir, nous le montrent par des signes et par des symboles, ce qui est une preuve qu'ils ont naturellement plus de commerce et un commerce plus étroit avec la Divinité que nous n'en avons ; qu'ils nous passent en savoir et qu'ils sont plus chers à Dieu que nous. Les hommes les plus éclairés disent aussi que ces animaux communiquent ensemble d'une manière bien plus sainte et plus noble que nous ne faisons, et que, pour eux, ils entendent leur langage, comme ils le justifient, lorsqu'après nous avoir avertis que les oiseaux disent qu'ils iront en tel lieu et qu'ils y feront telle chose, ils nous les montrent qui y vont, et qui la font en effet. A l'égard des éléphants encore, il n'y a rien qui paraisse plus religieux pour les serments, ni qui garde à Dieu une fidélité plus inviolable : ce qui ne saurait venir d'ailleurs, sans doute, que de ce qu'ils le connaissent. Voyez, je vous prie, combien de choses il avance là hardiment, comme si elles étaient d'une vérité reconnue, sur lesquelles, néanmoins, les philosophes ne s'accordent pas. Car elles sont en question, tant parmi les Grecs que parmi les Barbares : les uns et les autres ayant, soit inventé, soit appris de quelques démons l'art de deviner par le moyen des oiseaux, et de ces autres animaux qu'on dit qui peuvent donner la connaissance de l'avenir. Premièrement, on dispute s'il y a ou s'il n'y pas un tel art. Secondement, ceux qui avouent qu'il y en a un, ne sont pas d'accord sur la cause d'où procèdent les effets qui lui servent de fondement : les uns voulant que ce soient de certains démons, ou de certains dieux savants dans l'avenir qui produisent toute celle différence que l'on remarque dans le vol ou dans le chant des oiseaux, et dans le mouvement des animaux d'autre espèce : les autres voulant que les âmes de ces animaux soient d'un ordre plus divin, et qu'ainsi elles soient plus capables de ces lumières; ce qui est tout à fait contre l'apparence. Il fallait donc que Celse, qui se proposait de nous montrer qu'il y a dans les animaux sans raison quelque chose de plus divin que dans l'homme, et qu'ils le passent en savoir, insistât à prouver que l'art de prédire l'avenir est une chose réelle; qu'ensuite il en fît clairement voir l'innocence; qu'il réfutât solidement les raisons, tant de ceux qui soutiennent que cet art est nul, que de ceux qui prétendent que ce soient des dieux ou des démons qui impriment dans les animaux ces divers mouvements que les devins y étudient; et qu'enfin il établit sa pensée, touchant les qualités divines de l'âme des bêtes. Alors, voyant qu'il aurait traité en philosophe cette importante matière, nous aurions tâché de répondre à ses arguments. Nous aurions renversé ce qu'il dit, que les animaux sans raison passent l'homme en savoir; et nous aurions montré qu'il est faux que les idées qu'ils ont de la Divinité soient plus pures que les nôtres, et qu'ils communiquent ensemble d'une manière bien plus sainte et plus noble que nous ne faisons. Mais lui qui nous fait un crime de ce que nous croyons au grand Dieu, il voudrait que nous crussions que l'âme des oiseaux a des idées de la Divinité plus pures et plus distinctes que n'ont les hommes. Ce qui ne saurait être vrai, que les oiseaux n'aient des idées de Dieu plus distinctes que Celse n'en a. Pour Celse encore, qu'il en fût ainsi à son égard, on n'en serait pas surpris, puisqu'il juge de l'homme si désavantageusement. Mais à l'en croire, les oiseaux ont des idées plus sublimes, plus pures et plus divines non seulement que nous, je veux dire les chrétiens, ou que les Juifs qui reçoivent comme nous l'autorité des Écritures, mais que les théologiens mêmes des Grecs ; car ces théologiens étaient des hommes. Selon Celse donc, la race des oiseaux, avec ses prétendues lumières de divination, connaît beaucoup mieux la nature de la Divinité, que n'ont fait ni Phérécyde, ni Pythagore, ni Socrate. ni Platon. Ainsi, il faudrait que nous allassions à l'école des oiseaux afin que comme, dans le sentiment de Celse, ils nous enseignent l'avenir par leurs présages et par leurs augures, ils nous délivrassent aussi de tous nos doutes touchant la Divinité, en nous faisant part de ces idées si pures et si distinctes qu'ils en ont : il faudrait qu'il y allât, lui surtout qui croit qu'ils ont plus de savoir que les hommes, et qu'il se fit plutôt le disciple des oiseaux que d'aucun des philosophes de Grèce. Mais entre plusieurs raisons, nous en choisirons quelques-unes pour le convaincre et de fausseté dans son dogme, el d'ingratitude envers son Créateur. Car Celse étant dans l'honneur, puisqu'il est homme, il l'a si peu compris qu'il ne s'est pas même égalé aux oiseaux et aux autres animaux qu'il estime propres à la divination (Ps. XLVIII ou XLIX, 13, 21). Il leur a cédé le premier rang ; il s'est abaissé au-dessous d'eux plus que les Égyptiens mêmes, qui adorent les bêtes comme si c'étaient des dieux ; et il a fait tout ce qu'il