Ève (page 12)
Regardaient s’éclairer la face rose et blonde.
Et ces museaux pointus et ces deux gros garçons
Regardaient respirer le premier roi du monde.
Et ces deux tard-venus et ces deux vieux garçons
Regardaient s’éclairer la face humide et fraîche.
Et tous deux s’avançant au-dessus de la crèche
Regardaient reposer le roi des nations.
Et ces deux vieux bourrus et ces parfaits notaires
Regardaient cette face internelle et profonde.
Et ces deux gros joufflus et ces protonotaires
Regardaient sommeiller le plus beau roi du monde.
Et ces pattes pelus et ces ambassadeurs
Considéraient la bouche ouverte et toute ronde.
Et ces deux gros zébus et ces deux commandeurs
Considéraient cet être où tout être se fonde.
Ainsi ces deux tortus, ainsi ces deux gros pères
Considéraient la face éblouissante et blonde.
Ainsi ces deux bossus, ainsi ces deux compères
Regardaient ce premier que tout être seconde.
Ainsi ces deux ventrus, ainsi ces beaux garçons
Contemplaient cette face épanouie et ronde.
Ainsi ces deux repus et ces beaux nourrissons
Le regardaient dormir pour le salut du monde.
Et ces avantageux et ces deux vieux grognons
Opinaient du museau vers un jeune bambin.
Et ces deux partageux et ces deux compagnons
Laissaient tomber leur nez sur ce pauvre gamin.
Et ces chapeaux pointus et ces deux esprits forts
Dominaient de très haut cet enfant ingénu.
Et ces deux yeux ouverts comme deux grands sabords
Considéraient de haut cet enfant pauvre et nu.
Et ces deux gros mafflus et ces croquemitaines
Regardaient cet enfant comme un superbe fils.
Et ces deux gros pansus et ces plein de maïs
Regardaient le vainqueur des plus gros capitaines.
Et ces mufles savants et ces intelligences
Déploraient cet état où nous l’avons laissé.
Et ces deux pleins d’esprit et ce couple empressé
En soi-même blâmaient de telles négligences.
Et ces deux grands docteurs et ces deux bonnets d’ânes
Déploraient l’abandon où nous l’avons laissé.
Et ces deux pleins de cœur et ce couple enchâssé
Ruminaient des pensers qui fuyaient sous ces crânes.
Ainsi ces deux experts et ces fins connaisseurs,
D’un mufle balancé pesaient le divin fils.
Et ces deux courbatus et ces pleins de maïs
Faisaient les entendus et les intercesseurs.
Ainsi ces deux grison et ces deux amateurs
D’un mufle audacieux jugeaient le fils de l’homme.
Et ces deux rebondis et ces consommateurs
Mesuraient cet enfant qui poursuivait son somme.
Ainsi ces beaux tendrons, ainsi ces fins diseurs
D’un mufle précieux jaugeaient le fils unique.
Par-devant ces messieurs commissaires-priseurs
L’enfant comparaissait dans sa pauvre tunique.
Et ces deux paysans et ces deux potentats
D’un mufle officieux pesaient le roi mon maître.
Et ces deux présidents et ces hommes d’États
Considéraient cet être où se fonde tout être.
Et ces gouvernements et ces deux majordomes
Du haut de leur museau pesaient le Grand Dauphin.
Et ces deux renchéris et ces deux museau fin
Contemplaient l’héritier des rois et des royaumes.
Et ces deux prébendés et ces deux gros chanoines
Contemplaient le seigneur du siècle et de la règle.
Et ces deux débridés et ces deux premiers moines
Contemplaient le seigneur de l’avoine et du seigle.
Et ces hommes du peuple et ces représentants
Du haut de leur grandeur pesaient ce petit frère.
Et ces hommes de tête et ces deux compétents
Du haut de leur grosseur narguaient ce petit père.
Et ces deux prévoyants et ces deux économes
Veillaient de tout leur poids sur le roi notre sire.
Et ces deux surveillants et ces deux gros bonhommes
Pensaient de tout leur poids et cherchaient à s’instruire.
Et ces deux bienveillants et ces chevau légers
Pensaient de tout leur poids et cherchaient à déduire.
Et ces hommes de biens et ces galants bergers
Dansaient de tout leur poids et cherchaient à séduire.
Et ces deux pleins de paille et ces deux présidents
D’un mufle gracieux pesaient le roi mon frère.
