Ève (page 4)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et tout vous est égal dans une paix mal faite.

Vous ne connaissez rien qu’une fortune hostile

Guettant à votre porte et levant le rideau.

Vous ne connaissez rien qu’une main versatile

Et cet écrasement d’un immense fardeau.

Et votre front cerné d’un stupide bandeau.

Et l’immobilité de la nuit et des ombres.

Et les vagues croulant en énormes décombres.

Et vos enfants partis sur un frêle radeau.

Et tout vous est égal et tout vous est étroit.

Vous redoutez autant les bons que les pervers.

Tout bonheur qui vous vient vous arrive à l’envers.

Mais tout mal qui vous vient vous arrive à l’endroit.

Les eaux ne coulent pas, les bois ne sont pas verts,

Les cieux ne sont pas purs pour votre anxiété.

Vous ne connaissez rien dans l’immense univers

Qui ne soit l’instrument d’une infélicité.

Tout vous demeure égal sous une égale peur.

Vous n’attendez jamais de vos secrets effrois,

Vous n’attendez jamais des peuples et des rois

Que le déroulement d’une immense torpeur.

Vous avez pu ranger et la faiblesse humaine

Et le tétrarque Hérode : après qu’il m’eut haï.

Vous avez pu ranger et la lance romaine

Et Pilate et Judas, mais quand il m’eut trahi.

Vous avez pu ranger Caïphe le grand-prêtre

Et le soldat Malchus : après qu’il eut servi.

Vous rangez toute forme et vous rangez tout être

Et vous rivez les fers, quand l’homme est asservi.

Vous avez pu ranger le mont nommé Calvaire

Ou le mont Golgotha, mais quand je l’eus gravi.

Vous rangez l’or, l’airain, le cristal et le verre,

Et la clef du trésor, après qu’il est ravi.

Vous avez pu ranger la couronne d’épine,

La verge et le roseau, mais quand il eut servi.

Vous avez pu ranger la stricte discipline,

La honte et la fureur : après qu’elle eut sévi.

Vous avez pu ranger et la sainte colline,

Autrement dit Sion, après qu’elle eut péri.

Vous avez pu ranger et la creuse ravine

Où coulait le Cédron, après qu’il fut tari.

Vous avez pu ranger la chaise du préteur

Et le préteur lui-même : après qu’il eut servi.

Et les bancs du public et le blasphémateur

Et la tourbe et la foule : après qu’elle eut suivi.

Vous avez pu ranger l’auguste tribunal.

Vous écoutez parler les interlocuteurs.

Vous écoutez marcher tout le code pénal.

Vous écoutez chanter tous les persécuteurs.

Vous avez su ranger les bois du sacrifice.

Les clous et le marteau, mais quand il eut frappé.

Vous rangez la prière et vous rangez l’office.

Et vous rangez le temps, quand il est échappé.

Vous rangez l’épouvante et le dernier supplice.

Vous écoutez marcher le jugement de Dieu.

Vous allumez la lampe et regardez le feu.

Vous rangez l’ostensoir et le dernier calice.

Éternelle économe, éternelle ouvrière,

Vous rangez le salut, quand il est écoulé.

Ô femme médicale et femme infirmière,

Vous épongez le sang, après qu’il a coulé.

Femmes, je vous le dis, vous rangeriez l’autel.

Vous rangeriez l’hostie, et l’huile, et le saint Chrême.

Vous rangeriez le pape et le pouvoir suprême.

Vous rangeriez l’offense et le péché mortel.

Femmes, je vous le dis, vous rangeriez Dieu même,

Et vous l’avez rangé la fois qu’il est venu.

Vous l’avez salué, vous l’avez reconnu,

Vous avez recueilli le nouveau diadème,

La couronne coupée au long de la colline.

Vous avez recueilli le sceptre dérisoire.

Vous avez regardé le meurtre provisoire,

Et les trois longs gibets jaillis de la ravine,

Et le jeune roseau né pour un autre sort.

Vous avez pu ranger la muette agonie

Et toute forfaiture et toute ignominie.

Vous rangez le cilice et le jour de la mort.

Vous avez pu ranger le meurtre expiatoire, —

Ô femmes qui pleuriez, — mais quand il fut fini.

Vous avez pu ranger et l’interrogatoire

Et l’homme interrogé, mais quand on l’eut honni.

