Ève (page 22)
Pieusement couchée en un lit de tendresse.
Soigneusement dressée en un lit de détresse,
L’autre est morte au milieu de tous les citoyens.
Parmi les jeunes clercs et les curés-doyens
L’une est morte au milieu d’un immense concours.
Parmi les hommes d’arme et les curés-doyens
L’autre est morte au milieu d’un immense concours.
Les yeux sur une croix, sans hâte et sans discours,
L’une est morte au milieu d’une vieille paroisse.
Les yeux sur une croix, après quelques discours,
L’autre est morte au milieu d’une vieille paroisse.
Les yeux sur une croix sans hâte et sans faiblesse,
L’une est morte au milieu d’un immense appareil.
Les yeux sur une croix sans honte et sans faiblesse
L’autre est morte au milieu d’un immense appareil.
Sous un dais garanti des rayons du soleil,
L’une est morte au milieu d’une simple noblesse.
À la face de Dieu liée en plein soleil
L’autre est morte au milieu d’une simple noblesse.
Pieusement couchée en un lit d’échafaud,
L’une est morte au milieu d’un immense diocèse.
Soigneusement dressée en un dur échafaud
L’autre est morte au milieu d’un immense diocèse.
Aïeule sans reproche, aïeule sans défaut,
L’une est morte au milieu d’une foule française.
Captive sans reproche et prise par défaut
L’autre est morte au milieu d’une foule française.
Les yeux levés au ciel, sans hâte et sans angoisse,
L’une est morte au milieu d’un peuple convoqué.
Les yeux levés au ciel, non sans un peu d’angoisse,
L’autre est morte au milieu d’un peuple convoqué.
Ses beaux doigts joints levés vers la miséricorde,
L’une est morte au milieu d’un peuple interloqué.
Ses deux poignets liés aux nœuds d’une âpre corde,
L’autre est morte au milieu d’un peuple interloqué.
Ses beaux cheveux noués le long de son sarrau,
L’une est morte au milieu d’un peuple de fidèles.
Ses beaux cheveux noués par la main du bourreau,
L’autre est morte au milieu d’un peuple de fidèles.
Ces yeux qui tant avaient guetté les hirondelles
Ne guettèrent plus rien que les dons de l’Esprit.
Ces yeux qui tant avaient guetté les hirondelles
Ne guettèrent plus rien que de voir Jésus-Christ.
Diligente bergère, inlassable gardienne,
L’une est morte au milieu de toute chrétienté.
Diligente bergère, inlassable gardienne,
L’autre est morte au milieu de toute chrétienté.
Vigilante bergère, aïeule et paroissienne,
L’une est morte au milieu de toute chrétienté.
Vigilante bergère, enfant et paroissienne,
L’autre est morte au milieu de toute chrétienté.
D’un cœur sans défaillance et d’un cœur indompté,
L’une est morte au milieu de la race chrétienne.
D’un cœur sans défaillance et d’un cœur indompté,
L’autre est morte au milieu de la race chrétienne.
Et nous autres Français nous en suivrons la nôtre,
La plus appareillée aux dons du Saint-Esprit,
La plus appareillée au livre de l’apôtre,
La plus appareillée au cœur de Jésus-Christ.
Et nous autres Français nous en suivrons la nôtre.
C’est la plus attachée aux dons du Saint-Esprit.
Et la plus affichée au livre de l’apôtre.
Et la plus approchée au cœur de Jésus-Christ.
Et nous autres Français nous en suivrons la nôtre.
C’est la plus accointée aux dons du Saint-Esprit.
Et la plus attestée au livre de l’apôtre.
Et la plus imitée au cœur de Jésus-Christ.
Dans un vallon semé de bouleaux et de hêtres
L’une est morte au milieu d’un peuple prosterné.
Sur un haut échafaud de bouleaux et de hêtres
L’autre est morte au milieu d’un peuple consterné.
Au milieu des bourgeois, des manants et des prêtres,
L’une est morte au milieu d’un peuple nouveau-né.
Au milieu des soldats, des bourreaux et des prêtres,
L’autre est morte au milieu d’un peuple abandonné.
Dans le propre pays de ses simples ancêtres
L’une est morte au milieu d’un peuple couronné.
Au milieu des docteurs, des savants et des traîtres
L’autre est morte au milieu d’un peuple rançonné.
Dans le propre pays de ses travaux champêtres
L’une est morte au milieu d’un peuple façonné.