Et ces deux pleins d’avoine et ces deux résidents
D’un mufle astucieux interrogeaient la mère.
Et ces deux pleins d’astuce et ces deux gros sergents
D’un mufle soucieux pesaient le roi mon frère.
Et ces pleins de tendresse et ces pleins de misère
Faisaient les radieux et les intelligents.
Et ces deux amoureux et ces deux beaux athlètes
Jouaient leur double jeu pour ce maigre public.
Et ces deux langoureux et ces rudes ascètes
S’adoucissaient un peu pour ce jeune laïc.
Et ces hommes de poids, ces administrateurs
Dans leur double cerveau calculaient la dépense.
Et ces législateurs et ces conservateurs
Balançaient leurs beaux flancs parmi leur double panse.
Et ces hallebardiers montaient leur double garde.
Et ce pertuisaniers faisaient la double haie.
Et ces gonfalonniers arboraient leur cocarde :
Deux pennons de poils blancs coupés par une raie.
Et ces prétentieux et ces estimateurs
Voyaient de près celui que nous n’avons pas vu.
Et ces deux donateurs et ces adorateurs
Gardaient ce fils de Dieu que nous avons perdu.
Et ces laborieux et ces deux gros fidèles
Possédaient cet enfant que nous n’avons pas eu.
Et ces industrieux et ces deux haridelles
Gardaient ce fils de Dieu que nous avons vendu.
Et ces maîtres de l’homme et ces gouvernateurs
Gouvernaient cet enfant que nous n’avons pas su.
Et ces préfets de Rome et ces procurateurs
Gardaient ce fils de Dieu que nous n’avons pas pu.
Et ces deux gros bedons, ces hommes d’importance
Laissaient leur bel esprit courir la pretentaine.
Et à notre défaut et par notre inconstance
Ils veillaient cet enfant dans sa maigre futaine.
Et notre incohérence et notre inconsistance
Abandonnaient l’enfant à ces deux beaux danseurs.
Et notre suffisance et notre inadvertance
Abandonnaient l’enfant à ces deux grands penseurs.
Et notre ingratitude et notre incompétence
Abandonnaient l’enfant à ces pauvres censeurs.
Et notre turpitude et notre impénitence
Abandonnaient l’enfant à ses vrais défenseurs.
Et notre platitude et notre inexistence
Abandonnaient l’enfant à ces deux connétables.
Et notre quiétude et notre intermittence
Abandonnaient l’enfant à ces deux gros comptables.
Et ces deux estafiers et ces deux gros gendarmes
Autour du bel enfant montaient leur double garde.
Or cet enfant venu pour notre sauvegarde,
Où l’avons-nous laissé dans le fracas des armes.
Et les pauvres moutons eussent donné leur laine
Avant que nous n’eussions donné notre tunique.
Et ces deux gros pandours donnaient vraiment leur peine.
Et nous qu’avons-nous mis aux pieds du fils unique.
Avons nous répandu les cendres de nos haines
Comme un manteau d’argent sous des pieds adorés.
Avons-nous répandu le sable de nos peines
Comme un tapis d’argent aux reflets mordorés.
Avons-nous répandu par les champs de la plaine
Notre fumier d’orgueil et d’ostentation.
Avons-nous recueilli dans l’urne grave et pleine
Les grâces de détresse et de contrition.
Avons-nous déroulé le tissu de nos jours
Sur le parvis de marbre et dans le beau jardin.
Avons-nous déroulé l’ombre de nos amours
Entre l’ombre de l’arbre et le premier gradin.
Avons-nous déroulé le fil de nos discours
Entre la porte d’or et la porte de corne.
Avons-nous déroulé l’écheveau de nos jours
Entre le premier terme et la dernière borne.
Avons-nous déroulé tout le long des sentiers
Le long défilement des soins de chaque jour.
Avons-nous apporté vers un unique amour
Des cœurs incirconcis et des êtres entiers.
Avons-nous déroulé dans les grandes allées
Le large déploiement des vœux de chaque jour.
Avons-nous concentré sur un unique amour
Le long recensement des peines revélées.
Avons-nous apporté dans un noble séjour
Le long recordements des amours et des haines.
Avons-nous fait monter sur la plus haute tour
Le vaste isolement des oublis et des peines.
Avons-nous déposé sous les pieds les plus chers
L’écheveau démêlé d’un immense concours.
Avons-nous apporté notre faible secours
Et notre aide débile à des plus pauvres clercs.
