Ève (page 7)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et qu’il fait peine à voir et qu’il est tout ensemble

Sous le coup de la vie et le coup du trépas.

Quand il dit qu’il grelotte et quand il dit qu’il tremble,

Et qu’il est vagabond sans asile et sans feu,

Et qu’il est à la porte et qu’il est tout ensemble

Et sous les coups de l’homme et sous les coups de Dieu.

Vous savez aujourd’hui ce que chacun supporte

Et c’est un pauvre sort lentement poursuivi.

Et par là vous savez ce que chacun rapporte.

C’est l’ombre du butin que le maître a ravi.

Vous savez aujourd’hui ce que tout homme escompte.

C’est une grosse gloire à la hâte entassée.

Mais vous savez aussi ce que tout homme compte.

C’est une chère peine à la longue amassée.

Nous voici désormais parmi tant de partage.

Chacun veut battre l’autre et faire l’important.

Mais vous qui les voyez au seuil de l’héritage :

Quand on possédait tout, on ne comptait pas tant.

Voici nos valeureux qui font tant de batailles.

Ne se battent jamais pour le souverain bien.

Voici nos malheureux qui font tant de ripailles.

Mais quand on avait tout, on ne gaspillait rien.

Voici nos sages fous qui font tant de réserves.

Voici le péager, voici le publicain.

Voici nos grands savants qui nous font des conserves.

Mais quand on avait tout, on ne conservait rien.

On ne nourrissait pas pour les sept vaches maigres

Vers le Nil donateur les belles vaches grasses.

On ne ménageait pas les sources et les grâces.

Toutes coulaient toujours et demeuraient intègres.

On ne nourrissait pas pour les sept vertus maigres

Le beau bétail produit dans les plaines d’Égypte.

On ne bâtissait pas pour les sept vaches maigres

L’ombre du baptistère et l’ombre de la crypte.

On ne nourrissait pas pour les sept vertus maigres

Le beau troupeau produit sur les rives du Nil.

On ne nourrissait pas pour les sept vaches maigres

Le flambeau du salut et l’ombre du péril.

On ne nourrissait pas pour les sept vertus maigres

Le beau troupeau produit dans les plaines du Nil.

On ne nourrissait pas pour les sept vaches maigres

L’ombre de la puissance et du sceptre viril.

On ne nourrissait pas les sources et les grâces

Comme un garde-manger pour les sept vaches maigres.

Et l’Égypte et le Nil et les sept vaches grasses

Comme un garde-manger pour les sept vertus maigres.

On ne nourrissait pas les sources et les grâces

Comme un réservement pour les sept vaches maigres.

Et l’Égypte et le Nil et les sept vaches grasses

Comme un engraissement pour les sept vertus maigres.

On ne nourrissait pas pour les sept fièvres aigres

La santé, la jeunesse et le consentement.

On ne nourrissait pas tout un enfantement,

Le long du père Nil pour les sept vaches maigres.

Et pour des repentirs plus âcres que des fautes.

Et des contritions plus sales qu’un péché.

Et des attritions plus sottes et moins hautes.

Et des consomptions que l’on trouve au marché.

Des rétractations plus lâches que des crimes.

Des faux éclats plus laids que des aveuglements.

Des circonspections qui ne sont que des frimes.

Des barrages moins beaux que des débordements.

Des réparations plus viles qu’une offense.

Et de confessions moins nobles que l’aveu.

Et des confusions chez quelque bas neveu.

Pleines de ridicule et pleines d’indécence.

Et des ablutions pleines de réticence.

Et des précautions pleines de procédure.

Et des présentations plus vides que l’absence.

Et des attentions plus mornes que l’ordure.

Et des retournements qui reviennent au même.

Et des effacements qui n’effacent que l’homme.

Et des empressements sous un faux majordome.

Et des solutions pires que le problème.

Des vénérations pleines de turpitude.

Et des rois moins sacrés que des soulèvements.

Des ordres moins divins que des dérèglements.

Des adorations pleines de lassitude.

Des révolutions plus mortes que des trônes.

Des progrès plus cassés que la vieille habitude.

Des secrets plus connus que Louis XI et Latude.

