Ève (page 3)
Vous savez aujourd’hui gouverner l’amour même,
Et l’amour filial d’avec le maternel.
Et le fils dernier-né d’avec le pénultième,
Mais quand on avait tout, tout était éternel.
Vous savez aujourd’hui gouverner l’honneur même,
Et l’honneur trivial d’avec l’originel.
Et le jour de la mort d’avec le jour suprême,
Mais quand on avait tout, tout était solennel.
Vous savez aujourd’hui gouverner votre bien,
Distinguer l’intérêt d’avec le capital ;
Et la communauté, du régime dotal.
Mais quand on avait tout, on ne rajoutait rien.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun rapporte,
Et ce que chacun coûte, et comment, et combien.
Ô vainement assise en dehors de la porte :
Mais quand on avait tout on ne retranchait rien.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun rapporte,
Et le meuble et l’immeuble et la chèvre et le chien.
Ô vainement assise au seuil de l’autre porte :
Mais quand on avait tout, on ne rapportait rien.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun dérobe,
Le maître et le valet, le fils et le gardien.
Ô pauvrement assise en cette pauvre robe :
Mais quand on avait tout, on ne dérobait rien.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun supporte,
Et l’esclave et le maître, et la femme et le chien.
Ô vainement assise au coin de l’autre porte :
Mais quand on avait tout, on ne supportait rien.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne,
Mais quand on avait tout on ne détournait rien.
Et vous savez surtout ce que tout homme ajourne :
Car c’est son sauvetage et son souverain bien.
Vous savez aujourd’hui dans quel four on enfourne
Et le pain pour hier, et le pain pour demain.
Et par là vous savez ce que tout homme ajourne :
Car c’est sa pénitence et c’est son lendemain.
Vous savez aujourd’hui dans quel temple on enfourne
Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain.
Et par là vous savez ce que tout homme ajourne :
Et c’est sa pénitence et c’est son examen.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne,
Le fisc et le larron et le voleur de nuit.
Et par là vous savez ce que tout homme suit :
Et par là vous savez où tout homme retourne :
Et c’est au vieux péché couvé dans le vieux cœur.
Et c’est au vieux palais d’antique turpitude.
Et c’est aux vieux genoux de l’antique habitude.
Et c’est aux vieux lacets du plus ancien traqueur.
Et c’est au vieux chenil de l’antique piqueur.
Et c’est au vieux fournil du plus vieux boulanger.
Et c’est au vieux courtil du plus mauvais berger.
Et c’est au pli fané des lèvres du moqueur.
Et c’est à ce tourment d’un vieil accent du chœur.
Et c’est au vieux château de longue lassitude.
Et c’est aux vieux tréteaux de fausse certitude.
Et c’est au pli grossier des lèvres du vainqueur.
Et c’est aux liaisons d’antique servitude.
Et c’est aux vieux falots de ses casernements.
Et c’est aux vieux cachots de ses internements.
Et c’est aux courbements de sa décrépitude.
Et c’est aux vieux genoux de ses prosternements.
Et c’est aux vieux palais de sa sollicitude.
Et c’est aux vieux relais de sa vicissitude.
Et c’est au carrefour de ses gouvernements.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne,
Le roi, le gouverneur, le Christ et le larron,
Le bourgeois, le vilain, le clerc et le baron,
Et par là vous savez ce que l’homme contourne :
C’est le cap de la mort et c’est l’oubli de Dieu.
Et de la haute mer et du dernier naufrage.
Et du phare et du port et du dernier barrage.
Et de prendre la foi juste par le milieu.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne,
L’intendant, le notaire et le même gardien.
Et par là vous savez comment tout homme tourne :
Mais quand on avait tout, on ne détournait rien.
Vous savez aujourd’hui ce que tout homme plaide.
Car c’est son indigence et son infirmité.
Mais par là vous savez à quoi tout homme cède :
C’est à sa complaisance et sa difformité.
Vous savez aujourd’hui comme on creuse une tombe.
Et ce qu’il faut de terre au corps le plus aimé.
Mais par là vous savez à quoi l’homme retombe.
Et c’est toujours au saint qu’il a le plus chômé.
Vous savez comme on ferme une chaste paupière.
Et ce qu’il faut d’espace aux deux yeux les plus beaux.
