Ève

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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FIDELI FIDELIS

ÈVE

Jésus parle.

Ô mère ensevelie hors du premier jardin,

Vous n’avez plus connu ce climat de la grâce,

Et la vasque et la source et la haute terrasse,

Et le premier soleil sur le premier matin.

Et les bondissements de la biche et du daim

Nouant et dénouant leur course fraternelle

Et courant et sautant et s’arrêtant soudain

Pour mieux commémorer leur vigueur éternelle,

Et pour bien mesurer leur force originelle

Et pour poser leurs pas sur ces moelleux tapis,

Et ces deux beaux coureurs sur soi-même tapis

Afin de saluer leur lenteur solennelle.

Et les ravissements de la jeune gazelle

Laçant et délaçant sa course vagabonde,

Galopant et trottant et suspendant sa ronde

Afin de saluer sa race intemporelle.

Et les dépassements du bouc et du chevreuil

Mêlant et démêlant leur course audacieuse

Et dressés tout à coup sur quelque immense seuil

Afin de saluer la terre spacieuse.

Et tous ces filateurs et toutes ces fileuses

Mêlant et démêlant l’écheveau de leur course,

Et dans le sable d’or des vagues nébuleuses

Sept clous articulés découpaient la Grande Ourse.

Et tous ces inventeurs et toutes ces brodeuses

Du lacis de leurs pas découpaient des dentelles.

Et ces beaux arpenteurs parmi ces ravaudeuses

Dessinaient des glacis devant des citadelles.

Une création naissante et sans mémoire

Tournante et retournante aux courbes d’un même orbe.

Et la faîne et le gland et le coing et la sorbe

Plus juteux sous les dents que la prune et la poire.

Vous n’avez plus connu la terre maternelle

Fomentant sur son sein les faciles épis,

Et la race pendue aux innombrables pis

D’une nature chaste ensemble que charnelle.

Vous n’avez plus connu ni la glèbe facile,

Ni le silence et l’ombre et cette lourde grappe,

Ni l’océan des blés et cette lourde nappe,

Et les jours de bonheur se suivant à la file.

Vous n’avez plus connu ni cette plaine grasse,

Ni l’avoine et le seigle et leurs débordements,

Ni la vigne et la treille et leurs festonnements,

Et les jours de bonheur se suivant à la trace.

Vous n’avez plus connu ce limon qui s’encrasse

À force d’être épais et d’être nourrissant ;

Vous n’avez plus connu le pampre florissant,

Et la race des blés jaillis pour votre race.

Vous n’avez plus connu l’arbre chargé de pommes

Et pliant sous le faix dans la mûre saison ;

Vous n’avez plus connu devant votre maison

Les blés enfants jaillis pour les enfants des hommes.

Ce qui depuis ce jour est devenu la fange

N’était encor qu’un lourd et plastique limon ;

Et la Sagesse même et le roi Salomon

N’eût point départagé l’homme d’avecque l’ange.

Ce qui depuis ce jour est devenu la somme

S’obtenait sans total et sans addition ;

Et la Sagesse assise au coteau de Sion

N’eût point dépareillé l’ange d’avecque l’homme.

Vous n’avez plus connu ni cette plaine rase,

Ni le secret ravin aux pentes inclinées,

Ni le mouvant tableau des ombres déclinées.

Ni ces vallons plus pleins que le flanc d’un beau vase.

Vous n’avez plus connu les saisons couronnées

Dansant le même pas devant le même temps ;

Vous n’avez plus connu vers le même printemps

Le long balancement des saisons prosternées.

Vous n’avez plus connu les fleurs nouvelles-nées

Jaillissant des sommets en énormes cascades ;

Vous n’avez plus connu les profondes arcades,

Et du haut des cyprès les ombres décernées.

Vous n’avez plus connu les naissantes années

Jaillissant comme un chœur du haut du jeune temps ;

Vous n’avez plus connu vers un jeune printemps

Le chaste enlacement des saisons alternées.

