Ève (page 6)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Combien j’en ai sauvé de ceux que j’ai voulu.

Vous avez pu compter, inlassable gérante,

Si du pain de mon corps tout homme s’est repu.

Vous avez pu compter, implacable régente,

Ce que j’avais tenté d’avec ce que j’ai pu.

Vous avez pu compter ce que coûte le nombre,

Quand il faut le payer avec le sang d’un seul.

Vous avez pu compter ce que coûte un linceul

Quand tout un univers descend dans la pénombre.

Vous avez pu compter, inlassable économe,

Ce que coûte l’espace, et le temps, et le lieu.

Vous avez pu compter à combien revient l’homme,

Et qu’il fallut payer du sang même d’un Dieu.

Vous qui savez compter, comptable inévitable,

Maîtresse du cassis et du jaune nerprun,

Vous qui les avez vus douze autour de ma table,

Maîtresse de la dette et du tragique emprunt ;

Vous qui savez par cœur ce que coûte chacun,

Maîtresse du jardin et des eaux et forêts.

Vous qui savez par cœur vos règles d’intérêts.

Et les frais généraux et le compte commun.

Vous le savez assez, ô mon âme, ô ma mère,

Maîtresse de mesure et d’un sort opportun,

Maîtresse du décompte et du large sommaire :

Que nous n’avons que Dieu qui rende cent pour un.

Et vous mettrez ceci dans vos livres de compte,

Puisque vous écrivez ce que coûte chacun,

Et vous mettrez ceci dans nos livres de honte,

Que nous n’avons qu’à Dieu qu’on prête à cent pour un.

Et vous mettrez ceci sur le large sommaire,

Et sur le bordereau de ce que vaut chacun,

Éternelle économe, économe éphémère,

Que nous n’avons que Dieu qui vaille cent pour un.

Et vous mettrez ceci sur le large sommaire,

Et sur le bordereau de ce que fait chacun,

Éternelle économe, éternelle éphémère,

Que nous n’avons que Dieu qui fasse cent pour un.

Et par là vous savez combien l’homme exagère

Quand il dit qu’il déteste et quand il dit qu’il aime.

Et qu’il n’est point de lieu sur la terre étrangère

Ni pour un grand amour ni pour un grand blasphème.

Et par là vous savez combien l’homme exagère

Quand il dit qu’il atteste et quand il dit qu’il ment ;

Et qu’il n’est point de place en sa tête légère

Ni pour un grand respect ni pour un grand serment.

Vous qui savez si bien doubler un capital,

Et le redemander quand on vous l’a rendu,

Faites l’addition et posez ce total :

Que nous n’avons que moi qui prête à fonds perdu.

Et par là vous savez combien l’homme exagère

Quand il dit qu’il achète et quand il dit qu’il vend.

C’est toujours moi qui paye et toujours lui qui prend.

Et c’est Dieu qui possède et c’est l’homme qui gère.

Et par là vous savez combien l’homme exagère

Quand il dit qu’il se bat et quand il dit qu’il vainc.

C’est Dieu seul qui débat et Dieu seul qui convainc

D’imposture et de faux la lèvre mensongère.

Et par là vous savez combien l’homme exagère

Quand il dit qu’il conteste et quand il dit qu’il ment.

Et qu’il n’est point de seuil sous sa porte étrangère

Ni pour un grand bonheur ni pour un grand tourment.

Et par là vous savez combien l’homme se flatte

Quand il dit qu’il descend et quand il dit qu’il monte.

Il a mal mesuré combien sa vie est plate

Entre le point d’honneur et le niveau de honte.

Et vous savez aussi ce que tout homme tente :

C’est de se réchapper des mains du Tout-Puissant.

C’est de tenter sa veine et de suivre sa pente.

Et c’est de gaspiller le meilleur de mon sang.

Et vous savez aussi ce que tout homme tente :

C’est de se réchapper des mains de l’Éternel.

C’est de cuver sa peine et de planter sa tente

Dans le recordement de son rêve charnel.

Et vous savez aussi ce que tout homme tente :

C’est de se réchapper des mains de son Sauveur.

C’est de se libérer de la vieille épouvante

Afin de retomber dans la turpide peur.

Et vous savez aussi ce que tout homme tente :

C’est de se réchapper des mains de son bonheur.

Et c’est de s’évader des jours de son honneur.

Et de le mettre en gage et de le mettre en vente.

Et vous savez aussi ce que tout homme tente :

C’est de se réchapper des chemins du salut.