Sous les regards dardés de toutes les fenêtres
L’autre est morte au milieu d’un peuple pardonné.
Au milieu du troupeau conduit pas ses pasteurs,
L’une est morte au milieu d’une sorte de place.
Au milieu du troupeau séduit par les docteurs
L’autre est morte au milieu d’une publique place.
L’une est morte au milieu d’une sorte d’espace
Laissé par le respect et par le recueillement.
L’autre est morte au milieu d’un implacable espace
Gardé par la terreur et le gouvernement.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Car elle a parcouru les degrés de la vie.
Et le péché d’orgueil et le péché d’envie
Se sont longtemps ligués contre son noble vœu.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Car elle a parcouru les relais de la vie.
Et le péché d’orgueil et le péché d’envie
Se sont longtemps joués aux règles de ce jeu.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Car elle a parcouru les délais de la vie.
Et le péché d’orgueil et le péché d’envie
Se sont longtemps brûlés aux flammes de ce feu.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Car elle a parcouru les palais de la vie.
Et le péché d’orgueil et le péché d’envie
Se sont longtemps pincés aux mailles de ce nœud
Sans hâte et sans faiblesse et sans nul tremblement,
L’une est morte au milieu de la plèbe chrétienne.
Sans honte et sans faiblesse et sans nul tremblement,
L’autre est morte au milieu de la plèbe chrétienne.
Diligente, attentive et candide doyenne,
L’une est morte au milieu d’un grand assemblement.
Diligente, attentive et jeune citoyenne,
L’autre est morte au milieu d’un grand assemblement.
Et l’une était ridée et c’était une ancienne.
Et tous la regardaient comme une auguste aïeule.
Et l’autre, obéissante et pauvre paroissienne,
Parmi ce grand concours demeurait pauvre et seule.
Et l’une dans le ciel a l’âge que Dieu veut.
Car elle a parcouru les âges de la vie.
Voici le long chemin de la route suivie
Depuis le premier âge et le premier aveu.
Voici son livre d’heure et voici son horaire.
Voici tout le parcours de son événement.
Voici ses lieux d’étape et son itinéraire.
Voici tout le discours de son avènement.
Or la terre est chargée, et c’est la terre seule,
De faire le long âge et l’âge révolu.
Et de faire une enfant et de faire une aïeule.
Et de marquer les bords de notre âge absolu.
Et de marquer les bords d’un courage rebelle.
Et de marquer les bords d’une longueur de temps.
Et de faire une laide et de faire une belle.
Et de faire un automne et de faire un printemps.
Et de marquer les bords d’un âge de merveille
Ou d’un âge vieillot frileusement couvert.
Et de faire une jeune et de faire une vieille.
Et de faire un avril et de faire un hiver.
Et la terre est chargée, et c’est la terre seule,
De faire le grand âge et l’âge résolu.
Et de faire une femme et de faire une aïeule.
Et de couper les bords de notre âge absolu.
Et la terre est chargée, et c’est là son office,
De découper les bords de notre âge réel,
Sans aucun appareil, sans aucun artifice,
Du premier jour des Rois jusqu’au dernier Noël.
Et la vie est chargée, et c’est là son affaire,
De marcher tout le long de notre âge réel.
Et nul ne peut changer, et nul ne peut défaire
La courbe qu’elle inscrit jusqu’au dernier Noël.
Et la vie est chargée et c’est là son affaire
D’enregistrer l’ampleur de notre âge réel.
Nul ne peut altérer, nul ne peut redéfaire
Le tracé qu’elle inscrit jusqu’au dernier Noël.
C’est la terre qui gagne et la terre qui plaide
Et qui fait le procès de nos vieillissements
Et qui fait une belle et qui fait une laide
Et qui fait le tracé de nos bannissements.
C’est la terre qui gagne et la terre qui compte
Et qui fait le procès de nos inscriptions
Et qui fait le mémoire et qui fait le décompte
Et qui fait le tracé de nos descriptions.
C’est la terre qui gagne et la terre qui compte
Et qui fait le procès de nos endossements
Et qui fait le sommaire et qui règle le compte
Et qui fait le tracé de nos efforcements.
C’est la terre qui mord et la terre qui compte
Et qui fait le procès de nos consomptions
Et qui règle l’histoire et qui règle le conte
Et qui fait le tracé de nos rédemptions.
