Ève (page 2)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et du haut de l’amour une pitié fervente.

Vous n’avez plus connu que le temps dans le lieu.

Vous n’avez plus connu la jeunesse du monde,

Et cette paix du cœur plus lourde et plus profonde

Que l’énorme Océan sous le regard de Dieu,

Vous n’avez plus connu que des biens périssables,

Et la succession et le vieillissement.

Et la procession des maux ineffaçables.

Et le regard voilé d’un appauvrissement.

Et le regard meurtri d’un affaiblissement,

Et sous le même front des yeux méconnaissables,

Et dans les mêmes yeux des pleurs intarissables,

Et les marques de mort et d’amortissement.

Et dans les mêmes yeux un tout autre regard,

Un regard de détresse et d’amoindrissement.

Et sous les mêmes cieux un tout autre hasard.

Un hasard de tendresse et d’avilissement.

Vous n’avez plus connu ce long désarmement

Et le cœur inondé d’une haute splendeur.

Et dans cette amplitude et ce contentement

Tout un monde noyé dans sa propre candeur.

Et ce repos d’un cœur qui ne manque de rien,

Et qui se sait servi de toute éternité.

Et qui reçoit son maître et possède son bien

Dans une solennelle et tremblante unité.

Et je vous aime tant, mère de notre mère,

Vous avez tant pleuré les larmes de vos yeux.

Vous avez tant levé vers de plus pauvres cieux

Un regard inventé pour une autre lumière.

Vous avez tant pleuré votre force première.

Vous avez tant voilé le regard de vos yeux.

Vous avez tant levé vers de plus pauvres cieux

Votre voix hésitante au seuil de la prière.

Et je vous aime tant, aïeule roturière.

Vous avez tant lavé le regard de vos yeux.

Vous avez tant courbé sous le courroux des cieux

Votre nuque et vos reins frissonnants de misère.

Vous avez tant levé vers une autre tempête

Une voix défaillante et tremblante d’amour.

Vous avez tant levé vers une pauvre fête

Un regard inventé pour un tout autre jour.

Vous avez tant levé le front de votre tête

Vers le repensement d’un plus noble séjour.

Vous avez tant levé vers le haut de la tour

Vos esprits épuisés d’une éternelle quête.

Et moi je vous salue ô la première femme

Et la plus malheureuse et la plus décevante

Et la plus immobile et la plus émouvante,

Aïeule aux longs cheveux, mère de Notre Dame.

Et moi je vous salue ô pleine d’épouvante

Et pleine de terreur au seuil des nouveaux jours

Et pleine de retraite au fond des nouveaux bourgs

Et moi je vous salue ô vainement fervente.

Et moi je vous salue ô première servante,

Aïeule des bergers et des bons serviteurs,

Aïeule des bouviers et des premiers pasteurs.

Et moi je vous salue ô première suivante.

Et moi je vous salue ô vainement vivante

Et vainement offerte à de pauvres malheurs,

Et la plus soucieuse et vainement savante

Et la plus douloureuse après les sept douleurs.

Et je vous aime tant, première soucieuse,

Et vainement assise aux jardins de la peur.

Et moi je vous salue ô la plus anxieuse

Et la plus écrasée aux rêves de torpeur.

Et la plus immuable aux robes de stupeur

Et la plus enfoncée en des chemins vaseux

Et la plus embourbée en des sentiers glaiseux

Et la plus capturée en un cercle trompeur.

Vous n’avez plus connu les flots tumultueux

Jaillis de la fontaine à nulle autre pareille.

Vous n’avez plus connu les manteaux somptueux

Jetés sur le muguet et la salsepareille.

Vous n’avez plus connu les bois silencieux

Gonflés de la beauté d’une auguste présence.

Vous n’avez plus connu dans la clarté des cieux

L’image et le reflet d’une auguste innocence.

Vous n’avez plus connu que des pas tortueux,

Vous n’avez plus connu qu’une éternelle absence.

Vous n’avez plus connu qu’une pauvre décence

Et la sévérité des chemins montueux.

Vous n’avez plus connu ces palais fastueux.

Vous n’avez plus connu qu’une pauvre chaumière.

Et vous êtes la seule et vous êtes première

Qui n’ayez plus connu ces blés tumultueux.

Vous n’avez plus connu les flots impétueux

Jaillis de la fontaine à nulle autre seconde.

Vous n’avez plus connu dans la clarté d’un monde

L’image et le reflet d’un soleil fastueux.

