Ève (page 11)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Toute âme qui se sauve aussi sauve son corps.

Toute âme qui périt entraîne son jumeau.

Toute âme qui se pose au long des derniers bords

Est comme un reposoir dans un dernier hameau.

Toute âme qui se sauve ainsi sauve son corps.

Toute âme qui se perd entraîne son besson.

Toute âme qui se pose au fond des derniers ports

Est comme un double oiseau sur un dernier buisson.

Toute âme qui se sauve emporte aussi son corps,

Comme une proie heureuse et comme un nourrisson.

Et toute âme qui touche aux suprêmes abords

Est comme un moissonneur le soir de la moisson.

Tout âme qui se sauve ensauve aussi son corps,

Comme une sœur aînée emporte un nourrisson.

Et toute âme qui touche aux suprêmes rebords

Est comme un moissonneur au bord de la moisson.

Et l’arbre de la grâce et l’arbre de nature

Se sont liés tous deux de nœuds si fraternels

Qu’ils sont tous les deux âme et tous les deux charnels

Et tous les deux carène et tous les deux mâture.

Et tous les deux créés et tous deux créature,

Et tous les deux vaisseaux sur le même Océan.

Et tous les deux armés de la même armature,

Et tous les deux berceaux sur le même néant.

Et tous les deux leçons de la même lecture,

Et comme deux tuteurs dans un double arbrisseau,

Et tous deux cavaliers et tous les deux monture,

Et comme un double enfant dans un double berceau.

Et l’arbre de la grâce et l’arbre de nature

Se sont étreints tous deux comme deux lourdes lianes.

Par-dessus les piliers et les temples profanes,

Ils ont articulé leur double ligature.

Et l’un ne périra que l’autre aussi ne meure.

Et l’un ne survivra que l’autre aussi ne vive.

Et l’un ne restera que l’autre ne demeure.

Et l’un ne passera sur la suprême rive

Que l’autre aussi ne fasse un semblable voyage.

Et l’un ne partira dans son dernier trousseau

Que l’autre aussi ne fasse un tel appareillage

Et ne s’embarque aussi sur un dernier vaisseau.

Et Jésus est le fruit d’un ventre maternel,

Fructus ventris tui, le jeune nourrisson

S’endormit dans la paille et la balle et le son,

Ses deux genoux pliés sous son ventre charnel.

Et ses beaux yeux fermés sous l’arceau des paupières

Ne considéraient plus son immense royaume.

Et les bergers venus par des chemins de pierres

Le regardaient dormir dans la paille et le chaume.

Et ses beaux yeux fermés sur nos ingratitudes

Ne considéraient plus qu’un rêve intérieur.

Ses jeunes yeux fermés sur nos décrépitudes

Ne considéraient plus qu’un âge antérieur.

Et la lourde toison de ses cheveux bouclés

Retombait sur sa nuque en décuple cascade.

Et son poing volontaire et ses bras potelés

Supportaient tout le poids de cette colonnade.

Ses beaux cheveux tombaient en mouvante torsade

Et faisaient sur sa nuque une ombre creuse et blonde.

Les rois de l’Orient, venus en ambassade,

Le regardaient dormir comme le roi du monde.

Et sa tête portait dans le creux de son coude

Comme un beau bâtiment porte dans son berceau.

Il n’était pas froncé comme un enfant qui boude.

Il était détendu comme un jeune roseau.

Et sa tempe battait d’un sang si généreux

Que sa tête sonnait comme un jeune tambour.

Et son cœur se gonflait d’un sang si chaleureux

Que tout son corps tremblait de ce nouvel amour.

Un pli du bras portait l’impérissable tête.

Et c’est ce pli du bras qu’on nomme la saignée.

Il admirait tout bas quelque invisible fête.

Il était comme une aube éclatante et baignée.

Juste le pli du bras portait la tête blonde.

Les membres détendus formaient comme un recueil.

Tout était jeune alors, et le sauveur du monde

Était un jeune enfant qui jouait sur un seuil.

Dans le creux de ce pli roulait la tête ronde.

(La même qui fut mise en un pauvre cercueil).

Tout s’appesantissait dans cette nuit profonde,

La même qui tomba sur un suprême deuil.