Et c’est de s’évader d’un bonheur absolu.

Et de se consumer dans une vaine attente.

Et par là vous savez ce que tout homme tente :

C’est de garer son bien des atteintes de Dieu.

C’est de garer son or et le mettre en un lieu

Qu’il n’ait plus qu’à dormir pour en toucher la rente.

Et par là vous savez ce que tout homme tente :

C’est de garer son bien des reprises de Dieu.

C’est de garer son or et le mettre en un lieu

Qu’il n’ait plus qu’à dormir pour en toucher la rente.

Et par là vous savez ce que tout homme tente :

C’est de garer son bien des reproches de Dieu.

C’est de garer son or et le mettre en un lieu

Qu’il n’ait plus qu’à dormir pour en toucher la rente.

Et par là vous savez ce que tout homme tente :

C’est de garer son bien des tempêtes de Dieu.

C’est de garer son or et le mettre en un lieu

Qu’il n’ait plus qu’à dormir pour en toucher la rente.

Et par là vous savez ce que tout homme tente :

C’est de garer son cœur des reprises de Dieu.

C’est de garer son âme et la mettre en un lieu

Qu’il n’ait plus qu’à dormir pour en toucher la rente.

Vous qui juxtaposez sur la double colonne

Ce que chacun rapporte et ce que chacun doit,

Vous savez que Dieu seul est le seul qui se donne,

Et que l’être de l’homme incessamment décroît

Et que l’être de Dieu remonte incessamment

À son niveau de force à la même altitude,

Et qu’il fait de lui-même et son redoublement

Et sa force éternelle et son exactitude.

Et que l’être de Dieu recroît incessamment

À son niveau de vie à la même altitude,

Et qu’il fait de lui-même et son retriplement

Et la vie éternelle et la béatitude.

Et que l’être de Dieu retourne incessamment

Dans sa source éternelle et dans sa plénitude,

Et qu’il fait de lui-même et son accroissement

Et sa force éternelle et sa mansuétude.

Et que l’être de Dieu repuise incessamment

Dans sa source éternelle et dans sa nuit profonde,

Et qu’il fait de lui-même et son accroissement

Et le salut de l’homme et la force du monde.

Et par là vous savez, gouvernante et patronne,

Que l’homme ne vaut pas le quart de ce qu’il croit,

Et qu’il ne comprend pas le quart de ce qu’il voit,

Et qu’il joue et qu’il ment quand il dit qu’il se donne.

Et par là vous savez que tout homme dépense,

Et que le plus avare est le plus dépensier.

Et que le charitable est le seul bon boursier,

Le seul qui sache un peu gouverner sa finance.

Et que le charitable est le seul usurier :

À deux mille fois plus que le denier commun.

Il est le seul prêteur qui prête à cent pour un.

Et c’est un vieil avare et un procédurier.

Car il est cent fois sûr de toucher ce pour cent.

Et je suis étonné qu’on en fasse mystère.

Quand il exposerait quelques arpents de terre :

Il remet sa créance aux mains du Tout-Puissant.

C’est un spéculateur, un maître en fait d’emprunt,

Et de prêt et d’usure et de bon placement,

Car c’est le seul banquier qui prête à cent pour un

Et qui soit toujours sûr de son gouvernement.

C’est un calculateur en fait de certitude.

Il mets sur le seul fonds qui ne périra pas.

Et sa règle à calcul et son double compas,

C’est un seul mot tombé sur cette multitude.

C’est un seul mot de moi tombé sur cette foule,

Le jour que je pleurai sur cette multitude.

Voilà son gouvernail dans cette immense houle,

Sa boussole et son or et toute son étude.

Voilà son appareil et sa sollicitude.

Voilà son banc de rame et son couronnement.

Voilà son attirail et sa pauvre habitude.

Voilà le seul manteau de son revêtement.

Un seul mot remonté d’une similitude,

C’est son centre et son axe et son alignement.

Un seul mot remonté de mon enseignement,

Voilà son équilibre et son exactitude.

C’est là sa latitude avec sa longitude.

C’est là son parallèle et son méridien.

C’est son cadran solaire et c’est son amplitude.

Et c’est le seul recours d’un cœur patricien.

Et c’est le temps qu’il fait et c’est l’âge qu’il a.

Et c’est sa quiétude et son contentement.

Et c’est l’heure qu’il est à ma montre et voilà

Tout ce qu’il a gardé de tout enseignement.

