Ève (page 23)
Et des beaux cheveux blonds aux plus beaux cheveux blancs.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Il n’a plus qu’à choisir dans ces belles années.
Comme un roi qui choisit des gerbes moissonnées
Jaunes comme un trésor, blondes comme un cheveu.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Il n’a plus qu’à choisir dans ces belles années.
Comme un roi qui choisit des gerbes moissonnées
Pleines comme un trésor, fines comme un cheveux.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Il n’a plus qu’à choisir dans ces belles années.
Comme un roi qui choisit des gerbes moissonnées
Lourdes comme un tapis, souples comme un cheveu.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Heureux ceux d’entre nous qui la verront paraître.
Dans le vallon semé de bouleaux et de hêtre
Heureux ceux qui pourront former un dernier vœu.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Heureux les gens d’ici qui la verront paraître
Comme une fille aimée aux pieds du divin maître
Et qui formuleront un périssable vœu.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut,
Fillette ou jeune femme ou diligente aïeule.
Comme un roi qui choisit dans une immense meule
Une gerbe de blé fine comme un cheveu.
Mais l’autre dans le ciel ne peut avoir qu’un âge.
Et quand Dieu le voudrait il n’y pourrait rien faire.
Et quand Dieu le voudrait ce n’est pas son affaire.
Elle est montée au ciel dès son apprentissage.
Elle est montée au ciel ensemble jeune et sage
À peine parvenue au bord de son printemps,
Au temps de sa tendresse et de son jeune temps,
À peine au débarqué de son premier village.
Elle est montée au ciel après un premier stage
Plus court que les trois ans du seigneur Jésus-Christ,
Mis non moins entendue aux dons du Saint-Esprit
Que tant d’autres qui font un long pèlerinage.
Elle est montée au ciel après un jeune stage
Plus court que les trois ans du maître Jésus-Christ,
Mais non moins éclairée aux dons du Saint-Esprit
Que tant d’autres qui font un long appareillage.
Elle est montée au ciel après un pauvre stage
Plus court que les trois ans publics de Jésus-Christ,
Mais non moins enfondue aux dons du Saint-Esprit
Que tant d’autres qui jouent un plus long personnage.
Et l’autre dans le ciel n’a que l’âge qu’elle a.
Elle n’en a jamais eu qu’un sur cette terre.
Elle a le même au ciel dans la gloire et voilà
Ce que nous avons fait d’une enfant volontaire.
Et d’autre dans le ciel n’est qu’une jeune enfant
Telle qu’elle quitta des chemins de la terre.
Car cet homme d’État et ce chef militaire
Ne fut jamais qu’une humble et courageuse enfant.
Et l’autre dans le ciel n’est qu’une jeune enfant
Telle qu’elle partit de sa jeune Lorraine.
Car cet homme de guerre et ce grand capitaine
Ne fut jamais qu’une humble et courageuse enfant.
Et l’autre en paradis n’est qu’une jeune enfant.
Dieu n’a pas à choisir ou l’un ou l’autre étage.
Car cette enfant candide et ce chef triomphant
Est morte au premier bord de son premier partage.
Et l’autre en paradis n’est qu’une jeune enfant.
Dieu n’a pas à choisir l’un ou l’autre apanage.
Car cette enfant fidèle et ce chef triomphant
Est morte au premier saint de son pèlerinage.
Et l’autre en paradis n’est qu’une jeune enfant.
Dieu n’a pas à choisir ou l’un ou l’autre gage.
Car cette enfant docile et ce chef triomphant
Est morte à peine entrée au seuil de l’héritage.
Et ce grand général qui prit tout un royaume,
(Et ce n’était pas rien, le royaume de France),
Dans le dernier climat et sous le dernier dôme
N’aura pas plus vieilli que la jeune espérance.
Et ce grand général qui saisit un royaume,
(Et quel saisissement, le royaume de France),
Dans le dernier climat et sous le dernier dôme
Sera du même jeu que la jeune espérance.