Vous n’avez plus connu les saisons discernées

Par un égal bonheur au creux d’un même temps ;

Vous n’avez plus connu vers un égal printemps

L’égal déroulement des saisons gouvernées.

Vous n’avez plus connu les saisons retournées

Vers un égal bonheur et vers le même temps ;

Vous n’avez plus connu vers le même printemps

Le souple enroulement des saisons détournées.

Vous n’avez plus connu de l’un à l’autre pôle

La terre balancée ainsi qu’une nacelle ;

Et le désistement et le retrait d’épaule

D’une saison périe encor que jouvencelle.

Vous n’avez plus connu de l’un à l’autre pôle

La terre balancée ainsi qu’un beau trois-mâts ;

Et le renoncement, l’effacement d’épaule

De la saison qui meurt au retour des frimas.

Vous n’avez plus connu de l’un à l’autre pôle

La terre balancée ainsi qu’un bâtiment ;

Et le détournement et la blancheur d’épaule

D’une saison qui meurt pour éternellement.

Ce qui depuis ce jour est devenu la boue

Était alors le suc de la féconde terre.

Et nul ne connaissait la peine héréditaire.

Et nul ne connaissait la houlette et la houe.

Ce qui depuis ce jour est devenu la mort

N’était qu’un naturel et tranquille départ.

Le bonheur écrasait l’homme de toute part.

Le jour de s’en aller était comme un beau port.

Les bonheurs qui tombaient faisaient un déversoir,

Le silence de l’âme était comme un étang.

Le soleil qui montait faisait un ostensoir

Et se répercutait dans un ciel éclatant.

Les vapeurs qui montaient faisaient un encensoir.

Et les cèdres faisaient de hautes barricades.

Et les jours de bonheur étaient des colonnades.

Et tout se reposait dans le calme du soir.

Et la terre n’était qu’un vaste reposoir.

Et les fruits toujours prêts sur les rameaux de l’arbre,

Et les jours toujours prêts sur les tombeaux de marbre

Ne faisaient qu’un immense et temporel dressoir.

Et la terre n’était qu’un jardin bocager.

Et les fruits alignés aux étages de l’arbre,

Et les jours alignés sur les âges de marbre

Ne faisaient qu’un immense et temporel verger.

Et la terre n’était qu’un vaste potager.

Et l’homme accoutumé parmi ces plates-bandes,

Respecté de la bête administrait ces bandes

Ainsi qu’un amiable et naturel berger.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Se reposait penché sur sa création.

Et l’amour filial et l’amour paternel

Se nourrissaient d’hommage et de libation.

Et Dieu lui-même juste ensemble qu’éternel

Avait pesé le monde au gré de sa balance.

Et il considérait d’un regard paternel

L’homme de son image et de sa ressemblance.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que la fleur d’un jeune âge.

Et père il regardait d’un regard paternel

Le monde rassemblé comme un humble village.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que la nuit et le jour.

Et père il contemplait d’un regard paternel

Le monde au coin d’un bois jeté comme un gros bourg.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que le temps et que l’âge ;

Père il considérait d’un regard paternel

Le monde circonscrit ainsi qu’un beau village.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est qu’un tour et qu’un retour.

Et père il contemplait d’un regard paternel

Le monde rassemblé comme un énorme bourg.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que le temps de l’année.

Immuable il voyait d’un regard paternel

Passer parmi ses sœurs la saison couronnée.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que le temps et le lieu.

Calme et laissant descendre un regard paternel,

Il voyait ce que c’est que le reflet de Dieu.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que le temps et le lieu.

Calme et laissant tomber un regard paternel,

Il voyait ce que c’est que l’image de Dieu.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que le temps et l’espace.

Père il considérait d’un regard paternel

Ce que c’est que d’un monde éphémère et qui passe.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est qu’un monde qui dit oui.

Fleuriste il regardait d’un regard paternel

L’épanouissement d’un monde épanoui.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est qu’un espace étendu.