Vous n’avez plus connu les blés impétueux

Se mouvant à l’assaut des plaines infinies.

Et le blé sur son socle et les moissons bénies.

Et le recensement des blés respectueux.

Vous n’avez plus connu les blés présomptueux

Gouvernant les saisons comme une éternité,

Anticipant le temps en toute impunité,

Vous n’avez plus connu les blés torrentueux.

Vous n’avez plus connu les blés majestueux

Et le manteau royal au seuil de votre cour.

Vous n’avez plus connu les enfants fructueux

Et le manteau royal au seuil de votre amour.

Vous n’avez plus connu les blés tempétueux

Soulevant tout un monde en leur énorme vague,

Et l’homme sur son sol, et la senne, et la drague,

Et le dénombrement des blés affectueux.

Vous n’avez plus connu les blés tumultueux

Se bousculant pour naître et monter jusqu’à vous.

Sur la face de l’être et devant vos genoux

Vous n’avez plus connu que des blés vertueux.

Vous n’avez plus connu que des laborieux.

Vous n’avez plus connu les blés par grandes ondes.

Vous n’avez plus connu sur la face des mondes

La race des puissants et des victorieux.

Vous n’avez plus connu ces fontaines profondes.

Vous n’avez plus connu que des défectueux,

Et des gagne-petits et des délictueux,

Vous n’avez plus connu ces largesses fécondes.

Et ces flancs plus ombreux que le flanc d’un beau vase

Contenant une race éternelle et profonde.

Et ces regards noyés d’une profonde extase

Et tout émerveillés de la beauté d’un monde.

Vous n’avez plus connu la prodigalité

D’un monde qui savait se refaire à mesure.

Vous n’avez plus connu cette impudente usure

D’un monde ivre de sève et de vitalité.

Vous n’avez plus connu que de l’eau d’un canal.

Et le ménagement, et l’écluse, et le bief.

Et le gouvernement sous un si pauvre chef.

Et le lanternement sous un maigre fanal.

Vous n’avez plus connu que la parcimonie,

Et les épargnateurs et les conservateurs,

Et la petite épargne et cette ignominie, —

Aïeule des bouviers et des premiers pasteurs.

Vous n’avez plus connu que des blés vertueux,

Et les fausses moissons et les imitateurs.

Et les contrefaçons et les contrefacteurs.

Et les fausses maisons chez les infructueux.

Et les fausses raisons chez les talentueux

Et la soumission sous le législateur.

Et la dissension chez le pauvre amateur.

Et la fausse oraison dans le voluptueux.

Vous n’avez plus connu qu’une lente agonie

Et les collusions dans les mains des docteurs.

Et le faisceau lié dans la main des licteurs.

Et toute mauvaise herbe et toute zizanie.

Et moi je vous salue, ô bonne ménagère.

Mais quand on avait tout on ne ménageait pas.

Et je vous vois marcher, vigilante bergère.

Mais quand on avait tout nul ne comptait ses pas.

Et je vous vois veiller, vieille femme économe.

Mais quand on avait tout on ne ménageait rien.

Vous êtes la servante et le conseil de l’homme.

Mais quand on avait tout nul ne comptait son bien.

Je vous vois aujourd’hui fidèle et scrupuleuse,

Attentive et sévère et sage désormais.

Mais quand on avait tout, ô grande audacieuse,

Quand on avait toujours on ne comptait jamais.

Quand on avait la source et la lourde fontaine

Et le déversement nul ne canalisait.

Quand on avait la grâce et cette lourde plaine

Et le contentement nul n’économisait.

Quand on avait l’honneur en ces premiers moments,

Nul ne courbait le front devant le donateur.

Et le bonheur, promis aux plus graves tourments.

Ne baissait pas les yeux devant le spectateur.

Une foi sans symbole et sans inscription

Remontait toute seule aux pieds du créateur,

Comme une loi sans table et sans description

Se courbait sous les pieds de son législateur.

Quand on avait la foi dans ces premiers moments

On ne demandait pas des formules astreintes.

Quand on avait la loi sous ces premiers serments

On ne demandait pas des règles de contraintes.

Et quand on avait Dieu dans ces premiers moments,

On ne demandait pas des formules restreintes.

Quand on vivait heureux sous ces premiers tourments,

On ne demandait pas des règles et des craintes.

Et quand on avait tout rien ne se querellait

Et le déversement de la création

Se poursuivait sans hâte et sans dispersion.