Et ce grand général qui menait des armées
Comme on gagne le ciel et c’est tambour battant,
Ainsi ce grand vainqueur et ce grand combattant
Balayait en passant les graves renommées
Comme elle eût balayé le devant de sa porte.
Et nous ses serviteurs, nous autres les puissants,
Nous l’avons fait périr, nous l’avons faite morte
Comme Hérode fit morts trois cent mille Innocents.
Heureux qui la verra dans cette autre lumière,
Le front plus découvert que les saints Innocents,
Telle qu’on la voyait au seuil de sa chaumière,
Ou parmi ses troupeaux frêles et bondissants.
Car ce grand général qui gagna vingt batailles
Comme on gagne le ciel et ce chef triomphant
Sous le casque battu, sous la cotte de mailles
Ne fut jamais qu’une humble et courageuse enfant.
Et ce grand général qui prenait des bastilles
Ainsi qu’on prend le ciel, c’est en sautant dedans
N’était devant la herse et parmi le redans
Qu’une enfant échappée à de pauvres familles.
Et ce grand général qui ramassait des bourgs
Comme on gaule des noix avec un grand épieu
N’était qu’une humble enfant perdue en deux amours,
L’amour de son pays parmi l’amour de Dieu.
Et ce grand général qui ramassait des villes
Comme on gaule des noix avec un grand épieu
N’était dans la rumeur et des guerres civiles
Qu’une humble enfant perdue en son amour de Dieu.
Et ce grand général qui forçait des provinces
Comme on gaule des noix avec un grand épieu
N’était dans les honneurs, et dans les jeux des princes,
Qu’une humble enfant perdue en son amour de Dieu.
Et ce grand général qui reprit un royaume
Comme on reprend le ciel, et c’est de vive force,
Était dans la cuirasse et sous la dure écorce
Comme un tendre froment dans la paille et le chaume.
Et ce grand général qui conquit un royaume,
Comme on conquiert le ciel, et c’est de vive force,
Était sous la cuirasse, et le masque du heaume,
Comme un tendre froment sous une dure écorce.
Heureux ceux d’entre nous qui la verront paraître,
Le regard plus ouvert que d’une âme d’enfant
Quand ce grand général et ce chef triomphant
Ressemblera sa troupe aux pieds de notre maître.
Et l’une est morte un soir, et le trois de janvier.
Tout un peuple assemblé la regardait mourir.
Le bourgeois, le manant, le pâtre et le bouvier
Pleuraient et se taisaient et la voyaient partir.
L’éblouissant manteau d’une sévère neige
Couvrait les beaux vallons du pays parisis.
L’amour de tout un peuple était tout son cortège.
Et ce peuple c’était le peuple de Paris.
L’éblouissant manteau d’une prudente neige
Couvrait les beaux recreux de la naissante France.
L’amour de tout un peuple était son espérance.
L’amour de tout un peuple était tout son cortège.
Et par France j’entends le pays parisis.
Et la neige éclatait, tunique grave et blanche.
On avait fabriqué comme une estrade en planche.
Et l’antique Lutèce était déjà Paris.
La neige déroulait un immense tapis.
L’histoire déroulait un immense discours.
La gloire en commençait un immense parcours.
Déjà l’humble Lutèce était le grand Paris.
La neige découpait un immense parvis.
L’histoire préparait un immense destin.
La gloire se levait dans un jeune matin.
Et la jeune Lutèce était le vieux Paris.
L’autre est morte un matin et le trente de mai
Dans l’hésitation et la stupeur publiques.
Une forêt d’horreur, de haches et de piques
La tenaient circonscrite en un cercle fermé.
Et l’une est morte ainsi d’une mort solennelle
Sur ces quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-douze ans
Et les durs villageois et les durs paysans,
La regardant vieillir l’avaient crue éternelle.
Et l’autre est morte ainsi d’une mort solennelle.
Elle n’avait passé ses humbles dix-neuf ans
Que de quatre ou cinq mois et sa cendre charnelle
Fut dispersée aux vents.