Sommes-nous revenus par un noble détour
Vers le retournement de nos jeunes années.
Pourrons-nous remonter par un dernier retour
Jusqu’au recouvrement de nos jeunes journées.
Avons-nous apporté vers un dernier séjour
Le long recolement de nos jours de jeunesse.
Avons-nous fait monter sur la plus haute tour
Le vaste isolement de nos jours de détresse.
Avons-nous déroulé le fil de nos terreurs
Entre le tribunal et le pied de la croix.
Avons-nous replié le fil de nos erreurs
Pour en désentraver les pieds du roi des rois.
Avons-nous déroulé le fil de nos amours
Entre le Voici l’homme et l’interrogatoire.
Avons-nous déroulé sur le seuil du prétoire
Comme un manteau d’argent le manteau de nos jours.
Avons-nous déroulé le fil de nos discours
Entre le fils de l’homme et le procurateur.
Avons-nous étendu le manteau de nos jours
Des pieds du blasphémé jusqu’au blasphémateur.
Avons-nous déroulé le fil de nos amours
Comme un écheveau d’or aux pieds du fils de l’homme.
Avons-nous déroulé le manteau de nos jours
Entre le roi des Juifs et le préfet de Rome.
Avons-nous déroulé le manteau de nos peines,
Plus profond, plus épais qu’un écheveau d’amour.
Avons-nous délivré du réseau de nos haines
Les pieds immaculés du roi du dernier jour.
Avons-nous déroulé ces toisons et ces laines,
Plus moites de regrets qu’un écheveau d’amour.
Avons-nous libéré du fatras de nos haines
Les pieds silencieux du roi du dernier jour.
Avons-nous déposé l’escabeau de nos fronts
Sous les pieds les plus chers et les plus malheureux.
Avons-nous étendu le manteau de nos vœux
Entre une face auguste et les derniers affronts.
Avons-nous étendu le manteau de nos peines
Sur l’usure et les trous d’une pauvre tunique.
Avons-nous replié le tissu de nos haines
Pour en désentraver les pieds du fils unique.
Avons-nous incliné le fronton de nos têtes
Pour servir d’escabeau sous les pieds les plus chers.
Avons-nous déroulé le manteau de nos fêtes
Pour en vêtir le pauvre en plein cœur des hivers.
Avons-nous déposé l’escabeau de nos fronts
Sous les pieds les plus chers et les plus malheureux.
Avons-nous essuyé des larmes de nos yeux
La poussière et la boue et les derniers affronts.
Avons-nous incliné l’escabeau de nos têtes
Sous les pieds les plus chers et les plus révérés.
Avons-nous revêtu du manteau de nos fêtes
Le pauvre le plus pauvre entre le plus sacrés.
Avons-nous déposé l’escabeau de nos fronts
Sous les pieds les plus chers et sous les plus sanglants.
Avons-nous essuyé des linges les plus blancs
La marque du baiser et des derniers affronts.
Avons-nous soutenu des genoux chancelants.
Les avons-nous baisés jusqu’au seuil des tombeaux.
Avons-nous soutenu les pas les plus tremblants
Et les pas les plus chers et les pas les plus beaux.
Avons-nous étendu sous des pas chancelants
Les paumes de nos mains comme des escabeaux.
Avons-nous essuyé des linges les plus blancs
Les pieds les plus souillés et les pieds les plus beaux.
Avons-nous étendu le manteau de tendresse
Sous les pieds les plus purs et sous les plus meurtris.
Avons-nous replié le tissu de paresse
Pour en désentraver les pieds de ces proscrits.
Avons-nous étendu le manteau de noblesse
Sous les pieds les plus neufs et sous les plus flétris.
Avons-nous replié le tissu de sagesse
Pour en désentraver ces pieds endoloris.
Avons-nous effeuillé la lavande et le thym
Sous les pieds les plus purs et sous les plus aimés.
Avons-nous déployé le silence latin
Sous les pieds les plus doux et les plus embaumés.
Avons-nous étendu comme un manteau de fleurs
Nos oraisons, nos vœux et nos recueillements.
Avons-nous étendu le rideau de nos pleurs
Entre le fils de l’homme et nos délaissements.
Avons-nous délavé du ruisseau de nos larmes
Ces pieds percés de clous et ces membres sanglants.
Avons-nous exposé nos reins, nos dos, nos flancs
Entre le fils de l’homme et ses quatre gendarmes.
