Ève (page 12)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Regardaient s’éclairer la face rose et blonde.

Et ces museaux pointus et ces deux gros garçons

Regardaient respirer le premier roi du monde.

Et ces deux tard-venus et ces deux vieux garçons

Regardaient s’éclairer la face humide et fraîche.

Et tous deux s’avançant au-dessus de la crèche

Regardaient reposer le roi des nations.

Et ces deux vieux bourrus et ces parfaits notaires

Regardaient cette face internelle et profonde.

Et ces deux gros joufflus et ces protonotaires

Regardaient sommeiller le plus beau roi du monde.

Et ces pattes pelus et ces ambassadeurs

Considéraient la bouche ouverte et toute ronde.

Et ces deux gros zébus et ces deux commandeurs

Considéraient cet être où tout être se fonde.

Ainsi ces deux tortus, ainsi ces deux gros pères

Considéraient la face éblouissante et blonde.

Ainsi ces deux bossus, ainsi ces deux compères

Regardaient ce premier que tout être seconde.

Ainsi ces deux ventrus, ainsi ces beaux garçons

Contemplaient cette face épanouie et ronde.

Ainsi ces deux repus et ces beaux nourrissons

Le regardaient dormir pour le salut du monde.

Et ces avantageux et ces deux vieux grognons

Opinaient du museau vers un jeune bambin.

Et ces deux partageux et ces deux compagnons

Laissaient tomber leur nez sur ce pauvre gamin.

Et ces chapeaux pointus et ces deux esprits forts

Dominaient de très haut cet enfant ingénu.

Et ces deux yeux ouverts comme deux grands sabords

Considéraient de haut cet enfant pauvre et nu.

Et ces deux gros mafflus et ces croquemitaines

Regardaient cet enfant comme un superbe fils.

Et ces deux gros pansus et ces plein de maïs

Regardaient le vainqueur des plus gros capitaines.

Et ces mufles savants et ces intelligences

Déploraient cet état où nous l’avons laissé.

Et ces deux pleins d’esprit et ce couple empressé

En soi-même blâmaient de telles négligences.

Et ces deux grands docteurs et ces deux bonnets d’ânes

Déploraient l’abandon où nous l’avons laissé.

Et ces deux pleins de cœur et ce couple enchâssé

Ruminaient des pensers qui fuyaient sous ces crânes.

Ainsi ces deux experts et ces fins connaisseurs,

D’un mufle balancé pesaient le divin fils.

Et ces deux courbatus et ces pleins de maïs

Faisaient les entendus et les intercesseurs.

Ainsi ces deux grison et ces deux amateurs

D’un mufle audacieux jugeaient le fils de l’homme.

Et ces deux rebondis et ces consommateurs

Mesuraient cet enfant qui poursuivait son somme.

Ainsi ces beaux tendrons, ainsi ces fins diseurs

D’un mufle précieux jaugeaient le fils unique.

Par-devant ces messieurs commissaires-priseurs

L’enfant comparaissait dans sa pauvre tunique.

Et ces deux paysans et ces deux potentats

D’un mufle officieux pesaient le roi mon maître.

Et ces deux présidents et ces hommes d’États

Considéraient cet être où se fonde tout être.

Et ces gouvernements et ces deux majordomes

Du haut de leur museau pesaient le Grand Dauphin.

Et ces deux renchéris et ces deux museau fin

Contemplaient l’héritier des rois et des royaumes.

Et ces deux prébendés et ces deux gros chanoines

Contemplaient le seigneur du siècle et de la règle.

Et ces deux débridés et ces deux premiers moines

Contemplaient le seigneur de l’avoine et du seigle.

Et ces hommes du peuple et ces représentants

Du haut de leur grandeur pesaient ce petit frère.

Et ces hommes de tête et ces deux compétents

Du haut de leur grosseur narguaient ce petit père.

Et ces deux prévoyants et ces deux économes

Veillaient de tout leur poids sur le roi notre sire.

Et ces deux surveillants et ces deux gros bonhommes

Pensaient de tout leur poids et cherchaient à s’instruire.

Et ces deux bienveillants et ces chevau légers

Pensaient de tout leur poids et cherchaient à déduire.

Et ces hommes de biens et ces galants bergers

Dansaient de tout leur poids et cherchaient à séduire.

Et ces deux pleins de paille et ces deux présidents

D’un mufle gracieux pesaient le roi mon frère.