Fixe il considérait d’un regard paternel

L’évanouissement d’un monde détendu.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que les jeux du jeune âge.

Calme et laissant poser son regard paternel

Il se considérait dans l’homme son image.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que les vœux du jeune âge.

Provident il voyait d’un regard paternel

Le monde se dresser pour cet appareillage.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est qu’enfants du premier âge.

Intègre il regardait d’un regard paternel

Le monde appareiller le long d’un beau rivage.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que jeunes nourrissons.

Père il considérait d’un regard paternel

La plus jeune gamine et les derniers bessons.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que jeunes jouvenceaux.

Père il considérait d’un regard paternel

Une mère penchée au bord de deux berceaux.

Dieu lui-même penché sur l’amour éternelle

La revoyait fleurir dans de pauvres hameaux.

Père il considérait une amour maternelle

Doublement partagée entre deux beaux jumeaux.

Dieu lui-même penché sur l’amour solennelle

La regardait fleurir au fin fond des hameaux.

Père il considérait une amour fraternelle

Déjà communiquée entre deux beaux jumeaux.

Dieu lui-même penché sur la fleur éternelle

La regardait fleurir aux pointes des rameaux.

Dieu lui-même penché sur l’amour fraternelle

La regardait germer dans le cœur des Gémeaux.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que les ris du jeune âge.

Intègre il regardait d’un regard paternel

Le monde se grouper comme un beau voisinage.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que les pleurs du jeune âge.

Intègre il regardait d’un regard paternel

Le monde commencer son long pèlerinage.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que les cris du jeune âge.

Intègre il regardait d’un regard paternel

Le monde appareiller le long de ce rivage.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que baisers du jeune âge.

Intègre il regardait d’un regard paternel

Le monde lever l’ancre au bord de ce voyage.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que les soins du jeune âge.

Anxieux il voyait d’un regard paternel

Le monde appareiller au seuil de ce naufrage.

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que le progrès de l’âge.

D’un regard toujours jeune et toujours paternel

Il regardait vieillir un monde jeune et sage.

Et Dieu lui-même sage ensemble qu’éternel

Considérait son œuvre et trouvait qu’il est bon.

Du premier diamant jusqu’au dernier charbon,

Il enveloppait tout d’un regard paternel.

Et Dieu lui-même bon ensemble qu’éternel

Considérait son œuvre et trouvait qu’il est bien

Et qu’il était parfait et qu’il n’y manquait rien

Et que tout déroulait un ordre solennel.

Et la création était comme une tour

Qui s’élève au-dessus d’un immense palais.

Et le temps et l’espace assuraient les relais.

Et les jours de bonheur étaient comme un seul jour.

Et les fidélités étaient comme une tour.

Et le temps et l’espace en étaient les valets.

Et le temps et l’espace assuraient les délais.

Et les fidélités étaient un seul amour.

Un Dieu lui-même auteur ensemble qu’éternel

Considérait son œuvre et disait qu’il est bon.

De la fleur de pommier jusqu’au dernier chardon,

Il enveloppait tout d’un regard paternel.

Un Dieu lui-même auguste ensemble qu’éternel

Ne voyait que décence et qu’amour filial.

Et le monde d’esprit et le monde charnel

N’étaient devant ses yeux qu’un temple lilial.

Un Dieu lui-même père ensemble qu’éternel

Voyait partout ses fils et les fils de ses fils.

Et les champs de méteil et les champs de maïs

Étaient devant ses yeux une nappe d’autel.

Un Dieu lui-même neuf ensemble qu’éternel

Regardait l’univers comme un immense don.

Un monde sans offense, un monde sans pardon

Développait les plis d’un ordre solennel.

Un Dieu nouveau lui-même ensemble qu’éternel

Regardait ce que c’est que jeune nouveauté.

Père et laissant tomber un regard paternel,

Il voyait ce que c’est que naissante beauté.

Un bon Dieu bienveillant ensemble qu’éternel

Considérait son œuvre et trouvait qu’il est pur.