a pu pour leur rendre inférieur tout le genre humain, en soutenant que les hommes ont des idées de la Divinité moins nettes et moins distinctes que celles des animaux sans raison. Il faut donc examiner avant toutes choses s'il y a ou s'il n'y a pas un art de pénétrer dans l'avenir par le moyen des oiseaux, et de ces autres animaux qu'on dit qui en peuvent donner la connaissance ; car on allègue de part et d'autre des raisons qui ne sont pas à mépriser. D'un côté, le danger qu'il y a qu'en admettant un tel art, on ne quitte les oracles divins pour consulter les oiseaux, à la honte de l'intelligence humaine ; de l'autre, la déposition claire et formelle de plusieurs témoins qui assurent que diverses personnes ont évité de grands périls en suivant les avis que les oiseaux leur avaient donnés. Mais supposons ici la réalité de cet art, afin de montrer aux plus préoccupés qu'avec tout cela l'homme est beaucoup au-dessus des animaux privés de raison, et que ceux mêmes qui servent à la divination n'ont rien qu'on lui puisse comparer. En effet, s'il y avait on eux quelque chose de divin qui leur donnât une si pleine et si abondante connaissance de l'avenir, que, par manière déparier, ils en eussent de teste pour les hommes qui voudraient en profiler, il est clair qu'ils connaîtraient beaucoup mieux ce qui les regarderait eux-mêmes, et qu'ainsi ils se donneraient bien de garde de voler dans les lieux où les hommes leur ont tendu des pièges et des filets, et où les flèches d'un chasseur les peuvent atteindre. L'aigle prévoyant les embûches des serpents qui montent dévorer ses petits ou celles des hommes qui les vont quelquefois enlever, soit pour s'en divertir, soit pour en tirer quelque usage dans la médecine, ne ferait jamais son nid en des endroits où elle y fût exposée. En un mot, aucun de ces animaux ne se laisserait prendre aux hommes, étant plus divin et plus habile qu'eux. Mais de plus encore, ces animaux de présage, les oiseaux, dis-je, et les autres animaux, se font mutuellement la guerre. S'ils avaient donc une nature et des qualités divines, comme se l'imagine Celse, qu'ils reçussent l'idée et l'impression de la Divinité, et qu'ils connussent eux-mêmes l'avenir en le faisant connaître aux autres, l'oiseau que décrit Homère ne se serait pas mis avec sa nichée, en lieu où ils pussent être mangés par le dragon; et le serpent dont il parle ailleurs, aurait bien su éviter les serres de l'aigle. Voici ce que cet incomparable poète dit du premier :
Pendant qu'au sacrifice à l'envi l'on s'apprête,
Un prodige étonnant en vient troubler la fête.
Un horrible dragon de pourpre et d'or semé,
Que Jupiter lui-même avait exprès formé.
Sortant du creux autel, au platane s'élance
Dont les épais rameaux ombrageaient l'assistance.
Au haut d'un arbre un nid renfermait huit petits,
De l'œuf à la clarté nouvellement sortis.
D'un saut il les atteint, d'un coup il les dévore :
Et vifs entre ses dents ils criaient tous encore
La mère qui le voit voltige tout autour,
Dans ses tristes regrets exprimant son amour.
Par l'aile il la saisit, replié sur lui-même.
Et sourd à tous ses cris l'engloutit la neuvième,
Enfin le même dieu qui le faisait mouvoir,
Le transforme en rocher pour marquer son pouvoir.
Des mystères divins s'augmente alors le trouble ;
Et dans nos cœurs glacés l'étonnement redouble.
(ILIADE, liv. II vr. 50S, erc.)
Et voici ce qu'il dit de l'autre :
Les Troyens orgueilleux de se voir les plus forts,
Pour gagner le rempart redoublaient leurs efforts .
Ils y montaient déjà, quand un aigle à leur vue,
Prend l'essor sur la gauche et vu percer la nue.
Un serpent dont le dos d'un beau rouge éclatait,
Dans les serres de l'aigle encor se débattait.
Son corps à longs replis s'entortille et s'agite ;
Il se tourne, il la frappe : en vain elle s'irrite ;
D'un coup au droit du cœur vivement il l'atteint .;
De lâcher prise alors la douleur la contraint.
Au milieu des Troyens elle jette sa proie ;
Et poussant un grand cri, son aile au vent déploie.
Tous, à l'aspect du monstre, ils frémissent d'horreur;
Et tous de Jupiter, ils craignent la fureur.
(ILIADE, liv. XII, v. 200, etc.)
Dira-t-on que l'aigle avait la connaissance de l'avenir; et que le serpent, qui est, un des animaux que les devins observent, ne l'avait pas? Il serait aisé de faire voir; que l'on aurait tort de mettre entre eux cette différence : et il ne sera plus difficile de convaincre ceux qui voudraient dire qu'ils connaissaient tous deux l'avenir; car si le serpent l'avait connu, il se serait bien gardé de l'aigle. L'on pourrait encore produire une infinité d'autres exemples, pour prouver que ce ne sont point les animaux, qui aient en eux-mêmes une âme capable de connaître l'avenir; mais que, selon Homère, et selon la plupart des hommes, c'est Jupiter lui-même, qui les envoie; ou quelquefois Apollon qui, en de certaines rencontres,
Dépêche l'Épervier, son message fidèle.
(ODVSS., liv. XV, b. 523).