C’est la terre qui gagne et la terre qui marque
Et qui fait le procès de nos morcellements
Et qui nous introduit près du plus grand monarque
Et qui fait le tracé de nos nivellements.
C’est la terre qui gagne, et qui mord, et accroît
Et qui fait le procès de nos accroissements
Et qui nous introduit auprès du plus grand roi
Et qui fait le tracé de nos dépassements.
Et la terre enregistre et fait le relevé.
Elle inscrit pour toujours la creuse inscription.
Du pain spirituel, du grain de sénevé
Elle fait l’inventaire et la description.
Et la terre enregistre et c’est elle qui toise
Et qui fait la grandeur ou l’inepte bassesse
Et Lutèce et Paris et Nanterre et Pontoise
Et la dame d’atour et la jeune princesse.
Et la terre mesure et c’est elle qui trace
La courbe et le graphique et l’enregistrement.
Et qui fait un orgueil et qui fait une race
Et qui fait une assise et un effondrement.
Et la terre mesure et c’est elle qui trace
La courbe et le graphique et l’enregistrement.
Et qui fait une ligne et qui fait une race
Et qui fait un royaume et un démembrement.
C’est la terre qui gagne et c’est elle qui fait
Un établissement et qui fait un débris
Et c’est elle en principe et c’est elle en effet
Qui fait les cheveux blonds et fait les cheveux gris.
C’est la terre qui gagne et c’est elle en effet
Avant les cheveux blancs qui fait les cheveux gris
Et c’est elle qui marque et c’est elle qui fait
Fleurir les cheveux d’or et notre beau Paris.
C’est la terre qui note et c’est elle en effet
Après les cheveux blonds qui fait les cheveux gris
Et c’est elle qui cote et c’est elle qui fait
Neiger les cheveux blancs de notre vieux Paris.
C’est elle qui découpe un immense parvis
Sous les pas de Dieu même et devant Notre Dame.
C’est elle qui recule aux horizons de l’âme
L’immense espacement de notre grand Paris.
C’est elle qui déroule un immense tapis
Sous les pieds de Dieu même et devant Notre Dame.
C’est elle qui recule aux horizons de l’âme
Les immenses destins du temporel Paris.
Rien ne peut suppléer cet enregistrement
Et cette inscription et cette expérience.
Rien ne peut remplacer le jour de l’échéance
Et la procession et le dénombrement.
Et l’une en Paradis a l’âge que Dieu veut.
Dieu n’a plus qu’à choisir entre de si beaux âges.
Comme un roi qui hésite entre de beaux villages
Et ne sait pas lequel recevra son aveu.
Et l’une en paradis a l’âge que Dieu veut.
Dieu n’a plus qu’à choisir entre de si beaux jours
Comme un roi qui hésite entre de beaux amours,
Entre l’amour du peuple, entre l’amour de Dieu.
Et l’une en paradis a l’âge que Dieu veut.
Dieu n’a plus qu’à choisir entre de si beaux ans
Comme un roi qui s’avance entre ses paysans
Et porte la concorde et le règne de Dieu.
Et l’une en paradis a l’âge que Dieu veut.
Dieu n’a plus qu’à choisir dans ces belles années
Comme un roi qui choisit des gerbes moissonnées
Et ne sait pas laquelle est la plus près de Dieu.
Et l’une en paradis a l’âge que Dieu veut.
Il n’a plus qu’à choisir entre de si beaux gages
Comme un roi qui hésite entre de beaux parages
Et ne sait pas lequel pourrait fixer son vœu.
Et l’une en paradis a l’âge que Dieu veut.
Il n’a plus qu’à choisir entre ces beaux étages
Comme un roi qui choisit entre ses paysages
Et ne sait pas lequel ferait le plus beau jeu.
Et l’une en paradis a l’âge que Dieu veut.
Il n’a plus qu’à choisir entre ces héritages
Comme un roi qui hésite entre ses apanages
Et ne sait pas lequel fait le plus bel enjeu.
Et l’une en paradis a l’âge que Dieu veut.
Il n’a plus qu’à choisir entre ces beaux partages
Comme un roi qui hésite entre tant de bailliages
Et ne sait pas lequel recevra son aveu.