Les autres sont perdus parmi tant de richesses

Qu’ils ont le cœur plus creux qu’un cœur pharisien.

Mais seule vous traînez parmi tant de largesses

Le long ressouvenir du temps qu’on n’avait rien.

Les autres sont perdus parmi tant de kermesses

Qu’ils ont le cœur plus faux qu’un cœur musicien.

Et seule vous traînez parmi tant de liesses

Le long ressouvenir du temps qu’on n’avait rien.

Les autres sont perdus parmi tant de sagesses

Qu’ils ont le cœur plus sot qu’un cœur historien.

Et seule vous traînez parmi tant de souplesses

Le long ressouvenir du temps qu’on n’avait rien.

Les autres sont perdus parmi tant de bassesses

Qu’ils ont le cœur plus las qu’un cœur quotidien.

Et seule vous traînez parmi ces gentillesses

Le noble souvenir du temps qu’on avait rien.

Quelques-uns sont rangés parmi tant de noblesse

Qu’ils ont le cœur plus haut qu’un cœur cornélien.

Avec eux vous traînez parmi cette hautesse

Le simple souvenir du temps qu’on n’avait rien.

Les autres sont perdus parmi tant de faiblesses

Qu’ils ont le cœur plus fat qu’un cœur magicien.

Et seule vous traînez parmi ces joliesses

Le secret souvenir du temps qu’on n’avait rien.

Quelques-uns sont rangés parmi tant de tendresse

Qu’ils ont le cœur plus doux qu’un cœur virgilien.

Avec eux vous traînez parmi cette justesse

L’antique souvenir du temps qu’on n’avait rien.

Les autres sont perdus parmi tant de rudesses

Qu’ils ont le cœur plus dur qu’un cœur prétorien.

Et seule vous traînez parmi ces forteresses

Le morne souvenir du temps qu’on n’avait rien.

Celui-là seul qui met son front sur mes genoux

Est seul maître du temps et seul maître du lieu.

Et seul il sait garder ses misérables sous,

Celui qui donne au pauvre et redemande à Dieu.

Vous voici désormais parmi tant de dépouilles,

Entre le mauvais juif et le mauvais chrétien.

Ils sont tous deux vos fils et se font des embrouilles.

Mais quand on avait tout, personne n’avait rien.

Vous voici désormais entre tant de fripouilles,

Entre le mauvais juif et le mauvais chrétien.

Ils sont tous deux pareils et se cherchent des brouilles.

Mais quand on avait tout, personne n’avait rien.

Vous voici désormais dans toute cette tourbe,

Entre le mauvais riche et le mauvais larron,

Entre le mauvais fils et le mauvais baron,

Vous voici désormais dans toute cette bourbe.

Vous voici désormais dans toute cette fange.

Vous voici désormais dans l’oblique et le courbe.

Vous voici désormais dans le faux et le fourbe.

Vous voici désormais dans la bourse et le change.

Ils se querelleront pour des mines de houilles.

Ils se querelleront les quatre fers d’un chien.

Ils se querelleront de caves et des fouilles.

Mais quand on avait tout, nul ne querellait rien.

Et par là vous savez de quoi l’homme se mêle,

Et que ce n’est jamais de son pauvre devoir,

Et que ce n’est jamais de son maigre pouvoir,

Et que ce n’est jamais que de quelque cautèle.

Et vous savez aussi sur quoi l’homme se fonde

Pour dire qu’il est fort et dire qu’il est beau.

Il ne veut voir que lui dans cet immense monde.

Et ne jamais fermer la porte d’un tombeau.

Et par là vous savez le peu que l’homme pèse,

Et le peu qu’il figure entre les mains de Dieu,

Et le peu qu’il détient dans le temps et le lieu,

Depuis qu’il fut pétri de la première glaise.

Et par là vous savez le peu que l’homme pèse,

Quatre onces de poussier dans le creux de la main.

Quatre pieds de terreau dans le creux du chemin.

Et le retournement dans la première glaise.

Mais vous savez aussi de quoi l’homme déroge.

C’est de son origine et c’est de sa noblesse.

Et de sa hauteur d’homme et c’est de sa hautesse.

Et par là vous savez ce que l’homme s’arroge :

C’est le droit d’être bas quand la règle est trop haute.

Et le droit d’être haut quand la règle est trop basse.

Et le droit de pécher sans commettre de faute.

Et le droit de passer quand la règle se lasse.

Et le droit de broncher quand la règle se tasse.