Tout en lui reposait et ses lèvres lactées

Riaient et s’entr’ouvraient comme une fleur éclose.

Et le sang nouveau-né sur ses lèvres de rose

Courait dans le réseau des veines ajourées.

Tout en lui reposait. Sur ses lèvres lactées

Quelques gouttes tremblaient vaguement négligentes.

Quelques gouttes perlaient vainement engageantes,

Comme la sève perle au bord des fleurs coupées.

Le réseau qui tremblait sous la lèvre lactée

Battait comme les nœuds d’une souple dentelle.

Car la vie éternelle et la sacramentelle

N’est point une entreprise aride et contractée.

Le réseau qui battait sous la lèvre lactée

Laissait comme les jours d’une souple dentelle.

Car la vie éternelle et la sacramentelle

N’est point une entreprise épaisse et contractée.

Le réseau qui battait sous la lèvre lactée

Laissait comme les pleins d’une souple dentelle.

La vie intérieure et la sacramentelle

N’est point une entreprise ingrate et contractée.

Le réseau qui battait sous la lèvre lactée

Laissait comme le jeu d’une souple dentelle.

La vie intérieure et la sacramentelle

N’est point une entreprise à bloc et contractée.

Le réseau qui jouait sous la lèvre lactée

Faisait tout le travail d’une souple dentelle.

Car la vie éternelle et la sacramentelle

N’est point une entreprise énorme et contractée.

Le réseau qui tremblait sous la lèvre lactée

Laissait la liberté d’une souple dentelle.

La vie intérieure et la sacramentelle

N’est point une entreprise esclave et contractée.

Le réseau qui tremblait sous la lèvre lactée

Respirait la santé d’une souple dentelle.

Car la vie éternelle et la sacramentelle

N’est point une entreprise infirme et contractée.

Les solives du toit faisaient comme un arceau.

Les rayons du soleil baignaient la tête blonde.

Tout était pur alors et le maître du monde

Était un jeune enfant dans un pauvre berceau.

Chaque poutre du toit était comme un vousseau.

Les ombres de la nuit baignaient la tête ronde.

Tout était juste alors et le maître du monde

Était un jeune enfant sous un maigre cerceau.

Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire

Tomber comme une ardente et tragique rosée

N’était dans cette heureuse et paisible misère

Qu’un filet transparent sous la lèvre rosée.

Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire

Tomber comme une tiède et féconde rosée

N’était dans cette auberge et dans cette chaumière

Qu’un réseau rose et bleu sous une peau rosée.

Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire

Tomber comme une chaude et virile rosée

N’était dans sa tendresse et sa douceur première

Qu’un souple réseau fin sous une peau rosée.

Et ce sang qui devait par un destin sévère

Couler comme une rouge et vivante rosée,

Le sang du sacrifice et le sang du Calvaire

N’était qu’un tremblement sous la lèvre arrosée.

Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire

Couler comme une épaisse et fumante rosée

N’était sous le regard d’une prudente mère

Qu’un souple gonflement sous la peau reposée.

Et le jour qui passait par une énorme brèche,

Le soleil descendu dans la pauvre maison,

N’éclairait dans l’étable et dans cette humble crèche

Qu’un jeune enfant gonflé de sa jeune saison.

Et ce sang qui devait par un dur ministère

Couler comme une pure et sanglante rosée,

Le sang du sacrifice et le sang du Calvaire

N’était qu’un beau réseau de veine entrelacée.

Et ce sang qui devait par un sacré mystère

Couler comme une source et comme une rosée,

Le sang de l’offertoire et le sang du Calvaire

N’était qu’un beau réseau de veine entrecroisée.

Et le sang de la veine et le sang de l’artère,

Le même d’où devait jaillir cette rosée,

Et le sang du rachat des péchés de la terre

N’était qu’un beau réseau de veine entreposée.

Et le sang de l’aorte et le sang de ce cœur

Qui devait tant saigner pour les péchés du monde

N’était dans ces deux bras et dans la tête ronde

Que le beau tremblement d’un timide vainqueur.

Et ce sang qui devait sur le dernier Calvaire

Couler tout plein d’écume et comme une rosée,

Le sang de l’amertume et du dernier mystère

N’était qu’un beau réseau sous la lèvre amusée.