Vous regardez passer le meurtre expiatoire.

Dans le bannissement vous classez le banni.

Vous regardez trôner et l’interrogatoire

Et l’interrogateur, avant qu’il fût puni.

Vous regardez monter l’offrande et l’offertoire.

Vous classez la défense et le contradicteur.

Ô vainement assise aux marches du prétoire,

Vous regardez monter la hache du licteur.

Vous classez la bataille et classez la victoire.

Et vous classez l’offense avec l’accusateur.

Ô vainement assise aux marches de l’histoire,

Vous regardez monter l’oubli consolateur.

Vous classez le néant et vous classez le monde.

Ô vainement assise aux marches de l’autel,

Vous regardez monter cette vague profonde,

Vous regardez grandir le grand péché mortel.

Vous regardez monter la vague de luxure,

Ô vainement assise au seuil de pureté.

Vous regardez monter ce flot de dureté

Du cœur et tant de honte et tant de flétrissure.

Vous regardez monter cette immense mer Morte,

Ce flot de pestilence et d’opiniâtreté,

Ô vainement assise au seuil de dureté,

Ô vainement assise à votre propre porte.

Vous regardez monter ce flot de turpitude.

Vous pensez à vos fils assis dans le jardin.

Vous regardez monter jusqu’au dernier gradin

La vague d’indécence et de décrépitude.

Vous pensez à vos fils nés pour un autre sort,

Secrètement armés contre la multitude.

Ô vainement assise aux marches de la mort,

Vous pensez à vos fils nés pour la solitude.

Vous regardez monter l’océan d’avarice,

Tout un monde noyé dans la honte d’argent.

Et le débordement du plus hideux caprice.

Et l’astuce et la ruse et l’immonde entregent.

Vous regardez monter la lourde ingratitude.

Et ce dévêtement de la vénalité.

Vous voyez s’étaler l’immense platitude.

Et cet écrasement sous la banalité.

Vous voyez s’étaler la lourde turpitude,

Ô vainement assise au seuil de pauvreté.

Vous voyez s’en aller cette longue habitude,

Les mœurs de la justice et de la liberté.

Vous regardez monter cette double luxure,

La luxure d’hier sous celle de demain.

Vous regardez saigner cette double blessure,

Au creux de ma main gauche et de ma droite main.

Vous regardez monter cette double luxure,

La luxure d’argent sous la luxure d’or.

Vous voyez se gonfler cet immonde trésor.

Vous voyez puruler la double pourriture.

Vous regardez monter cette double aventure,

La luxure du cœur, la luxure du sang.

Vous regardez monter la double forfaiture

Comme une double lance à mon malheureux flanc.

Vous regardez monter cette lourde mainmorte,

L’avarice du cœur sous l’ancienne avarice,

Ô vainement assise à votre pauvre porte

Vous regardez saigner la double cicatrice.

Vous regardez monter cette double insolence,

La luxure du cœur sous les stupres anciens.

Vous regardez monter dans l’antique silence

Le long délaissement de Dieu parmi les siens.

Vainement réchauffée aux tisons de ce feu,

Vainement acouflée à cette vieille dalle,

Vous pleurez longuement sur ce nouveau scandale :

L’argent devenu maître à la place de Dieu.

Tout se vend et s’achète et se livre et s’emporte.

Rien ne se donne plus et moi j’ai tout donné.

Ô vainement assise à votre chère porte,

C’est donc là le salut que nous avons sonné.

Tout se voit et se vaut et se vend à la porte.

Tout s’étale et triomphe et se vend au marché.

Tout se montre et se dit et se place et rapporte :

Est-ce là le salut que nous avons cherché.

Tout se vante et s’exhibe et se porte à la halle.

Vous pensez à vos fils nés d’un autre destin.

Vous regardez monter vers un dernier matin

Le long déroulement du plus grossier scandale.

Vous avez pu ranger le reniement de Pierre.

Vous rangez le sommeil, et la veille, et les larmes.

Vous rangez la vaillance et le métier des armes.

Vous rangez le regard sous la lourde paupière.

Et vous rangez la voix jusqu’au fond de la gorge.

Et vous rangez les pleurs jusqu’au fin fond des yeux.

Vous rangez le Seigneur jusqu’au fin fond des cieux.

Vous rangez la brûlure au fin fond de la forge.

Et vous rangez la paix jusqu’au fin fond des guerres.