Et comme on ne sait pas dans une belle année
Ce qu’on aime le mieux, si c’est le doux printemps,
Ou si c’est une glèbe en son oût moissonnée,
Et comme on ne sait pas entre tant de beaux temps,
Et comme on ne sait pas quand une année est bonne
Ce qu’on aime le mieux, si c’est le dur été
Ou le mélancolique et jaunissant automne,
Et comme on ne sait pas quand le sort est jeté,
Et comme on ne sait pas quand le choix est ouvert
Ce qu’on aime le mieux, si c’est le doux avril
Ou l’ardent messidor, si c’est le grave hiver
Ou l’éternel été père du père Nil,
Et comme on ne sait pas quand une année est belle
Ce qu’on aime le mieux, si c’est les giboulées
Ou si c’est le retour de la noire hirondelle
Ou si c’est le réseau des peines déroulées,
Et comme on ne sait pas quand le choix est ouvert
Ce qu’on aime le mieux, si c’est le doux avril
Ou le lourd fructidor, si c’est le grave hiver
Ou la feuille d’automne ou les rêves d’exil,
Et comme on ne sait pas quand une année est belle
Ce qu’on aime le mieux parmi tant de beauté,
Ou du printemps volage ou de l’été fidèle,
Ou des graves hivers ou des graves étés,
Et comme on ne sait pas dans l’immense univers
Ce qu’on aime le mieux, si c’est le dur été,
Ou le sévère automne ou les graves hivers,
Et comme on ne sait pas dans cette éternité,
Et comme on ne sait pas parmi tant de bonheurs
Ce qu’on aime le mieux, si c’est un bel orage,
Ou si c’est la saison du profond labourage,
Ou le balancement des vastes moissonneurs,
Et comme on ne sait pas entre tous ces honneurs
Ce qu’on aime le mieux, si c’est un beau verglas,
Ou la neige étendue au loin des pays plats,
Ou le ramassement des débiles glaneurs.
Ainsi Dieu ne sait pas entre tant de beaux jours
Ce qu’il aime le mieux, si c’est le doux printemps,
Ou la sévérité de plus fermes amours,
Ou la déclivité de plus obliques temps.
Ainsi Dieu ne sait pas entre tant de beaux temps
Ce qu’il aime le mieux, si c’est le doux avril
Ou la feuille d’automne et le rêve d’exil,
Ou le mélancolique et volage printemps.
Ainsi Dieu ne sait pas entre tant de beaux jours
Ce qu’il aime le mieux, si c’est la douce enfance
Et si c’est la modeste et simple obéissance
Ou la gratuité des parfaites amours.
Ainsi Dieu ne sait pas, ainsi Dieu ne sait plus
Ce qu’il aime le mieux dans une belle vie,
Si c’est cette âpre pente incessamment gravie
Ou la gratuité des amours absolus.
Ainsi Dieu ne sait pas entre tant de beaux jours
Ce qu’il aime le mieux, si c’est la jeune enfance
Et si c’est le travail ou les jeux de la danse
Ou la fidélité des terrestres amours.
Ainsi Dieu ne sait pas dans une belle vie
Ce qu’il aime le mieux entre tant de beaux jours.
Il regarde, il refait la route poursuivie.
L’anticipation des célestes amours.
Dans une belle vie il n’est que de beaux jours.
Dans une belle vie il fait toujours beau temps.
Dieu la déroule toute et regarde longtemps
Quel amour est plus cher entre tous ces amours.
Ainsi Dieu ne sait pas, ainsi le divin maître
Ne sait quel retenir et placer hors du lieu,
Et pour lequel tenir et s’il faut vraiment mettre
L’amour de la patrie après l’amour de Dieu.
Ainsi Dieu ne sait pas entre tant de beaux jours,
De la plus belle enfant à la plus belle aïeule,
Quel il aime le mieux de ces propres amours,
Et s’il n’aime pas mieux une âme errante et seule.
Et s’il n’aime pas mieux une souple jeunesse.
Et s’il n’aime pas mieux les dures fermetés.
Et s’il n’aime pas mieux une belle vieillesse.
Et s’il n’aimes pas mieux les dures pauvretés.
Depuis les cheveux blonds jusques aux cheveux blancs.
Et depuis l’escabeau jusqu’aux bras du fauteuil.
Jusqu’au bord du tombeau, jusqu’au ras du cercueil.
Depuis les premiers pas jusqu’aux pas chancelants.
Et des premiers genoux jusqu’aux genoux tremblants.
Du premier tabouret jusqu’au dernier fauteuil.
Du premier pas de porte au ras du dernier seuil.