Des évolutions plus sages que des prônes.

Et moi je vous salue ô pleine de disgrâce.

Vous avez tant mené la charrue et les bœufs.

Vous avez tant versé sur votre pauvre race

Le vain déversement de vos stériles vœux.

Et moi je vous salue ô reine de disgrâce.

Vous avez tant lié ces périssables nœuds.

Vous avez tant versé sur votre auguste race

Le long désarmement de vos paisibles vœux.

Et moi je vous salue ô temple de disgrâce.

Vous avez tant lavé vos périssables yeux.

Vous avez tant versé sur votre noble race

Le long démembrement de vos fragiles vœux.

Et moi je vous salue au nom de votre race,

Aïeule des vaincus et des retriomphants.

Vous avez tant versé sur vos pauvres enfants

Le long ressouvenir des morceaux de la grâce.

Et moi je vous salue ô première ouvrière.

Première assujettie à la loi du travail.

Vous avez tant levé vers le premier portail

Des yeux tout alourdis d’une morne prière.

Et moi je vous salue ô la plus misérable.

Première assujettie à la loi de la peine.

Et la première exposée à la loi de la haine.

Ô victime et témoin d’un sort inexorable.

Et moi je vous salue ô première mortelle.

Vous avez tant baisé les fronts silencieux,

Et la lèvre et la barbe et les dents et les yeux

De vos fils descendus dans cette citadelle.

Vous en avez tant mis dans le chêne et l’érable,

Et la pierre et la terre et les marbres plus beaux.

Vous en avez tant mis sur le seuil des tombeaux.

Vous voici la dernière et la plus misérable.

Vous en avez tant mis dans de pauvres linceuls,

Couchés sur vos genoux comme aux jours de l’enfance.

On vous en a tant pris qui marchaient nus et seuls

Pour votre sauvegarde et pour votre défense.

Vous en avez tant mis dans d’augustes linceuls,

Pliés sur vos genoux comme des nourrissons.

On vous en a tant pris de ces grêles garçons

Qui marchaient à la mort téméraires et seuls.

Vous en avez tant mis dans ces lourdes entraves,

Les seules qui jamais ne seront déliées,

De ces pauvres enfants qui marchaient nus et graves

Vers d’éternelles morts aussitôt oubliées.

Vous en avez tant mis dans ce lourd appareil,

Le seul qui de jamais ne sera résolu,

De ce jeune troupeau qui s’avançait pareil

À des agneaux chargés d’un courage absolu.

Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,

Le seul qui jamais plus ne sera dévoilé,

Le seul qui de jamais ne sera révélé,

De ces enfants tombés comme des hécatombes,

Offerts à quelque dieu qui n’est pas le vrai Dieu,

Frappés sur quelque autel qui n’est pas holocauste,

Perdus dans la bataille ou dans quelque avant-poste,

Tombés dans quelque lieu qui n’est pas le vrai Lieu.

Vous en avez tant mis au fond des catacombes,

De ces enfants péris pour sauver quelque honneur.

Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,

De ces enfants sombrés aux portes du bonheur.

Vous en avez tant mis dans les plis d’un long deuil,

D’entre ceux qui marchaient taciturnes et braves.

On vous en a tant pris jusque sur votre seuil,

D’entre ceux qui marchaient invincibles et graves.

Vous en avez tant mis le long des nécropoles,

Vous en avez tant pris sur vos sacrés genoux,

De ces fils qui venaient le long des métropoles,

Et marchaient et tombaient et qui mouraient pour vous.

Et moi je vous salue ô première fermière.

Vous avez tant compté les poules et les œufs.

Vous avez tant versé sur la race première

Le vain débordement de vos futiles vœux.

Et je vous aime tant ô première pauvresse,

Première assujettie à la loi de la mort,

Et première exposée à la loi de détresse,

Et première exposée aux coups d’un nouveau sort.

Et je vous aime tant ô mon âme, ô ma mère,

Première assujettie aux lois de pauvreté,

Première assujettie à la loi de misère,

Première assujettie aux lois de liberté.