Pour nous, nous croyons que ce sont de mauvais démons qui, pour ainsi dire, sont de l'ordre des Titans et des géants, el qui, par leur impiété envers le vrai Dieu, et en vers les anges célestes, sont tombés du ciel en terre, où ils se roulent dans les ordures des corps les plus grossiers, et les plus impurs. De sorte que, n'étant pas revêtus d'un corps terrestre, ils peuvent voir quelque chose dans l'avenir: et ils en font toute leur élude pour détourner les hommes du service du vrai Dieu. Ces démons se glissant dans le corps des animaux les plus carnassiers, les plus farouches et les plus rusés, ils les poussent où il leur plaît, et comme il leur plaît; ou, agissant sur leur imagination, ils les portent à voler et à se mouvoir de telle ou telle manière, afin que les hommes, éblouis par cet art de pénétrer l'avenir, avec l'aide des animaux sans raison, ne cherchent point le grand Dieu, qui conduit et qui gouverne toutes choses, et ne se mettent point en peine du culte légitime qui lui doit être rendu; mais qu'ils tombent eux aussi, du ciel en terre, attachant leur esprit à des oiseaux et à des serpents, à des renards même et à des loups. Car ceux qui s'y entendent, ont remarqué, que c'est par ces sortes d'animaux que l'avenir se prévoit le plus clairement : les démons n'ayant pas le même pouvoir sur les animaux privés et domestiques, qu'ils ont sur d'autres, à cause de l'affinité de leurs communs vices, qui dans les bêtes ne sont pas proprement des vices, mais quelque chose qui y ressemble. Ce qui fait que je ne trouve guère rien de plus admirable, dans Moïse, que ses considérations sur la différente nature des animaux ; soit que Dieu lui eût révélé quel rapport il y a entre chacune du leurs espèces et les démons ou que sa propre méditation le lui eût appris. Car dans la distinction qu'il en fait, il met au rang des impurs tous ceux dont les égyptiens, ou les autres peuples se servent pour leurs prédictions (Lévit., XI); el il reconnaît pour purs la plupart des autres. Ainsi, le loup, le renard, le serpent, l'aigle, l'épervier el les autres semblables sont impurs selon Moïse: et pour l'ordinaire l'on voit tant dans la loi, que dans les prophètes, que les animaux de celle sorte sont mis pour représenter ce qu'il y a de plus méchant dans le monde; sans que jamais il y soit parlé de loup ou de renard en bons termes. Je crois donc que chaque espèce de démons a une certaine liaison avec chaque espèce d'animaux : et que comme entre les hommes, les uns sont plus forts que les autres, sans que cela vienne de la bonté ou de la dépravation de leurs mœurs ; tout de même il y a des démons qui ont plus de puissance que d'autres, dans les choses indifférentes ; ceux disposant d'une espèce d'animaux, et ceux-là d'une autre pour tromper les hommes par leurs présages, sous les ordres de celui que nos Écritures appellent le Prince de ce siècle (Jean, XII, 19; et II, Cor., IV, 4 }. Voyez jusqu'où va l'impureté des démons, de se servir de belettes, comme ils font quelquefois, pour prédire l'a venir: et jugez vous-même ce qu'il faut plutôt croire, ou que ce soit le grand Dieu avec son Fils, qui donne aux oiseaux, et aux autres animaux, ces mouvements significatifs ; ou que ceux qui les leur impriment, au lieu de les imprimer aux hommes mêmes, qui sont là présents, soient des mauvais démons, et comme nos saints écrits les appellent, des esprits impurs (Matth., X, 1). D'ailleurs, si l'âme des oiseaux est divine, parce que les oiseaux servent à marquer l'avenir, à plus forte raison, lorsque le présage vient d'une personne humaine, l'âme de cette personne doit passer pour divine. Ainsi, selon nos gens, la meunière qui disait dans Homère des amants de Pénélope,
Que pour eux ce repas puisse être le dernier.
(OODYSS., liv. XX, v. 116 et 19.)
avait en soi quelque chose de divin : mais le grand Ulysse, qu'Homère nous représente comme le favori de Minerve, n'avait rien de tel, puisqu'il ne fit qu'écouter, et que recevoir avec joie le présage de celle divine meunière,
Ulysse, plein de joie, accepta le présage
(Ibid., v 130)
dit le poète. Remarquez, encore, que si les oiseaux ont une âme divine et s'ils sentent l'impression de Dieu, ou des dieux, comme parle Celse, il faut aussi que les hommes, quand ils éternuent, le fassent par je ne sais quoi de divin, qui soit dans leur âme, et qui leur donne un pressentiment de l'avenir. Car il y en a plusieurs qui mettent l'éternuement au nombre des présages : témoin ce vers,
Pour seconder ces voeux, soudain il éternue,
et ce que dit Pénélope
Vois-tu pas que mon fils, qui vient d'éternuer,
Nous promet que nos maux doivent diminuer.
(Ibid. liv. 1, v. 545.)
Mais la véritable Divinité, pour faire connaître l'avenir, ne se sert ni des animaux sans raison, ni des hommes du commun : elle inspire des mouvements surnaturels aux âmes des hommes dont elle veut faire ses prophètes choisissant pour cela les plus saintes et les plus pures. C'est ce qui fait que, dans la loi de Moïse, j'admire, entre autres choses, cette défense : N'usez point d'augures ni d'auspices (Lévit., XIX, 26) : avec ce qui est dit ailleurs : Les nations, que le Seigneur votre Dieu va détruire de devant vous, observent les présages, et consultent les devins; mais pour vous, c'est ce que le. Seigneur votre Dieu ne vous permet point (Deuter.. XVIII, 14.), après quoi il est ajouté : Le Seigneur votre Dieu vous fera naître un prophète d'entre vos frères (Ibid.. 15.) Dieu voulut même qu'un de ces devins décriât son propre art, en disant par l'inspiration du Saint-Esprit : Il ne se voit point d'augures en Jacob, l'art de prédire ne s'exerce point en Israël : mais dans le temps qu'il sera besoin, ce que Dieu devra faire sera révélé à Jacob et à Israël (Nombr., XXlII, 23). Sachant donc ces choses et plusieurs autres semblables, nous voulons obéir à ce précepte mystique : Gardez votre coeur avec grand soin (Prov., IV, 23). de peur que quelque démon ne s'empare de notre entendement, ou que quelque esprit ennemi ne se rende le maître de notre imagination, pour nous la tourner à son plaisir. Nous souhaitons plutôt que Dieu fasse luire dans nos cœurs, la clarté de sa connaissance glorieuse (II Cor. IV, 6), et que son Esprit vienne imprimer les idées des choses divines, dans notre imagination. Car tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, sont enfants de Dieu (Rom., VIII, 14). Il faut savoir au reste, que la connaissance de l'avenir n'est pas, nécessairement, une chose divine. C'est de soi-même une chose indifférente, qui peut convenir aux bons et aux méchants. Un médecin, par exemple, quoique vicieux qu'il puisse être, prévoit de certains événements, par les règles de son art. Tout de même, encore, les pilotes, quelles que soient leurs mœurs ont des signes, par l'expérience de ceux qui les ont précédés, et par leurs propres observations., pour prévoir les tempêtes el les divers changements qui arrivent en l'air. Cependant on ne dira pas, pour cela, et malgré les dérèglements de leur vie, qu'il y ait en eux quelque chose de divin. Il est donc faux de dire, comme fait Celse : Qu'y a-t-il de plus divin, que de prévoir et de prédire l'avenir? Il est faux aussi, Qu'il y ait plusieurs animaux qui se puissent attribuer l'avantage de connaître la Divinité, et d'en recevoir l'idée et l'impression. Tous ceux qui sont privés de raison ne le sauraient faire. Et il n'est pas plus vrai. Que les animaux sans raison aient un commerce étroit avec la Divinité ; car les plus habiles mêmes d'entre les hommes, s'ils demeurent dans leurs péchés, sont bien éloignés de ce commerce. Il n'est que pour ceux qui ont la véritable sagesse el la véritable piété, tels que nous croyons qu'ont été les prophètes et Moïse en particulier ; auquel. à cause de sa grande pureté, l'Écriture rend ce témoignage ; Moïse s'approchera seul de Dieu: et les autres se tiendront éloignés (Exod.. XXIV, 2).