Vous avez tant baisé jusque dans leurs tombeaux
Les fils de votre amour et de votre misère.
Vous savez aujourd’hui dans quoi l’homme se prend.
Et c’est dans les réseaux du plus ancien trappeur.
Mais par là vous savez où tout homme se rend.
Et c’est sous les arceaux de la plus vieille peur.
Vous savez aujourd’hui ce que tout homme paye
Pour demeurer fidèle aux règles de l’honneur.
Mais par là vous savez ce que tout homme raye
De la liste des biens qu’il demande au bonheur.
Vous savez aujourd’hui ce que tout homme pèse.
Et c’est un peu de cendre au creux de votre main.
Mais par là vous savez ce que c’est que demain.
Et c’est la même argile et c’est la même glaise.
Vous savez aujourd’hui ce que tout homme achète
Et ce qu’il veut trouver aux marchés du bonheur.
Mais par là vous savez de quel sceau se cachète
L’antique obéissance aux règles de l’honneur.
Vous savez aujourd’hui de quoi l’homme se garde.
Et c’est de se tourner vers le Seigneur son Dieu.
Mais par là vous savez ce que l’homme regarde.
C’est la plus pauvre cendre et le plus maigre feu.
Vous savez aujourd’hui de quoi l’homme se garde.
Et c’est de se tourner vers le Seigneur son père.
Mais par là vous savez ce que l’homme regarde.
C’est la plus tremblotante et caduque lumière.
Vous savez aujourd’hui de quoi l’homme se garde.
Et c’est de se tourner vers notre unique Dame.
Mais par là vous savez ce que l’homme regarde.
C’est la plus décevante et vacillante flamme.
Le peu qu’il fait de bon, ce n’est que par mégarde.
Mais ce qu’il fait de faux et de délictueux,
Et ce qu’il fait de trouble et de défectueux,
C’est par sa vigilance et par sa prude garde.
Le peu qu’il fait de bon, c’est pure négligence,
Et c’est qu’il n’a pas su comment faire autrement.
Mais ce qu’il fait de sot et de dérèglement,
Voilà le propre effet de son intelligence.
Le peu qu’il fait de bon, ce n’est que par hasard
Et par le double jeu de sa double fortune.
Mais ce qu’il fait tout seul c’est sa basse rancune,
Sa tête de carton et son cœur de bazar.
Vous savez aujourd’hui de quoi l’homme se garde.
Et c’est de se tourner vers le seuil du tombeau.
Mais par là vous savez ce que l’homme regarde.
C’est la plus pâle flamme et le maigre flambeau.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun préfère,
Et c’est de se ranger dans un illustre port.
Mais par là vous savez ce que chacun diffère :
Et c’est de se tourner vers le jour de sa mort.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun préfère.
Et c’est de se ranger sous un illustre sort.
Mais par là vous savez ce que chacun diffère :
Et c’est de se pencher sur le jour de sa mort.
Vous savez aujourd’hui de quoi l’homme se garde.
Et c’est de se tourner vers son maître et son Dieu.
Mais par là vous savez ce que l’homme regarde :
C’est la plus pauvre flamme et le plus maigre feu.
Vous savez aujourd’hui de quoi l’homme se garde.
Et c’est de se tourner vers son maître et son père.
Mais aussi vous savez ce qui le désespère.
Ce qui fait ses yeux creux et sa face hagarde.
Vous savez aujourd’hui de quoi l’homme se garde.
Et c’est de se tourner vers notre unique Dame.
Mais aussi vous savez ce qu’il fait de son âme.
Et comme il a troqué l’antique sauvegarde.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne,
Et par là vous savez ce que chacun poursuit.
Et par là vous savez en quoi tout homme nuit.
Et par là vous savez où tout homme séjourne :
Et c’est dans un séjour d’antique pestilence.
Dans la décrépitude et le délabrement.
Dans la désuétude et le désœuvrement.
Dans le mépris du chaste et solennel silence.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun déporte
Vers le déportement d’un éternel exil.
Et par là vous savez ce que chacun transporte
Dans le transportement d’un éternel péril.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun reporte
Vers le reportement d’un exil éternel.
Ô vainement assise au seuil de l’autre porte.