Et ces deux pleins d’avoine et ces deux résidents

D’un mufle astucieux interrogeaient la mère.

Et ces deux pleins d’astuce et ces deux gros sergents

D’un mufle soucieux pesaient le roi mon frère.

Et ces pleins de tendresse et ces pleins de misère

Faisaient les radieux et les intelligents.

Et ces deux amoureux et ces deux beaux athlètes

Jouaient leur double jeu pour ce maigre public.

Et ces deux langoureux et ces rudes ascètes

S’adoucissaient un peu pour ce jeune laïc.

Et ces hommes de poids, ces administrateurs

Dans leur double cerveau calculaient la dépense.

Et ces législateurs et ces conservateurs

Balançaient leurs beaux flancs parmi leur double panse.

Et ces hallebardiers montaient leur double garde.

Et ce pertuisaniers faisaient la double haie.

Et ces gonfalonniers arboraient leur cocarde :

Deux pennons de poils blancs coupés par une raie.

Et ces prétentieux et ces estimateurs

Voyaient de près celui que nous n’avons pas vu.

Et ces deux donateurs et ces adorateurs

Gardaient ce fils de Dieu que nous avons perdu.

Et ces laborieux et ces deux gros fidèles

Possédaient cet enfant que nous n’avons pas eu.

Et ces industrieux et ces deux haridelles

Gardaient ce fils de Dieu que nous avons vendu.

Et ces maîtres de l’homme et ces gouvernateurs

Gouvernaient cet enfant que nous n’avons pas su.

Et ces préfets de Rome et ces procurateurs

Gardaient ce fils de Dieu que nous n’avons pas pu.

Et ces deux gros bedons, ces hommes d’importance

Laissaient leur bel esprit courir la pretentaine.

Et à notre défaut et par notre inconstance

Ils veillaient cet enfant dans sa maigre futaine.

Et notre incohérence et notre inconsistance

Abandonnaient l’enfant à ces deux beaux danseurs.

Et notre suffisance et notre inadvertance

Abandonnaient l’enfant à ces deux grands penseurs.

Et notre ingratitude et notre incompétence

Abandonnaient l’enfant à ces pauvres censeurs.

Et notre turpitude et notre impénitence

Abandonnaient l’enfant à ses vrais défenseurs.

Et notre platitude et notre inexistence

Abandonnaient l’enfant à ces deux connétables.

Et notre quiétude et notre intermittence

Abandonnaient l’enfant à ces deux gros comptables.

Et ces deux estafiers et ces deux gros gendarmes

Autour du bel enfant montaient leur double garde.

Or cet enfant venu pour notre sauvegarde,

Où l’avons-nous laissé dans le fracas des armes.

Et les pauvres moutons eussent donné leur laine

Avant que nous n’eussions donné notre tunique.

Et ces deux gros pandours donnaient vraiment leur peine.

Et nous qu’avons-nous mis aux pieds du fils unique.

Avons nous répandu les cendres de nos haines

Comme un manteau d’argent sous des pieds adorés.

Avons-nous répandu le sable de nos peines

Comme un tapis d’argent aux reflets mordorés.

Avons-nous répandu par les champs de la plaine

Notre fumier d’orgueil et d’ostentation.

Avons-nous recueilli dans l’urne grave et pleine

Les grâces de détresse et de contrition.

Avons-nous déroulé le tissu de nos jours

Sur le parvis de marbre et dans le beau jardin.

Avons-nous déroulé l’ombre de nos amours

Entre l’ombre de l’arbre et le premier gradin.

Avons-nous déroulé le fil de nos discours

Entre la porte d’or et la porte de corne.

Avons-nous déroulé l’écheveau de nos jours

Entre le premier terme et la dernière borne.

Avons-nous déroulé tout le long des sentiers

Le long défilement des soins de chaque jour.

Avons-nous apporté vers un unique amour

Des cœurs incirconcis et des êtres entiers.

Avons-nous déroulé dans les grandes allées

Le large déploiement des vœux de chaque jour.

Avons-nous concentré sur un unique amour

Le long recensement des peines revélées.

Avons-nous apporté dans un noble séjour

Le long recordements des amours et des haines.

Avons-nous fait monter sur la plus haute tour

Le vaste isolement des oublis et des peines.

Avons-nous déposé sous les pieds les plus chers

L’écheveau démêlé d’un immense concours.