Et quand on avait tout rien ne se morcelait.

Et quand on avait tout rien ne se harcelait.

On ne regardait pas alors à la dépense.

Et tout foisonnement portait sa récompense.

Et quand on avait tout rien ne s’écartelait.

Vous n’avez plus connu que cette vilenie,

Ô pâle aïeule assise entre de pâles fleurs.

Vous n’avez plus connu que la longue avanie,

Aïeule déplorable aux yeux pâlis de pleurs.

Et moi je vous salue ô femme entre les femmes,

Ô vainement assise aux portes du jardin,

Plus bas que la poterne et le dernier gradin,

Et que la tubéreuse et que les jusquiames.

Et moi je vous salue ô la plus précieuse

Et la plus prosternée aux genoux du destin.

Et la plus enchaînée aux maîtres du festin.

Et la plus anxieuse et la plus soucieuse.

Et moi je vous connais seule silencieuse

Et seule naufragée aux rives de mémoire.

Et seule préposée aux rayons de l’armoire.

Et seule diligente et seule officieuse.

Et je vous aime tant ô la plus sérieuse

Et la plus prosternée aux genoux du travail.

Et la plus inconnue et la plus glorieuse

Et la plus accouflée aux portes du bercail.

Et la plus accotée aux montants du portail,

Aïeule aux maigres doigts, seule laborieuse,

Et seule obéissante et seule impérieuse,

Et la plus accointée au coin du soupirail.

Et nul ne vous connaît, seule mystérieuse,

Ni l’homme votre fils, ni l’homme votre frère,

Ni l’homme votre époux, ni l’homme votre père,

Ni l’homme votre maître ô seule ambitieuse.

Vous n’avez plus mené qu’une vie attentive,

Ô seule curieuse et seule incurieuse.

Vous n’avez enfanté qu’une horde craintive,

Et tantôt défaillante et tantôt furieuse.

Vous n’avez plus connu qu’une race hâtive.

Vous n’avez plus connu qu’un monde qui dit non.

Des terres de Judée aux terres d’Épernon

Vous n’avez plus connu qu’une race furtive.

Vous n’avez plus connu la race affirmative.

Vous n’avez plus connu qu’un peuple qui dit non.

Et des bourgs de Judée au bourg de Maintenon

Vous n’avez plus perçu qu’une voix négative.

Vous n’avez plus connu la race positive.

Vous n’avez plus connu qu’un peuple qui dit non.

Des châteaux de Judée au château de Chinon

Vous n’avez plus perçu qu’une voix négative.

Vous n’avez plus connu qu’une race inventive.

Vous n’avez plus connu qu’un peuple qui dit non.

De la voix de Judith à la voix de Manon

Vous n’avez plus connu qu’une race fautive.

Vous n’avez enfanté qu’une race plaintive,

Tantôt rivée au sol, tantôt victorieuse,

Tantôt martyre et sainte, et sage ou furieuse,

Ô mère et c’est ma race et la race captive

Constamment accotée aux murs de sa prison

Et vous seule vivace et seule industrieuse,

Vous vous dépensez toute, ô seule besogneuse,

À laver la vaisselle et ranger la maison.

Ô vous qui pourchassez jusqu’au fin fond des coins

La poussière et l’ordure et toute impureté,

Toute disconvenance et toute improbité.

Maîtresse des labeurs, des veilles et des soins,

Vous qui prenez ce bois pour allumer la lampe

Et la mettre au milieu de la table servie,

Et qui prenez ce lin pour essuyer la rampe,

Et qui rangez les fleurs et qui rangez la vie,

Ô femme qui rangez les travaux et les jours,

Et les alternements et les vicissitudes,

Et les gouvernements et les sollicitudes,

Et la vieille charrue et les nouveaux labours.

Ô femme qui rangez les palais et les tours,

Et les retournements et les iniquités,

Et la jeune détresse et les antiquités.

Et la vieille tendresse et les nouveaux amours,

Femmes, je vous le dis, vous rangeriez Dieu même,

S’il descendait un jour dedans votre maison.

Vous rangeriez l’outrage, et l’oubli du blasphème,

Si Dieu vous visitait dedans cette prison.

Femmes, je vous le dis, vous rangeriez Dieu même,

S’il venait à passer devant votre maison.

Vous rangeriez l’offense, et le pouvoir suprême,

S’il venait à passer devant votre raison.

Que n’avez-vous rangé la colère divine.