Peut-on rien s'imaginer de plus impie que ce, que dit Celse, lui qui accuse les autres d'impiété : Que non seulement les animaux sans raison passent les hommes en savoir, mais qu'ils sont même plus chers à Dieu? Qui ne serait choqué d'entendre dire à un homme que les serpents, les renards, les loups, les aigles et les éperviers sont plus chers à Dieu que les hommes? S'ils sont plus chers à Dieu que les hommes, il s'ensuit qu'ils lui sont plus chers et que Socrate, et que Platon, et que Pythagore, et que Phérécyde et que tous ces théologiens qu'il a tant vantés il n'y a qu'un moment; de sorte qu'il y aurait lieu de faire là-dessus ce souhait pour lui : Puisque ces animaux sont plus chers à Dieu que l'homme, puissiez-vous être cher à Dieu avec eux; puissiez-vous ressembler à ceux qui, dans votre sentiment sont plus chers à Dieu que les hommes! Et il ne devrait pas le prendre en mauvaise part: car qui ne souhaiterait d'être parfaitement semblable à ce qu'il croit de plus cher à Dieu, pour être cher à Dieu lui-même? Voulant nous persuader, après cela, que les animaux sans raison communiquent ensemble d'une manière bien plus sainte et plus noble que nous ne faisons, il se couvre de l'autorité, non de quelques personnes du commun, mais des hommes les plus éclairés, c'est-à-dire, à parler proprement, les plus vertueux : car il n'y a point de méchant qui doive passer pour éclairé. Les hommes les plus éclairés disent aussi, dit-il, que ces animaux communiquent ensemble d'une manière bien plus sainte et plus noble que nous ne faisons, et que pour eux ils entendent leur langage comme ils le justifient, lorsqu'après nous avoir avertis que les oiseaux disent qu'ils iront en tel lieu et qu'ils y feront telle chose, ils nous les montrent qui y vont et qui la font en effet. Dans la vérité il n'y a jamais eu d'homme éclairé qui ail dit cela : et il n'y a point d'homme sage qui puisse croire que les animaux sans raison communiquent ensemble d'une manière bien plus sainte et plus noble que ne font les hommes. Mais, si pour bien connaître la solidité de la pensée de Celse nous voulons en examiner les conséquences, il se trouvera que. selon lui, les entretiens des animaux sans raison sont plus saints et plus nobles que les graves entretiens de Phérécyde, de Pythagore, de Socrate, de Platon et de tous les philosophes : ce qui est une chose non seulement peu vraisemblable, mais même visiblement absurde. Quand nous accorderions, au reste, qu'il y a des gens qui, entendant le confus langage des oiseaux, nous avertissent qu'ils vont en tel lieu et qu'ils y feront telle chose, nous pourrions dire que ce sont des démons qui marquent cela aux hommes par de certains signes, à dessein de les séduire et d'arracher leur cœur à Dieu, faisant qu'ils se précipitent du ciel en terre et plus bas encore.