C’était un beau réseau comme un filet marin

Qu’on relève lavé de la plus basse écume.

C’était un beau filet comme un réseau salin

Qu’on relève lavé de la même amertume.

C’était un tremblement comme un filet marin

Qui se coud et découd dans une eau transparente.

C’était un gonflement comme un réseau salin

Qui se gonfle et résoud dans une onde apparente.

C’était un gonflement comme un réseau de mer

Qui se noue et dénoue au sein des grandes ondes.

C’était un tremblement comme un filet amer

Qui se joue et déjoue aux plis des vastes mondes.

C’était un gonflement comme un réseau de mer

Que l’on a retiré de la vague marine.

C’était un tremblement comme un filet amer

Que l’on a mis sécher sur la barque latine.

C’était un battement comme un réseau de mer

Qui se roule et déroule au creux des vagues rondes.

C’était un flottement comme un filet amer

Que l’on a recoulé dans les vagues profondes.

Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire

Couler comme une offrande et comme une rosée,

Le dur sang du martyr et le sang funéraire

Était comme le lin d’un voile d’épousée.

Et ce sang qui devait couler sur le Calvaire

D’une quadruple plaie et d’une plaie au flanc

N’était dans la pénombre et la douce lumière

Que le réseau d’amour d’un enfant rose et blanc.

Sous une peau plus douce et frêle et transparente

Que la peau du raisin quand il devient doré,

Sous une peau plus fine et grêle et déférente

Que la peau d’un raisin humide et mordoré.

Et ce sang qui devint une épaisse liqueur

N’était qu’une fluide et transparente sève.

Et ce cœur qui devint l’inépuisable cœur

Ne poursuivait qu’un jeune et délectable rêve.

Ces veines qui devaient hors des poignets liés

Jaillir et se gonfler comme des nœuds de cordes,

Ces veines de clémence et de miséricordes

N’étaient dans l’appareil des membres déliés

Qu’un beau réseau plus fin que de fils de la Vierge,

Un filet mieux venu qu’un filet de pêcheur,

Et dans la paix et l’ombre au fond de cette auberge

Un réseau rose et bleu tremblotant de blancheur.

Sous une peau plus lisse et plus souple et plus douce

Que la peau du raisin qui mûrit sur la treille,

Sous une peau dorée et légèrement rousse

Et légèrement blonde et vivace et pareille

À la peau du raisin qui blondit sur la treille,

À l’heure où le soleil mûrit la lourde grappe,

À l’heure ou le frelon et la mouvante abeille

Viennent se refléter sur le blanc de la nappe.

Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire

Tomber comme une pluie aux sables de la grève

N’était dans cette auberge et dans ce jeune rêve

Que l’irrigation d’une rose paupière.

L’impérial débat du jour et de la nuit

Marquait dans ce silence une invisible trêve.

Et le temps suspendu, dans cet humble réduit

Découpait les contours d’une heure chaste et brève.

Le départagement de la nuit et du jour

Sur le tracé commun marquait une heure brève.

Le déharnachement de tendresse et d’amour

Sur le parvis commun posait une humble trêve.

Le solennel débat du jour et de la nuit

Marquait dans ce silence une invisible trêve.

Et le temps suspendu, dans cet humble réduit

Découpait les contours d’une heure unique et brève.

Le départagement de la nuit et du jour

Sur le double tracé posait comme une trêve.

Le déharnachement de rudesse et d’amour

Sur le double parvis posait une heure brève.

Le solennel débat de la nuit et du jour

Au-dessus de ces fronts suspendait comme un glaive.

Le déharnachement d’allégresse et d’amour

Sur le double parvis posait une heure brève.

Le démantèlement de la nuit et du jour

Sur le double fossé jetait comme une trêve.

Et le désarmement de jeunesse et d’amour

Sur l’éternel débat jetait une heure brève.

Et ce sang qui devait sous la lance romaine

Couler comme la source aux sables du désert

N’était dans un berceau soigneusement couvert

Qu’un peu de vigilance et de tendresse humaine.