Que n’avez-vous lavé la grande iniquité.

Il était temps alors. Que n’avez-vous quitté,

Quand il en était temps le creux de la ravine.

Femmes, je vous le dis, vous rangeriez la foudre.

Si Dieu vous l’envoyait dedans votre maison.

Vous rangeriez la grâce, et le pouvoir d’absoudre,

Si Dieu vous visitait dedans cette prison.

Que n’avez-vous rangé le premier anathème,

Cette fois qu’il tomba sur votre solitude.

Que ne l’avez-vous mis dedans votre système

De bon gouvernement et de mansuétude.

Femmes vous rangeriez jusqu’à l’eau du baptême,

Si Jean redescendait vers un nouveau Jourdain.

Vous rangeriez l’hostie, et l’huile, et le saint-chrême

Si l’homme revenait dans le premier jardin.

Femmes vous rangeriez dedans votre cuisine

Avec le pain du corps le pain spirituel.

Que n’avez-vous rangé jusque dans sa racine,

(Il était temps alors), l’arbre intellectuel.

Que n’avez-vous rangé l’arbre perpétuel

Cette fois qu’il jaillit au creux de la ravine.

Que n’avez-vous rangé l’arbre contractuel

Cette fois qu’il jaillit au flanc de la colline.

Que n’avez-vous rangé la couronne d’épine

Quand elle était encore un timide bourgeon.

Que n’avez-vous rangé cette blanche aubépine

Quand elle était encore un candide surgeon.

Que n’avez-vous rangé cette rouge églantine

Quand elle était encore une naissante rose.

Que n’avez-vous rangé la colère latine

Quand elle était encore une naissante cause.

Que n’avez-vous rangé le sceptre dérisoire

Quand il était encore un fragile roseau.

Que n’avez vous rangé la couronne illusoire

Quand elle était encore un fragile réseau.

Que n’avez-vous rangé pour la première fois

Quand il était encore un fragile arbrisseau

L’arbre au double destin, l’arbitre au double sceau,

L’arbre de la science et l’arbre de la croix.

Que n’avez-vous rangé dans un âge absolu

Quand il était encore un arbre jouvenceau,

L’arbre au double destin, l’arbitre au double sceau,

L’arbre de la potence et l’arbre du salut.

Que n’avez-vous rangé dans un ordre absolu

Avant qu’il fût entré sous la seconde loi,

L’arbre au double destin, l’arbitre de la foi,

L’arbre de la créance et l’arbre du salut.

Que n’avez-vous lavé, diligente laveuse,

Mon front ensanglanté devant qu’il fût sanglant.

Que n’avez-vous alors, ô grande lessiveuse,

Lavé ma pâle face et mon auguste flanc.

Que n’avez-vous alors, ô femme de lessive,

Lavé ma barbe rousse et mes cheveux sanglants.

Que n’avez-vous alors, maternelle et pensive,

Soutenu ma faiblesse et mes pas chancelants.

Que n’avez-vous alors, aïeule au chef branlant,

Quand j’étais plein d’injure et couvert d’avanie,

Que n’avez-vous alors, aïeule au chef tremblant,

Essuyé cette ordure et cette ignominie.

Que n’avez-vous alors, ô femme de journée,

Préparé la maison pour la dernière fête.

Que n’avez-vous alors, ô laveuse acharnée,

Lavé mes cheveux roux et ma barbe défaite.

Que n’avez-vous alors, aïeule et châtelaine,

Balayé le château pour mon dernier repas,

Et balayé les fleurs pour mon dernier trépas,

Et balayé la mort pour ma dernière Cène.

Que n’avez-vous aussi balayé les soldats,

Et l’injustice assise au cœur du tribunal.

Et le treizième apôtre et le baiser vénal,

Et le consentement aux lèvres de Judas.

Que n’avez-vous alors, ô femme de ménage,

Essuyé le péché devant qu’il fût commis.

Que n’avez-vous enfin dans votre voisinage

Accueilli le sauveur avant qu’il fût promis.

Que n’avez-vous alors, ô mon âme, ô ma mère,

Essuyé les deux pleurs jaillis des mêmes yeux.

Que n’avez-vous alors, ô cent fois centenaire,

Recueilli le seul cri poussé vers d’autres cieux.

Vous savez aujourd’hui gouverner votre race,

Vous savez distinguer et le tien et le mien.

Vous savez décompter le geste et la menace.

Mais quand on avait tout, on ne décomptait rien.

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