Et je vous aime tant, aïeule inaltérable,

Première assujettie à la loi de tendresse,

Qui dans cet abandon et dans cette détresse

Périssez la dernière et la plus misérable.

Et je vous aime tant, aïeule invulnérable,

Première assujettie aux lois de servitude,

Qui parmi tant d’offense et tant d’inquiétude,

Demeurez la dernière et la plus misérable.

Et moi je vous salue ô première fermière.

Vous avez tant veillé devant de maigres feux.

Vous avez tant versé sur la race première

L’ardent débordement de vos fébriles vœux.

Et moi je vous salue, aïeule vénérable,

Première assujettie à la loi d’habitude,

Qui parmi tant d’outrage et tant d’incertitude,

Naquîtes la première et la plus misérable.

Les autres n’ont connu que d’être malheureux.

Mais vous avez connu d’innover le malheur.

Les autres n’ont connu que d’être douloureux.

Mais vous avez connu d’innover la douleur.

Les autres n’ont connu que leur indignité.

Mais vous avez connu ce que c’est que descendre.

Les autres ont connu le tison et la cendre.

Mais vous avez connu la flamme et la clarté.

Les autres ont connu d’être sans héritage.

Mais vous avez connu d’être déshéritée.

Les autres n’ont connu que leur nouveau partage.

Mais vous avez connu d’être départagée.

Les autres n’ont connu que cette plaine rase.

Mais vous avez connu cette pente déclive.

Les autres ont connu le marais et la vase.

Mais vous avez connu la fontaine et l’eau vive.

Les autres n’ont connu que leur commune race.

Mais vous avez connu d’avoir dégénéré.

Les autres n’ont connu que de suivre à la trace.

Mais vous avez connu d’avoir délibéré.

Les autres ont connu d’être dans ce royaume.

Mais vous avez connu de descendre en ce lieu.

Les autres n’ont connu que la paille et le chaume.

Et vous avez connu de descendre de Dieu.

Les autres ont connu les murs de la prison.

Mais vous avez connu d’entrer dans cette geôle.

Et le froid dans la nuque et la main sur l’épaule.

Et le refermement d’un immense horizon.

Les autres n’ont connu que la basse maison.

Mais vous avez connu d’entrer dans cette tombe.

Les autres n’ont connu que la basse raison.

Mais vous avez connu la première palombe

Volant à tire d’aile au-dessus d’un jardin

Plus jeune qu’un jeune homme et plus sage qu’un soir.

Seule vous avez vu le premier reposoir,

Et le premier soleil sur le premier matin.

Les autres n’ont connu que la porte fermée.

Mais vous avez connu la même fermeture.

Et vous seule avez vu la clef dans la serrure,

Et l’archange devant ô mère bien aimée.

Les autres n’ont connu que leurs basses fenêtres,

Et leur vue encerclée aux murs de l’horizon.

Mais vous avez connu la jeunesse des êtres

Et les bondissements du renne et du bison.

Seule vous le savez, nos vertus d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique innocence.

Et les moralités de notre morne ennui

Ne valent pas le quart de l’antique puissance.

Seule vous le savez nos travaux d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique paresse.

Et les brutalités de notre énorme ennui

Ne valent pas le quart de l’antique tendresse.

Seule vous le savez nos raideurs d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique rudesse.

Et les sévérités de notre dur ennui

Ne valent pas le quart de l’antique mollesse.

Seule vous le savez nos œuvres d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique noblesse.

Et les mortalités de notre pauvre ennui

Ne valent pas le quart de l’antique sagesse.

Seule vous le savez nos forces d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique faiblesse.

Et les velléités de notre vague ennui

Ne valent pas le quart de l’antique largesse.

Seule vous le savez nos clartés d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart des antiques ténèbres.

Et les éclairements de notre terne ennui

Ne sont que des flambeaux et des torches funèbres.

Seule vous le savez nos sceptres d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique hautesse.

Et les redressements du cadavre d’ennui

Ne valent pas le quart de l’antique bassesse.

Seule vous le savez nos éclats d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique silence.

Et les ravivements de notre pâle ennui

Ne sont que les témoins d’une morne indolence.

Seule vous le savez nos gaîtés d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique tristesse.