Avons-nous essuyé de nos mouchoirs de poche
Ces yeux perdus de larme et ce front ruisselant.
Avons-nous essuyé du linge le plus blanc
Notre plus proche frère et notre ami plus proche.
Avons-nous essuyé des nappes de nos tables
Ce corps incorruptible et ce corps pantelant.
Avons-nous essuyé du linge le plus blanc
Le maître de nos rois et de nos connétables.
Avons-nous recueilli dans un dernier linceul
Ce corps incorrompu, ces membres déliés.
Avons-nous pas laissé mélancolique et seul
Ce grand corps détendu, ces jarrets dépliés.
Avons-nous recueilli dans un dernier suaire
Ce long corps dépendu, ces membres oubliés.
Avons-nous recueilli dans un drap mortuaire
Ces membres confondus, ces secrets publiés.
Avons-nous introduit la force de nos bras
Entre le dos saignant et la lourde matraque.
Valons-nous ces valets, ces varlets gros et gras
Qui gardaient leur seigneur au fond d’une baraque.
Ces deux beaux animaux retenaient leur haleine,
Tremblant de réveiller l’enfant expiatoire.
Et les touffes de buis semé de marjolaine
Achevaient d’embaumer ce premier oratoire.
Et ces deux hommes d’arme et ces vrais Bourguignons
Autour du fils de Dieu montaient une humble garde.
Et notre intermittence aidant notre mégarde,
Nous laissâmes l’enfant à ces deux gros Gascons.
Et ces deux gros dodus et ces deux bons apôtres
Auprès du divin maître avaient pris leur service.
Et ces bourgeois cossus et ces mangeurs d’épeautres
Auprès du Grand-Dauphin poursuivaient leur office.
Ainsi l’enfant dormait sous ce double museau,
Comme un prince du sang gardé par des nourrices.
Et ses amusements et ses jeunes caprices
Reposaient dans le creux de ce pauvre berceau.
L’âne ne savait pas par quel chemin de palmes
Un jour il porterait jusqu’en Jérusalem
Dans la foule à genoux et dans des matins calmes
L’enfant alors éclos aux murs de Bethléem.
Ainsi l’enfant dormait dans son premier matin.
Il allait commencer quelle immense journée.
La robe du soleil, un instant détournée,
Lui versait le reflet d’un manteau de satin.
Ainsi l’enfant dormait dans son premier matin.
Il allait commencer Dieu sait quelle journée.
Il allait commencer une éternelle année.
Il allait commencer quel immense destin.
Ainsi l’enfant dormait dans son premier destin.
Il allait commencer quelle immense fortune.
Ainsi l’enfant dormait dans sa blonde infortune.
Il allait commencer quel immense festin.
Ainsi l’enfant dormait dans cette pénurie.
Il allait commencer quelle immense fortune.
Ainsi l’enfant dormait à côté de Marie.
Elle allait commencer quelle immense infortune.
Ainsi l’enfant dormait dans sa première aurore.
Il allait commencer quelle immense saison.
Ainsi l’enfant dormait et reposait encore
Avant de commencer quelle immense maison.
Ainsi l’enfant dormait dans son jour et son aube.
Il allait commencer le cercle de quel temps.
Il allait commencer quel immense printemps.
Comme un torrent gonflé qui pèse sur une aube,
La grâce allait peser sur le monde romain.
Et l’enfant endormi dans son jour et son aube,
Comme un prêtre vêtu de l’étole et de l’aube,
Allait appareiller pour quel nouveau chemin.
La grâce allait peser sur l’appareil humain.
Et l’enfant qui dormait aux prémisses de l’aube,
Comme un prêtre vêtu de l’étole et de l’aube,
Allait inaugurer quel appareil romain.
Ainsi l’enfant dormait aux roses de l’aurore.
Il allait commencer quelle innombrable année.
Il allait commencer quelle énorme journée.
Il allait commencer quel appareil encore.
Ainsi l’enfant dormait dans le règne herbivore.
Et la belle et la bête autour de lui veillaient.
Ainsi l’enfant dormait dans la faune et la flore
Et la belle et la bête autour de lui priaient.
Ainsi l’enfant dormait au royaume herbivore
Avant de commencer quelle immense pâture.
Ainsi l’enfant dormait dans la faune et la flore.
Avant de commencer quelle immense nature.
Ainsi l’enfant dormait dans le règne herbivore.