Je ne sais pas où il a appris que les éléphants soient religieux pour les serments, qu'ils connaissent Dieu et qu'ils lui gardent mieux la fidélité que nous. J'ai lu plusieurs choses admirables de la nature et de la docilité de ces animaux : mais je ne sache pas qu'aucun auteur ait jamais parlé de cette religion. Si ce n'est que Celse nomme ainsi l'attachement qu'ils ont pour leur maître lorsqu'on les a une fois apprivoisés; comme si c'était un traité dont ils voulussent observer tes conditions, ce qui encore n'est pas véritable. Car il y a des exemples dans les histoires, bien qu'ils soient rares, qui font voir que des éléphants que l'on avait cru apprivoisés ont repris leur férocité contre les hommes, et qu'à cause de cela on. les a fait mourir comme n'étant plus bons à rien. Puisqu'il allègue ensuite, pour prouver à ce qu'il prétend que les cigognes ont plus de piété que les hommes, ce que l'on raconte de cet oiseau (Grec: Animal), qu'il nourrit ceux qui lui ont donné la vie, leur rendant ainsi ce qu'il en a reçu : il lui faut dire, que les cigognes ne font pas cela par la considération de leur devoir ni par les lumières de la raison, mais par la conduite de la nature qui a voulu, en disposant leurs organes de cette sorte, proposer aux hommes, dans ces animaux sans raison, un exemple de reconnaissance qui fût capable de leur faire honte s'ils étaient ingrats à leurs pères et à leurs mères. Si Celse savait quelle différence il y a entre faire ces choses par raison et les faire par un mouvement aveugle de la nature, il ne dirait pas que les cigognes ont plus de piété que les hommes. Après cela, comme s'il avait dessein de combattre pour la piété des bêles, il nous parle aussi du phénix, cet oiseau d'Arabie qui, au bout de plusieurs années, va porter en Égypte le corps de son père, renfermé dans une boule de myrrhe comme dans un tombeau, et le pose dans le lieu où est le temple du soleil. J'avoue que les histoires en parlent ainsi : mais quand ce qu'elles en disent serait vrai, ce pourrait être encore une chose purement naturelle; la Providence divine ayant voulu par cette riche abondance qu'elle déploie aux yeux des hommes, dans tant d'animaux différents et jusque dans les oiseaux, leur faire remarquer l'admirable diversité des parties dont elle a composé l'univers : elle aura donc fait cet oiseau, unique en son espèce, pour faire admirer non pas l'oiseau mais celui qui l'a créé.
Celse ajoute enfin, par forme de conclusion : il ne faut donc pas croire que ces choses-là aient été faites pour l'homme, comme elles n'ont pas été faites pour le lion, pour l'aigle ou pour le dauphin ; afin que ce monde, qui est l'ouvrage de Dieu, fût un tout par fait, dont les parties eussent ensemble une juste proportion, elles n'ont pas dû se rapporter les unes aux autres, si ce n'est dans une seconde vue, mais toutes à l'univers. C'est de l'univers que Dieu prend soin; jamais la Providence ne l'abandonne, et il ne tombe jamais dans le désordre. Dieu ne vient point se le réconcilier après un certain temps* ; les hommes n'allument point sa colère, non plus que les singes ou les rats ; et il ne leur fait point de menaces, chaque chose gardant le rang où il l'a placée. Voyons en peu de mots ce que nous avons à lui répondre là-dessus. Je crois avoir déjà démontré suffisamment que c'est pour l'homme et pour tous les êtres intelligents que toutes choses ont été faites. Si elles ont donc été faites principalement pour les êtres intelligents et raisonnables, que Celse dise, tant qu'il lui plaira, qu'elles ne l'ont pas été pour l'homme, non plus que pour le lion et pour ces autres animaux qu'il a nommés, nous lui soutiendrons toujours que ce n'est point pour le lion, pour l'aigle ou pour le dauphin que Dieu a créé toutes choses, mais qu'il lésa créées pour l'homme, qui est un animal raisonnable, afin que ce monde, qui est l'ouvrage de Dieu, fut un tout parfait, dont les parties eussent ensemble une juste proportion. Car cette pensée est belle et mérite d'être approuvée. Ce n'est pas de l'univers seulement que Dieu prend soin, comme Celse se l'imagine; il prend soin des êtres intelligents, par préférence à tout l'univers, mais il est bien vrai que jamais la Providence ne l'abandonne. Car bien qu'il y ait de ses parties qui tombent dans le désordre, à cause du péché des êtres intelligents et raisonnables, Dieu vient pourtant le rétablir et se le réconcilier après un certain temps. Les singes et les rats n'allument point sa colère: mais il fait sentir sa justice et ses châtiments aux hommes qui ne se tiennent pas dans les bornes de la nature, et il les fait menacer de ses jugements par ses prophètes et par le Sauveur qu'il a envoyé pour tout le genre humain. Il leur fait, dis-je, des menaces, afin que ceux qu'elles loucheront se convertissent, et que ceux qui refuseront de se rendre à ces motifs de conversion souffrent les justes supplices dont sa sagesse trouvera à propos de punir, pour le bien de l'univers, des personnes qui auront besoin d'un remède si violent et d'une correction si sévère. Mais il est temps de finir ce quatrième livre. Dieu, par son Fils, qui est Dieu le Verbe, la sagesse, la vérité, la justice (Jean, I, 1, et XIV, 6; et I Cor., I, 30à, et tout ce que nous apprend de lui la théologie des saintes Écritures, nous veuille faire la grâce, en éclairant notre âme des lumières de sa parole, de commencer aussi le cinquième, et de l'achever heureusement pour l'utilité de ceux qui le liront.
D'ORIGÈNE
I.