Et vous rangez le fer laissé dans la blessure.

Vous regardez monter cette double luxure,

La luxure du sang et des ruses vulgaires.

Vous avez pu ranger le reniement de Pierre.

Mais pourrez-vous ranger le nouveau reniement.

Vous avez pu ranger les monuments de pierre.

Mais pourrez-vous ranger le nouveau monument.

Vous avez pu ranger le sépulcre de pierre.

Mais pourrez-vous ranger d’un égal rangement,

Et par le seul effet d’un long ménagement,

Le deuil enseveli sous la lourde paupière.

Vous avez pu ranger la charrue et le glaive.

Rangerez-vous jamais nos nouveaux armements.

Pourrez-vous refouler dans les casernements

Le monstrueux effort du monde qui se lève.

Vous regardez monter cette double avarice,

Le manquement de cœur et le manque de sang.

Vous regardez saigner la double cicatrice,

L’atteinte vers le cœur, l’atteinte vers le flanc.

Vous regardez saigner la double flétrissure.

Vous poursuivez l’orgueil jusqu’au fond de la plaie.

Vous regardez monter cette double luxure,

La sanie et l’envie et le saint sur la claie.

Vous regardez monter cette double impuissance,

L’impuissance d’aimer et celle de haïr.

Vous regardez monter cette double licence,

La licence d’aimer et celle de trahir.

Vous voyez s’en aller cette double puissance,

La puissance d’aimer et celle d’obéir.

Vous voyez succomber cette double décence,

La décence d’aimer et celle de faillir.

Vous regardez sombrer cette double clémence,

La clémence d’amour et de fraternité.

Vous regardez monter cette double démence,

La démence de haine et d’inhumanité.

Et moi je vous salue, ô reine de décence.

Vous rangez le fumier dans le fond du jardin.

Vous balayez le seuil et le premier gradin.

Et vous vous avancez, merveille d’innocence.

Et vous vous tenez là, reine de réticence.

Et l’homme n’est qu’un sot devant votre balai.

Des ordures du jour vous faites un remblai,

Un tas devant la porte, et par obéissance

Vous ramassez la fleur après qu’elle est fanée.

Aux justices de Dieu vous faites un délai.

Des injures du jour vous faites le déblai.

Vous ramassez l’avoine après qu’elle est vannée.

Après le dernier pas de la procession,

Quand l’évêque est passé vous ramassez la rose

Et le lis et l’œillet et la robe déclose

Après le dernier pas de l’intercession.

Quand le pape est passé vous ramassez la prose.

Vous ramassez la gerbe, après qu’elle est glanée.

Vous ramassez la messe, après qu’elle est sonnée.

Vous ramassez le buis avec le laurier-rose.

Quand l’effet est passé, vous ramassez la cause.

Vous ramassez l’honneur, après qu’il est flétri.

Vous rangez le bonheur, après qu’il a péri.

Vous mettez le tilleul avec la passe-rose.

Vous ramassez la grâce, après qu’elle est donnée.

Vous ramassez la source après qu’elle est tarie.

Vous rangez la douleur quand elle est défleurie.

Vous rangez la moisson quand elle est moissonnée.

Vous avez ramassé les cailloux et les pierres :

Quand on les eut jetés sur le premier martyr.

Vous ramassez l’horreur et l’effroi de partir :

Quand ils sont descendus sous l’arceau des paupières.

Vous avez pu ranger le mont nommé Calvaire

Et recueilli mon corps : quand on l’eut descendu.

Vous rangez le remords, le regret plus sévère.

Vous recueillez mon corps : quand on l’a dépendu.

Femme je vous le dis, mais rangerez-vous Dieu,

Quand il viendra s’asseoir au dernier tribunal.

Rangerez-vous l’archange et le code pénal.

Et l’espace et le nombre et le temps et le lieu.

Rangerez-vous alors d’un dernier rangement

Le vaisseau tout chargé du péché d’Israël.

Rangerez-vous Achab à côté d’Ismaël.

Rangerez-vous le jour du dernier jugement.

Rangerez-vous alors l’énorme chargement.

Balaierez-vous alors les marches de l’autel.

Rangerez-vous l’offense et le péché mortel.

Aménagerez-vous cet aménagement

De tout le temporel dans son dernier ménage.

Et cette énormité du déménagement

De tout le temporel hors de son apanage.