Avons-nous apporté notre faible secours

Et notre aide débile à des plus pauvres clercs.

Sommes-nous revenus par un noble détour

Vers le retournement de nos jeunes années.

Pourrons-nous remonter par un dernier retour

Jusqu’au recouvrement de nos jeunes journées.

Avons-nous apporté vers un dernier séjour

Le long recolement de nos jours de jeunesse.

Avons-nous fait monter sur la plus haute tour

Le vaste isolement de nos jours de détresse.

Avons-nous déroulé le fil de nos terreurs

Entre le tribunal et le pied de la croix.

Avons-nous replié le fil de nos erreurs

Pour en désentraver les pieds du roi des rois.

Avons-nous déroulé le fil de nos amours

Entre le Voici l’homme et l’interrogatoire.

Avons-nous déroulé sur le seuil du prétoire

Comme un manteau d’argent le manteau de nos jours.

Avons-nous déroulé le fil de nos discours

Entre le fils de l’homme et le procurateur.

Avons-nous étendu le manteau de nos jours

Des pieds du blasphémé jusqu’au blasphémateur.

Avons-nous déroulé le fil de nos amours

Comme un écheveau d’or aux pieds du fils de l’homme.

Avons-nous déroulé le manteau de nos jours

Entre le roi des Juifs et le préfet de Rome.

Avons-nous déroulé le manteau de nos peines,

Plus profond, plus épais qu’un écheveau d’amour.

Avons-nous délivré du réseau de nos haines

Les pieds immaculés du roi du dernier jour.

Avons-nous déroulé ces toisons et ces laines,

Plus moites de regrets qu’un écheveau d’amour.

Avons-nous libéré du fatras de nos haines

Les pieds silencieux du roi du dernier jour.

Avons-nous déposé l’escabeau de nos fronts

Sous les pieds les plus chers et les plus malheureux.

Avons-nous étendu le manteau de nos vœux

Entre une face auguste et les derniers affronts.

Avons-nous étendu le manteau de nos peines

Sur l’usure et les trous d’une pauvre tunique.

Avons-nous replié le tissu de nos haines

Pour en désentraver les pieds du fils unique.

Avons-nous incliné le fronton de nos têtes

Pour servir d’escabeau sous les pieds les plus chers.

Avons-nous déroulé le manteau de nos fêtes

Pour en vêtir le pauvre en plein cœur des hivers.

Avons-nous déposé l’escabeau de nos fronts

Sous les pieds les plus chers et les plus malheureux.

Avons-nous essuyé des larmes de nos yeux

La poussière et la boue et les derniers affronts.

Avons-nous incliné l’escabeau de nos têtes

Sous les pieds les plus chers et les plus révérés.

Avons-nous revêtu du manteau de nos fêtes

Le pauvre le plus pauvre entre le plus sacrés.

Avons-nous déposé l’escabeau de nos fronts

Sous les pieds les plus chers et sous les plus sanglants.

Avons-nous essuyé des linges les plus blancs

La marque du baiser et des derniers affronts.

Avons-nous soutenu des genoux chancelants.

Les avons-nous baisés jusqu’au seuil des tombeaux.

Avons-nous soutenu les pas les plus tremblants

Et les pas les plus chers et les pas les plus beaux.

Avons-nous étendu sous des pas chancelants

Les paumes de nos mains comme des escabeaux.

Avons-nous essuyé des linges les plus blancs

Les pieds les plus souillés et les pieds les plus beaux.

Avons-nous étendu le manteau de tendresse

Sous les pieds les plus purs et sous les plus meurtris.

Avons-nous replié le tissu de paresse

Pour en désentraver les pieds de ces proscrits.

Avons-nous étendu le manteau de noblesse

Sous les pieds les plus neufs et sous les plus flétris.

Avons-nous replié le tissu de sagesse

Pour en désentraver ces pieds endoloris.

Avons-nous effeuillé la lavande et le thym

Sous les pieds les plus purs et sous les plus aimés.

Avons-nous déployé le silence latin

Sous les pieds les plus doux et les plus embaumés.

Avons-nous étendu comme un manteau de fleurs

Nos oraisons, nos vœux et nos recueillements.

Avons-nous étendu le rideau de nos pleurs

Entre le fils de l’homme et nos délaissements.

Avons-nous délavé du ruisseau de nos larmes

Ces pieds percés de clous et ces membres sanglants.