Et le droit d’être absent quand Dieu même est son hôte.

Et le droit de sombrer sans se mettre à la côte.

Et le droit de casser quand la règle se casse.

Et par là vous savez par quoi l’homme se perd.

Il veut se dire grand et ne pas voir qu’il baisse.

Il veut se dire fort quand il cède et s’affaisse.

Il veut se dire libre, et ne pas dire qu’il sert.

Et par là vous savez combien l’homme se trompe

Quand il dit qu’il offense et quand il dit qu’il plaide.

Il a mal mesuré combien sa vie est laide

Et qu’il faut qu’elle plie et qu’il faut qu’elle rompe.

Et par là vous savez à quoi l’homme se prend.

C’est à quelque fantôme issu de sa cervelle.

À quelque pas dansé sur une herbe nouvelle.

Et par là vous savez le peu que l’homme rend.

Et par là vous savez le peu que l’homme pèse,

Et qu’il est fétu dans les doigts de la main,

Et qu’il est un passant sur le bord du chemin,

Tout près de retourner dans sa première glaise.

Et par là vous savez ce que l’homme découvre.

C’est que tout souvenir est un point de douleur.

Et que tout avenir est un puits de malheur.

Et que toute blessure est présente et se rouvre.

Et par là vous savez de quoi l’homme se doute.

C’est qu’il est un pauvre être et que tout finit mal.

Et par là vous savez ce que l’homme redoute.

C’est d’être malheureux comme un morne animal

Qui se traîne et périt dans sa captivité.

C’est d’être enfin cerné parmi tant de bassesse.

Et bloqué dans sa geôle et dans sa forteresse.

Et dans son innocence et dans sa gravité.

Par ainsi vous savez à quoi tout homme pense.

Et cet arrière-goût pour le péché mortel.

Et ce prosternement aux marches de l’autel.

Et cet arrière-goût pour une récompense

Qui du moins ne serait qu’un malheur détendu

Et dans le souvenir d’une peine moins dure

Le recommencement d’une vie aussi pure

Et le couronnement d’un bonheur attendu.

Et vous savez surtout de quoi l’homme se venge.

C’est du bien qu’on lui fait et du bien qu’on lui veut.

Et cet arrière-goût pour l’ordure et la fange.

Et de faire le mal par les moyens qu’il peut.

Et vous savez pourquoi tout homme se lamente.

Il veut jouer deux jeux dans le jeu temporel.

Il veut prendre son aise, il veut suivre sa pente,

Et cependant gagner son salut éternel.

Il veut gagner deux fois dans le jeu que je joue.

Et gagner l’éphémère avecque l’éternel.

Et la dérision du soufflet sur ma joue,

Il veut la retourner vers un jeu temporel.

Il veut gagner deux fois en ne misant qu’un jeu.

Il veut gagner son âme avec son corporel.

Et gagner le miracle avec son naturel.

Et gagner ces deux fois ne mettant qu’un enjeu.

Et par là vous savez pourquoi l’homme s’observe.

C’est qu’il a toujours peur de trop donner à Dieu.

Il bâtirait mon temple en boîtes de conserve

Et du bois de la croix allumerait son feu.

Et par là vous savez combien l’homme exagère

Quand il dit qu’il recule et qu’il dit qu’il avance,

Et qu’il n’est point de place en sa tête légère

Ni pour un grand refus ni pour une observance.

Mais vous savez aussi qu’il n’exagère pas

Quand il dit qu’il est nud et quand il dit qu’il tremble.

Et qu’il est malheureux et qu’il est tout ensemble

Sous le coup de la mort et le coup des frimas.

Mais vous savez aussi qu’il n’exagère pas

Quand il dit qu’il est sot et quand il dit qu’il tremble.

Et qu’il est saugrenu de vouloir tout ensemble

Mener la même vie en de nouveaux climats.

Mais vous savez aussi qu’il n’exagère pas

Quand il dit qu’il est double et quand il dit qu’il tremble,

Et qu’il cherche sa voie et qu’il veut tout ensemble

Avancer sans à-coups et faire des faux pas.

Et par là vous savez qu’il n’exagère pas

Quand il dit qu’il est faux et quand il dit qu’il tremble.

Et qu’il cherche sa route et qu’il veut tout ensemble,

En piétinant sur place acheminer ses pas.

Mais vous savez aussi qu’il n’exagère pas

Quand il dit qu’il est faible et quand il dit qu’il tremble.

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