Voici déjà le cinquième livre que j'écris contre Celse. Ce n'est pas, sage Ambroise, que j'aime à parler beaucoup. Cela nous est défendu ; et il n'est pas possible de parler beaucoup sans pécher (Prov., X, 19). Mais je voudrais bien s'il se pouvait ne rien laisser sans examen, de ce que Celse dit contre les Juifs, et contre nous surtout quand il peut sembler qu'il y ait quelque couleur à ses accusations (Ephes., VI, 11). Il ne tiendrait pas à nous que nous ne fissions pénétrer nos paroles jusque dans le cœur de chacun de ses lecteurs, pour en arracher tous les traits qui blessent ceux qui ne sont pas assez bien munis de toutes les armes de Dieu, et pour appliquer des remèdes spirituels sur les plaies que Celse y a faites par ses discours qui sont cause que ceux qui les écoutent, ne sont pas sains en la foi (Tit., II, 2). Mais il n'y a que Dieu qui puisse ainsi pénétrer invisiblement par son esprit, et par celui de Jésus-Christ dans les cœurs où il juge devoir habiter. Pour nous qui tâchons par notre voix et par nos écrits, de porter les hommes à la foi, ce que nous nous proposons, c'est de faire tous nos efforts pour acquérir le nom de ministres sans reproche qui savent bien dispenser ta parole de vérité ( II Tim., II, 15). Comme donc une des choses où nous croyons être le plus engagés, c'est de réfuter, autant qu'il nous sera possible, les raisons apparentes de Celse, en nous acquittant fidèlement de ce que vous nous avez ordonné, passons à la réfutation de ce qu'il ajoute, après ce que nous avons combattu jusqu'à celle heure. Si nous y avons bien réussi, c'est au lecteur à en juger. Dieu veille que nous n'y apportions pas nos simples pensées et nos simples paroles, dépourvues de son feu divin, sans lequel la foi de ceux, pour le bien de qui nous désirons travailler ne serait établie que sur la sagesse des hommes (I Cor., II, 5); mais qu'ayant reçu l'Esprit de Jésus-Christ, par la grâce de son Père qui seul le peut donner, et nous trouvant fortifiés parce secours dans l'intelligence de la parole divine (II Cor., X, 5), nous abattions toutes les hauteurs qui s'élèvent contre la connaissance de Dieu ( Ps. LXVII ou LXVIII, 12), et nous confondions l'orgueil de Celse, qui s'en prend à notre Jésus et à nous, à Moïse el aux prophètes. Qu'ainsi celui qui donne à ses messagers des paroles accompagnées d'une grande force pour annoncer l'Évangile (Act., IV, 33), communique la même force à notre discours, afin que ceux qui le liront en puissent remporter une foi, fondée sur la parole et sur la vertu de Dieu.
II. Voici donc ce que Celse nous donne maintenant à combattre. Vous ne devez pas croire, dit-il, s'adressant aux Juifs et aux chrétiens, que ni un Dieu, ni un Fils de Dieu soit descendu sur la terre, ni qu'il y descende jamais. Si c'est des anges que vous entendez parler, prétendez-vous que ce soient des dieux, ou quelque autre chose ? Vous dires sans doute, que c'est quelque autre chose, savoir des démons. Comme ce n'est là qu'une répétition de ce que Celse a déjà dit plusieurs fois, il n'est pas nécessaire de nous y arrêter beaucoup, y ayant suffisamment répondu. De tout ce que nous pourrions dire sur ce sujet, nous choisirons seulement quelques pensées, qui conviennent bien avec les précédentes, mais qui, à notre avis, ne sont pas absolument les mêmes : et nous ferons voir que niant en général comme il fait qu'un Dieu ou un fils de Dieu soit jamais descendu sur la terre, il renverse ce que l'on affirme communément des apparitions de Dieu, et ce qu'il a lui-même posé ci-dessus. Car s'il a raison de dire généralement, Qu'il ne faut pas croire que ni un Dieu, ni un Fils de Dieu, soit descendu sur la terre ni qu'il y descende jamais, il est certain qu'il ne faut pas croire non plus qu'il ait des dieux qui descendent du ciel en terre, pour rendre des oracles aux hommes touchant l'avenir, ou touchant les remèdes des maladies. De sorte qu'Apollon, Esculape et tous ces autres, que l'on va consulter, ne sont pas des dieux descendus du ciel : mais si ce sont des dieux, ce sont des dieux condamnés à demeurer toujours sur la terre, comme bannis du domicile des autres et privés de la liberté d'aller communiquer avec eux. Ou plutôt, ni Apollon, ni Esculape, ni aucun de ceux qu'on croit qui font de pareilles choses sur la terre, ne sont des dieux. Ce sont des démons, beaucoup inférieurs aux hommes illustres par leur vertu, puisque ceux-ci montent au plus haut du ciel après leur mort.
III. Voyez comme à mesure que Celse veut nous attaquer nous le surprenons qui se jette dans le parti d'Épicure, quoiqu'en tout son écrit il ait affecté de cacher qu'il fût épicurien. Qui que vous soyez donc qui lisez l'écrit de Celse, et qui en approuvez les maximes, il faut ou que vous niiez que Dieu vienne visiter la terre pour prendre soin de chaque homme en particulier, ou que vous reconnaissiez, si vous ne voulez pas nier cela que ce que vous aviez approuvé est faux. Si pour faire trouver véritable ce que Celse pose ici, vous niez absolument la Providence ; vous accusez de fausseté ce qu'il dit ailleurs, Qu'il y a des dieux qui ont soin des affaires du monde. Mais si vous reconnaissez la Providence sans vous arrêter à ce qu'il dit, Qu'il ne faut pas croire que ni un Dieu, ni un Fils de Dieu soit descendu sur la terre ni qu'il y descende jamais; pourquoi n'examinerez-vous pas ce que nous disons de Jésus, et ce que les prophètes en ont prédit ? Pourquoi ne l'examinerez-vous pas avec soin, pour juger qui doit plutôt passer pour un Dieu et pour un Fils de Dieu, descendu en terre ou celui qui a fait et établi de si grandes choses, ou ceux qui, avec les réponses de leurs prétendus oracles, bien loin de porter à la vertu les personnes qu'ils guérissent de quelque maladie, les détournent de ce culte religieux, tout simple et tout pur, qui est dû au Créateur de l'univers; et arrachent ainsi au seul vrai Dieu, qui se fait clairement connaître pour tel l'âme de leurs adhérents sous prétexte d'étendre la dévotion à un plus grand nombre de divinités?
IV.
Après cela comme si les Juifs ou les chrétiens lui expliquant leur pensée, touchant ceux qui descendent en terre, lui avaient dit que ce sont des anges, il ajoute : Si c'est des anges que vous entendez parler ; et là-dessus, il leur demande : Prétendez-vous que ce soient des dieux ou quelque autre chose ? Ensuite, comme s'il savait leur réponse, il continue de la sorte : Vous direz sans doute que c'est quelque autre chose, savoir, des démons.