Et ce sang qui devait sur le dernier haut lieu

Pleuvoir comme la manne aux déserts de l’exode

N’était dans cette heureuse et molle période

Que l’entrelacement d’un réseau rose et bleu.

Et ce poil qui devait balayer le chemin

N’était pas même encor un peu de poil follet.

Cette barbe souillée au tribunal romain

N’était pas même une ombre et pas même un duvet.

Et cette peau tannée autant qu’un parchemin

Était comme la peau d’un raisin sur la treille,

À l’heure où le frelon et la mouvante abeille

Reviennent se poser sur le pampre romain.

Ainsi l’homme n’était qu’un petit Benjamin,

Un nouveau Benjamin sous un nouveau Joseph.

Et tout l’honneur de l’homme et tout l’espoir humain

Tenaient dans le vaisseau de cette unique nef.

Et tout l’homme n’était qu’un nouveau Benjamin,

Un nouveau Benjamin sous un nouveau Joseph.

Et tout l’avoir de l’homme et tout l’espoir humain

Tenaient en cet instant implacablement bref.

Et tout l’homme n’était qu’un dernier Benjamin,

Un dernier Benjamin sous un dernier Joseph.

Et le salut de l’homme et tout l’espoir humain

Tenaient dans le berceau de cet unique chef.

Le père nourricier était comme un grand frère.

Et ce nouveau Joseph était un frère aîné.

Mais cette autre Rachel était vraiment la mère

Et se penchait vraiment sur un fils nouveau-né.

Et ce fut là vraiment dans un double héritage

Un instant fugitif et presque insaisissable.

Et ce fut là vraiment dans un double partage

Un fils deux fois aimé deux fois impérissable.

Et tout ce sang n’était encor qu’un sang de lait

Fleuri de jeune grâce et riant de bonheur.

Et tous ces jours n’étaient encor qu’un chapelet

De bonheurs enfilés sur le fil de l’honneur.

Et tout ce sang n’était encore qu’un sang de lait

Fleuri de bonne grâce et semé de bonheur.

Et tous ces jours n’étaient encor qu’un chapelet

De beaux jours enfilés au réseau de l’honneur.

Sous le regard de l’âne et le regard du bœuf

Cet enfant reposait dans la pure lumière.

Et dans le jour doré de la vieille chaumière

S’éclairait son regard incroyablement neuf.

L’enfant levait les yeux vers les deux grosses têtes,

Promenant son regard sur ces deux monuments.

Ces voisins lui donnaient d’inconcevables fêtes,

Balançant du château comme deux bâtiments.

Balançant du fronton comme deux grands navires

Balancent des haubans et des courbes châteaux,

Quand la mer est bonace et quand les doux zéphires

S’amusent à jouer dans les porte-manteaux.

L’enfant levait les yeux vers les énormes yeux

Plus profonds et plus doux que l’énorme Océan.

Novice il contemplait dans ce miroir géant

La profondeur des mers et le reflet des cieux.

L’enfant levait les yeux vers ce miroir béant

Où se réfléchissait la bonté de ce monde.

Un amour se peignait sur la face profonde,

Noyé dans le reflet d’un palpable néant.

Le soleil qui passait par les énormes brèches

Éclairait un enfant gardé par du bétail.

Le soleil qui passait par un pauvre portail

Éclairait une crèche entre les autres crèches.

Mais le vent qui soufflait par les énormes brèches

Eût glacé cet enfant qui c’était découvert.

Et le vent qui soufflait par le portail ouvert

Eût glacé dans sa crèche entre les autres crèches

Cet enfant qui dormait en fermant les deux poings

Si ces deux chambellans et ces museaux velus

Et ces gardes du corps et ces deux gros témoins

Pour le garer du froid n’eussent soufflé dessus.

Sous le regard du bœuf et le regard de l’âne

Cet enfant respirait dans son premier sommeil.

Les bêtes calculant dedans leur double crâne

Attendaient le signal de son premier réveil.

Et ces deux gros barbus et ces deux gros bisons

Regardaient s’éclairer la lèvre humide et ronde.

Et ces deux gros poilus et ces deux gros barbons

Regardaient sommeiller le premier roi du monde.

Et ces deux mal tondus et ces sortes d’oursons

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