Avons-nous exposé nos reins, nos dos, nos flancs

Entre le fils de l’homme et ses quatre gendarmes.

Avons-nous essuyé de nos mouchoirs de poche

Ces yeux perdus de larme et ce front ruisselant.

Avons-nous essuyé du linge le plus blanc

Notre plus proche frère et notre ami plus proche.

Avons-nous essuyé des nappes de nos tables

Ce corps incorruptible et ce corps pantelant.

Avons-nous essuyé du linge le plus blanc

Le maître de nos rois et de nos connétables.

Avons-nous recueilli dans un dernier linceul

Ce corps incorrompu, ces membres déliés.

Avons-nous pas laissé mélancolique et seul

Ce grand corps détendu, ces jarrets dépliés.

Avons-nous recueilli dans un dernier suaire

Ce long corps dépendu, ces membres oubliés.

Avons-nous recueilli dans un drap mortuaire

Ces membres confondus, ces secrets publiés.

Avons-nous introduit la force de nos bras

Entre le dos saignant et la lourde matraque.

Valons-nous ces valets, ces varlets gros et gras

Qui gardaient leur seigneur au fond d’une baraque.

Ces deux beaux animaux retenaient leur haleine,

Tremblant de réveiller l’enfant expiatoire.

Et les touffes de buis semé de marjolaine

Achevaient d’embaumer ce premier oratoire.

Et ces deux hommes d’arme et ces vrais Bourguignons

Autour du fils de Dieu montaient une humble garde.

Et notre intermittence aidant notre mégarde,

Nous laissâmes l’enfant à ces deux gros Gascons.

Et ces deux gros dodus et ces deux bons apôtres

Auprès du divin maître avaient pris leur service.

Et ces bourgeois cossus et ces mangeurs d’épeautres

Auprès du Grand-Dauphin poursuivaient leur office.

Ainsi l’enfant dormait sous ce double museau,

Comme un prince du sang gardé par des nourrices.

Et ses amusements et ses jeunes caprices

Reposaient dans le creux de ce pauvre berceau.

L’âne ne savait pas par quel chemin de palmes

Un jour il porterait jusqu’en Jérusalem

Dans la foule à genoux et dans des matins calmes

L’enfant alors éclos aux murs de Bethléem.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier matin.

Il allait commencer quelle immense journée.

La robe du soleil, un instant détournée,

Lui versait le reflet d’un manteau de satin.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier matin.

Il allait commencer Dieu sait quelle journée.

Il allait commencer une éternelle année.

Il allait commencer quel immense destin.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier destin.

Il allait commencer quelle immense fortune.

Ainsi l’enfant dormait dans sa blonde infortune.

Il allait commencer quel immense festin.

Ainsi l’enfant dormait dans cette pénurie.

Il allait commencer quelle immense fortune.

Ainsi l’enfant dormait à côté de Marie.

Elle allait commencer quelle immense infortune.

Ainsi l’enfant dormait dans sa première aurore.

Il allait commencer quelle immense saison.

Ainsi l’enfant dormait et reposait encore

Avant de commencer quelle immense maison.

Ainsi l’enfant dormait dans son jour et son aube.

Il allait commencer le cercle de quel temps.

Il allait commencer quel immense printemps.

Comme un torrent gonflé qui pèse sur une aube,

La grâce allait peser sur le monde romain.

Et l’enfant endormi dans son jour et son aube,

Comme un prêtre vêtu de l’étole et de l’aube,

Allait appareiller pour quel nouveau chemin.

La grâce allait peser sur l’appareil humain.

Et l’enfant qui dormait aux prémisses de l’aube,

Comme un prêtre vêtu de l’étole et de l’aube,

Allait inaugurer quel appareil romain.

Ainsi l’enfant dormait aux roses de l’aurore.

Il allait commencer quelle innombrable année.

Il allait commencer quelle énorme journée.

Il allait commencer quel appareil encore.

Ainsi l’enfant dormait dans le règne herbivore.

Et la belle et la bête autour de lui veillaient.

Ainsi l’enfant dormait dans la faune et la flore

Et la belle et la bête autour de lui priaient.

Ainsi l’enfant dormait au royaume herbivore

Avant de commencer quelle immense pâture.

Ainsi l’enfant dormait dans la faune et la flore.

Avant de commencer quelle immense nature.

Ainsi l’enfant dormait dans le règne herbivore.

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