Arrêtons-nous donc encore un peu ici. Nous reconnaissons que les anges sont des esprits, dont l'emploi est d'être envoyés pour servir ceux qui doivent être les héritiers du salut (Hébr., I, 14 ) : et que tantôt ils montent, pour porter les prières des hommes dans le ciel, la partie du monde la plus pure, ou même dans des lieux encore plus purs au-dessus du ciel ; tantôt ils descendent pour apporter de là, à chacun, ce que Dieu leur ordonne, selon qu'il le juge digne de ses bienfaits. Et comme nous savons que ce nom d'anges leur est donné à cause de leur emploi, nous voyons aussi, que parce que ce sont des anges divins, ils sont quelquefois nommés dieux ( Ps. I.XXXI ou LXXII, 1, etc.), dans les saintes écritures ; mais sans qu'elles disent jamais rien pour nous obliger à servir religieusement et à adorer, au lieu de Dieu, ceux qui nous servent de sa part, et qui nous apportent ses faveurs. Car toutes nos supplications, nos prières, nos demandes et nos actions de grâces, doivent s'adresser au grand Dieu, par le souverain sacrificateur, qui est au-dessus de tous les anges, le Verbe vivant et animé qui est Dieu lui-même. Nous adresserons aussi des supplications, des prières, des demandes et des actions de grâces au Verbe, si nous pouvons comprendre le vrai usage et l'abus de la prière.
V. Mais d'invoquer les anges, sans savoir d'eux autre chose que ce que les hommes sont capables d'en savoir, ce serait manquer de raison. Posé même que l'on eût acquis une science si admirable et si cachée, cette propre connaissance que nous aurions de leur nature et de leurs différents emplois ne nous permettrait pas d'oser adresser nos prières à d'autre qu'à ce grand Dieu, le maître et l'arbitre absolu de toutes choses par son Fils notre Sauveur qui est le Verbe, la sagesse, la vérité (Jean, I, 1 et XIV, 6 ; I Cor., I, 24), et tout ce que disent de lui les écrits, tant des prophètes de Dieu, que des apôtres de Jésus-Christ. Pour nous rendre favorables les saints anges de Dieu et pour les porter à faire tout ce que nous en pouvons attendre, il suffît que nous ayons à l'égard de Dieu une disposition pareille à la leur, selon la portée de la nature humaine, nous proposant de les imiter comme ils se proposent d'imiter Dieu, et que nous tâchions, autant qu'il nous sera possible, de nous former de son Fils, le Verbe, une idée qui ne soit point contraire à l'idée plus nette et plus distincte qu'eu ont les saints anges, mais qui en approche de jour en jour, par quelque nouveau degré de perfection et de lumière. Il faut n'avoir pas lu nos écrits sacrés, pour nous faire dire, comme si nous répondions à sa question, Que les anges qui descendent pour faire du bien aux hommes, sont quelque autre chose que des dieux, et que nous voulons sans doute, que ce soient des démons. Celse ne voit pas que ce nom de démons n'est pas un nom indifférent, comme celui d'hommes, qui est donné et aux bons et aux méchants ; ni un nom qui marque de bonnes qualités, comme celui de dieux, qui ne convient pas à de mauvais démons, à des simulacres ou à des animaux ; mais qui n'est attribué, par ceux qui sont savants dans la science de Dieu, qu'à des êtres véritablement divins et heureux. Le nom de démons est toujours appliqué à ces puissances malfaisantes et dégagées des corps grossiers, lesquelles s'occupent à séduire et à enlacer les hommes les détournant de Dieu et de ce qui est au-dessus du ciel, pour les attacher ici à des choses basses et terrestres.
VI.
Voici ce qu'il ajoute, touchant les Juifs : Il y a d'abord sujet de s'étonner que les Juifs qui servent religieusement le ciel et les anges qui y habitent, jugent indignes du même honneur le soleil, la lune et les autres astres, tant les étoiles fixes que les planètes; ce qu'il y a de plus vénérable et de plus puissant dans le ciel : comme s'il était possible que le Tout fût Dieu, et qu'il n'y eût rien de divin dans les parties ; ou qu'il fût raisonnable d'adorer avec le plus profond respect ceux qu'on prétend qui se montrent, je ne sais où, dans les ténèbres, et par les illusions de la magie, à de pauvres aveugles, à des rêveurs qui se repaissent de visions creuses; et de ne compter pour rien ces hérauts du monde supérieur qui portent des caractères si visibles de ce qu'ils sont, ces anges véritablement célestes qui font à tous les hommes des prédictions si claires et si certaines ; qui président sur la pluie et sur la chaleur; sur les nuées, sur le tonnerre adoré par les Juifs, et sur les éclairs ; sur la production des fruits et sur la naissance de toutes choses; qui leur ont fait connaître Dieu à eux-mêmes. Celse, à mon avis, tombe ici dans la confusion et dans le désordre, pour avoir écrit des choses qu'il ne savait pas ou dont il avait été mal informé; car ceux qui ont pris connaissance de la doctrine des Juifs et de la conformité qu'elle a avec celle des chrétiens, savent que les Juifs ont une loi où Dieu est introduit, disant : N'ayez point d'autres dieux que moi : Ne vous faites point d'image, ni de représentation d'aucune chose qui soit en haut dans le ciel, ni en bas sur la terre, ni dans les eaux sous la terre : Ne les adorez et ne les servez point (Exod., III, 4 et 5 ). Et que suivant celle loi ils ne servent religieusement que le grand Dieu qui a fait le ciel, comme il a fait tout le reste. Or il est clair que ceux que servent religieusement de la manière que la loi l'ordonne celui qui a fait le ciel, ne servent pas religieusement le ciel avec Dieu. Il n'y a non plus aucun de ceux qui observent la loi de Moïse qui adore les anges du ciel. Ils ne s'abstiennent pas moins d'adorer le ciel et ses anges, que d'adorer le soleil, la lune et les étoiles, qui sont l'ornement du ciel; et ils se souviennent de ce précepte : Gardez-vous que levant les yeux en haut, et voyant le soleil, et la lune, et les étoiles, et toutes les beautés du ciel, vous ne vous portiez par erreur à adorer ces choses et à les servir : c'est ce que le Seigneur votre Dieu a donné à toutes les nations pour leur partage (Deut., IV, 19).