Vainement reléguée en ce monde charnel.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun dépense,
L’honnête homme et le sot, le fat et le vaurien.
Vous savez ce que vaut la haute récompense.
Mais quand on avait tout, on ne compensait rien.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne,
Et par là vous savez ce que tout homme suit.
Et par là vous savez où tout homme conduit
Ce regret qu’il oppose au remords qu’il retourne.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne,
Et par là vous savez ce que tout homme fuit.
Et par là vous savez que tout homme retourne
Dans le désolement d’une éternelle nuit.
Vous savez aujourd’hui que tout homme retourne
Dans le désolement de sa sollicitude.
Et par là vous savez ce que chacun détourne
Du trésor de regret et de vicissitude.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun détourne
Du seul trésor ouvert à nos cupidités.
Et par là vous savez comment l’homme retourne
Le champ de ses remords et ses avidités.
Vous savez aujourd’hui comment l’homme retourne
Ce regret qu’il recreuse au fin fond de son cœur.
Et par là vous savez dans quel antre séjourne
La lamentation de ce pauvre vainqueur.
Et vous savez aussi ce que tout homme coûte
Et que l’homme a coûté le sang même d’un Dieu.
Et vous savez ainsi par quelle affreuse route
Un condamné monta jusqu’au dernier haut lieu.
Vous savez aujourd’hui ce que chacun rapporte.
Vous avez établi ce compte redouté.
Ô vainement assise au seuil de l’autre porte :
L’homme rapporte peu pour ce qu’il a coûté.
Vous qui savez ranger, diligente lingère,
Et compter les trousseaux aux rayons de l’armoire ;
Vous qui savez ranger, docile messagère,
Et compter les arceaux au temple de mémoire ;
Vous qui savez ranger, diligente lingère,
Et compter les bonheurs aux temples de l’armoire ;
Vous qui savez ranger, docile messagère,
Et compter les honneurs aux rayons de mémoire ;
Vous qui savez ranger, diligente lingère,
Et compter le beau linge aux rayons de l’armoire ;
Vous qui savez ranger, docile messagère,
Et compter les beaux jours aux rayons de mémoire ;
Vous qui savez ranger, aïeule passagère,
Et compter les beaux jours partis au fil de l’eau ;
Vous qui savez ranger, aïeule viagère,
Et compter le bois d’orme et le bois de bouleau ;
Vous qui savez ranger, vigilante bergère,
Et compter les brebis et les jeunes agneaux ;
Vous qui savez ranger, savante boulangère,
Le pain de chaque jour et les jeunes gâteaux ;
Vous qui savez ranger les graines fourragères,
Et compter le sainfoin et le trèfle incarnat ;
Vous qui savez ranger les herbes potagères,
Et les rubans ponceau sur la robe grenat ;
Vous qui savez ranger, vainement horlogère,
Les heures de la nuit et les heures du jour ;
Vous qui savez inscrire en un même pourtour
Le robuste poirier et la pâle fougère ;
Vous qui savez ranger sur la frêle étagère
Les fleurs du souvenir et les fleurs du regret ;
Vous qui savez ranger dans le creux d’un coffret
La cendre et le débris d’une peine étrangère.
Vous qui savez ranger dans le creux d’un secret
Une amour éternelle encor que viagère ;
Vous qui savez plier sous le pli d’un décret
Une haine immortelle encor que passagère.
Vous qui savez plier un auguste remords
Comme on plie un linceul aux rayons de l’armoire.
Vous qui savez compter les vivants et les morts
Et ranger tout un peuple aux rayons de mémoire.
Vous qui savez connaître une herbe mensongère
Et qui la bannissez du savant pot-au-feu ;
Ô femmes qui pouvez dans le plus cruel jeu
Tricher d’un cœur tranquille et d’une main légère.
Vous qui savez ranger les herbes bocagères
Et mettre sous vos lois la bruyère et l’ajonc.
Vous qui savez tresser et la paille et le jonc
Pour le recueillement des plantes maraîchères.
Vous qui savez compter comme un bien périssable
La grappe suspendue au fronton de la treille.
Vous qui perdez de vue et le fleuve et le sable
Et ne connaissez plus qu’une pauvre corbeille.
Vous qui savez compter dans le nombre des fleurs
La rose suspendue au cerceau du rosier.