Et cette énormité de l’emménagement

De tout le temporel dans son nouveau partage.

Rangerez-vous alors le découragement

Du vieux cœur temporel hors de son vieux courage.

Rangerez-vous alors tout le dérangement

De l’homme temporel hors de son vieux village.

Rangerez-vous alors tout le dégagement

De la foi temporelle hors de son premier gage.

Rangerez-vous la liste avec l’émargement.

Rangerez-vous la honte et l’épouvantement

De l’homme enseveli dans un suprême orage.

Rangerez-vous l’horreur et le saisissement

De l’homme suspendu sur un dernier barrage.

Rangerez-vous la barque et le gouvernement.

Et vos fils emportés sur un frêle radeau.

Rangerez-vous la lampe et le dernier rideau.

Rangerez-vous le port et le débarquement.

Femme, vous m’entendez : quand les âmes des morts

S’en reviendront chercher dans les vieilles paroisses,

Après tant de bataille et parmi tant d’angoisses,

Le peu qui restera de leurs malheureux corps ;

Et quand se lèveront dans les champs de carnage

Tant de soldats péris pour des cités mortelles,

Et quand s’éveilleront du haut des citadelles

Tant de veilleurs sortis d’un terrible hivernage ;

Et quand s’éveilleront, d’un terrible réveil,

Tant de guetteurs assis au faîte de la tour,

Et quand les chambellans et les dames d’atour

S’arracheront des bras de l’antique sommeil ;

Quand tout ne sera plus que poussière et que cendre,

Quand se réveillera la belle au bois dormant,

Quand le page et la reine et le prince charmant

Diront : C’est le grand jour ; ô maître il faut descendre ;

Et quand tous trembleront, et de la même transe,

Disant : L’heure est sonnée, il est temps de paraître ;

Et quand le roi Louis et quand le roi de France

Ne sera plus qu’un pauvre et qu’un malheureux être ;

Quand ne sonnera plus la cloche du baptême,

Et l’entrée à la messe et le saint sacrement,

Et la jeune promesse et le grave serment,

Et l’automne fleuri de grave chrysanthème ;

Quand ne sonneront plus les temporelles vêpres

Et l’entrée à la messe et l’auguste salut,

Et quand apparaîtra dans un âge absolu

L’éternelle hideur des temporelles lèpres ;

Quand on n’entendra plus au cœur des grandes fêtes

Monter l’in excelsis et le Magnificat,

Quand on ne verra plus sur l’océan des têtes

Tomber le Dominus et le Benedicat

Vos omnipotens Deus dans les siècles des

Siècles, quand ne monteront plus les Hosanna,

Et le dur Sabaoth et les Alleluia,

Et le tragique Agnus ; femme, vous m’entendez :

Quand on ne verra plus vers les jours de Noël

Dans la paille et l’espace et l’étable et le temps

Naître le dernier-né des enfants d’Israël,

Et Joseph le couver de regards importants ;

Quand on ne verra plus dans une pauvre auberge

Naître le plus secret et le plus grand des rois,

Quand on ne verra plus saint Joseph et la Vierge

Veiller sur un poupon qui joue avec sa croix ;

Quand on ne verra plus dans une pauvre crèche

Sommeiller un bambin devant l’âne et le bœuf,

Et trois pauvres bergers lui mettre un manteau neuf

Pour le sauver du vent qui souffle par la brèche ;

Quand on ne verra plus couché dans de la paille

Le fils du plus grand roi qui soit dans l’univers,

Quand on ne verra plus cette auguste marmaille

Tenir son firmament et sa croix de travers ;

Quand on ne verra plus dans le secret des temples

Rayonner le secret d’une amour éternelle,

Et lestement troussé dans la main maternelle

Ce seul petit Jésus, femme, que tu contemples,

Parce qu’il fut nourri du lait d’une autre femme,

Et bercé d’une main mêmement maternelle,

Parce qu’il fut baigné dans une onde charnelle,

Et parce qu’il riait aux yeux de Notre Dame ;

Et qu’il fut caressé d’une main fraternelle

Par le petit saint Jean doublé de son agneau,

Et qu’il fut salué de façon solennelle

Par les rois d’Orient doublés de leur chameau ;

Et moi je vous le dis : quand cette antique cloche

Ne fera plus monter les grands alleluias,

Quand la meute et le vol des chastes hosannas

Tous les livres