Un Dieu cultivateur, économe et réel

Voyait jaunir le seigle et trouvait qu’il est mûr.

Un beau Dieu statuaire ensemble qu’éternel

Considérait son œuvre et trouvait qu’il est beau.

Et le premier bercail et le dernier tombeau

N’étaient qu’un même asile égal et fraternel.

Vous n’avez plus connu ce manteau de bonheur

Jeté sur tout un monde et de béatitude,

Et ce fleuve et ce flot et cette plénitude,

Et ce consentement aux règles de l’honneur.

Vous n’avez plus connu ce manteau de tendresse

Jeté sur l’âme même et ce manteau d’honneur.

Vous n’avez plus connu cette chaste caresse

Et ce consentement aux règles du bonheur.

Vous n’avez plus connu ce manteau de bonté

Jeté sur tout un monde et cette bienveillance,

Et cette multitude et l’antique vaillance,

Et cette solitude et cette fermeté.

Vous n’avez plus connu ce manteau de satin

Jeté sur tout un peuple et dans cette allégresse

Tout un monde gonflé de la même tendresse

Depuis le ras du sol jusqu’au dernier gradin.

Vous n’avez plus connu cet auguste festin,

Et la sève et le sang plus purs qu’une rosée.

La jeune âme avait mis sa robe d’épousée,

Et la terre fleurait la lavande et le thym.

Et le jeune homme corps était alors si chaste

Que le regard de l’homme était un lac profond.

Et le bonheur de l’homme était alors si vaste

Que la bonté de l’homme était un puits sans fond.

Vous n’avez plus connu l’innocence du monde

Et les greniers bondés jusque sur le portail.

Vous n’avez plus connu cette race féconde

Et les prés débordant d’un immense bétail.

Vous n’avez plus connu qu’un sévère destin.

Vous n’avez plus connu la terre reposée.

Vous n’avez plus connu qu’un amour clandestin.

Vous n’avez plus connu la terre déposée.

Vous n’avez plus connu les blés inépuisables

Et les gerbes montant à l’assaut des greniers.

Vous n’avez plus connu les vignes inlassables

Et les grappes montant à l’assaut des paniers.

Vous n’avez plus connu les pas ineffaçables,

Et les moissons montant sous le vol des abeilles.

Les vendanges montant à l’assaut des corbeilles.

Les pas des vendangeurs dans les chemins de sables.

Vous n’avez plus connu les puits intarissables,

Et les moissons montant à l’assaut de la meule.

Vous n’avez plus connu qu’une âme errante et seule

Et des pas soupçonneux sur des chemins de sables.

Vous n’avez plus connu les jours impérissables,

Et les raisins montant à l’assaut du pressoir.

Et les treilles montant à l’assaut du dressoir.

Et des pas fastueux sur des chemins de sables.

Vous n’avez plus connu les blés involontaires,

Vous n’avez plus connu que de pauvres labours.

Vous n’avez plus connu que de pauvres amours.

Vous n’avez plus connu que des blés réfractaires.

Vous n’avez plus connu les blés inoubliables.

Vous n’avez plus connu que des jours moissonnés.

Et du haut du coteau des pins découronnés.

Et le commencement des jours inexpiables.

Vous n’avez plus connu que des puits tarissables,

Et sur de maigres champs de plus maigres labours.

Et sur de maigres ans de plus maigres amours.

Et du haut du plateau des cèdres pourrissables.

Et du haut du péché des âmes corruptibles.

Et du haut de la treille un pampre périssable.

Et du haut de l’orgueil l’envie impérissable.

Et du haut de l’amour des haines putrescibles.

Et du haut du bonheur la mort et l’épouvante,

Et du haut de l’honneur le travail et la peine.

Et du haut de l’amour l’amertume et la haine.

Et la honte maîtresse et la honte servante.

Et du haut de la mort la borne infranchissable,

Et la foi toujours pleine et toujours décevante.

Et du haut du destin le sort inconnaissable.

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