Vous qui savez compter dans le nombre des pleurs
Une enfant suspendue en un berceau d’osier.
Vous qui méconnaissez les vaisseaux sur la plage,
Mais classez et comptez les sacs jusqu’au dernier.
Vous qui méconnaissez les arceaux et l’ombrage
Et ne voyez plus rien qu’un malheureux panier.
Vous avez pu compter, ô bonne ménagère,
À combien revenait le sang que j’ai versé.
Vous avez pu noter, exacte messagère,
À combien revenait ce flanc qu’ils ont percé.
Vous avez pu compter, vigilante bergère,
Combien de mes agneaux sont sous la dent des loups.
Vous avez pu noter, aïeule passagère,
Combien de mes martyrs sont dans les mains des fous.
Vous avez pu noter, savante boulangère,
Si le pain que j’ai cuit était cuit pour toujours.
Et si j’ai pu pétrir une pâte étrangère
Dans le raccordement des travaux et des jours.
Vous avez pu compter, inlassable horlogère,
Les heures et les jours d’une lente agonie.
Et si j’ai pu tisser pour une nouvelle ère
Le chanvre et l’écheveau de mon ignominie.
Vous avez pu laver, inlassable lingère,
Le linge ensanglanté du plus pur de mon sang.
Mais pourra-t-on blanchir pour un autre mystère
Ce lambeau qui pendait de mon auguste flanc.
Le pain que je rompis était mon propre corps.
Le vin que je fis boire était mon propre sang.
La mort que je subis était vos propres morts.
La foi que je fis croire était mon propre flanc.
Le pain que j’ai rompu pour mon illustre Cène
Était le pain d’amour et de communion.
Et le vin qui coula d’une illustre fontaine
Était le vin d’offrande et de libation.
Vous avez pu compter, inlassable économe,
Combien m’a rapporté le meilleur de mon sang.
Vous savez à présent à combien revient l’homme
Et si c’est du quarante ou du quatre pour cent.
Vous avez pu compter, inlassable intendante,
Si je suis descendu de mon illustre rang.
Vous avez pu noter, aïeule précédente,
Si je me suis assis sur un infâme banc.
Vous avez pu compter, aïeule confidente,
À quel taux j’ai placé la couronne d’épines.
Vous avez pu noter, aïeule très prudente,
Ce que m’ont rapporté mes strictes disciplines.
Vous avez pu compter, maîtresse de maison,
À quel taux j’ai placé le repas de ma table.
Vous avez pu compter en ma jeune saison
À quel taux j’ai loué ma place dans l’étable.
Vous avez pu compter, maîtresse de raison,
À quel taux j’ai loué la pierre pour ma tête.
Vous avez pu compter, maîtresse d’oraison,
À quel taux j’ai placé la prière et la fête,
Et ce dernier repas dans un dernier hôtel.
Vous avez pu compter, aïeule respectable,
À quel taux j’ai placé ma mort inéluctable,
Et combien j’ai payé sur un dernier autel.
Ô femmes qui pouvez dans le secret du cœur
Classer la liaison désormais étrangère,
Et classer la victoire et classer le vainqueur,
Et classer une foi désormais mensongère.
Et classer une paix comme on classe une guerre,
Et classer une amour désormais périssable.
Et tirer la même eau du puits intarissable.
Et tirer l’Homme enfin d’une race vulgaire.
Ô femmes qui rangez dans le creux d’un secret
Une déliaison désormais infidèle.
Aïeule qui guettez la dernière hirondelle
Pour enfermer l’hiver en un dernier coffret.
Ô femmes qui rangez dans le creux d’un regret
Une déliaison désormais inutile
Et qui savez classer sur un pauvre livret
À toute heure du jour l’épargne mercantile :
Vous avez pu ranger la race des prophètes
Et la race des saints et le sang du martyr.
Vous avez pu ranger tous les trésors de Tyr.
Et tout l’or amassé pour ces uniques fêtes.
Et tout le sang versé par la gueule des bêtes.
Et le sang du martyr et le sang du bourreau.
Vous avez pu ranger l’infâme tombereau
Et la barque échappée aux gueules des tempêtes.
Vous rangez la victoire autant que la défaite,
Et tout vous est égal dans un même labeur.
Vous rangez l’énergie autant que la stupeur,