Et les amusements de ce mortel ennui

Ne valent pas le quart de l’antique allégresse.

Seule vous le savez nos pudeurs d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart de l’antique ignorance.

Et les réservements de notre prude ennui

Ne sont que les témoins d’une morne insolence.

Seule vous le savez nos occupations

Ne valent pas le quart de l’ancienne vacance.

Et nos règles de mœurs et nos privations

Ne valent pas le quart de l’antique fréquence.

Seule vous le savez nos filtres d’aujourd’hui

Ne valent pas le quart du vieux désourcement.

Les décantations de notre trouble ennui

Ne valent pas le quart du vieil épanchement.

Seule vous le savez nos périssables vœux

Et nos activités des travaux d’aujourd’hui

Et nos fragilités ne valent pas les jeux

Qui descendaient d’un monde et remontaient en lui.

Et nos tours de morale et nos épurements

Ne valent pas le quart de la licence antique.

Et nos coups de fatigue et nos épuisements

Ne valent pas le quart de la puissance antique.

Seule vous le savez nos travaux et nos jours

Ne valent pas ces jeux qui baignaient dans le temps.

Seule vous le savez nos travaux importants

Ne valent pas ces jeux qui jaillissaient toujours.

Et nos tours de vertus et nos efforcements

Ne sont devant les bords du plus ancien cantique

Pas plus que les lambris de vos appartements

Ne sont devant les bords de la mer atlantique.

Seule vous le savez nos travaux et nos jours

Ne valent pas ces jeux qui baignaient dans l’espace.

Et nos soucis armés d’une griffe rapace

Ne valent pas ces jeux qui bondissaient toujours.

Vous pouvez vous montrer, vertus d’appartements.

Carafes d’eau filtrée à travers des faïences.

Nous nous avons connu les arches d’alliances

Naviguant aux deux bords des premiers Océans.

Seule vous le savez, nos célébrations

Ne valent pas le quart de votre ancien silence.

Seule vous le savez, nos adorations

Ne valent pas le quart de votre ancienne absence.

Vous pouvez vous montrer, ô vertus d’aujourd’hui.

Nous nous avons connu l’antique réticence.

Et les finassements de notre fourbe ennui

Ne valent pas le quart de l’antique décence.

Seule vous le savez nos célébrations

Ne valent pas le quart de votre ancienne messe.

Seule vous le savez, notre unique promesse

N’est qu’un pâle reflet de vos libations.

Seule vous le savez nos mémorations

Ne valent pas le quart de votre ancien oubli.

Et l’absoute et la messe et l’homme enseveli

Ne valent pas le quart de vos ovations.

Seule vous le savez nos réparations

Ne valent pas le quart de votre ancienne offense.

Seule vous le savez, notre maigre défense

Ne ferait pas le quart de vos donations.

Seule vous le savez, nos contemplations

Sont troubles du dedans, ô mon âme ô ma mère.

Seule vous le savez, nos méditations

Sont vides du dedans, aïeule de misère.

Seule vous le savez, nos élévations

Sont basses par le pied, aïeule inaltérable.

Seules, vous le savez, nos dépravations

Sont noueuses du pied, aïeule invulnérable.

Seule vous le savez nos expiations

Ne lavent pas le sang sur le dos de la main.

Seule vous le savez, nos indignations

Laissent trôner la honte au milieu du chemin.

Et nous ne valons pas dans nos meilleurs moments

Ce que l’homme valait à toute heure du jour.

Et nous ne valons pas dans nos plus beaux tourments

Et nous ne valons pas dans notre pauvre amour,

Et nous ne valons pas dans nos embrassements

Ce que l’homme valait dans la simple lumière.

Et nous ne valons pas dans nos transvasements

Ce que l’homme valait dans une urne première.

Et nous ne valons pas dans nos abrasements

Ce que l’homme valait dans son inhabitude.

Et nous ne valons pas dans nos écrasements

Ce que l’homme valait dans son exactitude.

Et nous ne valons pas dans nos renoncements

Ce que l’homme valait dans son inaptitude.

Et nous ne valons pas dans nos retranchements

Ce que l’homme valait dans cette plénitude.

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