VII. Mais Celse, supposant, comme il lui plaît, que les Juifs prennent le ciel pour Dieu, il en infère contre eux qu'il est absurde d'adorer le ciel, et de ne pas adorer le soleil, la lune et les étoiles; ce qu'ils font, dit-il, comme s'il était possible que le Tout fut Dieu, et qu'il n'y eût rien de divin dans les parties. Je crois que par le tout il entend le ciel, et par les parties, le soleil, la lune et les étoiles Il est assez évident que le ciel ne passe pas pour Dieu, ni parmi les Juifs, ni parmi les chrétiens ; mais accordons lui, puisqu'il le veut, que les Juifs prennent le ciel pour Dieu. Accordons-lui encore que le soleil, la lune et les étoiles soient des parties du ciel : bien que cela ne soit pas nécessairement véritable, puisque les animaux et les plantes qui sont sur la terre ne sont pas des parties de la terre. Comment nous prouvera-il que, selon les Grecs mêmes, si un tout est Dieu, il faut qu'il y ait aussi de la divinité dans ses parties? Chacun sait que, parmi les stoïciens, tout l'univers passe pour Dieu, et pour le premier des dieux ; parmi quelques platoniciens pour le second ; et parmi d'autres pour le troisième Dirons-nous que, selon eux, puisque tout l'univers est Dieu, ses parties ont aussi de la divinité ; de sorte que, non seulement les hommes, mais encore les animaux sans raison qui sont des parties de l'univers, et les plantes mêmes soient des êtres divins? Et comme les fleuves, les mers el les montagnes sont pareillement des parties de l'univers, faudra-t-il croire que, si tout l'univers est Dieu, les fleuves et les mers soient aussi des dieux? Les Grecs n'en demeureront pas d'accord ; ils diront que, soit ces démons, soit ces divinités, comme ils parlent, qui président sur les fleuves et sur les mers, que ce sont ceux-là qui sont des dieux. Ainsi, la proposition universelle de Celse: Que si un Toul est Dieu, il faut qu'il y ait aussi de la divinité dans ses parties, se trouve fausse, selon les Grecs mêmes qui admettent la Providence. Il s'ensuivrait encore, de là, que si l'univers est Dieu, il n'y aurait rien dans l'univers qui ne fût divin, étant du nombre de ses parties. De sorte que tous les animaux, les mouches, les moucherons, les vers, les serpents, de quelque espèce qu'ils puissent être, seraient des êtres divins, aussi bien que les oiseaux et les poissons. Ce que ne voudraient pas dire ceux mêmes qui disent que l'univers est Dieu. Pour les Juifs qui se conforment aux préceptes de la loi de Moïse, quand ils ne sauraient trouver l'explication d'aucune des choses qui y sont dites obscurément et qui renferment quelque sens caché, ils n'attribueraient pas pour cela la divinité, ni au ciel, ni aux anges.
VIII.
Mais puisque nous avons dit que Celse tombe dans la confusion et dans le désordre pour avoir été mal informé, lâchons d'éclaircir les choses autant que nous pourrons, et faisons voir que tant s'en faut que ce soit une pratique autorisée par les lois des Juifs d'adorer le ciel et ses anges, comme il se l'imagine ; qu'au contraire, c'en est une qui ne les viole pas moins, que d'adorer le soleil, la lune, les étoiles et les simulacres (Jér.. VII, 18, et XIX, 13). On trouve entre autres dans le prophète Jérémie, que Dieu se plaint, par lui, du peuple juif, qu'il adorait ces choses, et qu'il offrait des sacrifices à la reine des cieux et à toute leur armée. Cela paraît encore par les écrits des chrétiens, qui reprochent aux Juifs leurs péchés, des péchés, dis-je, de celle espère ; et qui disent que, à cause de ceux qui étaient coupables, Dieu privait de sa faveur cette nation; car voici comme il en parle dans les actes des apôtres (Act., VII, 42) : Alors Dieu se détourna d'eux et les abandonna à servir l'armée du ciel, comme il est écrit au livre des prophètes; maison d'Israël, m'avez-vous offert des sacrifices et des victimes dans le désert durant quarante ans? Mais vous avez porté le tabernacle de Moloch, et l'astre de votre Dieu Remphan, et les figures que vous avez faites pour les adorer (Amos. V, 25). S. Paul, tout de même, qui était parfaitement instruit dans les coutumes des Juifs, et qui fut ensuite converti au christianisme par une apparition miraculeuse de Jésus-Christ, parle ainsi dans son Épître aux Colossiens : Que nul ne prenne d'empire sur vous sous prétexte d'humilité et de servir les anges, entreprenant de pénétrer dans ce qu'il n'a point vu, étant enflé par les vaines imaginations d'un esprit charnel, et ne demeurant pas attaché à celui qui est la tête et le chef, duquel tout le corps de l'Église, recevant l'influence par les vaisseaux qui en joignent et lient les parties, s'entretient et s'augmente par l'accroissement que Dieu lui donne (Col.,II, 18,19). Celse, qui n avait pas lu cela et qui n'en avait pas même ouï parler, pose je ne sais sur quel fondement, que les Juifs, sans violer leur loi, adorent le ciel et ses anges.